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dimanche 10 janvier 2021

Éclaircissement touchant la possession des Religieuses Ursulines, et de quelques autres personnes de la Ville de Loudun



Après avoir montré que le Père Surin était (comme dit l'Apôtre) tout à tous les hommes et dans toutes les occasions où il y allait du service du prochain sans s'épargner : Il faut maintenant parler, de la force et de la générosité invincible de ce fidèle serviteur de Dieu et de son immaculées Mère dans les combats qu'il a eus avec les Démons et les supports de l'Enfer ; et parce que cette grande et longue guerre est arrivée au sujet de la possession que les Démons avaient prise des Religieuses Ursulines, et de quelques autres personnes de la Ville de Loudun, dont nous avons déjà parlé en plusieurs endroits, et dont nous parlerons plus amplement avec le secours divin dans le reste de ce petit ouvrage. Nous avons cru qu'il y allait de la gloire de notre Maître de donner quelque éclaircissement sur ce sujet, laissant à ceux à qui Dieu tout bon inspirera d'en donner l'histoire au public, d'en traiter plus au long et de donner une plus grande lumière sur une matière de cette importance.
Premièrement ce serait une chose superflue que de s'arrêter à la preuve qu'il y a des possédés, puisque l'Évangile nous le dit clairement, et que l'une des promesses que le Fils de Dieu a faite à ses Apôtres, et en leurs personnes à son Église, est de pouvoir chasser les Diables des corps qu'ils possèdent, de là vient qu'il y a un ordre d'Exorcistes établis pour cette fonction, et qui est un de ceux que l'on donne encore aujourd'hui à tous ceux qui entrent dans le sacerdoce. Les Pères, et entr'eux les plus anciens ont parlé des exorcistes, et des exorcismes, comme Saint Ignace, le Martyr Évêque d'Antioche, S. Justin Martyr, Tertulien, S. Jérôme, S. Cyprien ; S. Augustin, S. Athanase, et S. Chrysostome. On trouve dans l'histoire que l'on usait d'exorcismes du temps de saint Martin, et le savant Tottiel remarque que souvent les Diables sont chassés par ce moyen.
Ce que nous avons donc à montrer ici en peu de paroles en laissant à ceux qui écriront l'histoire, à en traiter plus au long et plus expressément, est que les possédés de Loudun, l'ont été véritablement, et premièrement c'est un grand préjugé de la possession de Loudun, que le sentiment de tant de personnes qualifiées qui l'ont estimé de la sorte, comme l'on fait les Cardinaux, les Évêques, les Généraux, les Provinciaux de l'Ordre, et les Docteurs, les Princes, les Magistrats, les Médecins, et mêmes les Hérétiques qui apparemment ne sont pas gens à croire de léger sur ces matières. L'Éminentissime Cardinal de Richelieu l'un des plus grands esprits de notre siècle, et qui était très-savant à tellement cru la possession de Loudun, que les exorcistes y ont été envoyés par son ordre, qu'ils y ont été défrayés par ses soins aux dépens du Roi, et qu'il a soutenu toute cette affaire par son autorité. Il y a peu d'apparence qu'un si grand Génie se soit laissé persuader sans des preuves convaincantes. Messeigneurs les Prélats qui gouvernaient pour lors les Églises de Toulouse et de Nîmes s'y tendirent en personnes, pour porter un jugement plus certain de cette affaire, et ils en demeurèrent parfaitement convaincus. Un Provincial de la Compagnie de J2sus avec plusieurs personnes savantes, et expérimentées, tant de son Ordre que des autres Ordres réguliers en firent le même jugement ; le Général même de la Compagnie de Jésus sur les preuves qui lui en furent données entra dans les mêmes sentiments ; feu Monseigneur le duc d'Orléans ayant assisté à quelques exorcismes, ne douta point de leur possession. Le Milord Montaigu, qui depuis a été assez connu en France sous la qualité d'Abbé, d'homme d'esprit et de capacité n'ayant encore fait profession ouverte de la foi Catholique, et ayant avec lui des hérétiques Anglais étant passé par Loudun fut témoin avec sa compagnie de la sortie de l'un des Démons du corps de la Mère des Anges par les signes visibles qu'il en a laissé, et ils en furent tellement convaincus que le Milord, et les gentils-hommes qu'il avait avec lui en laissèrent leur témoignage au greffe ; davantage le Milord Montaigu crût la chose si importante pour la gloire de Dieu qu'il en voulut entretenir le Souverain Pontife Urbain VIII lorsqu'il fit profession de la foi Catholique entre ses mains. Grand nombre d'autres personnes d'une doctrine et d'une piété éminente ayant jugé cette possession réelle et très-véritable, cela assurément en doit être un grand préjugé.
Mais les règles que les ordres de l'Église prescrivent pour avoir des preuves infaillibles d'une véritable possession, se sont trouvés dans celle de Loudun, et entre autres ces actions qu'on a vu faire à ses Religieuses, au-dessus des forces de la nature, l'intelligence qu'elles avaient des langues inconnues, la science qui paraissait si grande en des personnes d'elles-mêmes ignorantes, la révélation ou la connaissance qu'elles avaient des choses cachées où qui se passaient dans les lieux éloignés en sont des preuves bien convaincantes. On leur a vu souvent faire des mouvements qui étant au-dessus des forces naturelles de l'homme au jugement même des Médecins ; il faut conclure que cela venait d'un principe étranger qui est le Démon. Dans le commencement elles ont parlé de la langue latine qu'elles n'entendaient pas, et elles ont toujours répondu aux demandes qu'on leur a faites en cette langue quoique l'on se servît exprès de termes les plus difficiles à entendre, comme il est arrivé en la présence de plusieurs Prélats. Elles ont révélé ce qui était arrivé dans des Provinces et des Pays éloignés ; elles ont manifesté bien des fois les pensées de quelques personnes quand elles le désiraient intérieurement ; et (ce qui est étonnant) quelquefois même contre leur volonté ; le Père Surin atteste qu'il a eu une grande expérience de la connaissance que les Démons avaient des pensées même les plus cachées, dont l'on prenait garde de ne pas donner le moindre signe au-dehors ; ce qui favorise l'opinion de quelques Théologiens qui estiment que si les démons connaissent bien la substance de l'âme, comme on le croit, ils n'en ignorent pas les pensées bien qu'ils ne voient pas ce qui se passe dans la volonté touchant le libre usage qu'elle en fait, mais il faut toujours avouer, soit que la manifestation des pensées viennent de la connaissance naturelle qu'en ont les Démons, soit qu'elle vienne par permission divine, qu'elle n'est pas naturelle à l'homme non plus que la science des questions les plus difficiles de la Théologie à de simples filles sans aucune étude comme on la remarqué très-souvent dans les Religieuses de Loudun.
Ces preuves infaillibles ont été données en présence des Évêques, des supérieurs d'Ordres, des Docteurs, et de personnes de haute qualité, des Magistrats, des M2decins. Il est vrai que Dieu qui résiste aux superbes n'a pas voulu permettre quelquefois qu'elles aient été données en présence de certains esprits fiers et hautains que la seule curiosité y conduisait ; mais il suffit qu'elles aient été reconnues par des personnes éminentes par leurs qualités, et par leur doctrine et leur piété. Les Diables étaient obligés de déclarer aux exorcistes qu'ils faisaient tout ce qu'ils pouvaient pour se cacher, pour ne pas faire connaître les choses extraordinaires que la possession découvre, et que Dieu leur permettait de se tenir cachés à l'égard des esprits suffisants et curieux, il est vrai que la possession découvre manifestement de grandes vérités, car s'il y a des Démons uil y a un Dieu qui les a créés et qui les punit, et cela marque aux Athées et aux libertins, que Dieu châtie les crimes, et qu'il y a un Enfer et une autre vie, où Dieu punit les méchantes actions. La possession fait voir le pouvoir de l'Église et de ses Ministres, la présence réelle du corps du fils de Dieu en la divine Eucharistie, l'honneur dû aux reliques, et le pouvoir de l'intercession des Saints contre les hérétiques. C'est pourquoi il ne faut pas s'étonner si les Démons se servent des impies, des libertins et des personnes vicieuses, pour ôter la créance qu'il y ait des corps possédés, à cause de la grande gloire qui en arrive à Dieu et des grands biens que les âmes en tirent. Les Pères de l'Église ont jugé que la possession était une preuve bien forte et solide ; puisqu'ils s'en sont servis contre les hérétiques, et que S. Jérôme l'un des plus savants objectait aux hérétiques de son temps qui n'honoraient pas les reliques des Saints comme le font encore présentement ceux de nôtre siècle, la crainte que les Démons faisaient paraître dans les corps des possédés ; si on répond que l'on ne doit pas croire aux Démons qui sont des esprits de mensonge, il faut dire qu'ils sont menteurs quand ils sont contraints par le pouvoir que Jésus-Christ a laissé à son Église de manifester souvent de grandes vérités comme l'expérience le fait voir et comme nous n'en pouvons douter lorsque les vérités sont de celles que la foi nous révèle.
