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jeudi 8 octobre 2020

L'ascèse diabolique


A l'attention de ceux qui trouvent anodin de mêler certaines pratiques démoniaques, certaines thérapies (médecines chinoises ou autres qui jouent avec les puissances de l'âme), avec leur vie chrétienne...



L'ascèse diabolique considérée dans le domaine de la vie. Opposition de cette ascèse avec l'ascèse purgative. De la division des moyens physiques propres à exciter l'organisme.

Dans la vie ordinaire, l'homme est renfermé dans un cercle où les esprits de l'autre monde ne peuvent pénétrer que rarement, et encore à la condition de se conformer jusqu'à un certain point aux lois qui le gouvernent. La vie suit son cours au dedans de ce cercle, car l'homme a reçu tout ce qui lui est nécessaire pour arriver à son but. La lutte et la peine ne lui manquent pas, il est vrai. Outre les voies qui conduisent aux régions supérieures, d'autres descendent vers l'abîme ; mais la carrière qu'il doit parcourir est devant ses yeux, et il sait ce qu'il doit faire. Si les destinées de sa vie se compliquent, la foi est là qui le rassure en lui en montrant l'heureux dénouement. Mais lorsqu'il met le pied hors de ce cercle, soit en s'élevant au-dessus de lui, soit en descendant au -dessous, il ne peut plus compter sur cette paix qui protégé sa vie ; et il doit, dans ces espaces inconnus, se confier à la garde des puissances auxquelles il s’est livré : il entre en rapport avec les esprits de l'autre monde. Ce rapport, l'homme pieux ne l'a pas cherché ; mais il le trouve par hasard, en quelque sorte, aux limites du monde ordinaire, comme la suite et le résultat de ses efforts constants vers le bien, sans l'avoir jamais désiré.
La mystique divine ne connait donc point d'ascèse ou de préparation ayant pour but formel et déterminé de disposer l'homme à voir les esprits. Bien loin de là, elle considérerait avec raison comme une curiosité criminelle toute tentative pour se mettre en rapport avec eux ; et le moindre effort en ce genre, elle le condamne de prime abord, et l'attribue à la mystique infernale. Tout son effort à elle, c'est de briser la nature, d'empêcher qu'elle ne pèse trop sur l'âme, de dégager celle-ci des liens qui l'attachent au corps, de la séparer de plus en plus de la multitude des choses créées, pour l'unir plus intimement avec l'unité incréée. Aussi les moyens dont elle se sert pour arriver à ce but sont extrêmement simples : c'est la privation, le renoncement, la séparation de tout le créé, la lutte contre la concupiscence et la volonté propre, dans toutes les directions. Le résultat qu'elle cherche et qu'elle obtient, c'est une ascension continuelle de la nature supérieure au-dessus de la nature inférieure, la victoire de la première sur la seconde, une clarté plus grande dans le regard intérieur, qui fait que l'âme, à l'aide de la lumière divine, voit des choses qu'elle n'apercevait point lorsqu'elle était enveloppée dans l'obscurité de la terre. Si elle se détache du monde visible, ce n'est point pour se mettre en un rapport sensible avec les puissances de l'autre monde. Elle marche donc avec pré caution dans ces espaces inconnus, sachant bien que de grands dangers la menacent de tout côté. La rétine a été donnée à l'œil corporel afin que, fermant la pupille, elle puisse le protéger contre l'afflux trop considérable de la lumière physique ; ainsi Dieu a donné à l'ail spirituel de l'homme une certaine modestie et timidité à l'égard de la lumière supérieure ; de sorte que de temps en temps il se ferme, afin de contempler intérieurement, dans le sanctuaire de l'âme, celui qu'il cherche uniquement dans toutes ses voies, et qui est le seul objet de ses désirs.
Mais il en est autrement de la mystique et de l'ascèse infernale. Celui qui s'y livre n'a point pour dernier but de s'élever au-dessus de tout le créé, de ne se laisser dominer par aucune créature, comme aussi de n'en dominer aucune : sa fin suprême, au contraire, ne dépasse point le cercle des choses créées. Mais le monde où elles se trouvent renfermées est trop étroit pour son orgueil, et trop borné pour son audace ; il voudrait pénétrer dans les régions supérieures, évoquer les esprits, assujettir à son orgueil des puissances plus fortes que lui, ou se livrer à elles et devenir leur esclave, afin de pouvoir commander sur la terre au nom de celui qu'il s'est choisi pour chef ; car peu lui importe de servir l'enfer, s'il peut par là se faire servir sur la terre. Pour conjurer les esprits, ou pour être en quelque sorte conjuré par eux, il faut les voir. Aussi tout l'effort de ceux qui s'engagent en ces voies, c'est de forcer l'entrée qui conduit aux royaumes invisibles. Le but de l'ascèse infernale, de toutes ses initiations et de tous ses mystères, c'est de conduire l'homme dans les régions ténébreuses de l'abîme. Nous trouvons, sous ce rapport, une opposition manifeste entre la mystique divine et la mystique infernale. Ce qu'aime l'une, l'autre le hait ; ce que l'une cherche, l'autre le fuit avec horreur. Ce que la première trouve par hasard sur son chemin, comme une chose accessoire, ce qu'elle accepte avec inquiétude et timidité, l'autre le regarde comme son affaire principale, et le recherche avec une audace criminelle. Aussi dans l'ascèse diabolique ne peut-il être question de privations pour elle qu'autant que celles-ci peuvent mener au but qu'elle cherche ; mais comme vertu elle en a horreur, et cherche par tous les moyens à se les épargner, afin d'y substituer l'abondance et la satisfaction de tous les désirs.
Le renoncement lui est également antipathique : elle ne renonce qu'au bien supérieur et spirituel, afin de s'assurer par là la possession des biens inférieurs qu'elle convoite. Partout elle écarte d'elle les influences salutaires qui pourraient la troubler, et combat tout ce qui essaye de s'interposer entre elle et les puissances auxquelles elle s'est livrée. Elle recherche tout ce que la mystique divine évite avec soin, abusant des puissances et des éléments de la nature, dont la bonté divine nous permet de disposer afin d'entretenir notre vie : elle les pousse au-delà de leurs véritables limites, et leur demande plus qu'elles ne peuvent et qu'elles ne doivent donner. Elle développe par des moyens artificiels leur vertu primitive, et leur fiat produire des effets inaccoutumés. Au lieu de nourri, d'apaiser et de rafraîchir la ve, ces éléments décomposés, altérés, agissent d'une manière funeste sur tel ou tel organe du corps humain ; et de là, envahissant la vie tout entière, ils y reproduisent leur propre division, et la bouleversent de fond en comble. Le résultat de cette action, c'est de polariser plus fortement encore la vie et l'organisme. Le désordre se communique d'un organe à l'autre, et parcourt ainsi tout le système ganglionnaire, jusqu'à ce qu'il atteigne le centre de la vie, le sensorium commune de cette région. Celui-ci irrité, développé outre mesure par l'action de ces excitants, acquiert une concentration et avec celle-ci une intensité et une extension plus grandes. Il pénètre plus loin et plus avant. Les sens prennent part aussi de leur côté à ce développement, et apportent du dehors des matériaux plus abondants. L'âme, de cette manière, trouve accès dans des régions qui lui étaient auparavant fermées ; elle atteint et voit plus loin ; en un mot, elle devient clairvoyante ; et c'est là le but que se propose l'ascèse diabolique. La clairvoyance ouvre les régions invisibles ; puis, jetant un regard en arrière sur le chemin qu'elle a parcouru, elle multiplie ainsi, en multipliant ses expériences, les moyens qui servent à la produire.
Ces moyens se distinguent d'après les organes auxquels ils s'adressent. Ces organes peuvent être ou ceux qui servent à la circulation, ou ceux du mouvement, ou ceux des sens. Au rang le plus infime sont placés les moyens qui agissent sur le sang et les ganglions inférieurs ; ce sont aussi les plus matériels. Ils peuvent se diviser en trois classes, correspondant aux trois issues par lesquelles la vie inférieure est accessible aux influences du dehors. En effet, celle-ci comprend les organes de la respiration, qui reçoivent les exhalaisons, les vapeurs, en un mot tous les éléments éthérés du dehors. La mystique diabolique agit sur ces organes par le moyen des exhalaisons, des vapeurs, des fumigations, etc. Après les organes de la respiration vient la peau extérieure qui recouvre tout le corps. Celle-ci est accessible à toutes les influences du dehors, surtout lorsqu'elle a été préparée par des frictions ou le massage, et que tous ses pores se trouvent ouverts. C'est donc par les frictions et par les onguents que la mystique infernale cherche à produire dans le système cutané une irritation favorable au développement des phénomènes qu'elle veut produire. Enfin, après la peau extérieure vient la peau intérieure, qui s'étend du gosier à travers tout le canal intestinal. C'est sous la forme liquide que les moyens irritants inventés par la mystique diabolique agissent sur ce système.
La première de ces formes est la plus pénétrante et la plus rapide dans son action, à cause de la volatilité des agents dont elle se sert, et de la grande mobilité du système pulmonaire. On l'employait de préférence dans toutes les circonstances où l'effet devait être prompt, quoique passager, comme dans les irritations, par exemple. Au reste, cette forme était déjà indiquée par la nature ; car le siège de la Pythie était, on le sait, placé au-dessus des vapeurs qu'exhalaient les cavités du Parnasse ; et les Scythes, lorsque, d'après le témoignage d'Hérodote, liv. IV, 75, ils s'enivraient avec les vapeurs de la semence d'une certaine espèce de chanvre qu'ils répandaient sur des pierres embrasées, ne faisaient en cela qu'imiter la nature. Le discrédit de certaines localités tenait à des circonstances et à des particularités de ce genre ; et des expériences récentes ont prouvé que les récits de l'antiquité sur ce point ne sont pas toujours une pure fable. Ainsi, elle raconte que personne ne pouvait dormir dans l'île d'Aer, située dans le golfe de Lesbos et consacrée à Neptune, parce qu'on y était inquiété par des apparitions nocturnes. Or, dans ces derniers temps, Sandys allant de Venise à Constantinople, son vaisseau aborda dans ce golfe, près de cette île, sous une fente de rocher appelée Golfo Calone ; et il se trouva que tous ceux qui l'accompagnaient, sans en excepter un seul, furent troublés dans leur sommeil par des songes terribles, et que tous ceux qui montaient la garde prétendirent qu'ils avaient vu le diable. Ils furent tellement effrayés qu'ils partirent à minuit et quittèrent ces lieux inhospitaliers. (Purchas Pilgrimm, tome II, livre VIII, c. 8) Les breuvages enchantés avaient aussi une action très-puissante à cause du voisinage du foyer des nerfs ; mais cette action était aussi, à cause de cela, rapide et passagère, tandis que les onguents répandus sur toute la surface de la peau, moins sensible sous ce rapport que les autres parties du corps, et pénétrant dans l'organisme par les extrémités des nerfs qui aboutissent à celle-ci, produisaient un effet plus lent, plus doux, mais aussi plus durable. Les onguents sont donc, avec les breuvages magiques, les moyens employés le plus fréquemment dans la magie ; et elle n'a recours que dans certaines circonstances particulières aux fumigations, aux exhalaisons et aux vapeurs.
La seconde classe des moyens employés par la magie s'adresse aux diverses parties du système moteur. Elle comprend les différentes manipulations qui se rattachent aux bras et aux mains, et les mouvements cadencés de toutes les sortes de danses. Quant à ces manipulations, le magnétisme animal en a fait connaître assez dans ces derniers temps la signification et la valeur. Si c'est un principe en chimie que les corps n'agissent qu'autant qu'ils sont fluides, c'est un principe non moins certain en physique qu'ils n'agissent qu'autant qu'ils sont mis en mouvement. En faisant donc la part de toutes les illusions, de toutes les duperies qui peuvent avoir eu lieu dans ce domaine, il reste incontestable que c'est par le mouvement que le système moyen de l'organisme est principalement excité, et que l'on peut mettre en rapport et enchaîner en quelque sorte par un lien commun le système moteur de plusieurs individus. Le fer frotté avec l'aimant subit une sorte d'ascèse physique, perd sa rudesse et sa résistance, et entre dans la sphère d'action du magnétisme de la terre. Les passes magnétiques produisent un effet du même genre entre deux individus, chez l’un desquels, soit à la suite de quelque maladie, soit par quelque autre moyen, la vie est devenue comme polarisée. Elles établissent entre eux des rapports tellement intimes que dans les cas où l'action est positive le somnambule ne semble plus qu'un instrument entre les mains de son magnétiseur éveillé, tandis que dans les cas où l'action est négative le magnétiseur est dominé et gouverné par le somnambule.
Ici ce sont les bras et les mains qui servent de conducteur au fluide magnétique ; mais d'autres fois, comme dans la danse, ce sont les jambes et les pieds qui, tournés vers la terre, cette base commune, ce support de toute vie organique, indiquent un assujettissement plus complet de l'homme à la nature et à la vie inférieure, tandis que les manipulations et les mouvements des bras semblent signifier au contraire une union plus haute et plus libre.
On sait que la danse, partout où elle a su conserver encore son ancienne signification, ne fait que manifester au-dehors les affections cachées au fond de l'âme. Il s'en échappe en quelque sorte un courant magnétique qui enlace les danseurs, les emporte dans des tourbillons toujours plus étroits, et les lie par les rapports les plus intimes. Elle excite, elle étend, elle soulève comme dans une tempête toutes les régions de la vie, exalte les danseurs, les enchaîne par le charme de l'affection particulière qu'expriment ces mouvements cadencés ; elle doit donc être considérée comme un des moyens magiques les plus puissants et les plus efficaces.
La troisième classe comprend tout ce qui s'adresse aux sens, et pénètre par eux jusqu'à l'homme intérieur. Il n'est pas un sens en effet qui ne puisse être soumis à l'action de la magie. On connait depuis longtemps l'effet magique des odeurs ; et l'enivrement que produisent dans l'œil la lumière, les couleurs et les images agencées avec art est semblable à l'ivresse que le vin produit dans les systèmes nerveux inférieurs. Mais de tous ces moyens le plus puissant est le souffle, et dans le souffle le son et la parole, de même que tous les sons extérieurs qui frappent l'air. Chaque élément a sa voix qui lui est propre, et son nom pour ainsi dire ; de sorte que, si vous l'appelez par ce nom, il vous répondra. Lorsque le feu lutte avec la terre dans les abîmes souterrains, on entend ses mugissements sortir du gouffre béant où il se débat. L'eau murmure et bruit dans le ruisseau qui coule à travers la prairie ; elle mugit lorsque, furieuse, elle vient se briser avec fracas contre le rocher, tandis que l'air nous épouvante par les roulements du tonnerre. Chaque animal sur la terre a sa voix, dont les modifications expriment les diverses impressions qu'il ressent. Chaque affection qui soulève la poitrine de l'homme a aussi son ton particulier. Or, de même que chaque pensée, après s'être exprimée dans les voyelles et les consonnes qui lui correspondent, se reproduit dans l'oreille de celui qui écoute ; ainsi, chaque affection, depuis la plus profonde jusqu'à la plus élevée, après s'être manifestée au-dehors dans le ton qui lui est propre, dépose en quelque sorte dans l'âme de l'auditeur le corps extérieur dont elle s'est revêtue ; et celui-ci, éveillant la même affection qui lui a donné naissance, se cherche une âme à son tour. La musique n'est donc pas seulement un excitant, mais elle est encore un lien des esprits ; car chaque mélodie porte renfermées en soi toutes les harmonies, que l'art ne fait que détacher et produire au jour. Ce qui est vrai des sons cadencés et soumis au rythme peut s'appliquer aussi à la parole articulée. Par elle, le souffle vivant de l'homme jaillit de la poitrine ; par elle s'accomplit une sorte de transfusion des pensées d'un esprit à l'autre. Déjà, dans la vie ordinaire, le bien et le mal se communiquent de cette sorte, et souvent une parole juste, dite avec son véritable accent, produit des effets surprenants et magiques. Il n'est donc par étonnant que la magie ait recours à certaines formules ou à certaines évocations pour agir sur des natures déjà préparées à recevoir son action. Tous ces moyens aussi ont été employés ; et dès que l'homme a découvert leur efficacité, il a cherché et trouvé la manière de les réunir tous, afin de produire un effet complet et vraiment grandiose. C'est dans les initiations surtout que l'on a cherché à atteindre ce but, et c'est d'elles que nous allons parler dans le chapitre suivant.

