mardi 18 décembre 2018

Confiance en la divine Providence, Secret de paix et de bonheur, par le Père Jean-Baptiste Saint-Jure



La libération de Saint Pierre


CONFIANCE


EN LA DIVINE PROVIDENCE



Secret de paix et de bonheur




Les yeux du Seigneur sont ouverts sur toute la terre, et inspirent de la force à ceux qui se confient en Lui d’un cœur parfait.

Ce petit livre qui a rendu de si grands services au saint curé d’Ars, donnera le secret de la paix et du bonheur à ceux qui voudront le lire et le méditer.

† GEORGES CABANA, Archevêque de Sherbrooke
Nihil Obstat : G. Courtade, S.J. Vanveis, die 7a Maii 1940.
Imprimi Potest : A. Larouche, Ch. Sherbrookii, die 9a Januarii 1954
Imprimatur : Georgius Cabana, Arch. Sherbrookii, die 9a Januarii 1954.



INTRODUCTION


    L’auteur de ce petit livre est un écrivain religieux bien connu et très autorisé, le Père Jean-Baptiste Saint-Jure, de la Compagnie de Jésus. Les pages qu’on va lire ont été, en effet, extraites à peu près textuellement du livre IIIe, chapitre VIIIe de son grand ouvrage intitulé : de la connaissance et de l’amour de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui faisait les délices du saint curé d’Ars et était comme son manuel ascétique. Voilà, sans doute, un titre de recommandation plus que suffisant aux yeux des âmes pieuses, auxquelles cet opuscule est principalement destiné. Qu’elles nous permettent, néanmoins, d’y ajouter quelque chose de plus direct et de plus pressant. Le 1er février 1851 mourait saintement, à Lyon, le neveu de l’illustre général Marceau et l’unique héritier de son nom. D’abord incrédule, pour ne pas dire impie fieffé, « apôtre exalté du saint-simonisme, tout à fait homme du monde et même passablement libertin », Auguste Marceau fut l’une des plus belles conquêtes de l’Archiconfrérie de Notre-Dame-des-Victoires. Or, un jour qu’il avait à parler devant une réunion d’ouvriers, il leur dit avec une touchante candeur : « Mes amis, il y a sans doute parmi vous des hommes qui ne sont pas chrétiens et n’aiment pas la religion. Eh bien ! sachez-le, j’ai été impie comme vous ; nul plus que moi n’a détesté le christianisme ; mais je dois lui rendre cette justice que, tant que je n’ai pas été chrétien, j’ai été malheureux… » Voyons-le maintenant, une fois devenu fervent chrétien. Dans une visite qu’il fit au Supérieur des Maristes, à Lyon, en octobre 1849, celui-ci fut frappé de la violence d’une toux qui l’épuisait, en même temps que d’un mal de jambe qui ne pouvait guérir. Il enjoignit à Marceau de garder la chambre ; et, docile comme un enfant, l’intrépide navigateur obéit sans réplique. « Je suis aussi content — dit-il alors — de glorifier Dieu en buvant de la tisane dans ma chambre qu’en éprouvant des coups de vent sur la mer ». Il passa la dernière année de sa vie dans une solitude absolue, d’où il écrivait à un ami : « Je puis vous assurer que j’ai rencontré le bonheur qu’on peut espérer sur la terre, dans le petit coin ignoré où ma vie s’écoule, loin de ma famille, de mes amis et de mes connaissances ». Il disait encore ailleurs : « Là est tout le secret du bonheur sur cette terre : correspondre à la volonté de Dieu !… » Mais où donc Marceau avait-il puisé des sentiments si élevés, et si pleins d’encouragement pour nous ?
Écoutons l’historien de sa vie : « C’est lui qui a fait réimprimer à Lyon le livre de la divine providence, si petit de format, si grand de choses. Déjà, en 1842, Marceau avait rencontré cet opuscule à Nantes. Je puis vous assurer, dans toute la sincérité de mon cœur, disait-il au commandant Le Bobinnec, que Dieu ne m’eût-il accordé que la faveur d’avoir connu ces quelques pages, en échange des ennuis de toutes sortes qui m’ont accablé dans le commandement du yacht (l’Arche d’alliance), je trouverais cette grâce à bon marché. C’est un livre d’un prix inestimable. « On ne s’étonnera pas de ces éloges, quand on saura que deux mots résument toute la doctrine de ce livre : Voir Dieu en toutes choses. En toutes choses se soumettre à la volonté de Dieu ». On n’a point cru nuire à la valeur de cet opuscule, en y introduisant quelques légères modifications plutôt matérielles et en marquant les divisions moins faciles à saisir dans les éditions précédentes.


LA DIVINE PROVIDENCE


I


La Volonté de Dieu a fait et gouverne toutes choses

   

    Traitant de la Volonté de Dieu, saint Thomas enseigne, après saint Augustin, qu’Elle est la raison, la cause de tout ce qui existe. En effet : « Le Seigneur — dit le Psalmiste — a fait tout ce qu’il a voulu, au ciel, sur la terre, dans la mer et dans tous les abîmes ». Il est écrit encore, au livre de l’Apocalypse : « Vous êtes digne, Seigneur notre Dieu, de recevoir gloire, honneur et puissance, parce que c’est vous qui avez créé toutes choses, et que par votre volonté elles étaient et ont été créées ».
C’est donc la Volonté divine qui a tiré du néant les cieux, avec leurs habitants et leurs magnificences, la terre avec tout ce qu’elle porte à sa surface et renferme dans son sein ; en un mot, toutes les créatures visibles et invisibles, vivantes et inanimées, raisonnables et privées de raison, depuis la plus élevée jusqu’à la plus infime. Or, si le Seigneur a produit toutes ces choses comme dit l’apôtre saint Paul, suivant le conseil de sa volonté, n’est-il pas souverainement juste et raisonnable, et même absolument nécessaire, qu’elles soient conservées et gouvernées par Lui, suivant le conseil de cette même volonté ? Et de fait : Qu’est-ce qui pourrait subsister, dit le Sage, si vous ne le vouliez pas ? ou se conserver sans vos ordres ? Cependant, les œuvres de Dieu sont parfaites, est-il écrit au Cantique de Moïse. Elles sont si accomplies que le Seigneur lui-même, dont la censure est rigoureuse et le jugement formé de droiture, a constaté, la création achevée, qu’elles étaient bonnes et très bonnes. Mais il est bien évident que celui qui a fondé la terre par la sagesse, et affermi les cieux par la prudence, ne saurait apporter moins de perfection dans le gouvernement que dans la formation de ses ouvrages. Aussi, comme il ne dédaigne pas de nous le rappeler, si sa Providence continue à disposer toutes choses c’est avec mesure, nombre et poids, c’est avec justice et miséricorde. Et personne ne peut lui dire : Pourquoi faites-vous ainsi? Car, s’il assigne à ses créatures la fin qu’il veut, et choisit pour les y conduire les moyens qui lui plaisent, il ne peut leur assigner qu’une fin sage et bonne, ni les diriger vers cette fin que par des moyens également sages et bons. Ne soyez donc pas imprudents, nous dit l’Apôtre ; mais efforcez-vous de connaître quelle est la volonté de Dieu ; afin que, l’accomplissant, vous obteniez l’effet de ses promesses ; c’est-à-dire le bonheur éternel, puisqu’il est écrit : Le monde passe, avec sa concupiscence ; mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure éternellement.


1) Dieu règle tous les événements, bons ou mauvais.


    Non, rien ne se passe dans l’univers que Dieu ne le veuille, qu’il ne le permette. Et cela doit s’entendre absolument de toutes choses, le péché excepté.
« Rien, — enseignent unanimement les saints Pères et les Docteurs de l’Église, avec saint Augustin, —rien n’arrive par hasard dans tout le cours de notre vie ; Dieu intervient partout ». Je suis le Seigneur, dit-il lui-même par la bouche du prophète Isaïe ; je suis le Seigneur et il n’en est point d’autre ; c’est moi qui forme la lumière et qui crée les ténèbres, qui fais la paix et qui crée les maux ; c’est moi, le Seigneur, qui fais toutes ces choses. — C’est moi, avait-il dit auparavant par Moïse, c’est moi qui fais mourir et c’est moi qui fais vivre ; c’est moi qui blesse et c’est moi qui guéris. — Le Seigneur ôte et donne la vie, est-il dit encore dans le cantique d’Anne, mère de Samuel, il conduit au tombeau et il en retire ; le Seigneur fait le pauvre et le riche : il abaisse et il élève. — Arrivera-t-il dans la cité, dit le Prophète Amos, quelque mal (affliction, désastre) qui ne vienne du Seigneur ? — Oui, proclame le Sage, les biens et les maux, la vie et la mort, la pauvreté et les richesses viennent de Dieu. Ainsi dans cent autres endroits. Vous allez dire peut-être que, si cela est vrai de certains effets nécessaires, comme la maladie, la mort, le froid, le chaud et autres accidents produits par des causes naturelles, dépourvues de liberté, il n’en est plus ainsi dès qu’il s’agit de choses qui relèvent de la libre volonté de l’homme.
    Car enfin — m’objecterez-vous — si quelqu’un parle mal de moi, s’il me ravit mes biens, me frappe, me persécute, comment puis-je attribuer cette conduite à la volonté de Dieu, qui, loin de vouloir que l’on me traite de la sorte, le défend au contraire sévèrement ? On ne peut donc alors — conclurez-vous — s’en prendre qu’à la volonté de l’homme, à son ignorance ou à sa malice. — C’est bien là, en effet, le retranchement derrière lequel on cherche à s’abriter, pour éluder les coups ménagés par la main du Seigneur, et excuser un manque de courage et de soumission. Mais, c’est en vain — vous répondrai-je — que vous pensez à vous prévaloir de ce raisonnement, pour vous défendre de vous abandonner à la Providence ; car Dieu lui-même l’a réfuté et nous devons, sur sa parole, croire que dans ces sortes d’événements, comme dans tous les autres, rien n’arrive que par son ordre ou sa permission. Écoutez plutôt. Il veut châtier l’homicide et l’adultère commis par David, et voici comment il s’exprime par l’organe du prophète Nathan :
    Pourquoi donc as-tu méprisé ma parole, et commis le mal devant mes yeux ? Tu as fait périr Urie l’Hétéen ; tu lui as ravi sa femme et tu l’as lui-même tué par le glaive des enfants d’Ammon. C’est pourquoi le glaive ne sortira plus de ta maison, parce que tu m’as méprisé, et que tu as ravi la femme d’Urie l’Hétéen.
    Voici donc ce que dit le Seigneur : Je te susciterai des châtiments dans ta propre maison ; je prendrai tes femmes sous tes yeux et je les donnerai à l’un des tiens, à la face du soleil. Tu as fait, toi, le mal en secret ; mais moi je te châtierai à la vue de tout Israël et en plein soleil. Plus tard, les Juifs ayant, par leurs iniquités, gravement outragé le Seigneur et provoqué sa justice : Assur, dit-il, est la verge et le bâton de ma fureur ; j’ai fait de sa main l’instrument de ma colère ; je l’enverrai à la nation perfide, je lui ordonnerai de marcher contre le peuple objet de ma fureur, de le dépouiller, de le mettre au pillage, de le fouler aux pieds comme la boue des chemins. Eh bien ! je vous le demande, Dieu pouvait-il plus ouvertement se déclarer l’Auteur des maux qu’Absalon fit souffrir à son père, et le roi d’Assyrie aux Juifs ? Il serait facile d’apporter d’autres exemples ; mais ceux-là suffiront. Concluons donc avec saint Augustin : « Tout ce qui nous arrive ici-bas contre notre volonté (que ce soit de la part des hommes ou d’ailleurs), ne nous arrive que par la volonté de Dieu, par les dispositions de la Providence, par ses ordres et sous sa direction ; et si, vu la faiblesse de notre esprit, nous ne pouvons saisir la raison de tel ou tel événement, attribuons-le à la divine Providence, rendons-lui cet honneur de le recevoir de sa main, croyons fermement que ce n’est pas sans motif qu’elle nous l’envoie ». Répondant aux plaintes et aux murmures des Juifs, qui attribuaient leur captivité et leurs souffrances à la mauvaise fortune et à d’autres causes que la juste volonté de Dieu, le prophète Jérémie leur dit : Quel est celui dont la parole peut produire un effet quelconque si le Seigneur ne l’ordonne? Est-ce que les biens et les maux ne sortent pas de la bouche du Très-Haut ? Pourquoi donc l’homme, pendant sa vie, murmure-t-il, se plaint-il des châtiments dus à ses péchés ? Pour nous, rentrons en nous-mêmes, interrogeons notre conscience, réformons notre conduite et revenons au Seigneur. Élevons au ciel nos cœurs et nos mains vers le Seigneur, et disons-lui : Nous avons agi injustement, nous nous sommes attiré votre colère ; c’est pour cela que vous êtes devenu inexorable. Ces paroles ne sont-elles point assez claires ? Nous devons en tirer profit pour nous-mêmes. Ayons soin de tout rapporter à la volonté de Dieu, et croyons bien que tout est conduit par sa main paternelle. Comment Dieu peut-il vouloir ou permettre les événements mauvais ?
    Cependant — direz-vous peut-être encore —, il y a péché dans toutes ces actions ; comment donc Dieu peut-il les vouloir et y prendre part, Lui qui, étant la Sainteté même, ne saurait avoir rien de commun avec le péché ? En effet, Dieu n’est pas et ne peut pas être l’auteur du péché. Mais n’oublions pas que, dans tout péché, il faut, comme disent les théologiens, distinguer deux parts, l’une naturelle, l’autre morale. Ainsi, dans l’action de l’homme dont vous croyez devoir vous plaindre, il y a, par exemple, le mouvement du bras qui vous frappe, de la langue qui vous injurie, et le mouvement de la volonté qui s’écarte de la droite raison et de la loi de Dieu. Mais l’acte physique du bras ou de la langue, comme toutes les choses naturelles, est fort bon en lui-même et rien n’empêche qu’il ne soit produit avec et par le concours de Dieu. Ce qui est mauvais, ce à quoi Dieu ne saurait concourir et dont il ne peut être l’auteur, c’est l’intention défectueuse, déréglée, qu’apporte à ce même acte la volonté de l’homme.            
La démarche d’un boiteux, en tant qu’elle est un mouvement, provient à la fois, il est vrai, de l’âme et de la jambe ; mais la défectuosité qui rend cette démarche vicieuse ne vient que de la jambe. De même toutes les actions mauvaises doivent être attribuées à Dieu et à l’homme, en tant qu’elles sont des actes naturels physiques ; mais elles ne peuvent être attribuées qu’à la volonté de l’homme, en tant qu’elles sont déréglées, coupables. Si donc l’on vous frappe ou que l’on médise de vous, ce mouvement du bras ou de la langue n’étant point un péché, Dieu peut très bien en être et il en est effectivement l’auteur, car l’homme, non plus qu’aucune créature, n’a l’existence ni le mouvement de lui-même, mais de Dieu, qui agit en lui et par lui : Car c’est en Dieu, dit saint Paul, que nous avons la vie, le mouvement et l’être. Quant à la malice de l’intention, elle est toute de l’homme, et c’est là seulement que se trouve le péché, auquel Dieu ne prend aucune part, mais qu’il permet toutefois, pour ne pas porter atteinte au libre arbitre.                            
De plus, quand Dieu concourt avec celui qui vous meurtrit ou qui vous dérobe vos avoirs, il veut sans doute vous priver de cette santé ou de ces biens, dont vous abusiez et qui eussent causé la ruine de votre âme ; mais il ne veut nullement que le brutal ou le voleur vous les ravissent par un péché. Ceci n’est point le dessein de Dieu, ce n’est que la malice de l’homme.    
Un exemple pourra rendre la chose plus sensible.
    Un criminel, par un juste jugement, est condamné à mort. Mais le bourreau se trouve être l’ennemi personnel de ce malheureux, et au lieu de n’exécuter la sentence du juge que par devoir, il le fait par esprit de haine et de vengeance…                                
N’est-il pas évident que le juge ne participe nullement au péché de l’exécuteur ? La volonté, l’intention du juge n’est pas que ce péché soit commis, mais bien que la justice ait son cours, et que le criminel soit châtié.                                            
    De même, Dieu ne participe, en aucune façon, à la méchanceté de cet homme qui vous frappe ou qui vous vole : elle est son fait particulier. Dieu veut, avons-nous dit, vous corriger, vous humilier ou vous dépouiller de vos biens, pour vous affranchir du vice et vous porter à la vertu ; mais ce dessein de bonté et de miséricorde, qu’il pourrait exécuter par mille autres moyens où ne serait aucun péché, n’a rien de commun avec le péché de l’homme qui lui sert d’instrument. Et, de fait, ce n’est pas sa mauvaise intention, son péché qui vous fait souffrir, vous humilie ou vous appauvrit ; c’est la perte, la privation de votre bien-être, de votre honneur ou de vos biens temporels. Le péché ne nuit qu’à celui qui s’en rend coupable. C’est ainsi que nous devons, en ces sortes d’événements, séparer le bon du mauvais, distinguer ce que Dieu opère par les hommes de ce que leur volonté y ajoute de son propre fonds.

Exemples pratiques : Saint Grégoire nous propose la même vérité sous un autre jour.            
Un médecin, dit-il, ordonne une application de sangsues. Ces petites bêtes ne sont occupées, en tirant le sang du malade, que de s’en rassasier et de le sucer, autant qu’il dépend d’elles, jusqu’à la dernière goutte. Cependant le médecin n’a d’autre intention que d’ôter au malade ce qu’il a de sang vicié et, par ce moyen, de le guérir. Rien donc de commun entre la folle avidité de sangsues et le but intelligent du médecin qui les emploie. Aussi le malade les voit-il sans aucune peine. Il n’envisage nullement les sangsues comme malfaisantes ; il tâche, au contraire, de surmonter la répugnance que leur laideur lui fait éprouver ; et même il protège, il favorise leur action, sachant bien qu’elles n’agissent que parce que le médecin l’a reconnu utile à sa guérison.                    
Or, Dieu se sert des hommes, comme le médecin des sangsues. Nous devons donc, nous aussi, ne pas nous arrêter aux passions de ceux à qui Dieu donne pouvoir d’agir sur nous, ne pas nous mettre en peine de leurs intentions malveillantes et nous préserver de toutes aversions contre eux. Quelles que puissent être, en effet, leurs vues particulières, eux-mêmes ne sont toujours à notre égard qu’un instrument de salut, dirigé par la main d’un Dieu d’une bonté, d’une sagesse et d’une puissance infinies, qui ne leur permettra d’agir sur nous qu’autant que cela nous est utile. Notre intérêt devrait donc nous porter à accueillir, plutôt qu’à repousser leurs atteintes, puisqu’elles ne sont véritablement que les atteintes de Dieu même. Et il en est ainsi de toutes les créatures, quelles qu’elles soient ; aucune ne saurait agir sur nous, si le pouvoir ne lui en était donné d’En-haut. Cette doctrine a toujours été familière aux âmes vraiment éclairées de Dieu.                    
Nous en avons un exemple célèbre dans le saint homme Job. Il a perdu ses enfants et ses biens ; il est tombé de la plus haute fortune dans la plus profonde misère. Et il dit : Le Seigneur m’avait tout donné, le Seigneur m’a tout ôté ; comme il a plu au Seigneur, ainsi est-il arrivé ; que le nom du Seigneur soit béni.                                        
Voyez, observe ici saint Augustin, Job ne dit pas : Le Seigneur me l’avait donné, et le démon me l’a ôté ; mais en homme éclairé, il dit : C’est le Seigneur qui m’avait donné mes enfants et mes biens, et c’est Lui qui me les a ôtés ; il est arrivé comme il a plu au Seigneur.            
    L’exemple de Joseph n’est pas moins remarquable. C’est bien par malice et dans un but mauvais que ses frères l’avaient vendu à des marchands ; et néanmoins ce saint patriarche attribue tout à la Providence de Dieu. Il s’en explique même à plusieurs reprises : Dieu, dit-il, m’a envoyé en Égypte avant vous pour votre salut… Dieu m’a fait venir ici pour vous conserver la vie, afin que vous ayez des vivres pour votre subsistance. Ce n’est point par votre conseil que j’ai été envoyé ici, mais par la volonté de Dieu, qui a fait de moi comme le père de Pharaon, le maître de sa maison et le prince de toute l’Égypte.
    Mais arrêtons nos regards sur notre divin Sauveur, le Saint des saints, descendu du ciel pour nous instruire par ses paroles et par ses exemples. Saint Pierre, poussé par un zèle indiscret, veut le détourner du dessein qu’il a de souffrir et empêcher que les soldats ne mettent la main sur lui. Mais Jésus lui dit… : Et le calice que mon Père m’a donné, ne le boirai-je donc pas ? Ainsi il attribue les douleurs et les ignominies de sa Passion, non aux Juifs qui l’accusent, à Judas qui le trahit, à Pilate qui le condamne, aux bourreaux qui le tourmentent, aux démons qui excitent tous ces malheureux, bien qu’ils soient les causes immédiates de ses souffrances ; mais à Dieu, et à Dieu considéré non sous la qualité d’un Juge rigoureux, mais sous celle d’un Père aimant et bien-aimé. N’attribuons donc jamais ni aux démons ni aux hommes, mais à Dieu, comme à leur vraie source, nos pertes, nos déplaisirs, nos afflictions, nos humiliations. « Agir autrement — remarque sainte Dorothée — ce serait faire comme le chien qui décharge sa colère sur une pierre au lieu de s’en prendre à la main qui la lui a jetée ». Ainsi, gardez-vous de dire : Un tel est cause de ce malheur que j’ai éprouvé ; il est l’auteur de ma ruine. — Vos maux sont l’ouvrage, non de cet homme, mais de Dieu. Et ce qui doit vous rassurer, c’est que Dieu souverainement bon procède à tout ce qu’il fait avec la plus profonde sagesse, et pour des fins saintes et sublimes.


