jeudi 6 décembre 2018

Histoire de la possession des Ursulines de Loudun, et des peines du Père Surin (1/4)






HISTOIRE ABRÉGÉE


DE LA POSSESSION DES URSULINES DE LOUDUN,


ET DES PEINES DU PÈRE SURIN



Source





Avertissement de l’éditeur



L’ouvrage inédit du P. Surin que nous publions est connu de beaucoup de personnes, des copies du manuscrit qui le renferme, se trouvant dans plusieurs bibliothèques particulières, quelques auteurs l’ont déjà cité avec éloge. Ainsi l’authenticité n’en sera pas contestée.
Cet ouvrage précieux, qui manquait à la collection des œuvres du P. Surin, donne beaucoup de lumières sur les opérations malignes, sur les maladies non naturelles, et sur les voies spirituelles. Après avoir lu cet ouvrage, on sait ce qu’il faut penser de cette opération superstitieuse et vraiment diabolique à laquelle on a donné le nom de magnétisme animal, pour la déguiser aux yeux des simples et en faire une arme entre les mains des incrédules pour combattre la religion dans ses miracles, pour enrichir des charlatans en médecine, et pour servir au libertinage des impudiques.
Les circonstances de la possession des religieuses de Loudun, les conversions éclatantes dont elles furent suivies, le bien qui en résulta pour la religion dûrent nécessairement irriter les esprits infernaux et leurs aveugles instruments. Aussi les athées, les hérétiques, les libertins n’ont pas manqué de critiquer la condamnation d’Urbain Grandier. Cela est naturel : les méchants font toujours cause commune ; mais que peut le mensonge contre la vérité ? La vertu, la candeur du P. Surin et les faits qu’il rapporte parlent plus haut que les vaines déclamations des libertins et des athées.
Des médecins et des chirurgiens célèbres, tels qu’Ambroise Paré, Fernel, Sennert, Dehaën, Frédéric Offmann et nombre d'autres, ont publié des observations intéressantes sur les possessions des démons, et sur le pouvoir du diable sur le corps de l’homme. Mais il n’est personne qui ait traité ce sujet d’une manière aussi garante que le P. Surin, qui avait éprouvé lui-même les phénomènes qu’il décrit et qu’il avait observés et comparé dans les autres.
On sait que Socrate, Platon et tous les philosophes de l’antiquité, éclairés par l'observation et l’expérience, reconnaissaient l’existence et le pouvoir des démons répandus dans l’air. Les épicuriens seuls étaient d'une opinion contraire. Voici ce que Plutarque dit à ce sujet : « Ces puissants et violents démons.... amènent la peste, la famine et la stérilité de la terre aux villes ; suscitent des guerres et des séditions civiles. Quant aux risées et moqueries des épicuriens, il ne les faut pas craindre, ajoute-t-il, attendu qu’ils ont bien l’audace d'en user de même contre la Providence divine, l’appelant fable et contes de vieilles. Mais au contraire nous maintenons que... s’il est loisible de se rire et moquer des discours de philosophie, plutôt faudrait-il se moquer d’eux qui se courroucent et trouvent étrange si l’on dit qu’il y a des démons, non-seulement qui apparaissent, mais aussi qui parlent, qui ont leur vie et leur être. » (Œuvres de Plutarque, traduction d'Amiot ; page 340, édition de Macé.)
Les épicuriens de ce siècle pensent comme les épicuriens du siècle de Plutarque, parce que l’orgueil, le libertinage, produisent dans tous les temps les mêmes effets sur l’esprit des hommes. Mais nous suivrons le conseil du bon Plutarque ; si les impies et les libertins s'irritent et se courroucent de ce que nous publions cet ouvrage qui prouve qu’il y a des démons, qui ont leur vie et leur être, et dont les libertins et les impies sont les aveugles instruments. Satan, disent les pères de l’Église, gouverne et conduit les méchants, comme un écuyer gouverne et conduit un cheval, sans qu'ils le sachent.



PREMIÈRE PARTIE


LIVRE PREMIER


CHAPITRE PREMIER



Quelle fut la cause de cette possession, et comment elle se déclara.