(Extrait de La Mystique diabolique de Görres)



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mardi 23 juin 2020

Que Satan communique avec l'homme depuis l'état du péché, et jusqu'où arrive cette communication




I. Le bannissement du Ciel que le malin esprit porte, son activité naturelle, son impuissance à s'occuper en Dieu, et à converser avec les bons Anges, et encore à se contenter en soi-même : et d'ailleurs la faiblesse de l'homme, sa liberté au bien et au mal, l'image de Dieu dont il lui reste quelques traits, et la capacité de la gloire, sont les causes qui l'induisent à entrer en communication avec lui.

II.
Et en outre, la victoire qu'il a gagnée sur l'homme dont il porte la qualité de Prince du monde, lui donne puissance sur la nature humaine.

III. Par cette puissance, il envahit le corps de l'homme, et se saisit de ses facultés et opérations : et cette invasion est ce que nous appelons Possession.

IV. Le malin esprit essaye à se contenter dans la possession des Énergumènes ; comme Superbe, comme Lion rugissant, comme Adversaire, comme Destructeur.

V. Quand nous ne connaîtrions point les causes pour lesquelles Dieu permet au Diable un si furieux attentat, la petitesse de nos esprits devrait ployer sous la grandeur de ses jugements. Mais néanmoins quiconque l'examinera plus particulièrement, le trouvera conforme à sa Justice, à sa Grandeur, à sa Bonté.
En la possession des Énergumènes, Dieu a préparé une troisième École pour les Athées et les Libertins : même pour les Catéchumènes, les Fidèles, et les Saints
.



