dimanche 10 juillet 2016

Aeterni Patris, Lettre encyclique de Sa Sainteté le Pape Léon XIII






AETERNI PATRIS


LETTRE ENCYCLIQUE DE SA SAINTETÉ LE PAPE LÉON XIII


SUR LA PHILOSOPHIE CHRÉTIENNE

 


À tous Nos Vénérables Frères les Patriarches, Primats, Archevêques et Évêques du monde catholique, en grâce et communion avec le Siège Apostolique.

Vénérables Frères,

Salut et Bénédiction Apostolique.


Le Fils unique du Père éternel, après avoir apparu sur la terre pour apporter au genre humain le salut ainsi que la lumière de la divine sagesse, procura au monde un immense et admirable bienfait quand, sur le point de remonter aux cieux, il enjoignit aux Apôtres d'aller et d'enseigner toutes les nations (1), et laissa, pour commune et suprême maîtresse de tous les peuples, l'Église qu'il avait fondée. Car les hommes que la vérité avait délivrés, la vérité devait les garder : et les fruits des célestes doctrines, qui ont été pour l'humanité des fruits de salut, n'eussent point été durables, si le Christ Notre Seigneur n'avait constitué, pour instruire les esprits dans la foi, un magistère perpétuel. Soutenue par les promesses, imitant la charité de son divin Auteur, l'Église a fidèlement accompli l'ordre reçu, ne perdant jamais de vue, poursuivant de toute son énergie ce dessein : enseigner la religion, combattre sans relâche l'erreur. C'est là que tendent les labeurs et les veilles de l'Épiscopat tout entier ; c'est à ce but qu'aboutissent les lois et les décrets des conciles, et c'est beaucoup plus encore l'objet de la sollicitude quotidienne des Pontifes romains, lesquels, successeurs de la primauté du bienheureux Pierre, le prince des Apôtres, ont le droit et le devoir d'enseigner leurs frères et de les confirmer dans la foi.

Or, ainsi que l'Apôtre nous en avertit, c'est par la philosophie et les vaines subtilités (2) que l'esprit des fidèles du Christ se laisse le plus souvent tromper, et que la pureté de la foi se corrompt parmi les hommes. Voilà pourquoi les Pasteurs suprêmes de l'Église ont toujours cru que leur charge les obligeait aussi à contribuer de toutes leurs forces au progrès de la véritable science et à pourvoir en même temps, avec une singulière vigilance, à ce que l'enseignement de toutes les sciences humaines fût donné partout selon les règles de la foi catholique, mais surtout celui de la philosophie, car c'est d'elle que dépend en grande partie la sage direction des sciences. Nous-mêmes avions déjà touché ce point, entre plusieurs autres, Vénérables Frères, dans la première Lettre encyclique que Nous Vous adressâmes ; mais, aujourd'hui, l'importance du sujet et les circonstances Nous engagent à traiter de nouveau avec Vous de la nature d'un enseignement philosophique, qui respecte en même temps et les règles de la foi, et la dignité des sciences humaines.

Si l'on fait attention à la malice du temps où nous vivons, si l'on embrasse, par la pensée, l'état des choses tant publiques que privées, on le découvrira sans peine : la cause des maux qui nous accablent, comme de ceux qui nous menacent, consiste en ce que des opinions erronées sur les choses divines et humaines se sont peu à peu insinuées des écoles des philosophes, d'où jadis elles sortirent, dans tous les rangs de la société, et sont arrivées à se faire accepter d'un très grand nombre d'esprits. Comme, en effet, il est naturel à l'homme de prendre pour guide de ses actes sa propre raison, il arrive que les défaillances de l'esprit entraînent facilement celles de la volonté ; et c'est ainsi que la fausseté des opinions, qui ont leur siège dans l'intelligence, influe sur les actions humaines et les vicie. Au contraire, si l'intelligence est saine et fermement appuyée sur des principes vrais et solides, elle sera, pour la société comme pour les particuliers, la source de grands avantages, d'innombrables bienfaits.

Sans doute, nous n'accordons pas à la philosophie humaine assez de force et d'autorité pour la juger capable, par elle seule, de repousser ou de détruire absolument toutes les erreurs. De même, en effet, que lors du premier établissement de la religion chrétienne, ce fut l'admirable lumière de la foi, répandue non par les paroles persuasives de l'humaine sagesse, mais par la manifestation de l'esprit et de la force (3), qui reconstitua le monde dans sa dignité première ; de même, dans les temps présents, c'est, avant tout, de la vertu toute puissante et du secours de Dieu que nous devons attendre le retour des esprits, arrachés enfin aux ténèbres de l'erreur. Mais nous ne devons ni mépriser, ni négliger les secours naturels mis à la portée des hommes par un bienfait de la divine sagesse, laquelle dispose tout avec force et suavité ; et, de tous ces secours, le plus puissant, sans contredit, est l'usage bien réglé de la philosophie. Ce n'est pas vainement que Dieu a fait luire dans l'esprit humain la lumière de la raison ; et tant s'en faut que la lumière surajoutée de la foi éteigne ou amortisse la vigueur de l'intelligence ; au contraire, elle la perfectionne, et, en augmentant ses forces, la rend propre à de plus hautes spéculations.

Il est donc tout à fait dans l'ordre de la divine Providence que, pour rappeler les peuples à la foi et au salut, on recherche aussi le concours de la science humaine : procédé sage et louable, dont les pères de l'Église les plus illustres ont fait un usage fréquent, ainsi que l'attestent les monuments de l'antiquité. Ces mêmes Pères, en effet, assignèrent communément à la raison un rôle non moins actif qu'important, et saint Augustin le résume tout entier en quatre mots, lorsqu'il attribue à la science humaine ce par quoi la foi salutaire est engendrée, nourrie, défendue, fortifiée (4).

Et tout d'abord, la philosophie, entendue dans le vrai sens où l'ont prise les sages, a la vertu de frayer et d'aplanir en quelque sorte le chemin qui mène à la foi véritable, en disposant convenablement l'esprit de ses disciples à accepter la révélation : c'est pourquoi les anciens l'appelèrent sagement, tantôt une institution préparatoire à la foi chrétienne (5), tantôt le prélude et l'auxiliaire du christianisme (6), tantôt le préparateur à la doctrine de l'Évangile (7).

Et, en effet, dans son extrême bonté, Dieu, dans l'ordre des choses divines, nous a manifesté par la lumière de la foi, non seulement ces vérités que l'intelligence humaine ne peut atteindre par elle-même, mais encore beaucoup d'autres qui ne sont pas absolument inaccessibles à la raison, afin que, confirmées par l'autorité divine, elles puissent, sans aucun mélange d'erreur, être connues de tous.

De là vient que certaines vérités, proposées d'ailleurs à notre croyance par l'enseignement divin, ou qui se rattachent par des liens étroits à la doctrine de la foi, ont été reconnues, convenablement démontrées et défendues par les philosophes païens eux-mêmes, uniquement éclairés de la raison naturelle : « Car les choses invisibles de Dieu, comme dit l'Apôtre, depuis la création du monde, comprises par le moyen des choses créées, se perçoivent, et même son éternelle puissance et sa divinité (8) et les nations qui n'ont pas la loi... montrent néanmoins l'œuvre de la loi écrite dans leurs cœurs (9). » Ces vérités, reconnues même par les philosophes païens, il est de toute opportunité de les faire tourner à l'avantage et à l'utilité de la doctrine révélée, afin de faire voir avec évidence comment l'humaine sagesse, elle aussi, comment le témoignage même de nos adversaires déposent en faveur de la foi chrétienne.

Cette tactique n'est certainement point d'introduction récente, mais elle est fort ancienne et d'un fréquent usage chez les Pères de l'Église. Bien plus, ces vénérables témoins et gardiens des traditions religieuses ont reconnu comme un modèle, presque comme une figure de ce procédé, dans ce fait des Hébreux, qui, près de sortir de l'Égypte, reçurent l'ordre d'emporter avec eux les vases d'or et d'argent et les riches vêtements des Égyptiens, afin que ces dépouilles, qui avaient servi jusque-là à des rites ignominieux et à de vaines superstitions, fussent, par un changement immédiat, consacrées à la religion du vrai Dieu. Saint Grégoire de Néocésarée fait un titre de gloire à Origène (10) de ce que, s'emparant d'idées ingénieusement choisies parmi celles des païens, comme des traits arrachés à l'ennemi, il les avait retournées avec une singulière adresse à la défense de la sagesse chrétienne et à la ruine de la superstition. Grégoire de Nazianze (11) et Grégoire de Nysse (12) louent et approuvent cette méthode de discussion dans saint Basile le Grand ; saint Jérôme la loue grandement dans Quadratus, disciple des Apôtres, dans Aristide, dans Justin, dans Irénée et dans un grand nombre d'autres (13). « Ne voyons-nous pas, dit saint Augustin, avec quelle charge d'or, d'argent et de vêtements précieux sortit de l'Égypte Cyprien, docteur très suave, et bienheureux martyr ? et Lactance, et Victorin, et Optat, et Hilaire ? et pour taire les vivants, ces Grecs innombrables ? » (14) Or, si, avant d'être fécondée par la vertu du Christ, la raison naturelle a pu produire une si riche moisson, elle en produira certes une bien plus abondante, à présent que la grâce du Sauveur a restauré et augmenté les facultés natives de l'esprit humain. Et qui ne voit le chemin commode et facile que cette méthode philosophique ouvre vers la foi ?

Toutefois, l'utilité de ce même procédé philosophique ne s'arrête pas à ces limites. Et, de fait, les oracles de la divine sagesse adressent de graves reproches à la folie de ces hommes qui, par les biens visibles n'ont pu comprendre Celui qui est, et, à la vue des œuvres, n'ont pu reconnaître l'ouvrier (15). Ainsi, un premier fruit de la raison humaine, fruit grand et précieux entre tous, c'est la démonstration qu'elle nous donne de l'existence de Dieu : car, par la magnificence et la beauté de la créature, le Créateur de ces choses pourra être vu d'une manière intelligible (16). La raison nous montre ensuite l'excellence singulière de ce Dieu qui réunit toutes les perfections, principalement une sagesse infinie, à laquelle rien ne peut échapper, et une souveraine justice contre laquelle aucune disposition vicieuse ne peut prévaloir ; elle nous fait comprendre ainsi que, non seulement Dieu est véridique, mais qu'il est la vérité même, ne pouvant ni se tromper ni tromper. D'où il ressort en toute évidence que la raison humaine procure à la parole de Dieu la foi la plus entière et la plus grande autorité. Semblablement, la raison nous déclare que, dès son origine, la doctrine évangélique a brillé de signes merveilleux, arguments certains d'une vérité certaine ; c'est pourquoi ceux qui ajoutent foi à l'Évangile ne le font point témérairement, comme s'ils s'attachaient à des fables spécieuses (17), mais ils soumettent leur intelligence et leur jugement à l'autorité divine par une obéissance entièrement conforme à la raison. Enfin, ce qui n'est pas moins précieux, la raison met en évidence comment l'Église, instituée par Jésus-Christ, nous offre (ainsi que l'établit le Concile du Vatican) « dans son admirable propagation, dans son éminente sainteté et la fécondité intarissable qu'elle révèle en tous lieux, dans l'unité catholique, dans son inébranlable stabilité, un grand et perpétuel motif de crédibilité et un témoignage irréfragable de la divinité de sa mission (18). »

Ces fondements étant ainsi très solidement posés, on peut retirer encore de la philosophie des avantages sans nombre : c'est d'elle que la théologie sacrée doit recevoir et revêtir la nature, la forme et le caractère d'une vraie science. Il est, en effet, de toute nécessité que, dans cette dernière science, la plus noble de toutes, les parties nombreuses et variées des célestes doctrines soient rassemblées comme en un seul corps, de manière que, disposées avec ordre, chacune en son lieu, et déduites des principes qui leur sont propres, elles se trouvent fortement reliées entre elles ; il faut enfin que toutes ces parties, dans l'ensemble et dans le détail, soient confirmées par des preuves appropriées et inébranlables. On ne peut non plus taire ni dédaigner cette connaissance plus exacte et plus riche des matières de nos croyances, et cette intelligence un peu plus nette, autant qu'il se peut faire, des mystères eux-mêmes de la foi. Saint Augustin et les autres Pères en ont fait le sujet de leurs éloges et l'objet de leur application, et le Concile du Vatican (19), à son tour, l'a déclarée très avantageuse. Cette connaissance et cette intelligence, ceux-là sans aucun doute les acquièrent plus abondamment et plus facilement, qui, à l'intégrité des mœurs et au zèle de la foi, joignent un esprit cultivé par les sciences philosophiques ; et c'est, en effet, la pensée de ce même Concile du Vatican, lorsqu'il enseigne que cette intelligence des dogmes sacrés doit se puiser, « tant dans l'analogie des choses qui sont connues naturellement, que dans le nœud qui relie les mystères entre eux et avec la fin dernière de l'homme (20). »

Il appartient enfin aux sciences philosophiques de protéger religieusement les vérités divinement révélées, et de résister à l'audace de ceux qui les attaquent. C'est là, certes, un beau titre d'honneur pour la philosophie, d'être appelée le boulevard de la foi, et comme le ferme rempart de la religion. « Il est vrai, » comme témoigne Clément d'Alexandrie, « que la doctrine du Sauveur est parfaite par elle-même et n'a besoin du secours de personne, puisqu'il est la force et la sagesse de Dieu. La philosophie grecque, par son concours, n'ajoute rien à la puissance de la vérité ; mais comme elle brise les arguments opposés à cette vérité par les sophistes, et qu'elle dissipe les embûches qui lui sont tendues, elle a été appelée la haie et la palissade dont la vigne est munie (21). » En effet, tandis que les ennemis du nom catholique, dans leurs luttes contre la religion, prétendent emprunter à la méthode philosophique la plupart des armes dont ils se servent, c'est également dans l'arsenal de la philosophie que les défenseurs des sciences divines demandent la plupart des moyens de défendre les dogmes révélés. Et il ne faut pas estimer que c'est un médiocre triomphe pour la foi chrétienne, que les armes empruntées contre elle par ses adversaires aux artifices de la raison humaine, cette même raison humaine les repousse avec autant de force que de facilité.