Cette histoire surprenante a commencé par de grands procès entre deux chanoines de l’église collégiale de Sainte-Croix de Loudun, nommés, l'un M. Mignon, homme fort sage, vertueux et d'un mérite distingué ; l’autre, Urbain Grandier, fort bien fait, éloquent, docte, se tirant adroitement de toutes sortes d'affaires, il était chanoine et curé de la paroisse de Saint-Pierre du Marché. M. Mignon gagna un procès contre lui devant son évêque, M. de Poitiers, et le perdit devant le primat, monseigneur l’archevêque de Bordeaux.
La source de ce procès fut le libertinage de Grandier que M. Mignon ne pouvait souffrir, parce qu’il était d’une vertu très-solide. Comme son mérite le faisait estimer de tout le monde, les religieuses Ursulines s’étant établies à Loudun dans ce temps-là, le choisirent pour leur confesseur. Grandier ressentit vivement cette préférence, d’autant plus que loin d’accepter l’offre qu’il leur avait fait faire de ses services, jamais aucune d’elles n’avait voulu lui parler. Pour s’en venger, il résolut de se servir de la magie, qu’il avait apprise d’un de ses oncles, et de donner aux religieuses un charme qui leur inspirât de l’amour pour lui. Il espérait par là en corrompre quelques-unes, et que le scandale qui en arriverait serait attribué à M. Mignon qui avait seul la conduite de cette communauté.
Ce fut l’an 1632 que ce malheureux curé jeta plusieurs maléfices sur ces pauvres religieuses, particulièrement par une branche de rosier, où tenaient plusieurs roses, qu’il jeta dans le monastère. Toutes celles qui les flairèrent se trouvèrent saisies de l’esprit malin. Madame de Berciel, nommée sœur Jeanne-des-Anges, alors supérieure de ce monastère, fut la première qui sentit la tyrannie de cet ennemi. Après elle les dames de Nogerot, ses deux parentes, en furent attaquées ; puis madame de Fatilly, parente du cardinal de Richelieu ; ensuite la mère de Sainte-Agnès, fille du marquis de la Motte-Barassé d’Anjou, et deux sœurs converses.
Il y en eut peu dans la maison qui ne fussent possédées ou maléficiées, et ne sentissent une forte inclination pour Grandier, qui apparaissait tantôt à l'une, tantôt à l’autre, pour les solliciter au mal ; mais elles le rebutaient avec un grand courage, et dans toutes les tentations qu’elles éprouvèrent de la part du démon, jamais il ne put tirer de consentement de leur volonté. Les démons ont rendu eux-mêmes ce témoignage, marquant leur rage de n’avoir pu ébranler la volonté d'une fille avec toute leur malice. Outre les religieuses, plusieurs filles séculières furent possédées, dont la plus célèbre se nommait Élisabeth Blanchart.



CHAPITRE II



On est convaincu que c'est un maléfice, et que Grandier en est l'auteur.


Monsieur Mignon jugea bien que cette affaire était un maléfice donné aux religieuses : et quoiqu’il n’eût pas bonne opinion de Grandier, néanmoins il ne lui vint jamais dans l’esprit de le soupçonner capable d’une si méchante action. Il pria le curé de Chinon, homme d’un mérite et d'une vertu extraordinaires, de l'assister de ses conseils et de son secours dans une affaire de cette conséquence.
Après en avoir conféré ensemble, ils prirent résolution d’exorciser lu mère Prieure. Les démons firent des choses surprenantes pendant qu’ils l’exorcisaient, comme de lever de terre la mère, de répondre en latin aux pensées secrètes. Mais ce qui les étonna le plus, ce fut la réponse qu’ils firent en latin à la question du rituel : Quis te magus immisit ? Quel magicien t'a envoyé ? Ils dirent : Urbanus Grandier. Ces messieurs n’avaient jamais soupçonné cet ecclésiastique d’être magicien. Ce témoignage, quoique de la part du démon, étant soutenu de la mauvaise vie de Grandier, lui fit grand tort ; de sorte qu’on mit l'affaire entre les mains des magistrats de la ville, qui étant amis du curé, la tournèrent autant qu’ils purent en sa faveur ; mais les démons soutenant toujours que Grandier était l’auteur de cette tragédie, le peuple, qui se trouvait à l’exorcisme, en demeura convaincu.
La chose étant venue aux oreilles du roi, il donna ordre à M. de Laubardemont, intendant de la province, d’en prendre connaissance, et de s’y comporter comme juge. Il était à Paris quand il reput cet ordre, et vint aussitôt à Loudun. Le curé sachant son arrivée, vint lui rendre ses civilités ; mais M. l’intendant ne l’eut pas plutôt vu, qu’il eut une impression dans l’âme que cet homme était un criminel que Dieu lui envoyait à ses pieds : ce qui l’obligea de le faire prendre, et conduire au château d’Angers, parce qu’il n’y avait pas de prison assez forte à Loudun pour un tel criminel. Mais comme les démons disaient tous les jours de nouvelles choses sur lesquelles il était nécessaire de confronter et d’examiner Grandier, M. de Laubardemont fit faire une forte prison à Loudun, où le coupable fut transporté. Il refusa d’abord de répondre aux interrogations de son juge ; mais peu après il le fit. M. l’évêque de Poitiers, apprenant ce qui se passait dans l’exorcisme, vint à Loudun. Les démons ayant dit qu'on trouverait sot le corps de Grandier certaines marques qu’ils dépeignirent, on le fit visiter, et on en trouva deux, comme les démons avaient dit. Le roi envoya un nouvel ordre à M. de Laubardemont de faire venir quatorze juges de plusieurs présidiaux voisins, tels que Poitiers, Angers, Tours, Orléans, Chinon et la Flèche, ce qui fut exécuté.