Comme la communication de la Nature humaine avec la Nature Angélique est dérivée de la communauté de l'être que nous remarquons en ces deux natures : Ainsi l'association de l'homme chassé du Paradis, avec l'Ange banni du Ciel, est fondée en la condition de leur commun accident.
Car cet esprit Angélique étant d'une capacité singulière continuellement active, et ne pouvant plus s'occuper en Dieu lequel il a abandonné, ni converser avec les Anges bienheureux desquels il s'est séparé, ni se reposer et contenter en soi-même à cause de sa difformité, ni même se regarder et contempler ainsi défait et défiguré comme il est, il n'a plus autre regard que sur nos déportements ; et son repos est d'être vagabond par la terre, sans autre occupation que d'agir et converser avec l'homme, lequel est seul entre toutes les créatures capable de son association à cause de son être immatériel, et ensemble de son dessein malicieux à raison de sa faiblesse et de sa liberté. Même la haine que Satan a contre Dieu (unique passion qui le peut occuper vers divinité) se réfléchit contre l'homme. Et comme la Pathère (selon Saint Basile) convertit sa fureur contre le portrait de celui, auquel elle ne peut méfaire ; Ainsi le diable qui hait Dieu et ne peut l'attaquer en son essence, se convertit à son image, et choisit l'homme pour le but de sa haine, d'autant plus âprement que l'envie le sollicite d'abattre celui qu'il voit élevé au même degré de gloire que naguère il possédait, et qu'il a misérablement perdu.
Cet esprit donc extrêmement actif, assisté d'une malice égale à son activité, et poussé de deux fortes passions, haine et envie, contre l'homme seul objet et de son occupation, et de son dessein ; il le tourmente en toutes les manières que l'immanité d'un rare esprit peut inventer, et que la nature humaine peut souffrir. Voilà en quoi et pourquoi Satan communique avec nous ; lequel ayant un naturel enclin à la communication, et depuis sa chute n'étant plus porté qu'au mal : comme il n'a plus aucun avec lequel il puisse ou veuille converser sinon l'homme : aussi n'a-t-il plus rien qu'il lui puisse départir en cette communication que du mal, soit en ce monde, soit en l'autre, soit à l'âme, soit au corps. Reste tant seulement à considérer jusqu'où la malignité de cette intention peut s'étendre contre lui, en tant qu'il lui est inférieur par la condition de sa nature, et en tant qu'il est son esclave par la prévarication commune.
Auparavant, l'état de l'homme était élevé d'une justice originelle qui le rendait égal aux Anges, supérieur à Satan, Seigneur de ce monde sensible, ne relevant que de la divine Majesté. Mais depuis qu'il fut porté par terre en ce duel mémorable que le serpent lui livra dans le Paradis terrestre comme un camp clos ; Satan, qui auparavant n'avait aucun droit en ce monde, ni aucun pouvoir sur l'homme ; comme victorieux il l'a dépouillé de son domaine, et s'est attribué la puissance et l'empire du monde, qui était échu à l'homme dès sa naissance, dont il en porte le titre de Prince depuis cette usurpation (en Saint Jean 14, le diable est appelé le prince du monde). Et sans cesse, il le poursuit par tentation, ne laissant son âme paisible tandis qu'elle est dans les limites de l'Empire qu'il a conquis et usurpé sur nous.
Même il envahit quelquefois son propre corps, en sorte que comme avant le péché il s'incorpora dedans le serpent, maintenant il s'incorpore dedans l'homme. Et bien que l'âme réside toujours en ce corps comme en son domicile ; si est-ce qu'il en prend possession, et ôtant le pouvoir et l'usage qu'elle y a, il substitue en son lieu sa force et son activité. Effet à la vérité et effort bien étrange ; mais il vient d'un rare esprit et d'une rage nonpareille, et n'est pas du tout hors de la condition de notre nature. Car encore que l'être de l'homme soit comme un fonds appartenant en propriété à Dieu seul, duquel il porte la marque éternellement ; si est-il accompagné de plusieurs facultés et opérations, dont l'usage est comme un usufruit qui nous est concédé par le droit de nature, lequel Satan trouble quelquefois par tentation, et quelquefois usurpe par une invasion furieuse que nous appelons Possession.

Or la condition humaine dépourvue de la justice originelle est telle qu'il faut que ce pauvre esclave endure l'usurpation d'un si puissant ennemi : Lequel ayant perdu le Ciel, battu et poursuivi des bons Anges, fait sa retraite dans l'homme comme dans un petit monde. Et ainsi qu'un Prince chassé de son état, il pense relever aucunement sa condition en se logeant dedans le corps humain, puisque l'Enfer où il est relégué lui est un lieu insupportable, puisque le Ciel d'où il est banni lui est une place imprenable. Même comme SUPERBE, il prétend satisfaire à son orgueil en prenant possession d'une créature qui appartient à Dieu et non à lui. Comme LION RUGISSANT, il se promet d'assouvir sa rage en déchirant l'homme, et défigurant l'image de la divinité. Comme ADVERSAIRE, il s'assure d'accomplir son souhait de nuire à l'âme, en saisissant ses organes extérieurs, en occupant ses facultés intérieures, en la privant de ses actions, et en l'assiégeant et tourmentant de si près. Et en somme comme un esprit qui a le nom et la qualité de DESTRUCTEUR, il se plaît à pervertir l'ordre de la nature, en ce que contre ses lois, il se trouve que deux esprits sont joints en un même corps ; l'âme qui en est la forme ordinaire est violemment dépossédée de ses organes ; et l'Ange qui n'a aucun rapport aux choses matérielles est mis en possession des sens humains. Ce qui n'est pas un petit aiguillon au malin esprit, qui est infiniment désireux de dérégler l'ordre de la nature, depuis qu'il s'est retiré de ce bel ordre de la grâce auquel il avait été singulièrement élevé. Car étant destitué du pouvoir surnaturel, comme d'un apanage uniquement affecté aux enfants de Dieu, du nombre desquels il n'est plus, il ne peut pas se contenir en l'ordre de la nature à raison du péché, qui l'ayant éloigné de son centre, le rend perpétuellement inquiet et mourant. Et ne fléchissant qu'à regret sous ses lois, il agit quelquefois outre, quelquefois contre, comme étant ces ordonnances établies par son capital ennemi, dans lesquelles il est bien aise de contrevenir. Et comme si ce singe de la divinité affectait de l'ensuivre en l'établissement qu'elle a fait de deux ordres limités, l'un au pouvoir de la créature, l'autre au vouloir du Créateur ; il forme sur le modèle de ses appétits désordonnés, comme un tiers ordre d'accidents déréglés en l'état de ce monde. À quoi je réfère ce mouvement qui l'encline à s'introduire dans les animaux, comme dans les pourceaux en Saint Luc, dans les chameaux en Saint Jérôme ; qui paraît bien être un dérèglement en la nature, mais non pas un effet d'aucun autre motif spécifique : si ce n'est que quelqu'un le réfère avec Hilarion à la haine de Satan contre l'homme, laquelle a réflexion sur les animaux comme sur une des choses qui lui appartiennent.

