Bernadette ne sentait plus l’irrésistible appel qui la poussait naguère à la Grotte. Elle y allait cependant tous les jours, par amour et par reconnaissance ; elle y priait avec ferveur, continuant les ablutions, autrefois prescrites, dans cette eau limpide qu’elle avait livrée à la dévotion des malheureux.
Son regard errait, de temps en temps, à la place de la « ronce », dépouillée par la foi populaire : la niche était vide. La Dame ne se montrait plus ; elle vivait dans son cœur par le plus délicieux souvenir.
Le 25 mars, dès le matin, l’attrait connu inonda la petite fille. La fête solennelle du jour consacré à l’Annonciation, et qui donna à Marie son plus beau titre de Gloire, portant dans tous les cœurs la douce espérance, avait attiré, à Massabielle, une foule énorme ; et lorsqu’on vit Bernadette prendre la direction du sentier, on se précipita sur ses pas.
L’appel divin n’était pas trompeur. L’enfant tombait à genoux, et à l’instant un tressaillement, bien connu par la transfiguration de son visage, annonça que la « Dame » était là. Elle était l‘a, en effet, radieuse et resplendissante, souriant à ce cher objet de sa prédilection ; elle était là pour lui apprendre son nom.
On s’en souvient, Bernadette, sous l’inspiration d’ordres vénérés, le lui avait souvent inutilement demandé pendant la quinzaine des merveilles.
La Dame avait toujours répondu par un gracieux sourire, qui semblait dire : pas encore. Cette fois, Bernadette revint à la charge, avec une insistance que tout le monde comprit, mais dont personne n’entendit le premier mot. À trois reprises différentes, elle avait dit sans se déconcerter : Ô ma Dame, voulez-vous avoir la bonté de me dire qui vous êtes ? Un sourire, toujours bienveillant, avait accueilli ses questions, qui devenaient presque importunes.
Enfin, à la troisième fois, la bouche virginale de la Vision s’anima d’une douceur inconnue, ses regards s’abaissèrent sur l’enfant qui répétait, en ce moment, les paroles de l’ange : Je vous salue, Marie pleine de grâce.
Puis, elle les éleva avec amour vers les régions immortelles d’où elle venait de descendre. Ses mains jointes, dans l’attitude de l’adoration, se séparèrent alors avec aisance, laissant glisser, sous le bras droit, le chapelet à grains de perles ; elles montèrent doucement, doucement vers le ciel, redescendirent plus doucement encore, en s'étendant sur tous les malheureux de cette terre, qu’elles semblaient vouloir étreindre d’un immense embrassement, et, rejoignant avec tendresse ces augustes mains pures devant son cœur maternel, elle dit d’une voix harmonieuse :
Je Suis l’Immaculée Conception !
À ces mots, elle disparut dans un nuage de gloire, laissant Bernadette, abîmée dans la contemplation de cette image et de ce nom.
Bernadette s’empressa d’apporter ce nom si désiré au vénérable pasteur de Lourdes ; la pauvre bergère, ignorante, était bien loin d‘en comprendre la signification. Elle courait, répétant à chaque instant, par crainte de les oublier, ces deux mots magiques : Immaculée Conception, à ce moment, parfaitement inintelligibles pour elle, ils restèrent sur ses lèvres avec leur suave parfum, et furent donnés comme une odorante primeur à M. le curé de Lourdes. Si la messagère ne comprenait pas, le prêtre comprit ; les chrétiens comprirent aussi.
On ne s’était pas abusé, c’était bien Elle. C’était Marie, la mère immaculée de Dieu ; c’était Marie, ratifiant, après quatre ans d’attente, la grande parole de Pie IX.
Les événements de ce monde, quelque petits qu’ils paraissent, ont tous une raison d‘être. Ils ne sont pas amenés par des combinaisons fortuites que le vulgaire ignorant appelle le hasard. Ils sont toujours prévus dans les éternels décrets ; et Dieu, par sa Providence, les coordonne, les lie et les enchaîne, afin de faciliter ici-bas, en manifestant sa gloire, le salut de l’humanité.
À chaque siècle, à côté du mal qui le dévore, apparaît le remède divin ; et dans le nôtre, au milieu d’un monde malade d’orgueil et de sensualisme, Dieu a conduit par la main sur le trône infaillible de Pierre, le Pontife de la Chasteté, auquel il a révélé l’antidote divin. Pie IX l’annonçait à la terre par ces deux mots immortels : Immaculée Conception.
Et le monde tressaillait d’allégresse à ce triomphe de la Pureté ; lorsque Marie, laissant les sublimes demeures qu’elle habite, demandait ici-bas, par l’entremise d’une pure enfant, l’érection d’un monument commémoratif, témoin immobile et toujours proclamant l‘antidote réparateur : l’Immaculée Conception !
Pie IX sur la chaire indéfectible de Pierre ; Marie sur le roc inébranlable de Massabielle, devant ce dix-neuvième siècle, absorbé par les intérêts de la matière, et haletant, de toutes parts, sous le ravage de l’ambition et de la volupté, poussent, à quatre ans d’intervalle, le même cri régénérateur :
L'IMMACULÉE CONCEPTION !
L’impression profonde que laissa dans les souvenirs de Bernadette la dernière scène de l’apparition ne s’effaça jamais de sa mémoire. Elle en retraçait souvent la pose animée devant les personnes de tout rang qui lui demandèrent de la reproduire.
L’enfant se recueillait en disant : Elle faisait comme ça ; et alors tous ses mouvements imitaient tous les mouvements de la Vierge, tournant comme elle vers le ciel ses grands yeux bleus et sympathiques, et arrachant aux assistants des larmes de tendresse, tant elle portait avec elle des marques de sincérité.
Un grand personnage, riche et puissant, fut tellement impressionné devant cette mimique de l’enfant, qu’il s’écria : Pour moi, cela suffit, je crois, cette enfant a vu ce qu’elle rapporte, elle n’aurait jamais inventé seule ce qu’elle vient de faire devant moi. Ce que cette petite fille a vu n’appartient pas à ce monde.
Une nouvelle faveur fut accordée à Bernadette, le 5 avril, lendemain du jour de Pâques.
L’impulsion invincible l’avait attirée, elle l’avait écoutée et, à peine rendue à la Grotte, la Pure Vierge lui était apparue, toujours rayonnante, et donnait aux nombreux spectateurs accourus une nouvelle preuve de sa puissance.
Bernadette, avant d’être ravie par l’extase, soutenait, en l’appuyant à terre, un long cierge allumé ; au moment de la transformation produite par la grâce, ses bras s’élevèrent et portèrent insensiblement ses mains jointes jusqu’à la flamme qui les atteignit bientôt, léchant les chairs et les préservant de toute brûlure ; la lumière inondait ses doigts sans lui faire éprouver la moindre douleur. Bernadette, complètement insensible, avait toujours l’œil fixé vers « sa ronce. »
— « Mais elle se brûle, s’écrie tout ce peuple témoin de ce prodige. » Laissez faire, n’approchez pas, répondit un médecin qui se trouvait présent, observant l’enfant impassible, en une circonstance qui eût dû lui occasionner une intolérable torture. Miracle ! Miracle ! tel fut le cri qui sortit de toutes les poitrines, à la vue de ce spectacle inouï.
Après un quart d‘heure d’attente, la Vierge disparut, et le docteur Dozous s’empressa d'examiner, avec le plus grand soin, les mains de l’Extatique. Pas de brûlure, pas de trace de l’action du feu. Pendant cet examen minutieux, un inconnu approcha la flamme d’un cierge des extrémités de l’enfant. — « Vous me brûlez, monsieur », dit-elle, en se retirant vivement.
Ce fut la le dernier et visible prodige accompli par cette heureuse créature, choisie pour être la, messagère de la Reine du ciel.
Sa mission était maintenant accomplie ; sa belle Dame qui lui était 17 fois apparue, lui avait donné des consolations qui, jusqu’ici, avaient adouci bien des amertumes. Il lui restait encore à boire la lie du calice. Mais elle avait confiance ; une Mère, aujourd’hui connue, la couvrait de son égide, elle allait affronter les frémissements de l’orage et la colère des Libres Penseurs.
(Notre-Dame de Lourdes et ses miracles récents, par l'Abbé A.-M. FILHOL)
Reportez-vous à Un signe des temps : Le siècle de Saint Vincent Ferrier et Notre-Dame de Lourdes, Miracles
de Notre-Dame de Lourdes : Ô Mère de mon Dieu, c'est une mère qui vous
demande la résurrection de son fils et le changement de son cœur, Prière à l'Immaculée Conception, Homélie prononcée par le Cardinal Pie dans la solennité du couronnement de Notre-Dame de Lourdes et Par quelles armes battre le Tentateur ?.
mardi 16 février 2021
Je Suis l'Immaculée Conception !
mardi 8 septembre 2020
SAINT PIE X, TOUJOURS AVEC MARIE
On ne s'étonne pas de sa fervente tendresse pour la Sainte Mère de Dieu.
Dévot à la Vierge, il l'avait été dès ses plus jeunes années. Sa dévotion s'accrut quand il devint Pasteur des âmes.
À Salzano, il fut l'apôtre de cette dévotion. À Trévise, chaque fois qu'il parlait de la Vierge aux groupes de jeunes gens, il avait des accents profonds qui enlevaient les cœurs. Toutes ses allocutions étaient comme un cantique en l'honneur de Marie (Mgr BECCEGATO, Ord. Trev., p. 629).
Évêque de Mantoue, il ne passait pas un jour sans prêcher à ses séminaristes l'amour de la « Toute Sainte (Mgr Rizzi, Ord. Trev., p. 1403) ». Il ne manquait jamais de conduire son peuple en pèlerinage au sanctuaire voisin où Marie était invoquée sous le titre : des grâces et, à chaque fête de la Vierge, il l'exaltait avec une éloquence qui allait jusqu'au lyrisme (Mgr SARTORI, Ord. Mant., p. 70).
Ses discours, durant cette période, ont une chaleur et une poésie communicatives (G. CAVICCHIOLI, prêtre, Ap. Mant., p. 225).
Parler de Marie, développer la dévotion à Marie était comme un besoin de son cœur (Mgr RIZZI Ord. Trev., p. 1404) et il avait toujours présente à ses yeux sa chère Madone des Cendrole. Il revoyait toujours la douce image qu'il avait contemplée au matin de sa vie.
Il écrivait, le 18 mars 1892, à Marguerite Parolin-Andreazza de Riese : « Je n'ai pas de mots pour vous remercier du précieux cadeau. Vous ne pouviez rien m'offrir de plus agréable, car il me rappelle le sanctuaire et l'autel et l'image bénie que je n'ai cessé d'avoir devant moi depuis l'enfance. Daigne le Seigneur exaucer mon vœu de revoir encore cette chère église et d'y venir prier dans ma vieillesse (Mgr SETTIN curé de Riese, Ord. Trev.). »
À Venise, tous connaissaient sa dévotion à la Vierge vénérée dans la Basilique Saint-Marc sous le nom de « Vierge Nicopeia » (Mgr PETICH, Ord. Ven., p. 394. — La « Vierge NICOPEIA » était une vieille image apportée de Constantinople en 1204 par le Doge Henri Dandolo et ainsi appelée en souvenir de la victoire). Il exhortait particulièrement l'enfance et la jeunesse (Docteur VIAN, Ord. Ven., p. 376.—M. PIA PAGANUZZI, ib., 1278) et c'était une joie pour lui de se rendre à toutes les cérémonies en l'honneur de la Mère de Dieu, même s'il lui en coûtait quelque gêne ou fatigue (Mgr JEREMICH, Ord. Ven., p. 976. — Mgr CARON, Ord. Rom., 500).
Devenu Pape, il s'empressa de déposer son lourd fardeau aux pieds de Celle qu'il appelait la Patronne de son Pontificat (Cf. première Encyclique, 4 octobre 1903 : Pie X, Acta, V. I).
De ce temps date la belle prière à Marie Immaculée, rédigée par lui, et où s'épanchait tout son amour pour elle (PIE X, Acta, v. I).