2) Dieu fait toutes choses avec une suprême sagesse.

     Toute sagesse vient de Dieu, Seigneur souverain, est-il dit au Livre de l’Ecclésiastique ; elle a toujours été avec lui, et elle y est avant les siècles… Et il l’a répandue sur tous ses ouvrages. — Ô Seigneur ! que vos œuvres sont magnifiques ! s’écrie à son tour le Roi-Prophète. Comme vous avez fait toute chose avec sagesse ! Et il n’en saurait être autrement ; car Dieu, étant la sagesse infinie et agissant par lui-même, ne peut agir que d’une manière infiniment sage.
    C’est pourquoi plusieurs saints Docteurs estiment que, eu égard aux circonstances, toutes ses œuvres sont si accomplies qu’elles ne sauraient l’être davantage, et si bonnes, qu’elles ne sauraient être meilleures. « Nous devons donc — dit l’un d’eux, saint Basile — nous bien pénétrer de cette pensée, que nous sommes l’ouvrage du bon Ouvrier et qu’il nous dispense et nous distribue, avec une providence très sage, toutes choses grandes et petites ; en sorte que rien ne soit mauvais, rien même que l’on puisse concevoir meilleur ». Les œuvres du Seigneur sont grandes, dit encore le Roi-Prophète ; elles sont proportionnées à toutes ses volontés. Et c’est particulièrement dans cette juste proportion entre les moyens qu’il emploie et la fin qu’il se propose, qu’éclate sa sagesse. Elle atteint d’une extrémité à l’autre avec force et elle dispose toutes choses avec douceur. Elle gouverne les hommes avec un ordre admirable ; elle les conduit à leur bonheur fortement, mais pourtant sans violence et sans contrainte, avec suavité, mais encore avec circonspection.                
Ô Dieu ! dit le Sage, comme vous êtes le Dominateur souverain, vous exercez vos jugements avec une patiente lenteur et vous nous gouvernez avec une grande réserve. Vous êtes doué d’une puissance infinie à laquelle rien ne peut résister ; cependant vous n’usez point, envers nous, du pouvoir absolu de votre autorité souveraine ; mais vous nous traitez avec une extrême condescendance, vous daignez, vous accommodant à notre faible nature, placer chacun de nous dans la situation la plus convenable et la plus propre à lui faire opérer son salut. Vous ne disposez même de nous qu’avec réserve, comme de personnes qui sont vos images vivantes et d’une noble origine et auxquelles, vu leur condition, on ne commande point d’un ton absolu ainsi qu’à des esclaves, mais avec égard et ménagement. Vous agissez envers nous, comme dit l’illustre Cantacuzène, avec la même circonspection que l’on met à toucher un riche vase de cristal ou un fragile vase de terre que l’on craint de briser. Faut-il, pour notre bien, nous affliger, nous envoyer quelque maladie, nous faire subir quelque perte, nous soumettre à la douleur ? C’est toujours avec certains égards, avec une sorte de déférence que vous y procédez.    
Ainsi, un gouverneur châtie d’une manière bien différente le jeune prince dont l’éducation lui est confiée et le valet qui est à son service.    
Ainsi, le chirurgien chargé de faire l’amputation de quelque membre à un grand personnage redouble d’attention, pour lui faire endurer le moins de douleur possible et seulement autant qu’il est nécessaire pour sa guérison. Ainsi surtout, le père obligé de châtier un fils tendrement chéri ne le fait qu’avec contrainte et parce que le bien de son fils l’exige ; mais la main lui tremble d’émotion et il se hâte de finir. De même, Dieu nous traite comme des créatures nobles qui sont en grande considération auprès de lui, comme des enfants chéris qu’il châtie parce qu’il les aime.    
Même les épreuves et les châtiments sont des bienfaits de Dieu, des signes de sa miséricorde. Contemplez, nous dit saint Paul, contemplez l’auteur et le consommateur de la foi, Jésus (le Fils unique et bienaimé en qui le Père a mis toutes ses complaisances)… Pensez donc à Celui qui a supporté une telle contradiction de la part des pécheurs soulevés contre lui, afin que vous ne vous découragiez point et que vous ne laissiez point vos âmes à la défaillance. Car vous n’avez point encore résisté jusqu’au sang (comme il a fait lui-même), en combattant contre le péché, et vous oubliez la consolation que Dieu vous adresse comme à ses enfants, quand il dit : Mon fils, ne méprise point le châtiment du Seigneur et, lorsqu’il te reprend, ne te laisse pas abattre. Car le Seigneur châtie ceux qu’il aime et il flagelle quiconque il admet au nombre de ses enfants. Soyez donc persévérants dans les épreuves, puisque Dieu vous traite comme ses fils ; car quel est le fils qui n’est pas corrigé par son père ? En un mot, Dieu n’agit que dans un but très élevé et très saint, que pour sa gloire et le bien de ses créatures. Infiniment bon et la Bonté même, il cherche à les perfectionner toutes en les attirant à Lui, en leur communiquant les caractères et les rayons de sa divinité, autant qu’elles en sont susceptibles. Mais grâce aux liens étroits qu’il a contractés avec nous, par l’union de notre nature avec la sienne, dans la Personne de son Fils, nous sommes, d’une manière plus spéciale encore, l’objet de sa bienveillance et de ses tendres sollicitudes ; et le gant est moins bien ajusté à la main, le fourreau à l’épée, que ce qu’il opère et ordonne, en nous et autour de nous, ne l’est à notre force et à notre portée, de sorte que tout puisse concourir à notre avantage et à notre perfection, si nous voulons coopérer aux vues de sa Providence. Les épreuves sont toujours proportionnées à nos forces.
Ne nous troublons donc point dans les adversités dont nous sommes quelquefois assaillis, sachant que, destinées à produire en nous des fruits de salut, elles sont soigneusement mises en rapport avec nos besoins, par la sagesse de Dieu même qui sait leur donner des bornes, comme il en donne à la mer. Il semble parfois que la mer va, dans sa furie, inonder des contrées entières ; et cependant elle respecte les limites de son rivage, elle vient briser ses flots contre un sable mouvant. Ainsi il n’est aucune tribulation, aucune tentation à qui Dieu n’ait marqué des limites, afin qu’elle serve non pas à nous perdre, mais à nous sauver. Dieu est fidèle, dit l’Apôtre, il ne souffrira pas que vous soyez tentés ou affligés, par-dessus vos forces, mais il est nécessaire que vous le soyez, puisque c’est par beaucoup de tribulations qu’il nous faut entrer dans le royaume de Dieu, à la suite de notre Rédempteur qui a dit de lui-même : Ne fallait-il pas que le Christ souffrît toutes ces choses et entrât ainsi dans sa gloire ? Si vous refusiez de recevoir ces tribulations, vous agiriez contre vos meilleurs intérêts. Vous êtes comme un bloc de marbre entre les mains du sculpteur. Il faut que le sculpteur fasse sauter les éclats, qu’il taille, qu’il polisse, pour tirer de son bloc une belle statue. Dieu veut faire de vous sa vivante image ; pensez seulement à bien vous tenir entre ses mains, pendant qu’il travaille sur vous et soyez assuré qu’il ne donnera pas le moindre coup de ciseau qui ne soit nécessaire à ses desseins et qui ne tende à vous sanctifier ; car, comme le dit saint Paul, la volonté de Dieu, c’est votre sanctification.

II


Grands avantages que l’homme retire

d’une entière conformité à la volonté divine.



    Notre sanctification est donc la fin que Dieu se propose dans toute la conduite qu’il tient à notre égard. Oh ! que n’opérerait-il pas en nous, pour son honneur, et pour notre bien, si nous le laissions faire ! C’est parce que les cieux ne font aucune résistance aux impressions des esprits qui les gouvernent, que leurs mouvements sont si magnifiques, si réglés et si utiles ; qu’ils publient si hautement la gloire de Dieu et que, par leurs influences et par la succession invariable des jours et des nuits, ils conservent l’ordre dans tout l’univers. S’ils résistaient à ces impressions et si, au lieu de suivre le mouvement qui leur est donné, ils en suivaient un autre, bientôt ils tomberaient dans le plus étrange désordre et y entraîneraient le monde avec eux. Il en est de même lorsque la volonté de l’homme se laisse gouverner par celle de Dieu : alors tout ce qui est dans ce « petit monde », toutes les facultés de son âme, tous les membres de son corps sont dans la plus parfaite harmonie et le mouvement le plus régulier. Mais il ne tarde pas à perdre tous ces avantages et à tomber dans un désordre extrême, dès que sa volonté s’oppose à celle de Dieu et s’en écarte.


1) Par cette conformité l’homme se sanctifie.


    En quoi consistent, en effet, la sainteté de l’homme et sa perfection ?
« Les uns — dit saint François de Sales — la mettent en l’austérité, d’autres en l’aumône, d’autres en la fréquentation des sacrements, d’autres en l’oraison. Pour moi, je ne connais point d’autre perfection que d’aimer Dieu de tout son cœur. Sans cet amour, tout l’amas des vertus n’est qu’un monceau de pierres », qui attendent leur mise on œuvre et leur couronnement. Cette doctrine ne saurait faire de doute pour personne. L’Écriture en est pleine. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit. C’est là, dit Notre-Seigneur Jésus-Christ, le premier et le plus grand commandement. — Par-dessus toutes choses, dit saint Paul, ayez la charité qui est le lien de la perfection.            
Or, de même que ce qu’il y a de plus élevé et de plus parfait dans toutes les vertus, c’est d’aimer Dieu, « de même aussi — dit, après saint Chrysostome, le P. Rodriguez — ce qu’il y a de plus sublime, de plus pur et de plus exquis dans cet amour, c’est de se conformer absolument à la volonté divine et de n’avoir, en toutes choses, d’autre volonté que celle de Dieu ». Car, comme l’enseignent les théologiens et les moralistes, avec saint Denys l’Aréopagite et saint Jérôme, « le principal effet de l’amour est d’unir les cœurs de ceux qui s’aiment, en sorte qu’ils aient la même volonté ».        
Ainsi, plus nous sommes soumis aux desseins de Dieu sur nous, plus nous avançons vers la perfection ; venons-nous à y résister, nous retournons en arrière. Sainte Thérèse, l’une des lumières de son siècle, disait à ses religieuses : « Celui qui s’applique à l’oraison doit uniquement se proposer de mettre tous ses soins à conformer sa volonté à celle de Dieu. Et soyez assurées que c’est dans cette conformité que consiste la plus haute perfection que nous puissions acquérir, et que celui qui s’y adonnera avec le plus de soin sera favorisé des plus grands dons de Dieu et fera les plus rapides progrès dans la vie intérieure. Non, ne croyez pas qu’il y ait d’autres secrets ; c’est en cela que tout notre bien consiste ». On rapporte que la bienheureuse Stéphanie de Soncino, religieuse dominicaine, fut un jour, en esprit, transportée au ciel pour y contempler la félicité des Saints. Elle y vit leurs âmes mêlées aux chœurs des Anges, selon le degré des mérites de chacune. Elle remarqua même, parmi les Séraphins, plusieurs personnes qu’elle avait connues avant leur mort : ayant alors demandé pourquoi ces âmes étaient élevées à un si haut degré de gloire, il lui fut répondu que c’était à cause de la conformité et de la parfaite union de leur volonté avec celle de Dieu, pendant qu’elles vivaient sur la terre.                
Or, si cette conformité à la volonté de Dieu élève dans le ciel les âmes au plus haut degré de gloire, qui est celui des Séraphins, il faut nécessairement en conclure qu’elle les élève, ici-bas, au plus haut degré de grâce et qu’elle est le fondement de la perfection la plus sublime où l’homme puisse atteindre. La soumission entière de sa volonté étant donc le sacrifice le plus agréable, le plus glorieux à Dieu qu’il soit donné à l’homme de lui offrir, étant l’acte le plus parfait de la charité, il est hors de doute que celui qui pratique cette soumission acquiert, à chaque instant, des trésors inestimables et qu’en peu de jours il amasse plus de richesses que d’autres en plusieurs années et par beaucoup de travail. L’histoire célèbre d’un saint religieux, rapportée par Césaire, nous en offre un exemple bien remarquable. Ce saint homme ne différait nullement, dans les choses extérieures, des autres religieux qui habitaient le même monastère, et cependant, il avait atteint un si haut degré de perfection et de sainteté, que le seul attouchement de ses habits guérissait les malades. Son supérieur lui dit un jour qu’il s’étonnait fort que, ne jeûnant, ne veillant, ne priant pas plus que les autres religieux, il fît tant de miracles. Et il lui en demanda la cause. — Le bon religieux répondit qu’il en était encore plus étonné lui-même et qu’il ne connaissait point de raison à cela ; que, toutefois, s’il en pouvait soupçonner une, c’était que toujours il avait pris grand soin de vouloir tout ce que Dieu voulait et qu’il avait obtenu du ciel cette grâce de perdre et de fondre tellement sa volonté dans celle de Dieu, qu’il ne faisait rien sans son mouvement, ni dans les grandes, ni dans les petites choses.
La prospérité, ajoutait-il, ne m’élève point, l’adversité ne m’abat pas davantage ; car j’accepte tout indifféremment de la main de Dieu, sans rien examiner. Je ne demande point que les choses se fassent comme je pourrais naturellement le désirer, mais qu’elles arrivent absolument comme Dieu les veut, et toutes mes prières ont ce seul but : que la volonté divine s’accomplisse parfaitement en moi et en toutes les créatures. — Eh quoi! mon frère, lui dit le supérieur, ne fûtes-vous donc pas ému, l’autre jour, quand notre ennemi brûla notre grange, avec le blé et le bétail qui s’y trouvaient en réserve pour les besoins de la communauté ? — Non, mon Père, répondit le saint homme, au contraire, j’ai coutume, en ces sortes d’événements, de rendre grâces à Dieu, dans la persuasion où je suis qu’il les permet pour sa gloire et notre plus grand bien. Et je ne m’inquiète point si nous avons peu ou beaucoup pour notre entretien, sachant bien que si nous avons pleine confiance en lui, Dieu pourra tout aussi facilement nous nourrir avec un petit morceau de pain qu’avec un pain entier. Dans cette disposition, je suis toujours content et joyeux, quoi qu’il arrive. Le Supérieur ne s’étonna plus, dès lors, de voir ce religieux opérer des miracles. En effet, n’est-il pas écrit : Le Seigneur fera la volonté de ceux qui le craignent ; il exaucera leur prière et les sauvera ; le Seigneur garde tous ceux qui l’aiment. Et ailleurs : Nous savons que tout coopère au bien de ceux qui aiment Dieu.


2) La conformité à la volonté de Dieu rend l’homme heureux dès cette vie.


