mercredi 4 octobre 2017

Récit des Stigmates de Saint François d'Assise





STIGMATES  DE  SAINT  FRANÇOIS  D’ASSISE

Le palmier séraphique (Tome 9)





1224. —  Pape : Honoré  III. — Roi de France : Louis VIII.



SOMMAIRE : Paroles de saint Bonaventure et de saint François de Sales sur les stigmates de saint François d’Assise ;  ce dernier veut cacher ses plaies aux yeux des hommes. — Miracles dus à la vertu de ces plaies mystérieuses.


Il faudrait être dans un transport actuel de l’amour divin pour expliquer dignement les merveilles de ce mystère, qui consiste en ce que Notre-Seigneur Jésus-Christ, par une faveur insigne et extraordinaire, a bien voulu graver les cinq principales plaies qu’il a reçues dans sa Passion sur le corps de son fidèle serviteur, saint François d’Assise, fondateur et patriarche de l’Ordre des Frères Mineurs. Comme nous n’avons pas de paroles assez fortes pour représenter un si grand sujet, nous emprunterons celles de deux excellents hommes, dont les cœurs ont été admirablement embrasés de cet amour : l’un sera le docteur Séraphique, saint Bonaventure ; et l’autre, saint François de  Sales, évêque et prince de Genève.

Voici ce qu’en dit saint Bonaventure, au chapitre XIIIe de sa Légende :

« Saint François, deux ans avant sa mort, se retira sur le mont Alverne, pour y jeûner quarante jours, en l’honneur de saint Michel. Dans le cours de sa pénitence et dans la ferveur de sa contemplation, il se sentit extraordinairement pénétré d’une douceur céleste et comblé de grâces si intimes, qu’il désirait avec une ardeur admirable s’unir plus parfaitement à Jésus-Christ crucifié. Il était transporté en Dieu par ces flammes séraphiques ; tout son cœur, par une compassion extrêmement tendre, se trouvait transformé en son Sauveur qui, par un excès de charité, s’est laissé mettre à mort pour le salut des hommes. Un jour, vers la fête de la Sainte-Croix, il eut la vision suivante : Un séraphin, ayant six ailes également lumineuses et enflammées, descendit du haut des  cieux, et, s’approchant du lieu où il était, lui apparut sous la forme d’un homme crucifié. Il avait les pieds et les mains étendus et attachés à une croix, et ses ailes étaient tellement disposées, que deux s’élevaient au-dessus de sa tête, deux s’étendaient pour voler, et les deux autres lui couvraient tout le corps. Ce prodige le surprit merveilleusement, et il se fit à l’heure même en son âme un mélange de joie et de douleur. D’un  côté, il avait une allégresse indicible de voir un séraphin lui apparaître si familièrement et d’une manière si extraordinaire ; mais, du l'autre, la figure de Jésus-Christ souffrant sur la croix transperçait son cœur d’un glaive d’amertume. Pendant qu’il considérait attentivement ce divin objet, une voix intérieure lui dit que, bien que les souffrances ne convinssent nullement à un esprit céleste, qui est impassible, on lui donnait néanmoins la vue d’un séraphin souffrant, afin qu’il reconnût que ce n’était point par un martyre extérieur, mais par un mystique embrasement de l'amour divin, qu’il devait être transformé en la ressemblance de Jésus-Christ crucifié, dont il fallait qu’il fût une vive image. Après un entretien mystérieux et tout familier avec cet esprit, bienheureux, la vision disparut ; et aussitôt ce saint patriarche sentit son cœur brûler d’une ardeur séraphique, puis il se fit sur son corps des impressions douloureuses qui le rendirent conforme au  divin Crucifix qu’il avait vu ; car, en cet instant, les marques des plaies du Sauveur parurent sur ses mains et sur ses pieds, et son côté droit reçut aussi une cicatrice rouge, comme si on l’eût ouvert d’un coup de lance, et il en sortit même une si grande quantité de sang, que ses habits en furent arrosés ». Voilà, en substance, ce que dit saint Bonaventure d’une faveur si surprenante que Jésus-Christ accorda à saint François, et de laquelle on n’avait point vu d’exemple dans tous les siècles précédents.