Dans ses audiences quotidiennes, dès qu'il entendait les cloches de Saint-Pierre sonner l'Angélus du matin ou l'Ave Maria du soir, il interrompait la conversation, se levait, se découvrait et priait (Mgr PESCINI, Ord. Rom., 406. — Mgr SANZ DE SAMPER, ib., n 53. — A. SILLI, ib., 783. — Cardinal CANALI, ib., 2078. — Mgr FABERI, ib., 1066. — Mgr PASETTO, ib., 1636. — Docteur SACCARDO, Ord. Ven., p. 890. Nous-même, non sans une particulière émotion, nous avons plus d'une fois récité l'Angélus avec le Bienheureux). Au cours de sa promenade quotidienne dans les jardins du Vatican, il ne manquait jamais de visiter la Grotte de la Vierge de Lourdes (Cardinal MERRY DEL VAL, Ord. Rom., 870. — Mgr Jean-Baptiste PAROLIN, ib., 702. — A. SILLI, ib., 779).
Sa dévotion s'est manifestée encore dans l'émouvante Encyclique consacrée au cinquantième anniversaire de la proclamation du dogme de l'Immaculée Conception (PIE X, Acta, v. I, pp. 147-166) et dans le splendide diadème de perles qu'il prépara lui-même pour le couronnement de la Vierge conçue sans péché, cérémonie revêtue de toute la magnificence des rites sacrés (Cardinal MERRY DEL VAL, Ord. Rom., 909. — G. PASQUALI, ib., 1513).
Au milieu de ses occupations, il demeura fidèle à sa vieille habitude de réciter chaque jour le Rosaire (Mgr PESCINI, Mémoires manuscrits : Archives de la Postulation. A. SILLI, Ord. Rom., 764. — G. MARZI, ib., 1479. — G. PASQUALI, ib., 1512. — F. SENECCA, ib., 1647. — Mgr SANZ DE SAMPER, ib., 1153) et il n'oublia jamais son cher sanctuaire des Cendrole, foyer de ses premières émotions. Il restaura le sanctuaire à ses frais, l'enrichit de meubles et de cloches, et pour propager davantage la dévotion à Marie, il en écrivit l'histoire (Mgr SETTIN, curé de Riese, Ord. Trev., pp. 1053-1055. — Cette brève histoire s'intitule : Le Sanctuaire de la Cendrole dans la paroisse de Riese, Rome, Typographie vaticane, 1910. Cf. Mgr SETTIN, Proc. Ord. Trev., pp. 1054-1055. — Mgr MARCHESAN, ib., p. 1242. — Mgr Jean-Baptiste PAROLIN, Proc. Ord. Rom., 712. — Mgr GASONI, ib., 274).
(Extrait de la biographie de J. Dal-Gal)
Reportez-vous à Acte d'aveugle abandon et d'amoureuse confiance en la douce Vierge Marie, Saint Pie X, toujours avec Dieu, Bienfaisantes initiatives de Don Sarto, vicaire à Tombolo, pour mettre fin aux blasphèmes dans son église, Saint Pie X, pauvre et riche, Saint Pie X et l'Esprit de pauvreté, Fermeté invincible de Saint Pie X, Extrait de la Lettre au Clergé du Cardinal Sarto, nommé Patriarche de Venise, Neuvaine à Saint Pie X, Litanies de Saint Pie X, Haerent animo, Exhortation apostolique du Pape Pie X, au Clergé catholique, Celui qui est saint ne peut être en dissentiment avec le Pape, Saint Pie X, côté mystique d'une élection papale, E supremi du Pape Pie X, Acerbo nimis du Pape Pie X, Editae saepe Dei du Pape Pie X, Vehementer nos du Pape Pie X, Notre charge apostolique du Pape Pie X, Pascendi du Pape Pie X, Décret Lamentabili du Pape Pie X, Il fermo proposito, du Pape Pie X, sur l'Action catholique ou Action des catholiques, Ex Quo Nono, du Pape Pie X, sur la question du retour des Églises à l'unité catholique, Vi ringrazio du Pape Pie X, Le progrès religieux, et Vehementer nos du Pape Pie X.
mardi 11 février 2020
Miracles de Notre-Dame de Lourdes : Ô Mère de mon Dieu, c'est une mère qui vous demande la résurrection de son fils et le changement de son cœur
Les œuvres de Dieu portent toujours avec elles le visible cachet de sa sagesse infinie et de sa toute puissance.
Dieu n'a pas besoin, pour les manifester aux hommes, des séduisants moyens qui attirent ordinairement ici-bas l'attention de la foule. La fragilité et la faiblesse des instruments qu'il emploie, lui suffisent toujours pour atteindre ses fins : c'est-à-dire, sa plus grande gloire et le salut de l'humanité.
Ainsi, lorsque Dieu veut donner à son peuple de prédilection, un guide sûr et un maître bienveillant, pour l'arracher à la servitude, et le conduire à la terre de promission, il prend un homme obscur qu'il investit de sa puissance par le don du Miracle, et Pharaon s'abaisse devant les prodiges que Moïse opère, et le peuple d'Israël est sauvé.
Ainsi, lorsque Dieu a décidé de promulguer sur la terre la nouvelle Loi de grâce, il va chercher au bord d'un étang inconnu douze pauvres pêcheurs, ignorants et grossiers dans l'art de bien dire. Il les transforme par son divin Esprit, et ces hommes ainsi régénérés, dépositaires de sa puissance, commandent aux éléments qui obéissent, reconnaissant à leur voix les envoyés du Maître ; et le monde étonné, cédant devant la force du Miracle, accepte, après la lutte, la Loi du salut qu'ils ont enseignée.
Les œuvres humaines appellent à leur secours la science, la force et la richesse. Les œuvres de Dieu s'accomplissent presque toujours par l'intermédiaire des ignorants, des faibles et des déshérités. Et ces trois éléments, l'ignorance, la faiblesse et la misère, qui excitent partout la répulsion et le mépris, deviennent dans le creuset divin des instruments de puissance, d'où sortent les héros.
Il est vrai que satan ne laisse pas, sans contestation, attaquer son empire. Il leur déclare une guerre d'extermination. Et il compte, pour la terminer à son avantage, sur ses habiles soldats, qui se nomment de nos jours : Esprits-forts, Libres-Penseurs, Solidaires et Philosophes.
Leur arme défensive, c'est la négation à priori, c. à d. avant tout, et leurs manœuvres pour l'attaque, ce sont la calomnie, le persifflage et la persécution.
Les hommes qui appartiennent à cette armée, nombreuse il faut bien le reconnaître, ne peuvent paisiblement entendre prononcer un mot ; c'est celui de Miracle.
Ce mot les irrite ou les fait sourire. Ils vous regardent avec une certaine pitié, si vous avez le courage de le leur jeter à la face : « Pauvre cervelle, semblent-ils vous dire, vous en êtes encore là. Assez : le Miracle n'est plus de notre siècle. C'était bon pour nos vieux pères : aujourd'hui la science en a fait justice, et ses progrès incessants nous en diront bien d'autres ! »
Mais, si je ne m'abuse, la science et ses progrès incontestables, n'ont rien à faire dans cette question. Il s'agit d'une chose dont le mot miracle donne l'idée. Or, le miracle, c'est un fait visible qui a le caractère inhérent à sa nature de fait, et en vertu duquel il ne lui est point permis d'échapper à nos sens.
Et nos sens, comme ceux de nos pères, ont la facilité de percevoir la réalité de l'existence d'un fait sensible, c'est-à-dire, pouvant être vu, touché, discuté, soit en lui même, soit en les agents ou moyens avec lesquels il s'est produit.
Quoi qu'il en soit, au reste, de la répugnance au Miracle, chez les hommes dont je parle, répugnance qui trouverait peut-être son explication dans l'oubli volontaire de quelque loi du Décalogue, c'est leur
affaire. Et, malgré leurs dires, il n'en est pas moins certain que, de nos jours, comme du temps de nos Ancêtres, la vue du Miracle attire l'assentiment des foules ; et, toutes les fois qu'il leur apparaît avec ses lettres de créance, elles se prosternent devant le messager divin, et disent : Je crois, Seigneur, car vous êtes le seul Maître de toutes choses.
Un fait religieux, d'une prodigieuse importance, s'est accompli, de nos jours. L'instrument désigné pour le faire connaître au monde, a été choisi au fond d'une montagne, au milieu de l'ignorance, de la faiblesse et de la pauvreté.
L'incrédulité a accueilli sa parole par le persifflage et l'injure ; mais l'enfant, ignorante et méprisée, a produit ses lettres de créance, le Miracle. Les savants ont fini par se taire. À leur tour, les puissants et les forts se sont retirés, vaincus dans la lutte ; et la multitude, frappée par les prodiges qui se sont accomplis, est accourue des quatre coins du monde sur un rocher désert. Elle a bâti un monument commémoratif, avec le granit et le marbre, jetant à profusion son or ; et elle s'est prosternée dans sa foi, en disant : Je crois, Seigneur, car vous êtes le seul Seigneur et le seul Maître de toutes choses.
Nous avons raconté, en reproduisant l'ouvrage de M. Henri Lasserre, les gloires, les luttes et les péripéties de l'œuvre admirable des Roches Massabielle, où le surnaturel et le miracle se rencontrent pas à pas, et où la main de Dieu se montre avec la dernière évidence.
Désormais nous choisirons, ainsi que nous l'avons dit dans la Préface, les traits, les guérisons, les faveurs de tout genre, les plus propres à intéresser nos Lecteurs, en laissant dans leurs cœurs une touchante émotion.
Mars, 1867. — Vers la fin du mois d'octobre 1S67, j'étais (c'est M. l'abbé A. M. Filhol, chanoine honoraire de Toulouse, ancien aumônier de la marine impériale, etc., qui a écrit cette narration) à l'Evêché de Tarbes, où Mgr. Laurence, de sainte et regrettée mémoire, avait bien voulu me donner une bienveillante hospitalité (la tombe s'est fermée sur cette noble et grande figure de l'histoire diocésaine de Tarbes. Comme un soldat, martyr de l'obéissance, il est tombé sur la brèche, mourant à Rome pour la Sainte Église, sous les yeux de son Chef vénéré).
Le bon Prélat aimait à ramener la conversation, avec les étrangers, sur son sujet de prédilection, et qui absorbait alors une grande part de sa sollicitude. C'était Notre-Dame de Lourdes.
Au mois de mai précédent, une cérémonie gracieuse et solennelle avait inauguré la crypte de l'église qui est fondée sur la Grotte. Le saint Sacrifice était désormais tous les jours offert, en ce lieu sanctifié. Aussi les pèlerins, venant de loin, affluaient à Massabielle, et leur reconnaissance pour les bienfaits reçus se manifestait continuellement par des dons, souvent fort importants, et destinés dans leur pensée aux constructions du sanctuaire, qui commençait déjà à s'élever sur la crypte.
Parmi ces derniers dons, il en était un que je puis appeler magnifique ; il consistait en dix billets de banque de mille francs chacun, remis à l'Évêque, le matin même, par une riche dame de Toulouse, en reconnaissance d'un signalé bienfait, dû tout entier à un miracle, opéré par Notre-Dame de Lourdes.
Nous demandâmes à sa Grandeur s'il n'y aurait pas indiscrétion de notre part, à être édifié sur les détails intimes qui avaient précédé et suivi ce fait merveilleux, et le nom de la personne qui offrait pour nous un certain intérêt, à cause de son origine.
Sa Grandeur ne se fit pas prier et avec une grâce parfaite : — Je ne puis vous livrer ce nom, nous dit-il, dont le secret doit rester entre Notre-Dame de Lourdes et moi ; quant au fait, je vais vous le raconter tel que me l'a exposé, ce matin, cette dame généreuse de votre ville. — Ce fait le voici quant au fond, la forme seule nous appartient.
« Il y a quelques années, une jeune femme, appartenant par sa naissance à une des meilleures familles de l'aristocratie toulousaine, perdait inopiné ment son mari, qui la laissait veuve, à la tête d'une très-grosse fortune, avec un fils encore enfant, sur l'avenir duquel reposaient leurs communes espérances.