    La conformité de notre volonté à celle de Dieu ne se borne point à opérer notre sanctification, elle a encore pour effet de nous rendre heureux dès ici-bas. C’est par elle que l’on acquiert le plus parfait repos qu’il soit possible de goûter dans cette vie, elle est le moyen de faire de la terre un paradis anticipé. On en a déjà pu voir un exemple dans la petite introduction placée en tête de cet opuscule. Alphonse le Grand, roi d’Aragon et de Naples, prince très sage et très instruit avait, lui aussi, fort bien compris cette vérité. On lui demandait un jour quelle était la personne qu’il estimait la plus heureuse en ce monde. — Celle, répondit le roi, qui s’abandonne entièrement à la conduite de Dieu et qui reçoit tous les événements, heureux ou malheureux, comme venant de sa main.
    Si vous eussiez été attentifs à mes commandements, disait le Seigneur aux Juifs, vous auriez nagé dans un fleuve de paix. Eliphaz, l’un des trois amis de Job, lui disait pareillement : Soumettez-vous à Dieu et vous aurez la paix… Le Tout-Puissant se déclarera contre vos ennemis et remplira votre cœur de délices. Ce fut encore ce que chantèrent les anges à la naissance du Sauveur : Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et, sur la terre, paix aux hommes de bonne volonté. Quels sont ces hommes de bonne volonté, sinon ceux qui ont une volonté conforme à celle qui est souverainement bonne, je veux dire la volonté de Dieu?
    Toute volonté autrement disposée serait donc infailliblement mauvaise et, par conséquent, ne saurait procurer la paix promise aux hommes de bonne volonté. En effet, pour que nous puissions jouir du calme et de la paix, il faut que rien ne s’oppose à notre volonté, que tout arrive selon nos désirs. Mais quel est celui qui peut prétendre à un tel bonheur, excepté celui-là seul dont la volonté est en tout conforme à la volonté divine ? Rappelez-vous que je suis Dieu et qu’il n’y a point d’autre Dieu que moi, dit le Seigneur, par la bouche du prophète Isaïe. C’est moi qui annonce dès le commencement ce qui doit avoir lieu à la fin, qui prédis les choses longtemps avant qu’elles arrivent. Et toutes mes résolutions auront leurs effets et toutes mes volontés s’accompliront.
    À escrimer contre Dieu on perd son estime, dit-on, vulgairement. Toute volonté qui tente de s’opposer à la volonté divine est nécessairement vaincue et brisée, et au lieu de paix et de bonheur, elle ne retire de sa tentative qu’humiliation et amertume. Dieu est sage et tout-puissant ; qui lui a jamais résisté et est demeuré en paix ? Celui-là donc, et lui seul, possède cette bienheureuse paix de Dieu qui surpasse tout sentiment, dont la volonté est parfaitement conforme, unie à celle de Dieu. Lui seul peut dire comme Dieu lui-même, que toutes ses volontés s’accomplissent ; parce que voulant tout ce que Dieu veut et ne voulant que cela, il a vraiment toujours tout ce qu’il veut et n’a que ce qu’il veut. Quoi qu’il arrive au juste, dit le Sage, rien ne saurait le contrister, altérer la sérénité de son âme, parce que rien ne lui arrive contre son gré et que rien au monde ne peut rendre un homme malheureux malgré lui. « Nul n’est malheureux — dit l’éloquent Salvien — par le sentiment d’autrui, mais par le sien propre, et l’on ne doit point regarder faussement comme malheureux ceux qui sont réellement heureux dans leur opinion et par le témoignage de leur conscience. Pour moi, j’estime que personne au monde n’est plus heureux que les justes, les hommes vraiment religieux, à qui il n’arrive que ce qu’ils souhaitent. — Cependant ils sont humiliés, méprisés? — Ils le veulent être. Ils sont pauvres? Ils se plaisent dans leur pauvreté… Ils sont donc toujours heureux, quoi qu’il arrive ; car personne ne saurait être plus heureux et content que ceux qui, au milieu même des plus grandes amertumes, sont dans l’état où ils veulent être ». Sans doute, dans cet état, l’homme n’en ressent pas moins vivement l’aiguillon de la douleur, mais elle ne l’atteint que dans la partie inférieure de son être, sans pouvoir pénétrer jusqu’à la partie supérieure où repose l’esprit. Il en est des âmes parfaitement résignées et soumises, toute proportion gardée, comme de Notre-Seigneur qui, déchiré de coups et cloué à un gibet, ne laissait pas d’être bienheureux ; lui qui, d’une part, plongé, noyé dans l’abîme de tous les maux qu’il est possible de souffrir en ce monde était, de l’autre, comblé d’une joie ineffable, infinie. Sans doute encore, on ne saurait disconvenir qu’il n’y ait, dans notre nature, une opposition, l’on peut dire inconciliable, entre l’idée de souffrance, d’humiliation, d’opprobre ou même de pauvreté et l’idée de bonheur. Aussi est-ce un miracle de la grâce que l’on puisse, tout en étant sous le poids de pareils maux, se trouver heureux et content. Mais ce miracle sera toujours miséricordieusement accordé aux sacrifices de quiconque voudra se dévouer à l’accomplissement, en toutes choses, de la volonté divine ; car il est de l’honneur et de la gloire de Dieu que ceux qui s’attachent généreusement à son service soient contents de leur sort. On pourrait peut-être me demander comment il est possible d’accorder cette doctrine avec la parole de Notre-Seigneur Jésus-Christ : Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il se renonce lui-même, qu’il porte sa croix chaque jour et me suive. — Je répondrai que, si le divin Maître exige, en cet endroit, que ses disciples renoncent à eux-mêmes et qu’ils portent la croix à sa suite, ailleurs il s’engage et avec serment, à leur donner, par un miracle de sa toute-puissance, outre la vie éternelle, le centuple, dès ici-bas, de toutes les choses auxquelles ils renonceront pour lui plaire. De plus, il promet d’adoucir le fardeau de sa croix jusqu’à le rendre léger ; car il ne se borne point à affirmer que son joug est doux, il ajoute que son fardeau même est léger. Si donc nous n’expérimentons pas la douceur du joug de Jésus, ni l’allègement du fardeau de la croix qu’il nous impose, c’est nécessairement parce que nous n’avons pas encore bien fait abnégation de notre volonté, que nous n’avons pas complètement renoncé à toutes nos vues humaines, pour ne plus apprécier les choses que par la lumière de la foi. Cette divine lumière nous ferait rendre grâces à Dieu en toutes choses, ainsi que saint Paul nous apprend qu’il l’exige de nous ; elle serait pour nous le principe de cette joie ineffable que le grand Apôtre nous recommande d’avoir en tout temps. Histoire du P. Taulère.
    Le P. Taulère, pieux et savant religieux de l’ordre de Saint-Dominique, rapporte à ce sujet un exemple touchant. Animé du vif désir de faire des progrès dans la vertu et ne se fiant pas à son savoir, il conjurait le Seigneur, déjà depuis huit ans, de lui envoyer quelqu’un de ses serviteurs qui lui enseignât le chemin le plus sûr et le plus court de la vraie perfection. Un jour qu’il ressentait ce désir plus vivement encore et qu’il redoublait ses supplications, une voix se fit entendre qui lui disait : « Va à telle église et tu trouveras celui que tu cherches ». Le pieux docteur part aussitôt. Arrivé près de l’église indiquée, il trouve à la porte un pauvre mendiant à demi-couvert de haillons, les pieds nus et souillés de boue, d’un aspect tout à fait digne de pitié et qui semble devoir être plus occupé d’obtenir des secours temporels que propre à donner des avis spirituels. Cependant Taulère l’aborde et lui dit : « Bonjour, mon ami ». — « Maître — répond le mendiant — je vous remercie de votre souhait; mais je ne me souviens pas d’avoir jamais eu de mauvais jours ». — « Eh bien ! — reprend Taulère — que Dieu vous accorde une vie heureuse ». — « Oh ! — dit le mendiant — grâce au Seigneur, j’ai toujours été heureux ! je ne sais pas ce que c’est que d’être malheureux ». — « Plaise à Dieu, mon frère — reprend de nouveau Taulère étonné — qu’après le bonheur dont vous dites que vous jouissez, vous parveniez encore à la félicité éternelle. Mais je vous avoue que je ne saisis pas très bien le sens de vos paroles, veuillez donc me l’expliquer plus clairement ». « Écoutez — poursuit le mendiant — non, ce n’est point sans raison que je vous ai dit que je n’ai jamais eu de mauvais jours, les jours ne sont mauvais que quand nous ne les employons point à rendre à Dieu, par notre soumission, la gloire que nous lui devons ; ils sont toujours bons si, quelque chose qu’il nous arrive, nous les consacrons à le louer, et nous le pouvons toujours avec la grâce. Je suis, comme vous voyez, un pauvre mendiant tout infirme et réduit à une extrême indigence, sans aucun appui ni abri dans le monde, je me vois soumis à bien des souffrances et à bien des misères de toute sorte. Eh bien ! lorsque je ne trouve pas d’aumônes et que j’endure la faim, je loue le bon Dieu ; quand je suis importuné par la pluie ou la grêle ou le vent ou la poussière et les insectes, tourmenté par la chaleur ou par le froid, je bénis le bon Dieu ; quand les hommes me rebutent et me méprisent, je bénis et glorifie le Seigneur. Mes jours ne sont donc pas mauvais, car ce ne sont point les adversités qui rendent les jours mauvais ; ce qui les rend tels c’est notre impatience, laquelle provient de ce que notre volonté est rebelle, au lieu d’être toujours soumise et de s’exercer, comme elle le doit, à honorer et à louer Dieu continuellement. « J’ai dit, en outre, que je ne sais ce que c’est que d’être malheureux, qu’au contraire, j’ai toujours été heureux. Cela vous étonne. Vous allez en juger vous-même. N’est-il pas vrai que nous nous estimerions tous très heureux, si les choses qui nous arrivent étaient tellement bonnes et favorables qu’il nous fût impossible de rien souhaiter de mieux, de plus avantageux ? Que nous tiendrions pour bienheureuse une personne dont toutes les volontés s’accompliraient sans obstacles, dont tous les désirs seraient toujours satisfaits ?
    Sans doute, aucun homme ne saurait, en vivant selon les maximes du monde, arriver à cette félicité parfaite ; il est même réservé aux habitants du ciel, consommés dans l’union de leur volonté avec celle de Dieu, de posséder pleinement une telle béatitude. Cependant, nous sommes appelés à y participer dès ici-bas, et c’est au moyen de la conformité de notre volonté à la volonté de Dieu qu’il nous est donné d’avoir ainsi part à la félicité des élus. La pratique de cette conformité est, en effet, toujours accompagnée d’une paix délicieuse, qui est comme un avant-goût du bonheur céleste. Et il n’en peut être autrement, car celui qui ne veut que ce que Dieu veut ne rencontre plus aucun obstacle à sa volonté, tous ses désirs, n’ayant rien que de conforme au bon plaisir de Dieu, ne sauraient manquer d’être satisfaits ; il est donc bienheureux. « Hé ! mon Père, tel que vous me voyez, je jouis toujours de ce bonheur. Rien ne vous arrive, vous le savez, que Dieu ne le veuille ; et ce que Dieu veut est toujours ce qu’il y a de mieux pour nous. Je dois donc m’estimer heureux, quoi que ce soit que je reçoive de Dieu ou que Dieu permette que je reçoive des hommes. Et comment n’en serais-je pas heureux, persuadé comme je le suis, que ce qui m’arrive est précisément ce qu’il y a pour moi de plus avantageux et de plus à propos ? Je n’ai qu’à me rappeler que Dieu est mon Père infiniment sage, infiniment bon et tout-puissant qui sait bien ce qui convient à ses enfants et ne manque pas de le leur donner. Ainsi, que les choses qui m’arrivent répugnent aux sentiments de la nature ou qu’elles les flattent, qu’elles soient assaisonnées de douceur ou d’amertume, favorables ou nuisibles à la santé, qu’elles m’attirent l’estime ou le mépris des hommes, je les reçois comme ce qu’il y a, dans la circonstance, de plus convenable pour moi et j’en suis aussi content que peut l’être celui dont tous les goûts sont pleinement satisfaits. Voilà comment tout m’est un sujet de joie et de bonheur ». Émerveillé de la profonde sagesse et de la haute perfection de ce mendiant, le théologien lui demande : « D’où venez-vous ? — Je viens de Dieu, répond le pauvre. — Vous venez de Dieu ! et où l’avez-vous rencontré ? — Là où j’ai quitté les créatures. — Et où demeure-t-il ? — Dans les cœurs purs et les âmes de bonne volonté. — Mais, qui êtes-vous donc ? — Je suis roi. — Ha ! où est votre royaume ? — Là-haut, dit-il, en montrant le ciel ; celui-là est roi, qui possède un titre certain au royaume de Dieu, son Père. — Quel est, demande enfin Taulère, le maître qui vous a enseigné une si belle doctrine ? Comment l’avez-vous acquise ? — Je vais vous le dire, répond le mendiant : je l’ai acquise en évitant de parler aux hommes, pour m’entretenir avec Dieu dans la prière et la méditation ; mon unique soin est de me tenir constamment et intimement uni à Dieu et à sa volonté sainte. C’est là toute ma science et tout mon bonheur ». Taulère savait désormais ce qu’il voulait savoir. Il prit congé de son interlocuteur et s’éloigna. « J’ai donc enfin trouvé — dit-il, une fois livré à ses réflexions — j’ai enfin trouvé celui que je cherchais depuis si longtemps.
    Oh ! combien elle est vraie la parole de saint Augustin : Voilà que les ignorants se lèvent et ravissent le ciel ; et nous, avec notre science aride, nous restons embourbés dans la chair et le sang ».


III


Pratique de la conformité à la volonté de Dieu




    On demande en quoi nous devons pratiquer la conformité à la volonté de Dieu ? — Je réponds : en toutes choses. Nous devons, d’abord, faire ce que Dieu veut, observer avec fidélité ses commandements et ceux de son Église, obéir humblement aux personnes qui ont autorité sur nous, remplir avec exactitude les devoirs de notre état. Nous devons, ensuite, vouloir ce que Dieu fait, accepter avec une soumission filiale toutes les dispositions de sa Providence. Nous nous arrêterons à quelques-unes, toutes les autres s’y rapportent.


1) Dans les choses et les événements naturels.


    Ainsi, il faut nous accoutumer à souffrir pour l’amour de Dieu, en esprit de conformité à sa volonté sainte, les petites contrariétés journalières, telles qu’une parole pénible pour notre amour-propre, une mouche importune, l’aboiement d’un chien, une pierre que nous heurtons en marchant, une petite blessure que nous nous faisons par accident, ou par maladresse, une lampe qui s’éteint, un habit qui se déchire, une aiguille, une plume ou tel autre instrument de travail qui ne se prête pas ou se prête mal à l’usage que nous voudrions en faire, etc. Il est même, en un sens, plus important de bien s’appliquer à se conformer à la volonté divine dans ces petites contrariétés que dans les grandes et parce que les premières sont plus fréquentes et parce que l’habitude de les supporter chrétiennement dispose d’avance et naturellement à la résignation dans les grandes difficultés. Nous devons vouloir avec la volonté divine la chaleur, le froid, la pluie, le tonnerre, les tempêtes, enfin toutes les intempéries de l’air et le désordre apparent des éléments. Nous devons, en un mot, agréer tous les temps que Dieu nous envoie, au lieu de les supporter avec impatience et colère, comme on a coutume de le faire quand ils contrarient.
    Il faut éviter de dire par exemple : Quelle chaleur insupportable ! Quel froid horrible ! Quel temps détestable, désespérant ! Le sort m’en veut ! C’est un vrai guignon ! Toutes ces expressions et autres semblables témoigneraient de notre peu de foi et de notre défaut de soumission à la volonté divine. Et non seulement nous devons vouloir le temps comme il est, puisque c’est Dieu qui l’a fait, mais nous devons encore, dans les incommodités que nous en éprouvons, répéter avec les trois jeunes Hébreux dans la fournaise de Babylone : Froid, chaleur, neiges et glaces, foudres et nuées, vents et tempêtes, bénissez le Seigneur ; louez-le et glorifiez-le à jamais. C’est en accomplissant la très sainte volonté de Dieu que ces créatures insensibles le bénissent et le glorifient, et c’est par le même moyen que nous devons aussi le bénir et le glorifier. D’ailleurs, si ce temps nous est incommode, il peut être commode à un autre ; s’il nous gêne dans nos desseins, combien en est-il qu’il favorise dans les leurs ? Et quand cela ne serait point, ne nous suffit-il pas que ce même temps rende gloire à Dieu, que ce soit Dieu qui le veuille de la sorte ?
    La vie de saint François de Borgia, troisième Général de la Compagnie de Jésus, nous fournit un bel exemple de cette conformité à la volonté de Dieu dans les intempéries et les contretemps. Il se rendait par une neige très forte et très froide dans une maison de la Compagnie. N’ayant pu y arriver que bien tard dans la nuit, tout le monde se trouva couché et endormi et le Saint dut frapper et attendre assez longtemps à la porte. Lorsque enfin on vient lui ouvrir et qu’on se répand en excuses pour l’avoir fait attendre si longuement et par un temps si mauvais, il répond avec sérénité « qu’il a éprouvé une très grande consolation en pensant que c’était Dieu qui lui jetait ainsi cette neige à gros flocons ». Ces pratiques de conformité à sa volonté sont si agréables à Dieu, que leur influence se fait souvent visiblement ressentir jusque sur les biens de ce monde.
    Témoin, ce laboureur dont il est fait mention dans la vie des Pères du désert. Ses terres rapportaient toujours plus que celles des autres. « Ne vous en étonnez pas — disait-il un jour à ses voisins qui lui en demandaient la cause — j’ai toujours toutes les saisons et tous les temps à souhait ». Surpris de cette réponse, ils le pressent d’expliquer comment cela peut se faire. « C’est — leur dit-il — que je ne veux jamais d’autre temps que celui que Dieu veut, et comme je veux tout ce qui lui plaît, il me donne aussi une récolte telle que je la puis souhaiter ».


2) Dans les calamités publiques.


    Nous devons nous conformer à la volonté de Dieu dans toutes les calamités publiques, telles que la guerre, la famine, la peste ; révérer et adorer ses jugements avec une profonde humilité, et, quelque rigoureux qu’ils paraissent, croire avec toute assurance que ce Dieu d’infinie bonté n’enverrait pas de semblables fléaux, s’il ne devait en résulter de grands biens.    
En effet, combien d’âmes sauvées par les tribulations, qui se seraient perdues par une autre route ! Combien qui, dans les traverses et les afflictions, se convertissent à Dieu de tout leur cœur et meurent avec un véritable repentir de leurs péchés !
    Ainsi, ce qui nous paraît un fléau et un châtiment, est souvent une grâce et une miséricorde insigne. Pour ce qui nous concerne personnellement, pénétrons-nous bien de cette vérité de notre sainte foi, que tous les cheveux de notre tête sont comptés et qu’il n’en tombera pas un seul sinon par la volonté de Dieu ; en d’autres termes, que la moindre atteinte ne nous sera jamais portée, qu’il ne le veuille et ne l’ordonne. Éclairés par la méditation de cette vérité nous comprendrons aisément que nous n’avons ni plus ni moins à craindre, dans un temps de désastre public que dans n’importe quel autre temps, que Dieu peut fort bien nous mettre à l’abri de tout mal, au milieu de l’accablement général, comme il peut nous livrer à tous les maux, pendant qu’autour de nous chacun est dans la paix et la joie, que ce qui doit donc uniquement nous occuper c’est de nous rendre favorable le Dieu tout-puissant. Or, c’est là l’effet infaillible de la conformité de notre volonté à la sienne. Empressons-nous donc d’accepter de sa main tout ce qu’il nous enverra. Cette disposition a plein pouvoir sur son cœur. Agréant notre humble et confiant abandon, ou bien il nous fera retirer les plus précieux avantages des maux auxquels nous nous soumettons de la sorte, ou bien il nous épargnera ces maux.
    En l’an 451, le farouche Attila, roi des Huns, envahissait les Gaules à la tête d’une armée formidable. Il s’appelait lui-même la Terreur du monde et le Fléau de Dieu, se considérant comme envoyé de Dieu pour châtier les crimes des peuples. Tout était mis à feu et à sang, livré au massacre, au pillage et à l’incendie. Un grand nombre de villes populeuses et florissantes avaient déjà succombé. Troyes allait avoir son tour et les habitants étaient plongés dans la consternation. Mais saint Loup, leur évêque, plaçant toute sa confiance dans la protection du ciel, revêtit ses habits pontificaux et, précédé de la croix et suivi de son clergé, il alla trouver Attila. Admis en sa présence : « Qui êtes-vous — lui dit-il — vous qui ravagez ainsi nos contrées et troublez le monde du bruit de vos armes ? » — « Je suis le fléau de Dieu » — répondit Attila. — « Que le fléau de Dieu soit le bienvenu ! — dit alors le Saint — car, qui peut résister au fléau de Dieu ? ». Et il ordonna qu’on ouvrît les portes de la ville. Mais, à mesure que les Barbares y entraient, Dieu les disposait de telle sorte qu’ils la traversèrent sans faire aucun mal. Ainsi, remarque le P. Rodriguez, quoique Attila fut véritablement le fléau de Dieu, Dieu ne voulut pas qu’il remplît ce rôle à l’égard de ceux qui le recevaient comme son fléau avec tant de soumission.


3) Dans les difficultés et soucis domestiques.


    Vous devez, si vous êtes père et mère de famille, conformer votre volonté à celle des enfants qu’il lui plaît de vous donner. Lorsque les hommes étaient animés de l’esprit de foi, ils regardaient une nombreuse famille comme un don de Dieu, comme une bénédiction du ciel, et ils considéraient Dieu comme étant plus qu’eux-mêmes, le père de leurs enfants. Aujourd’hui que la foi est presque éteinte, que l’on vit, en quelque sorte, dans l’isolement de Dieu, que si l’on s’occupe de lui, c’est tout au plus pour le craindre, nullement pour se confier en sa divine providence, on est réduit à porter seul la charge de sa famille. Et comme les ressources de l’homme, quelque étendues et assurées qu’elles semblent, sont toujours bornées et incertaines, il n’est pas jusqu’aux plus favorisés de la fortune qui ne voient souvent avec effroi leurs enfants se multiplier. C’est là, pour eux, une sorte de calamité qui les attriste et les abat, une source intarissable d’inquiétudes qui empoisonnent leur existence.
    Oh ! qu’il en serait autrement si l’on se pénétrait de l’idée que l’on doit avoir de l’action paternelle de Dieu sur ceux qui se soumettent à sa conduite avec l’abandon d’une confiance filiale ! Voulez-vous vous en convaincre ? Prenez les sentiments de cette piété filiale et bientôt vous expérimenterez ce que disait saint Paul, de ce Dieu de bonté, qu’il est assez puissant pour répandre sur vous toutes sortes de biens, et avec tant d’abondance, qu’ayant en tout temps et en toutes choses tout ce qui suffit à vos besoins, vous ayez encore abondamment de quoi exercer toutes sortes de bonnes œuvres. Pour attirer sur vous ces effets de la divine Providence, vous n’avez à vous mettre en peine que de concourir, en quelque sorte, à la paternité de Dieu même, en lui formant surtout par vos bons exemples, des enfants selon son cœur.
    Ayez le courage de vous défendre de toute autre ambition, que ce soit là l’unique objet de tous vos vœux, de toute votre sollicitude ; puis, reposez-vous en pleine assurance, vous le pouvez, quel que soit le nombre de vos enfants, sur les soins attentifs de leur Père céleste. Il veillera sur eux, il gouvernera leur cœur, il disposera toutes choses pour assurer leur bonheur, même dès ici-bas, et il le fera d’une manière d’autant plus admirable que vous saurez plus fidèlement vous préserver de toute vue mondaine à leur sujet, et remettre sans réserve leur avenir entre ses mains. Évitez donc bien de vous préoccuper, par rapport à vos enfants, d’autre chose que de ce qui peut contribuer davantage à les former à la vertu. Pour le reste, les confiant tous au Seigneur, ne vous réservez que d’étudier sa volonté sur eux, afin de les aider à marcher dans la voie où vous aurez reconnu qu’il les appelle, que cette voie soit celle de la retraite ou celle du monde et croyez que, dans le monde comme dans la retraite, il saura admirablement tout concilier à votre satisfaction dans le temps convenable, dès que vous pourrez vous rendre le témoignage que votre unique ambition est réellement de plaire à Dieu, et d’élever vos enfants pour lui. Ne craignez pas, dans cette disposition, de porter jamais trop loin votre confiance ; efforcez-vous plutôt de l’accroître encore, de l’accroître toujours, car elle est le plus glorieux hommage que vous puissiez rendre à Dieu et elle sera la mesure des grâces que vous recevrez. Il vous sera donné peu ou beaucoup, selon que vous aurez peu ou beaucoup espéré.


4) Dans les revers de fortune.