Il est bien vrai que cet ordre lequel Satan essaye de pervertir, est en la main de Dieu qui en est l'auteur ; Que l'homme sur lequel le malin esprit attente une telle usurpation, est en sa garde ainsi que le pupile en celle de son tuteur ; Et que ce même ennemi qui ose dissiper les œuvres de Dieu, est dans le ressort de ce Juge et Seigneur souverain, qui le punit en sa fureur. Ce néanmoins il trouve bon de lui permettre ce furieux attentat qu'il desseigne au détriment de son pupille, et au dérèglement de l'état mis en la nature. En quoi la petitesse de notre esprit doit ployer sous la grandeur de ses jugements : Car il n'appartient qu'à Dieu même de sonder la profondeur de ses conseils sur les enfants des hommes. Il faut que nous en admirions les effets et révérions les causes ! Toutefois qui voudra examiner cet effet plus particulièrement, le trouvera conforme à sa Justice, Quae armavit omnem creaturam in ultionem inimicorum (Sapient. 5), et par conséquent celle-ci qui est la première de toutes selon Job qui appelle Satan sous le nom de Behemot, principium viaru Dei (Chap. 40, ainsi l'expliquent S. Grégoire et S. Jérôme). Conforme à sa Grandeur qui a voulu qu'un effet visible de sa Justice paraisse dès maintenant au monde, ainsi comme il y a des effets visible de ses autres perfections. Conforme à sa Bonté, qui a daigné préparer une troisième école, spécialement pour les âmes rebelles, lesquelles n'ayant pas profité en l'école de la nature ni en celle de Jésus-Christ, et n'y ayant point appris à croire en Dieu (comme les Athées) ni à craindre ses jugements (comme les Libertins) ont moyen de l'apprendre en cette école du Diable, avant d'éprouver sous sa géhenne la présence d'un Dieu et la rigueur de ses jugements. École véritablement non de la nature ni de la foi, mais de l'expérience en laquelle nous sommes confirmés en tout ce que la nature enseigne, et en tout ce que la foi représente. Car ici l'Athée, qui fait monter le comble de ses péchés jusqu'à ne point reconnaître celui lequel il ne peut ignorer, est convaincu par ses sens, témoins seuls restant hors de reproche à son incrédulité ; Qu'il y a une essence divine ! Et l'homme qui n'ayant point soin de Dieu, ne croit pas que Dieu ait soin de l'homme, VOIT ICI une particulière providence à garantir une pauvre créature de la fureur d'un ennemi, sur lequel rien d'humain, rien de naturel n'a pouvoir. Ici le Catéchumène est disposé à recevoir le joug de la foi en Jésus-Christ, EN VOYANT les diables tellement domptés en son nom. Ses sens sont facilités à ne trouver pas si étrange l'union du verbe avec l'humanité, quand il voit, s'il faut dire ainsi, UN DÉMON incarné en sa présence ! Et le fidèle est induit à ne point dédaigner LA VOIX de l'Église, puisque Satan même ne la peut mépriser. Ici le Libertin voit UN ÉCLAT de ce tonnerre qui le brisera quelque jour ; qui dès longtemps a foudroyé cet Ange pour un seul acte déréglé ; et qui en sa présence frappe si rudement un homme et un pécheur comme lui ! Et le Curieux qui affecte à converser avec les démons en terre, assiste à un spectacle qui lui découvre au vrai QUEL sera le dernier et éternel comportement de Satan avec l'homme. Ce que le malin esprit cache et déguise en toutes ses autres actions hormis en celle-ci, en laquelle l'horreur de la rencontre de Satan avec l'homme en Enfer est portrait plus qu'au vif, non en l'ombrage, mais en la réalité des mêmes personnes qui y concurrent, l'homme et le diable, et des mêmes tourments qui y sont endurés. Portrait si accompli que rien n'y manque, non pas même la parole ; Car l'Ange y témoigne par la voix du possédé comme par un organe emprunté, l'excès de son tourment et la rigueur du jugement de Dieu sur le péché. Même celui que l'esprit de Dieu possède profite en ce spectacle. Car il voit un modèle sur lequel il apprend à se laisser plus entièrement et absolument posséder à son Dieu, à ce qu'il vive et opère plus en lui que lui-même ; Ainsi que l'âme de l'Énergumène ne vit et n'opère pas tant en son corps que Satan qui le possède.
ENSEIGNEMENTS très-hauts, utiles à tous, nécessaires à plusieurs quant à leur substance ; et singuliers quant à la manière avec laquelle ils sont proposés. Car ils sont imprimés dans les sens dans lesquels est le siège de l'infidélité qui moleste perpétuellement l'âme, et quelquefois l'emporte durant l'obscurité de la foi, laquelle est rendue aucunement visible et sensible par cet accident.


Extrait de Traité des Énergumènes par l'Illustrissime et Révérendissime Cardinal De Berulle, Instituteur et premier Supérieur Général de la Congrégation de l'Oratoire de Jésus.



Reportez-vous à Que cette sorte de Communication, en laquelle Satan s'incorpore dedans l'homme, est fréquente, même depuis le Mystère de l'incarnationDe la conduite qu'il faut tenir à l'égard des Énergumènes, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, SCIENCE EXPÉRIMENTALE DES CHOSES DE L'AUTRE VIE, Acquise par le Père Jean-Joseph Surin, Exorciste des Religieuses Ursulines de Loudun, Des opérations malignes, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Histoire de la possession des Ursulines de Loudun, et des peines du Père Surin (1/4), Histoire de la possession des Ursulines de Loudun, et des peines du Père Surin (2/4), Histoire de la possession des Ursulines de Loudun, et des peines du Père Surin (3/4), Histoire de la possession des Ursulines de Loudun, et des peines du Père Surin (4/4), Réflexions sur la nature et les forces des Démons, et sur l'économie du Royaume des ténèbres, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Les possessions démoniaques sont rares uniquement pour ceux qui ne combattent pas le démon, De l'Amour du Père Surin pour tout ce que Notre-Seigneur a aimé, et premièrement de sa grande dévotion à la très-sainte Vierge, Du grand Amour du Père Surin pour les Saints Anges, dans l'union avec notre Seigneur Jésus-Christ, De l'amour du Père Surin pour l'humilité, dans l'union avec Notre-Seigneur Jésus-Christ, Les Possédés d'Illfut : Les victimes, Les Possédés d'Illfurt : Satan et les fêtes, bals et danses, Les Possédés d'Illfut : Les victimes, Les possédés d'Illfurt : Perte du Ciel et peines de l'Enfer, Miracles de Sainte Hildegarde, Pouvoir de Saint François de Sales : Délivrance de Françoise Favre, possédée du Démon, Pouvoir de Saint François de Sales : Délivrance d'Antonie Durand, possédée du Démon, Exemple de la grande puissance de Frère Junipère contre les démons, et Des fruits merveilleux des Confessions générales au Laus ; délivrance de plusieurs possédés par l'intercession de la très-Sainte Vierge.














jeudi 2 avril 2020

Explication du premier commandement de Dieu


Adoration perpétuelle, illustration


INSTRUCTION


Explication du premier commandement de Dieu


Un seul Dieu tu adoreras, et aimeras parfaitement



À l'effet de mériter la vie éternelle, tout chrétien doit adorer Dieu comme son commencement et sa fin. Cette adoration doit être accompagnée, 1. de la foi, de sorte que l'entendement et la volonté adorent humblement, et embrassent toutes les vérités que Dieu a enseignées, quelque obscures et incompréhensibles qu'elles puissent être pour notre faiblesse ; 2. de l'espérance, qui honore le pouvoir infini, la bonté, la miséricorde de Dieu, et la vérité de ses promesses, et en ce monde, élève l'âme vers l'attente de la miséricorde, de la grâce et du salut, par les mérites de Jésus-Christ ; 3. de la charité, qui nous apprend à aimer Dieu de tout notre cœur pour lui-même, et notre prochain comme nous-mêmes pour l'amour de Dieu ; 4. de la religion, dont les principaux actes, l'adoration, la louange, l'action de grâce, l'oblation de nous-mêmes à Dieu, le sacrifice et la prière, doivent être les occupations journalières d'une âme chrétienne. Nous devons fuir toute idolâtrie, toute fausse religion, toute superstition, et sous ce dernier nom sont comprises toutes les espèces de divination, toute prétention à dire la bonne aventure, tous sortilèges, charmes, caractères magiques, observation des augures, etc. Ces choses sont païennes et contraires au culte du Dieu vrai et vivant.

(Instruction tirée de Vie des Bienheureux et des Saints de Bretagne)



Reportez-vous à Instruction sur la CharitéExplication du deuxième commandement de DieuExplication du quatrième commandement de DieuExplication du cinquième commandement de DieuLes deux Commandements de charité contiennent tous les enseignements contenus dans l'Écriture sainte pour notre perfection, Voyez devant Dieu comment vous devez vous comporter pour vous acquitter du devoir de charité, Le Commandement d'aimer le prochain est semblable au Commandement d'aimer Dieu, Aimez Dieu comme il veut être aimé de vous au temps et en l'éternité, Aimez Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme, et de tout votre esprit, Méditation sur l'outrage que nous faisons à Dieu par le péché, Des dix Commandements, Des trois premiers Commandements, Du Décalogue, Méditation sur la crainte de Dieu, Méditation sur l'observation des Lois de Dieu, Du voyage dans le désert et de la Loi écrite, et De la Foi, de l'Espérance et de la Charité.














mercredi 15 janvier 2020

Manichéisme, Schisme et Hérésies ; Continuation du culte de Satan au sein du Christianisme


Extrait de "Histoire Satan" par M. l'Abbé Lecanu :