Cette sorte de joute religieuse fut employée par l'Apôtre des nations lui-même, ainsi que le rappelle saint Jérôme dans son épître à Magnus. Ce genre de combat fut familier à l'Apôtre des nations : Le guide de l'armée chrétienne, Paul, l'orateur invincible, défendant la cause du Christ, retourne avec art en faveur de la foi une inscription rencontrée par hasard : car il avait appris du vrai David à arracher le glaive aux mains de l'ennemi, et à se servir du propre fer du très orgueilleux Goliath pour lui trancher la tête (22).

L'Église elle-même, non seulement conseille, mais ordonne aux Docteurs chrétiens d'appeler à leur aide la philosophie.

Le cinquième Concile de Latran, après avoir établi que toute « assertion contraire à la vérité de la foi surnaturelle est absolument fausse, attendu que le vrai ne peut être contradictoire au vrai (23), » enjoint aux maîtres en philosophie de s'appliquer avec soin à la réfutation des arguments captieux ; « car, au témoignage de saint Augustin, toute raison apportée contre l'autorité des divines Écritures ne peut, si spécieuse soit-elle, que tromper par l'apparence du vrai ; car, pour vraie, elle ne peut l'être (24). »

Mais, pour que la philosophie se trouve en état de porter les fruits précieux que nous venons de rappeler, il faut, à tout prix, que jamais elle ne s'écarte du sentier suivi dans l'antiquité par le vénérable cortège des saints Pères, et que naguère le concile du Vatican approuvait solennellement de son autorité. C'est-à-dire que, puisque le plus grand nombre des vérités de l'ordre surnaturel, objet de notre foi, surpassent de beaucoup les forces de toute intelligence, la raison humaine, connaissant son infirmité, doit se garder de prétendre plus haut qu'elle ne peut, ou de nier ces mêmes vérités, ou de les mesurer à ses propres forces, ou de les interpréter selon son caprice ; elle doit plutôt les recevoir d'une foi humble et entière, et se tenir souverainement honorée d'être admise à remplir auprès des célestes sciences les fonctions de servante, et, par un bienfait de Dieu, de pouvoir les approcher en quelque façon. Au contraire, s'il s'agit de ces points de doctrine que l'intelligence humaine peut saisir par ses forces naturelles, il est juste, sur ces matières, de laisser à la philosophie sa méthode, ses principes et ses arguments, pourvu toutefois, qu'elle n'ait jamais l'audace de se soustraire à l'autorité divine. Bien plus, ce que la révélation nous enseigne étant certainement vrai, et ce qui est contraire à la foi étant également contraire à la raison, le philosophe catholique doit savoir qu'il violerait les droits de la raison, aussi bien que ceux de la foi, s'il admettait une conclusion qu'il sût être contraire à la doctrine révélée.

Il en est, nous le savons, qui, exaltant outre mesure les puissances de la nature humaine, prétendent que, par soumission à la divine autorité, l'intelligence de l'homme déchoit de sa dignité native, et, courbée sous le joug d'une sorte d'esclavage, se trouve notablement retardée et embarrassée dans sa marche vers le faîte de la vérité et de sa propre excellence. Mais ces assertions séduisantes sont pleines d'erreurs ; elles ont pour dernier résultat de porter les hommes au comble de la folie, et de les rendre coupables d'ingratitude, en leur faisant rejeter des vérités plus sublimes, et repousser spontanément le divin bienfait de la foi qui fut la source de tous les biens pour la société civile elle-même. En effet, l'esprit humain, circonscrit dans des limites déterminées et même assez étroites, est exposé à de nombreuses erreurs et à ignorer bien des choses. Au contraire, la foi chrétienne, appuyée qu'elle est sur l'autorité de Dieu, est une maîtresse très sûre de vérité : qui la suit, ne se laisse pas enlacer dans les filets de l'erreur ni ballotter par les flots d'opinions incertaines. Unir donc l'étude de la philosophie avec la soumission à la foi chrétienne, c'est se montrer excellent philosophe ; car la splendeur des vérités divines, en pénétrant l'âme, vient en aide à l'intelligence elle-même, et, loin de lui rien ôter de sa dignité, accroît considérablement sa noblesse, sa pénétration, sa solidité.

En appliquant la sagacité de l'esprit à réfuter les opinions contraires à la foi et à prouver celles qui s'y rattachent, on exerce sa raison avec autant de dignité que de profit ; pour les premières, on découvre les causes de l'erreur, et l'on discerne le défaut des arguments sur lesquels elles s'appuient ; pour les autres, on possède les raisons qui les démontrent solidement et sont, pour tout homme sage, des motifs efficaces de persuasion. Cette application, cet art, cet exercice, augmentent les ressources de l'esprit et en développent les facultés : qui le nierait, prétendrait, ce qui est absurde, que discerner le vrai du faux ne sert de rien pour le progrès de l'intelligence. C'est donc avec raison que le Concile du Vatican célèbre en ces termes les précieux avantages procurés à la raison par la foi : « La foi délivre de l'erreur la raison et la prémunit contre elle et la dote de connaissances variées (25). » Par conséquent, l'homme, s'il est sage, ne doit pas accuser la foi d'être l'ennemie de la raison et des vérités naturelles ; mais il doit plutôt rendre à Dieu de dignes actions de grâces, et se féliciter grandement de ce que, parmi tant de causes d'ignorance et au milieu de cet océan d'erreurs, la très sainte lumière de la foi brille à ses yeux, et, comme un astre bienfaisant, lui montre, à l'abri de tout péril d'erreur, le port de la vérité.

Si maintenant, Vénérables Frères, Vous parcourez l'histoire de la philosophie, Vous y trouverez la démonstration de tout ce que Nous venons de dire. En effet, parmi les philosophes anciens, qui n'eurent pas le bienfait de la foi, ceux mêmes qui passaient pour les plus sages tombèrent, en bien des points, dans de monstrueuses erreurs. Vous n'ignorez pas combien, à travers quelques vérités, ils enseignent de choses fausses et absurdes, combien plus d'incertaines et de douteuses, touchant la nature de la divinité, l'origine première des choses, le gouvernement du monde, la connaissance que Dieu a de l'avenir, la cause et le principe des maux, la fin dernière de l'homme et l'éternelle félicité, les vertus et les vices, et d'autres points de doctrine, dont la connaissance vraie et certaine est d'une nécessité absolue au genre humain.

Au contraire, les premiers Pères et Docteurs de l'Église, comprenant très bien que, dans les desseins de la volonté divine, le Christ est le restaurateur de la science, puisqu'il est la force et la sagesse de Dieu (26) et qu'en lui sont cachés tous les trésors de sagesse et de science (27), entreprirent de fouiller les livres des anciens philosophes, et de comparer leurs sentiments avec les doctrines révélées ; par un choix intelligent, ils adoptèrent ce qui leur parut chez eux conforme à la vérité et à la sagesse, et, quant au reste, ils rejetèrent ce qu'ils ne pouvaient corriger. Car, de même que Dieu, dans son admirable Providence, suscita pour la défense de l'Église, contre la cruauté des tyrans, des martyrs héroïques et noblement prodigues de leur vie, ainsi, aux sophistes et aux hérétiques, il opposa des hommes d'une profonde sagesse qui eussent soin de défendre, même par le secours de la raison humaine, le trésor des vérités révélées. Dès le berceau de l'Église, la doctrine catholique rencontra des adversaires très acharnés, qui, tournant en dérision les dogmes et les principes des chrétiens, affirmaient qu'il y avait plusieurs dieux, que le monde matériel n'a ni commencement ni cause, que le cours des choses n'est pas régi par le conseil de la divine Providence, mais qu'il est mû par on ne sait quelle force aveugle et par une fatale nécessité. Contre ces fauteurs de doctrines insensées s'élevèrent à propos des hommes savants, connus sous le nom d'apologistes, lesquels, guidés par la foi, prouvèrent, au moyen d'arguments empruntés au besoin à la sagesse humaine, qu'on ne doit adorer qu'un Dieu, doué, au plus haut point, de tous les genres de perfection, que toutes choses sont sorties du néant par sa toute-puissance, qu'elles subsistent par sa sagesse et par elle sont mues et dirigées chacune vers sa fin propre.

Au premier rang de ces apologistes, nous rencontrons le martyr Saint Justin. Après avoir parcouru, comme pour les éprouver, les plus célèbres d'entre les écoles grecques, après s'être convaincu qu'on ne pouvait puiser la vérité tout entière que dans les doctrines révélées, Justin s'attacha à ces dernières de toute l'ardeur de son âme, les justifia des calomnies dont on les chargeait, les défendit auprès des empereurs romains avec autant de vigueur que d'abondance, et montra l'accord qui souvent existait entre elles et les idées des philosophes païens.

À la même époque, Quadratus et Aristide, Hermias et Athénagore suivirent avec succès la même voie.- Cette cause suscita un défenseur non moins illustre dans la personne de l'invincible martyr Irénée, pontife de l'Église de Lyon ; en réfutant vaillamment les opinions perverses apportées de l'Orient par les gnostiques et disséminées sur toute l'étendue de l'empire, il expliqua, par la même occasion, comme le dit saint Jérôme, les origines de toutes les hérésies, et découvrit dans les écrits des philosophes les sources d'où elles émanaient.

Tout le monde connaît les controverses soutenues par Clément d'Alexandrie, au sujet desquelles Saint Jérôme s'écrie avec admiration : Que peut-on y trouver de faible ? Qu'y a-t-il qui ne sorte du cœur même de la philosophie ? (28) Clément écrivit sur une incroyable variété de sujets, des choses très utiles, soit pour l'histoire de la philosophie, soit pour l'art et l'exercice de la dialectique, soit pour établir la concorde entre la foi et la raison. Après lui vient Origène. Cet illustre maître de l'École d'Alexandrie, très instruit dans les doctrines des Grecs et des Orientaux, publia des livres, aussi nombreux que savants, d'une merveilleuse utilité pour l'interprétation des divines Écritures et l'explication des dogmes sacrés ; bien que ces ouvrages, tels du moins qu'ils nous sont restés, ne soient point tout à fait exempts d'erreurs, ils renferment néanmoins un grand nombre de pensées qui ajoutent au trésor et augmentent la force des vérités naturelles. Aux hérétiques, Tertullien oppose l'autorité des Saintes Lettres ; avec les philosophes, il change d'armure, et leur oppose la philosophie ; ces derniers, il les réfute avec tant d'habileté et d'érudition, qu'il ne craint point de leur jeter à la face ce défi : En fait de science comme en fait de discipline, quoi que vous en pensiez, vous n'êtes pas mes pairs (29).

Arnobe, dans ses livres contre les Gentils, et Lactance, principalement dans ses Institutions divines, emploient l'un et l'autre au service de leur zèle une égale éloquence et une vigueur égale, pour inculquer aux hommes les dogmes et les préceptes de la sagesse catholique ; toutefois, loin de bouleverser la philosophie, comme le font les académiciens (30), ils se servent pour convaincre, tantôt des armes qui leur sont propres, tantôt de celles que leur livrent les querelles intestines des philosophes (31). Les écrits que le grand Athanase, et Chrysostome, le prince des orateurs, nous ont laissés sur l'âme humaine, les divins attributs et d'autres questions de souveraine importance, sont, au jugement de tous, d'une telle perfection qu'il semble impossible de rien désirer de plus riche et de plus profond. Sans vouloir prolonger outre mesure cette série de noms, nous ajouterons cependant aux grands hommes que nous avons nommés Basile le Grand ainsi que les deux Grégoire. Ils sortaient d'Athènes, ce domicile de tous les arts, où ils s'étaient pourvus abondamment de toutes les ressources de la philosophie ; et ces trésors de science, que chacun d'eux avait conquis avec une ardeur si vive, ils les firent servir à la réfutation des hérétiques et à l'enseignement des chrétiens.

Mais la palme semble appartenir entre tous à saint Augustin, ce puissant génie qui, pénétré à fond de toutes les sciences divines et humaines, armé d'une foi souveraine, d'une doctrine non moins grande, combattit sans défaillance toutes les erreurs de son temps. Quel point de la philosophie n'a-t-il pas touché, n'a-t-il pas approfondi, soit qu'il découvrit aux fidèles les plus hauts mystères de la foi, tout en les défendant contre les assauts furieux de ses adversaires ; soit que, réduisant à néant les fictions des Académiciens et des Manichéens, il assit et assurât les fondements de la science humaine, ou recherchât la raison, l'origine et la cause des maux sous le poids desquels l'humanité gémit ? Avec quelle élévation, quelle profondeur, n'a-t-il pas traité des anges, de l'âme, de l'esprit humain, de la volonté et du libre arbitre, de la religion et de la vie bienheureuse, du temps et de l'éternité, et jusque de la nature des corps, sujets aux changements ! Plus tard, en Orient, Jean Damascène, sur les traces de Grégoire de Nazianze, en Occident, Boëce et Anselme, suivant les doctrines d'Augustin, enrichissent à leur tour le patrimoine de la philosophie.

Ensuite, les Docteurs du moyen âge, connus sous le nom de scolastiques, viennent entreprendre une œuvre colossale : ils recueillent avec soin les riches et abondantes moissons de doctrine, répandues çà et là dans les œuvres innombrables des Pères, et en font comme un seul trésor, pour l'usage et la commodité des générations futures.