L'enfant grandit sous les yeux maternels. La mère se dévoua avec tout son cœur à son éducation morale, et lorsque fut arrivé le moment de s'en séparer et de le confier à des mains étrangères, pour compléter son instruction, elle choisit, de préférence à tout autre, le collège Sainte-Marie, dirigé avec distinction à Toulouse, par les révérends pères Jésuites.
Gaston de X..., c'était son petit nom, se fit remarquer bientôt parmi ses condisciples, par une aptitude exceptionnelle et une charmante vivacité. Son caractère doux et conciliant lui gagna tout d'abord l'affection générale. Les succès classiques couronnèrent ses efforts, et, chaque année, il était heureux d'offrir à sa bonne mère les nombreuses couronnes, qui témoignaient de ses talents et de son application au travail.
Ces jours heureux eurent un terme par le baccalauréat. Gaston de X... fut reçu, avec une excellente mention, et se prépara dès lors, d'après le désir de sa famille, à suivre les cours de l'école de Droit de Toulouse, dont la célébrité ne le cède qu'à celle de Paris.
Ici le milieu changea. Il n'y avait plus, comme au collège, l'œil paternel du maître pour découvrir et éloigner le danger. La liberté relative, les rapports quelque peu défectueux avec des camarades au cœur chaud et à passions vives, mais qui n'avaient pas eu, comme Gaston, le bonheur d'une première éducation toute morale et religieuse, refroidirent insensiblement les premiers élans de sa bonne volonté, et lui firent ardemment désirer le fruit défendu.
Dans une grande ville comme Toulouse, où le très-bon se trouve constamment côte à côte et mêlé avec le très-mauvais ; dans cette ville éminemment religieuse au sommet, fermement croyante encore dans le milieu, trop indifférente ou corrompue dans le bas-fond, un jeune homme, livré seul sur le pavé, avec son cœur de feu, entouré de séductions et de mauvais exemples, entraîné surtout par les paroles ardentes de quelques écervelés qui veulent dépenser en jouissances l'activité qui les dévore ; un jeune homme, dis-je, en de pareilles conditions, doit être bien fort pour résister, surtout lorsque la richesse est dans sa maison. Gaston de X... allait en faire la triste expérience.
Il s'était mis, de bonne heure, en rapport avec quelques jeunes gens, fréquentant les mêmes cours que lui. La similitude de caractère et d'impressions, les prévenances mutuelles et je ne sais quel attrait intime, les attirant l'un à l'autre, avaient étroitement resserré des liens formés, pour ainsi dire, par hasard ; malheureusement pour Gaston, le hasard l'avait mal servi, la rencontre et le choix n'étaient pas bons.
Ceux-ci, en effet, voulant jouir, quand même, de leur indépendance et de leur liberté qu'ils comprenaient avec leurs vingt ans, étudiaient le droit en vivant de travers, et consumaient dans le jeu et les amusements profanes, un temps précieux qu'ils auraient certainement dû consacrer à un meilleur usage. Peu à peu, ces idées malsaines et ces goûts désorganisateurs s'insinuèrent dans l'esprit de Gaston de X... ; elles descendirent dans son cœur pour le gâter et le corrompre, et alors se réalisa pour lui cette terrible vérité de l'Écriture : corruptio optimi, pessima, la corruption du bon touche à l'abîme. Il devint joueur effréné et parfait débauché.
Madame de X... qui, tout en laissant à son fils une assez large latitude, avait cependant toujours un œil ouvert sur lui, ne tarda pas à reconnaître l'immensité de son malheur ; et, dès ce jour, commença pour elle cette vie d'agitations et d'angoisses, que le cœur d'une mère comprend facilement.
Gaston, toujours respectueux devant elle, était néanmoins devenu sombre, taciturne et impérieux ; il lui fallait souvent de l'argent. Madame de X..., avec une douceur angélique, remontait cette vive nature ; en des moments d'expansion intime, elle lui ouvrait les trésors de son cœur et lui demandait alors, au milieu de ses caresses, un changement de conduite que son nom honorable et les principes reçus lui faisaient un devoir d'adopter. Le jeune homme, touché par les larmes de la tendresse maternelle, promettait toujours facilement, et oubliait plus facilement encore.
Cependant, la sainte mère ne se décourageait pas. Que de fois, seule dans sa chambre muette, elle attendit au coin de son feu, pendant les longues soirées d'hiver, le prodigue qui ne revenait pas. Que de fois elle dévora ses larmes en silence, et que de fois aussi le malheureux enfant, reconnaissant à son retour sur les yeux de sa mère les traces de son chagrin et de sa longue insomnie, avait pris une résolution généreuse, que le contact pervers de ses amis et des habitudes invincibles avaient fait bientôt s'évanouir.
Un matin, c'était sur la fin du mois de février, Gaston rentra plus affaissé que de coutume ; il avait passé la nuit dans une de ces saturnales inventées par Satan, et que les disciples de Bélial désignent sous le nom de bal masqué. Le temps était froid. Le jeune homme, qui s'était agité à cœur joie, éprouva, en sortant, un refroidissement subit, et quelques heures après il se mettait au lit, portant dans sa poitrine tous les symptômes d'une pneumonie très-grave. La fièvre se déclara bientôt avec intensité, et le mal s'aggravant d'heure en heure, un habile médecin, connu dans la maison, fut incontinent appelé.
Madame de X..., menacée d'un nouveau malheur, s'empara, pour ne plus le quitter, du chevet du lit sur lequel gisait son malheureux enfant. Elle étudia la physionomie du docteur au moment où, cherchant les causes, il auscultait le malade. Le froncement du sourcil qui accompagna cette opération délicate chez l'homme de l'art, n'échappa point à ses alarmes.
Gaston était très-malade ; néanmoins, avec les ressources de la science et des soins assidus, intelligents, le docteur promettait la guérison.
Soins et remèdes, on le pense bien, ne furent point négligés en cette dangereuse occurrence ; mais le mal, rebelle à tous les réactifs et à toutes les sollicitudes, empirait à chaque instant, diminuant ainsi insensiblement les lueurs d'espoir, manifestées avec tant d'assurance par le médecin.
Sur la fin de la semaine, le malade était à toute extrémité. Le docteur, cependant très-expérimenté, après avoir appliqué toutes les prescriptions qui devaient entraver les ravages du mal, crut prudent, afin de rassurer sa conscience, de demander l'avis de confrères non moins éclairés que lui. Une consultation eut lieu, et le résultat de cette conférence, qui fut exprimée devant Madame de X... au désespoir, apprenait, qu'humainement parlant, tout avait été régulièrement prévu et tenté : il ne restait plus, comme ressource, que la volonté de Dieu.
En cet instant de suprême abandon, une grande et sainte inspiration pénétra dans le cœur de cette mère désolée : les hommes lui enlèvent sa dernière espérance, mais Dieu lui reste, et c'est de lui qu'elle attend le secours.
Madame de X... allait tous les ans à Cauterets. Elle était parfaitement renseignée et édifiée sur les Apparitions de la Grotte de Lourdes. Elle ne manquait jamais, à son retour des eaux, de faire une visite à cette Grotte, encore privée de son sanctuaire. Elle avait chaque fois recueilli un peu d'eau quelle avait précieusement conservée. Toutes ces pensées, tous ces souvenirs au milieu de ses poignantes alarmes, se heurtaient confusément dans son cœur.
Elle a bientôt pris son parti en présence du danger dont elle redoute l'issue. Deux religieuses partageaient avec elle le soin de veiller sur le malade. Elle leur confia la garde de cet enfant, en leur donnant ses instructions positives ; elle appela sa sœur, arrivée en toute hâte à la nouvelle du malheur qui menaçait la famille entière. — « Je pars tout à l'heure pour Lourdes, lui dit-elle, j'y vais accomplir un vœu que je viens de former. Je vous laisse ce que j'ai de plus cher au monde, mon fils ; remplacez-moi pour quelques heures auprès de lui. Voilà une fiole contenant un peu d'eau ; c'est de l'eau de Lourdes ; faites-en boire à Gaston et priez pour lui. »
Et sans lui donner le temps de discuter cette héroïque tentative, elle embrasse son enfant, le cœur brisé mais confiant, prend à la gare le train qui allait partir et arrive à Lourdes, vers les deux heures du soir.
Madame de X... traverse la ville jusque sous le portique de la prison qui ouvre le chemin de la grotte. Elle ôte là sa chaussure, et s'avance nus-pieds sur les cailloux de la route qui furent bientôt ensanglantés. Mais la douleur physique n'avait pas d'action sur cette grande douleur morale. Enfin, elle est en présence de la Vierge, elle tombe à genoux devant son image, murmurant, oppressée par les sanglots, cette sublime prière :
« Ma bonne Mère, je sais qu'on ne vous implore jamais en vain. Je viens de bien loin pour vous demander la vie de mon fils. Vous avez connu des angoisses impossibles, sondez de votre œil compatissant celle qui m'anéantit à vos pieds. Mon enfant se meurt, il a peut-être mérité par ses fautes ce terrible châtiment. Ô Mère de mon Dieu, c'est une mère qui vous demande la résurrection de son fils et le changement de son cœur : c'est un double prodige que vous ne me refuserez pas. Vous lisez dans mon cœur. Ce que j'ai voué, je le tiendrai, quoi qu'il arrive ! ... »
Les larmes, cette consolation des malheureux, coulèrent abondamment de ses paupières ; douces larmes, fécondées par l'amour maternel que le ciel bénissait à l'instant même, et que Marie recueillait avec tendresse pour se montrer grande et miséricordieuse.
Dès lors, je ne sais quelle effusion surnaturelle inonda cette âme désolée, au milieu d'une douce confiance. Sa pensée courait de son fils au trône de Marie : « Vous me le sauverez, disait-elle, vous me le rendrez pieux et bon, vous serez sa mère aussi, et à nous deux nous le conduirons vers le ciel. » »
Le vœu de Madame de X... était accompli ; la Vapeur, dévorant l'espace, la ramenait trop lentement au gré de ses désirs. Le souvenir de son fils la poursuivait sans cesse ; elle le voyait dans son lit de douleur, agonisant dans la souffrance. Mais Marie, pensait-elle, veillait sur lui, et son assurance à cet égard était, malgré elle, présentement illimitée.
En ouvrant la porte de son appartement, elle est reçue par sa sœur qui se jette dans ses bras, l'embrassant avec tendresse : — « Guéri, ma bonne amie, guéri, lui dit-elle, viens le voir, depuis longtemps il t'appelle. »
— Mon cœur me l'avait dit, je l'avais pressenti, répondit l'heureuse mère ; » et elle volait, malgré sa fatigue et ses émotions, vers ce cher enfant qu'elle pressait sur son cœur en le couvrant de caresses. Quelle scène en cet instant de bonheur, qui arrachait des larmes, larmes de paix, puisqu'elles renfermaient une bénédiction ! Le malade était assis sur son lit, les traits rayonnants, bercé par le sourire de sa bonne mère, qui lui disait avec transport : « Mon cher ami, tu reviens de loin, tu sais qui t'a sauvé, tu ne l'oublieras jamais, je l'espère. »
Le docteur avait fait sa visite dans la matinée, avant l'arrivée de Madame de X... Il s'attendait à un dénouement très-prochain ; il passait machinalement, et comprenant presque l'inutilité de sa visite, lorsqu'il trouve la maison remplie de joie.
— Où est Madame X... ? demanda-t-il.
— Partie, docteur.
— Partie ! et pour où, grand Dieu ?
— Pour un monde de miracles ; elle est à Lourdes, vous savez.
— À Lourdes ! Et en disant ces mots, le docteur ouvrait de grands yeux étonnés.
— Mais voyez donc le malade.
Le malade n'avait plus de fièvre ; il considérait, en souriant, le brave homme, dont l'étonnement était extrême.
— Qu'est tout ceci, répétait-il sans cesse. Que lui avez-vous donné ?