Saint Athanase piétinant Arius
Organisés en société secrète, de même que les gnostiques, les manichéens avaient un triple signe de reconnaissance: la parole, le geste et l’attouchement (Signa oris, manuum et sinus.  (August.) — Manicheorum alter alteri obviam factus, dextras dant sibi ipsis signi causa. (Epiphan.)). A couvert sous les apparences extérieures du christianisme, l’œil vigilant des pasteurs de l’Église avait souvent peine à les discerner, à moins qu’ils ne se trahissent par la manifestation de quelqu’une des superstitions qui leur étaient spéciales, telles que le jeûne du dimanche en l’honneur du soleil.
Leur entêtement pour les pratiques de la magie ne saurait être contesté, nonobstant ce que Beausobre en a dit dans son Histoire de Manichée. Saint Augustin les accuse positivement ; saint Léon dit la même chose des priscillianites (Epist. 91 ad Turb. episc. Hisp), l’une des principales sectes du manichéisme, en particulier, et de toutes en général. Le savant Mosheim n’a pas eu de peine à démontrer que la magie était une conséquence naturelle de leurs principes (Institut. Hist. christ. IIa pars, cap. III. — C. f. August. Hæres. cap. XLVI. — Bayle, Dict. crit., art. Manichée. — D’Herbelot, Bibl. orient., art. Manichée. — Matter, Hist. du Manich, sect. III, ch. III).
Les premiers empereurs chrétiens poursuivirent avec ardeur les restes des superstitions du paganisme, et spécialement les pratiques de la magie. La persévérance de leurs efforts est la meilleure preuve de la persistance de l’abus qu’ils combattaient. Déjà, dès avant la naissance du christianisme, la magie était proscrite parles lois ; mais de funestes exemples venaient trop souvent empêcher l’effet de la législation. Marc-Aurèle avait des enchanteurs à sa suite dans la guerre des Marcomans ; il leur fit consacrer des talismans, qu’il enterra sur l’extrême frontière de l’empire, afin d’y arrêter les ennemis : ce qui prouve que la sagesse et la philosophie ne sont pas la même chose.
En 319 et en 337, Constantin renouvela les édits contre la magie (Lex v, tit. vm. — Lex vi) ; Constantin II en 357. Valentinien, Valens, Théodose les renouvelèrent à leur tour ; Arcadius en ajouta de nouveaux (Lex III, tit. VIII) en 389 ; mais tous la proscrivirent de manière à lui donner plus d’importance, parce qu’ils s’inclinaient devant son pouvoir. Constantin révoqua même en partie ses premières ordonnances, déclarant qu’il n’avait pas entendu proscrire la magie utile, c’est-à-dire celle qui aide à préserver la terre des fléaux du ciel. Constance bannissait les magiciens sous le prétexte que la magie trouble le repos des morts, l’harmonie des éléments et des saisons, détruit les récoltes et cause les épidémies. Était-il plus puissante et plus solennelle recommandation ?
Julien la remit en honneur.
Léon crut lui porter un dernier coup, mais il s’inclinait encore devant son pouvoir (Novella LXV).
Elle existait donc dans toute sa puissance par tout l’empire au quatrième siècle, et des mesures maladroites ajoutaient à son prestige une espèce de consécration légale.
Le manichéisme apparut, la recueillit, l’abrita dans son sein et la grandit de ses propres progrès.
Une femme, nommée Agapé, disciple d’un Égyptien nommé Marc, très-versé dans les secrets de la magie, au rapport de saint Jérôme, et qui avait été disciple de Manès, introduisit le manichéisme en Espagne avant la fin du quatrième siècle. Elle gagna le rhéteur Helpidius, et plus tard le célèbre Priscillien, qui devint fondateur d’une nouvelle secte, et répandit ses pratiques dans toutes les provinces méridionales de la Gaule (Sulpit. Sever. Histor. sacr. 1. II, cap. XLVI. — Iren. 1. 1, cap. IX. — Hieronim. epist. xxix ad Theod. ; — advers. Pelag. ; — ad Ctesiph.).
Il y avait des manichéens à Rome, lorsque saint Augustin y arriva, c’est-à-dire en 383. Le nombre en fut considérablement augmenté lors de la destruction de Carthage, en 439 , parce que beaucoup d’habitants de cette ville, infestée de l’hérésie, vinrent chercher un refuge en Italie. Saint Léon les poursuivit avec tout le zèle dont il était animé, et dissipa leurs assemblées. L’empereur Valentinien joignit ses efforts à ceux du pontife ; mais les persécutions et l’exil, au lieu de détruire la secte, dispersèrent ses éléments et étendirent ses ravages. Les empereurs Justin et Justinien employèrent les mêmes moyens, et arrivèrent aux mêmes résultats (C. f. Maimbourg, Hist. de St Léon, I. 1. — Thomassin, De l’unité de l’Église, t. I, p. 339.— Cod. Justin. lex V, De hæret.). Mais comment faire ?
À la fin du neuvième siècle, les manichéens étaient si nombreux en Arménie, où on les appelait pauliciens, du nom d’un de leurs premiers chefs, qu’ils purent soutenir des guerres longues et sanglantes contre l’empereur Bazile le Macédonien (Cedren. t. II, p. 480 et 541.—Bossuet, Hist. des Var. 1. xi, n° 13).
Pierre de Sicile nous apprend que, tout en se défendant vigoureusement contre ce prince, ils envoyèrent en Bulgarie de nombreux missionnaires, et que l’hérésie y jeta de profondes racines. La Thrace était depuis longtemps infestée (Bossuet, Hist. des Var. 1. xi, n° 14). La même hérésie faisait de grands ravages en Perse, en Syrie et dans la Mésopotamie pendant le règne de l’empereur Anastase ; en Sicile, sous le pontificat de saint Grégoire le Grand (Lambert. Daneau, Notæ in hæres. August. cap. XLVI. — Bayle, Dict. crit. art. Marcion).
Dès le milieu du cinquième siècle, les gnostiques, les ophites et les manichéens des provinces occidentales, confondus dans une même proscription, avaient réuni leurs doctrines et leurs pratiques en même temps que leurs intérêts. Déjà Théodoret ne met plus entre eux aucune différence (Hæret. fabul. I. 1, cap. xxiv).
Les nouveaux mystères ne se tenaient plus en publie, mais ils se continuaient en secret, et dans des réunions moins bruyantes et moins nombreuses. Ce ne furent même plus des mystères à proprement parler ; ce furent des chasses de Diane, des courses de Habonde, des sabbats. Nous retrouverons toutes ces choses au moyen âge.
Nous n’avons pas à écrire l’histoire des persécutions ; cette grande et mémorable page des annales du monde appartient plutôt à l’histoire de l’Église ou même à l’histoire générale. Toutefois il ne faut pas oublier que Satan attaquait au-dehors par le fer et le feu l’œuvre du Christ, en même temps qu’au-dedans par les moyens que nous venons de signaler. La persécution, commencée l’an 64, dixième du règne de Néron, ne devait s’arrêter qu’en 325, lorsque Constantin donnerait la paix à l’Église. Pendant cet intervalle de 260 ans, la société chrétienne n’eut pas un seul jour de paix ou de repos ; il ne se passa pas d’année, de semaine peut-être, que le sang chrétien ne coulât sur un point de l’empire ou sur l’autre, et la persécution redevint générale et furieuse à quatorze reprises différentes, mais si générale et si terrible, que l’on crut plusieurs fois toucher aux temps prédits par l’Évangile concernant la fin du monde, notamment pendant les règnes de Dèce et de Dioclétien. Le nombre des victimes fut si considérable sous le règne de Dioclétien, que l’histoire y a fixé une de ses époques mémorables sous le nom d’ère des martyrs. Quoi qu’en disent les ennemis du christianisme, intéressés à diminuer le plus qu’ils peuvent ses gloires et ses triomphes, s’il n’est pas possible de déterminer même approximativement le nombre des confesseurs de la foi dans cet intervalle de deux grands siècles et demi, il s’éleva certainement à plusieurs millions.
Satan espérait-il noyer le christianisme dans le sang chrétien ? peut-être ; mais, quel que fut le résultat, sa haine contre l’homme était toujours satisfaite, puisque le sang humain coulait à grands flots.
Satan hait-il davantage l’humanité ou le christianisme ? il le sait. Dans cette circonstance, il s’attaqua à l’humanité sous le prétexte du christianisme : il fît imputer aux chrétiens les pestes, les famines, les fléaux, les insuccès dans la guerre, attribuant tous les malheurs à la colère des dieux, irrités des blasphèmes et de l’impiété des chrétiens. Il leur fit imputer les crimes des gnostiques, dont les chrétiens gémissaient plus encore que les païens. Il excita les colères et les jalousies des prêtres du paganisme, qui voyaient leurs temples devenir déserts, leurs oracles réduits au silence : vains efforts, Satan ne pouvait pas, ne devait pas prévaloir ; son triomphe se réduisit au mal qu’il avait fait ; le ciel se peupla de ses victimes, et le sang des martyrs fit germer de nouveaux et plus nombreux chrétiens.