Et ici, Vénérables Frères, Nous aimons à emprunter les paroles par lesquelles Sixte V, Notre prédécesseur, homme de profonde sagesse, développe l'origine, le caractère et l'excellence de la doctrine scolastique : « Par la divine magnificence de Celui qui, seul, donne l'esprit de sagesse et qui, dans le cours des âges et selon les besoins, ne cesse d'enrichir son Église de nouveaux bienfaits et de la munir de défenses nouvelles, nos ancêtres, hommes de science profonde, inventèrent la théologie scolastique. Mais ce sont surtout deux glorieux docteurs, l'angélique Saint Thomas et le séraphique Saint Bonaventure, tous deux professeurs illustres en cette faculté... qui, par leur talent incomparable, leur zèle assidu, leurs grands travaux et leurs veilles, cultivèrent cette science, l'enrichirent et la léguèrent à l'avenir, disposée dans un ordre parfait, largement et admirablement développée. Et certes, la connaissance et l'habitude d'une science aussi salutaire, qui découle de la source très féconde des Saintes Écritures, des Souverains Pontifes, des saints Pères et des Conciles, a pu, en tous temps, être d'un très grand secours à l'Église, soit pour la saine intelligence et la véritable interprétation des Écritures, soit pour lire et expliquer les Pères plus sûrement et plus utilement, soit pour démasquer et réfuter les diverses erreurs et les hérésies ; mais, en ces derniers jours, qui nous ont amené ces temps critiques prédits par l'Apôtre et dans lesquels des hommes blasphémateurs, orgueilleux, séducteurs, progressent dans le mal, errant eux-mêmes et induisant en erreur les autres à coup sûr, pour confirmer les dogmes de la foi catholique et réfuter les hérésies, la science dont nous parlons est plus que jamais nécessaire. (32) »

Cet éloge, bien qu'il ne paraisse comprendre que la théologie scolastique, s'applique cependant, comme on le voit, à la philosophie elle-même. En effet, les qualités éminentes qui rendent la théologie scolastique si formidable aux ennemis de la vérité, à savoir, ainsi que l'ajoute le même Pontife, « cette cohésion étroite et parfaite des effets et des causes, cette symétrie et cet ordre semblables à ceux d'une armée en bataille, ces définitions et distinctions lumineuses, cette solidité d'argumentation et cette subtilité de controverse, par lesquelles la lumière est séparée des ténèbres, le vrai distingué du faux, et les mensonges de l'hérésie, dépouillées du prestige et des fictions qui les enveloppent, sont découvertes et mises à nu (33) » ; toutes ces brillantes et admirable qualités, disons-nous, sont dues uniquement au bon usage de la philosophie, que les docteurs scolastiques avaient pris généralement le soin et la sage coutume d'adopter, même dans les controverses théologiques. En outre, comme le caractère propre et distinctif des théologies scolastiques est d'unir entre elles, par le nœud le plus étroit, la science divine et la science humaine, la théologie, dans laquelle ils excellèrent, n'aurait certainement pu acquérir autant d'honneur et d'estime dans l'opinion des hommes, si ses docteurs n'eussent employé qu'une philosophie incomplète, tronquée ou superficielle.

Mais entre tous les docteurs scolastiques, brille, d'un éclat sans pareil leur prince et maître à tous, Thomas d'Aquin, lequel, ainsi que le remarque Cajetan, pour avoir profondément vénéré les Saints Docteurs qui l'ont précédé, a hérité en quelque sorte de l'intelligence de tous (33). Thomas recueillit leurs doctrines, comme les membres dispersés d'un même corps ; il les réunit, les classa dans un ordre admirable, et les enrichit tellement, qu'on le considère lui-même, à juste titre, comme le défenseur spécial et l'honneur de l'Église. D'un esprit ouvert et pénétrant, d'une mémoire facile et sûre, d'une intégrité parfaite de mœurs, n'ayant d'autre amour que celui de la vérité, très riche de science tant divine qu'humaine, justement comparé au soleil, il réchauffa la terre par le rayonnement de ses vertus, et la remplit de la splendeur de sa doctrine. Il n'est aucune partie de la philosophie qu'il n'ait traitée avec autant de pénétration que de solidité : les lois du raisonnement, Dieu et les substances incorporelles, l'homme et les autres créatures sensibles, les actes humains et leurs principes, font tour à tour l'objet des thèses qu'il soutient, dans lesquelles rien ne manque, ni l'abondante moisson des recherches, ni l'harmonieuse ordonnance des parties, ni une excellente manière de procéder, ni la solidité des principes ou la force des arguments, ni la clarté du style ou la propriété de l'expression, ni la profondeur et la souplesse avec lesquelles il résout les points les plus obscurs.

Ajoutons à cela que l'angélique docteur a considéré les conclusions philosophiques dans les raisons et les principes mêmes des choses : or, l'étendue de ces prémisses, et les vérités innombrables qu'elles contiennent en germe, fournissent aux maîtres des âges postérieurs une ample matière à des développements utiles, qui se produiront en temps opportun. En employant, comme il le fait, ce même procédé dans la réfutation des erreurs, le grand docteur est arrivé à ce double résultat, de repousser à lui seul toutes les erreurs des temps antérieurs, et de fournir des armes invincibles pour dissiper celles qui ne manqueront pas de surgir dans l'avenir. De plus, en même temps qu'il distingue parfaitement, ainsi qu'il convient, la raison d'avec la foi, il les unit toutes deux par les liens d'une mutuelle amitié : il conserve ainsi à chacune ses droits, il sauvegarde sa dignité, de telle sorte que la raison, portée sur les ailes de saint Thomas, jusqu'au faîte de l'intelligence humaine, ne peut guère monter plus haut, et que la foi peut à peine espérer de la raison des secours plus nombreux ou plus puissants que ceux que saint Thomas lui a fournis.

C'est pourquoi, surtout dans les siècles précédents, des hommes du plus grand renom en théologie comme en philosophie, après avoir recherché avec une incroyable avidité les œuvres immortelles du grand docteur, se sont livrés tout entier, Nous ne dirons pas à cultiver son angélique sagesse, mais à s'en pénétrer et à s'en nourrir.

On sait que presque tous les fondateurs et législateurs des Ordres religieux ont ordonné à leurs frères d'étudier la doctrine de Saint Thomas et de s'y attacher religieusement, et qu'ils ont pourvu d'avance à ce qu'il ne fût permis à aucun d'eux de s'écarter impunément, pas même sur le moindre point, des vestiges d'un si grand homme : sans parler de la famille dominicaine, qui revendique cet illustre maître comme une gloire lui appartenant, les Bénédictins, les Carmes, les Augustins, la Société de Jésus et plusieurs autres Ordres religieux sont soumis à cette loi, ainsi qu'en témoignent leurs statuts respectifs.

Et, ici, c'est avec un extrême plaisir que l'esprit se reporte à ces écoles et ces académies célèbres et jadis si florissantes de Paris, de Salamanque, d'Alsace, de Douai, de Toulouse, de Louvain, de Padoue, de Bologne, de Naples, de Coïmbre, et d'autres en grand nombre. Personne ne l'ignore : la gloire de ces académies crût, en quelque sorte, avec le temps, et les consultations qu'on leur demandait, dans les affaires les plus importantes, jouirent partout d'une grande autorité. Or, on sait aussi que, dans ces nobles asiles de la sagesse humaine, saint Thomas régnait en prince, comme dans son propre empire, et que tous les esprits, tant des maîtres que des auditeurs, se reposaient uniquement, et dans une admirable concorde, sur l'enseignement et l'autorité du docteur angélique.

Il y a plus encore : les Pontifes romains, nos prédécesseurs, ont honoré la sagesse de Thomas d'Aquin de remarquables éloges et des plus glorieux suffrages.

Clément VI, Nicolas V, Benoît XIII, d'autres encore témoignent de l'éclat que son admirable doctrine donne à l'Église universelle. Saint Pie V reconnaît que cette même doctrine confond, terrasse et dissipe les hérésies, et que chaque jour elle délivre le monde entier de funestes erreurs ; d'autres, avec Clément XII, affirment que des biens abondants ont découlé de ses écrits sur l'Église universelle, et qu'on lui doit à lui-même les honneurs et le culte que l'Église rend à ses plus grands docteurs, Grégoire, Ambroise, Augustin et Jérôme ; d'autres enfin ne crurent pas trop faire en proposant saint Thomas aux académies et aux grandes écoles, comme un modèle et un maître qu'elles pouvaient suivre sans crainte d'erreur. Et, à ce propos, les paroles du bienheureux Urbain V à l'académie de Toulouse méritent d'être rappelées ici : « Nous voulons et, par la teneur des présentes, Nous vous enjoignons de suivre la doctrine du bienheureux Thomas, comme étant véridique et catholique, et de vous appliquer de toutes vos forces à la développer (34). » À l'exemple d'Urbain V, Innocent XII impose les mêmes prescriptions à l'université de Louvain, et Benoît XIV au collège dionysien de Grenade. Pour couronner ces jugements portés par les Pontifes suprêmes sur saint Thomas d'Aquin, Nous ajoutons ce témoignage d'Innocent VI : « La doctrine de Saint Thomas a, plus que toutes les autres, le droit canon excepté, l'avantage de la propriété des termes, de la mesure dans l'expression, de la vérité des propositions, de telle sorte que ceux qui la possèdent ne sont jamais surpris hors du sentier de la vérité, et que quiconque l'a combattue a toujours été suspect d'erreur (35). »

À leur tour, les conciles œcuméniques dans lesquels brille la fleur de la sagesse cueillie de toute la terre, se sont appliqués en tout temps à rendre à Thomas d'Aquin un hommage particulier. Dans les conciles de Lyon, de Vienne, de Florence, du Vatican, on eût cru voir saint Thomas prendre part, présider même, en quelque sorte, aux décrets des Pères, et combattre, avec une vigueur indomptable et avec le plus heureux succès, les erreurs des Grecs, des hérétiques et des rationalistes. Mais le plus grand honneur rendu à saint Thomas, réservé à lui seul, et qu'il ne partagea avec aucun des docteurs catholiques, lui vint des Pères du concile de Trente : ils voulurent qu'au milieu de la sainte assemblée, avec le livre des divines Écritures et des décrets des Pontifes suprêmes, sur l'autel même, la Somme de Thomas d'Aquin fût déposée ouverte, pour qu'on pût y puiser des conseils, des raisons, des oracles.
Enfin, une dernière palme semble avoir été réservée à cet homme incomparable : il a su arracher aux ennemis eux-mêmes du nom catholique le tribut de leurs hommages, de leurs éloges, de leur admiration. On le sait, en effet : par les chefs des partis hérétiques, on en a vu déclarer hautement, qu'une fois la doctrine de saint Thomas d'Aquin supprimée, ils se faisaient forts d'engager une lutte victorieuse avec tous les docteurs catholiques, et d'anéantir l'Église (36). Vaine espérance, sans doute, mais le témoignage n'est point vain.

Pour ces faits et ces motifs, Vénérables Frères, toutes les fois que Nous considérons la bonté, la force et les remarquables avantages de cet enseignement philosophique, tant aimé de Nos Pères, Nous jugeons que ç'a été une témérité de n'avoir continué, ni en tous temps, ni en tous lieux, à lui rendre l'honneur qu'il mérite : d'autant plus que la philosophie scolastique a en sa faveur et un long usage, et l'approbation d'hommes éminents, et, ce qui est capital, le suffrage de l'Église. À la place de la doctrine ancienne, un nouveau genre de la philosophie s'est introduit çà et là, et n'a point porté les fruits désirables et salutaires que l'Église et la société civile elle-même eussent souhaités. Sous l'impulsion des novateurs du XVIe siècle, on se prit à philosopher sans aucun égard pour la foi et l'on s'accorda mutuellement pleine licence de laisser aller sa pensée selon son caprice et son génie. Il en résulta tout naturellement que les systèmes de philosophie se multiplièrent outre mesure, et que des opinions diverses, contradictoires, se firent jour, même sur les objets les plus importants des connaissances humaines. De la multitude des opinions on arriva facilement aux hésitations et au doute : or, du doute à l'erreur, qui ne le voit ? la chute est facile.

Les hommes se laissant volontiers entraîner par l'exemple, cette passion de la nouveauté parut avoir envahi, en certains pays, l'esprit des philosophes. Dédaignant le patrimoine de la sagesse antique, ils aimèrent mieux édifier à neuf qu'accroître et perfectionner le vieil édifice, projet certes peu prudent, et qui ne s'exécuta qu'au grand détriment des sciences. En effet, ces systèmes multiples, appuyés uniquement sur l'autorité et le jugement de chaque maître particulier, n'ont qu'une base mobile, et, par conséquent, au lieu d'une science sûre, stable et robuste, comme était l'ancienne, ne peuvent produire qu'une philosophie branlante et sans consistance. Si donc il arrive parfois à cette philosophie de se trouver à peine en force pour résister aux assauts de l'ennemi, elle ne doit s'imputer qu'à elle-même la cause et la faute de sa faiblesse.

En disant cela, Nous n'entendons certes pas improuver ces savants ingénieux qui emploient à la culture de la philosophie leur talent, leur érudition, ainsi que les richesses des inventions nouvelles. Nous le comprenons parfaitement : tous ces éléments concourent au progrès de la science. Mais il faut se garder, avec le plus grand soin, de faire de ce talent et de cette érudition le seul ou même le principal objet de son application. On doit en juger de même pour la théologie : il est bon de lui apporter le secours et la lumière d'une érudition variée ; mais est-il absolument nécessaire de la traiter à la manière grave des scolastiques, afin que, grâce aux forces réunies de la révélation et de la raison, elle ne cesse d'être le boulevard inexpugnable de la foi (37) ?

C'est donc par une heureuse inspiration que des amis, en certain nombre, des sciences philosophiques, désirant, dans ces dernières années, en entreprendre la restauration d'une manière efficace, se sont appliqués et s'appliquent encore à remettre en vigueur l'admirable doctrine de saint Thomas d'Aquin, et à rendre à cet enseignement son ancien lustre. Animés d'un même esprit, plusieurs membres de Votre Ordre, Vénérables Frères, sont entrés avec ardeur dans la même voie. Cela a causé à Notre âme la plus grande joie. Nous les en louons vivement et Nous les exhortons à persévérer dans cette noble entreprise ; quant aux autres, Nous les avertissons tous que rien ne Nous est plus à cœur, et que Nous ne souhaitons rien tant que les voir fournir largement et copieusement à la jeunesse studieuse les eaux très pures de la sagesse, telles que le docteur angélique les répand en flots pressés et intarissables.