    Nous devons recevoir, avec la même conformité à la volonté divine, les privations d’emplois, les pertes d’argent et tous les autres dommages que nous éprouvons dans nos intérêts temporels. Vous évince-t-on d’une place honorable et avantageuse ? Vous prive-t-on d’un emploi lucratif sans lequel vous aurez peine à subvenir à vos besoins et à ceux de votre famille ?
    Répétez avec foi la parole de Job : Le Seigneur me l’avait donné, le Seigneur me l’a ôté ; il est arrivé comme il a plu au Seigneur ; que son Nom soit béni !
    Qu’importe le motif auquel ont obéi ceux qui se sont faits les instruments de vos revers ? La volonté d’Absalon, les outrages de Séméi étaient dirigés contre David dans un but, dans une pensée politique, ce qui n’empêcha pas le saint roi de tout attribuer, avec raison, à la volonté du Seigneur, comme nous l’avons vu plus haut. Les malheurs de Job lui furent suscités par le démon à cause de ses sentiments religieux.
    Combien de généreux chrétiens, pour leurs opinions religieuses, leur foi en Jésus-Christ, furent, au temps des persécutions, dépouillés de leurs grades militaires ou de leurs fonctions civiles, dépossédés de leurs biens, arrachés à leurs familles, jetés en exil, livrés aux bourreaux ! Bien loin de s’en plaindre, ils s’en allaient, à l’exemple des apôtres, remplis de joie d’avoir été jugés dignes de subir ces outrages pour le nom de Jésus. Quel que soit donc le prétexte des persécutions que l’on vous fait endurer, et surtout si la raison en est dans la haine de vos sentiments religieux, acceptez tout sans hésiter comme venant de la main paternelle et intelligente de votre Père qui est au ciel.
    Il en sera de même pour les questions d’argent ; si, par exemple, vous vous trouvez contraint de faire quelque paiement que vous croyez injuste, soit pour tel objet que vous êtes forcé de payer une seconde fois, faute de pouvoir justifier d’un premier paiement, soit pour acquitter les dettes follement contractées par un autre dont vous êtes naturellement ou dont vous vous êtes, par complaisance, constitué garant ; soit pour solder quelque impôt exagéré, inique, destiné au gaspillage, soit enfin de toute autre manière. Si l’on a pouvoir d’exiger ce paiement de vous et si l’on use de ce pouvoir, c’est Dieu qui le veut ainsi ; c’est lui qui vous demande cet argent et c’est bien réellement à lui que vous le donnez quand vous acceptez en esprit de soumission à sa divine volonté, la contrainte qui vous est faite. Oh ! que de grâces sont assurées à quiconque agit de la sorte ! Supposez deux personnes : l’une, par esprit de conformité à la volonté de Dieu, exécute un paiement peut-être exagéré, peut-être même tout à fait injuste, mais que l’on est en mesure d’exiger d’elle ; l’autre, de son propre choix et de sa libre volonté, consacre une sommé égale en aumônes. Eh bien ! sachez-le, quelques admirables avantages que l’aumône procure même dès cette vie à ceux qui la font, l’acte de la personne qui fait le sacrifice de son argent non de son propre mouvement, non en faveur de quelqu’un de son choix, mais par esprit de conformité à la volonté divine, est une œuvre plus profitable encore, parce que, étant dégagée de toute volonté propre, elle est plus pure, plus agréable aux yeux de Dieu, et s’il est vrai de dire, d’après l’expérience de tous les siècles, que l’aumône attire sur les familles les plus abondantes bénédictions, l’on peut bien, sans exagération, attribuer à l’œuvre plus excellente dont nous parlons des fruits plus merveilleux encore.


5) Dans la pauvreté et ses circonstances.


    Nous devons nous conformer à la volonté de Dieu dans la pauvreté ainsi que dans les suites incommodes qu’elle entraîne et une telle conformité nous coûtera peu, si nous sommes pénétrés comme nous devons l’être de cette vérité, que Dieu veille sur nous comme un père sur ses enfants, qu’il ne nous réduit dans un tel état que parce qu’il nous est le plus avantageux.
    Alors la pauvreté changera d’aspect à nos yeux ; ou plutôt, n’envisageant les privations qu’elle nous impose que comme des remèdes salutaires, nous cesserons même de nous trouver pauvres.
    En effet, qu’un roi puissant soumette l’un de ses enfants dont la santé est altérée à un régime sévère, mais nécessaire à son rétablissement, le jeune prince conclura-t-il de ce qu’on l’oblige à vivre d’aliments insipides et en faible quantité, qu’il est réellement en proie à l’indigence ? Concevra-t-il, pour l’avenir, des inquiétudes à l’endroit de sa subsistance ? Quelqu’un s’avisera-t-il de penser qu’il est pauvre ? Non, assurément. Tout le monde sait quelles sont les richesses de son père, qu’il est lui-même appelé à en jouir et que cette jouissance cessera de lui être interdite, dès que sa santé permettra qu’il en use sans s’incommoder.
    Et nous, ne sommes-nous pas les enfants du Très-Haut, du Tout-Puissant, les cohéritiers de Jésus-Christ ? À ce titre, est-il quelque chose qui puisse nous manquer?… Oui, disons-le hardiment, quiconque voudra répondre à cette divine adoption, par les sentiments d’amour et de confiance qu’exige de nous la noble qualité d’enfants de Dieu, a droit, dès ce moment, à tout ce que Dieu lui-même possède. Tout alors est à nous. Mais il n’est pas expédient que nous jouissions de tout, il est même souvent à propos que nous soyons privés de beaucoup de choses. Gardons-nous de conclure de ces privations qui nous sont imposées seulement comme des remèdes, que nous puissions jamais manquer de ce qu’il nous serait avantageux d’avoir ; croyons en toute assurance que, si quelque chose nous devient nécessaire ou même vraiment utile, notre Père tout-puissant nous le donnera infailliblement.
    Notre divin Sauveur disait aux foules qui l’écoutaient : Si vous-mêmes, tout méchants que vous êtes, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, à combien plus forte raison votre Père qui est dans les cieux. C’est là une vérité incontestable de notre sainte foi et nos inquiétudes sur ce point, si nous manquions de fidélité à les désavouer, seraient d’autant plus coupables et injurieuses à Jésus-Christ qu’il nous a fait, à ce sujet, les promesses les plus positives consignées en plusieurs endroits du saint Évangile.
    Ne vous inquiétez point, nous dit-il, pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps comment vous le vêtirez. Regardez les oiseaux du ciel ; il ne sèment pas, ne moissonnent pas, n’amassent pas dans les greniers, et votre Père céleste les nourrit. Est-ce que vous ne valez pas plus qu’eux ? Et quant au vêtement, pourquoi êtes-vous inquiets ? Considérez les lis des champs, ils croissent. Ils ne travaillent ni ne filent ; or, je vous dis que Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n’était pas vêtu comme l’un d’eux. Mais si Dieu vêt ainsi l’herbe des champs qui est aujourd’hui et demain sera jetée au feu, avec combien plus de soin vous vêtira-t-il, hommes de peu de foi ! Ne vous inquiétez donc point en disant : que mangerons-nous ou que boirons-nous ou de quoi nous vêtirons-nous ? Car les païens s’inquiètent de toutes ces choses ; mais votre Père sait que vous en avez besoin. Sa parole est engagée et elle est sous cette seule condition que nous cherchions premièrement le royaume de Dieu et sa justice, que nous fassions de cette recherche notre grande, notre principale, notre unique affaire, c’est-à-dire que nous rapportions toutes les autres affaires à celle-là, les faisant toutes concourir à son succès, remplissant tous nos devoirs dans cette vue. À ce prix, il nous décharge de toute sollicitude, il prend sur lui tous nos besoins, tous les besoins de ceux qui nous appartiennent ou qu’il nous faut pourvoir, et il y satisfera avec des soins d’autant plus attentifs que nous nous efforcerons de lui témoigner plus de confiance et d’abandon, que nous pratiquerons plus parfaitement la conformité à ses volontés. Et d’ailleurs, renonçons-nous pour son amour au désir de posséder les biens périssables de ce monde ? Voilà qu’en vertu d’une autre promesse de Jésus-Christ, le centuple de ces biens, outre la vie éternelle, nous est assuré pour ici-bas et il arrivera, par un mystère ineffable, que nous serons riches tandis qu’on nous jugera pauvres. Délivrés de la soif des richesses, de leur possession elle-même et du fardeau qui l’accompagne, nous jouirons d’une paix, d’un contentement délicieux, inconnus de ceux qui semblent posséder les richesses et qui plutôt possédés par elles n’en ont réellement que les charges et les soucis. De la sorte, se vérifiera pour nous cette parole du grand Apôtre que la piété a les promesses de la vie présente, comme celles de la vie future.


6) Dans les adversités et les humiliations.


    Nous devons nous conformer à la volonté de Dieu dans l’adversité comme dans la prospérité, dans les humiliations comme dans les honneurs, dans les opprobres comme dans la gloire.
    Nous devons recevoir toutes choses, embrasser toutes choses comme étant les dispositions que la Providence nous ménage, pour que nous rendions à Dieu, par notre soumission, l’honneur qui lui est dû et qu’en même temps nous parvenions en toute sûreté, à notre plus grand bien. Lorsque David sortit de Jérusalem pour échapper à la persécution de son fils Absalon, le grand-prêtre Sadoc fit porter à sa suite l’Arche d’Alliance, afin qu’elle servît au roi de sauvegarde en un péril si imminent et fût un gage de son heureux retour. Mais le saint roi dit au grand-prêtre de faire reporter l’Arche dans la ville, parce que le Seigneur l’y ferait bien rentrer lui-même, s’il le voulait ; puis il ajouta : Si, au contraire, le Seigneur me dit : tu ne me plais pas, j’ai retiré de toi mon affection, Je ne veux plus que tu règnes sur mon peuple, je veux te dépouiller de la pourpre pour en revêtir ton ennemi, te chasser du trône pour l’y faire asseoir et le couronner de gloire, je suis prêt, qu’il fasse de moi selon qu’il lui plaira.
    Ainsi devons-nous dire en ce qui nous concerne, et quelle que puisse être la circonstance où nous nous trouvions. Gardons-nous surtout de repousser cette pratique sous le spécieux prétexte que nous ne sommes pas capables d’une résignation aussi héroïque ; c’est Dieu lui-même, en effet, qui l’opérera en nous, pourvu que nous n’opposions point à sa grâce une résistance qui y mette obstacle.
    C’est ce qu’avait bien reconnu le saint vieillard dont parle Cassien. Se trouvant un jour à Alexandrie, environné de nombreux infidèles qui le couvraient d’injures, le poussaient, le frappaient, en un mot l’accablaient d’outrages, le saint homme se tenait au milieu d’eux comme un agneau, endurant tout sans murmurer ni se plaindre.
    Quelques-uns lui ayant, par mépris, demandé quels miracles avait faits Jésus-Christ : « Il vient d’en faire un, répondit-il, c’est que tous vos outrages n’ont pas réussi à m’irriter contre vous et que même je n’en ai pas été ému le moins du monde ».


7) Dans les défauts naturels.


    Notre conformité à la volonté divine doit s’étendre aux défauts naturels, même de l’âme. Il faut, par exemple, ne point s’affliger, ni murmurer, ni regretter de n’avoir pas une aussi bonne mémoire, un esprit aussi pénétrant, aussi subtil, un jugement aussi formé, aussi solide que les autres. Nous nous plaindrions donc du peu qui nous est échu en partage ! Mais avons-nous mérité ce que Dieu nous a donné ? N’est-ce pas un pur don de sa libéralité, dont nous lui sommes grandement redevables ? Quels services a-t-il reçus de nous, pour nous mettre au rang des hommes, plutôt que dans telle catégorie de créatures plus viles ? Et même avions-nous fait quelque chose pour l’obliger à nous donner seulement l’existence ? Mais ce n’est point assez de ne pas murmurer. Nous devons, de plus, être contents de ce qui nous a été départi et ne rien désirer davantage.
    En effet, nous avons suffisamment, puisque Dieu l’a ainsi jugé. De même que l’ouvrier donne à ses instruments les dimensions et les autres qualités propres à l’ouvrage qu’il veut faire, de même aussi Dieu nous distribue l’esprit et les talents selon les desseins qu’il a sur nous. L’important est de bien employer ce qu’il nous donne. Ajoutons qu’il est fort heureux pour plusieurs de n’avoir que des qualités médiocres, des talents bornés. La mesure que Dieu leur en a donnée les sauvera, tandis que, mieux partagés, ils se fussent perdus ; car la supériorité des talents ne sert bien souvent qu’à entretenir l’orgueil ou la vanité et elle devient ainsi, pour beaucoup, une occasion de ruine.


8) Dans les maladies et les infirmités.


    Nous devons nous conformer à la volonté de Dieu dans les maladies et les infirmités, vouloir celles qu’il nous envoie, les vouloir et dans le temps qu’elles viennent et pour le temps qu’elles durent, en vouloir toutes les circonstances, sans désirer qu’une seule soit changée et cependant faire tout ce qui est raisonnable pour guérir, parce que Dieu le veut ainsi.
    « Pour moi — dit saint Alphonse —, j’appelle le temps de la maladie, la pierre de touche de l’Esprit ; car c’est alors que l’on découvre ce que vaut la vertu d’une âme ». Si donc nous sentons que la nature veuille s’émouvoir, s’impatienter, se révolter, il faut réprimer de tels mouvements et même nous humilier profondément de ces tentatives de révolte contre notre Souverain et de notre opposition à ses justes et adorables arrêts.
    Saint Bonaventure rapporte que saint François d’Assise, étant fort tourmenté par une maladie qui lui causait des douleurs aiguës, un de ses religieux, homme simple, lui dit : « Mon Père, priez Notre-Seigneur de vous traiter un peu plus doucement ; car il me semble que sa main s’appesantit trop sur vous ». Le Saint, entendant ces paroles, poussa un cri et apostropha ainsi le pauvre religieux : « Si je ne savais que ce que vous venez de dire est l’effet d’une simplicité qui n’y entend point de mal, j’aurais dès ce moment votre conversation en horreur et je ne voudrais plus vous voir, puisque vous avez été assez téméraire pour blâmer les jugements que Dieu exerce sur moi ». Alors et bien qu’il fût extrêmement faible par suite de la durée et de la violence de son mal, l’homme de Dieu se jeta rudement de sa pauvre couche à terre, au risque de se rompre les os et baisant le pavé de la cellule : « Je vous remercie, mon Seigneur — dit-il — de toutes les douleurs que vous m’envoyez ; je vous supplie de m’en donner cent fois davantage, si vous le jugez à propos, je serai plein de joie, s’il vous plaît de m’affliger sans m’épargner en aucune façon, parce que l’accomplissement de votre sainte volonté est pour moi la consolation suprême ».
    Et, en effet, si, comme l’observe saint Éphrem, les hommes les plus grossiers connaissent les fardeaux que leurs chevaux ou leurs mulets peuvent porter et ne leur en imposent pas de trop lourds, pour ne point les accabler ; si le potier sait combien de temps son argile doit rester au four, pour être cuite à un point qui la rende propre à nos usages et ne l’y laisse ni plus, ni moins, il faudra nécessairement n’avoir conscience ni de ses pensées ni de ses paroles, pour oser dire que Dieu qui est la sagesse même et qui nous aime d’un amour infini, peut charger nos épaules d’un fardeau trop pesant et nous laisser plus longtemps qu’il ne faut dans le feu de la tribulation. Soyons donc sans inquiétude, le feu ne sera ni plus vif, ni de plus de durée qu’il n’est besoin pour cuire notre argile au degré nécessaire.


9) Dans la mort et ses circonstances.


    Nous devons porter la conformité à la volonté de Dieu jusqu’à l’acceptation de notre mort. Nous mourrons, c’est un arrêt auquel il n’y a point d’appel. Nous mourrons le jour, à l’heure et du genre de mort que Dieu voudra, et c’est cette mort telle qu’il nous l’a destinée que nous devons agréer, parce que c’est celle qu’il a jugée la plus convenable à sa gloire.
    Un jour que sainte Gertrude montait une colline, son pied glissa et elle roula dans la vallée. S’étant relevée saine et sauve, elle remonta joyeusement la colline en disant : « Très aimable Jésus, que c’eût été un grand bonheur pour moi, si cette chute m’eût donné le moyen de parvenir plus tôt à vous ». Ses compagnes, qui l’entouraient, lui demandèrent alors si elle n’avait pas craint de mourir sans être munie des sacrements. « Oh ! — répondit la Sainte — je désire, à la vérité, de tout mon cœur, les recevoir dans ce dernier moment, mais j’aime encore mieux la volonté de Dieu ; car je suis persuadée que la meilleure disposition et la plus sûre pour bien mourir c’est de se soumettre à ce qu’il voudra. C’est pourquoi la mort par laquelle il veut que j’aille à lui est celle que je désire et j’ai la confiance qu’étant ainsi disposée, de quelque manière que je meure, sa miséricorde viendra à mon secours ».
    Bien plus, d’illustres maîtres de la vie spirituelle enseignent, avec Louis de Blois, que celui qui, à l’article de la mort, fait un acte de parfaite conformité à la volonté de Dieu sera délivré, non seulement de l’enfer, mais encore du purgatoire, eût-il commis à lui seul tous les péchés du monde. « La raison en est — ajoute saint Alphonse — que celui qui accepte la mort avec une parfaite résignation, acquiert un mérite semblable à celui des martyrs qui ont donné volontairement leur vie pour Jésus-Christ. Et celui-là, en outre, meurt content et joyeux, même au milieu des plus vives douleurs ».


10) Dans la privation des grâces extérieures.