— Voilà le remède. Et on lui présentait un flacon d'eau naturelle qu'il examinait avec la plus sérieuse attention.
— C'est de l'eau de Lourdes, lui disait-on.
— Bon remède ! fit-il en fronçant les sourcils.
— N'en dites pas trop de mal. Regardez le malade, c'est ce flacon qui l'a guéri, avec la prière de cette belle âme.
En disant ces mots, on montrait le portrait de Madame de X... suspendu aux murs de la chambre.
« — Dans tous les cas, je n'ai point à en dire du mal, il est en dehors de ma science. C'est, il faut l'avouer, bien incompréhensible. Quant à vous, mon ami, ajouta-t-il en lui tâtant le pouls, vous êtes très-bien, ménagez-vous, car vous l'avez échappé belle. Soyez prudent. »
Il était sorti dans un état de perplexité visible, ruminant en lui-même la soudaineté d'une guérison, qui, pour lui, avait tous les caractères du miracle ; mot qu'il n'acceptait pas pourtant, parce que les médecins ont de la répugnance à le prononcer, même quand ils le croient.
Gaston de X... était guéri, guéri sans convalescence ; mais tout n'était pas encore complètement fini. Une autre guérison, plus importante encore aux yeux de la foi, restait à constater.
Lorsqu'une âme s'est volontairement éloignée des devoirs que la morale impose à tous les hommes, lorsqu'elle s'est laissée dominer par les funestes habitudes du vice et de la dépravation, il y a une extrême difficulté à y laisser arriver une bonne inspiration.
Selon l'expression de nos Livres Saints, satan est dans ce cœur qu'il régit en maître, et, dans la crainte d'en perdre la possession, il se met à la recherche de sept esprits plus pervers que lui, nequiores se ; et, à eux tous, ils fixent là leur inébranlable demeure, ils revêtent ce cœur d'une cuirasse impénétrable sur laquelle tous les traits de la grâce sont émoussés ; plus de bonnes pensées, plus de douces impulsions. Au milieu de cet infernal cortège, rien, rien ne passe.
Ramener donc au bien par la grâce une âme endurcie en cet état, c'est, si je ne me trompe, un miracle d'autant plus surprenant que pour l'opérer il faut enlever, pour ainsi dire, de force, en la changeant, une volonté librement fixée dans le désordre ; le concours surnaturel n'est pas seul nécessaire ici, il faut encore le concours humain de la volonté qui accepte la grâce divine.
Nous l'avons dit, le jeune homme, de la vie duquel nous racontons un épisode, était réduit alors à ce triste état. Marie lui avait donné, sans lui, la santé du corps, et comme cette bonne Mère ne fait rien à demi, elle allait aussi lui rendre la vie de l'âme, en soumettant sa volonté au repentir et à la pénitence.
Plusieurs jours après les divers incidents que nous venons de décrire, le jeune Gaston de X..., entièrement rétabli, était assis sur un fauteuil auprès de sa mère, par un temps triste et pluvieux : il se penchait machinalement vers l'âtre, attisant les bûches du foyer. Il considérait de temps en temps cette femme admirable à laquelle, il le savait maintenant, il devait deux fois la vie ; et, dans un moment d'expansive tendresse :
— « Ma bonne mère, dit le jeune homme, je puis bien vous donner ce nom, vous le méritez deux fois. »
— « Non, mon ami, tu as deux mères : celle qui est au ciel et qui t'a rendu la vie, attend de toi un sacrifice. »
— « Ce sacrifice est fait, ma mère. Je me suis égaré un instant, mais je suis encore jeune. Je reprendrai, sous vos conseils, la bonne route. Je réparerai ainsi le mal que j'ai pu commettre. »
— « Heureux enfant, que le ciel te récompense, tu complètes mon bonheur ! »
— « Demain, maman, nous irons ensemble trouver le P..., votre confesseur. Je suis très-décidé à tenir ferme ; seulement... » Et il hésita. À ce mot seulement, les traits de Madame de X... se contractèrent sous l'impression d'une vive inquiétude : elle craignait une restriction qui allait peut-être reculer encore le moment désiré. Il n'en était rien pourtant : il s'agissait de régler, pour n'y plus penser, quelques dettes d'honneur et la réparation pécuniaire d'une position compromise. Tout fut accordé sans discussion. Madame de X... eût autrefois payé bien cher le retour de l'enfant prodigue.
Gaston de X... tint parole ; une conduite désormais exemplaire a réparé autant que possible les premiers égarements de son adolescence. Il est doux, sage et pieux, mais sa piété n'a rien de sauvage. Il fréquente le monde de la bonne compagnie, où il est aimé et où l'on se plaît à louer son enjouement et ses bonnes qualités. Il s'est associé à la charité maternelle, et il n'est pas rare de le voir pénétrer dans les mansardes du pauvre, pour y porter avec quelque peu d'or, les consolations et les bonnes paroles qui réconfortent le courage.
Voilà l'œuvre de Marie, voilà la récompense de Notre-Dame de Lourdes.
Sur la fin du mois d'octobre 1867, Madame de X... et son fils faisaient une longue halte devant la grotte de Massabielle. Au retour, on s'arrêta à Tarbes pour demander une courte audience à Mgr Laurence, qui avait si largement contribué à la glorification de Notre-Dame de Lourdes. Le Prélat reçut cette noble et intéressante famille avec la plus cordiale affabilité ; on lui raconta tout, et, avant de se retirer, Madame de X... remit entre les mains de l'Évêque, en accomplissement de son vœu fait quelques mois auparavant, aux pieds de la Vierge, un pli cacheté : c'était, en billets de banque, une offrande de dix mille francs, destinés aux travaux de la chapelle ; son nom devait rester caché dans le cœur du Pontife et dans le souvenir de Notre-Dame de Lourdes.
Reportez-vous à Je suis l'Immaculée Conception !, Un signe des temps : Le siècle de Saint Vincent Ferrier et Notre-Dame de Lourdes, De la conduite de la jeunesse, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Homélie prononcée par le Cardinal Pie dans la solennité du couronnement de Notre-Dame de Lourdes et Par quelles armes battre le Tentateur ?.
vendredi 13 juillet 2018
Un signe des temps : Le siècle de Saint Vincent Ferrier et Notre-Dame de Lourdes
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| Saint Vincent Ferrier prêchant (Alonzo Cano) |
La continuité des miracles n’est pas ce qui va nous occuper, c’est l’accumulation, et, s’il est permis de le dire, la prodigalité des miracles à certaines époques. Or, l’histoire du monde offre quatre grandes époques à miracles :
La délivrance des Hébreux de la servitude d’Égypte ;
L’établissement du christianisme ;
Le siècle de saint Vincent Ferrier ;
Le temps actuel.
À ces quatre époques, les miracles se produisent coup sur coup, avec un éclat et une profusion sans exemple, ni dans les siècles qui précèdent, ni dans les siècles qui suivent. Pourquoi cela ? Nous essayerons de le dire. En attendant, contentons-nous de rappeler que la Providence ne tâtonne jamais, et que tout ce qui arrive, arrive à son heure.
PREMIÈRE ÉPOQUE
LA DÉLIVRANCE DES HÉBREUX DE LA SERVITUDE D’ÉGYPTE. — À cette époque mémorable de l’histoire ancienne, nous voyons Moïse, revêtu de la toute-puissance de Dieu, frappant coup sur coup le royaume de Pharaon de dix plaies miraculeuses, telles que le monde n’en vit jamais ; puis couronnant tous ces prodiges par le plus grand de tous.
Au signe de sa volonté, la mer Rouge, agitée presque dans ses plus intimes profondeurs, se fend en deux. Ses eaux séparées deviennent deux énormes montagnes, tremblantes mais fixes, entre lesquelles passe à pied sec un peuple de six cent mille combattants, suivis d’autant de femmes et d’enfants, avec toutes les bêtes de somme et les transports nécessaires à une pareille multitude.
À ce prodige, unique dans l’histoire, s’en joint un autre non moins étonnant et plus significatif. Pharaon s’endurcit sous les coups répétés des miracles. Dans sa colère, il se met, avec toute son armée, à la poursuite du peuple qui lui échappe. Déjà il le presse de si près, qu’il va le culbuter dans la mer Rouge.
À ce moment critique, une colonne de nuées, lumineuse d’un côté, ténébreuse de l’autre, s’interpose entre les Hébreux et les Égyptiens. Lumineuse, elle éclaire la marche du peuple de Dieu dans les abîmes de la mer, entr’ouverte pour lui, et le sauve.
Ténébreuse, elle fait la nuit après elle ; et les Égyptiens aveuglés se précipitent dans les mêmes abîmes, où ils trouvent la mort.
Les miracles sont la colonne de nuées. Lumière pour les chrétiens dont ils élèvent la foi jusqu’à l’héroïsme, et auxquels ils tracent en brillants sillons la route du ciel. Ténèbres pour les méchants, ils font la nuit dans leur âme. Juste punition de l’abus des grâces, cette nuit est d’autant plus profonde, que les miracles ont été plus éclatants et plus nombreux.
Alors on les voit, ouvriers de Babel, ne plus s’entendre entre eux, tomber d’erreurs en erreurs, de contradictions en contradictions, d’absurdités en absurdités, jusqu’à ce qu’ils arrivent à la perte de la raison. Pendant ce temps-là, le peuple chrétien continue sa marche triomphante vers ses destinées éternelles.
Quelle fut la raison de tous ces miracles de miséricorde et de justice, accomplis coup sur coup et avec tant d’éclat, en présence de deux peuples ennemis ? Dans les conseils infaillibles de la divine Sagesse, les moyens sont toujours proportionnés à la fin. Par la grandeur des uns, on peut juger de l'importance des autres.
De quoi s’agissait-il ? Il s’agissait de sauver un peuple, que la cruauté d’un autre peuple aurait fini par anéantir. De ce peuple sauvé, le Seigneur voulait faire son peuple privilégié, et les miracles de sa délivrance avaient un double but.
D’une part, ils devaient le rendre inviolablement fidèle au Dieu, son libérateur ; et de l’autre, montrer au peuple persécuteur la toute-puissance du Dieu d’Israël, vainqueur de tous les dieux, triomphateur de tous les hommes, maître absolu de tous les éléments.
Pour les deux peuples, ces miracles sont d’abord des miracles de miséricorde : ils sauvent les Hébreux, ils instruisent les Égyptiens. Puis, pour ces derniers, miracles de justice en punition de leur aveuglement volontaire et de leur opiniâtreté dans le mal. Il en sera de même à toutes les époques, objets de cette étude.
SECONDE ÉPOQUE
L'ÉTABLISSEMENT DU CHRISTIANISME. — À la naissance du christianisme, même spectacle que sur les bords de la mer Rouge ; mais spectacle sur une plus vaste échelle et d’une plus longue durée. Ici encore les moyens sont proportionnés à la fin. II ne s’agit plus seulement de sauver un peuple : c'est le monde entier qu’il faut sauver.
Le Tout-Puissant lui-même en personne descend sur la terre. Pendant les trois années de sa prédication, les miracles qu’il opère sont tellement nombreux, tellement retentissants, que toute la terre en est émue. Pour en être les témoins ou les objets, des multitudes innombrables arrivent, même des contrées les plus éloignées du globe : Multitudines innumerae etiam ex remotissimis orbis regionibus, dit Eusèbe, le premier historien de l’Église.
Aux miracles du Maître succèdent les miracles des disciples. À partir du jour de la Pentecôte, il pleut des miracles. Cette pluie durera trois siècles, et tombera, sans en excepter aucune, sur toutes les parties du monde, usque ad ultimum terrae.
Changés tout à coup en orateurs d’un nouveau genre, les rudes pécheurs de Galilée parlent toutes les langues dans une seule langue : cela en présence des représentants de toutes les nations qui sont sous le ciel : ex omni natione quæ sub coelo est.