Plusieurs motifs provoquent en Nous cet ardent désir. En premier lieu, comme à notre époque la foi chrétienne est journellement en butte aux manœuvres et aux ruses d'une certaine fausse sagesse, il faut que tous les jeunes gens, ceux particulièrement dont l'éducation est l'espoir de l'Église, soient nourris d'une doctrine substantielle et forte, afin que, pleins de vigueur et revêtus d'une armure complète, ils s'habituent de bonne heure à défendre la religion avec vaillance et sagesse, prêts, selon l'avertissement de l'Apôtre, à rendre raison à quiconque le demande, de l'espérance qui est en nous (38) ; ainsi qu'à exhorter, dans une doctrine saine, et à convaincre ceux qui y contredisent (39). Ensuite, un grand nombre de ceux qui, éloignés de la foi, haïssent les principes catholiques, prétendent ne connaître d'autre maître et d'autre guide que la raison.

Pour les guérir et les ramener à la grâce en même temps qu'à la foi catholique, après le secours surnaturel de Dieu, Nous ne voyons rien de plus opportun que la forte doctrine des Pères et des scolastiques, lesquels, ainsi que Nous l'avons dit, mettent sous les yeux les fondements inébranlables de la foi, sa divine origine, sa vérité certaine, ses motifs de persuasion, les bienfaits qu'elle procure au genre humain, son parfait accord avec la raison, et tout cela, avec plus de force et d'évidence qu'il n'en faut pour fléchir les esprits les plus rebelles et les plus obstinés.

L'immense péril dans lequel la contagion des fausses opinions a jeté la famille et la société civile est pour nous tous évident. Certes, l'une et l'autre jouiraient d'une paix plus parfaite et d'une sécurité plus grande si, dans les académies et les écoles, on donnait une doctrine plus saine et plus conforme à l'enseignement de l'Église, une doctrine telle qu'on la trouve dans les œuvres de Thomas d'Aquin. Ce que Saint Thomas nous enseigne sur la vraie nature de la liberté, qui de nos temps, dégénère en licence, sur la divine origine de toute autorité, sur les lois et leur puissance, sur le gouvernement paternel et juste des souverains, sur l'obéissance due aux puissances plus élevées, sur la charité mutuelle qui doit régner entre tous les hommes ; ce qu'il nous dit sur ces sujets et autres du même genre, a une force immense, invincible, pour renverser tous ces principes du droit nouveau, pleins de dangers, on le sait, pour le bon ordre et le salut public. Enfin, toutes les sciences humaines ont droit à espérer un progrès réel et doivent se promettre un secours efficace de la restauration, que Nous venons de proposer, des sciences philosophiques. En effet, les beaux-arts demandent à la philosophie, comme à la science modératrice, leurs règles et leur méthode, et puisent chez elle, comme à une source commune de vie, l'esprit qui les anime. Les faits et l'expérience constante nous le font voir : les arts libéraux ont été surtout florissants lorsque la philosophie conservait sa gloire et sa sagesse ; au contraire, ils ont langui, négligés et presque oubliés, quand la philosophie a baissé et s'est embarrassée d'erreurs ou d'inepties.

Aussi, les sciences physiques elles-mêmes, si appréciées à cette heure, et qui, illustrées de tant de découvertes, provoquent de toute part une admiration sans bornes, ces sciences, loin d'y perdre, gagneraient singulièrement à une restauration de l'ancienne philosophie. Ce n'est point assez pour féconder leur étude et assurer leur avancement, que de se borner à l'observation des faits et à la contemplation de la nature ; mais les faits constatés, il faut s'élever plus haut, et s'appliquer avec soin à reconnaître la nature des choses corporelles et à rechercher les lois auxquelles elles obéissent, ainsi que les principes d'où elles découlent et l'ordre qu'elles ont entre elles, et l'unité dans leur variété, et leur mutuelle affinité dans la diversité. On ne peut s'imaginer combien la philosophie scolastique, sagement enseignée, apporterait à ces recherches de force, de lumière et de secours.

À ce propos, il importe de prémunir les esprits contre la souveraine injustice que l'on fait à cette philosophie, en l'accusant de mettre obstacle au progrès et au développement des sciences naturelles. Comme les scolastiques, suivant en cela les sentiments des saints Pères, enseignent à chaque pas, dans l'anthropologie, que l'intelligence ne peut s'élever que par les choses sensibles à la connaissance des êtres incorporels et immatériels, ils ont compris d'eux-mêmes l'utilité pour le philosophe de sonder attentivement les secrets de la nature, et d'employer un long temps à l'étude assidue des choses physiques. C'est, en effet, ce qu'ils firent.

Saint Thomas, le bienheureux Albert le Grand, et d'autres princes de la scolastique, ne s'absorbèrent pas tellement dans la contemplation de la philosophie, qu'ils n'aient aussi apporté un grand soin à la connaissance des choses naturelles ; bien plus, dans cet ordre de connaissances, il est plus d'une de leurs affirmations, plus d'un de leurs principes, que les maîtres actuels approuvent, et dont ils reconnaissent la justesse. En outre, à notre époque même, plusieurs illustres maîtres des sciences physiques attestent publiquement et ouvertement que, entre les conclusions admises et certaines de la physique moderne et les principes philosophiques de l'école, il n'existe en réalité aucune contradiction.

Nous donc, tout en proclamant qu'il faut recevoir de bonne grâce et avec reconnaissance toute pensée sage, toute invention heureuse, toute découverte utile, de quelque part qu'elles viennent, Nous Vous exhortons, Vénérables Frères, de la manière la plus pressante, et cela pour la défense et l'honneur de la foi catholique, pour le bien de la société, pour l'avancement de toutes les sciences, à remettre en vigueur et à propager le plus possible la précieuse doctrine de Saint Thomas. Nous disons la doctrine de Saint Thomas, car s'il se rencontre dans les docteurs scolastiques quelque question trop subtile, quelque affirmation inconsidérée, ou quelque chose qui ne s'accorde pas avec les doctrines éprouvées des âges postérieurs, qui soit dénué, en un mot, de toute valeur, Nous n'entendons nullement le proposer à l'imitation de notre siècle. Du reste, que des maîtres, désignés par Votre choix éclairé, s'appliquent à faire pénétrer dans l'esprit de leurs disciples la doctrine de Saint Thomas d'Aquin, et qu'ils aient soin de faire ressortir combien celle-ci l'emporte sur toutes les autres en solidité et en excellence. Que les académies, que Vous avez instituées ou que Vous instituerez par la suite, expliquent cette doctrine, la défendent et l'emploient pour la réfutation des erreurs dominantes. Mais, pour éviter qu'on ne boive une eau supposée pour la véritable, une eau bourbeuse pour celle qui est pure, veillez à ce que la sagesse de Saint Thomas soit puisée à ses propres sources, ou du moins à ces ruisseaux qui, sortis de la source même, coulent encore purs et limpides, au témoignage assuré et unanime des docteurs : de ceux, au contraire, qu'on prétend dérivés de la source, mais qui, en réalité, se sont gonflés d'eaux étrangères et insalubres, écartez-en avec soin l'esprit des adolescents.

Mais, Nous le savons, tous Nos efforts seront vains, si Notre commune entreprise, Vénérables Frères, n'est secondée par Celui qui s'appelle le Dieu des sciences dans les divines Écritures (40), lesquelles Nous avertissent également que « tout bien excellent et tout don parfait vient d'en haut, descendant du Père des lumières (41). » Et encore : « Si quelqu'un a besoin de la sagesse, qu'il la demande à Dieu, lequel donne à tous avec abondance et ne reproche pas ses dons, et elle lui sera donnée (42). » En cela aussi, suivons l'exemple du docteur angélique, qui ne s'adonnait jamais à l'étude ou à la composition avant de s'être, par la prière, rendu Dieu propice, et qui avouait avec candeur que tout ce qu'il savait, il le devait moins à son étude et à son propre travail qu'à l'illumination divine.

Adressons donc au Seigneur d'humbles et unanimes prières, afin qu'il répande sur les fils de son Église l'esprit de science et d'intelligence, et qu'il ouvre leur raison à la lumière de la sagesse. Et, pour obtenir en plus grande abondance les fruits de la divine bonté, faites intervenir auprès de Dieu le très puissant secours de la Bienheureuse Vierge Marie, qui est appelée le Siège de la sagesse ; recourez en même temps à l'intercession de saint Joseph, le très pur époux de la Vierge, ainsi qu'à celle des grands apôtres Pierre et Paul, qui renouvelèrent par la vérité la terre infectée de la contagion de l'erreur, et la remplirent des splendeurs de la céleste sagesse.

Enfin, soutenu par l'espoir du secours divin et confiant en Votre zèle pastoral, Nous Vous donnons à tous, Vénérables Frères, du fond de Notre cœur, ainsi qu'à Votre clergé et au peuple commis à la sollicitude de chacun de Vous, la bénédiction apostolique, comme un gage des dons célestes et en témoignage de Notre particulière bienveillance.

Donné à Rome, près Saint-Pierre, le 4e jour d'août de l'an 1879, de Notre Pontificat l'an II.


LÉON XIII.

 






NOTES


(1) Matth. XXVIII, 19.
(2) Coloss., II, 8.
(3) I Cor. II, 4.
(4) De Trinit. lib. XIV. c. 1.
(5) Clem. Alexandr., Strom. lib. I. c. 16 ; lib. VIII. c. 3.
(6) Orig. ad Gregor. Thaum.
(7) Clem. Alex., Strom. lib. I. c. 5.
(8) Rom. I, 20.
(9) Ibid. II, 14-15.
(10) Orat. Paneg.
(11) Vit. Moys.
(12) Carm. I. lamb. 3.
(13) Epist. ad Magn.
(14) De doctr. Christ. lib. II, c. 40.
(15) Sap. XIII, I.
(16) Ibid. 5.
(17) II. Petr. I, 16.
(18) Const. dogm. de Fide cath., cap. 3.
(19) Constit. cit., cap. 4.
(20) Ibid.
(21) Strom. lib. I, c. 20.
(22) Epist. ad Magn.
(23) Bulla Apostolici regiminis.
(24) Epist. CXLIII al. 7 ad Marcellin, n. 7.
(25) Constit. dogm. de Fide cath. cap. 4.
(26) I. Cor. I, 24.
(27) Coloss. II, 3.
(28) Epist. ad Magn.
(29) Loc. cit.
(30) Apologet. § 46.
(31) De Opif. Dei, cap. 21.
(32) Bulla Triumphantis, an. 1558.
(33) In 2am 2ae q. 148, a, 4, in finem.
(34) Cons. V. ad cancell. Univ. Tolos., 1368.
(35) Sermo de S. Thoma.
(36) Beza-Bucerus.
(37) Sixtus, V, Bulla. cit.
(38) I, Pet. III, 15.
(39) Tit. l, 9.
(40) Reg., 1, n, 3.
(41) Jac., 1, 17.
(42) Ibid., I, 5.









Lire "Lettres apostoliques de S. S. Léon XIII".





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vendredi 8 juillet 2016

Testem benevolentiæ, Lettre apostolique de Sa Sainteté le Pape Léon XIII


Portrait du Pape Léon XIII (Philip Alexius de Laszlo)


Lettre apostolique Testem benevolentiæ de Sa Sainteté le Pape Léon XIII


22 janvier 1899 


Condamnation de l'américanisme




Donné à Rome, près Saint-Pierre, le 22 janvier de l'année 1899, de notre pontificat la vingt-unième.

À notre cher Fils Jacques GIBBONS, Cardinal Prêtre de la Sainte Église Romaine du titre de Sainte-Marie du Transtévère archevêque de Baltimore.


LÉON XIII, PAPE



Cher fils, salut et bénédiction apostolique,

Nous vous adressons cette lettre en témoignage de Notre bienveillance, de cette bienveillance que, durant le cours de Notre long pontificat, Nous n'avons jamais cessé de professer à votre égard, à l'égard des évêques vos collègues et de tout le peuple américain, saisissant, avec joie toutes les occasions que Nous offraient, soit les heureux développements de votre Église, soit vos utiles et sages travaux consacrés à la défense et à l'exaltation du catholicisme. Bien plus, il Nous est arrivé souvent de remarquer et de louer l'heureux caractère de votre nation toujours prête à toutes les nobles entreprises et à la poursuite de ce qui favorise le progrès de la civilisation et la prospérité de l'État.

Le but de cette lettre est non de confirmer ses éloges que Nous vous avons souvent décernés, mais plutôt de vous signaler quelques écueils à éviter et certains points à corriger. Néanmoins, cette lettre Nous étant dictée par la même charité apostolique que Nous avons toujours ressentie pour vous, et que Nous avons souvent exprimée, Nous espérons que vous la considérerez également comme une nouvelle preuve de Notre affection ; Nous avons d'autant plus confiance qu'il en sera ainsi, que cette lettre est spécialement destinée à terminer certaines discussions qui se sont récemment élevées parmi vous et qui, au détriment de la paix, troublent gravement sinon tous les esprits, du moins un très grand nombre.

Vous n'ignorez pas, cher Fils, que l'ouvrage sur la vie d'Isaac-Thomas Hecker, par le fait surtout de ceux qui l'ont traduit ou commenté en langue étrangère, a suscité de graves controverses, en raison des opinions qu'il propageait relativement à la méthode de vie chrétienne. C'est pourquoi, afin de sauvegarder l'intégrité de la foi et de garantir la sécurité des fidèles, Nous voulons vous écrire en détail sur cette question, selon le devoir de Notre apostolat suprême. Nous accordons très affectueusement dans le Seigneur la bénédiction apostolique à vous, à votre clergé et au peuple que vous dirigez.

Le principe des opinions nouvelles dont Nous venons de parler peut se formuler à peu près en ces termes : pour ramener plus facilement les dissidents à la vérité catholique, il faut que l'Église s'adapte davantage à la civilisation d'un monde parvenu à l'âge d'homme et que, se relâchant de son ancienne rigueur, elle se montre favorable aux aspirations et, aux théories des peuples modernes. Or, ce principe, beaucoup l'étendent non seulement, à la discipline, mais encore aux doctrines qui constituent le dépôt de la foi. Ils soutiennent en effet qu'il est opportun, pour gagner les cœurs des égarés, de taire certains points de doctrine comme étant de moindre importance, ou de les atténuer au point de ne plus leur laisser le sens auquel l'Église s'est toujours tenue.