Or il faut bien considérer que Dieu tout bon et miséricordieux, ne permet ces grands maux que pour de très grands biens comme l'on peut voir dans cette possession de Loudun, de laquelle dieu a tiré une très-grande gloire par la conversion et sanctification de plusieurs âmes à l'honneur des mystères de la Religion et des saints dont la vénération s'est augmentée à la confusion des Démons qui ont eux-mêmes contribué à détruire la magie et les superstitions qui voulaient s'établir ; les pécheurs se sont convertis à la vue des choses extraordinaires qui se passaient en leur présence ; les hérétiques en ont été touchés, obligés même de reconnaître le pouvoir de l'Église ; et ce qui est davantage, les Athées non seulement ont été forcés de reconnaître un Dieu, mais s'y sont sanctifiés, comme il paraît en la personne de Monsieur de Kerioles Conseiller du Parlement de Bretagne : C'était un homme qui ne croyait point de Dieu, sans religion et sans foi, abîmé dans toutes sortes de désordres, dans des emportements si excessifs, que lorsqu'il tonnait il tirait conter le ciel à coups de pistolet pour le braver ; si désespéré, que la foudre étant tombée dans sa chambre et qu'il avait remplie de feux et de flammes, il se moquait encore pendant que ses gens criaient miséricorde ; sa grande application était à chercher les moyens de faire du mal ; et où il paraissait le plus grand, c'est où il se portait davantage ; il avait même pris résolution de se faire Turc pour avoir lieu de combattre contre les Chrétiens. A peine a-t-on vu une personne plus désespérée et plus criminelle. Comme ses intentions n'allaient qu'au crime il était venu à Loudun pour une méchante fin ; et à son arrivée il ne manqua pas de se railler de la bonne manière des possédés (comme c'est l'ordinaire des libertins) et d'accuser ces filles de folie ; Cependant, ô mon Dieu ! vous qui savez conduire les choses à vos fins par les moyens qui semblent les plus opposés, et qui voulez triompher de vos ennemis par vos ennemis mêmes vous voulûtes que ce libertin, cet esclave du Diable vît leurs opérations funestes pour le tirer de leur esclavage ; il alla donc voir les possédées pour se divertir et pour en faire le sujet de ses railleries. Mais les Démons lui ayant révélé des choses très secrètes et que personne ne savait, il fut d'abord étonné, et cela l'obligea de retourner encore aux exorcismes où il fut tellement touché, que depuis ce temps il a mené une vie très sainte, et a fait une pénitence si exemplaire, que l'on a donné l'histoire de sa vie au public. Comme nous ne pouvons rien omettre qui regarde la gloire de l'immaculée Mère de Dieu, nous rapporterons ici que les Démons avouèrent que c'était cette Mère de miséricorde qui avait intercédé puissamment auprès de son fils pour en obtenir une conversion si extraordinaire et à leur grande confusion, puisque ce fut par eux-mêmes qu'un si grand pécheur fut délivré de leurs mains ; et c'est une chose bien remarquable que ce libertin sans savoir ce qu'il faisait, puisqu'il ne croyait pas de Dieu avait une inclination de respect et d'honneur pour la très sacrée Vierge sa digne mère ; la divine Providence qui se voulait servir de cette grande Reine, en disposant de la sorte pour tirer le misérable de l'abîme où il était plongé.
Mais quelle gloire Dieu n'a-t-il pas tiré de cette possession, faisant voir l'honneur qui est dû à ses mystères par les adorations et les respects extrêmes que les Diables étaient obligés de rendre au très-saint Sacrements de l'Autel. Quelle gloire n'en a-t-il pas tirée dans les honneurs qu'ils ont été contraints de rendre à sa très pure Mère, à ses Anges, et à ses saints, et spécialement à S. Joseph. L'on peut même dire que Dieu a permis spécialement cette possession, afin qu'elle contribuât d'une manière extraordinaire à la gloire de cet incomparable Saint. Nous avons rapporté son apparition glorieuse à la Mère Jeanne des Anges. Nous avons dit comme elle a été guérie miraculeusement plusieurs fois par ses intercessions, et comme Dieu s'était servi du linge teint de l'onction sacrée que ce grand Saint avait appliquée à cette bonne Mère, et même des morceaux de papier qui avaient touché ce linge pour faire quantité de miracles dans un grand nombre de Villes et de Provinces différentes, et d'une manière si éclatante et si glorieuse pour cet aimable époux de la très pure Vierge, et père putatif de Jésus, que l'on ne trouvera pas dans l'histoire rien de pareil en fait de miracles pour l'honneur d'un saint si admirable ; ce qui doit bien persuader que la volonté de Dieu est que sa dévotion s'établisse plus que jamais, et que l'on en doit espérer toutes sortes de secours dans ses besoins. Mais quelle édification n'a point donnée aux personnes de toutes sortes d'âge et de qualité, l'impression merveilleuse des noms sacrés sur la main de la Mère Jeanne des Anges, que les Démons ont été obligés d'y faire à leur sortie. L'on a vu durant plus de vingt ans les quatre noms de Jésus, Marie, Joseph, François de Sales, imprimés sur la main de cette Religieuse, qui s'effaçant peu à peu se renouvelaient tous les quinze jours ; et aux grandes Fêtes avec des effets qui donnaient beaucoup d'admiration et de consolation, il en sortait même une odeur suave qui laissait de grands sentiments de piété. Le feu Roi Louis XIII, (d'heureuse mémoire) la voulut voir lorsque la Mère passa par Paris, et en par la ensuite bien touché de la vue d'un état si étonnant, la feue Reine Mère, l'Éminentissime Cardinal de Richelieu, quantité de personnes illustres firent la même chose avec admiration de la puissance de Dieu.
Enfin la magie se trouva bien renversée dans ses desseins, puisqu'elle fut détruite par les moyens dont elle s'était servie pour s'établir. Je ne puis m'empêcher ici de remarquer avec étonnement l'aveuglement de plusieurs personnes qui d'autre part sont considérables et ont de l'esprit, qui avancent inconsidérément qu'il n'y a point de magie ni de magiciens, et que les effets qu'on leur attribue ne viennent que des personnes à la vérité méchantes et qui sont punissables. Mais sans rapport ni liaison avec les Démons, je qualifie leurs sentiments d'aveuglement ; car c'est avoir bien peu de lumière que de soutenir des maximes contraires à l'expérience de tous les siècles et aux sentiments de toutes les nations infidèles aussi bien que fidèles. Il ne faut pas être beaucoup savant dans l'histoire pour savoir cette vérité, et n'ignorer pas que toute l'antiquité a reconnu des magiciens, que les Païens en étaient si persuadés qu'ils attribuaient la vertu des miracles que Dieu opérait par les saints Martyrs à un effet de la Magie. Car enfin voyant très bien les prodiges et les miracles que Dieu faisait pour la confirmation de notre sainte Religion, pour se défendre de l'impression qu'ils en devaient recevoir ils avaient recours aux effets de la magie qu'ils attribuaient à ces glorieux témoins de Jésus-Christ.