    Nous devons pratiquer la conformité à la volonté de Dieu dans la privation des moyens de salut extérieurs ou sensibles qu’il lui plaît de nous retirer.
    Par exemple, un directeur ou un ami qui vous guide et vous encourage vous est enlevé. Il vous semble que, privé de son secours, vous ne pouvez plus vous soutenir.
    Et, en effet, il y a dans ce que vous éprouvez quelque chose de vrai, c’est que réellement vous êtes incapable de marcher seul ; un secours vous est indispensable, et voilà pourquoi ce sage directeur, cet ami vous avait été donné. Mais Dieu, vous aime-t-il moins, aujourd’hui, qu’il ne vous aimait lorsqu’il vous fit ce don ? N’est-il plus votre Père ? Et un Père, tel que lui, abandonne-t-il ses enfants ? Le guide que vous regrettez vous a, il est vrai, heureusement conduit dans les chemins que vous avez parcourus. Mais, était-il également propre à vous diriger dans le trajet à parcourir encore pour parvenir où vous êtes appelé ?
    Jésus-Christ, notre divin Maître, a dit de lui-même à ses apôtres : Il vous est avantageux que je m’en aille, car, si je ne m’en vais pas, le Consolateur ne viendra point à vous ; mais, si je m’en vais, je vous l’enverrai. Cela étant, qui oserait dire qu’il ne lui est point avantageux d’être privé d’un directeur, d’un ami, quelque excellent, quelque saint même qu’il puisse être ? — Mais, sais-je, me répondrez-vous, si ce n’est point un châtiment que mes infidélités m’ont attiré ? — Je le suppose. Eh bien ! sachez que les châtiments d’un père deviennent, pour les enfants dociles, des remèdes salutaires. Voulez-vous donc désarmer le bras de votre Père céleste, toucher son cœur, l’obliger même à vous combler de nouvelles grâces ? Acceptez son châtiment, et pour prix de votre confiant abandon à sa volonté où il suscitera quelqu’un qui vous fera tout autrement avancer que vous n’avez fait jusqu’ici, ou ce Dieu de bonté daignera lui-même se charger de votre conduite : il vous enverra son Esprit-Saint comme à ses apôtres, sa lumière éclairera vos pas et l’onction de sa grâce vous fortifiera admirablement.
    Autre exemple. Votre vie est toute consacrée à la piété, par des exercices qui sont comme la nourriture de votre âme. Mais une maladie vient rompre la chaîne des pieuses pratiques que vous vous étiez imposées ; déjà vous ne pouvez plus assister à la sainte messe, même le jour du dimanche ; vous êtes privé de l’aliment sacré de la communion et bientôt votre état de faiblesse vous interdira jusqu’à la prière. Âme pieuse, ne vous plaignez pas. Vous êtes appelée à l’honneur d’alimenter votre âme en participant, avec Jésus-Christ même, à une nourriture que, peut-être, vous ne connaissez pas, mais dont l’usage fera de votre maladie un puissant moyen de sanctification. Ma nourriture, disait-il à ses disciples, est de faire la volonté de Celui qui m’a envoyé. C’est cette même nourriture qui vous est présentée. Et, remarquez-le, ce n’est que par elle qu’il nous est donné de vivre pour la vie éternelle. La prière même est inefficace, si elle n’est vivifiée par ce salutaire aliment, ainsi dans ce passage du saint Évangile : Tous ceux qui me disent : Seigneur, Seigneur ! n’entreront pas dans le royaume des cieux ; mais celui-là y entrera qui fait la volonté de mon Père. Or, vous le savez, c’est Dieu qui vous réduit à l’état où vous êtes ; c’est donc lui qui vous dispense de vos pratiques de piété ou plutôt qui vous les interdit.
    Ainsi, ne vous inquiétez pas, mais prenez garde qu’il attend de vous, en échange, que vous vous exerciez davantage à faire sa volonté, en renonçant à la vôtre ; et c’est afin que vous fassiez de cet exercice votre principale nourriture, que le moyen d’en user vous est si fréquemment donné. En effet, que de contrariétés, que de sacrifices la maladie ne vous impose-t-elle pas ! Ce sont des projets qu’elle dérange, des dépenses qu’elle occasionne, des remèdes qui répugnent, des maladresses, des négligences de la part de ceux qui vous soignent, c’est enfin une multitude de petites choses qui vous blessent. Que d’occasions pour vous de dire : c’est Dieu qui le veut ainsi, que sa sainte volonté soit faite ! Mettez donc vos soins à ne laisser échapper aucune de ces occasions et vous serez alors au rang des âmes les plus chères à Jésus : Car quiconque, a-t-il dit, fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, celui-là est mon frère, et ma sœur, et ma mère.
    Autre exemple encore. Une de nos grandes solennités approche ; vous vous y disposez de votre mieux et déjà vous vous sentez animé d’une ferveur qui vous semble un avant-goût des consolations que vous recueillerez en ce beau jour. Cependant, ce jour arrive et voilà que vous n’êtes plus le même : aux sentiments que vous éprouviez a succédé une désolante sécheresse ; vous êtes incapable de produire une seule bonne pensée. Gardez-vous de vous livrer à des efforts inquiets pour en sortir. C’est Dieu lui-même qui vous y a mis et vous savez que de sa part il ne vient rien qui ne soit bon et qui ne produise à quiconque le reçoit avec soumission, de grands avantages. Acceptez donc votre situation de sa main, vous tenant autant que possible dans le recueillement en sa présence et vous soumettant à lui, comme un malade se tient devant son médecin et se soumet à son action, dans l’attente de la guérison qu’il espère de ses soins. Et soyez assuré que jamais consolation ne vous aura été aussi profitable que cette sécheresse ainsi endurée paisiblement en esprit de conformité à la volonté divine.
    Ce n’est point, en effet, ce que nous ressentons qui nous dispose aux grâces de Dieu ; ce qui nous y dispose est l’acte de notre volonté et cet acte ne se sent pas. Il peut bien être accompagné de quelque chose de sensible ; mais ce sentiment n’ajoute rien à son mérite. Aux yeux de Dieu, l’absence de ce sentiment ou même la présence de sentiments opposés que l’on désavoue, ne lui ôte rien. Ainsi, pénétrez-vous de cette vérité que la prière n’a pas besoin d’être sentie pour être efficace, qu’elle consiste uniquement dans le mouvement de la volonté vers Dieu, mouvement qui de sa nature n’a rien de sensible. J’ajoute qu’il en est de même de l’opération de Dieu sur notre âme. On peut la comparer aux effets que produit en nous la nourriture corporelle : de même que la vertu de cet aliment terrestre se répand, comme à notre insu, dans nos membres, pour les réparer et les fortifier, aucune sensation ne nous avertissant de son écoulement salutaire ; de même aussi Jésus-Christ, l’aliment céleste qui nous est donné pour nourriture spirituelle, opère-t-il secrètement sur nos âmes. Mais le malheur est que l’on veut tout sentir. Des que l’on n’éprouve rien de sensible, rien qui satisfasse, ou bien l’on se décourage ou bien l’on cherche, par beaucoup de prières, produites avec grande contention d’esprit, avec de pénibles efforts à exprimer en soi-même quelque chose qui rassure ; et ces efforts, loin de mieux disposer à l’opération de la grâce, y mettent obstacle en ce qu’ils occupent ou agitent trop notre intérieur.
    On rapporte que sainte Catherine de Sienne ayant un jour demandé à Notre-Seigneur, qui se communiquait avec tant d’abondance aux patriarches, aux prophètes et aux premiers chrétiens, pourquoi ces divines communications étaient beaucoup plus rares de son temps, Notre-Seigneur lui répondit que c’était parce que ces grands serviteurs de Dieu, désoccupés et vides de l’estime d’eux-mêmes, venaient à Lui comme des disciples fidèles, se tenant dans l’attente de ses divines inspirations, se laissant mettre en œuvre comme l’or dans le creuset ou peindre de sa main comme une toile bien préparée et lui laissant écrire dans leur cœur sa loi d’amour ; tandis que les chrétiens de son époque agissant comme s’il ne les voyait ni ne les entendait, voulaient tout faire et parler tout seuls et se tenaient ainsi tellement occupés et agités, qu’ils ne Le laissaient pas opérer en eux. Remarquez que ce divin Sauveur avait déjà voulu nous prémunir contre un tel excès dans son saint Évangile. Il y est dit : Quand vous prierez, n’affectez point de parler beaucoup, comme font les païens qui s’imaginent qu’à force de parler ils seront exaucés. Ne leur ressemblez donc pas en cela ; car votre Père céleste sait de quoi vous avez besoin, avant que vous ouvriez la bouche pour le lui demander.


11) Dans les suites de nos péchés.


    Nous devons souffrir, avec soumission et conformité à la volonté de Dieu, les peines que nos chutes dans le péché entraînent souvent à leur suite.
    C’est, par exemple un excès d’intempérance qui vous occasionne une indisposition ou même un dérangement plus grave dans votre santé ; ce sont des dépenses excessives, déraisonnables, faites peut-être dans un esprit de folle vanité, qui vous obligent maintenant à vivre de sacrifices ; c’est la négligence des devoirs de votre état, ce sont vos indiscrétions, vos médisances, vos impatiences, vos emportements ; c’est votre mauvais caractère enfin, qui vous attire des désagréments, des préjudices dans vos intérêts, des mortifications, des humiliations ; c’est une longue et déplorable habitude de pécher qui vous rend si difficile maintenant la pratique de la vertu et si pénible la résistance aux nombreuses tentations dont vous êtes assailli. Tout cela vous jette dans des préoccupations d’esprit, des troubles, des scrupules, de vives anxiétés qui vous accablent et dont vous ne pouvez vous défendre. Dieu, certes, n’a point voulu vos péchés ; mais, les péchés étant commis, Dieu veut, pour votre bien, qu’ils soient suivis de ces châtiments.
    Acceptez-les donc de sa main et croyez qu’il n’y a rien de plus propre que cette humble acceptation pour vous aider à rentrer dans ses grâces. Alors, bien loin de vous porter préjudice, vos chutes seront comme un monument de votre persévérance dans le service de Dieu et leur témoignage sera d’autant plus glorieux qu’elles auront été plus multipliées. Je vais, par une supposition, rendre cette vérité sensible. Vous entreprenez à pied le voyage de Rome ; mais, par l’effet des mauvais chemins, de la faiblesse de votre vue, de la débilité de votre constitution ou peut-être d’une fâcheuse habitude d’inattention, vous tombez presque à chaque pas. Néanmoins, vous ne vous découragez point, vous vous relevez sans délai ; au lieu de perdre votre temps en des réflexions inquiètes, vous reprenez votre route, résolu d’arriver à Rome quoi qu’il en coûte ; et, en effet, vous y arrivez. Or, n’est-il pas vrai que plus vous avez rencontré d’obstacles et fait de chutes, plus grande, plus héroïque a été votre persévérance ? Il en est ainsi dans le service de Dieu.


12) Dans les peines intérieures.


    Nous devons nous conformer à la volonté de Dieu dans les peines intérieures, c’est-à-dire dans les tentations, les obscurités, les troubles, les scrupules, les aridités, les désolations et toutes les difficultés que l’on rencontre dans la vie spirituelle.
    En effet, à quelque cause secondaire qu’on les attribue, toujours faut-il remonter à Dieu, comme à leur premier auteur. Si nous supposons que ces peines viennent de notre propre fonds, il sera vrai de dire alors qu’elles prennent leur source ou dans l’ignorance de notre esprit, ou dans la sensibilité de notre cœur, ou dans le dérèglement de notre imagination, ou enfin dans la perversité de nos penchants. Mais si nous remontons plus haut, si nous cherchons d’où viennent ces défauts eux-mêmes, où trouverons-nous le principe si ce n’est dans la volonté de Dieu, qui n’a pas doué notre être de plus de perfection et qui, en nous rendant sujets à ces infirmités, nous fait un devoir, pour notre sanctification, d’en supporter avec soumission toutes les suites, jusqu’à ce qu’il lui plaise d’y mettre un terme ? Dès qu’il jugera à propos de faire briller à notre entendement un rayon de lumière, de verser dans notre cœur une goutte de la rosée de sa grâce, aussitôt nous serons éclairés, fortifiés et consolés. Si l’on suppose que ces peines viennent du démon, il ne faudra pas moins les attribuer à Dieu.
    L’histoire de Job n’est-elle pas là pour prouver que Satan ne saurait agir sur nous, si Dieu ne lui en donne le pouvoir ? Lorsque Saül était en proie à des tentations de jalousie, d’aversion et de haine contre David, les Livres Saints nous disent que l’esprit mauvais de Dieu avait envahi Saül. Mais si cet esprit est de Dieu, comment donc est-il mauvais ? Et s’il est mauvais, comment peut-il être de Dieu ? Il est mauvais, à cause de la volonté maligne et dépravée que le démon a d’affliger les hommes pour les perdre, et il est de Dieu, parce que Dieu lui a permis de les affliger, dans le dessein qu’il a de les sauver.
    Il y a plus. Les principes de la foi et les enseignements des Saints nous apprennent que souvent Dieu soustrait lui-même, par son action immédiate, ces lumières, ces douces influences de la grâce qui font la joie et la force des âmes, et qu’il les soustrait pour les fins les plus dignes de sa sagesse et de sa bonté. Combien de personnes tièdes et négligentes dans l’accomplissement de leurs devoirs, réveillées par les troubles qui suivent les délaissements, y ont retrouvé la ferveur qu’elles avaient perdue ? Combien d’autres, à qui les peines intérieures ont procuré l’occasion et le moyen de pratiquer les plus hautes vertus ! Qui pourrait dire, en particulier, à quel degré d’héroïsme elles ont porté les vertus d’un saint Ignace, d’une sainte Thérèse, d’un saint François de Sales ? Conduite adorable d’une Providence infiniment attentive au bien de ses enfants, qui fait semblant de les abandonner, pour tirer les uns de l’assoupissement et développer dans les autres l’esprit d’humilité, de défiance de soi-même, de renoncement à tout, de confiance en Dieu, d’abandon à ses volontés, de persévérante prière.
    Ainsi, au lieu de nous laisser gagner par la pusillanimité et le découragement, dans les peines dont nous sommes parfois comme accablés, conduisons-nous de la même manière que dans les maladies corporelles, consultant un médecin habile, un bon directeur, appliquant les remèdes qu’il conseille et attendant avec patience l’effet qu’il plaira à Dieu de leur donner. Il connaissait le prix des peines intérieures ce saint homme, dont parle Louis de Blois, qui n’éprouvait que des tentations, des sécheresses et des amertumes continuelles. Un jour que, pressuré d’angoisses, il pleurait amèrement, des anges lui apparurent pour le consoler ; mais lui, refusant la consolation offerte, dit aux anges qui l’apportaient : « Je ne demande aucun soulagement ; il me suffit, pour toute consolation, que la volonté de Dieu s’accomplisse en moi ».
    Au rapport du même auteur, sainte Brigitte étant un jour dans un grand accablement d’esprit, Jésus-Christ lui apparut et lui demanda le sujet de son affliction. Sur sa réponse qu’elle était tourmentée d’une infinité de mauvaises pensées qui lui faisaient redouter ses jugements, le divin Maître lui dit ces paroles : « Il est juste que, vous étant plue aux vanités du monde contre ma volonté, vous soyez maintenant, contre la vôtre, inquiétée de plusieurs pensées vaines et méchantes ; et quant à mes jugements, il est bon aussi que vous les craigniez, mais il faut que ce soit avec une ferme confiance en moi, qui suis votre Dieu. Vous devez, au surplus, tenir pour constant, que les mauvaises pensées auxquelles on résiste, autant qu’on le peut, sont le purgatoire de l’âme en ce monde et le sujet de sa récompense dans le ciel. Que si vous ne pouvez les chasser, contentez-vous de les désavouer, puis souffrez avec patience leur importunité ». Lorsque des personnes affligées de peines d’esprit s’adressaient au grand théologien Taulère, selon ce qu’il raconte lui-même, pour lui confier leurs tourments : — « Tout va bien pour vous, leur disait-il, les choses mêmes dont vous vous plaignez sont une grâce que Dieu vous fait ». À ceux qui lui exprimaient la crainte que ces peines ne leur fussent envoyées qu’en punition de leurs péchés, il répondait : « Que ce soit ou non pour vos péchés, croyez que cette croix vous vient de Dieu ; ainsi, embrassez-la en lui rendant grâce et en vous résignant tout à fait entre ses mains ». Se plaignait-on de se sentir intérieurement consumé de sécheresse, d’ennui, de dégoût : « Souffrez avec patience — disait-il enfin — et vous recevrez plus de grâces que si vous ressentiez en vous les mouvements d’une dévotion tendre et fervente ».


13) Dans les vertus et les faveurs spirituelles.


    Enfin, et c’est peut-être le point le plus délicat qu’il y ait dans la pratique de la conformité à la volonté divine, nous devons ne vouloir les vertus elles-mêmes, les degrés de grâce et de gloire que selon la mesure où Dieu veut nous les donner et n’en pas désirer davantage.
    Toute notre ambition doit être de parvenir, par notre fidélité, au degré de perfection qui nous est destiné, n’étant pas accordé à tous de pouvoir s’élever au même point. En effet, quelle que puisse être notre correspondance aux grâces que nous recevons de Dieu, nous n’aurons jamais, cela est bien certain, autant d’humilité, de charité, etc., qu’en a eu la Très Sainte Vierge.
    Et qui osera même se flatter de parvenir au degré de grâce et de gloire où sont parvenus les Apôtres ? Qui pourra égaler saint Jean-Baptiste, de qui Notre-Seigneur a dit qu’il est le plus grand des enfants des hommes ? Qui donc atteindra jamais à la sainteté du glorieux saint Joseph ? Nous devons, en cela comme en toute autre chose, nous soumettre à la volonté de Dieu. Il faut qu’il puisse dire de nous ce qu’il dit dans Isaïe : Ma volonté est en lui ; elle y règne et gouverne tout. Ainsi quand nous entendons dire ou quand nous lisons que Notre-Seigneur a élevé, en peu de temps, certaines âmes à une très haute perfection, qu’il leur a accordé des faveurs signalées, qu’il a communiqué à leur intelligence des lumières étonnantes, qu’il a rempli leur cœur de très grands sentiments de piété et de ferveur, il faut que nous réprimions les désirs de choses semblables qui pourraient s’élever dans notre esprit, au préjudice du pur amour de conformité. Il faut même nous unir plus intimement encore à cette tout aimable volonté de Dieu, et lui dire : Mon Seigneur, je vous loue et vous bénis de ce que vous daignez vous communiquer avec tant d’amour et de familiarité à ces âmes que vous avez choisies.
    L’honneur que vous leur faites est au-dessus de toute l’estime que l’on peut en avoir. Mais je fais plus de cas encore de l’accomplissement de votre volonté, que de toutes les lumières, de tous les sentiments et de toutes les faveurs que vous avez accordés à vos Saints. Aussi, la seule faveur que je vous supplie de me faire, c’est que je n’aie plus, en quoi que ce soit, de volonté propre ; mais que ma volonté soit entièrement fondue et anéantie dans la vôtre. Que chacun donc vous fasse les demandes qu’il voudra ; pour moi, mon unique demande est qu’il vous plaise de m’attacher inséparablement à votre conduite et de me rendre un pur instrument de votre gloire, dans la parfaite exécution de vos desseins. Faites de moi, en moi et par moi, sans aucune résistance dans le temps, dans l’éternité, tout ce que vous voudrez.


14) Résumé et conclusion de ce chapitre.


    Cette soumission, cette conformité en toutes choses à sa volonté est si agréable à Dieu qu’elle a mérité au roi David l’honneur d’être appelé « un homme selon son cœur ».
    J’ai trouvé, dit-il, David, fils de Jessé, homme selon mon cœur, qui fera toutes mes volontés. C’est qu’en effet, David était si soumis aux ordres de la Providence, qu’il avait le cœur toujours disposé à recevoir également toutes sortes d’impressions de la main de Dieu, comme une cire molle est disposée à recevoir telle figure que l’on y veut imprimer.
    Mon Cœur est disposé, ô mon Dieu ! s’écriait-il, mon Cœur est disposé. Pourquoi, demande ici saint Bernard, David profère-t-il deux fois cette parole : Mon Cœur est disposé ? David, répond le saint Docteur, par cette répétition, veut dire qu’il est prêt, disposé à recevoir les choses pénibles comme les prospérités, les humiliations comme les honneurs, qu’il est prêt à tout ce que Dieu voudra. Entrons donc résolument, nous aussi, dans une disposition qui réjouit le cœur de notre Père céleste et qui, attirant sur nous ses divines complaisances, fera notre sanctification, sera pour nous une source de paix et de joie en ce monde et le gage de notre éternelle félicité en l’autre. Il est à propos, dans ce but, que nous nous rendions familières quelques paroles remarquables de la Sainte Écriture où brille, d’une façon plus expressive, cette conformité à la volonté de Dieu. Nous dirons, par exemple, avec l’apôtre saint Paul : Seigneur, que voulez-vous que je fasse ? me voilà disposé à faire toutes vos volontés. Ou avec David : Me voici devant vous comme une bête de somme, qui n’examine rien, qui obéit sans résistance ; je suis à vous, ordonnez de moi selon votre bon plaisir. Je ne cherche point ma volonté, disait Notre-Seigneur, je ne suis point descendu du ciel pour la faire, mais pour chercher et pour faire la volonté de Celui qui m’a envoyé. Ma nourriture est de lui obéir, et de faire exactement ce qu’il désire. Qu’à l’exemple de ce grand Modèle, notre nourriture soit l’accomplissement de la volonté divine : Oui, ô Père, qu’il en soit ainsi, puisque tel est votre bon plaisir. — Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel.    
    Notre-Seigneur recommanda à sainte Catherine de Gênes de s’arrêter particulièrement à ces paroles, lorsqu’elle réciterait le Pater. Nous devons faire de même et prier Dieu souvent que sa très sainte volonté s’accomplisse ici-bas, avec la même perfection et pour les mêmes motifs qu’apportent les Saints à son accomplissement dans le ciel, qu’elle s’accomplisse en nous et généralement dans toutes les créatures. C’était la prière continuelle de saint Pacôme.
    Quand nous avons quelque peine à obéir à Dieu ou que nous sentons naître en nous quelque révolte, disons avec David : Eh quoi, mon âme, ne seras-tu pas soumise au Seigneur ? C’est de lui que tu as reçu tous les biens, c’est lui qui dispose tout pour ton salut ; oh ! non, je ne lui résisterai pas, j’obéirai à ses ordres, car il est mon Dieu et mon Sauveur ; et si la nature refuse de faire ce qu’il ordonne, il sera ma force pour m’aider à la vaincre. Disons, avec Notre-Seigneur durant son agonie : Mon Père, que votre volonté se fasse et non la mienne. « Cette parole de notre divin Chef — dit le grand saint Léon — est le salut de tout son Corps mystique, la sainte Église : c’est cette parole qui a instruit tous les fidèles, échauffé tous les confesseurs, couronné tous les martyrs. Que tous les enfants de l’Église, rachetés à un si haut prix, justifiés sans aucun mérite de leur part, apprennent donc cette parole ; et lorsqu’ils seront assaillis, par quelque violente tentation, qu’ils s’en servent comme d’un rempart assuré, alors il surmonteront les terreurs de la nature et ils souffriront avec courage la tribulation ». Et c’est dans cet esprit de conformité à la volonté divine, que nous devons recevoir, non seulement tous les accidents qui nous surviennent, mais encore toutes les peines et tous les combats intérieurs que cette résignation nous coûte, parce que Dieu veut que nous les éprouvions pour sa gloire et pour notre propre avantage.
    Remarquons ici, au sujet de ces difficultés que nous trouvons à nous soumettre à la volonté divine, que, lors même que notre volonté est fermement décidée à cette soumission et qu’elle se soumet effectivement, notre esprit, malgré cela, gagné par l’inclination naturelle, se prend à raisonner et à discourir sur les événements qui nous arrivent ou qui peuvent nous arriver. Il dira, par exemple : si maintenant je me portais mieux, ou bien, si je tombais malade, si l’on me donnait tel ou tel emploi, si l’on m’envoyait dans telle ou telle maison, s’il me survenait telle ou telle chose, cela serait bon ou mauvais pour moi : cela favoriserait ou contrarierait tel dessein que j’ai formé, je pourrais faire ceci ou cela, selon ma volonté, etc. La nature cherche ainsi à se donner au moins la satisfaction de penser aux événements et de s’en entretenir.
    Mais il faut encore retrancher ce reste de corruption naturelle, et de même que, par amour pour Dieu, nous avons interdit à notre volonté d’user de sa liberté, de résister et de choisir, nous devons par le même motif refuser à notre raison la liberté de discourir et de juger.
Confions-nous, pour toutes choses et avec un parfait abandon à la conduite de la divine Providence.