CHAPITRE III



De quelle manière on fit le procès à Grandier.


Les quatorze juges chargés par le roi de faire le procès à Grandier, étant arrivés à Loudun, jugèrent que cette affaire était extraordinaire : et qu’ayant autant à démêler avec les dénions qu’avec les hommes, ils avaient un besoin tout particulier de recourir à Dieu. Ils convinrent donc qu'ils devaient commencer par se mettre bien avec lui en faisant des confessions générales, et recevant le Saint-Sacrement ; de plus, que pendant qu’ils jugeraient ce procès, les prières des quarante heures se feraient tour-à-tour dans les églises, et que le matin les exorcistes et les juges iraient en procession à l'église marquée pour assister à l’exposition du Saint-Sacrement. Tout cela fut observé ; ensuite les exorcistes allaient à l’exorcisme, et les juges à l’examen de leur procès dans le même ordre qu’ils étaient venus à l’église. Le soir ils revenaient de même à l'heure du salut pour y assister. Ils furent quarante jours à examiner cette affaire, sur laquelle les démons, par un ordre exprès de Dieu, leur donnaient tous les jours de nouvelles lumières au préjudice de Grandier ; et après un mûr examen, on trouvait qu’ils ne disaient rien contre lui qui ne fût véritable.



CHAPITRE IV



Grandier est condamné au feu ; ce qui se passa à son supplice
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Ces juges si bien choisis, et qui prirent des mesures si chrétiennes pour juger dans la vue de Dieu une affaire de cette importance, furent tous d’un même sentiment, et il n’y en eut pas un qui ne condamnât le coupable à être brûlé vif ; ce qui fut exécuté le 18 août 1634. M. de Laubardemont désirait qu’il se reconnût, et donna commission à deux pères capucins de travailler à sa conversion, quarante jours ayant sa mort. Ils employèrent tout ce temps à le prier et à l’exhorter ; mais il n’ouvrit jamais son cœur à la grâce, et l'on ne put remarquer en lui aucun repentir de ses péchés.
Quand on lui eut prononcé l’arrêt de sa mort, il pria M. de Laubardemont de modérer la rigueur de la sentence. La réponse fut que le meilleur moyen d’obtenir cette grâce de la justice, était de dire ingénument ses complices ; et de produire des actes de contrition d’un cœur sincère. Il répondit qu’il n’avait point de complices. Un père exorciste qui était présent, lui fit un discours fort tendre qui tira les larmes des yeux de tous les assistants, Grandier seul n’en fut point touché. M. de Laubardemont lui parla en particulier, lui représentant avec une grande force le malheur éternel où il allait se précipiter. Le lieutenant-criminel d'Orléans, rapporteur du procès, lui dit aussi tout ce qu’il put afin de ramollir. Mais rien ne put toucher ce malheureux cœur ; et il fut si endurci, qu’il chantait une chanson profane deux heures avant d’aller au supplice.
Quand il y fut arrivé, un père capucin lui présenta le crucifix, dont il détourna la tête. On le pressa de se confesser, il répondit qu’il n’en avait pas besoin, s’étant confessé depuis peu. Lorsqu’il fut au milieu du bûcher, le bourreau voulut l’étrangler afin qu’il ne sentît pas le feu ; mais le feu brûla la corde, et son corps tomba dans les flammes. À ce moment, le démon de la sœur Claire étant à l’exorcisme, s’écria : voilà mon pauvre maître Grandier qui brûle et qui tombe comme je fais. Lorsqu’il fut sur le point d’expirer, les démons témoignèrent avoir de l’inquiétude ; mais aussitôt qu’il fut mort, ils éclatèrent de joie, disant qu’ils avaient eu grande peur qu’il ne leur échappât, parce que la mère de Dieu avait prié pour lui.