Saint Clément, Saint Irénee, Saint Épiphane, Saint Jérôme, Saint Cyprien, Saint Augustin, Saint Thomas, Saint Albert le Grand, le Célèbre Jean Gerson, Chancelier de l'Université de Paris, reconnaissent qu'il y a des Magiciens qui ont fait pacte avec les Démons, ceux qui voudront lire les Livres de ces Pères où ils en parlent, les trouveront cotés dans le savant traité des Recherches de la Magie, par Detrio Religieux de la Compagnie de Jésus personnage d'une grande érudition. L'Église reconnait les Magiciens puisque tous les Évêques où la plupart les font dénoncer publiquement pour excommuniés les Souverains Pontifes exhortent les Inquisiteurs de la foi d'agir contre eux, comme l'on peut voir dans les bulles d'Innocent VI, aux Inquisiteurs d'Allemagne, dans celles de Julle III à l'Inquisiteur de Créance, d'Adrian VI, Inquisiteur de Lombardie, et dans les bulles de plusieurs autres Souverains Pontifes.
Mais ce qui est de la dernière force, est que l'Écriture tant de l'ancien que du Nouveau Testament reconnait la Magie et les magiciens, l'on ne peut rien voir de plus exprès sur cette matière que ce qu'on lit dans l'Exode ; et les effets de la magie qui y sont rapportés surpassent visiblement toutes les forces et l'industrie humaine, et font voir à même temps celles des Démons. Je demande à ces esprits suffisants s'ils trouvent rien dans ce qui les surprend en ce sujet et qui leur paraisse incroyable, qui égale l'étonnement que leur doit causer les opérations des Magiciens de Baraon qu'ils doivent croire indubitablement s'ils sont Chrétiens ; peut-on voir rien de plus prodigieux que toutes les rivières, les lacs et le reste des eaux d'un Pays changées en sang, et toutes les autres choses qui sont rapportées dans le Livre de l'Exode. Nous lisons au Chapitre treizième des Actes des Apôtres que Saint Paul punit d'aveuglement au Magicien qui résistait à la doctrine de la Foi qu'il prêchait ; nous voyons au Chapitre huitième des mêmes Actes qu'il y avait dans la Ville de Samarie un homme nommé Simon, qui y avait auparavant exercé la Magie et avait séduit le peuple de Samarie, se faisant passer pour un grand personnage et jusque-là que tous les Ordres de la Ville l'appelaient la grande vertu de Dieu, leur ayant fait perdre l'esprit par ses enchantements.
L'Écriture apprend ensuite que ce Simon s'étant converti, voulut donner de l'argent pour avoir la grâce de donner le Saint-Esprit : ce qui a donné lieu à ceux qui l'imitent d'être appelés simoniaques et l'on appelle simonie le péché qu'ils commettent ; c'est une peste maligne qui ayant infecté plusieurs des siècles qui nous ont précédés est venue jusqu’au nôtre, et qui est d'autant plus maligne et dangereuse qu'elle se cache davantage. C'est une chose déplorable que l'homme cherche des excuses dans ses péchés comme s'il les pouvait déguiser aux yeux de Dieu, comme il les cèle aux yeux des hommes. On resigne, on change un Bénéfice, mais il faut que l'on achète les meubles ou le revenu de l'année ; et combien y en a-t-il qui en paieraient ce qu'ils en donnent si ce n'était en vue du Bénéfice. J'apporte cet exemple de mille que l'on pourrait alléguer où l'esprit de l'homme tâche de trouver des prétextes pour se sauver des peines que l'Église ordonne à ces gens-là qui se réduisent presque dans un état d'endurcissement de cœur, parce qu'il faudrait une grâce très-extraordinaire pour y satisfaire et une fidélité toute particulière pour y coopérer dont ces personnes sont bien éloignées. Que ces gens se souviennent qu'ils ont pour Père, pour Fondateur, pour Patron et exemplaire Simon le Magicien, et qu'ils se convertissent de bonne heure s'ils ne veulent tomber dans les châtiments qui leur sont préparés.
Après cela, s'il est vrai que de croire trop facilement es tune marque de la légèreté ; il est aussi certain que de ne pas croire du tout, et ne pas entrer dans des sentiments reçus généralement c'est, dit Saint Augustin, une folie insupportable, mais ne pas croire ce que l'écriture nous enseigne c'est tomber manifestement dans l'hérésie ; aussi ceux qui ont soutenu opiniâtrement qu'il n'y avait point de Magiciens ont toujours été fort suspects. Le savant Detrio rapporte que le Démon fait promettre souvent à ses suppôts qu'ils soutiendront par tout qu'il n'y en a point. Et de vrai, c'est le moyen de les mettre à couvert et de leur donner une liberté toute entière dans tous les maux qu'ils font sans aucune crainte de punition. Le Docteur Ulart qui était l'un des Conseillers de l'Électeur de Treves dans le dernier siècle, soutenait partout avec beaucoup de hardiesse que la Magie était une fable ; que c'était une illusion de s'imaginer qu'il y eût des sorciers ; que cette opinion n'était recevable que par les esprits simples et crédules ; et qu'elle était indigne des bons esprits et des Magistrats. Bonstel assez connu par ses écrits, qui était de ce Diocèse, où ce personnage débitait ses maximes, le réfuta par un docte Traité ; mais la Divine Providence s'en mêla elle-même. Je ne sais comment cet homme se rendit suspect ; mais il fut pris, et il confessa lui-même qu'il était atteint du crime qu'il niait : ce qui obligea les Juges avec les preuves qu'ils eurent d'autre part de le condamner à être brûlé. Monstrelet rapporte dans son histoire, et d'autres Auteurs avec lui, qu'il y avait dans le Diocèse d'Évreux un célèbre Docteur, dont ils disent le nom que nous supprimons pour de bonnes raisons, qui avait de bonnes qualités, et qui s'était acquis une réputation considérable : Mais s'étant laissé aller à l'amour de la créature, il tomba bientôt dans l'aveuglement, et l'endurcissement que les attaches trop grandes aux créatures causent. Ce misérable Docteur alla donc dans une telle extrémité qu'il se donna au Diable, pour jouir malheureusement d'une Demoiselle de qualité, mais l'un des pactes qu'il fit avec le Démon, comme il le confessa depuis, fut comme il était grand Prédicateur, qu'il prêcherait partout qu'il n'y avait point de sorciers parce que, lui dit le Démon, il appuierait beaucoup son Empire, par ce moyen. Or Dieu très-bon, et très-miséricordieux ; lui ayant touché le cœur par une grâce extraordinaire, il confessa publiquement son crime à l'Évêque d'Évreux qui était pour lors, et s'étant présenté devant lui dans sa sale, il pleura son impiété avec des témoignages d'une forte douleur ; il avoua qu'il avait été transporté réellement plusieurs fois aux sabbats ; et s'étant soumis à la pénitence qu'il plairait à son Évêque de lui imposer, il fut condamné à une prison perpétuelle avec plusieurs autres peines.
Nous avons cru pour la gloire de notre Maître, devoir parler de ce sujet, en traitant de la possession de Loudun ; où Dieu a fait par son juste Jugement que les desseins de ceux qui voulaient perdre ces Religieuses soient retombés sur eux-mêmes, et ont été cause de leur propre perte. Car encore que ces gens eussent assez de réputation, comme il a été ci-devant remarqué, et qu'il se fussent acquis l'amitié des Juges du lieu qui les soutenaient beaucoup dans l'ignorance, où ils étaient de leurs malices ; comme il n'y a point de prudence si grande pour résister aux ordres de Dieu, le Roi ayant envoyé Monsieur de Laubardemont, Intendant de la Province pour examiner la vérité des choses, et l'ayant député pour Commissaire, afin que l'on ne pût pas attribuer à aucune préoccupation le Jugement qui s'en ferait. Sa Majesté voulut qu'il eût pour adjoints à cette cause quatorze Juges de différents Présidiaux ; qui après avoir examiné murement, et à loisir le procès d'Urbain Grandier, il demeure convaincu d'avoir donné les maléfices aux Religieuses, et par le consentement unanime de tous ces Juges il fut condamné à être brûlé vif dans la place publique de la Ville, ce qui fut exécuté, les Démons ayant marqué dans les exorcismes qu'ils le tenaient pour l'Éternité dans les feux de l'Enfer. Toujours est-il certain que sans s'en rapporter à ces malheureux esprits, sa mort a été bien funeste par l'endurcissement de cœur qu'il a fait paraître dont nous en avons touché quelque chose. Il ne faut pas se tromper dit le grand apôtre, on ne se moque pas de Dieu.