Les voici qui partent, nouveaux Moïses, qui pour l’Asie, qui pour les Indes, qui pour la Chine, qui pour l’Afrique, qui pour l’Europe, qui pour l’Amérique, semant à pleines mains les miracles. À leur voix les boiteux marchent, les aveugles voient, les lépreux sont purifiés, les paralytiques sont guéris ; les morts ressuscitent. La nature entière leur obéit ; les démons fuient en poussant des hurlements : rien de pareil ne s’était jamais vu.
Quelque chose de plus surprenant, le don des miracles est communiqué aux disciples des apôtres, et ces disciples sont innombrables, de toutes les conditions et de tous les pays : don des langues, don de guérison, don de science, don de prophétie.
Cet ensemble de prodiges jette le monde païen hors de lui-même. Aux uns il fait pousser des cris d’admiration et d’amour ; aux autres, des hurlements de terreur et de haine. « Seigneur, lorsque vous fîtes descendre votre admirable lumière du haut des montagnes éternelles, le trouble s’empara de tous les insensés de cœur (Ps. 75). »
Quel était le but de cette profusion de miracles ? arracher à la tyrannie du pharaon infernal toutes les âmes droites, répandues sur la surface du monde païen, afin d’en former un peuple nouveau, le vrai peuple de Dieu, la grande nation catholique.
Comme ceux d’Égypte, ces miracles sont des miracles de miséricorde ; car tout ce qui vient de l’Être essentiellement bon, essentiellement vrai, est miséricorde et vérité : Misericordia et veritas. Ils sauvent les uns, ils éclairent les autres. Pour ceux qui, semblables aux Égyptiens, refusent d’ouvrir les yeux et de se soumettre, ils deviennent des miracles de justice.
Les païens obstinés en surent quelque chose. Pour eux pas plus que pour les Égyptiens, le châtiment ne se fit attendre, et il fut proportionné à l’abus des grâces.
Comme il appelait Assur, la verge de sa colère, afin de punir Israël coupable, Dieu, suivant l’expression de l’Écriture, donna un coup de sifflet. Et voici venir des profondeurs inconnues de la haute Asie, rapides comme des léopards, terribles comme des lions, nombreux comme des nuées de sauterelles africaines, des barbares de toute figure, de tout costume et de toute langue.
Conduits, entre autres chefs, par celui qui s’appelle le fléau de Dieu et la terreur du globe, flagellum Dei et terror orbis, ils se précipitent sur le monde rebelle aux miracles. Pendant plus d’un siècle ils le couvrent de ruines et le noyent dans un océan de sang, comme l’avaient été les Égyptiens dans les eaux de la mer Rouge.
La loi providentielle était accomplie. De nouveau, la colonne de nuées s’était interposée entre les combattants. Lumineuse du côté des chrétiens, elle éclairait leur marche et favorisait la formation rapide du peuple de Dieu. Ténébreuse du côté des païens, elle les condamnait à périr, en leur ôtant la vue de ce qui seul pouvait les sauver. Le Tout-Puissant avait parlé. Le miracle est sa parole, et sa parole ne lui revient jamais à vide.
TROISIÈME ÉPOQUE
LE SIÈCLE DE SAINT VINCENT FERRIER. — Cette époque présente un spectacle analogue aux deux précédents. Nous y retrouvons une profusion de miracles, inconnue depuis le quatrième siècle jusqu’au quinzième, et ce qui en fut, comme autrefois, l’inévitable conséquence.
Sans doute, pendant ce laps de temps il y eut, comme nous l’avons dit, des miracles dans l’Église : il y en aura toujours. Descendu sur elle au jour de la Pentecôte, le Saint-Esprit, qui les opère, ne s’est jamais retiré de son épouse. Comme lui- même, ses dons intérieurs et extérieurs sont en permanence avec elle. Il le faut, nous le répétons, afin de prouver par des faits sensibles et constants l’inviolable sainteté de l’Église catholique.
Mais il vient des moments, où les dons extérieurs doivent devenir et deviennent en effet plus éclatants, et se produisent par des manifestations plus nombreuses. Toujours ils ont le même but et le même résultat : sauver un peuple et en rendre un autre inexcusable.
Que se passait-il au commencement du quinzième siècle ? L’Église était à la veille de subir par la renaissance du paganisme la plus redoutable épreuve depuis son berceau. Le monde européen, le vrai monde chrétien, allait CESSER D'ÊTRE UN. Une division profonde, et jusqu’alors inconnue, ne devait pas tarder à se manifester.
Le grand schisme d’Occident avait jeté le trouble dans les esprits et ébranlé, en l’obscurcissant, l’unité traditionnelle, fondée sur la personnalité connue du Pontife romain. Le respect filial pour la papauté s’était affaibli. Les nations, comme nations, allaient peu à peu s’émanciper de la tutelle de l’Église. Inconnu des siècles antérieurs, le doute commençait à se faire jour. Jusqu’alors chanté à l’unisson, du Nord au Midi, le Credo catholique arrivait au moment fatal, où serait brisée, peut- être pour toujours, sa majestueuse unité.
Encore un peu, et voici venir, brochant sur le tout, les sophistes grecs chassés de Constantinople. L’éclair allait rencontrer l’éclair ; et le rationalisme païen, exhumé du tombeau, allait battre en brèche les vérités fondamentales de l’intelligence, de la religion et de la société.
Pour le nouveau venu, les siècles de foi sont des siècles d’ignorance, de superstition, d’esclavage et de barbarie. Lui, et lui seul possède la lumière, la civilisation, la liberté, le beau, le bon, le vrai en toutes choses.
En vain, la mère des nations, l’Église catholique, assemblée au Concile général de Latran, crie à ses enfants : « Déliez- vous ; la littérature nouvelle, la philosophie nouvelle sont empoisonnées jusque dans leurs racines ; en grande partie du moins, l'Europe lettrée fait la sourde oreille et se laisse séduire. Fascinée comme la mère du genre humain, elle trouve le fruit défendu bon à manger, beau et délectable : bonum ad vescendum, pulchrum oculis, aspectuque delectabile. Elle en mange et s’empoisonne.
Un renversement soudain s’accomplit dans son être. À ses yeux, la plus brillante époque de l’humanité, n’est plus celle où sa mère et sa nourrice, l’épouse immaculée du Verbe éternel, régnait sur le monde, qu’elle inondait de lumières et de bienfaits ; mais l’époque néfaste où tout était Dieu, excepté Dieu lui-même ; et où l’homme, régnant sans contrôle, réalisa par ses seules forces les plus grandes merveilles en tout genre. Comme Ève n’avait vu que l’écorce du fruit défendu, la malheureuse Europe ne voyait que le dessus des cartes.
Le péril était extrême ; car les classes lettrées font le peuple à leur image. Afin de prévenir une séduction universelle, Dieu intervint. Ce qu’il avait fait pour la délivrance des Hébreux et pour la conversion du monde païen, il le fit par le ministère d’un nouveau Moise.
Donc, au quinzième siècle, parut un Thaumaturge, tel que le monde n’en avait pas vu depuis les apôtres. Ce thaumaturge fut l’immortel dominicain espagnol, saint Vincent Ferrier. Don des langues, don de prophétie, don de guérison, don de résurrection des morts : tous ces dons semblent personnifiés en lui.
Avec la même facilité que le ruisseau découle de sa source, les miracles sortent de lui. Il les opère, non pas en secret, mais en présence de dix, de quinze, de vingt mille témoins qui le suivent d’une ville à l’autre. Quand il est fatigué d’en faire lui-même, il les fait faire par procureur.
« Le nombre de ses miracles, dit l'histoire, est si grand, qu’il est impossible d’en donner une liste exacte, bien moins de les énumérer un à un. Pas une ville en Europe où il passa, pas un bourg où il logea qui ne fut illustré par des miracles multipliés. « C’était un miracle, écrit un de ses biographes, quand il ne faisait pas de miracles. » La Bulle de sa Canonisation lui reconnaît huit cent soixante miracles de premier ordre. »
Pendant quarante ans, ce miracle ambulant parcourt sans relâche toutes les parties de l’Europe, qui frémit sous sa puissante parole. Pendant les quarante années de son infatigable apostolat, le mystérieux prédicateur fait le même sermon. Et ce sermon terrible annonce l’approche du jugement dernier, dont le thaumaturge se dit l’ange précurseur, annoncé par saint Jean : et il le prouve par d’éclatants miracles.
C’était en 1411, à Salamanque, la ville par excellence des théologiens et des savants. Un peuple innombrable se pressait pour entendre l’envoyé du ciel. Nulle église ne pouvant contenir la foule, le thaumaturge monte sur une colline, appelée le mont des Oliviers. Un profond silence accueille sa parole, entendue distinctement de tout son immense auditoire.
Tout à coup, élevant la voix : « Je suis, dit-il, l’ange de l’Apocalypse que saint Jean vit voler par le milieu du ciel, et qui criait à haute voix : Peuples, craignez le Seigneur, et rendez-lui gloire, parce que l'heure du jugement approche. À ces paroles étranges, un grand murmure s’élève du sein de la foule : on crie à la démence, à la jactance, à l’impiété.
L’envoyé de Dieu s’arrête un instant, les yeux fixés au ciel et comme ravi en extase. Puis, il reprend, et d’une voix plus forte il s’écrie de nouveau : « Je suis l’ange de l’Apocalypse, l’ange du jugement dernier ». Le murmure est à son comble. « Tranquillisez-vous, dit le messager céleste, et ne vous scandalisez pas de mes paroles. Vous allez voir de vos yeux que je suis ce que je dis.
« Allez à l’extrémité de la ville, à la porte Saint-Paul : vous trouverez une femme morte ; apportez-la ici ; je la ressusciterai en preuve de ce que saint Jean a écrit de moi. »
Un incroyable tumulte accueille cette proposition. Cependant quelques hommes se rendent à la porte indiquée ; ils y trouvent, en effet, une femme morte. Ils prennent la bière et viennent la déposer en face du saint, au milieu de l’auditoire. Tout le monde s’approche et s’assure que la femme est bien véritablement morte.
L’expérience achevée par des milliers de témoins, tout l’auditoire, frappé de stupeur, forme un vaste cercle autour du cercueil.
L’ange qui n’a pas quitté un instant sa place élevée, se tourne vers la défunte, et, d’une voix puissante, lui crie : « Femme, au nom de Dieu, je vous commande de vous lever. » Aussitôt elle se soulève au-dessus de son cercueil. L’ange ajoute : « Pour le salut de tout ce peuple, dites, maintenant que vous pouvez parler, s’il est vrai que je suis l’ange de l’Apocalypse, chargé d’annoncer au monde l’approche du jugement dernier ? — Oui, Père, répond la morte : vous êtes cet ange ; oui, vous l’êtes véritablement. »
Afin de placer ce miraculeux témoignage entre deux miracles, le saint lui dit : « Voulez-vous rester vivante, ou voulez-vous mourir de nouveau ? » — « Je resterai volontiers sur la terre, » répond cette femme. — « Vivez donc. » Et elle vécut, en effet, un grand nombre d’années. « Témoin vivant et mort, dit un historien, de cet étonnant prodige et d’une mission plus étonnante encore. »
Qu’on ne croie pas que ce fait prodigieux soit une circonstance, pour ainsi dire inaperçue dans la vie de l’homme de Dieu, ou une particularité rapportée seulement par un historien obscur. Ce fait, et la mission divine qu’il établit, est tellement capital dans la vie du saint ; il domine, il caractérise tellement son apostolat, que vous voyez de toutes parts en Italie, la peinture chrétienne représentant le grand missionnaire, sous la figure d’un ange, les ailes étendues, et volant par le milieu du ciel ; et qu’il n’est pas un des nombreux historiens du thaumaturge qui ne rapporte ce prodige.
Couronnant toutes ces preuves, l’Église a rendu, par l'organe du souverain Pontife Pie II, un hommage solennel à la vérité de ce grand événement. Dans la Bulle de Canonisation, elle reconnaît saint Vincent pour l’ange de l’Apocalypse, et dit avec saint Jean : « Il eut les paroles de l’Évangile éternel, pour annoncer, comme l’ange volant par le milieu du ciel, le règne de Dieu, à toute langue, à toute tribu et à toute nation, et pour démontrer l’approche du jugement dernier. »
Ce n’est point ici une application arbitraire des paroles de l’Écriture. Dans un acte authentique de cette importance, caractériser par de semblables expressions un homme, qui se serait donné faussement pour l’ange de l'Apocalypse, n’eut-ce pas été accréditer l’imposture ? De plus, l’Église aurait-elle approuvé les vies du saint, imprimées à Rome, et dans lesquelles on affirme que saint Vincent Ferrier est l’ange de l’Apocalypse ?