Un autre démon dit le lendemain qu’ils étaient allés plus de deux cents diables conduire en enfer Urbain Grandier, à quatre heures trois quarts du soir, qui fut en effet l’heure où il mourut. Le père exorciste lui dit : tu es un menteur ; Grandier s’est converti. C’est vous-même qui mentez, répartit-il, il ne s’est point converti, à cause de sa superbe, et parce qu’il n’a pas voulu confesser qu'il fût magicien. Mais, lui dit le père, il a invoqué le Créateur en mourant. Dis-donc plutôt, reprit le démon, qu’il a invoqué Lucifer ; et pour marque qu’il ne s’est point converti, il n’a pas prononcé le nom de Jésus, ni pris de l'eau-bénite. Puis, le démon se tournant vers les assistants, leur dit : Messieurs, je vous conjure d’être superbes ; vous verrez comme nous les traitons en enfer.



CHAPITRE V



Ce que les démons dirent des supplices que Grandier souffrait en enfer
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Le père exorciste s’apercevant que depuis la mort de Grandier, plusieurs démons ne paraissaient plus dans les religieuses, en demanda la cause à un qui était en faction. Ils sont allés en enfer, lui répondit-il, festoyer Grandier qui était notre maître, et qui est devenu notre valet. La fête est bonne pour nous, et les féries sont longues pour lui. Quelqu’un dit qu’il s’était converti, qu’il avait invoqué la Sainte-Vierge en mourant, et qu’ainsi il pouvait être en paradis. Il est, dit le démon, dans le paradis noir ; car il n’a fait aucune bonne action que par respect humain. Un autre père exorciste demandant encore au démon ce que faisaient les autres en enfer si long-temps : ils paient, dit-il, Grandier des bons services qu’il leur a rendus. Il ajouta en s'écriant : qu’il y fait bon ! Qui est-ce qui veut y aller ? On lui demanda quelle peine on y souffrait. Il répondit : un feu perpétuel, une malédiction éternelle, une rage, un désespoir éternel, de ne pouvoir jamais voir celui qui nous a créés, et qu’on a perdu. Que ferais-tu, lui dit le père, si tu pouvais rentrer en sa grâce ? Je voudrais, répondit-il, souffrir dix mille ans pour le voir un moment ; et si j’avais un corps comme vous, je serais toujours à ses pieds pour lui demander miséricorde. Ah ! si les hommes savaient ce qu’ils perdent, quand ils perdent sa grâce !
Un autre démon étant interrogé où était son maître Grandier, dit : il n’est plus mon maître ; il est auprès de Lucifer où il se chauffe bien. Il fait bien chaud dans ce pays-là ! Lucifer l’a reçu avec bien de la cérémonie. Néanmoins il a été bien étonné du traitement qu’il en recevait. Il lui en a fait de grands reproches ; mais il n’y a plus de remède ; son malheur est pour jamais. Il maudit son oncle qui lui a appris le métier de magicien. Ô pauvre Grandier que tu souffriras pendant toute l'éternité ! Il enrage de ce que je publie ses malheurs et les miens ; mais il faut obéir au Souverain, qui veut que je dise que Grandier grince des dents, et est toujours désespéré. Ce qui cause son désespoir, c’est qu’à chaque instant il voit les grâces que Dieu lui a offertes, et qu’il a refusées. Il a une peine particulière pour avoir rendu inutiles les prières de la Sainte-Vierge. Ne l'imitez pas, messieurs, si vous ne voulez pas être aussi mal placés que lui.