Extrait de L'Homme de Dieu en la personne du R. P. Jean-Joseph Surin, par H. M. Boudon.


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Jean-Joseph Surin.













jeudi 26 septembre 2019

Vie de Saint Cyprien et Sainte Justine, Martyrs à Nicomédie, et Exorcisme de Saint Cyprien contre les maléfices



Extrait de "Vie des Pères, des Martyrs, et des autres principaux Saints, tirées des actes originaux et des monuments les plus authentiques, avec des notes historiques et critiques", par M. l'abbé Godescard :



Saint Cyprien, Sainte Justine, et le Démon (Légende Dorée)



L'impératrice Eudocie, que Théodose le Jeune épousa à cause de son savoir et de son habileté dans la philosophie, composa en beaux vers l'histoire de saint Cyprien et de Sainte Justine. Ce poème, divisé en trois livres, dont Photius fait l'éloge, et dont il donne l'extrait, est présentement perdu, ainsi que les autres poésies d'Eudocie. Les actes originaux des deux martyrs ont éprouvé le même sort ; mais nous avons encore la confession de Saint Cyprien, écrite par lui-même, et dont Saint Grégoire de Nazianze et l'impératrice avaient fait usage. Nous avons aussi deux autres pièces authentiques, la conversion et la relation du martyre de Saint Cyprien et de Sainte Justine. Voyez Prudence, hymn. 13, p. 215 ; Saint Grégoire de Nazianze (qui toutefois confond par méprise saint Cyprien de Nicomédie avec celui de Carthage) or. 18 ; Photius, cod. 184 ; Tillemont, t. V ; Ceillier, t. IV, p. 89 ; Orsi, t. IV, p. 80, et le P. Clé, t. VII, Sept. p. 195 ; Jos. Assémani, in Cal. univ. t. V, p. 269, ad 2 Octob.