Il n'est pas besoin de longs discours, cher Fils, pour montrer combien est condamnable la tendance de cette conception : il suffit de rappeler le fondement et l'origine de la doctrine qu'enseigne l'Église.

Voici ce que dit à ce sujet le Concile du Vatican :

« La doctrine de la foi révélée par Dieu a été présentée à l'esprit humain non comme un système philosophique à perfectionner, mais comme un dépôt divin confié à l'Épouse du Christ qui doit fidèlement le garder et l'interpréter infailliblement... Le sens que notre Sainte Mère l'Église a une fois déclaré être celui des dogmes saints doit être toujours conservé, et, jamais il ne s'en faut, écarter sous le prétexte ou l'apparence d'en mieux pénétrer la profondeur (1). »

Il ne faut pas croire non plus qu'il n'y ait aucune faute dans le silence dont on veut couvrir certains principes de la doctrine catholique pour les envelopper dans l'obscurité de l'oubli.

Car toutes ces vérités qui forment l'ensemble de la doctrine chrétienne n'ont qu'un seul auteur et docteur : Le Fils unique qui est, dans le sein du Père (2). Elles conviennent à toutes les époques et à toutes les nations ; c'est ce qui résulte manifestement de ces paroles adressées par le Christ lui-même à ses apôtres : Allez, enseignez toutes les nations... leur apprenant à observer tout ce que je vous ai commandé ; et voici que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la consommation des siècles (3).

Aussi le même Concile du Vatican dit-il :

« Il faut croire de foi divine et catholique tout ce qui est contenu dans la parole de Dieu écrite ou enseignée et que l'Église, soit par une définition solennelle, soit par son magistère ordinaire et universel, propose comme devant être cru révélé de Dieu (4). »

Qu'on se garde donc de rien retrancher de la doctrine reçue de Dieu ou d'en rien omettre, pour quelque motif que ce soit : car celui qui le ferait tendrait plutôt à séparer les catholiques de l'Église qu'à ramener à l'Église ceux, qui en sont séparés. Qu'ils reviennent, rien, certes, ne Nous tient plus à cœur ; qu'ils reviennent, tous ceux qui errent loin du bercail du Christ, mais non par une autre voie que celle que le Christ a lui-même montrée.

Quant à la discipline d'après laquelle les catholiques doivent régler leur vie, elle n'est pas de nature à rejeter tout tempérament, suivant la diversité des temps et des lieux.

Il est certain que l'Église a reçu de son Fondateur un caractère de clémence et de miséricorde ; aussi, dès sa naissance, a-t-elle fait volontiers ce que l'apôtre saint Paul disait de lui-même : Je me suis fait tout à tous pour les sauver tous (5).

L'histoire de tous les siècles en est témoin, le Siège Apostolique, qui a reçu non seulement le magistère mais le gouvernement suprême de l'Église, s'est toujours tenu dans le même dogme, au même sens et à la même formule (6) ; en revanche, il a de tout temps réglé la discipline, sans toucher à ce qui est de droit divin, de façon à tenir compte des mœurs et des exigences des nations si diverses que l'Église réunit dans son sein. Et qui peut douter que celle-ci soit prête à agir de même encore aujourd'hui si le salut des âmes le demande ? Toutefois, ce n'est pas au gré des particuliers, facilement trompés par les apparences du bien, que la question se doit résoudre ; mais c'est à l'Église qu'il appartient de porter un jugement, et tous doivent y acquiescer, sous peine d'encourir la censure portée par Notre prédécesseur Pie VI. Celui-ci a déclaré la proposition LVXXVIII du Synode de Pistoie « injurieuse pour l'Église et l'Esprit de Dieu qui la régit, en tant qu'elle soumet à la discussion la discipline établie et approuvée par l'Église, comme si l'Église pouvait établir une discipline inutile et trop lourde pour la liberté chrétienne. »

Et pourtant, dans le sujet dont Nous vous entretenons, cher Fils, le dessein des novateurs est encore plus dangereux et plus opposé à la doctrine et à la discipline catholiques. Ils pensent qu'il faut introduire une certaine liberté dans l'Église, afin que la puissance et la vigilance de l'autorité étant, jusqu'à un certain point, restreintes, il soit permis à chaque fidèle de développer plus librement son initiative et son activité. Ils affirment que c'est là une transformation nécessaire, comme cette liberté moderne qui constitue presque exclusivement à l'heure actuelle le droit et le fondement de la société civile. Nous avons traité longuement de cette liberté dans Notre Lettre sur la constitution des États adressée à tous les évêques. Nous y montrions même quelle différence il y a entre l'Église, qui est le droit divin, et les autres sociétés, qui ne doivent leur existence qu'à la libre volonté des hommes.

Il importe donc davantage de signaler une opinion dont on fait un argument en faveur de cette liberté qu'ils proposent aux catholiques. Ils disent à propos du magistère infaillible du Pontife romain que, après la définition solennelle qui en a été faite au Concile du Vatican, il n'y a plus d'inquiétude à avoir de ce côté, c'est pourquoi, ce magistère sauvegardé, chacun peut maintenant avoir plus libre champ pour penser et agir.

Étrange manière, en vérité, de raisonner ; s'il est, en effet, une conclusion à tirer du magistère de l'Église, c'est, à coup sûr, que nul ne doit chercher à s'en écarter et que, au contraire, tous doivent s'appliquer à s'en inspirer toujours et à s'y soumettre, de manière à se préserver plus facilement de toute erreur de leur sens propre.

Ajoutons que ceux qui raisonnent ainsi s'écartent tout à fait des sages desseins de la Providence divine, qui a voulu que l'autorité du Siège Apostolique et son magistère fussent affirmés par une définition très solennelle, et elle l'a voulu précisément afin de prémunir plus efficacement les intelligences chrétiennes contre les périls du temps présent. La licence confondue un peu partout avec la liberté, la manie de tout dire et de tout contredire, enfin la faculté de tout apprécier et de propager par la presse toutes les opinions, ont plongé, les esprits dans des ténèbres si profondes que l'avantage et l'utilité de ce magistère sont plus grands aujourd'hui qu'autrefois pour prémunir les fidèles contre les défaillances de la conscience et l'oubli de devoir.

Certes, il est loin de Notre pensée de répudier tout ce qu'enfante le génie moderne ; Nous applaudissons, au contraire, à toute recherche de la vérité, à tout effort vers le bien, qui contribue à accroître le patrimoine de la science et à étendre les limites de la félicité publique. Mais, tout cela, sous peine de ne pas être d'une réelle utilité, doit exister et se développer en tenant compte de l'autorité et de la sagesse de l'Église.

Arrivons à ce qu'on peut appeler les corollaires des opinions que Nous avons signalées ; ils ne sont, pas mauvais, croyons-Nous, quant à l'intention, mais on constatera que, pris en eux-mêmes, ils n'échappent en aucune manière au soupçon.

Tout d'abord, on rejette toute direction extérieure comme superflue et moins utile pour ceux qui veulent tendre à la perfection chrétienne ; l'Esprit-Saint, dit-on, répand aujourd'hui dans les âmes fidèles des dons plus étendus et plus abondants qu'autrefois: il les éclaire et les dirige, sans intermédiaire, par une sorte de secret instinct.

Or, ce n'est pas une légère témérité que de vouloir fixer les limites des communications de Dieu avec les hommes ; cela, en effet, dépend uniquement de son bon plaisir, et il est lui-même le dispensateur souverainement libre de ses propres dons. L'esprit souffle où il veut (7) et la grâce a été donner à chacun de nous selon la mesure qu'il a plu au Christ (8).

Et qui donc, — s'il se reporte à l'histoire des apôtres, à la foi de l'Église naissante, aux combats et aux supplices des héroïques martyrs, enfin à ces époques lointaines si fécondes pour la plupart en hommes de la plus haute sainteté, — osera mettre en parallèle les premiers siècles avec notre époque et affirmer que ceux-là furent moins favorisés des effusions de l'Esprit-Saint ?

Mais, ceci mis à part, il n'est personne qui conteste que l'Esprit-Saint opère dans les âmes justes par une action mystérieuse et les stimule de ses inspirations et de ses impulsions ; s'il n'en était pas ainsi, tout secours et tout magistère extérieur serait vain.

« Si quelqu'un prétend qu'il peut correspondre à la prédication du salut, c'est-à-dire à la prédication évangélique, sans l'illumination du Saint-Esprit, qui donne à tous une grâce suave pour les faire adhérer et croire à la vérité, celui-là est séduit par l'esprit d'hérésie (9). »

Mais, l'expérience elle-même nous renseigne, ces avertissements et ces impulsions de l'Esprit-Saint ne sont perçus le plus souvent, que par le secours et comme par la préparation du magistère extérieur.
Saint Augustin dit à ce sujet : « Celui-là coopère à la naissance du fruit qui, en dehors, arrose le bon arbre et le cultive par un intermédiaire quelconque, et qui, au-dedans, lui donne l'accroissement par son action personnelle (10) ».

Cette observation a trait à la loi commune de la Providence qui a établi que les hommes fussent généralement sauvés par d'autres hommes et que de même ceux qu'elle appelle à un plus haut degré de sainteté y fussent conduits par des hommes, « afin que, suivant le mot de Saint Jean Chrysostome, l'enseignement de Dieu nous parvienne par les hommes (11) ».

Nous trouvons aux origines mêmes de l'Église une manifestation célèbre de cette loi : bien que Saul respirant la menace et le carnage (12), eût entendu la voix du Christ lui-même et lui eût demandé : Seigneur, que voulez-vous que. je fasse ? c'est à Damas, vers Ananie, qu'il fut envoyé : Entre dans la ville, et là on te dira ce que tu dois faire.

Il faut remarquer en outre que ceux qui tendent à une plus grande perfection, par le fait même qu'ils entrent dans une voie ignorée du grand nombre, sont plus exposés à s'égarer et ont, en conséquence, besoin plus que les autres d'un maître et d'un guide.

C'est ce que l'on a constamment pratiqué dans l'Église ; c'est la doctrine qu'ont professée unanimement tous ceux qui, dans le cours des siècles, ont brillé par leur science et leur sainteté ; et ceux qui la rejettent ne peuvent assurément le faire sans témérité ni péril.

Si cependant on examine bien attentivement cette question, on ne voit pas clairement à quoi doit aboutir, dans le système des novateurs, la direction extérieure une fois supprimée, cette effusion plus abondante du Saint-Esprit si exaltée par eux.

Sans doute, le secours de l'Esprit-Saint est absolument nécessaire, surtout pour la pratique des vertus ; mais ces amateurs de nouveautés vantent, outre mesure les vertus naturelles comme si elles répondaient davantage aux mœurs et aux besoins de notre temps, et comme s'il était préférable de les posséder, parce qu'elles disposeraient mieux à l'activité et à l'énergie.

On a peine à concevoir comment des hommes pénétrés de la doctrine chrétienne peuvent préférer les vertus naturelles aux vertus surnaturelles et leur attribuer une efficacité et une fécondité supérieures.

Eh quoi ! la nature aidée de la grâce sera-t-elle plus faible que si elle était laissée à ses propres forces ? Est-ce que les grands saints que l'Église vénère et auxquels elle rend un culte public se sont montrés faibles et sots dans les choses de l'ordre naturel parce qu'ils excellaient dans les vertus chrétiennes ?

Or, quoiqu'il nous soit donné parfois d'admirer quelques actions éclatantes de vertus naturelles, combien y a-t-il d'hommes qui possèdent réellement l' « habitude » des vertus naturelles ?

Quel est celui que ne troublent pas les orages violents des passions ? Or, pour les réprimer constamment, comme aussi pour observer tout entière la loi naturelle, il faut absolument que l'homme soit aidé par un secours d'en haut. Quant aux actes particuliers mentionnés plus haut, ils présentent souvent, si on les examine de près, l'apparence plutôt que la réalité de la vertu.

Mais, accordons que ces actes soient vraiment vertueux. Si l'on ne veut pas courir en vain et oublier la béatitude éternelle à laquelle nous destine la bonté de Dieu, à quoi servent les vertus naturelles sans la richesse et la force que leur donne la grâce ? Saint Augustin l'a fort bien dit : « Grands efforts, course rapide, mais hors la voie (13) »

En effet, la nature humaine qui, par suite du péché originel, était tombée dans le vice et la dégradation, se relève, parvient à une nouvelle noblesse et se fortifie par le secours de la grâce ; de même, les vertus pratiquées non par les seules forces de la nature, mais avec ce même secours de la grâce, deviennent, fécondes pour la béatitude éternelle, et en même temps plus fortes et plus constantes.

À cette opinion sur les vertus naturelles se rattache étroitement une autre opinion qui partage comme en deux classes toutes les vertus chrétiennes : les passives et les actives, suivant leur expression. Ils ajoutent que les premières convenaient mieux aux siècles passés, tandis que les secondes sont mieux adaptées au temps présent.

Que faut-il penser de cette division des vertus ? La réponse est évidente, car de vertu vraiment passive, il n'en existe pas et il n'en peut exister. « La vertu, dit saint Thomas, implique une perfection de la puissance ; or, la fin de la puissance est l'acte, et l'acte de vertu n'est autre chose que le bon usage de notre libre arbitre (14), » accompli avec l'appui de la grâce divine s'il s'agit d'un acte de vertu surnaturelle.

Pour prétendre qu'il y a des vertus chrétiennes plus appropriées que d'autres à certaines époques, il faudrait oublier les paroles de l'Apôtre : Ceux qu'il a connus d'avance, il les a aussi prédestinés à devenir conformes à l'image de son Fils (15).

Le maître et le modèle de toute sainteté, c'est le Christ ; c'est sur lui que doivent se régler tous ceux qui désirent trouver place parmi les bienheureux.