Enfin, que l’ange du jugement dernier soit un homme ou une intelligence céleste, il n’y a rien qui doive étonner. Le Sauveur lui-même ne nous apprend-il pas que saint Jean-Baptiste est l’ange annoncé par les prophètes pour lui préparer les voies (Matth. XI, 10) ?
Pour se dispenser de croire à la prédiction de saint Vincent Ferrier, on dit d’abord : « La séparation des bons et des méchants a toujours existé. Ainsi l’approche du jugement dernier a toujours pu être annoncée, et le saint n’a rien dit de nouveau. »
Tout homme impartial répond : Il y a séparation et séparation. Il y a une séparation occulte, personnelle, particulière, transitoire. Celle-là ne peut être un signe de l’approche du jugement dernier: jamais personne ne l’a donnée pour telle.
Il y a aussi une séparation publique, sociale, générale et permanente. Celle-ci ne se manifeste qu’à certaines époques décisives, où les peuples attirés, par deux esprits contraires, brisent le lien religieux qui les unissait, et vont l’un à droite, l’autre à gauche. Cette division entre le peuple incrédule et le peuple croyant, n’est-elle pas le signe anticipé de la séparation finale, ou du jugement dernier : qui non crediderit jam judicatus est ?
Telle est, comme nous avons vu, celle qu’annonça le thaumaturge du quinzième siècle, et qui est allée constamment se développant, jusqu’à devenir de nos jours un abîme d’une profondeur, inconnue dans l’histoire.
On ajoute : « il y a plus de quatre cents ans que saint Vincent est mort, et le jugement dernier n’est pas venu? »
Si sérieuse qu’elle paraisse à première vue, cette difficulté n’est pas insoluble.
1° On peut répondre qu’il y a des prophéties conditionnelles. Absolues dans leur expression, elles ne le sont pas dans leur résultat. Telle fut, chacun le sait, la prophétie de Jonas. L’envoyé de Dieu parcourt les rues de la cité coupable en criant: « Encore quarante jours, et Ninive sera détruite. » À cette annonce les Ninivites firent pénitence et leur pénitence suspendit l’exécution de l’arrêt divin.
Pour justifier le prophète du jugement dernier, rien n’empêche de donner à ses paroles un sens conditionnel. Toutefois, il nous semble qu’elles ont une signification plus rationnelle et plus profonde.
2° Pour Dieu, à qui tout est présent : qu’est-ce qu’un siècle de plus ou de moins ? Une ombre légère qui passe en fuyant devant son immobile éternité.
3° Associés à sa prescience infinie, les prophètes lisent dans l’avenir et annoncent comme présents, des événements qui ne s’accompliront que plus tard : chacun sait cela.
4° Dans tous les grands faits, il y a trois périodes bien distinctes : la période de formation ; la période de développement et la période d’accomplissement. Cela est vrai surtout du jugement dernier.
Quel sera ce jugement final ? Il sera la séparation éternelle des bons et des méchants : telle sera de ce grand fait la période d’accomplissement.
Mais cette séparation finale aura commencé, se sera développée et même accomplie sur la terre. Les bons et les méchants seront morts séparés. Le jugement dernier ne fera que manifester cette séparation en l’éternisant.
Or, à l’époque où parlait l’ange de l’Apocalypse, le jugement dernier était, ce nous semble, à une période évidente de formation. De ses yeux, doués d’une lumière surnaturelle, le thaumaturge le voyait clairement.
Que voyait-il ? Il voyait finir le règne social du christianisme et commencer le règne antichrétien, le dernier ennemi de l’Église et le plus redoutable. Le monde chrétien touchait au commencement de sa fin.
Le plus grand monarque qui ait jamais porté le sceptre, Charlemagne, avait scellé l'alliance de l’Église et de la société.
Jésus-Christ, Roi des rois, régnait et gouvernait. Inscrite dans les codes, sa parole faisait loi parmi les nations. Au sommet de la hiérarchie des pouvoirs, brillait son Vicaire : père, guide et juge des rois et des peuples, oracle du droit public, comme du droit privé.
Au-dessous du Pontife Suprême, l’empereur, évêque du dehors, investi de la noble mission de défendre l’Église et de faire exécuter ses ordres ; puis, les rois remplissant les mêmes fonctions chacun dans son royaume : tel était l’ordre social.
De ce mariage auguste étaient nés les siècles chrétiens, qui ont fait l’Europe : siècles de foi, dont toutes les voix chantaient à l’unisson le même symbole ; siècles de fraternité internationale, qui firent les croisades ; siècles de génie, qui couvrirent l’Europe, comme un manteau de gloire, de ces splendides monuments, que nous admirons encore sans pouvoir les imiter ; siècles de charité, qui créèrent les grands ordres religieux et les instituts de miséricorde, aussi variés que les infirmités et les besoins de l’humanité.
Or, l’ange de l’Apocalypse voyait cette grande unité en voie de se briser. À la place, il voyait se creuser une séparation, ce n’est pas assez, un abîme, entre les peuples de l’Europe ; et, pour les raisons énumérées ci-dessus, ces peuples jusqu’alors fraternellement unis par les liens d’une même foi, au moment de se dire un adieu peut-être éternel : les uns demeurant à droite avec l’Église leur mère ; les autres, allant à gauche et donnant tête baissée dans le schisme et dans l’hérésie.
Image réelle du jugement dernier, ou même dernier jugement de Dieu sur les nations, cette séparation des bons et des méchants allait devenir plus tranchée qu’elle ne l’avait jamais été, et le grand fait du jugement dernier entrer dans sa période de développement.
À ce moment reparut la mystérieuse colonne. Avec un éclat éblouissant, elle projetait sa lumière du côté des bons. Que leur disait cette prodigalité de miracles, accomplis aux yeux de l’Europe entière, pendant près d'un demi-siècle ? elle disait que l’Église catholique, qui avait tiré le monde de la barbarie, était toujours la colonne et le fondement de la vérité ; la source pure, la source unique, où les nations devaient s’abreuver, en s’éloignant avec horreur des citernes bourbeuses, qu’on ouvrait devant elles et dans lesquelles, au lieu de boire la vie, on buvait la mort.
Les vrais catholiques comprirent la signification des miracles. Leur foi devint plus vive, plus ardente et plus forte. Réunis en associations nombreuses, nous les voyons, non-seulement éviter les dangers qui les menaçaient, mais encore dédommager l’Église, en lui formant un peuple fidèle, au-delà des mers, dans un monde nouveau, providentiellement découvert.
Tandis qu’elle projetait sa lumière du côté des bons, la mystérieuse colonne tournait du côté des méchants sa face ténébreuse. La nuit se fit dans leur intelligence et ils s’enfoncèrent dans des erreurs de plus en plus profondes. Le panthéisme, le fatalisme, le matérialisme, monstrueux systèmes des rationalistes païens, reparurent.
Dès lors ni le dogme, ni la morale, ni l’Église elle-même, rien ne fut sacré. Conséquence inévitable de ces grandes négations, les mœurs se corrompirent ; les révolutions, non pas dynastiques, mais sociales, montèrent à la surface, et les trônes chancelant sur leurs bases surplombèrent en attendant le prochain coup de vent qui devait les renverser.
II ne se fit pas attendre. L’esprit séducteur du paradis terrestre, auquel la moitié de l’Europe s’était abandonnée, ne tarda pas à faire son œuvre, toujours ancienne et toujours nouvelle. De son souffle empoisonné naquirent des sectes nombreuses qui, comme les barbares d’autrefois, se jetèrent sur le monde coupable.
Pendant un siècle et au delà, elles promenèrent le fer, le feu, le carnage, la mort avec des cruautés inouïes, en Allemagne, en Angleterre, en France, en Suisse, en Danemark et dans tous les pays du Nord. À ce prix fut soldée la révolte des nouveaux Égyptiens : c’était justice.
Mépriser une grâce ordinaire, c’est mériter une punition ordinaire ; mais ne tenir aucun compte de grâces exceptionnelles, comme une multitude d’éclatants miracles, c’est appeler des châtiments dont le bruit fera tinter les oreilles à la plus lointaine postérité.
Toutefois, ce n’était là que le commencement des douleurs, et la période de développement du jugement dernier.
QUATRIÈME ÉPOQUE
LE TEMPS ACTUEL. — Pour la quatrième fois, le temps présent nous montre avec une évidence particulière, l’accomplissement de la grande loi de la Providence : lumière éclatante d’un côté, ténèbres profondes de l’autre, séparation de plus en plus marquée entre les bons et les méchants.
Commencé sensiblement à l’époque de saint Vincent, le fait redoutable du jugement dernier est allé se développant avec rapidité, depuis le passage de l’ange de l’Apocalypse.
L’engouement pour l’antiquité païenne brisa les grandes lignes de la civilisation chrétienne dans les lettres et dans les arts ; il donna naissance à la politique césarienne, en vertu de laquelle les rois aspirèrent à se faire Papes ; et de progrès en progrès, il arriva, comme dernière conséquence, à faire reconnaître à l’erreur des droits qu’elle n’a pas et qu’elle n’aura jamais. Un traité public autorisa les hérétiques, faux monnayeurs de la vérité, à battre monnaie dans toute l’Europe et à la mettre en circulation.
Le mouvement séparatiste continua jusqu’à la Révolution française. À cette époque de sinistre mémoire, se révéla dans son effrayante profondeur, l’abîme qui séparait la cité du mal, de la cité du bien.
Nous le savons, les sanglantes fureurs des démagogues n'eurent qu’un temps limité. Il en fut autrement des principes générateurs de la Révolution. Conséquence finale des doctrines précédentes, le plus funeste est la négation de toute religion positive, par la reconnaissance officielle de l’égalité de tous les cultes : c’est l’athéisme légal qui régit l’Europe actuelle.
De là, trois faits inévitables : 1° la radiation des codes modernes des crimes capitaux contre Dieu, qui figuraient en tête des législations chrétiennes : l’hérésie, le blasphème, le sacrilège, le commerce avec le démon ; 2° le mépris et la haine du catholicisme, qui seul se prétend, et avec raison, en possession de la vérité ; 3° enfin, une séparation des bons et des méchants, plus profonde qu’elle n’a jamais été : c’est-à-dire un signe de plus en plus manifeste, que le grand fait du jugement dernier semble approcher sensiblement de son accomplissement final.
Quoi qu’il en soit, deux choses du moins peuvent être affirmées, parce qu’elles sont visibles. La première, depuis le passage de l'ange de l’Apocalypse, la séparation sociale du bien et du mal, des bons et des méchants, est allée en augmentant en largeur et en profondeur.
Que voyons-nous, aujourd’hui ? Ce n’est plus la négation particulière de quelque vérité, comme dans le schisme et l’hérésie, c’est la négation radicale de toute vérité. Ce n’est plus la révolte isolée d’une nation contre l’Église, c’est l’insurrection générale de toutes les nations, comme nations, contre l’Église et le christianisme. Ce n’est plus la guerre à quelque institution chrétienne, c’est la guerre au christianisme tout entier et à tout ce qu’il a fait ou inspiré : hommes et choses.
Nous n’exagérons pas, nous calomnions encore moins. Est-ce que le cri de guerre du monde actuel, du monde méchant, n’est pas ce blasphème que les siècles passés n’avaient jamais entendu, qu’ils n’auraient même pas soupçonné : Le cléricalisme : voilà l'ennemi ?