Avant que le christianisme eut révélé au monde l’idée et le sentiment sublimes du divin amour, la magie et le culte des dieux se confondaient en une seule et même chose. Le divin Platon, pour parler le langage de ses disciples, n’appelait pas la magie d’un autre nom que le service divin. C’est Apulée qui en fait la remarque, et il faut voir en quels termes respectueux il en parle lui-même dans son Apologie. Vous accusez quelqu’un d’être magicien, dit-il à son délateur ; mais songez donc que la magie est le culte des dieux, la science des choses célestes, l'art d’honorer les immortels ; qu’elle tire sa noble origine de Zoroastre et d’Oromase, qui l’enseignèrent aux Perses, chez lesquels il n’est pas permis à tout le monde d’être magicien, pas plus que d’être roi ; car la magie est un royal apanage. C’est aussi, et chez tous les peuples, un apanage du sacerdoce, et si c’est un crime d’être magicien, c’est donc aussi un crime d’être prêtre.
Les peuples barbares qui détruisirent l’empire romain n’avaient pas de si hauts pensers, ni tant de science, ni l’art de si bien dire ; mais ces idées étaient les leurs. Dans la Gaule et la Germanie, les druides remplissaient le double rôle de magiciens et de ministres des dieux. Les druides étaient savants dans l’art des conjectures et dans l’astrologie, dit Cicéron (Divinat. lib. i, cap. 41). Tertullien ajoute que ces prêtres passaient des nuits auprès des tombeaux des guerriers et des sages, afin d’y recevoir des inspirations pendant le sommeil. Neuf vierges sacrées faisaient leur résidence dans l’ile de Sein, à l’extrémité occidentale de la péninsule armoricaine, suivant le récit de Pomponius Mêla, et conjuraient les vents et les flots, afin de procurer aux navigateurs une mer favorable. Elles savaient prendre la forme de divers animaux, guérir les maladies par la vertu des enchantements et prédire l’avenir. On les nommait gallicènes ou barrigènes. Diodore de Sicile parle de certains prophètes adonnés à l’auscultation et à l’extipicine, qui immolaient des victimes humaines, pour chercher dans leurs entrailles la révélation de l’avenir. Il assure que ces détestables usages remontaient à des temps
fort reculés, et que les Cinabres les transportèrent dans la Gallo-Grèce (Histor. I. v). Les Gaulois avaient encore les bacères, chargés du soin d’interroger les astres, et les eubages, de celui de consulter les entrailles des victimes et le vol des oiseaux (Athénée, I. VI.—Strabo, Geogr.).
Nul peuple ne les surpassa dans cette dernière science, dit Justin, excepté peut-être les Basques, non moins crédules et non moins superstitieux, ajoute Lampride. Les Gaulois faisaient un si grand cas de l’ornithomancie, que les mouvements de leurs armées étaient toujours réglés sur le vol des oiseaux ; et c’est ainsi que l’une d’elles se trouva conduite jusqu’en Pannonie.
Outre les superstitions qui leur étaient communes avec les Grecs et les Romains sur les préservatifs et les amulettes, ils eu avaient de spéciales, telles que celles qui se rattachaient au gui de chêne et aux œufs de serpent. Le gui de chêne était le grand et tout-puissant préservatif contre le tonnerre et contre les épidémies, l’heureuse et efficace bénédiction des champs, des villages et des maisons. La possession d’un œuf de serpent portait bonheur dans toutes les entreprises (Frey, Admiranda Gall. cap. x.— Plin. Hist. nat. lib. xxix, cap. 3. — Malouet, Voyage en Guyane, art. d’Iracubo).
Les peuples de la Germanie ne le cédaient pas à ceux de la Gaule dans les pratiques de la divination : ils cultivaient l’art des auspices et des sorts ainsi que celui de la rabdomancie. Ils n’entreprenaient aucune affaire importante, sans avoir interrogé le hennissement de chevaux blancs qu’ils nourrissaient en qualité d’oracles dans des prairies sacrées. Ils immolaient des victimes humaines dans le but de consulter leurs entrailles, tandis qu’elles palpitaient encore de la chaleur de la vie, sur les chances de la guerre et l’issue des négociations.
Tout ceci est déraisonnable, atroce ; mais c’est le règne de Satan, toujours et partout le même : destruction de l’homme, abaissement de l’humanité.
Lorsque les peuples d’au-delà du Rhin, Saxons, Bructères, Saliens, Chamaves, Angrivariens, Sicambres et ceux qui formaient la confédération franque, quittèrent les forêts de la Germanie, pour venir chercher en Gaule une autre patrie sur une terre plus féconde et sous un ciel plus clément, ils apportèrent donc de nouvelles pratiques de magie, qu’il faut ajouter à celles que les Gaulois avaient reçues des Romains, et à celles qu’ils tenaient d’eux-mêmes.
Ils apportèrent, entre autres, l’art des runes, si cultivé parmi la plus grande partie des nations du Nord.
Il y avait les runes victorieuses, qui donnaient la sagesse, l’esprit, le courage, et préparaient tous les genres de triomphes. Les guerriers les gravaient sur la garde et le fourreau de leur épée, tout le monde les portait écrites sur des carrés de parchemin ; elles devaient être accompagnées de la lettre tyr, deux fois reproduite. [LPS : Les runes furent utilisées par Hitler sous le nazisme, voir par exemple l'emblème de la Waffen-SS] Les navigateurs inscrivaient les runes maritimes et fluviales sur la poupe, le gouvernail, les mâts et les voiles des navires, pour préserver l’équipage et les marchandises de tout fâcheux accident. Ceux qui avaient des procès à soutenir, des querelles à venger, des droits à faire prévaloir, cachaient les runes protectrices dans les tentes qui servaient de prétoire à la justice et jusque sous les sièges des magistrats. Les runes bacchiques, gravées sur l’anse des amphores et sur les gobelets, préservaient les buveurs des surprises qu’on aurait pu leur faire dans l’ivresse ; pour plus de sûreté encore, ils se les traçaient sur la main, et écrivaient la lettre naud sur leur ongle. Les médecins faisaient usage des runes auxiliatrices, pour procurer aux femmes des couches heureuses et faciles ; mais ce n’était que la moindre partie de la science du véritable médecin : il devait posséder à fond le secret des runes corticales, afin de les inscrire convenablement sur l’écorce des arbres et du côté qu’il fallait, pour guérir les maladies, détourner les sorts, lever les enchantements, arrêter les hémorragies, fermer les blessures. Les runes cordiales donnaient le courage aux lâches ; on les inscrivait sur la poitrine, à la région du cœur. Les runes puissantes se tatouaient sur celui des membres dont on devait faire le principal usage : sur les bras, pour le travail ; sur les cuisses, pour la marche (Canciani, Leges barbarorum antiquæ, t. III, p. 91).
Et ces sortes de peintures soulevèrent de nombreuses et énergiques réclamations de la part des prélats pendant les sixième, septième et huitième siècles, sous prétexte qu’elles constituaient une invocation au démon, déshonoraient des membres consacrés par le baptême, et que l’ostentation qu’en faisaient ceux qui les portaient, blessait souvent les lois de la modestie.
Ces pratiques et cent autres pareilles se traînèrent encore misérablement pendant de longs siècles au sein des nations nouvellement converties à la foi chrétienne ; il suffit d’interroger la législation du temps, pour en trouver des preuves nombreuses. En effet, la répression des crimes commis par le moyen de la magie fut un des objets les plus constants de la sollicitude des législateurs. Aussi peu avancés dans les sciences démoniaques que dans la civilisation, les barbares ne connaissaient que la grossière et brutale magie, mais telle quelle ils la connaissaient et en faisaient usage. L’empoisonnement, les vénéfices et les maléfices, les ligatures et les charmes, les sorts et les enchantements, les assemblées de sorciers et des festins abominables, telles sont les pratiques contre lesquelles des codes de lois, si laconiques sur maints autres points, sévissent avec le plus de détails (Collect. de D. Bouquet, t. IV, p. 136.— Canciani, Leges barbarorum antiquæ. — Lindembrog, Codex legum antiquarum, in lege Salica, tit. XXI, XXII, LXVII, etc.).
Si une femme empêche par maléfice une autre femme de devenir mère, elle payera deux mille cinquante deniers d’amende, dit la loi salique dans son titre XXIIe. Si le vénéfice est bu par celui-là même qui l’avait préparé pour un autre, le vénéficiateur survivant sera condamné à deux mille deniers. Celui qui aura jeté un maléfice sur autrui, ou qui l’aura déposé avec des ligatures en un lieu quelconque, subira une amende de deux mille deniers. Si une sorcière a dévoré quelqu’un, dit ailleurs la même loi, elle payera deux cents sous d’amende.
Rien n’est plus curieux que de voir un barbare se railler des autres barbares à cette occasion. Il ne faut pas croire, dit Rbotaric dans le code des lois lombardes, qu’une femme avale un homme tout vivant, car cela est impossible (Nullatenus est credendum, nec possibile est, ut hominem mullier vivum intrinsecus possit comedere. (Lex Rhotaric. cap. CCCLXXIX)). Mais Rhotaric se moquait de ce qu’il ignorait, comme il est arrivé à tant d’autres. Il n’était pas question d’hommes avalés vivants ou entiers, mais de victimes dépecées, rôties et mangées en détail, ainsi que nous le verrons bientôt.
Le sou d’or, dont il est question dans la loi, avait une valeur de quinze francs environ de notre monnaie, suivant l’estimation la plus probable. Deux cents sous représentaient donc environ trois mille francs, somme très-élevée pour une époque où la rareté du numéraire était si grande, comparativement à la nôtre.