Or, le Christ ne change pas avec les siècles, mais il est le même aujourd'hui qu'il était hier et qu'il sera dans tous les siècles (16). C'est donc aux hommes de tous les temps que s'adresse cette parole : Apprenez, de moi que je suis doux et humble de cœur (17) ; il n'est pas d'époque où le Christ ne se montre à nous comme s'étant fait obéissant jusqu'à la mort (18) ; elle vaut aussi pour tous les temps cette parole de l'Apôtre : Ceux qui sont disciples du Christ ont crucifié leur chair avec ses vices et ses concupiscences (19).

Plût à Dieu que ces vertus fussent pratiquées aujourd'hui par un plus grand nombre avec autant de perfection que les saints des siècles passés ! Ceux-ci, par leur humilité, leur obéissance, leur austérité, ont été puissants en œuvre et en parole, pour le plus grand bien non seulement de la religion, mais encore de leurs concitoyens et de leur patrie.

De cette sorte de mépris des vertus évangéliques appelées à tort passives, on devait facilement en arriver à laisser pénétrer peu à peu dans les âmes le mépris de la vie religieuse elle-même.

C'est là une idée commune aux partisans des opinions nouvelles, à en juger d'après certaines appréciations qu'ils ont émises concernant les vœux prononcés dans les Ordres religieux.

Ils affirment, en effet, que ces engagements sont tout à fait contraires au génie de notre époque en tant qu'ils restreignent les limites de la liberté humaine ; qu'ils conviennent aux âmes faibles plutôt qu'aux âmes fortes et que, loin d'être favorables à la perfection chrétienne et au bien de l'humanité, elles sont plutôt un obstacle et une entrave à l'une et à l'autre.

La fausseté de ces assertions ressort avec évidence de la pratique et de la doctrine de l'Église qui a toujours eu la vie religieuse en haute estime. Et certes, ce n'est point à tort ; car, ceux qui, appelés de Dieu, embrassent spontanément ce genre de vie, et qui, non contents des devoirs communs qu'imposent les préceptes, s'engagent à la pratique des conseils évangéliques, ceux-là se montrent les soldats d'élite de l'armée du Christ. Croirons-nous que c'est là le propre d'esprits pusillanimes ? ou encore un moyen inutile ou nuisible à la perfection ? Ceux qui s'engagent ainsi dans les liens des vœux sont si loin de perdre leur liberté, qu'ils jouissent au contraire d'une liberté beaucoup plus entière et plus noble, celle-là même par laquelle le Christ nous a rendus libres (20).

Quant à ce qu'ils ajoutent, à savoir que la vie religieuse n'est que peu ou point utile à l'Église, outre que cette assertion est offensante pour les Ordres religieux, il n'est personne de ceux qui ont lu les annales de l'Église qui puisse être de leur avis.

Vos États-Unis eux-mêmes ne doivent-ils pas à des membres de familles religieuses tout ensemble les germes de la foi et de la civilisation ? Et c'est à l'un d'entre eux, — ce qui est tout à votre éloge, — que vous avez décidé naguère d'ériger une statue.

Et maintenant, à notre époque, même, quels services empressés, quelle abondante moisson les Ordres religieux n'apportent-ils point à la cause catholique partout où ils sont établis ! Combien nombreux sont-ils à faire pénétrer l'Évangile sur de nouveaux rivages et à étendre les frontières de la civilisation, au prix des plus grands efforts et des plus graves périls !

C'est à eux, non moins qu'au clergé séculier, que le peuple doit les hérauts de la parole divine et les directeurs des consciences c'est à eux que la jeunesse doit ses maîtres, l'Église enfin les types de tous les genres de sainteté.

Il faut accorder les mêmes éloges à ceux qui embrassent la vie active et à ceux qui, épris de la solitude, s'adonnent à la prière et à la mortification corporelle. Combien ceux-là ont mérité et méritent encore excellemment de la société, on ne peut l'ignorer si l'on sait la puissance, pour apaiser la colère de Dieu et se concilier ses faveurs, de la prière perpétuelle du juste (21), surtout si elle, est jointe aux macérations de la chair..

S'il en est cependant qui préfèrent se réunir sans se lier par aucun vœu, qu'ils agissent suivant leur inclination ; un institut de ce genre n'est ni nouveau ni désapprouvé dans l'Église. Qu'ils évitent toutefois de le placer au-dessus des Ordres religieux.

Au contraire, puisque, de nos jours, on est plus porté qu'autrefois à rechercher les plaisirs coupables, il faut estimer davantage ceux qui, ayant tout quitté, ont suivi le Christ.

De tout ce que Nous avons dit jusqu'à présent, il ressort, cher Fils, que Nous ne pouvons approuver ces opinions, dont l'ensemble est désigné par plusieurs sous le nom d'américanisme.

Si, par ce mot, on veut entendre certains dons de l'esprit qui honorent les peuples de l'Amérique, comme d'autres honorent d'autres nations, ou bien encore si l'on désigne par là la constitution de vos États, les lois et les mœurs en vigueur parmi vous, il n'y a rien là assurément qui puisse Nous le faire rejeter. Mais si on emploie ce terme, non seulement pour désigner les doctrines ci-dessus mentionnées, mais encore pour les exalter, est-il permis de douter que Nos vénérables frères les évêques d'Amérique seront les premiers, avant tous les autres, à le répudier et à le condamner comme souverainement injurieux pour eux-mêmes et pour toute leur nation ? Il fait supposer, en effet, qu'il en est chez vous qui imaginent et désirent pour l'Amérique une Église autre que celle qui est répandue par toute la terre.

Il n'y a qu'une Église, une par l'unité de la doctrine comme par l'unité du gouvernement, c'est l'Église catholique ; et parce que Dieu a établi son centre et son fondement sur la chaire du bienheureux Pierre, elle est à bon droit, appelée Romaine, car là où est Pierre, là est l'Église (22).

C'est pourquoi quiconque veut être appelé catholique doit sincèrement emprunter les paroles de Jérôme à Damase : « Pour moi, ne suivant d'autre chef que le Christ, je me tiens attaché à la communion de Votre Béatitude, c'est-à-dire à la chaire de Pierre ; je sais que sur cette pierre est bâtie l'Église ; quiconque ne recueille pas avec Vous, dissipe. »

Nous aurons soin, cher Fils, que ces Lettres à vous personnellement adressées en vertu du devoir de Notre charge, soient également communiquées aux autres évêques des États-Unis, vous attestant de nouveau l'amour dont Nous entourons votre nation, qui, si elle a fait beaucoup pour la religion dans le passé, promet davantage encore dans l'avenir, avec la bénédiction de Dieu.

Comme gage des faveurs divines, Nous vous accordons avec amour, à vous et à tous les fidèles d'Amérique, la bénédiction apostolique.

Donné à Rome, près Saint-Pierre, le 22 janvier de l'année 1899, de notre pontificat la vingt-unième.

Léon XIII, Pape.




Notes

(1) — Const. De fide cath., c. IV.
(2) — S. Jean, I, 18.
(3) — S. Matth., XXVIII, 19.
(4) — Const. De Fid cath., c. III.
(5) — I Cor., IX, 22
(6) — Conc. Vat., ibid., c. IV.
(7) — S. Jean, III, 8.
(8) — Eph. IV, 7.
(9) — Conc. d'Orange, II, can. VII.
(10) — De Grat. Christ, c. 19.
(11) — Hom. 1 in Inscr. altar.
(12) — Actes des Ap. c. IX.
(13) — Ps. XXXI, 4.
(14) — I. II. a. 1.
(15) — Rom. VIII, 29.
(16) — Hébr. XIII, 8.
(17) — S. Matth. XI, 29.
(18) — Philipp. II, 8.
(19) — Gal. V, 24.
(20) — Galat. IV, 31.
(21) — S. Jac,. V, 16.
(22) — S. Ambr. in Ps. XI, 57.









Lire "L'Américanisme et la conjuration antichrétienne" de Mgr Delassus et "Lettres apostoliques de S. S. Léon XIII".





Reportez-vous à Le progrès religieux, Aeterni Patris du Pape Léon XIII, Longinqua oceani, du Pape Léon XIII, aux archevêques et évêques des États-Unis de l'Amérique du Nord, Immortale Dei du Pape Léon XIII, L'exorcisme de Léon XIII et l'importance de la prière à Saint Michel, Libertas paestantissimum du Pape Léon XIII, Arcanum divinae du Pape Léon XIII, sur le mariage chrétien, Quod apostolici Muneris du Pape Léon XIII, Praeclara gratulationis du Pape Léon XIII, Vehementer nos du Pape Pie X, Diuturnum Illud du Pape Léon XIII, sur l'origine du pouvoir civil, Rerum novarum du Pape Léon XIII, sur la doctrine sociale de l’Église, Cum ex apostolatus officio du Pape Paul IV, Litanie de Saint Pie X, Saint Pie X, côté mystique d'une élection papale, Médiator Dei du Pape Pie XII, sur la sainte liturgie, Notre charge apostolique du Pape Pie X, Pascendi du Pape Pie X, Décret Lamentabili du Pape Pie X, Lettre encyclique Humani generis du Pape Pie XII, Prière pour la conversion des francs-maçons et Lettre encyclique du Pape Léon XIII, Mortalium animos du Pape Pie XI, Providentissimus Deus du Pape Léon XIII, Quanta cura du Pape Pie IX, Syllabus du Pape Pie IX, Qui pluribus du Pape Pie IX et Inimitiés entre les enfants de Marie et les esclaves du Diable.











mardi 5 juillet 2016

Saint Pie X, côté mystique d'une élection papale


Pie X sur son lit de mort





Un livre publié, à Rome, en 1905, avec les autorisations exigées par les lois de l'Église, sous ce titre : CENNI BIOGRAFICI DELLA SERVA DI DIO PAOLA MANDATORI-SACCHETTI per D. Valeriano Abb. Ferracci parroco in valle corsa donne sur les jours qui ont précédé le conclave qui a élu Pie X, des renseignements qui ne paraîtront point déplacés à la suite de ces Notes et documents.

En 1903, une pieuse fille, PAOLA Mandatori-Sacchetti, née à Rome, le 30 juin 1840, vivait à Rome, dans le couvent de Saint-Joseph de Cluny, habité surtout par des religieuses françaises. Elle y était entrée quelques années auparavant, en offrant sa vie pour l'Église et pour l'élection du futur Pape. Elle mourut la nuit qui suivit l'élection de Pie X. Pendant les dernières années de sa courte existence, elle eut des visions concernant surtout l'Église, la Papauté et la France. Elle en parlait à la Sœur Bertille, laquelle prenait des notes et préparait ainsi, à son insu et à celui de la voyante, le curieux volume que nous venons d'indiquer.

Voici les dernières de ces notes traduites de l'italien.


9 décembre 1899.
— Paola est venue ce matin. Son visage avait une expression vraiment céleste, mais j'étais triste... Elle m'a dit : « Priez beaucoup, beaucoup, et s'il faut souffrir, souffrez. La France doit subir une terrible persécution. Ses gouvernants n'en ont que le nom, mais en réalité ils sont contre elle à cause de leur politique maudite qui détruira tant d'autels, tant d'églises, tant de monastères. Mère, prions Jésus d'assister la France... Le nouveau Pape qui doit venir sera pour l'Église comme un astre lumineux qui resplendit dans le ciel après une terrible tempête. Je l'ai vu.
— Et où l'avez-vous vu ?
— Au pied du trône de la Sainte Trinité. Les trois Personnes Divines ont posé sur sa tête la tiare et lui ont dit : Tu seras Pierre.
— Alors, dans le ciel, le nouveau Pape est déjà fait ?
— Oui, Mère, il est déjà fait ; c'est le Pape selon le cœur de Dieu ; et parce que ce Pape n'est pas comme les autres, la Sainte Trinité l'a déjà consacré. Léon vivra encore quelques années, et ces années sont prises sur la vie d'une victime, afin qu'il ait le temps de pourvoir aux affaires de France.
— Mais le nouvel élu sait-il que la Sainte Trinité lui donne cette charge ?
— Mère, il n'y songe même pas, il est si petit à ses propres yeux, il a si basse opinion de lui au milieu de ses pauvres.
Il mène la vie d'un saint, d'un pauvre et d'un ministre zélé du sanctuaire. Jésus le tient au milieu de son Cœur comme un bouquet de violettes odorantes et dans le ciel il resplendit comme un astre bienfaisant...
— Est-ce que je le connais, ce Pape futur ?
— Non, Mère.
— Est-il à Rome ?
— Non, Mère.
— Est-il vieux ?
— Non, Mère, mais il a passé les soixante ans et, pour un homme, on ne peut pas dire qu'il soit vieux. Et puis, Jésus lui donnera tant de force qu'il redeviendra jeune avec sa belle tête d'argent. Mère, priez ; Mère, souffrez tout pour que Jésus nous l'envoie ; l'Église souffre trop. »

20 décembre 1899. — J'ai voulu interroger Paola sur ce qu'elle m'a dit, à savoir que la Très Sainte Trinité avait déjà consacré le nouveau Pape. Elle m'a répondu que dans les desseins éternels de la Très Sainte Trinité, il y avait trois cardinaux qui pouvaient succéder à Léon XIII ; parmi ces trois, la Très Sainte Trinité a établi sa demeure sur le nouvel élu...
— Pourquoi ?
— Elle m'a répondu : Parce que c'était le plus petit.
— Et comment était-ce le plus petit ?
— En ce sens que c'était le plus humble au fond de son cœur, et c'est pour cela qu'il a été préféré, aux deux autres. Mère, soyons humbles du plus profond de notre néant... Mais soyons humbles à la lettre. J'en prends exemple sur ce que j'ai vu dans le nouveau Pontife. Des trois, deux étaient plus jeunes et avaient préséance sur lui, non devant Dieu, mais devant les hommes, mais lui, parce que vraiment humble, a été préféré et il le sera certainement si nous prions.