CHAPITRE VI



Ce qui arriva pendant que le père Lactance, récollet, fut exorciste.

Il meurt dans cet emploi
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Monsieur l’évêque de Poitiers voyant l'extrême misère de ces pauvres religieuses possédées, qui avaient peu de secours, demanda le père Lactance, récollet, qui était un grand religieux, et avait déjà réussi dans la fonction d’exorciste en Auvergne, où il avait délivré une possédée avec beaucoup de succès. Étant arrivé à Loudun, il travailla au soulagement de ces filles avec une ferveur incroyable, les exorcisant l’une après l’autre, en présence de M. l’évêque de Poitiers, et de M. de Laubardemont, à qui le roi avait commis cette affaire. Le père contraignait les démons à faire au Saint-Sacrement des adorations pleines d’honneur et de respect, mêlées de convulsions qui n’étaient point naturelles. On accourait de toutes les villes pour voir une chose si étrange ; les uns accusaient les religieuses de folie et de fourberie ; les autres voyaient le doigt de Dieu et de terribles effets de sa justice ; et plusieurs y trouvaient beaucoup à profiter.
Dans ce temps, le démon Asmodée qui possédait la mère prieure avec six autres démons, promit un jour qu’il sortirait le lendemain, 20 mai 1634, publiquement avec deux autres démons, ils donnèrent pour marque de leur sortie qu’ils feraient trois ouvertures : ce qu’ils firent en effet ; en sorte que la peau et le corset de cette mère avaient chacun en trois endroits de petites ouvertures ; et le démon Asmodée qui parlait toujours par la bouche de la mère, ne parut plus que dans la sœur Agnès qu’il possédait aussi.
Le père Lactance rendit de grands services aux religieuses tandis qu’il fut à Loudun, étant fort zélé et travaillant avec grande vigueur à leur délivrance. Mais dans le fort de ce travail, il tomba malade et mourut le 18 septembre 1634, étant terriblement obsédé des démons. M. de Poitiers se retira et laissa des pères capucins pour exorciser. Le roi ayant fort à cœur cette affaire, résolut, avec le cardinal de Richelieu, de la mettre entre les mains des jésuites. Ils en écrivirent au provincial de la province de Guyenne, et lui donnèrent ordre d’envoyer au plutôt quelques religieux pour exorciser les religieuses de Loudun.



CHAPITRE VII



Le P. Jean-Joseph Surin est choisi pour être exorciste.

Dieu lui inspire les moyens de réussir
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Le P. provincial des jésuites ayant reçu l'ordre du roi, jeta les yeux pour cette commission sur le P. Surin, qui n’était pour lors âgé que de 35 ans, sans avoir égard aux remontrances de son conseil, qui ne jugeait pas qu’un jeune religieux sans expérience pût se tirer d’une affaire de cette importance. Il écrivit aussitôt au supérieur de Marennes, où le P. Surin était occupé à prêcher, et lui manda de l’envoyer sur-le-champ à Loudun pour exorciser les religieuses.
Aussitôt, dit le père Surin dans ses écrits, que mon supérieur eut reçu cette lettre, il me vint chercher devant le Saint-Sacrement où j’étais, et où je priais Notre Seigneur avec ardeur de me mettre dans un lieu où je pusse travailler à sa gloire. Ayant écouté l’ordre de mon supérieur, je ne répliquai rien, quoique cet emploi me parût surpasser de beaucoup mes forces, et je lui dis seulement que j’étais prêt à obéir, et que je partirais dans le moment, s’il le trouvait à propos. Mais comme il faisait déjà nuit, il fut conclu que j’attendrais à partir au lendemain matin. Dieu fît connaître ù une sainte fille que je conduisais dans les voies du salut, l’ordre que j’avais reçu, et les maux extrêmes que je souffrirais dans cet emploi. Elle vint me trouver pour me le dire, et m’avertit qu’elle avait vu sur moi une main divine pour me protéger.
Je partis le 17 décembre 1634, avec une forte résolution de faire tout mon possible pour remplir le ministère dont Dieu me chargeait, et dont je me croyais fort incapable : car il me semblait que je ne pourrais pas soutenir les fatigues de l’exorcisme ; mais cependant je sentais en mon âme une grande confiance dans l’obéissance aveugle ; et mesurant mes forces avec ce grand œuvre que Dieu me mettait entre les mains, je sentais un grand attrait à obéir en une chose si difficile, et à faire une entière perte de moi-même ; je m'abandonnai donc totalement entre les mains de Dieu, ne prenant de moi-même aucune mesure sur la conduite que je devais tenir en cette affaire, sinon de ne m'en point occuper, et de me tenir attaché à Dieu avec un cœur pur, afin de mieux sentir ses sacrés mouvements, et de n’agir que par leurs impressions.
Cependant ma faiblesse m’était fortement représentée dans le voyage ; mais je n’en étais pas effrayé, trouvant un grand repos à me perdre dans l’obéissance, et je disais intérieurement : si je ne puis soutenir les travaux de l'exorcisme, je parlerai de Dieu et de son amour aux oreilles des possédées, et si je puis faire entrer dans leur cœur cette divine semence, je tâcherai de gagner ces âmes à Dieu et de leur persuader de s'attacher sans réserve à cette vie heureuse d’union avec lui. Si je ne puis les engager dans ce sacré commerce, je ferai du moins par mes discours tant de peine aux diables qu’ils seront contraints de se retirer. Car Dieu me fit clairement connaître, dans l’oraison, que le meilleur moyen et le plus efficace pour délivrer les religieuses de la tyrannie des démons, était de les engager fortement à la pratique des vertus chrétiennes, de les attacher à Dieu par l’oraison, et de me tenir moi-même fort recueillis afin que les démons ne pussent me surprendre, et que je fusse un instrument plus capable de faire l'œuvre de Dieu.