IV


L’abandon confiant à la Providence divine


(par le Bienheureux Père de la Colombière)




1) Consolantes vérités.

    C’est une vérité des mieux établies et des plus consolantes qui nous aient jamais été révélées que (à la réserve du péché), rien ne nous arrive sur la terre que parce que Dieu le veut ; c’est lui qui donne les richesses et c’est lui qui envoie la pauvreté ; si vous êtes malade, Dieu est la cause de votre mal ; si vous recouvrez la santé, c’est Dieu qui vous l’a rendue ; si vous vivez, c’est uniquement à lui que vous devez un si grand bien ; et lorsque la mort viendra terminer votre vie, ce sera de sa main que vous recevrez le coup mortel.
    Mais, lorsque les méchants nous persécutent, est-ce donc à Dieu que nous devons nous en prendre ? Oui, c’est encore Lui que vous devez alors accuser uniquement du mal que vous souffrez. Il n’est pas la cause du péché que fait votre ennemi en vous maltraitant, mais Il est la cause du mal que cet ennemi vous fait en péchant. Ce n’est pas Dieu qui a inspiré à votre ennemi la volonté perverse qu’il a de vous nuire, mais c’est Lui qui lui en a donné le pouvoir. N’en doutez pas, si vous recevez quelque plaie, c’est Dieu lui-même qui vous aura blessé. Quand toutes les créatures se ligueraient contre vous, si le Créateur ne le voulait pas, s’Il ne se joignait pas à elles, s’il ne leur donnait et la force et les moyens d’exécuter leurs mauvais desseins, jamais elles n’en viendraient à bout : Vous n’auriez aucun pouvoir sur moi, s’il ne vous avait été donné d’en-haut, disait le Sauveur du monde à Pilate.
    Nous en pouvons dire autant et aux démons et aux hommes, aux créatures mêmes qui sont privées de raison et de sentiment. Non, vous ne m’affligeriez pas, vous ne m’incommoderiez pas comme vous faites si Dieu ne l’avait ainsi ordonné ; c’est Lui qui vous envoie, c’est Lui qui vous donne le pouvoir de me tenter et de me faire souffrir : Vous n’auriez aucun pouvoir sur moi, s’il ne vous avait été donné d’en-haut. Si, de temps en temps, nous méditions sérieusement cet article de notre croyance, il n’en faudrait pas davantage pour étouffer tous nos murmures dans toutes les pertes, dans tous les malheurs qui nous arrivent. C’est le Seigneur qui m’avait donné des biens, c’est lui-même qui me les a ôtés ; ce n’est ni cette partie, ni ce juge, ni ce voleur qui m’a ruiné ; ce n’est point cette femme qui m’a noirci par ses médisances ; si cet enfant est mort, ce n’est ni pour avoir été maltraité ni pour avoir été mal servi, c’est Dieu, à qui tout cela appartenait, qui n’a pas voulu m’en laisser jouir plus longtemps. Fions-nous à la sagesse de Dieu C’est donc une vérité de foi, que Dieu conduit tous les événements dont on se plaint dans le monde et, de plus, nous ne pouvons douter que tous les maux que Dieu nous envoie ne nous soient très utiles : nous n’en pouvons douter sans soupçonner Dieu même de manquer de lumière pour discerner ce qui est avantageux. Si, dans les choses qui nous regardent, tout autre voit mieux que nous ce qui nous est utile, quelle folie de penser que nous le voyons mieux que Dieu même, que Dieu qui est exempt des passions qui nous aveuglent, qui pénètre dans l’avenir, qui prévoit les événements et l’effet que chaque cause doit produire ?
    Vous savez que les accidents les plus fâcheux ont quelquefois d’heureuses suites, et qu’au contraire, les succès les plus favorables peuvent enfin se terminer à de funestes issues.
C’est même une règle que Dieu garde assez ordinairement, d’aller à ses fins par des voies tout opposées aux voies que la prudence humaine a coutume de choisir. Dans l’ignorance où nous sommes de ce qui doit arriver dans la suite, comment osons-nous murmurer de ce que nous souffrons par la permission de Dieu ? Ne craignons-nous pas que nos plaintes ne portent à faux, et que nous ne nous plaignions lorsque nous aurions le plus de sujet de nous louer de la Providence ?
    On vend Joseph, on l’emmène en servitude, on le jette dans une prison ; s’il s’afflige de ses disgrâces apparentes, il s’afflige en effet de son bonheur, car ce sont autant de marches qui l’élèvent insensiblement jusque sur le trône d’Égypte.
    Saül a perdu les ânesses de son père, il faut les aller chercher fort loin et fort inutilement ; c’est bien du temps et de la peine perdus, il est vrai ; mais si cette peine le chagrine, il n’y eut jamais de chagrin plus déraisonnable, vu que tout cela n’a été permis que pour le conduire au prophète qui doit l’oindre de la part du Seigneur, pour être roi de son peuple.
    Quelle sera notre confusion lorsque nous paraîtrons devant Dieu, lorsque nous verrons les raisons qu’il aura eues de nous envoyer ces croix dont nous lui savons si mauvais gré !
    J’ai regretté ce fils unique mort à la fleur de l’âge : hélas ! s’il eût encore vécu quelques mois, quelques années, il aurait péri de la main d’un ennemi, il serait mort en péché mortel. Je n’ai pu me consoler de la rupture de ce mariage : si Dieu eût jamais permis qu’il se fût conclu, j’allais passer mes jours dans le deuil et la misère.
    Je dois trente ou quarante ans de vie à cette maladie que j’ai soufferte avec tant d’impatience. Je dois mon salut éternel à cette confusion qui m’a coûté tant de larmes. Mon âme était perdue, si je n’eusse perdu cet argent.
    De quoi nous embarrassons-nous ? Dieu se charge de notre conduite, et nous sommes dans l’inquiétude !
    On s’abandonne à la bonne foi d’un médecin, parce qu’on suppose qu’il entend sa profession ; il ordonne qu’on vous fasse les opérations les plus violentes, quelquefois qu’on vous ouvre le crâne avec le fer ; là, qu’on vous perce le corps ; ici, qu’on vous coupe un membre pour arrêter la gangrène, qui pourrait enfin gagner jusqu’au cœur. On souffre tout cela, on lui en sait gré, on l’en récompense libéralement, parce qu’on juge qu’il ne le ferait pas, si le remède n’était nécessaire, parce qu’on juge qu’il faut se fier à son art ; et nous ne voulons pas faire le même honneur à notre Dieu ! On dirait que nous nous défions de sa sagesse, et que nous craignons qu’il ne nous égare. Quoi ! vous livrez votre corps à un homme qui peut se tromper et dont les moindres erreurs peuvent vous ôter la vie, et vous ne pouvez vous soumettre à la conduite du Seigneur ?
    Si nous voyions tout ce qu’il voit, nous voudrions infailliblement tout ce qu’il veut ; on nous verrait lui demander avec larmes les mêmes afflictions que nous tâchons de détourner par nos vœux et par nos prières. Aussi, est-ce à nous tous qu’il dit, dans la personne des enfants de Zébédée : Nescitis quid petatis ; hommes aveugles, votre ignorance me fait pitié, vous ne savez ce que vous demandez ; laissez-moi ménager vos intérêts, conduire votre fortune, je connais ce qui vous est nécessaire mieux que vous-mêmes ; si jusqu’ici j’avais eu égard à vos sentiments et à vos goûts, déjà vous seriez perdus sans ressource.
    Lorsque Dieu nous éprouve… Mais, voulez-vous être persuadés que, dans tout ce que Dieu permet, dans tout ce qui vous arrive, il n’a en vue que vos véritables avantages, que votre bonheur éternel ? Faites un moment de réflexion sur tout ce qu’il a fait pour vous. Vous êtes maintenant dans l’affliction ; songez que celui qui en est l’auteur, est celui même qui a voulu passer toute sa vie dans les douleurs pour vous en épargner d’éternelles ; que c’est celui dont l’ange est toujours à vos côtés, veillant par son ordre sur toutes vos voies et s’appliquant à détourner tout ce qui pourrait blesser votre corps ou souiller votre âme ; songez que celui qui vous expose à cette peine est celui qui, sur nos autels, prie sans cesse et se sacrifie mille fois le jour pour expier vos crimes et pour apaiser le courroux de son Père à mesure que vous l’irritez ; que c’est celui qui vient à vous avec tant de bonté dans le sacrement de l’Eucharistie, celui qui n’a point de plus grand plaisir que de converser avec vous, que de s’unir à vous. Quelle ingratitude, après de si grandes marques d’amour, de se défier encore de lui, de douter si c’est pour nous faire du bien ou pour nous nuire, qu’il nous visite ! — Mais il me frappe cruellement, il appesantit sa main sur moi ! — Que craignez-vous d’une main qui a été percée, qui s’est laissée attacher à la croix pour vous ? — Il me fait marcher par un chemin épineux ! — S’il n’y en a pas d’autre pour aller au ciel, malheureux que vous êtes, aimez-vous mieux périr pour toujours, que de souffrir pour un temps ? N’est-ce pas cette même voie qu’il a tenue avant vous, et pour l’amour de vous ? Y trouvez-vous une épine qu’il n’ait marquée, qu’il n’ait rougie de son sang ? — Il me présente un calice plein d’amertume ! — Oui, mais songez que c’est votre Rédempteur qui vous le présente ; vous aimant autant qu’il le fait, pourrait-il se résoudre à vous traiter avec rigueur, s’il n’y avait ou une utilité extraordinaire ou une pressante nécessité ?
    Vous avez ouï parler de ce prince, qui aima mieux s’exposer à être empoisonné, que de refuser le breuvage que son médecin lui avait ordonné, parce qu’il avait toujours reconnu dans ce médecin beaucoup de fidélité et beaucoup d’attachement pour sa personne. Et nous, chrétiens, nous refusons le calice que notre divin Maître a préparé lui-même, nous osons l’outrager jusqu’à ce point ! Je vous prie de ne pas oublier cette réflexion ; elle suffit, si je ne me trompe, pour nous faire agréer, pour nous faire aimer les dispositions de la volonté divine qui nous paraissent les plus fâcheuses. C’est là, d’ailleurs, le moyen d’assurer infailliblement notre bonheur même dès cette vie. Se jeter dans les bras de Dieu Je suppose, par exemple, qu’un chrétien s’est affranchi de toutes les illusions du monde par ses réflexions et par les lumières qu’il a reçues de Dieu, qu’il reconnaît que tout n’est que vanité, que rien ne peut remplir son coeur, que ce qu’il a souhaité avec le plus d’empressement est souvent la source des plus mortels chagrins ; qu’on a de la peine à distinguer ce qui nous est utile de ce qui nous est contraire, parce que le bien et le mal sont presque partout mêlés ensemble, et que ce qui, hier, était le plus avantageux, est aujourd’hui le pire, que ses désirs ne font que le tourmenter, que les soins qu’il prend pour réussir le consument, et nuisent même quelquefois à ses desseins, au lieu de les avancer ; qu’après tout, c’est une nécessité que la volonté de Dieu s’accomplisse, qu’il ne se fait rien que par ses ordres, et qu’il ne peut rien ordonner à notre égard qui ne tourne à notre avantage.
    Après toutes ces vues, je suppose encore qu’il se jette entre les bras de Dieu comme à l’aveugle, qu’il se livre à lui, pour ainsi dire, sans condition et sans réserve, entièrement résolu de se fier à lui pour tout et de ne plus rien désirer, de ne plus rien craindre, en un mot de ne plus rien vouloir de ce qu’il voudra, et de vouloir également tout ce qu’il voudra ; je dis que, dès ce moment, cette heureuse créature acquiert une liberté parfaite, qu’elle ne peut plus être gênée ni contrainte, qu’il n’est point d’autorité, point de puissance sur la terre qui soit capable de lui faire violence ou de lui donner un moment d’inquiétude.
    Mais n’est-ce point une chimère un homme sur qui les biens et les maux font une égale impression ? Non, ce n’est point une chimère ; je connais des personnes qui sont également contentes dans la maladie et dans la santé, dans les richesses et dans l’indigence ; j’en connais même qui préfèrent l’indigence et la maladie aux richesses et à la santé. Du reste, il n’est rien de si vrai que ce que je vais vous dire : autant nous avons de soumission pour la volonté de Dieu, autant Dieu a-t-il de condescendance pour nos volontés. Il semble que, dès qu’on s’attache uniquement à lui obéir, il ne s’étudie plus lui-même qu’à nous satisfaire : non seulement il exauce nos prières, mais il les prévient, il va chercher jusqu’au fond du coeur ces mêmes désirs qu’on tâche d’étouffer pour lui plaire et il les surpasse tous. Enfin, le bonheur de celui dont la volonté est soumise à la volonté de Dieu, est un bonheur constant, inaltérable, éternel. Nulle crainte ne trouble sa félicité, parce que nul accident ne peut la détruire. Je me le représente comme un homme assis sur un rocher au milieu de l’océan ; il voit venir à lui les vagues les plus furieuses sans être effrayé, il prend plaisir à les considérer et à les compter à mesure qu’elles viennent se briser à ses pieds ; que la mer soit calme ou agitée, que le vent pousse les flots d’un côté ou qu’il les repousse d’un autre, il est également immobile, parce que le lieu où il se trouve est ferme et inébranlable.
    De là vient cette paix, ce calme, ce visage toujours serein, cette humeur toujours égale que nous remarquons dans les vrais serviteurs de Dieu. Pratique de l’abandon confiant Il reste à voir comment nous pourrons atteindre à cette heureuse soumission. Une voie sure pour nous y conduire, c’est l’exercice fréquent de cette vertu. Mais, parce que les grandes occasions de la pratiquer sont assez rares, il est nécessaire de profiter des petites qui sont journalières, et dont le bon usage nous aurait bientôt mis en état de soutenir les plus grands revers, sans en être ébranlés. Il n’est personne à qui chaque jour il n’arrive cent petites choses contraires à ses désirs et à ses inclinations, soit que notre imprudence ou notre inattention nous les attire, soit qu’elles nous viennent de l’inconsidération ou de la malignité d’autrui, soit enfin qu’elles soient un pur effet du hasard et du concours imprévu de certaines causes nécessaires.
    Toute notre vie est semée de ces sortes d’épines qui naissent sans cesse sous nos pas, qui produisent dans notre cœur mille fruits amers, mille mouvements involontaires de haine, d’envie, de crainte, d’impatience, mille petits chagrins passagers, mille inquiétudes légères, mille troubles qui, du moins pour un moment, altèrent la paix de l’âme. On échappe, par exemple, une parole qu’on ne voudrait pas avoir dite, on nous en dit une autre qui nous offense ; un domestique vous sert mal ou avec trop de lenteur, un enfant vous incommode, un fâcheux vous arrête, un étourdi vous heurte, une auto vous couvre de boue, il fait un temps qui vous déplaît, votre ouvrage ne va pas comme vous le souhaiteriez, un petit meuble se casse, un habit se tache ou se déchire. Je sais qu’il n’y a pas là de quoi exercer une vertu bien héroïque, mais je dis que ce serait assez pour l’acquérir infailliblement si nous le voulions ; je dis que quiconque serait sur ses gardes pour offrir à Dieu toutes ces contrariétés et pour les accepter comme étant ordonnées par sa Providence, outre qu’il se disposerait insensiblement à une union très intime avec Dieu, il serait encore en peu de temps capable de soutenir les plus tristes et les plus funestes accidents de la vie.
    À cet exercice qui est si aisé (et néanmoins plus utile pour nous et plus agréable à Dieu que je ne puis vous le dire), on peut en ajouter encore un autre. Pensez tous les jours, dès le matin, à tout ce qui peut vous arriver de plus fâcheux durant le cours de la journée. Il peut se faire que, dans ce jour, on vous apporte la nouvelle d’un naufrage, d’une banqueroute, d’un incendie ; peut-être qu’avant la nuit vous recevrez quelque affront insigne, quelque sanglante confusion ; peut-être que la mort vous ravira la personne du monde que vous aimez le plus ; vous ne savez pas si vous ne mourrez point vous-même subitement et d’une manière tragique. Acceptez tous ces malheurs, au cas qu’il plaise à Dieu de les permettre ; contraignez votre volonté de consentir à ce sacrifice, et ne vous donnez point de relâche que vous ne la sentiez disposée à vouloir ou à ne pas vouloir tout ce que Dieu peut vouloir ou ne pas vouloir. Enfin, lorsqu’une de ces disgrâces se fera en effet sentir, au lieu de perdre du temps à vous plaindre ou des hommes ou de la fortune, allez vous jeter promptement aux pieds de votre divin Maître, pour lui demander la grâce de supporter avec constance cette infortune.
    Un homme qui a reçu une plaie mortelle, s’il est sage, ne court point après celui qui l’a blessé, il va d’abord au médecin qui peut le guérir. Mais quand, dans de pareilles rencontres, vous chercheriez l’auteur de vos maux, ce serait encore à Dieu qu’il faudrait aller, puisqu’il n’y a que lui qui puisse en être la cause.
    Allez donc à Dieu, mais allez-y promptement, allez-y sur l’heure ; que ce soit le premier de tous vos soins ; allez lui rapporter, pour ainsi dire, le trait qu’il vous a lancé, le fléau dont il s’est servi pour vous éprouver. Baisez mille fois les mains de votre Maître crucifié, ces mains qui vous ont frappé, qui ont fait tout le mal qui vous afflige. Répétez-lui souvent ces paroles qu’il disait lui-même à son Père, dans le fort de sa douleur : Seigneur, que votre volonté se fasse et non pas la mienne ; Fiat voluntas tua. Oui, mon Dieu, dans tout ce que vous voudrez de moi, aujourd’hui et pour tous les temps, au ciel et sur la terre, qu’elle se fasse, cette volonté, mais qu’elle se fasse sur la terre comme elle s’accomplit dans le ciel.


2) Les adversités sont utiles aux justes nécessaires aux pécheurs.