L'AN 304



Saint Cyprien, surnommé le Magicien, est un exemple bien frappant de la puissance de la grâce et de la grandeur de la miséricorde divine. Il était d'Antioche, qu'il ne faut pas confondre avec la capitale de la Syrie. La ville dont il s'agit était située entre la Syrie et l'Arabie, et dépendait du gouvernement de la Phénicie. Les parents de Cyprien, qui étaient excessivement superstitieux, dévouèrent leur fils au démon dès son enfance ; ils le firent élever dans tous les mystères impies du paganisme, ainsi que dans la prétendue science de l'astrologie judiciaire et de la magie. Le jeune Cyprien, flatté de l'espoir d'acquérir de nouvelles connaissances, alla successivement à Athènes, au Mont-Olympe dans la Macédoine, à Argos dans la Phrygie, à Memphis en Égypte, dans la Chaldée et aux Indes, lieux que la superstition et les pratiques infernales de la magie avaient rendus fameux. Lorsqu'il eut fini ses courses, il s'abandonna à toutes sortes de crimes, et se mit à blasphémer contre la religion chrétienne. Il égorgea plusieurs enfants pour offrir leur sang au démon, et chercher dans leurs entrailles palpitantes la connaissance de l'avenir. Il employait la science funeste qu'il avait acquise, à séduire les vierges ; mais il ne put venir à bout de ravir l'honneur des femmes chrétiennes.
Il y avait à Antioche une jeune vierge nommée Justine, que sa naissance et sa beauté rendaient recommandable. Ses parents étaient idolâtres ; mais elle avait eu le bonheur de connaître Jésus-Christ. Sa conversion fut suivie de celle de sa famille. Un jeune homme, païen de religion, conçut pour elle une violente passion. Les efforts qu'il lit pour toucher son cœur ayant été inutiles, il pria Cyprien de le servir par son art. Celui-ci partagea bientôt la passion du jeune homme, et mit tout en œuvre dans le dessein de réussir pour lui-même. Justine, qui se voyait fortement attaquée, joignit la prière à la vigilance et à la mortification. « Avec le signe de la croix, dit Photius d'après Eudocie (Cod. 184), elle mit les démons en fuite. » « Elle s'arma, dit saint Cyprien lui-même dans sa confession (P. 310), du signe de Jésus-Christ, et rendit inutile l'invocation des esprits de ténèbres. S'étant adressée, selon saint Grégoire de Nazianze, à la vierge Marie pour la conjurer de venir au secours d'une vierge en danger, elle se fortifia par l'antidote du jeûne, des larmes et de la prière. »
Cyprien se voyant vaincu par un pouvoir supérieur, commença à réfléchir sur la faiblesse des esprits infernaux; bientôt il résolut de quitter leur service. Le démon, furieux de la perte d'un homme par le moyen duquel il avait assujetti un si grand nombre d'âmes à son empire, attaqua Cyprien de toutes ses forces. Le nouveau converti résista courageusement ; mais il tomba dans une profonde mélancolie, et le souvenir de ses crimes passés le jeta dans le désespoir. Tandis qu'il était agité par les pensées les plus affligeantes, Dieu lui inspira de s'adresser au saint prêtre Eusèbe qu'il connaissait depuis longtemps. Il ne lui eut pas plutôt communiqué ses peines, qu'il se sentit extrêmement consolé. Il y avait trois jours qu'il était dans cet état violent, sans qu'il lui eût été possible de manger. Eusèbe lui fit prendre un peu de nourriture, et le matin du dimanche suivant, il le conduisit à l'assemblée des fidèles. On y admettait les personnes qui demandaient à se faire instruire ; mais on les obligeait de sortir pendant la célébration des saints mystères. Ces assemblées se tenaient de grand matin, tant pour vaquer plus librement à la prière, que pour ne point donner ombrage aux païens. La vue du respect et de la piété dont étaient pénétrés les fidèles en adorant le vrai Dieu frappa singulièrement Cyprien. « Je vis, dit-il lui-même (Cod. p. 329), le chœur des hommes célestes ou des anges qui chantaient les louanges de Dieu, et terminaient chaque verset des psaumes par le mot hébreu alléluia ; en sorte qu'ils ne me paraissaient plus être des hommes (On lit ce qui suit dans l'Essai sur les écrits et le génie de Pope (p. 325) par Wharton, qui avait voyagé en France : “Il y a, je crois, peu de personnes qui, en assistant à la messe dans un choeur bien ordonné, n'aient pas éprouvé de vifs sentiments, sinon de dévotion, au moins de respect... Le lord Bolinbroke étant à la messe dans la chapelle de Versailles, dit au marquis de... qui était avec lui, lorsqu'on en fut à l'élévation de l'hostie : Si j'étais roi de France, je voudrais faire moi-même cette cérémonie.” Voilà le langage des ennemis de l'Église romaine ! On peut voir aussi Taylor, etc.). »
Ceux qui étaient à l'assemblée furent fort étonnés de voir un prêtre introduire Cyprien parmi eux : l'évêque qui présidait pouvait à peine en croire ses yeux, ou du moins il ne s'imaginait pas que la conversion de celui qui causait sa surprise fût sincère ; mais Cyprien dissipa ses doutes le lendemain, en brûlant devant lui tous ses livres de magie, en donnant tous ses biens aux pauvres, et en se mettant au nombre des catéchumènes. Lorsqu'il eut été instruit, et suffisamment disposé, l'évêque lui-même le baptisa. Agladius, l'amant de Justine, se convertit de la même manière, et reçut aussi le baptême. Quant à Justine, elle fut si touchée de ces deux exemples de la miséricorde divine, qu'elle se coupa les cheveux en signe du sacrifice qu'elle faisait à Dieu de sa virginité, et distribua aux pauvres tout ce qu'elle possédait.
Saint Grégoire de Nazianze décrit, avec son élégance ordinaire, le merveilleux changement qui s'opéra en Cyprien, sa conduite édifiante, son humilité, sa modestie, sa gravité, son amour pour Dieu, son mépris pour les richesses, son application continuelle aux choses divines ; il ajoute qu'il demanda par humilité un des plus bas emplois de l'église. Eudocie, citée par Photius, dit qu'il fut fait portier ; mais que quelque temps après on l'ordonna prêtre, et qu'il remplit ensuite le siège épiscopal d'Antioche, devenu vacant par la mort d'Anthime.
La persécution de Dioclétien s'étant allumée, Cyprien fut arrêté et conduit devant le gouverneur de Phénicie, qui faisait sa résidence à Tyr. Justine éprouva un pareil sort à Damas où elle s'était retirée, et qui se trouvait dans le ressort du même présidial ; on la fit donc également paraître devant le gouverneur de Phénicie. Sa constance lui attira une flagellation cruelle. Cyprien fut déchiré avec des ongles de fer. On les conduisit ensuite l'un et l'autre, chargés de chaînes, à Nïcomédie où était Dioclétien. Ce prince n'eut pas plutôt lu la lettre du gouverneur de Phénicie, qu'il les condamna tous deux à être décapités. La sentence fut exécutée sur les bords du fleuve Gallus qui passe auprès de Nicomédie, vers l'an 304. Un chrétien nommé Théoctiste fut aussi décapité pour avoir parlé à Cyprien lorsqu'il allait au lieu du supplice. Quelques fidèles de Rome portèrent dans cette ville les reliques des saints martyrs. Sous le règne de Constantin le Grand, une femme pieuse de la famille de Claude qui se nommait Rufine, fît bâtir une église, sous leur invocation, près de la place qui porte le nom de ce prince. Leurs sacrés ossements ont été transférés depuis dans la basilique de Latran.