Mai 1901. — Maman Paola m'a tant recommandé de prier pour la sainte Église ! Elle s'écriait : Jésus, pitié, pitié pour la France I Ah ! Jésus, que de messes sacrilèges ! que d'impiétés ! — Et ensuite elle disait : « Quand enverrez-vous à votre Église, ô Jésus, celui qui sera selon votre cœur ? »
— Alors je lui demandai : Maman, qui sera-ce ?
— Elle me disait : Le nouveau Pape qui doit venir, oui, ce sera Pie, il sera pieux de nom et de fait ; sa vie est une copie de celle de Jésus : pauvreté et gloire. Jésus, vite ! L'Église souffre trop.
— Ensuite elle me dit de répéter au moins cent fois le jour : « Père Éternel, je vous offre le sang précieux de Jésus... » ; et cent fois « Jésus, pitié de nous tous, envoyez-nous celui dont nous avons besoin pour le bien des âmes. » Et puis elle répétait : « Je souffre tout pour réparer les offenses que Jésus reçoit de ses fils consacrés à son service. Bertilla, ma fille, supportez tout par amour pour Jésus ; mais Jésus nous fera encore attendre ; l'heure n'est pas venue ; souffrons et prions pour le nouveau Pie. »

9 janvier 1902. — Ce matin ma chère Paola est venue. Me voyant dans la peine elle m'a dit : « Courage, ma Mère... encore quelques années et vous serez consolée.
— Et comment ? Le Bon Dieu me fera-t-il gagner à la loterie pour venir en aide âmes pauvrettes ? — Non, Mère, Jésus n'a pas besoin que nous mettions au loto, et même il ne le veut pas. Mais soyez très assurée qu'il vous enverra le Père de notre œuvre et vos pauvrettes seront soulagées quand il nous donnera celui qui est promis.
— Et tu le connais celui qui est promis ?
— Oui, Mère, je le connais en Dieu.
— Alors, pourquoi ne lui adresses-tu pas une supplique pour nos pauvres ?
— Mère, il n'en est pas encore temps.
— Et pourquoi ?
— Par la raison toute simple que Pie ne sait rien encore et n'y songe même pas. Il est tellement humble qu'il aimerait mieux mille morts que d'y penser ; il croirait faire un péché mortel. Qu'il est bon, qu'il est aimable celui que Jésus nous donnera... Jésus est si bon qu'il nous donnera Pie... le père des pauvres ; et quand il sera le Père de tous, les pauvres seront le plus beau joyau de sa tiare. »

29 janvier 1902. — Paola est venue, elle va un peu mieux... elle est si contente. Elle m'a dit que Jésus avait fait une grâce très grande au Promis.
— Quelle grâce ?
— Mère, il est si grand et il s'est fait si petit, il s'est humilié si bas, que Jésus l'élèvera au-dessus de ses soixante-deux égaux.
— Et pourquoi ?
Parce qu'il est le plus humble et s'estime incapable de rien.
— Et pourquoi est-il si humble ? Tu me dis qu'il est pauvre, c'est peut-être à cause de sa pauvreté ?
— Non, Mère, mais c'est parce que son humilité est vraie. Priez, Mère, afin qu'il vienne vite, la sainte Église a un besoin extrême de ce champion (littéralement : échantillon) nous en avons trop de grandeurs...

3 mars 1902. — Paola a beaucoup souffert en ce jour de joie mondiale... (Date du jubilé de Léon XIII).
La pauvre maman était à moitié morte et disait : « Jésus, mon bien, que de peines souffre votre Cœur adorable dans la grande joie de ce jour, ils ne songent pas que la tombe est déjà ouverte. La mort avec sa faux veut couper cette vieille plante, mais Jésus la laissera encore un peu pour voir. » — Et que veut voir Jésus ? Elle me répondit : « La France, les prêtres, les évêques : ô mon Jésus, envoyez vite votre Pie. Mais l'enfer ne le veut pas ; triomphez de Satan, ô Jésus, et envoyez vite vôtre saint Pie !
— Dis, ma Bertilla, cent fois le jour : Jésus, pitié pour nous tous, envoyez votre Pie ! Mon Dieu, est-il possible, dis-je, que tant de joie se change en deuil. 
Elle reprit : Léon XIII n'est pas encore près de mourir, Jésus le laissera encore pour cette année et plus, mais ensuite il s'en ira et Pie doit venir. À peine reste-t-il de l'huile dans la lampe ; la Madone en a remis un peu, prise sur la vie d'une victime. — Léon s'en va en paix ; le miroir s'est retourné et le saint Pie viendra. Toi, ma Bertilla, souffre et prie beaucoup.

Rome, ... mars 1902. — Est-ce possible ? Maman Paola m'a dit que le Saint-Père doit mourir ; mais Jésus le laissera encore un peu parce que de grands malheurs se préparent pour la France, mais pas encore pour Rome. Jésus se plaint seulement que nous, religieuses, nous sommés plus à nous qu'à Lui. — Ma Bertilla, aimez Jésus et souffrez avec Lui et pour Lui.

Rome, 3 mars 1903. — Ce matin, maman Paola m'a beaucoup consolé et m'a dit qu'avec le nouveau Pape qui viendra bientôt, j'aurai la consolation d'avoir ce que je désire pour mes pauvrettes ; parce que l'œuvre est de Jésus qui aime tant les âmes. Elle m'a dit encore que dans quelques semaines, le Saint- Père va mourir parce que son heure est venue ; mais Jésus en enverra un autre qui sera selon son Cœur adorable qui sera un saint ; il donnera à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. Elle m'a dit aussi qu'avant peu Jésus fera de grandes grâces à la sainte Église avec le nouveau Pape pour la pauvre France... Elle m'a dit que tout ce que je ferai et dirai doit être en esprit de pénitence afin que Jésus nous donne ces grandes grâces dont nous avons besoin pour le nouveau et saint Pape qui doit venir. Ma Bertilla, Jésus veut de toi le terre-à-terre, c'est-à-dire l'humilité...

10 mars 1903. — Maman Paola m'a dit que je devais redoubler de prières parce que le nouveau Pape sera Pie de nom et de fait ; il est pour Jésus comme un bouquet de violettes parfumées ; il est un séraphin d'amour pour Jésus et pour le prochain. — Et elle m'a dit qu'il fera pour mes pauvrettes ce que je désire tant. — Mais, ma Bertilla, pour toutes ces grâces, il faut que tu pries et que tu souffres beaucoup. Nous devons aussi, si Jésus le veut, nous faire victimes pour l'Église. Ma Bertilla, quelle belle vie de souffrir pour Jésus !

15 juin 1903. — Ma Bertilla, l'heure approche où Jésus doit nous envoyer son saint Pie. L'enfer est dans toute sa fureur ; il voudrait, si c'était possible, le faire rentrer dans le néant, mais Jésus protège son nouveau représentant. L'enfer hurle fort, mais Jésus triomphe ; son Cœur adorable nous exaucera. Priez nuit et jour pour la sainte Église, que Jésus nous donne celui qu'il nous a promis ; mais souffrons.

À cet endroit, dit l'auteur de la biographie, le journal présente une grande lacune que nous sommes contraint de combler avec d'autres témoignages.

Durant la maladie de Sa Sainteté Léon XIII, Paola répétait continuellement que les prières faites pour sa guérison ne servaient à rien ; que l'amélioration dont on parlait dans son état, n'avait pas d'importance, n'était qu'apparente ; qu'il devait nécessairement mourir de cette maladie. Jésus accueillait toutes ces prières pour l'âme de Léon XIII et la venue de son successeur. Le matin du 18 juillet, Paola se rendit chez Sœur Bertilla et après avoir longuement parlé de Jésus, du Pape, de l'Église, elle dit : Une âme a été transportée en présence de la Madone qui tenait entre ses mains un objet très beau et très précieux qui ne saurait se décrire. La Madone disait qu'il serait donné en présent à qui aurait plus prié et souffert pour l'Église. Elle demandait en outre des victimes.

En entendant cela, sœur Bertilla, pleine d'ardeur, répondit que si Jésus demandait des victimes, elle était prête à se sacrifier. Mais Paola : « Non, non, tu ne peux pas, tu n'es pas libre, tu as trop à faire, tu as des pauvres qui ont besoin de toi. Elle dit ces paroles avec un tel accent que sœur Bertilla devina aussitôt sa pensée, et craignant de la perdre par l'héroïsme d'un sacrifice suprême, elle la conjura de ne pas s'offrir en victime. — Eh ! mon enfant, répondit Paola, il est trop tard, la Madone m'a déjà acceptée. »

Le même jour elle visita les religieuses du Divin Amour et les trouva toutes en prières pour la santé de Léon XIII. — C'est inutile de prier, leur dit-elle, Léon est mort depuis mars. — Et qui sera élu ? lui demanda-t-on, Rampolla, Vanutelli... Aucun de ceux dont on parle, mais un qui est choisi par Jésus et qui sera selon son Cœur.

Le journal de sœur Bertilla reprend ses annotations à partir du 1er août, quand après les funérailles de Léon XIII, les cardinaux se préparaient à entrer en conclave.

1er août 1903. — Je veux noter ce que ma sainte amie m'a dit du conclave : « Mère, priez beaucoup pour la sainte Église, afin que Jésus ait pitié de nous ; j'ai passé une nuit terrible. » Je croyais qu'il s'agissait de ses grandes souffrances physiques, mais Bile n'y songeait même pas parce que Jésus le veut ainsi et que, pour elle, souffrir est une joie. Mais elle m'a dit qu'elle a dû prier beaucoup parce que l'enfer s'est déchaîné ; il veut ôter la vie à celui que Jésus a donné à l'Église. Elle m'a supplié d'oublier tout le reste et de prier seulement pour le saint Pie. Au milieu de ses souffrances elle n'a fait que répéter : « Jésus, Jésus, pitié de nous, protégez-le. »

2 août 1903, entrée au conclave. — Maman m'a dit qu'à la porte du conclave il1 y avait beaucoup d'anges qui accompagnaient les cardinaux chacun à leur place. Mais dans la cellule où habite celui que Jésus aime, c'est un enfer ; les démons comme des bêtes féroces, veulent l'étrangler.
Elle souffre à attendrir les pierres, elle ne se plaint pas, elle est tout occupée à prier pour l'Église, elle ne dit que ceci : Jésus, me voici, prête à faire votre sainte volonté. Et elle m'a dit que la Madone est venue à elle pour lui demander une nouvelle immolation. Elle a répondu : Je n'en puis vraiment plus ; je suis toute à votre disposition. — Maman, lui dis-je, ne mourez pas, comment feront nos pauvres orphelines en péril ? — Jésus pensera à nous, Jésus te donnera de quoi les secourir. Le nouveau Pape fera beaucoup pour toi et pour elles.

3 août 1903 (écrit en rentrant au monastère pour le dîner). — Maman a reçu Jésus des mains de Saint Paul et de saint François... Elle souffre immensément et prie pour l'Église. Elle dit toujours : « Jésus, envoyez celui que vous avez promis. Bertilla, le Pape est-il fait ? À ma réponse négative elle a dit : « Vite, Jésus, tenez votre promesse ! »

3 août, le soir. — Elle m'a dit de prier beaucoup pour le nouvel élu qui vient d'avoir la majorité des votes. Son humilité profonde lui fait suer comme une sueur de sang ; il se sent mourir ; il gémit comme Jésus au Jardin des Oliviers ; il est prosterné dans sa cellule et ne prend pas de repos ; à peine s'il mange ; il prie, il gémit, il pleure ; et comme Jésus, il se résigne à la divine volonté. — Quelles nuits terribles ! L'enfer est en furie ; surtout les démons qui s'attaquent à l'Église de France... — Ensuite elle m'a dit : « Le Pape n'est pas encore fait, vite, Jésus, car je n'en puis plus ! »

4 août 1903. — Douleurs atroces ! Maman sourit vraiment outre mesure et sans se plaindre. Avec le sourire aux lèvres elle m'annonce, à sept heures du matin, que le nouveau Pape est fait ; c'est celui de Venise, c'est le cardinal Joseph, celui qu'elle attendait tant, mais auquel le monde ne pensait pas ; c'est le saint annoncé, promis par Jésus ; c'est vraiment ce Pie que Paola appelait si ardemment. Mais je vais perdre ma mère, j'en suis sûre.

Le journal s'arrête là parce que Paola mourut pendant que Pie montait sur la chaire de Pierre.



Extrait de "La conjuration antichrétienne" de Mgr Delassus.










Lire "Pie X" du R.P. Jérôme DAL GAL.




Reportez-vous à Fermeté invincible de Saint Pie XLes Catholiques et le vote : L'exemple édifiant du Cardinal Sarto, futur Pape Pie X, Litanie de Saint Pie X, Vi ringrazio du Pape Pie X, E supremi du Pape Pie X, Acerbo nimis du Pape Pie X, Editae saepe Dei du Pape Pie X, Vehementer nos du Pape Pie X, Notre charge apostolique du Pape Pie X, Pascendi du Pape Pie X, Décret Lamentabili du Pape Pie X, Le Vœu de Louis XIII et la consécration de la France à la Sainte Vierge Marie, De l'humilité de Marie, Lettre encyclique Humani generis du Pape Pie XII, Testem benevolentiae du Pape Léon XIII, Aeterni Patris du Pape Léon XIII, Rerum novarum du Pape Léon XIII, sur la doctrine sociale de l’Église, Prière pour la conversion des francs-maçons et Lettre encyclique du Pape Léon XIII, Mortalium animos du Pape Pie XI, Quanta cura du Pape Pie IX, Syllabus du Pape Pie IX, Il fermo proposito, du Pape Pie X, sur l'Action catholique ou Action des catholiques, Qui pluribus du Pape Pie IX et Inimitiés entre les enfants de Marie et les esclaves du Diable.











lundi 4 juillet 2016

Litanies de Saint Pierre, Apôtre





Seigneur, ayez pitié de nous.
Jésus-Christ, ayez pitié de nous.
Seigneur, ayez pitié de nous.

Jésus-Christ, écoutez-nous.
Jésus-Christ, exaucez-nous.