Avouons-le : pour mettre un pareil langage sur des lèvres baptisées, la malice naturelle de l'homme ne suffit pas : il faut qu’elle soit doublée de celle du démon. Or, cette fureur aveugle constitue le monde actuel dans une position bien autrement grave que celle du monde païen. Les païens marchaient vers le Rédempteur, et le monde actuel lui tourne le dos. Que dis-je ? Non-seulement il se détourne de lui, mais il le poursuit, comme un malfaiteur, de ses injures, de ses calomnies et de ses cris de mort !
Si donc le jugement dernier, annoncé par saint Vincent Ferrier, arrivait aujourd’hui, ferait-il autre chose que de manifester, en le rendant immuable, le fait dont nous sommes témoins ? Que manque- t-il pour que la séparation des bons et des méchants soit aussi profonde et aussi générale qu’elle puisse être ici-bas ?
La seconde chose, encore inconnue au temps du grand thaumaturge, et visible aujourd’hui, pour qui ne veut opposer à l’évidence ni subtilité, ni fin de non-recevoir : c’est l’existence de plus en plus manifeste des grands signes précurseurs du jugement dernier. (...)
Tous ces signes divinement prédits et qui, comme des astres révélateurs, s’élèvent de plus en plus sur l’horizon, ne semblent-ils pas annoncer que le fait du jugement dernier marche à grands pas vers sa troisième période : la période de son accomplissement ? Ainsi, se trouve expliquée et vérifiée la prédiction de saint Vincent Ferrier : car il ne prêchait pas seulement pour ses contemporains, mais encore pour les générations futures.
Nous le répétons : La séparation entre le bien et le mal est à peu près aussi profonde qu’elle puisse être, dans les conditions actuelles de l’humanité. Si elle l’était davantage, je veux dire : si les méchants achevaient de perdre le peu qu’il leur reste de vérités, ils périraient, comme l’homme périt faute d’air respirable : la vérité c’est la vie.
Mais voici de nouveau l’accomplissement de la loi providentielle. Entre les Égyptiens et les Hébreux du dix-neuvième siècle, se place la mystérieuse colonne. Tandis qu’elle jette les méchants dans des ténèbres de plus en plus épaisses, qui les empêchent d’apercevoir l’abîme béant où ils vont se précipiter, elle resplendit aux yeux des bons d’une lumière inaccoutumée. Le moment est venu de mettre en relief ce fait si consolant pour les uns, si menaçant pour les autres.
LES MIRACLES ACTUELS
Depuis plus de vingt ans, un miracle visible, comme l’arc-en-ciel, brille à l’horizon de l’Europe, où il demeure nuit et jour en permanence, et ce miracle en produit une infinité d’autres. Il est d’ailleurs sans précédent et de telle nature, que c’est à n’y pas croire. Quel est-il ?
Deux petites bergères, de douze à treize ans, parfaitement ignorantes et parfaitement ignorées ; qui ne se connaissent pas, qui ne se sont jamais parlé, jamais vues ; placées, l’une au sommet des Alpes, l’autre dans les Pyrénées, déclarent tout à coup que la sainte Vierge leur a parlé. Et voilà que, sur leur parole, des multitudes immenses, composées de personnes de tout âge, de toute condition, de toute science, de tout pays, viennent, malgré les distances, les fatigues, les dépenses, de toutes les parties de l’ancien et du nouveau monde, aux lieux de l’apparition. Tous s’en retournent convaincus ou guéris.
(...)
Pourquoi, en trois jours, cette prodigalité de miracles ? Un événement de cette importance mérite, à coup sûr, d’attirer l’attention publique, et tout esprit sérieux se fait un devoir d’en chercher la signification.
Il se dit : La Providence ne tâtonne jamais ; tout ce qui arrive, arrive à son heure : et, les effets sont toujours en raison directe de la cause. Donc la cause qui produit des effets si étonnants, est d’une extrême gravité. Rien de plus logique que ce raisonnement. Mais pourquoi aujourd’hui cette manifestation inouïe du monde surnaturel ?
Ainsi, gravité de la cause, et à-propos des miracles : double mystère qu’il faut étudier avec soin, par la raison que toutes ces merveilles ne s’accomplissent sous nos yeux, que pour nous éclairer.
Or, les derniers miracles de Lourdes, précédés de tant d’autres, sont la colonne à double face qui vient aujourd'hui, comme autrefois, s’interposer entre le camp des bons et le camp des méchants, entre les catholiques et les révolutionnaires.
Si elle éclaire les uns, nous allons voir qu’elle aveugle les autres. L’obscurité de la nuit dont elle les enveloppe, sera en raison directe de la lumière dont elle resplendit, et qu'ils ne veulent pas voir. Nouvelle et trop réelle image du jugement dernier.
Que font en ce moment les anticléricaux ? Tiennent-ils compte des avertissements providentiels, qui leur sont donnés par les miracles ? Désarment-ils ? Tournent-ils les yeux vers le Père des miséricordes qui leur tend la main, pour les empêcher de tomber dans le précipice ? Ou ils ne comprennent rien à la conduite de la Providence, et ils ne s’en occupent pas ; ou, s’ils daignent s'en occuper, c’est pour blasphémer. Leur obstination à ne pas voir, est donc un nouvel abus de grâces, inévitablement suivi d’un aveuglement plus complet.
Déjà, nous en avons la preuve. Au lieu de s’apercevoir qu’ils font fausse route, et qu’ils vont, comme les Égyptiens, tomber dans la mer Rouge, ils s’obstinent plus que jamais dans le chemin des abîmes. En ce moment même, la France ne les voit-elle pas s’agiter avec une activité fébrile, pour former un sénat de la même couleur que l’autre chambre, et devenir ainsi les maîtres absolus du pays ?
C’est alors qu’étant la Convention ou la Commune légale, ils jetteront la France dans de terribles aventures, la bouleverseront légalement, la ruineront légalement, couperont légalement les têtes qui dépasseront leur niveau ; puis, suivant l’usage, ils se déchireront les uns les autres, et après avoir mangé du clérical, ils mangeront du radical. Cette débauche du socialisme imbécile et sanguinaire finira par allumer un incendie, qui sera pour l’étranger un motif d’intervenir et de consommer la ruine de notre malheureuse patrie.
Telle est la perspective dont les Égyptiens du dix-neuvième siècle menacent les Hébreux d’aujourd’hui. Devenue une réalité. cette perspective sera : LA PERSÉCUTION.
En effet, croire que la Révolution a fini son œuvre et atteint son but, serait ne pas la connaître. Sans doute, elle s’est déjà manifestée par des actes de violence et des mesures injustes. Mais ces actes isolés et plus ou moins transitoires, sont loin de lui suffire. Les rendre généraux et permanents : voilà son dernier mot.
En attendant, elle ébranle par ses doctrines les fondements de l’édifice religieux et social, qu’elle veut renverser. Les trois colonnes de l’État, le clergé, la magistrature, l’armée, sont l’objet de ses attaques incessantes. Mais les combats qu’elle livre dans la région des idées, n'auraient pas le résultat voulu, s'ils n’étaient les précurseurs d’autres combats, qui se livreront dans le domaine des faits.
Étant la négation radicale et armée, la Révolution doit, sous peine d’avorter, faire table rase de tout ce qui s'oppose à la plénitude de son règne intellectuel et matériel. Sous ce double rapport, ce qui lui fait obstacle, c’est le catholicisme, et le catholicisme seul. La raison est facile à comprendre : si la Révolution est la négation absolue, le Catholicisme est l'affirmation absolue.
(...)
Il demeure donc bien évident que la colonne mystérieuse tient sa face obscure, tournée du côté des anticléricaux ; qu’ils sont enveloppés de ténèbres de plus en plus épaisses et possédés d’une haine de plus en plus acharnée contre les catholiques. Entre eux et nous, la séparation ne saurait être plus profonde ; par conséquent le jugement dernier des nations, annoncé par le grand thaumaturge, représenté et même accompli d’une manière plus frappante.
Mais la loi providentielle n'est pas abrogée. Si du côté des Égyptiens la nuit devient de plus en plus noire, la colonne brille du côté des Hébreux d’un éclat inaccoutumé. Cet éclat réside dans la profusion des miracles qui viennent de s’accomplir, en trois jours, au sanctuaire de Notre-Dame de Lourdes.
Reste maintenant à répondre à la question : Pourquoi cette accumulation de prodiges n’a-t-elle pas eu lieu il y a un an ? Pourquoi pas dans un an ? Pourquoi aujourd’hui même, et au mois d’août ?
Rien ne se fait par hasard, ni le mouvement d’une feuille dans la forêt, ni la chute d’un de nos cheveux. Tout arrive à l’heure marquée par la Sagesse infinie, ni plus tôt, ni plus tard. De toute éternité, le mois d’août 1878 était donc fixé pour être le témoin du grand événement qui nous occupe.
Si faible qu’elle soit, la raison en découvre la cause.
C’est à ce moment même que la Révolution mettait en campagne tous ses agents, afin de recruter le plus possible de soldats à l’armée anticléricale ; au moment où elle allait se démasquer elle-même et annoncer l’expulsion universelle du catholicisme : c’est-à-dire la persécution (Discours de Gambetta à Romans).
Dans cette situation, il est facile de comprendre qu’une augmentation de foi, d’amour, de fidélité, de courage était nécessaire aux catholiques d’aujourd’hui. Rien pouvait-il mieux leur procurer ces forces indispensables, que l’éclat fulgurant de quatre-vingts miracles, accomplis en soixante-douze heures ?
Chose digne de remarque ! la France en est le théâtre. Pourquoi la France, plutôt que toute autre partie de l’Église catholique ? Il semble qu’on peut répondre : parce que la France, le pays des bonnes œuvres, est encore, malgré ses erreurs, la bien-aimée de Dieu ; parce que la France est la fille aînée de l'Église, et qu’à ce titre elle doit expier par son héroïque courage, les scandales qu’elle a donnés à ses sœurs ; parce que, enfin, tout l'annonce, c’est en France que les premiers coups seront portés et que le combat sera le plus vif. Il faut donc que les soldats, destinés à soutenir les premiers chocs, soient des soldats d’élite, dont la bravoure servira d’exemple à toute l’armée.
Sans être prophète, on peut le prédire : le combat sera rude, très-rude ; car il sera en raison directe des attaques intellectuelles que, depuis quelques années surtout, la Révolution livre au christianisme. En d’autres termes, la récolte sera de la même nature que la semence, abondante comme elle, radicalement antichrétienne comme elle.
Y a-t-il rien d’aussi effrayant que la statistique des doctrines pestilentielles qui chaque jour tombent sur la France et sur l'Europe ? En voici un léger aperçu, que nous adressons aux endormeurs et aux endormis.
De Paris, l’infatigable laboratoire de l’antichristianisme, sortent chaque jour les grands journaux, ouvertement hostiles à la religion (...)
À ces grands reptiles, s’ajoutent les petites vipères qui composent ce qu’on appelle la presse populaire, la presse à un sou.
(...)
Viennent ensuite les mauvais journaux de province. Pas de département qui n’en ait un, quelquefois plusieurs.
(...)
En résumé : voilà au minimum un million cinq cent mille reptiles venimeux, qui chaque jour se répandent sur la France ! Que disent tous ces journaux ? En termes différents, ou plus ou moins couverts, tous la même chose : Le cléricalisme, voilà l’ennemi!
Il est donc vrai! depuis le commencement de l’année jusqu’à la fin, aux quatre coins de la France, retentit QUINZE CENT MILLE fois par jour, ce cri d’extermination : Le cléricalisme, voilà l’ennemi ! Mort au cléricalisme !
Grossi des milliers de fois par les journaux étrangers, ce cri de mort, fait incessamment le tour de l’ancien et du nouveau monde : et les multitudes égarées croiront, comme article de foi, qu’il est l’écho de la vérité. Un de nos anciens magistrats disait : « S’il était permis de m’accuser tous les matins d’avoir volé les tours de Notre- Dame, je m’empresserais de prendre la fuite, parce que, tôt ou tard, je serais sûr d’être pendu. »
En 92, ne fit-on pas accroire au peuple que les prêtres, massacrés dans les prisons de Paris, étaient des conspirateurs ? En 1830, des empoisonneurs ? En 1847, des incendiaires ? Aux premiers siècles de l’Église, la plèbe romaine ne croyait-elle pas que les chrétiens étaient la cause de tous les fléaux, qui tombaient sur l’empire ; et dans cette conviction ne criait-elle pas à tue-tête : Les chrétiens au lion : Christianos ad leonem ? Enfin, les chefs de la synagogue ne firent-ils pas croire au peuple juif, que Notre-Seigneur était un perturbateur du repos public, digne de mort ?