    Voyez cette tendre mère qui, par mille caresses, tâche d’apaiser les cris de son fils, qui l’arrose de ses larmes, tandis qu’on lui applique le fer et le feu : dès que cette douloureuse opération se fait sous ses yeux et par son ordre, qui peut douter que ce remède violent ne doive être extrêmement utile à cet enfant et qu’il n’y doive trouver une santé parfaite, ou du moins le soulagement d’une douleur et plus vive et plus longue ?
    Je fais le même raisonnement lorsque je vous vois dans l’adversité. Vous vous plaignez qu’on vous maltraite, qu’on vous outrage, qu’on vous noircit par des calomnies, qu’on vous dépouille injustement de vos biens : votre Rédempteur (ce nom est encore plus tendre que le nom de père et de mère), votre Rédempteur est témoin de tout ce que vous souffrez, lui qui vous porte dans son sein, lui qui a déclaré si hautement que quiconque vous touche le touche lui-même à la prunelle de l’œil, lui-même néanmoins permet que vous soyez traversé, quoi qu’il pût facilement l’empêcher, et vous doutez que cette épreuve passagère doive vous procurer les plus solides avantages ! Quand le Saint-Esprit n’aurait pas appelé bienheureux ceux qui souffrent ici-bas, quand toutes les pages de l’Écriture ne parleraient pas en faveur des adversités, quand nous ne verrions pas qu’elles sont le partage le plus ordinaire des amis de Dieu, je ne laisserais pas de croire qu’elles nous sont infiniment avantageuses.
    Pour me le persuader, il suffit que je sache qu’un Dieu, qui a mieux aimé souffrir tout ce que la rage des hommes a pu inventer des plus horribles tortures, que de me voir condamné aux plus légers supplices de l’autre vie ; il me suffit, dis-je, que je sache que c’est ce Dieu qui me prépare, qui me présente le calice d’amertume que je dois boire en ce monde. Un Dieu, qui a tant souffert pour m’empêcher de souffrir, ne me ferait pas souffrir aujourd’hui pour se donner à lui-même un plaisir cruel et inutile.
    Il faut faire crédit à la Providence. Pour moi, lorsque je vois un chrétien s’abandonner à la douleur dans les peines que Dieu lui envoie, je dis d’abord : voici un homme qui s’afflige de son bonheur ; il prie Dieu de le délivrer de l’indigence où il se trouve, et il devrait lui rendre grâce de l’y avoir réduit. Je suis sûr que rien ne pouvait lui arriver de plus avantageux, que ce qui fait le sujet de sa désolation ; j’ai pour le croire mille raisons sans réplique. Mais si je voyais tout ce que Dieu voit, si je pouvais lire dans l’avenir les suites heureuses dont il couronnera ces tristes aventures, combien plus encore me sentirais-je affermi dans ma pensée ! En effet, si nous pouvions découvrir quels sont les desseins de la Providence, il est certain que nous souhaiterions avec ardeur les maux que nous souffrons avec tant de répugnance.
    Mon Dieu ! si nous avions un peu de foi, si nous savions combien vous nous aimez, combien vous avez à cœur nos intérêts, de quel oeil envisagerions-nous les adversités ? Nous irions au-devant d’elles avec empressement nous bénirions mille fois la main qui nous frapperait. Quel bien peut-il donc me revenir de cette maladie, qui m’oblige d’interrompre tous mes exercices de piété, dira peut-être quelqu’un ? Quel avantage puis-je attendre de cette perte de tous mes biens qui me met au désespoir, de cette confusion qui abat mon courage, et qui porte le trouble dans mon esprit ? Il est vrai que ces coups imprévus, dans le moment qu’ils frappent, accablent quelquefois ceux sur qui ils tombent, et les mettent hors d’état de profiter sur l’heure de leur disgrâce : mais attendez, et bientôt vous verrez que c’est par là que Dieu vous dispose à recevoir ses plus insignes faveurs. Sans cet accident, vous ne seriez peut-être pas devenu plus mauvais, mais vous n’auriez jamais été si saint.    
    N’est-il pas vrai que depuis que vous vous étiez donné à Dieu, vous n’aviez encore pu vous résoudre à mépriser je ne sais quelle gloire fondée ou sur quelque agrément du corps ou sur quelque talent de l’esprit, qui vous attirait l’estime des hommes ?
    N’est-il pas vrai qu’il vous restait encore quelque amour pour le jeu, pour la vanité, pour le luxe ?
    N’est-il pas vrai que le désir d’acquérir des richesses, d’élever vos enfants aux honneurs du monde, ne vous avait point entièrement abandonné ?
    Peut-être même que quelque attachement, quelque amitié peu spirituelle disputaient encore votre cœur à Dieu. Il ne vous fallait plus que ce pas pour entrer dans une liberté parfaite ; c’était peu, mais enfin vous n’aviez pu encore faire ce dernier sacrifice ; de combien de grâces, cependant, cet obstacle arrêtait-il le cours ? C’était peu, mais il n’est rien qui coûte tant à l’âme chrétienne, que de rompre ce dernier lien qui l’attache au monde ou à elle-même ; ce n’est pas que, dans cette situation, elle ne sente une partie de son infirmité ; mais la seule pensée du remède l’épouvante, parce que le mal est si près du cœur que, sans le secours d’une opération violente et douloureuse, on ne peut le guérir ; c’est pour cela qu’il a fallu vous surprendre, qu’il a fallu qu’une main habile, lorsque vous y pensiez le moins, ait porté le fer bien avant dans la chair vive, pour percer cet ulcère caché au fond des entrailles ; sans ce coup votre langueur durerait encore.
    Cette maladie qui vous arrête, cette banqueroute qui vous ruine, cet affront qui vous couvre de honte, la mort de cette personne que vous pleurez, toutes ces disgrâces feront bientôt ce que toutes vos méditations n’auraient pu faire, ce que tous vos directeurs auraient tenté inutilement. Avantages inattendus des épreuves.
    Et si l’adversité où vous êtes a l’effet voulu par Dieu, si elle vous dégoûte entièrement des créatures, si elle vous engage à vous donner sans réserve à votre Créateur, je suis sûr que vous lui adresserez plus de remerciements de ce qu’il vous aura affligé, que vous ne lui avez offert de vœux pour détourner l’affliction ; tous les autres bienfaits comparés à cette disgrâce ne seront à vos yeux que des faveurs légères. Vous aviez toujours regardé les bénédictions temporelles qu’il a versées jusqu’ici sur votre famille, comme les effets de sa bonté pour vous ; mais pour lors vous verrez clairement, vous sentirez au fond de votre âme, qu’il ne vous a jamais tant aimé que lorsqu’il a renversé tout ce qu’il avait fait pour votre prospérité, et que, s’il avait été libéral en vous donnant des richesses, de l’honneur des enfants, de la santé, il a été prodigue en vous enlevant tous ces biens. Je ne parle point des mérites qu’on acquiert par la patience ; il est certain que, pour l’ordinaire, on gagne plus pour le ciel dans un jour d’adversité, que durant plusieurs années passées dans la joie, quelque saint usage qu’on en fasse.
    Tout le monde sait que la prospérité nous amollit ; et c’est beaucoup quand un homme heureux selon le monde, se donne la peine de penser au Seigneur une ou deux fois par jour ; les idées des biens sensibles qui l’environnent occupent si agréablement son esprit, qu’il oublie aisément tout le reste.
    L’adversité, au contraire, nous porte comme naturellement à élever les yeux au ciel, pour adoucir, par cette vue, l’impression amère de nos maux. Je sais qu’on peut glorifier Dieu dans toutes sortes d’états, et que la vie d’un chrétien qui le sert dans une fortune riante, ne laisse pas de lui faire honneur ; mais qu’il s’en faut que ce chrétien l’honore autant que l’homme qui le bénit dans les souffrances ! On peut dire que le premier est semblable à un courtisan assidu et régulier, qui n’abandonne point son prince, qui le suit au conseil, qui est de tous ses plaisirs, qui fait honneur à toutes ses fêtes ; mais que le second est comme un vaillant capitaine, qui prend des villes pour son roi, qui lui gagne des batailles, à travers mille périls et au prix de son sang, qui porte bien loin et la gloire des armes de son maître et les bornes de son empire.
    Ainsi, un homme qui jouit d’une santé robuste, qui possède de grandes richesses, qui vit dans l’honneur, qui a l’estime du monde, cet homme, s’il use comme il doit de tous ces avantages, s’il les reçoit avec reconnaissance, s’il les rapporte à Dieu qui en est la source, certainement on ne peut douter qu’il ne glorifie son divin Maître par une conduite si chrétienne ; mais si la Providence le dépouille de tous ses biens, si elle l’accable de douleurs et de misères, et si, au milieu de tant de maux, il persévère dans les mêmes sentiments, dans les mêmes actions de grâces, s’il suit le Seigneur avec la même promptitude et la même docilité, par une voie si difficile, si opposée à ses inclinations, c’est alors qu’il publie la grandeur de Dieu et l’efficacité de sa grâce, de la manière la plus généreuse et la plus éclatante.
    Occasions de mérites et de salut De là, jugez quelle gloire doivent espérer de Jésus-Christ les personnes qui l’auront glorifié dans une route si épineuse. Ce sera, pour lors, que nous reconnaîtrons combien Dieu nous aura aimés, en nous donnant les occasions de mériter une récompense si abondante ; ce sera, pour lors, que nous nous reprocherons à nous-mêmes de nous être plaints de ce qui devait accroître notre félicité, d’avoir gémi d’avoir soupiré, lorsque nous avions lieu de nous réjouir, d’avoir douté de la bonté de Dieu, lorsqu’il nous en donnait les plus solides marques. Si tels doivent être un jour nos sentiments, pourquoi ne pas entrer dès aujourd’hui dans une si heureuse disposition ? Pourquoi dès cette vie, ne pas bénir Dieu au milieu des maux dont je suis sûr que je lui rendrai dans le ciel d’éternelles actions de grâces ? Tout cela nous fait assez voir que, de quelque manière que nous vivions, nous devrions toujours recevoir l’adversité avec joie. Si nous sommes bons, l’adversité nous purifie et nous rend meilleurs, elle nous remplit de vertus et de mérites ; si nous sommes vicieux, elle nous corrige, elle nous contraint de devenir vertueux.


3) Recours à la prière.


    Il est étrange que, Jésus-Christ s’étant si souvent, si solennellement engagé à exaucer tous nos vœux, la plupart des chrétiens se plaignent tous les jours de n’être pas écoutés.
    Car enfin, on ne peut pas rejeter la stérilité de nos prières sur la nature des biens que nous demandons, puisqu’il n’a rien excepté dans ses promesses : Omnia quoecumque orantes petitis, credite quia accipietis. On ne doit pas non plus l’attribuer, cette stérilité, à l’indignité de ceux qui demandent, puisqu’il a promis sans exception à toutes sortes de personnes : Omnis qui petit, accipit. D’où peut donc venir que tant de prières sont rejetées ?
    Ne serait-ce point peut-être que, comme la plupart des hommes sont également insatiables et impatients dans leurs désirs, ils font des demandes si excessives ou si pressantes, qu’ils lassent, qu’ils rebutent le Seigneur ou par leur indiscrétion ou par leur importunité ?
    Non, non ; l’unique raison pour laquelle nous obtenons si peu de Dieu, c’est que nous lui demandons trop peu, et avec trop peu d’insistance. Jésus-Christ, il est vrai, nous a promis, de la part de son Père, de nous tout accorder, et même les plus petites choses ; mais il nous a prescrit un ordre à observer, dans tout ce que nous demandons, et, sans l’observation de cette règle, en vain espérons-nous de rien obtenir. Il nous a dit, dans saint Matthieu : Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné comme surcroît : Quærite primum regnum Dei et justitiam eius, et hæc omnia adjicientur vobis.
    Pour obtenir des biens : On ne vous défend pas de souhaiter des richesses, et tout ce qui est nécessaire à l’entretien, même à la douceur de la vie ; mais il faut souhaiter ces biens dans leur rang, et si vous voulez qu’à cet égard vos désirs soient infailliblement accomplis, demandez d’abord les plus grandes choses, afin qu’en vous les accordant, il y ajoute encore les plus petites.
    Voilà justement ce qui arriva à Salomon. Dieu lui ayant donné la liberté de demander tout ce qu’il voudrait, il le supplia de lui accorder la sagesse, dont il avait besoin pour s’acquitter saintement de ses devoirs de la royauté. Il ne fit aucune mention ni des trésors ni de la gloire du monde ; il crut
que si Dieu lui faisait une offre si avantageuse, il devait en prendre occasion d’obtenir des biens considérables. Sa prudence lui mérita aussitôt ce qu’il demandait, et même ce qu’il ne demandait pas. Quia postulasti verbum hoc, et non petisti tibi dies multos, nec divitias…, ecce feci tibi secundum sermones tuos : Je vous accorde volontiers cette sagesse, parce que vous me l’avez demandée, mais je ne laisserai pas de vous combler d’années d’honneurs et de richesses, parce que vous ne m’avez rien demandé de tout cela : Sed et hæc quæ non postulasti, divitias scilicet et gloriam. Si donc c’est là l’ordre que Dieu observe dans la distribution de ses grâces, nous ne devons pas nous étonner que, jusqu’ici, nous ayons prié sans succès.
    Je vous avoue que souvent je suis touché de compassion, quand je vois l’empressement de certaines personnes, qui distribuent des aumônes, qui vouent des pèlerinages et des jeûnes, qui intéressent jusqu’aux ministres des autels pour le succès de leurs entreprises temporelles.
    Hommes aveugles, je crains que vous ne priiez et que vous ne fassiez prier en vain ! Il fallait faire ces offrandes, vouer ces jeûnes, ces pèlerinages, pour obtenir de Dieu une entière réforme de vos mœurs, pour obtenir la patience chrétienne, le mépris du monde, le détachement des créatures ; après ces premières démarches d’un zèle réglé, vous auriez pu faire des prières pour le retour de votre santé et pour l’avancement de vos affaires ; Dieu aurait écouté ces prières, ou plutôt il les aurait prévenues et se serait contenté de connaître vos désirs pour les accomplir. Sans ces premières grâces, tout le reste pourrait être nuisible et il l’est pour l’ordinaire, voilà pourquoi on nous le refuse. Nous murmurons, nous accusons le Ciel de dureté, de peu de fidélité dans ses promesses. Mais notre Dieu est un Père plein de bonté, qui aime mieux essuyer nos plaintes et nos murmures, que de les apaiser par des présents qui nous seraient funestes.
Pour écarter les maux : Ce que j’ai dit des biens, je le dis encore des maux dont nous souhaitons d’être délivrés. — Je ne soupire point, dira quelqu’un, pour une grande fortune, je me contenterais de sortir de cette extrême indigence où mes malheurs m’ont réduit ; je laisse la gloire et la haute réputation à ceux qui en sont affamés, je voudrais seulement éviter l’opprobre où me jettent les calomnies de mes ennemis ; enfin, je me passe des plaisirs, mais je souffre des douleurs que je ne puis plus supporter ; depuis longtemps je prie, je demande avec instance au Seigneur qu’il veuille les adoucir ; mais je le trouve inexorable. — Je n’en suis pas surpris ; vous avez des maux secrets bien plus considérables que les maux dont vous vous plaignez, maux néanmoins dont vous ne demandez point d’être affranchis ; si, pour l’obtenir, vous aviez fait la moitié des prières que vous avez faites pour être guéri des maux extérieurs, il y a longtemps que Dieu vous aurait délivré des uns et des autres.
    La pauvreté vous sert à tenir dans l’humilité votre esprit, naturellement orgueilleux ; l’attachement extrême que vous avez pour le monde vous rend nécessaires ces médisances qui vous affligent ; les maladies sont, en vous, comme une digue contre la pente que vous avez pour le plaisir, contre cette pente qui vous entraînerait dans mille malheurs. Ce ne serait pas vous aimer, ce serait vous haïr cruellement, que de vous décharger de ces croix, avant de vous donner les vertus que vous n’avez pas. Si le Seigneur vous voyait quelque empressement pour ces vertus, il vous les accorderait sans délai, et il ne serait pas nécessaire de demander le reste. On ne demande pas assez. Vous voyez donc que, pour ne demander pas assez, nous ne recevons rien, parce que Dieu ne saurait nous accorder peu, ne saurait borner sa libéralité à de petits objets, sans nous nuire à nous-mêmes. Je vous prie d’observer que je ne dis pas qu’on ne puisse, sans offenser Dieu, demander des prospérités temporelles, demander d’être délivré des croix sous lesquelles on gémit ; je sais que pour rectifier les prières par lesquelles on sollicite ces sortes de grâces, il suffit de les demander à condition qu’elles ne seront contraires ni à la gloire de Dieu, ni à notre propre salut ; mais comme il est difficile qu’il soit glorieux à Dieu de vous exaucer ou utile pour vous d’être exaucé, si vous n’aspirez pas à de plus grands dons, je dis que, tandis que vous vous contentez de peu, vous courez le risque de ne rien obtenir. Voulez-vous que je vous donne une bonne méthode pour demander le bonheur même temporel, méthode capable de forcer Dieu à vous exaucer ? Dites-lui de tout votre cœur : Mon Dieu, ou donnez-moi tant de richesses que mon cœur en soit satisfait ou inspirez-m’en un mépris si grand, que je ne les désire plus ; ou délivrez-moi de la pauvreté ou rendez-la-moi si aimable que je la préfère à tous les trésors de la terre ; ou faites cesser ces douleurs ou, ce qui vous serait encore plus glorieux, faites qu’elles se changent en délices pour moi, et que loin de m’affliger et de troubler la paix de mon âme, elles deviennent à mon égard la source de la joie la plus douce. Vous pouvez me décharger de la croix ; vous pouvez me la laisser, sans que j’en sente le poids. Vous pouvez éteindre le feu qui me brûle : vous pouvez, sans l’éteindre, faire qu’au lieu de me brûler il me serve de rafraîchissements, comme il a servi aux jeunes Hébreux dans la fournaise de Babylone. Je vous demande l’un ou l’autre. Qu’importe de quelle manière je sois heureux ? Si je le suis par la possession des biens terrestres, je vous en rendrai d’immortelles actions de grâces ; si je le suis par la privation de ces mêmes biens, ce sera un prodige qui donnera encore plus de gloire à votre nom, et je n’en serai que plus reconnaissant. Voilà une prière digne d’être offerte à Dieu par un véritable chrétien. Lorsque vous prierez de la sorte, savez-vous quel sera l’effet de vos vœux ?
    Premièrement, vous serez content, quoi qu’il arrive ; et que désirent autre chose ceux qui sont les plus affamés des biens temporels, si ce n’est d’être contents ?
    En second lieu, non seulement vous obtiendrez infailliblement l’une des deux choses que vous aurez demandées, mais, pour l’ordinaire, vous les obtiendrez toutes deux. Dieu vous accordera la jouissance des richesses ; et afin que vous les possédiez sans attachement et sans danger, il vous en inspirera en même temps un mépris salutaire. Il mettra fin à vos douleurs, et, de plus, il vous en laissera une soif ardente, qui vous donnera tout le mérite de la patience, sans que vous souffriez. En un mot, il vous rendra heureux dès cette vie, et de peur que votre bonheur ne vous corrompe, il vous en fera connaître et sentir la vanité.
    Peut-on rien désirer de plus avantageux ? Rien, sans doute. Mais comme un avantage si précieux est bien digne d’être demandé, souvenez-vous qu’il mérite encore d’être demandé avec insistance. Car la raison pour laquelle on obtient si peu, ce n’est pas seulement parce qu’on demande peu, c’est encore parce que, soit que l’on demande peu, soit que l’on demande beaucoup, on ne demande pas assez. Persévérance dans la prière Voulez-vous que toutes vos prières soient infailliblement efficaces ? Voulez-vous forcer Dieu à satisfaire tous vos désirs ? Je dis d’abord qu’il ne faut jamais se lasser de prier. Ceux qui se relâchent, après avoir prié quelque temps, manquent ou d’humilité ou de confiance ; et ainsi ils ne méritent pas qu’on les exauce. Il semble que vous prétendiez qu’on obéisse sur l’heure à votre prière, comme si c’était un commandement ; ne savez-vous pas que Dieu résiste aux superbes, et qu’il n’a de complaisance que pour les humbles ? Quoi ? votre orgueil ne saurait-il souffrir qu’on vous fasse revenir plus d’une fois pour la même chose ? C’est avoir bien peu de confiance en la bonté de Dieu, que d’en désespérer si tôt, que de prendre les moindres délais pour des refus absolus.
    Quand on a véritablement conçu jusqu’où s’étend la bonté de Dieu, on ne se croit jamais rebuté, on ne saurait croire qu’il veuille nous ôter toute espérance. Pour moi, j’avoue que plus je vois que Dieu me fait demander une même grâce, plus je sens croître en moi l’espérance de l’obtenir ; je ne crois jamais que ma prière est rejetée, que quand je m’aperçois que j’ai cessé de prier ; lorsque, après un an de sollicitations, je me trouve autant de ferveur que j’en avais en commençant, je ne doute plus de l’accomplissement de mes désirs ; et bien loin de perdre courage après tant de délais, je crois avoir lieu de me réjouir, parce que je suis persuadé que je serai d’autant plus pleinement satisfait qu’on m’aura laissé prier plus longtemps. Si mes premières instances avaient été entièrement inutiles, je n’aurais pas si souvent réitéré les mêmes voeux, mon espérance ne se serait pas soutenue ; puisque mon assiduité n’a pas cessé, c’est une raison pour moi de croire que j’en serai payé libéralement.
    En effet, la conversion d’Augustin ne fut accordée à sainte Monique qu’après seize ans de larmes ; mais aussi ce fut une conversion entière, une conversion incomparablement plus parfaite qu’elle ne l’avait demandée. Tous ses désirs se terminaient à voir l’incontinence de ce jeune homme réduite dans les bornes du mariage, et elle eut le plaisir de lui voir embrasser les conseils les plus élevés de la chasteté évangélique. Elle avait seulement souhaité qu’il fût baptisé, qu’il fût chrétien, et elle le vit élevé au sacerdoce, à la dignité d’évêque. Enfin, elle ne demandait à Dieu que de le voir sortir de l’hérésie, et Dieu en fit la colonne de son Église et le fléau des hérétiques de son temps. Si, après un ou deux ans de prières, cette pieuse mère se fut rebutée ; si, après dix ou douze ans, voyant que le mal croissait tous les jours, que ce malheureux fils s’engageait encore en de nouvelles erreurs, en de nouvelles débauches, qu’à l’impureté il avait ajouté l’avarice et l’ambition ; si alors elle eût tout abandonné par désespoir, quelle aurait été son illusion ! Quel tort n’aurait-elle pas fait à son fils ? De quelle consolation ne se serait-elle pas privée elle-même ! De quel trésor n’aurait-elle pas frustré son siècle et tous les siècles à venir !
    Une confiance obstinée : En finissant, je m’adresse à ces personnes, que je vois courbées au pied des autels, pour obtenir ces précieuses grâces que Dieu a tant de complaisance de nous voir demander. Âmes heureuses à qui Dieu fait connaître la vanité des choses mondaines, âmes qui gémissez sous le joug de vos passions, et qui priez afin d’en être délivrées, âmes ferventes qui êtes tout enflammées du désir d’aimer Dieu et de le servir comme les Saints l’ont servi, et vous qui sollicitez pour la conversion de ce mari, de cette personne qui vous est si chère, ne vous lassez point de demander, soyez constants, soyez infatigables dans vos poursuites ; si on vous refuse aujourd’hui, demain vous obtiendrez tout ; si vous n’emportez rien cette année, l’année prochaine vous sera plus favorable ; ne pensez pas cependant que votre peine soit perdue : on vous tient compte de tous vos soupirs, vous recevrez à proportion du temps que vous aurez employé à demander ; on vous amasse un trésor qui comblera tout d’un coup, qui surpassera tous vos désirs. Il faut jusqu’au bout vous découvrir les ressorts secrets de la Providence : le refus que vous essuyez maintenant n’est qu’une feinte dont Dieu se sert pour enflammer davantage votre ferveur.
    Voyez comme il en use envers la Chananéenne, comme il refuse de la voir et de l’entendre, comme il la traite d’étrangère, et plus durement encore. Ne diriez-vous pas que l’importunité de cette femme l’irrite de plus en plus ? Cependant, en lui-même, il l’admire, il est charmé de sa confiance et de son humilité ; et c’est pour cela qu’il la rebute. Ô clémence déguisée, qui prends le masque de la cruauté, avec quelle tendresse rejettes-tu ceux que tu veux le plus exaucer ! Gardez-vous de vous y laisser surprendre ; au contraire, pressez d’autant plus qu’on semblera vous rebuter davantage.
    Faites comme la Chananéenne, servez-vous contre Dieu même des raisons qu’il peut avoir de vous refuser. Il est vrai que me favoriser — devez-vous dire — ce serait donner aux chiens le pain des enfants ; je ne mérite pas la grâce que je demande, mais aussi n’est-ce pas à mes mérites que je prétends qu’on l’accorde, c’est aux mérites de mon aimable Rédempteur. Oui, Seigneur, vous devez craindre que vous n’ayez plus d’égard à mon indignité qu’à votre promesse, et qu’en voulant me faire justice, vous ne vous fassiez tort à vous-même. Si j’étais plus digne de vos bienfaits, il vous serait moins glorieux de m’en faire part. Il n’est pas juste de faire des faveurs à un ingrat ; hé ! Seigneur, ce n’est pas votre justice, c’est votre miséricorde que j’implore.
    Soutenez votre courage, âme heureuse, qui avez si bien commencé à lutter avec Dieu, ne lui donnez point de relâche ; il aime la violence que vous lui faites, il veut être vaincu. Signalez-vous par votre importunité, faites voir en vous un miracle de constance, forcez Dieu à quitter le déguisement et à vous dire avec admiration : Magna est fides tua, fiat tibi sicut vis. Ô homme, que votre foi est grande ; j’avoue que je ne puis plus vous résister : allez, vous aurez ce que vous désirez, et pour cette vie et pour l’autre.
   