Père céleste qui êtes Dieu, ayez pitié de nous.
Fils, Rédempteur du monde, qui êtes Dieu, ayez pitié de nous.
Esprit-Saint qui êtes Dieu, ayez pitié de nous.
Sainte Trinité qui êtes un seul Dieu, ayez pitié de nous.

Sainte Marie, Reine des apôtres, priez pour nous.
Saint Jean Baptiste, précurseur du Seigneur, priez pour nous.
Saint Joseph, patron de la Sainte Église, priez pour nous.

Saint Pierre, prince des apôtres, priez pour nous.
Saint Pierre, qui, le premier, à la voix de Jésus, avez tout quitté pour le suivre, priez pour nous.
Saint Pierre, qui avez reçu votre nom du Seigneur Jésus, priez pour nous.
Saint Pierre, de qui seul la barque a servi de chaire à Jésus, priez pour nous.
Saint Pierre, qui êtes toujours nommé le premier entre les apôtres, priez pour nous.
Saint Pierre, qui avez marché sur les eaux avec Jésus, priez pour nous.
Saint Pierre, qui avez connu et confessé la divinité de Jésus, par révélation du Père céleste, priez pour nous.
Saint Pierre, qui avez accompagné Jésus au Mont Thabor, priez pour nous.
Saint Pierre, que Jésus prit avec lui au jardin des Oliviers, priez pour nous.
Saint Pierre, qui, touché d'un regard de Jésus, avez pleuré amèrement votre péché, priez pour nous.
Saint Pierre, qui êtes entré le premier dans le tombeau de Jésus, priez pour nous.
Saint Pierre, qui, le premier entre les apôtres, avez vu Jésus ressuscité, priez pour nous.
Saint Pierre, qui avez eu pour Jésus plus d'amour que les autres apôtres, priez pour nous.
Saint Pierre, qui avez reçu le souverain pouvoir de paître et de gouverner le bercail de Jésus, priez pour nous.
Saint Pierre, pour qui Jésus a prié, afin que votre foi ne défaille point, priez pour nous.
Saint Pierre, qui avez reçu de Jésus la charge de confirmer vos frères, priez pour nous.
Saint Pierre, qui seul avez été établi par Jésus le fondement de son Église, priez pour nous.
Saint Pierre, à qui seul ont été données les clefs du royaume des cieux, priez pour nous.
Saint Pierre, qui, le premier, après la descente du Saint-Esprit, avez annoncé l'Évangile, priez pour nous.
Saint Pierre, qui avez consacré au Seigneur les prémices des nations, priez pour nous.
Saint Pierre, pour qui l'Église priait avec sollicitude quand vous étiez en prison, et qui avez été délivré par un ange, priez pour nous.
Saint Pierre, qui, par une disposition de la sagesse divine, avez établi votre siège à Rome, priez pour nous.
Saint Pierre, à qui il a été donné, selon la promesse de Jésus, de mourir comme lui sur la croix, priez pour nous.
Saint Pierre, qui vivez et présidez encore en votre siège et qui intercédez sans cesse pour la sainte Église, priez pour nous.

Agneau de Dieu qui effacez les péchés du monde,
(se frapper la poitrine) pardonnez-nous, Seigneur.
Agneau de Dieu qui effacez les péchés du monde,
(se frapper la poitrine) exaucez-nous, Seigneur.
Agneau de Dieu qui effacez les péchés du monde,
(se frapper la poitrine) ayez pitié de nous.


V/ Tu es Pierre,
R/ Et sur cette pierre je bâtirai mon Église.


PRIONS

Ô Dieu, qui dans Votre providence ineffable avez donné à Pierre de diriger sur terre Votre troupeau, faites que, par son intercession et sa protection, Votre Sainte volonté soit faite dans le choix de Votre Vicaire. Envoyez votre Esprit Seigneur, sur votre Église, pour que les hommes y trouvent toujours leur salut.






Reportez-vous à Saint Pierre, Chef et Pasteur de l'Église de Jésus-Christ, Prière à Saint Pierre, Prière à Saint Pierre, pour obtenir de vivre et de mourir dans l'unité de la Sainte Église Romaine, ou pour demander une grâce quelconque, Le renoncement à soi-même : Le double exemple de l’apôtre Judas et de l’apôtre Simon-PierreMéditation sur la constance des Martyrs, Litanie de Saint Paul Apôtre, Litanie de Saint André et E supremi du Pape Pie X,






Lire "Grande Christologie, Histoire complète de Saint Pierre, Prince des Apôtres" de l'Abbé Maistre (Lire), Saint Pierre et Simon Pierre et Simon le magicien.












samedi 2 juillet 2016

Des actes de la volonté dans l'exercice de la présence de Dieu


Le Cantique des Cantiques (Gustave Moreau)



Abrégé de la pratique de la perfection chrétienne du R.P. Alphonse Rodriguez, Extrait :




Des actes de la volonté, dans lesquels consiste principalement cet exercice, et de quelle manière on les doit produire.




Saint Bonaventure, dans sa théologie mystique, dit que les actes de volonté par lesquels nous devons élever notre cœur à Dieu, dans l'exercice dont il est ici question, consistent en des désirs ardents de l'âme de s'unir à Dieu par les liens d'une parfaite charité ; en des soupirs enflammés que l'amour lui fait pousser pour appeler le Seigneur à elle ; et en des mouvements tendres et affectueux qui lui servent, pour ainsi dire, d'ailes pour voler vers lui, et pour s'en approcher de plus en plus. Ces sortes de désirs et de mouvements sont appelés par les saints, Aspirations, parce qu'ils font que l'âme vient à s'élever à Dieu, ce qui est la même chose que d'aspirer à Dieu : et comme nous renvoyons sans cesse l'air qui est entré dans nos poumons, sans faire la moindre réflexion sur ce mouvement ; aussi ces sortes de désirs embrasés partent si soudainement du fond du cœur, qu'on les produit souvent, sans avoir eu même le temps d'en former auparavant le dessein. Ces aspirations s'expriment par des oraisons courtes et fréquentes, qu'on appelle jaculatoires, c'est-à-dire, comme parle saint Augustin, lancées subitement, parce qu'elles sont comme des dards enflammés, que le cœur lance coup sur coup vers Dieu. Cassien dit qu'elles étaient fort en recommandation et en usage parmi les anciens solitaires d'Égypte, tant parce qu'étant courtes, elles ne fatiguent pas l'esprit, que parce qu'étant pleines de ferveur et de force, elles arrivent en la présence de Dieu, avant que le démon ait trouvé le temps de troubler celui qui les fait, et d'y mettre aucun obstacle. Saint Augustin dit à ce sujet une chose qui mérite d'être remarquée par tous ceux qui s'adonnent à l'oraison ; « Il faut prendre garde, dit-il, que cette application vive et ardente, qui est si nécessaire à celui qui prie, ne vienne à s'affaiblir par la longueur de la prière. » Or, cela n'est point tant à craindre dans les oraisons jaculatoires ; et c'est pour cela que les saints Pères du désert s'en servaient si ordinairement, tâchant ainsi par les continuelles élévations de leur cœur à Dieu de s'entretenir toujours en sa présence. Rien n'y est en effet plus propre et plus utile : mais il en faut expliquer un peu plus la pratique. Cassien l'établit dans ce verset, que l'Église répète au commencement de toutes les heures canoniales : Mon Dieu (Ps. 69. 1), venez à mon aide ; Seigneur, hâtez-vous de me secourir. Commençons-nous quelqu'affaire difficile ? demandons à Dieu par ces paroles la grâce de la terminer heureusement ; et comme en toutes choses nous avons besoin de son assistance, ayons aussi continuellement recours à lui. Ce verset, dit le même Cassien, est admirable, pour bien exprimer tous nos sentiments, en quelque état et en quelque occasion que nous nous trouvions. Par là nous invoquons l'aide de Dieu ; par là nous nous humilions, nous reconnaissons nos besoins et notre misère ; par là nous nous élevons vers le Seigneur, et nous mettons toute notre confiance dans ses bontés et dans son secours ; par là nous nous remplissons de son amour, en considérant qu'il est notre protecteur et notre refuge. Quelques combats enfin et quelques assauts que l'on ait à soutenir contre le démon, on a dans ces paroles un bouclier impénétrable à tous les traits de sa malice, et un rempart assuré contre toutes ses attaques. Il faut donc avoir sans cesse dans le cœur et dans la bouche, ces paroles puissantes du Psalmiste, et s'en servir continuellement pour s'établir en la présence de Dieu. Saint Basile (Bas. hom. in Martyr. Julitiam) fait consister la pratique de cet exercice dans l'usage de se faire de toutes choses une occasion de se souvenir de Dieu. Mangeons-nous ? rendons en grâces à Dieu. Nous habillons-nous ? rendons- lui pareillement grâces. Allons-nous à la campagne ? bénissons le Dieu qui la rend fertile. Regardons-nous le Ciel, le soleil ou les étoiles ? louons le Dieu qui a tout créé. Enfin toutes les fois que nous nous éveillons pendant la nuit, ne manquons jamais d'élever notre cœur à Dieu.
Toutes ces sortes d'aspirations et d'oraisons jaculatoires sont très-propres pour se conserver en la présence de Dieu ; mais les meilleures et les plus efficaces, quoique peut-être elles ne soient pas conçues dans des termes si convenables et si expressifs que ceux dont nous venons de parler, sont celles que le cœur produit de lui-même, quand il est touché de Dieu. Il n'est pas besoin au reste qu'on les varie de plusieurs manières : une seule formule répétée souvent et avec ferveur peut suffire pour nous entretenir plusieurs jours en la présence de Dieu, et même pour nous y entretenir pendant toute notre vie. Si vous vous trouvez donc bien de répéter ces mots de l'Apôtre (Act. 9. 6) : Seigneur, que voulez-vous que je fasse ? ou ces paroles de l'Épouse (Cant. 2. 16) : Mon bien-aimé est tout à moi, et moi toute à lui ; ou ce verset du Psalmiste (Ps. 72. 25) : Qu'est-ce que je prétends dans le Ciel, si ce n'est vous, Seigneur ? Et si ce n'est vous, qu'est-ce que je désire sur la terre ? Il ne vous en faut pas davantage : tenez-vous-en là ; que ce soit votre continuel exercice, et le moyen journalier dont vous vous serviez, pour vous maintenir en la présence de Dieu.







Reportez-vous à Instruction pour les personnes qui entrent dans la voie d'Oraison, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Simple et courte méthode d'oraison mentale, De l'Oraison et de la contemplation, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Méditation sur la présence de Dieu, Avis pour la lecture spirituelle, En quoi consiste l'exercice de la présence de Dieu, Trois temps pour l'examen particulier et Degrés des vertus qu'on se propose d'acquérir.










vendredi 1 juillet 2016

Litanies du Précieux Sang de Jésus


Christ crucifié (Diego Velazquez)



Seigneur, ayez pitié de nous.
Jésus-Christ, ayez pitié de nous.
Seigneur, ayez pitié de nous.

Jésus-Christ, écoutez-nous.
Jésus-Christ, exaucez-nous.

Père Céleste qui êtes Dieu, ayez pitié de nous.
Fils Rédempteur du monde qui êtes Dieu, ayez pitié de nous.
Esprit-Saint qui êtes Dieu, ayez pitié de nous.
Trinité Sainte qui êtes un Seul Dieu, ayez pitié de nous.

Sang du Christ, fils unique du Père éternel, sauvez-nous.
Sang du Christ, Verbe incarné, sauvez-nous.
Sang du Christ, Nouveau et Éternel Testament, sauvez-nous.
Sang du Christ, répandu sur la terre pendant son agonie, sauvez-nous.
Sang du Christ, versé dans la flagellation, sauvez-nous.
Sang du Christ, émanant de la couronne d'épines, sauvez-nous.
Sang du Christ, répandu sur la Croix, sauvez-nous.
Sang du Christ, prix de notre Salut, sauvez-nous.
Sang du Christ, sans lequel il ne peut y avoir de rémission, sauvez-nous.
Sang du Christ, nourriture eucharistique et purification des âmes, sauvez-nous.
Sang du Christ, fleuve de miséricorde, sauvez-nous.
Sang du Christ, victoire sur les démons, sauvez-nous.
Sang du Christ, force des martyrs, sauvez-nous.
Sang du Christ, vertu des confesseurs, sauvez-nous.
Sang du Christ, source de virginité, sauvez-nous.
Sang du Christ, soutien de ceux qui sont dans le danger, sauvez-nous.
Sang du Christ, soulagement de ceux qui peinent, sauvez-nous.
Sang du Christ, consolation dans les larmes, sauvez-nous.
Sang du Christ, espoir des pénitents, sauvez-nous.
Sang du Christ, secours des mourants, sauvez-nous.
Sang du Christ, paix et douceur des cœurs, sauvez-nous.
Sang du Christ, gage de vie éternelle, sauvez-nous.
Sang du Christ, qui délivre les âmes du Purgatoire, sauvez-nous.
Sang du Christ, digne de tout honneur et de toute gloire, sauvez-nous.

Agneau de Dieu qui effacez les péchés du monde,
(se frapper la poitrine) pardonnez-nous, Seigneur.
Agneau de Dieu qui effacez les péchés du monde,
(se frapper la poitrine) exaucez-nous, Seigneur.
Agneau de Dieu qui effacez les péchés du monde,
(se frapper la poitrine) ayez pitié de nous.


V/ Vous nous avez rachetés, Seigneur, par votre Sang,
R/ Et vous avez fait de nous le royaume de Dieu.



PRIONS

Dieu éternel et tout-puissant qui avez constitué votre fils unique Rédempteur du monde, et avez voulu être apaisé par son sang, faites, nous vous en prions, que, vénérant le prix de notre salut et étant par lui protégés sur la terre contre les maux de cette vie, nous recueillions la récompense éternelle dans le Ciel. Par le même Jésus-Christ, Notre Seigneur. Ainsi soit-il.







Reportez-vous à Invocation du Précieux Sang de Jésus contre les blocages dus à des maléfices, Litanie du Saint Nom de Jésus, Litanie du Sacré-cœur et Litanies de la Passion.