Si quelqu’un, continue la même loi, accuse un homme d’être herbourg (Hereburgium), c’est-à-dire strioporteur, ou bien, en d’autres termes, d'avoir porté la chaudière d’airain aux festins des sorcières (Ubi striæ coccinant. On lit ailleurs cocinant, et même concinant. Il s’agit de cette chaudière aux poisons que nous retrouverons plus tard), et qu’il ne puisse pas prouver son dire, il payera soixante-deux sous d’amende. Il paraît qu'alors l’injure était défendue et la diffamation permise, puisque l’accusateur était admis à présenter ses preuves. Le mot herbourg n’est pas encore sorti du langage en certaines provinces ; il est même des familles qui portent un pareil nom.
La loi des Ripuaires contient des dispositions semblables (Lex Ripuar. tit. LXXXVIII). Nous compléterons ce que l’une et l’autre laissent à désirer par un exposé des articles de la loi des Wisigoths sur la même matière (Lex Wisigoth. l. iv et vi, tit. II, n°I, III, IV).
Si quelqu’un, dit-elle, consulte les sorciers, les aruspices ou les devins relativement à l’époque de la mort du prince ou de quelque autre personne, il deviendra esclave, s’il est ingénu, ses biens seront confisqués, et il sera flagellé. S’il est esclave, on lui fera subir diverses tortures, et il sera exilé, pour servir encore comme esclave, dans les pays par delà les mers.
Un ingénu ou un esclave qui aura fait des vénéfices, sera puni du supplice le plus ignominieux, si la mort s’en est suivie ; sinon, il sera mis à la disposition du vénéficié.
Les maléficiateurs, ceux qui causent des tempêtes, ceux qui donnent la folie par l’intervention des démons, seront frappés publiquement de deux cents coups de fouet, et tondus d’une manière déshonorante. On leur fera faire dix fois le tour des champs voisins, et ensuite on les confinera dans la prison. Ceux qui les auront employés, recevront deux cents coups de fouet en présence du public.
L’esclave ou l’ingénu de l’un ou de l’autre sexe qui aura fait des maléfices ou des ligatures contre les hommes ou les animaux, et en général contre tout ce qui se meut de soi-même, contre les champs, les vignobles ou les arbres ; celui qui aura composé, ou seulement essayé de composer des pactes, pour causera quelqu’un le mutisme, des maladies, la mort ou un dommage quelconque en son corps ou en ses biens, sera puni de deux cents coups de fouet publiquement administrés ; il sera ensuite enfermé dans une prison, et ses biens confisqués.
Telles sont les prescriptions des lois des Francs et des Wisigoths relativement à la magie. La loi des Bourguignons garde sur cet article un silence d’autant plus remarquable, que ce peuple était alors le plus civilisé de la Gaule. L’était-il au point d’ignorer la magie ?
Il fallait que ce crime fût alors bien commun, pour demander une telle répression et de telles précautions. Il le devint cependant de jour en jour davantage, si on en juge par les prescriptions législatives des siècles suivants. Il ne se tint pas un concile, une assemblée de la nation, jusqu’au règne de Charles le Chauve, sans qu’il y fut question de la magie, soit pour la réprimer par des lois nouvelles, soit pour faire revivre les lois anciennes.
Le concile d’Auxerre parle des charaudeurs, ou jeteurs de sorts, contre lesquels saint Éloi, évêque de Noyon, devait également s’élever un peu plus tard, et dont nous retrouvons encore la mention sous la plume de Maurice de Sully, évêque de Paris au douzième siècle (Lebeuf, Mém. de l'Acad, des inser. t. XVII, p. 723. — Ducange, Glossar, aux mots Caragii et Caraulæ. Ducange n’a pas compris la vraie signification de ces expressions).
Il n’était douteux pour personne que ces pratiques ne fussent des restes de paganisme. Maurice de Sully l’affirme positivement ; de même un concile de Rouen de l’an 630 environ : « Il faut, disent les prélats, réprimer, ou plutôt détruire entièrement l’usage qu’ont certains bergers, des chasseurs et autres personnes de réciter des enchantements sur du pain, des herbes ou des billets, qu’ils cachent ensuite dans les arbres ou dans les carrefours, afin de guérir leurs animaux, en donnant la mauvaise chance à ceux d’autrui. Il est évident que de telles pratiques sont des restes du paganisme. »
« Nous voulons, disait Childéric III dans une ordonnance de l'an 742, que chaque évêque s’applique à détruire dans son diocèse les usages païens auxquels le peuple se livre encore, tels que les sacrifices profanes en l’honneur des morts, les sortilèges, les divinations, les phylactères, les augures, les enchantements, l’immolation des victimes : il faut abolir tout ce qui reste du paganisme, et en particulier les feux sacrilèges appelés néd rates. » Les mêmes, sans doute, dont il est parlé dans un capitulaire de Carloman de l’an 743, sous le nom de nodfir. La première étincelle avait été obtenue par le frottement de deux morceaux de bois.
La liste serait incomplète, si nous n’empruntions quelques détails au sermon de saint Éloi sur la même matière (Vita S. Eligii (par St-Ouen), II part. cap. xv). « Nous vous conjurons par tout ce qu’il y a de plus sacré, dit le prélat, de vous abstenir des coutumes abomi nables du paganisme ; loin de vous les prestigiateurs, les devins, les fabricateurs de sortilèges et d’enchantements ; les consulter, c’est renoncer au privilège et à la grâce du baptême.
Loin de vous les interprètes des augures et de l’éternuement. Lorsque vous vous mettez en route, ou lorsque vous commencez un ouvrage, n’écoutez pas quel est l’oiseau qui chante ; munissez-vous plutôt du signe de la croix. Ne choisissez pas les jours pour vous mettre en route ou commencer vos entreprises ; tous les jours appartiennent à Dieu, et nous viennent également de sa main libérale. L’attention aux jours fastes et néfastes, aux aspects de la lune ; les impiétés et les farces ridicules des calendes de janvier, les mannequins de vieilles femmes, les mascarades, les jeux folâtres, les tables dressées à l’entrée des nuits, les étrennes, les intempérances qui font partie des réjouissances de cette époque, les bûchers allumés, les chants qu’on prononce en s’asseyant, sont autant de pratiques condamnables. »
Les tables dressées à l’entrée des nuits dont parle ici l’évêque de Noyon, rappellent les repas offerts en plein champ aux déesses Maires et à la déesse Habonde, ou Abondance, si ce n’est le même usage.
L’orateur continue de la sorte : « Que personne, à la fête de saint Jean ou de quelque autre saint, ne fasse des solstices, des circonvallations, des danses ou des charaudes ; que personne ne chante les cantiques du démon. Que personne n’invoque les noms du démon, ni Orcus, ni Neptune, ni Diane, ni Minerve, ni le génie, ni aucun autre être fantastique. »
Littéralement, aucune autre ineptie de ce genre.
« N’observez plus le jeudi, continue le prélat, ni pendant le mois de mai ni dans un autre temps ; il suffit de l’observance des fêtes et des dimanches. Que personne ne suspende des flambeaux ou des objets votifs près des temples, des pierres, des fontaines, des arbres, aux maisons ou dans les carrefours. »
L’usage dont parle ici l’évêque de Noyon fut des plus persistants. Les évêques se virent enfin obligés de faire enfouir les termes et les milliaires ; ils firent ériger des croix à la place des idoles des carrefours ; ils donnèrent le nom de quelque saint aux fontaines consacrées par la superstition, afin de sanctifier, en changeant leur objet, des habitudes qu’ils ne pouvaient détruire.
« Ne mettez point d’amulettes au cou des hommes ou des animaux, dit toujours le prélat, quand même elles auraient été faites par des clercs, ou quand elles contiendraient des passages de l'Écriture ; car tout cela est vain, inutile, diabolique, indigne d’un chrétien. Ne faites plus de lustrations ni d’enchantements sur les champs ; ne faites point passer vos troupeaux entre les deux parties d’un arbre entr’ouvert, ni par des voies souterraines : on pourrait croire que vous les consacrez au démon. Femmes, ne portez plus d’ambre suspendu à votre cou ; n’imprimez plus le nom ou la figure de Minerve sur votre linge ou sur vos étoffes ; invoquez plutôt la bénédiction du Seigneur. Ne criez pas quand la lune s’éclipse. Ne donnez le nom de Seigneur ni au soleil ni à la lune ; ne jurez point par leur puissance. Ne croyez ni à la destinée, ni à la fortune, ni aux thèmes des astrologues. Si quelque infirmité vous atteint, laissez là les devins, les enchanteurs, les sorciers, les prestigiateurs ; ne recourez ni aux phylactères, ni aux fontaines, ni aux arbres, ni aux dieux des chemins, car tout cela ne vous servirait de rien ; ayez recours aux choses saintes et à la miséricorde de Dieu. »
C’est ainsi, pour le dire en passant, que les prélats de l’Église catholique justifiaient d’avance la religion des reproches d’obscurantisme et de superstition qui devaient lui être adressés de nos jours.
En complétant ces détails par les indications d’un capitulaire de Carloman daté de l’an 749, et qui contient une longue et curieuse liste des superstitions de l’époque (cette liste, intitulée Indiculus superstitionum paganicarum désigne jusqu’à trente observances superstitieuses. Canciani l'a expliquée fort longuement ; ce qu’il en dit est aussi curieux que savant, et mérite d’être lu. (Leges Barbar. t. III, p. 88.)