S’il n’y a pas d’absurdité si grande qui n’ait été dite par quelque philosophe, il n’y en a pas de si énorme qui, à force d’être répétée, ne soit crue par le peuple.
Ce n’est pas tout. Ces journaux sont accompagnés d’une masse incalculable de mauvais livres en tout genre : politique, philosophie, histoire, littérature, sciences médicales et sciences naturelles ; puis, d’autres productions non moins antichrétiennes : romans, chansons, pièces de théâtre, petits imprimés, feuilles volantes, photographie, caricatures impies ou obscènes : autant de voix qui font chorus avec les mauvais journaux.
La main sur la conscience, qu'on dise si, depuis que le monde est monde, il a jamais entendu un pareil concert de blasphèmes, d’impiétés et de vociférations sanguinaires ; si jamais il a reçu de pareilles avalanches de poisons, et ce qu’il faut attendre d’une époque qui en fait sa nourriture ordinaire, et de l’avenir qu’elle se prépare ?
Grand Dieu ! Si vous ne venez pas à notre aide par le plus éclatant miracle, comment de sang-froid envisager l'avenir ? Si les mauvaises doctrines répandues en 89, ont pu produire l’effroyable explosion de 93 : quelle explosion devra produire une masse de doctrines, non moins subversives, et qui sont aux doctrines du dernier siècle, comme mille est à un !
Qu'est-ce donc que le cléricalisme qu’on dénonce comme l’ennemi du genre humain et dont on demande la mort à grands cris ? C’est tout le catholicisme.
Le fils de Dieu, le rédempteur du monde, Notre-Seigneur Jésus-Christ : voilà l’ennemi !
Le saint Père : voilà l’ennemi !
Les évêques, les prêtres, les religieux, les religieuses : voilà l’ennemi !
Les pères et mères catholiques : voilà l’ennemi !
Les jeunes gens vertueux, les vierges chrétiennes : voilà l’ennemi !
Voilà tous ceux qu’il faut traiter en ennemis, persécuter, dépouiller, exiler, exterminer.
Et après ? — Que mettrez-vous à leur place ?
En inondant le monde de mauvaises doctrines, la Révolution fait ses semailles. Aux nations baptisées, elle crie quinze cent mille fois par jour : À mort le christianisme ! Cet appel à l’extermination n’est pas un vain mot. Dans tous les pays, même au sein des campagnes, des millions d’hommes et de femmes le prennent au sérieux, tous disposés, l’heure venue, à le mettre en pratique. Nous connaissons la semence : la récolte sera de même nature.
(...)
En présence de ce qui est, et en prévision de ce qui sera, Dieu bat le rappel et forme son armée. Du côté d’Israël, la colonne mystérieuse resplendit avec plus d’éclat que jamais. Comme à la naissance du christianisme, il pleut des miracles, au bruit retentissant de ces miracles, accourent des soldats de toutes les parties du monde.
Maintenant, si l’on demande quelle est la raison de cet écrit, nous répondons qu’il a pour but de montrer dans les récents miracles de Lourdes un signe des temps, et d’indiquer aux catholiques les devoirs que ces miracles leur imposent.
D’abord, en quel sens la récente prodigalité des miracles de Lourdes est-elle un signe des temps ? Nous croyons l’avoir établi : dans le même sens que les miracles de Moïse, des apôtres et de saint Vincent Ferrier.
Comme ceux de ces temps-là, ces miracles annoncent une lutte d’autant plus redoutable, par conséquent une division sociale d’autant plus profonde, un signe du jugement dernier d’autant plus accentué, entre les fidèles enfants de Dieu et les adeptes du démon, que les miracles sont plus éclatants et plus nombreux. C’est la colonne du désert, marchant plus lumineuse que jamais devant Israël, et plongeant dans une nuit plus profonde que jamais, les ennemis obstinés du peuple de Dieu.
Catholiques, qui que nous soyons, tenons-nous pour avertis. Écoutons ce qui se dit, lisons ce qui s’écrit, voyons ce qui se passe, songeons à ce qui nous attend. Empruntant les fermes paroles de l’évêque d’Angers, nous disons : « Soyez sur vos gardes. Ces hommes qui parlent de cléricalisme et d’ultramontanisme pour masquer leurs desseins, c’est la religion même qu’ils veulent détruire, en lui enlevant l’une après l’autre toutes ses forces et toutes ses institutions.
« Vos libertés, ils en feront litière ; vos droits, ils n’aspirent qu’à les supprimer. Ordres religieux enseignants ou hospitaliers, écoles chrétiennes à tous les degrés, rien n’échappera à leurs mesures d’oppression, dès l’instant qu’ils ne trouveront plus devant eux d’obstacle légal.
« Que tous les catholiques veuillent donc bien réfléchir à la situation qu’on leur annonce, et sérieusement et à temps, ils sont avertis : C’est là persécution (Réfutation du discours de M. Gambetta.— Angers, 20 septembre 1878). »
De cette lutte à outrance quel sera le résultat ? Le même qu'aux époques signalées plus haut. Les persécutés seront sauvés. L’Église sortira de cette nouvelle épreuve, comme elle est sortie de toutes les autres. (...)
Quant aux persécuteurs, ils périront dans les abîmes qu’ils auront eux-mêmes creusés. (...)
Si nous sommes persécutés, ce n’est pas, on peut le dire, parce que nous sommes chrétiens ; mais parce que nous ne sommes pas assez chrétiens. Le premier devoir des chrétiens d’aujourd’hui est donc d’être plus chrétiens que jamais. Pour chacun de nous, c’est ici une question de vie ou de mort.
Point d’illusion : afin de ne pas succomber dans la bataille qui se prépare, une vertu ordinaire ne suffit plus. À tous les blasphèmes, à toutes les négations, à tous les scandales, à toutes les promesses, à toutes les menaces, à toutes les violences de nos innombrables ennemis, il faut opposer l’arme éternellement victorieuse de toutes les puissances du monde et de l’enfer.
Quelle est cette arme ? La foi ; mais la foi des premiers chrétiens. Pourquoi ? Parce que nous nous trouvons dans une situation analogue à la leur. Ils vivaient, ces admirables enfants de l’église des catacombes, au milieu d’un monde qui n'était pas chrétien ; qui ne voulait pas devenir chrétien, qui persécutait à outrance ceux qui étaient chrétiens, ou qui voulaient devenir chrétiens ; un monde dont le cri de guerre était : « Les chrétiens au lion : Christianos ad leonem. »
Et nous, chrétiens d’aujourd’hui, ne vivons-nous pas au milieu d’un monde qui cesse à vue d’œil d’être chrétien ; qui ne veut pas redevenir chrétien ; qui persécute de toute manière par ses paroles, en attendant qu’il le fasse par ses actes, ceux qui sont chrétiens ou qui veulent devenir chrétiens ; d’un monde dont le cri de guerre est : Mort aux cléricaux ?
Sous peine d’être vaincus, il nous faut donc la foi de nos pères. Une foi qui prie, une foi qui parle, une foi qui agit ; par conséquent, une foi forte comme la leur, simple, lumineuse, active comme la leur : notre salut est à ce prix.
Foi forte : inébranlable comme le rocher, vainement battu par les flots en fureur ; entêtée comme ce puissant Non possumus, qui fit échouer toutes les attaques du monde antichrétien, avec ses armées de proconsuls et de bourreaux, commandés par Satan, leur général en chef, et par ses dignes lieutenants : Néron, Domitien, Dioclétien, Galère, Sapor.
Foi simple : comme celle de l’enfant qui n’hésite pas, qui ne discute pas, qui prend à la lettre la divine parole et qui, dans la pratique va droit au but.
Foi lumineuse, comme le soleil : qui, dissipant les ombres répandues sur les maximes éternelles, les fait resplendir à nos yeux dans tout leur éclat et les grave dans nos âmes avec un burin d’acier. En voici quelques-unes :
Faiblesse de craindre ceux qui peuvent tuer le corps et qui après ne peuvent plus rien : Credo.
Faire mourir un chrétien, c’est le délivrer de prison et lui ouvrir les portes du ciel : Credo.
Mourir n’est pas finir : Credo.
Mourir, c’est naître : Credo.
Tout gagner et perdre son âme, c’est tout perdre : Credo.
Tout perdre excepté son âme, c’est tout gagner : Credo.
Les souffrances de ce monde ne sont rien, en comparaison des joies de l’éternité : Credo.
Foi active : la foi qui n’agit pas est une foi morte. Comme la flamme dans un buisson d’épines sèches, telle était la foi de nos pères. C’est grâce à elle que l’Évangile fit le tour du monde en moins de trente-six ans. Que leur conduite soit le modèle de la nôtre et ne recule devant aucun obstacle, pour établir, rétablir, étendre, affermir le règne de Dieu en nous et dans les autres.
Disons mieux : que l’activité des méchants pour le mal soit la mesure de la nôtre pour le bien. Il ne s'agit plus de nous endormir et de nous contenter d’être chrétiens pour nous seuls. Dans toutes les parties du monde, comme en Europe, des incendiaires mettent le feu à la maison de notre père : que chaque chrétien devienne un anneau de la chaîne destinée à l’éteindre.
L’union fait la force. Arrière tout ce qui divise : opinions politiques, intérêts privés, indifférence, amour du repos, crainte du péril, sympathies ou antipathies personnelles. Unis de cœur, d’esprit, de bourse et de bras, ressuscitons la ligue. Comme nos pères, sachons combattre. À leur exemple, employons pour sauvegarder notre religion, nos familles, nos institutions, nos libertés, nos propriétés, nos vies, tous les moyens moraux et matériels qu’autorise le droit de légitime défense : c’est à ce prix que nous vaincrons.
Mais cette foi, victorieuse de toutes les puissances ennemies, nous ne l’avons pas de nous-mêmes. Afin de la posséder trois choses sont nécessaires : la prière, pour l’obtenir ; la vigilance, pour la conserver ; la pénitence, pour la rendre efficace. Telle est, en effet, l’alternative impitoyable dans laquelle se trouve placé le monde actuel, et nous avec lui : Se sauver comme Ninive pénitente, ou périr comme Jérusalem impénitente.
En résumé : que les catholiques de l’heure présente ; français, italiens, espagnols, allemands, anglais, américains, désignés sous le nom de cléricaux et d’ultramontains, ne se fassent pas illusion : de redoutables épreuves les attendent. La Révolution ne leur fera pas de quartier. La guerre dont elle a fait les préparatifs ressemblera à ces combats de gladiateurs, appelés sans rémission, sine remissione, où tous les combattants, entrés dans l’arène, devaient y rester.
Puisse ce modeste travail éclairer nos frères de tous les pays ; et, en élevant leur courage à la hauteur du péril, contribuer à former ou de nobles vainqueurs ou de nobles victimes !
On raconte de saint Vincent Ferrier, qu'un grand pécheur s'étant venu jeter à ses pieds, il l’écouta patiemment et ne lui imposa qu'une trés-légere pénitence. Cette sainte industrie produisit l'effet qu'il avait prévu ; cet homme chargé de crimes énormes admira la bonté de Dieu, et fut entièrement attendri. Le Saint profitant de cette heureuse disposition, retrancha encore quelque chose de la pénitence ; ce qu'il fit une troisième fois, à mesure que la contrition de son pénitent augmentait. Enfin elle augmenta à un point qu'il ne put pas y résister, et que tombant aux pieds du Saint, il mourut pour ainsi dire entre les bras de la miséricorde, par la violence de son amour et de sa douleur. (Catéchisme de la Perfection Chrétienne, Tome II, par le R.P. Jean-Joseph Surin)
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