CHAPITRE VIII



Le P. Surin arrive à Loudun, et on lui donne le soin de la mère prieure
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Je ne fus pas plutôt arrivé à Loudun, qu’on me donna commission d’exorciser la mère prieure. Je pouvais présumer que, parce qu’elle était la première en dignité, elle avait aussi les démons des premiers rangs, c’est-à-dire, des chérubins et des séraphins. Mais la force de ces grands ennemis ne me donna aucune crainte du combat, ne croyant pas que tout l’enfer pût prévaloir sur l’obéissance, qui seule m’engageait dans ce champ de bataille, où j’avais à combattre quatre furieux démons, savoir : Léviathan, Béhémoth, Isacaron et Balam, que je voyais, par les lumières de la foi, faibles comme des mouches par rapport à la puissance de Dieu, dont je me voyais revêtu par la force de l’obéissance. Car le Saint-Esprit me fit connaître dans l'oraison que l’unique moyen de vaincre tous ces ennemis, était de me tenir étroitement uni à lui, et de faire beaucoup de pénitences.
On verra, dans la deuxième partie de cette histoire, comment la mère prieure remporta la victoire sur tout l’enfer, en se convertissant entièrement à Dieu. Je traiterai seulement en cette première partie de plusieurs choses très-considérables arrivées dans cette possession, qui pourront être d’une grande instruction pour ceux qui ont la conduite d’une semblable affaire. Tout le monde y pourra trouver des motifs d’augmenter sa foi et son amour envers Dieu, et d’éviter la damnation éternelle.