En même temps que les erreurs et les égarements de saint Cyprien montrent la dégradation, de la nature humaine, devenue esclave du vice par le péché, sa conversion fait éclater le pouvoir qu'a la grâce de la rétablir dans l'état dont elle est déchue. Pour comprendre jusqu'à quel point l'image de Dieu est défigurée dans l'homme par le péché, il suffit de considérer le désordre qui règne dans ses facultés spirituelles, son entendement et sa volonté, qui, dans la création, portaient l'empreinte de la ressemblance divine. Il n'a pas seulement à se plaindre de la révolte des animaux et des autres créatures, ainsi que de celle de son corps qui est livré en proie aux maladies et à la mort, sa volonté est aussi rebelle, et ses passions s'efforcent d'usurper l'empire sur la raison et la vertu. L'entendement, qui devait être l'œil de la volonté, est aveugle lui-même ; en sorte que la lumière qui est en nous est devenue ténèbres. Dans l'état d'innocence, l'entendement n'était point obscurci par les vapeurs des passions : il dirigeait l'imagination et les sens ; il mettait l'âme a portée de voir clairement et sans effort les vérités spéculatives de l'ordre naturel qui convenaient à la condition humaine : mais son plus beau privilège était de donner à l'homme des idées fixes et vraies des vertus morales ; par-là chacun avait la loi en lui-même, et il lui suffisait de descendre dans sa propre conscience pour être guidé sûrement dans la pratique du bien que le secours de la grâce rendait toujours facile. Son entendement était d'ailleurs éclairé par la révélation divine, et sa volonté ne trouvait point d'obstacle dans l'exercice des vertus théologales, et des autres vertus surnaturelles. De quels maux sa désobéissance n'a-t-elle pas été suivie ? Nous les déplorons dans les extravagances, les erreurs et les crimes où tombent les hommes lorsqu'une fois ils sont esclaves de leurs passions. Il n’y a que la religion et la foi qui puissent nous préserver de ces dangers, éclairer notre entendement, et guérir notre volonté de sa perversité.



EXORCISME DE SAINT CYPRIEN CONTRE LES MALÉFICES



Maître et Seigneur Jésus-Christ, notre Dieu, qui dominez et régnez sur toutes choses, vous êtes le Saint, le glorifié et Celui qui est. Roi des rois et Seigneur des seigneurs, louange à vous ! Ô vous qui résidez dans la lumière immense comme dans les obscurités mortelles, moi, votre humble et indigne serviteur, je vous prie et vous supplie : exilez les démons et dissipez leur malignité, afin que les nuages répandent la pluie sur toute la terre et qu'elle-même donne ses fruits en leur temps, que les arbres fructifient, que les vignes soient rendues fertiles et couvertes de grappe ; que les femmes puissent, sans difficulté, mettre les enfants au monde ; que soit libéré tout le monde dominateur et dominé, enfin que tout le créé soit délivré des chaînes du démon.
Que votre serviteur N., avec sa famille entière, sa maison et ses biens, soient délivrés de tout lien satanique et de tout sortilège, de toute magie et toute influence (liée à des objets ou reposant sur une intention mauvaise). Nous vous en prions, Seigneur, Dieu de nos pères, aidez-nous à briser toutes chaînes qui proviennent de la magie, des sorts, du mauvais œil et de toute action satanique. Faites que, par l'invocation du Saint-Esprit, disparaissent toutes les œuvres maléfiques, Seigneur Sabaoth.
Vous qui êtes le Dieu des Armées célestes, prêtez l'oreille à ma prière : libérez votre serviteur N. de tout ce qui le lie ; qu'un maléfice ait été fait dans l'air ou dans la terre, dans l'architrave (ou dans les fondations) ; sur un parchemin (1), ou encore sur du fer, une pierre ou du bois. Qu'il ait été écrit avec du sang d'homme ou d'animal, d'oiseau ou de poisson, ou encore avec de l'encre ; ou par tout autre moyen destiné à lui nuire, personnellement ou à sa famille ; que ce maléfice ait été enterré ou mis dans des jardins, dans la mer, dans des puits, dans des tombeaux ou n'importe où. Qu'il ait été fait avec des ongles, des griffes d'animaux, d'oiseaux ou de reptiles (vivants ou morts), ou encore avec de la poussière de morts ; qu'il ait été transpercé avec un clou, une épine de chardon, ou une aiguille. Cassez-le sur le champ, ô Seigneur, pour toujours, par votre puissance.
Vous, Seigneur notre Dieu, qui connaissez les lieux, les façons d'agir et les hommes, dissipez, détruisez et faites disparaître  les œuvres de magie qui se trouvent ici, et protégez votre serviteur N. ainsi que toute sa maison.
Que soient écrasées sous le signe de la Croix — la Croix honorée et qui donne la Vie — toutes les forces de l'ennemi ! (3 fois). Que s'en aillent de N., serviteur de Dieu et soient dissouts pour toujours tout maléfice, envoûtement, sortilège et mauvais œil.
Seigneur, je vous en prie, écoutez-moi : préservez votre serviteur ainsi que sa famille de tout accident et du démon de midi (2) ; libérez-le de toute maladie, anathème, colère, malédiction, empêchement, médisance, envie, mauvais œil, négligence, paresse, gourmandise, faiblesse, stupidité, irraison, superbe, manque de piété, injustice, présomption, et de toute erreur et tromperie : par votre Saint Nom, qui est glorifié pour les siècles des siècles. Ainsi soit-il.