Saint François de Sales, dans le traité VIe de son livre incomparable de L'Amour de Dieu, au  chapitre IVe, où il parle de la langueur amoureuse d’un cœur blessé de dilection, explique admirablement bien ce mystère.
Ses paroles sont si dévotes, si touchantes et si énergiques, que, quoiqu’elles ne soient plus dans l’exacte pureté de notre langue, nous n’avons pas toutefois osé les altérer, tant par le respect que nous avons pour ce grand Saint, que de crainte de diminuer la force et l’onction qu’il leur a données par les ardeurs de son amour. Voici donc comme il parle :

« Ce grand serviteur de Dieu, cet homme tout séraphique, voyant la vive image de son Sauveur crucifié représentée dans un séraphin lumineux qui lui apparut sur le mont Alverne, s’attendrit plus qu’on ne saurait s’imaginer, et fut saisi d'une consolation et d’une compassion souveraines ; car, regardant ce beau miroir d’amour, que les anges ne peuvent jamais se rassasier de regarder, hélas ! il pâmait de douceur et de contentement ; mais, voyant aussi d’autre part la vive représentation des plaies de son Sauveur crucifié, il sentait dans son âme le glaive impétueux qui transperça la sainte poitrine de la Vierge Marie, au jour de la passion, avec autant de douleur intérieure que s’il eût été crucifié avec son cher Sauveur. Ô Dieu ! Théotime, si l’image d’Abraham élevant le coup de la mort sur son cher fils unique pour le sacrifier, image faite par un peintre mortel, avait bien le pouvoir d’attendrir et de faire pleurer le grand saint Grégoire, évêque de Nysse, toutes les fois qu’il la regardait, oh ! combien fut extrême l’attendrissement dû grand saint François, quand il vit l’image de Notre-Seigneur se sacrifiant lui-même sur la croix ! Image que non une main mortelle, mais la maîtresse main d’un séraphin céleste avait copiée et tirée sur son propre original, et qui représentait si vivement et si au naturel le divin Roi des anges déchiré, percé et crucifié.

« Cette âme donc, ainsi amollie et presque toute fondue en cette amoureuse douleur, se trouva, par ce moyen, extrêmement disposée à recevoir les impressions, les marques de l’amour et de la douleur de son souverain Amant ; car sa mémoire était toute pénétrée de la pensée de ce divin amour ; son imagination était fortement appliquée à se représenter les blessures qui paraissaient dans l’image qui lui était présentée ; son entendement était rempli des espèces infiniment vives que son imagination lui en fournissait ; son amour, enfin, employait toutes les forces de sa volonté, pour se conformera la passion de son Bien-Aimé ;  ainsi, cette âme se trouva sans doute toute transformée en un second Crucifix, et l’âme, comme forme et maîtresse du corps, usant de son pouvoir sur lui, lui imprima les douleurs des plaies dont elle était blessée, aux endroits répondant à ceux auxquels son Amant les avait endurées. L’amour fit passer les tourments intérieurs de ce grand saint François jusqu’à l’extérieur, et blessa son corps du même dard de douleur dont il avait blessé son cœur. Quant aux ouvertures dans la chair, l’ardent séraphin darda des rayons d’une clarté si pénétrante, qu’elle fit réellement dans la chair les plaies extérieures du Crucifix, que l’amour avait imprimées intérieurement dans l’âme. Ainsi, le séraphin voyant Isaïe n’oser entreprendre de parler, d’autant plus qu’il sentait ses lèvres souillées, vint, au nom de Dieu, lui toucher et purifier les lèvres avec un charbon pris sur l’autel, secondant de cette sorte le désir du Prophète. La myrrhe produit sa stricte et première liqueur comme par sueur et transpiration ; mais afin qu'elle jette bien tout son suc, il la faut aider  par l’incision. De même, l’amour divin de saint François parut dans toute sa vie comme par sueur ; car il ne respirait, dans toutes ses actions, que cette sainte dilection. Mais pour en faire paraître tout à fait l’incomparable abondance, le céleste séraphin le vint percer et blesser, et afin que l’on sût que les plaies étaient des  plaies de l’amour divin, elles furent faites non avec le fer, mais avec des rayons de lumière ! Ô vrai Dieu ! Théotime, que de douleurs amoureuses ! car, non-seulement alors, mais tout le reste de sa vie, ce pauvre Saint alla toujours traînant et languissant, comme bien malade d’amour ».

Telles sont les paroles de saint François de Sales : elles nous montrent que l’amour divin est infiniment plus opérant que l’amour naturel et l’amour sensuel, et que, si nous faisons si peu de chose pour Dieu, tandis que nous ne trouvons rien de difficile pour plaire au monde, c’est que nous n’aimons presque pas l’un et que nous sommes tout passionnés pour l’autre.