Exercice particulier de conformité à la divine Providence :


La pratique de ce pieux exercice est d’une grande importance, à cause des avantages précieux qu’en retirent toujours les personnes qui veulent bien s’y appliquer.


1) Acte de Foi, d’Espérance et de Charité.


I. — On produit d’abord un acte de foi en la Providence divine.

    On tâche de bien se pénétrer de cette vérité, que Dieu prend un soin continuel et très attentif, non seulement de toutes choses en général, mais encore de chacune en particulier, de nous surtout, de notre âme, de notre corps, de tout ce qui nous intéresse, que sa sollicitude, à laquelle rien n’échappe, s’étend à notre réputation, à nos travaux, à nos besoins de toute nature, à notre santé comme à nos maladies, à notre vie comme à notre mort et jusqu’au moindre de nos cheveux, qui ne peut tomber sans sa permission.


II. — Après l’acte de foi, on fait un acte d’espérance.

    On s’excite alors à une ferme confiance que cette Providence divine pourvoira à tout ce qui nous concerne, qu’elle nous dirigera, nous défendra avec une vigilance et une affection plus que paternelles, et nous gouvernera de telle sorte que, quoi qu’il arrive, si nous nous soumettons à sa conduite, tout nous sera favorable et tournera à notre bien, même les choses qui y sembleraient le plus contraires.


III. — Il faut ajouter à ces deux actes celui de charité.

    On témoigne à la Divine Providence l’attachement le plus vif, l’amour le plus tendre, comme un enfant le témoigne à sa bonne mère en se réfugiant dans ses bras ; on proteste d’une estime absolue pour tous ses desseins, quelque impénétrables qu’ils soient, sachant bien qu’ils sont les fruits d’une sagesse infinie qui ne peut se tromper et d’une souveraine bonté qui ne peut vouloir que la perfection de ses créatures ; on fait en sorte que cette estime soit assez pratique pour nous disposer à parler volontiers de la Providence et même à prendre hautement sa défense contre ceux qui se permettraient de la nier ou de la critiquer.


2) Acte de filial abandon à la Providence.

    Après avoir plusieurs fois renouvelé ces actes et s’en être bien pénétrée, l’âme s’abandonne à la divine Providence, elle se repose et s’endort doucement entre ses bras, comme un enfant entre les bras de sa mère.
    Elle fait siennes alors ces paroles de David : Je dormirai et me reposerai en paix, parce que c’est vous, Seigneur, qui avez affermi mon espérance en votre Providence.
    Ou bien elle dira avec le même prophète : Le Seigneur me régit et rien ne me fera défaut ; il m’a placé lui-même au milieu de ses pâturages, il m’a conduit près d’une eau pure et fortifiante pour mon âme ; il m’a fait entrer dans les sentiers de la justice pour la gloire de son nom et pour ma perfection. Ô mon Seigneur ! guidé par votre main et couvert de votre protection, je marcherai au milieu des ombres de la mort, au milieu de mes ennemis et je ne craindrai aucun mal, parce que vous êtes avec moi. Vous m’avez préparé une nourriture contre ceux qui me persécutent ; votre miséricorde m’accompagnera tous les jours de ma vie, afin que j’habite dans la maison du Seigneur, pendant la durée des jours éternels.
    Pleine de l’allégresse que lui inspirent d’aussi suaves paroles, l’âme, dans cette heureuse disposition, reçoit avec respect des mains de la Providence divine, tous les événements présents et elle attend tous ceux qui doivent survenir, avec une douce tranquillité d’esprit, avec une paix délicieuse. Elle vit comme un enfant, à l’abri de toute inquiétude. Ce n’est pas, toutefois, qu’elle demeure dans une attente oisive des choses dont elle a besoin et qu’elle néglige de s’appliquer aux affaires qui se présentent. Au contraire, elle fait, de son côté, tout ce qui dépend d’elle pour les mener à bien, elle y emploie toutes ses facultés ; mais elle ne s’adonne à de tels soins que sous la direction de Dieu, elle ne regarde sa propre prévoyance que comme entièrement soumise à celle de Dieu et elle lui abandonne la libre disposition de tout, n’attendant d’autre succès que celui qui est dans les desseins de la volonté divine.


3) Utilité de cet exercice.

    Oh ! que l’âme ainsi disposée rend d’honneur et de gloire à Dieu ! C’est, en effet, une très grande gloire pour lui, que d’avoir une créature si attachée à sa Providence, si dépendante de sa conduite, pleine d’une si ferme espérance et jouissant d’un si profond repos d’esprit dans l’attente de ce qu’il voudra bien lui envoyer. Aussi quel soin Dieu ne prend-il pas d’une telle âme ! Il veille sur les plus petites choses qui l’intéressent : il inspire, aux hommes établis pour la gouverner, tout ce qui est nécessaire pour la bien conduire ; et si par quelque motif que ce fût ces hommes voulaient agir envers elle d’une manière qui lui fût nuisible, il ferait naître, par des voies secrètes et inopinées, des obstacles à leurs desseins et il les forcerait d’adopter ce qui serait le plus avantageux à cette âme chérie.
    C’est ainsi que le Seigneur garde tous ceux qui l’aiment. Si l’Écriture donne des yeux à ce Dieu de bonté, c’est pour veiller sur eux ; si elle lui donne des oreilles, c’est pour les écouter ; si elle lui donne des mains, c’est pour les défendre. Et celui qui les touche le touche à la prunelle de l’œil. Je vous porterai dans mes bras, dit le Seigneur par la bouche du prophète Isaïe, je vous presserai contre mon sein, je vous caresserai sur mes genoux ; comme une mère caresse son petit enfant, ainsi je vous consolerai. Dans Osée : Et j’étais comme un père nourricier pour Ephraïm ; je les portais entre mes bras. Moïse avait dit longtemps auparavant : Dans le désert, le Seigneur votre Dieu vous a portés comme un père a coutume de porter son petit enfant, par tous les chemins que vous avez suivis. Dieu dit encore dans Isaïe : Vous serez nourris de la mamelle des rois, vous recevrez une nourriture délicieuse et divine, et vous apprendrez, par une douce expérience, avec quelle sollicitude moi, le Seigneur, je veille à votre salut. Oh l’heureuse situation pour mon âme ! On trouve, dans la personne de Noé, une image sensible du bonheur que goûte celui qui s’abandonne entièrement à Dieu.
Pendant que des pluies épouvantables tombaient du ciel et au milieu du bouleversement général des éléments et de toute la nature, Noé était en repos et en paix dans l’arche avec les lions, les ours, parce que Dieu le conduisait. Les autres, au contraire, étaient dans la plus étrange confusion de corps et d’esprit, perdaient leurs biens, leurs femmes, leurs enfants et se perdaient eux-mêmes, engloutis impitoyablement dans les flots. Ainsi l’âme qui s’abandonne à la Providence, qui lui laisse le gouvernail de sa barque, vogue avec tranquillité sur l’océan de cette vie, au milieu des orages du ciel et de la terre, tandis que ceux qui veulent se gouverner eux-mêmes et que le Sage appelle des âmes indisciplinées, fugitives et rebelles à la Providence sont dans de continuelles agitations et, n’ayant pour pilote que leur volonté inconstante et aveugle, finissent, après avoir été longtemps le jouet des vents et des tempêtes, par un funeste naufrage.
    Abandonnons-nous donc absolument à la Providence divine, laissons-lui tout pouvoir de disposer de nous ; conduisons-nous comme ses véritables enfants, suivons-la avec amour comme notre mère ; confions-nous à elle dans toutes nos nécessités, attendons sans inquiétude qu’elle y apporte les remèdes de sa charité. Enfin, laissons-la faire et elle nous pourvoira de tout, au temps, au lieu et de la manière convenables ; elle nous conduira par des voies admirables au repos de l’esprit et à la béatitude dont nous sommes appelés à jouir dès cette vie même, comme d’un avant-goût de l’éternelle félicité qui nous est promise.



APPENDICE


    Exemple de conformité à la volonté de Dieu, proposée par saint François de Sales « Je veux vous présenter un soleil auprès de tout cela (les exemples qu’il vient de citer), un vrai esprit franc et libre de tout engagement, et qui ne tient qu’à la volonté de Dieu. J’ai pensé souvent quelle était la plus grande mortification de tous les Saints de la vie desquels j’ai eu connaissance ; et, après plusieurs considérations, j’ai trouvé celle-ci : Saint Jean-Baptiste alla au désert à l’âge de cinq ans et savait que notre Sauveur, et le sien, était né tout proche de lui, c’est-à-dire une journée, ou deux ou trois, comme cela.
    Dieu sait si le cœur de saint Jean, touché de l’amour de son Sauveur dès le sein de sa mère, eût désiré de jouir de sa sainte présence. Il passe néanmoins vingt-cinq ans là au désert, sans venir une seule fois voir Notre-Seigneur, et sortant s’arrête à catéchiser, sans venir à Notre-Seigneur, et attend qu’il vienne à lui ; après cela, l’ayant baptisé, il ne le suit pas, mais demeure à faire son office. Ô Dieu ! quelle mortification d’esprit ! Être si près de son Sauveur, et ne le voir point ! l’avoir si proche, et n’en jouir point ! Et qu’est-ce cela, sinon avoir son esprit désengagé de tout, et de Dieu même, pour faire la volonté de Dieu et le servir ? Laisser Dieu pour Dieu, et n’aimer pas Dieu pour l’aimer tant mieux et plus purement. Cet exemple étouffe mon esprit de sa grandeur ». Quelques pensées du général de Sonis (1825-1887) « Je mets toujours le cap de mon navire vers le bon Dieu.
    Quels que soient les vents qui soufflent, qu’ils soient favorables ou contraires, je maintiens ma direction : car, après tout, c’est à ce port-là que je veux aborder ».
    « Je tends toujours mon dos aux coups du sort, dont la main est, quoi que je fasse le diable, tenue en respect par la toute-puissante Providence ».
    « Soumettons-nous à la sainte volonté de Dieu. Être chrétien n’est que cela, et si je devais résumer en deux mots notre divin symbole, je ne sache pas qu’il y en ait de plus vrais que ceux-ci : Amour et Résignation. Là est tout le christianisme ».
    « On nous dit ordinairement de supporter nos peines, parce qu’une grande joie nous en récompensera dans le ciel. Mais déjà sur cette terre, combien ces peines deviennent légères pour le vrai chrétien, qui aime Jésus-Christ et porte sa croix avec lui ! Il n’y a vraiment que nous qui sachions ce qu’est le bonheur ; le monde ne le connaît pas. Nous sommes au Calvaire, et déjà nous triomphons dans le Ciel ».
    « Que Dieu soit mille fois béni dans la douleur comme dans la joie ! Il faut savoir porter avec résignation sa couronne d’épines et ouvrir son cœur aux blessures qui font couler les larmes que saint Augustin appelle “le sang de notre cœur”. Il faut aussi porter sa croix et se traîner dans ce chemin rocailleux de la vie, à la suite de ce divin Maître, qu’il faut suivre jusqu’au bout, sous peine de mourir de mort ».
    « Qu’il fait bon de se mettre, comme l’enfant, entre les mains de Dieu, et de lui dire : Fiat ». « Plaise à Dieu que cette série d’épreuves que je considère comme une bénédiction de Notre-Seigneur, qui veut bien me permettre de porter un petit bout de sa croix, tourne à mon profit et à ma sanctification… S’il plaît à Notre-Seigneur de ne pas me rendre la santé, c’est sans doute que cela convient mieux, et il faut toujours le remercier de tout, de la peine comme de la joie ; l’essentiel, c’est que l’âme se porte bien, et c’est à quoi il faut aviser de mieux en mieux tous les jours ».
    « Il en sera ce que Dieu voudra. Lui seul sait ce qui convient, et rien n’est bon comme sa volonté adorable ».
    « Que la sainte volonté de Dieu se fasse donc partout et toujours, dans la joie comme dans la peine, dans la santé comme dans la maladie. C’est là le fondement de toute vie chrétienne ».


Extrait de l’Imitation de Jésus-Christ


    Jésus-Christ. — Mon fils, laissez-moi disposer de vous selon ma volonté ; je sais ce qui vous convient. Pour vous, vous pensez en homme, et vous jugez, en beaucoup de choses, d’après les inclinations de la nature.
    Le Fidèle. — Seigneur, ce que vous dites est vrai. Vous avez infiniment plus de soin de moi, que je ne puis en avoir moi-même. Celui-là est bien en danger qui ne se repose pas du tout sur vous. Pourvu, Seigneur, que ma volonté demeure droite et ferme en vous, faites de moi ce qu’il vous plaira ; car tout ce que vous ferez de moi ne peut être que bon. Si vous voulez que je sois dans les ténèbres, soyez-en béni ; et si vous voulez que je sois dans la lumière, soyez-en de nouveau béni. Si vous daignez me consoler, soyez-en béni ; et si vous me voulez dans la tribulation, soyez-en toujours également béni.
    Jésus-Christ. — Mon fils, c’est ainsi qu’il faut vous comporter, si vous désirez marcher avec moi. Vous devez être aussi prompt à accepter la souffrance que la joie. Vous devez vous estimer aussi heureux d’être pauvre et dans le besoin, que riche et dans l’abondance.
    Le Fidèle. — Seigneur, je souffrirai de grand cœur, pour l’amour de vous, tout ce qui m’arrivera par votre volonté. Je veux recevoir indifféremment de votre main le bon et le mauvais, le doux et l’amer, la joie et la tristesse, et vous rendre pour tout des actions de grâces. Préservez-moi seulement de tout péché, et je ne craindrai ni la mort, ni l’enfer. Pourvu que vous ne me rejetiez pas à jamais, et que vous ne m’effaciez pas du livre de vie, tout ce qui peut m’arriver de tribulation ne saurait me nuire.
    Accordez-moi votre grâce, ô très doux Jésus ! qu’elle soit avec moi, qu’elle agisse avec moi, et qu’elle demeure avec moi jusqu’à la fin. Faites que toujours je désire et veuille ce qui vous est le plus agréable, et vous plaît davantage. Que votre volonté soit la mienne, et que ma volonté suive constamment la vôtre dans une conformité parfaite. Puissé-je vouloir et ne vouloir pas avec vous, voulant, ou ne voulant pas, ce que vous voulez, ou ne voulez pas. Donnez-moi de mourir à tout ce qui est du monde, et d’aimer pour vous à être méprisé et inconnu dans cette vie. Faites que je me repose en vous par-dessus tout ce qu’on peut désirer, et qu’en vous mon cœur trouve la paix.
    Vous êtes la véritable paix du cœur, son unique repos ; hors de vous tout fatigue et inquiète. Dans cette paix-là, c’est-à-dire en vous seul éternel et souverain bien, je m’endormirai et me reposerai. Amen.

Acte de conformité à la volonté de Dieu : Que la très juste, la très haute et très aimable volonté de Dieu soit faite, louée et éternellement exaltée en toutes choses.




Reportez-vous à Que celui qui a soin des oiseaux aura aussi soin des hommes, Acte de confiance en Dieu, Acte d'abandon et de soumission à la divine ProvidenceDe la Providence de Dieu sur ses enfantsDe la confiance en DieuDe la paix du cœur, par le R.-P. Jean-Joseph SurinDe l'amour parfait, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De l'abandon parfait du Père Surin à la Divine Providence dans l'union avec Notre-Seigneur Jésus-Christ, La confiance rend à Dieu l'honneur dont il est le plus jaloux, et obtient tout de Lui, De la réformation de la volonté et du fond de l'âme, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Méditation sur la Providence, Histoire de la possession des Ursulines de Loudun, et des peines du Père Surin (1/4), Litanies de la Providence, La Providence d'Ars, ses humbles commencements, les miracles que Notre-Seigneur fit pour la soutenir, Prière pour demander la patience, Le plus grand bonheur de l'homme sur la terre est d'avoir une parfaite conformité à la volonté de Dieu, Catéchisme spirituel de la Perfection Chrétienne, par le R.P. Jean-Joseph Surin, Méditation sur la grandeur d'âme, Méditation sur le combat de la chair contre l'esprit, Sœur Benigna, petite secrétaire de l'amour de Dieu : Décalogue de la Confiance (6/9), Méditation sur l'Espérance Chrétienne, Méditation : Ne vous inquiétez point où vous trouverez de quoi manger, Des grands avantages que nous procure la conformité à la volonté de Dieu, Les embûches du démon, Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel, Les saints anges font tout ce qui se peut faire pour le bien des hommes, Les saints Anges nous assistent dans les choses temporelles, Méditation pour le Mois de Saint Joseph : Le retour d’Égypte, Vie domestique de M. Vianney : Depuis sa naissance jusqu'à sa nomination à la cure d'Ars (1786-1818) (1/2) et Méditation sur la soumission à la volonté de Dieu.