(1) Littéralement : dans la peau de cheval.
(2) Le démon qui fait dormir, Satan.



Reportez-vous à Summis desiderantes affectibus, Bulle apostolique du Pape Innocent VIII, contre l'hérésie des sorcières, Exorcisme de Saint François de Sales pour les époux dont la fécondité du mariage est entravée par le démon ou par des maléficesTransmission de la sorcellerieSaint Philippe Benizi, invoqué pour préserver les enfants des maléfices, Satan veut déformer l'homme, afin d'effacer en lui l'image de Dieu, et le façonner à sa propre image, Les démons incubes appelés familièrement « Maris de nuit », Comment Satan a égaré l’humanité dans ses voies, après lui avoir fait perdre la connaissance du vrai Dieu : magie naturelle, magie noire, idolâtrie, divination, mystères et sociétés secrètes, État religieux et moral de l'univers au temps de l'établissement du Christianisme, Méditation sur l'inquiétude de l'avenir, Les efforts incessants de Satan pour se reformer une Cité, Prière pour casser toute magie et affaiblir les forces sataniques, Neuvaine de protection contre les attaques de magie, Culte de la pierre, de l'arbre, et de la source : traditions et origines magiques de ces dieux (1/4), L'existence du surnaturel et du surhumain, Résultats du spiritisme : la folie et le suicide - Dernier obstacle à l'envahissement satanique : la papauté, La terre se couvrit de ronces et d'épines, et La communication de Satan avec l'homme, un dogme de foi aussi certain que l'Incarnation.














jeudi 8 juin 2017

Les efforts incessants de Satan pour se reformer une Cité


Salon parisien avec tables tournantes - L'illustration, 1853.



Extrait de "Traité du Saint-Esprit" de Mgr Gaume :


Ne pouvant travailler au centre, Satan travaille aux frontières. Ce n'est qu'après de longs siècles de combats lointains, qu'il était parvenu une première fois à faire de Rome la capitale de son immense Cité. Il s'en souvient ; et, dans sa haine infatigable, il recommence les luttes qui lui avaient trop bien réussi.

Par les hérésies, par les schismes, par les scandales, par les attaques formidables de la barbarie musulmane, il s'efforce d'entamer la Cité du bien, de débaucher une partie de ses habitants et de les enrôler sous sa bannière. Ses manœuvres sans cesse renouvelées n'étaient pas demeurées sans résultat, et les succès partiels préparaient un succès plus général.

Toutefois, la Cité du bien, fidèle à ses glorieuses traditions, demeurait debout sur ses fondements.

Comme Adam et Ève, aux jours de leur bonheur, avaient vécu dans l'ignorance du mal, l'Europe, contente de la science du bien qu'elle devait au Saint-Esprit, vivait étrangère à la science du paganisme, c'est-à-dire à la science du mal organisé. Si elle prenait quelque connaissance de l'antiquité, ce n'était ni pour l'admirer ni pour la louer, moins encore pour l'imiter et la faire revivre. La preuve en est qu'entre le jour et la nuit la différence est moins grande, qu'entre la langue, les arts et les institutions du moyen âge, et la langue, les arts et les institutions du paganisme. Devant ce fait péremptoire viennent échouer tous les efforts de ceux qui prétendent que la Renaissance n'a rien ou presque rien changé, au système d'enseignement de la vieille Europe.

Cependant le Serpent séducteur n'oublie pas qu'Ève fut séduite par la perfide beauté du fruit défendu, et aspectu delectabile. Tout à coup il se transforme en ange de lumière et se donne pour le Dieu du beau. Aux yeux de l'Europe, il fait miroiter les trompeuses beautés de son règne. Il se dit calomnié des rois et des prêtres, et invite l'Europe à l'écouter, si elle veut sortir de l'esclavage et de la barbarie. À ces mots, le virus originel, qui ne fut jamais éteint, fermente avec une activité inconnue dans les veines de l'imprudente Europe. À la même heure, des Grecs, chassés de l'Orient, en punition de leur révolte obstinée contre l'Église, débarquent en Italie. Ces fugitifs se donnent pour mission de ressusciter les prétendues gloires de l'antiquité païenne. À leur école se presse la jeunesse de l'Europe. Pour insulter au christianisme, le jour de la grande séduction est marqué dans l'histoire par le nom de Renaissance (voir l'histoire détaillée de la Renaissance dans notre ouvrage La Révolution, t. IX). Ce jour, en effet, divise l'existence de l'Europe en deux : les siècles qui le précèdent s'appellent le moyen âge ; ceux qui le suivent, les temps modernes. À partir de là se manifestent des phénomènes, jusqu'alors inconnus.

Premier phénomène. Un cri général de réprobation contre le moyen âge part de l'Italie et retentit dans toute l'Europe. L'injure, le sarcasme, la calomnie, tout ce que la haine et le mépris peuvent inventer de plus outrageant, tombe à flots sur l'époque où, comme nous l'avons vu, le Saint-Esprit régna avec le plus d'empire. Théologie, philosophie, arts, poésie, littérature, institutions sociales, langage même, sont grossièreté, ignorance, superstition, esclavage, barbarie. Les fils ont rougi de leurs pères et répudié leur héritage. « Et pourtant, les croyances anciennes, les créations anciennes, les aristocraties anciennes, les institutions anciennes, malgré ce qui a pu leur manquer, comme à tout ce qui est humain, qu'était-ce donc après tout ? C'était le travail de nos ancêtres ; c'était l'intelligence, c'était le génie, c'était la gloire, c'était l'âme, c'était la vie, c'était le cœur de nos pères (Le P. Félix, XIe conf. à Notre-Dame de Paris, 1860). » Il faut ajouter : c'était le christianisme dans la vie de nos pères, et le règne du Saint-Esprit sur le monde.

Second phénomène. Au cri frénétique de réprobation contre le moyen âge, succède l'acclamation non moins frénétique et non moins générale de l'antiquité païenne. L'époque où Satan fut tout à la fois Dieu et Roi du monde, devient l'âge le plus brillant de l'humanité. Dans les seules républiques de la Grèce et de l'Italie, honteusement prosternées aux pieds de Jupiter et de César, a brillé de tout son éclat le soleil de la civilisation. Philosophie, arts, poésie, éloquence, vertus publiques et privées, caractères, institutions sociales, lumières, libertés : chez elles, tout est grand, héroïque, inimitable. Retourner à leur école et recevoir leurs leçons comme des oracles est pour les nations baptisées le seul moyen de sortir de la barbarie et d'entrer dans la voie du progrès.