), on voit qu’il se célébrait des mystères dans le silence des forêts, que la fiente des bœufs et des chevaux était employée à l’art divinatoire en certaines circonstances, et la cervelle de plusieurs animaux à des usages magiques ; qu’il se faisait des courses nocturnes aux flambeaux et en haillons ; que les sorciers pratiquaient des enchantements sur des statuettes de pâte ou de chiffons, sur des pieds et des mains artificiels, dans le but de causer des maladies ou la mort à des personnes absentes ; qu’on supposait aux sorcières le pouvoir de commander à la lune, et d’énerver par le moyen de ses influences le courage des plus vaillants guerriers.
Il est à peine quelqu’une de ces pratiques qui ne se trouve mentionnée de nouveau dans les capitulaires de Charlemagne, de Pépin, roi d’Italie, de Louis le Débonnaire et de Charles le Chauve : ce qui prouve de plus en plus leur persistance au sein de la société chrétienne. Les devins, les astrologues, sous le nom de mathématiciens, les sorciers, les enchanteurs, les vénéficiateurs, les augures, les noueurs d’aiguillette, les tempétiers, les invocateurs de démons, les défouisseurs de trésors, y sont nommément désignés. Les philtres, les amulettes, les phylactères, les sorts, l’interprétation des songes, les pactes, les brevets pour guérir les maladies, y sont proscrits sous diverses pénalités, et quelquefois sous peine de mort.
On y trouve une mention positive des pratiques de la cabale (Capitul. Herardi, Turon, episc. anni 858 ; Baluz. p. 1288) et des mœurs de l’ophitisme ; le législateur n’ose même pas désigner en termes trop clairs l’impure mixtion dont les sorciers souillaient l’oblation eucharistique (Capitul. Pippini regis, apud Baluz. p. 540), à l’instar de l’eucharistie des ophites et des festins des manichéens. On y reconnaît l’existence d’engastrimythes, désignés sous le nom de pythons (Capitul. Carol. Mag. anni incerti. Baluz. p. 518). On y trouve la preuve qu’il y avait des antropophages en Europe à une époque aussi avancée. Il ne faudrait pas croire que ce dernier crime ne se trouve signalé dans la loi que comme un souvenir ou par habitude, car un second capitulaire du grand empereur, promulgué en Saxe, en parle d’une manière si explicite, qu’il n’est pas possible d’élever le moindre doute : « Si quelqu’un, y est-il dit, sous prétexte qu’un homme ou qu’une femme sont sorciers, et qu’ils mangent des hommes, les mange lui-même ou les fait manger à d’autres, après les avoir embrochés et rôtis, qu’il soit puni de mort (Capital. Carol. Mag. pro part. Sax. cap. vi. Baluz. t. i, p. 251). » Ainsi parle un des législateurs les plus judicieux de l’époque chrétienne ; et comment supposer qu’en rédigeant un pareil article de loi, il avait en vue des crimes imaginaires (Baluz. Capitul. reg. Franc. Carol. Mag. anni 769, p. 191 ; — ami. 805, p. 428 ; — 799, p. 220 ; — 789, p. 235 ; — incert., p. 518, 929 , 1040 ; — tom. II, ann. 799, p. 242 ; — 789, p. 254 ; — incert. p. 997, 1104. — Pippini reg ann. 793, p. 539, 504 ; — incert. p. 1143. Hludov. Pii, ann. 827, p. 707 incert. p. 713, 961, 1104. — Caroli Calv. ann. 870, p. 230, etc., etc.) ?
Tandis que les nations nouvelles appelées à peupler le champ de l’Église dans les provinces du Nord, se débattaient ainsi dans les liens à demi brisés de leur antique barbarie, de leurs superstitions et des abominables pratiques dans lesquelles Satan essayait de les retenir, le même Satan semait la division au scindes Églises d’Orient et d’Afrique par le moyen des hérésies : donnant ainsi aux peuples incivilisés et grossiers des occupations grossières, et aux peuples philosophes et disputeurs, des arguties et des subtilités perfides pour aliment intellectuel.
Sitôt que le sang chrétien eut cessé de couler à son instigation sur les échafauds, pendant que la gnose grouillait partout dans les bas-fonds du christianisme comme une fangeuse vermine, dès le commencement du IVe siècle, Arius, prêtre d’Alexandrie, dans un accès d'orgueil froissé, et pour se venger en suscitant des troubles, s’avisa d’enseigner que Jésus-Christ n’était pas Dieu. Cette déplorable nouveauté ne s’insinua que trop aisément auprès des grands et des gens sans défiance. L’arianisme s’étendit de proche en proche et gagna une à une toutes les provinces de l’empire. Nous n’entreprendrons pas de tracer sa longue histoire : persécutions, exils, disputes, conciles et anticonciles, guerres déclarées, sang humain versé à grands flots, tel en est l’abrégé. Les troubles durèrent deux siècles, et couvrirent de ruines l’empire d’Orient, l’Espagne, la Gaule, l’Italie, l’Afrique. Si Satan avait triomphé, le christianisme était anéanti, mieux encore que par la gnose, puisqu’il en restait toutes les apparences, la morale et les pratiques, mais en l’absence de la rédemption, qui est le dogme capital, et de l’eucharistie, qui est le dogme générateur.
Pendant qu’Arius enseignait ses erreurs en Égypte, les deux Donat divisaient l’Église d’Afrique par un des schismes les plus funestes qui aient affligé le troupeau de Jésus-Christ, à l’occasion de l’élection d’un évêque de Carthage, nommé Cécilien, qui, par l’exactitude de sa doctrine et de sa vie, avait eu l’honneur de déplaire à quelques personnes trop puissantes.
Bientôt après parurent les macédoniens, qui nièrent la divinité du Saint-Esprit. Hérésie faible et petite dans ses commencements, mais qui s’étendit en se transformant, infesta peu à peu tout l’Orient, et dure encore, puisque c’est, avec la primauté romaine, le point capital qui divise l’Église grecque de l’Église latine. Si les Grecs orthodoxes, comme ils s’appellent, ne nient plus la divinité du Saint-Esprit, ils rejettent du moins sa procession du Verbe divin.
Le cinquième siècle vit les pélagiens, qui rejetèrent la nécessité de la grâce, et, par une conséquence inévitable, la nécessité de l’incarnation et delà rédemption, puisque l’homme pouvait ainsi se sauver sans le secours divin ; les nestoriens, qui divisèrent Jésus-Christ en deux personnes, l’une divine, l’autre humaine, ce qui anéantissait d’autre façon la valeur de la rédemption, puisque la personne humaine ayant seule pu souffrir et mourir, rien n’avait été acquis pour l’humanité, sauf une doctrine toute céleste enseignée par la personne divine. Vinrent ensuite les eutychiens, qui supprimèrent en Jésus-Christ la nature humaine, en l’absorbant dans la nature divine, ce qui rendait impossible toute réalité dans l’accomplissement des scènes douloureuses de la passion du Sauveur. Il ne restait plus qu’une vaine apparence et des ombres au calvaire. Et, dans un cas comme dans l’autre, la Vierge divine perdait son beau titre de Mère de Dieu, puisqu’elle n’avait donné l’être qu'à un homme, selon Nestorius, et qu’elle n’était mère qu’en apparence, selon Eutychès.
Au milieu de ces déchirements, suscités et entretenus par Satan, l’Église d’Orient perdit son unité ; la division succédant sans cesse à la division, les liens de la discipline se relâchèrent, la confiance n’exista plus des fidèles aux évêques, des évêques à leurs patriarches. Elle perdit sa fermeté et son assurance dans la foi, au sein de ce ballottage perpétuel entre des doctrines diverses et multiples : et où la discipline et la foi se relâchent, les mœurs se pervertissent. Or c’est ce qui arriva ; il ne resta bientôt plus que le nom et les apparences du christianisme. Des moines ignorants, disputeurs, orgueilleux, en révolte contre les évêques ; nul zèle pour l’extension de la foi et la correction des mœurs, puisque toutes les attentions étaient appelées vers la dispute ; un peuple ignorant et tournant à tout vent de doctrine, parce qu’il n’attachait d’autre importance à ces changements, que la facilité qu’il y trouvait de s’affranchir du joug des mœurs chrétiennes, telle fut dès lors presque toute cette portion de l’Église qui parlait la langue grecque.
Depuis longtemps le catholicisme était détruit en Afrique : le Vandale Genséric l’avait enseveli sous des ruines et noyé dans le sang ; il n’y restait plus que l’arianisme, qu’il y avait importé et implanté sur des décombres. La population qu’il y laissa , beaucoup moins nombreuse que celle qu’il y avait exterminée, ne tarda pas à perdre, avec la vigueur belliqueuse qu’il lui avait imprimée, les dernières traces de vie et de foi chrétiennes. Jésus-Christ ne pouvait plus reconnaître son Église ici ni là. Le ministre des vengeances divines parut : Mahomet fonda sa religion et son pouvoir en l’an 632.
Genséric avait été l’ange exterminateur de cette Église d’Afrique si grande, si puissante et si belle, mais déjà si divisée au temps du grand évêque d’Hippone, et disposée par là même à recevoir des doctrines plus néfastes encore : elle se laissa, en effet, honteusement salir et profondément gangréner par le manichéisme. Mahomet allait l’être de l’une et de l’autre, en rayant définitivement celle qu’avait fondée Genséric, et en ébranchant vigoureusement l’Église grecque, jusqu’à ce qu’il n’en restât plus que les tronçons.
Ainsi Dieu accorde à l’ange infernal la puissance de tenter, puis la puissance d’exercer la vengeance envers ceux qui ont succombé à ses séductions ; de sorte qu’il est lui-même le vengeur des crimes qu’il a fait commettre.
Les sanglantes querelles et les sacrilèges attentats des iconoclastes achevèrent de semer la division et d’ébranler la foi dans le sein de la malheureuse Église d’Orient pendant le VIIIe siècle ; puis, au IXe, Photius, patriarche de Constantinople, la sépara par un schisme de l’Église d’Occident ; d’où il arriva que le secours puissant des princes de l’Occident lui fît défaut, et que la foi défaillît en même temps au cœur de ses enfants. Aussi les deux tiers échangèrent la croix contre le turban, pour ne pas mourir, et l’autre tiers accepta la servitude dans ses propres foyers.


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