CHAPITRE IX



Que cette possession prouve qu'il y a un Dieu, et confirme les articles de notre foi
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Quoique la possession ait été procurée par un maléfice que les magiciens ont contracté avec les démons, elle est cependant un des bienfaits les plus singuliers que Dieu ait fait à son Église depuis plusieurs siècles. Car, voir et entendre ce que font et disent les démons sur ce grand théâtre, où Dieu les oblige de découvrir leurs malheurs, la sainteté et la puissance de l'Église sont un argument et une preuve très-forte qu’il y a un Dieu souverain, qui a toute puissance dans le ciel, sur la terre et dans les enfers, et qu’on ne peut se soustraire à sa dépendance, sans se précipiter dans des malheurs pareils à ceux des anges rebelles, qui étaient de leur nature des créatures si nobles, des esprits si admirables, doués de plusieurs dons excellents, et qui ont eu avant leur péché une grâce sanctifiante beaucoup plus grande que celle de plusieurs saints qui ont vécu sur la terre.
Ils ont souvent confessé, comme on le verra dans les chapitres suivants, qu’ayant refusé de se soumettre à Jésus-Christ, ils furent précipités dans l’abîme des malheurs. Quel est ce Dieu si puissant, sinon celui qui est le premier de tous les êtres, et le principe de toutes choses, le Dieu que nous adorons, de qui nous dépendons, qui conduit tout, le maître absolu de toutes les créatures ? C’est lui qui nous a donné son Fils égal à lui-même pour nous enseigner les moyens de nous sauver. Ce Fils a établi son Église, où l’on reçoit, par les sacrements, les grâces qu’il nous a méritées par ses souffrances et par sa mort.
Si les anges malheureux, ayant refusé de reconnaître Jésus-Christ pour leur souverain, furent chassés du ciel et précipités dans les enfers, il faut conclure de là que, puisqu’il n’y a point de salut pour les anges mêmes, s’ils n’adorent et ne confessent Jésus-Christ, quoiqu’il ne fût pas mort pour eux, aucun homme ne trouvera jamais la porte de la vie éternelle, s’il ne le confesse, s’il ne garde ses commandements, et s’il n’est un vrai enfant de son Église. C’est un principe tellement essentiel pour se sauver, par la doctrine que Jésus-Christ nous enseigne, que personne n’en peut douter sans danger de se perdre comme les anges rebelles, qui ont autorisé cette doctrine plus que personne dans toute celle possession : car on verra dans cette histoire l’estime qu’ils ont pour Jésus-Christ, pour son Église, et pour les âmes qui vivent conformément à ses lois.



CHAPITRE X



Comment les démons se sont damnés et la grandeur de leurs peines
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Je ne prétends pas prouver ici qu’il y a des démons : les saintes Écritures le prouvent assez, et l’Église le confirme d’une manière particulière en ordonnant des exorcismes, afin de les persécuter et de les chasser. Nous savons d’eux-mêmes que, quoiqu’ils fussent des créatures très parfaites, ils sont devenus malheureux et très misérables par leur péché, étant accablés des rigueurs et des foudres de la justice de Dieu.
Voici comment Iscaaron s’en expliqua, lorsqu’on lui demanda quel péché l’avait précipité dans ce malheur où on le voyait : « Aussitôt, dit-il, que Dieu nous eut créés, il nous proposa le dessein qu’il avait de se faire homme, unissant son Verbe à la nature humaine, et nous dit qu’il prétendait que nous lui rendrions hommage en cet état. Celte proposition répugna à notre chef, qui était le premier ange ; par orgueil il refusa d’obéir, et en attira plusieurs à son parti. Moi-même, entendant ce commandement, j’y résistai, et je dis intérieurement par un acte de désobéissance : je n’adorerai point un Dieu-Homme. Dans le moment je sentis le feu de l'indignation de Dieu qui me frappa. Ô malheur ! malheur sans fin, qui m’a fait rejeter de Dieu pour toute l’éternité, pour ne le voir jamais ! Ce feu tomba aussi sur tous ceux de mon parti qui étaient en grand nombre ; et aussitôt saint Michel avec les autres anges qui s’étaient soumis, s’éleva pour soutenir le parti de Dieu qui nous précipita dans les enfers. »
Voilà un grand effet de la justice de Dieu, qui montre qu’il ne fait pas bon se jouer d'un si puissant maître, puisqu’il prend ses anges au pied levé, et les punit d’un seul péché d’orgueil pendant toute une éternité ? les confinant dans des cachots affreux, dans des lieux de rage, et de désespoir, pour souffrir des maux épouvantables. Cela prouve évidemment qu’il y a un Dieu vengeur ; et ceux qui examinent ce qui se passe dans les possédés, remarquent clairement que les démons sont des esprits damnés, parce qu’ils ont offensé Dieu. Ils voient qu’ils sont pleins de malice et de désespoir, et toujours en fureur contre leur Créateur, parce qu’ils ne le verront jamais, et que cette privation les rendra éternellement malheureux.
Ce Dieu encore un coup, qui leur est si contraire, est le Dieu que nous adorons, dont la puissance se fait connaître par la machine de l’univers, et par le bel ordre qui y reluit. Mais c’est un Dieu qui ne peut supporter l’injustice, qui hait le mal et aime le bien, qui punit dans l’enfer les pécheurs des mêmes peines que les démons. Dieu les attend à pénitence pendant leur vie, et emploie tous les moyens pour les convertir, différant tous les jours de les punir. Mais s’ils ne changent de vie et ne retournent à lui par la pénitence, ils seront punis comme les anges rebelles.