Le bienheureux serviteur de Dieu, après avoir achevé son jeûne de quarante jours, quitta la montagne et revint à son monastère, pour y célébrer la fête de Saint-Michel. Comme les plaies sacrées paraissaient visiblement sur son corps, il fit ce qu’il put pour les tenir cachées aux yeux des  hommes. Il ne s’était pas encore servi de souliers, il en porta depuis ce temps-là, et eut soin d’avoir toujours les mains couvertes ; mais, malgré toutes ses précautions, on s’aperçut des merveilles que Dieu avait opérées en lui. Plusieurs de ses religieux les virent, ainsi qu’ils l’attestèrent depuis par serment. Quelques cardinaux eurent aussi la consolation de les voir, comme ils l’ont certifié de bouche et par écrit. Le pape Alexandre IV, encore cardinal, fut de ce nombre, et dans un sermon où assistait saint Bonaventure, il assura qu’il les avait vues de ses propres  yeux. Après sa mort, sainte Claire les vit aussi, avec cinquante religieux et un grand nombre de personnes séculières, qui les baisèrent au jour de son enterrement.

Cette insigne faveur fut une récompense que Dieu lui donna dès cette vie, à cause de sa dévotion envers Jésus crucifié. Au commencement de sa conversion, son âme avait été pénétrée d’une tendre compassion pour les souffrances de son Sauveur. Le Crucifix lui avait parlé plusieurs fois et lui avait fait espérer qu’il serait un jour conforme à lui ; un religieux avait vu sortir une croix de sa bouche, et un autre avait été témoin d’une vision où deux glaives, en forme de croix, lui perçaient les entrailles. On le vit élevé en l’air, durant un sermon de saint Antoine de Padoue, qui parlait de l’inscription de la croix. Enfin, toute sa vie n’avait été qu’une parfaite imitation de Jésus-Christ crucifié. Il fallait, dit saint Bonaventure, qu’avant sa mort il en fût une image accomplie, et qu’après avoir brûlé intérieurement du  désir d’être semblable à son Dieu mourant, il en portât glorieusement la similitude sur son corps par les saints stigmates.

Il s’est fait plusieurs miracles par la vertu de ces plaies mystérieuses. Dans la province de Rieti, une horrible peste ravageait tous les bestiaux, sans qu’on pût l’arrêter par aucun remède humain. Un homme craignant Dieu fut averti, dans une vision, d’aller au couvent de Saint-François, d’y demander de l’eau qui aurait servi à laver les pieds et les mains de ce fidèle serviteur de Dieu, et de jeter ensuite de cette eau sur les bestiaux. Il le fit, et aussitôt les animaux se trouvèrent entièrement guéris. Avant l’apparition du séraphique saint François  sur le mont Alverne, il se formait des orages de grêle qui, se déchargeant sur les lieux voisins, ruinaient les biens de la terre ;  mais depuis le séjour que le Saint y fit et la grâce qu’il y reçut, ces tempêtes cessèrent, et le ciel, au grand étonnement des  habitants, devint aussi serein en cet endroit qu’il l'était aux  environs. Ayant touché de la main un pauvre homme transi de froid, il causa en lui une chaleur si douce et si puissante, qu’il lui donna la force de marcher facilement sur les rochers et au milieu des neiges.

On rapporte encore d’autres choses miraculeuses qui sont arrivées à l’occasion de ces divines plaies. Le pape Grégoire IX doutait de celle du côté : le Saint lui apparut, et, après l’avoir repris de son incrédulité, il leva le bras, la lui découvrit, et il en coula du sang que ce Pape reçut lui-même dans une fiole. Un religieux de son Ordre, qui, ne pouvant comprendre comment s’était opéré ce mystère, le révoquait en doute, en fut très-sévèrement réprimandé par saint François, qui lui apparut aussi. Un prêtre de la province de la Pouille, au royaume de Naples, regardant une image où notre Saint était représenté recevant les stigmates, commença à douter de la vérité de cette histoire, et aussitôt il se sentit lui-même frappé dans le creux de la main d’une douleur aiguë, et, ayant ôté son gant, il y aperçut une blessure qui lui fit avouer par sa propre expérience que la chose était possible, et confesser hautement qu’il croyait le fait représenté sur le tableau.

Toutes ces merveilles, que Dieu a opérées pour prouver celle des  stigmates, ont porté l’Église à instituer une fête particulière pour exciter les fidèles à la dévotion envers la passion de Notre-Seigneur, et ranimer dans leur cœur l’amour des souffrances, qui rendent les chrétiens des  images parfaites de sa sainte humanité. Les souverains Pontifes  Grégoire IX et Alexandre IV ont donné des bulles expresses pour cela. Benoît XI permit d’en faire publiquement l’office. Depuis, Sixte V commanda d’en insérer la mémoire dans le martyrologe romain au 17 septembre. Enfin, le Pape a accordé à tous les ecclésiastiques d’en faire l’office double, comme il paraît par un décret de la congrégation des Rites.


(Petits Bollandistes.)





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