CHAPITRE XI



Suite du même sujet ; combien il est malheureux de mourir dans le péché
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Si tous les pécheurs avaient entendu ce que les démons ont dit de leur malheur, il n’y en aurait pas un qui ne changeât de vie, dans la crainte d’éprouver les mêmes supplices. Ils marquaient quelquefois leur désespoir d’une manière si affligeante, que les cheveux en dressaient à la tête. Ils faisaient des cris, des hurlements qui nous donnaient une vive idée des maux infinis qu’ils souffrent. Quand on leur reprochait leur état misérable, on en a vu qui jetaient de grosses larmes, et disaient souvent : Si les hommes savaient à quelle misère nous sommes réduits, ils feraient tout leur possible pour éviter de venir avec nous. Mais ils ne pensent point à leur dernière fin, et nous les amusons par les plaisirs des sens ; et quand ils sont au lit de la mort, après avoir vécu dans le désordre, nous tâchons de les jeter dans le désespoir. S’ils recouraient avec confiance à Jésus-Christ, il leur ferait miséricorde, et tous nos efforts pour les on détourner ne serviraient de rien.
Tout ce que ces malheureux esprits ont dit de leur damnation et de leurs supplices, est conforme à ce que la foi nous enseigne. Mais quoique la foi doive avoir plus de pouvoir sur nous, que ce qu’ils ont pu nous dire des peines de l’enfer, cependant c’est une chose très-puissante pour convaincre les pécheurs, et leur faire craindre la colère de Dieu, de voir et d’entendre des esprits qui souffrent actuellement des tourments auxquels ils doivent être un jour condamnés. Je ne puis comprendre comment un chrétien qui croit un enfer, où il sera enfermé pour toujours avec les démons, qui sont des tyrans impitoyables, et qui ajoutent à la privation de Dieu les tourments les plus cruels que leur malice peut inventer, pour punir les hommes qu’ils tiennent dans leurs filets ; je ne puis, dis-je, comprendre comment ce chrétien peut vivre dans le péché mortel, sachant que la vie passe si vite, que la mort vient en tout temps, et qu’il est dans un péril manifeste de perdre Dieu pour jamais. Je vous assure qu’il faut avoir perdu le sens commun pour ne pas se tirer d’un danger si évident.
Pécheurs malheureux ! vous craignez la douleur, la confusion et l’oubli du monde ; vous aimez tant le plaisir, l’honneur et l’amitié, et vous ne pensez point que, dans l’enfer où vous vous précipitez, il n’y aura pour vous que des tourments éternels, que confusion et amertume, que dans ces cachots effroyables vous serez désespérés et enragés à jamais. On dit que les damnés s’écrient au milieu de leurs supplices : O, si mihi hora daretur ! Ô, si j'avais seulement une heure ! Mais ils ne l’auront jamais ; car ils en ont tant eu comme vous, qu’ils ont perdues dans l'oisiveté, dans les promenades, dans les festins, dans les divertissements et les plaisirs déréglés. Voulez-vous les imiter jusqu’à la fin ? Ne saurions-nous vous empêcher de tomber dans leurs malheureux filets ! Qu’une âme a de douceur, de repos et de joie d’une bonne conscience ! Il est si facile de posséder ce bonheur maintenant que les entrailles de la miséricorde de Dieu sont toujours ouvertes pour nous remettre nos péchés, pourvu que nous les confessions avec un cœur contrit et humilié, et que nous en fassions pénitence. C’est par cette voie que nous irons au ciel, et que nous nous tirerons des abîmes de l’enfer, et des horribles malheurs où nous avons vu les diables.
Quelques libertins pourront dire, peut-être, qu’on a cru parler à des démons : que ce n’était que des filles qui faisaient les possédées, et qui ne l’étaient pas ; mais j’ai de quoi leur répondre et leur prouver que les religieuses de Loudun étaient absolument possédées. C’est ce que je ferai voir par plusieurs preuves incontestables, et dont tout le monde demeurera d’accord, après que j’aurai expliqué la nature de la possession.



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