Troisième phénomène. Un changement radical ne tarde pas à se manifester dans la vie de l'Europe. Remis en honneur, l'esprit de l'antiquité redevient l'âme du monde qu'il fait à son image. Alors commence un impur déluge de philosophies païennes, de peintures et de sculptures païennes, de livres païens, de théâtres païens, de théories politiques païennes, de dénominations païennes, de panégyriques sans cesse renouvelés du paganisme, de ses hommes et de ses œuvres. Ce vaste enseignement s'incarne dans les faits. On voit les nations chrétiennes briser tout à coup les grandes lignes de leur civilisation indigène, pour organiser leur vie sur un plan nouveau ; et, jetant, comme un haillon d'ignominie, le manteau royal dont l'Église leur mère les avait revêtues, s'affubler des oripeaux souillés du paganisme gréco-romain.

De là est sorti ce qu'on appelle la civilisation moderne : civilisation factice, qui n'est le produit spontané ni de notre religion, ni de notre histoire, ni de notre caractère national ; civilisation à rebrousse-poil, qui, au lieu d'appliquer de plus en plus le christianisme aux arts, à la littérature, aux sciences, aux lois, aux institutions, à la société, les informe de l'esprit païen et nous fait rétrograder de vingt siècles ; civilisation corrompue et corruptrice, qui, se faisant tout au profit du bien-être matériel, c'est-à-dire de la chair et de toutes ses convoitises, ramène l'Europe, à travers les ruines de l'ordre moral, au culte de l'or et aux habitudes indescriptibles de ces jours néfastes, où la vie du monde, esclave de l'Esprit infernal, se résumait en deux mots : manger et jouir, panem et circenses.

Quatrième phénomène. La première conséquence des faits que nous venons de rappeler devait être l'oubli de plus en plus profond du Saint-Esprit : il en fut ainsi. La nuit et le jour sont incompatibles dans le même lieu : quand l'une entre, l'autre sort. Plus Satan avance, plus le Saint-Esprit recule. Du cénacle au concile de Florence, l'enseignement du Saint-Esprit coule à pleins bords sur l'Europe qu'il vivifie. Avec la Renaissance, on voit les eaux du fleuve se retirer, et le grand enseignement du Saint-Esprit rentrer dans des limites de plus en plus étroites. Interrogeons l'histoire ; interrogeons nos yeux.

La Renaissance arrive ; et la guerre contre le christianisme, qui, depuis plusieurs siècles, se réduisait à des combats partiels, recommence, avec vigueur, sur toute la ligne. Vingt ans avant Luther, les bases même de la religion sont battues en brèche par les béliers gréco-romains. Mille fois la lutte donne lieu à des traités spéciaux, destinés à défendre, les uns après les autres, tous les dogmes chrétiens : démonstrations, conférences, sermons, dissertations, apologies sous toutes les formes, se succèdent d'années en années, presque de mois en mois. L'existence de Dieu ; la divinité de Notre-Seigneur ; l'authenticité, l'intégrité, l'inspiration, la vérité historique des Écritures ; l'infaillibilité de l'Église ; l'immortalité, la liberté, la spiritualité de l'âme ; chaque sacrement, chaque institution, chaque pratique religieuse : en un mot, chaque vérité chrétienne a été montrée vingt fois dans l'éclat de ses preuves, et dans la magnificence de ses rapports avec la nature de l'homme et les besoins de la société.

Rien de semblable pour le Saint-Esprit. Et pourtant, c'est lui qu'on niait, en niant les différentes manifestations du grand mystère de la grâce dont il est le principe ; lui qu'on attaquait, en attaquant chaque partie de la Cité du bien, dont il est le fondateur et le Roi. Qui pourrait nommer un grand ouvrage, composé depuis la Renaissance, par un grand auteur, dans le but de faire connaître et de rappeler aux adorations du monde la troisième personne de la Sainte Trinité ? Pour nous ; il nous a été impossible d'en découvrir un seul en Italie, en Allemagne, en Angleterre, en Belgique, en France. Il faut le reconnaître et en gémir : à l'égard du Saint-Esprit, l'enseignement public s'est visiblement appauvri.

(...)

Pour les païens d'autrefois le Saint-Esprit était comme n'étant pas. Son nom même ne se trouve dans aucune de leurs langues. La raison en est simple : dans le monde antique, le Saint-Esprit n'était rien, parce que le mauvais Esprit était tout. Que prouvent l'ignorance du monde actuel et son indifférence à l'égard du Saint-Esprit, sinon que Satan regagne le terrain qu'il a perdu et qu'il reforme sa Cité ? Voilà LE VRAI MYSTÈRE DES TEMPS MODERNES. Qui ne le voit pas ne voit rien, qui ne le comprend pas, ne comprend rien à la situation.

Cinquième phénomène. Rentré dans la Cité du bien, Satan commence par en ébranler la base. L'unité de foi, la puissance sociale de l'Église, le droit chrétien, la constitution chrétienne de la famille, étaient, nous l'avons vu, les quatre grandes assises de l'édifice religieux et social de nos ancêtres : que sont-elles devenues ?
Où est aujourd'hui l'unité de foi ? Le symbole catholique est brisé en morceaux comme un verre. La moitié de l'Europe n'est plus catholique ; l'autre moitié est à peine catholique à demi.
Où est la puissance sociale de l'Église ? Où est sa propriété ? Son sceptre est un roseau, et la mère des peuples n'a plus où reposer sa tête.
Où est le droit chrétien ? Honni, foulé aux pieds, il est remplacé par le droit nouveau, disons mieux, par le droit de César, le droit de la force, du caprice et de la convenance.
Où est la constitution chrétienne de la famille ? Le divorce est rentré dans les codes de la moitié de l'Europe. Ailleurs, sous le nom de mariage civil, vous avez le concubinage légal. Partout l'autorité paternelle désarmée ; et la famille, sans perpétuité, devenue une institution viagère.

Quel est l'artisan de ces grandes ruines qui en supposent et qui en ont déterminé tant d'autres ? Si ce n'est pas l'Esprit du bien, c'est l'Esprit du mal : il n'y pas à sortir de là.

Cependant, fasciner et détruire n'est que la première partie de l'œuvre satanique. Sur les ruines qu'il a faites, l'usurpateur s'empresse d'élever son trône. Qui ne serait épouvanté envoyant, au dix-neuvième siècle de l'ère chrétienne, le règne du démon se manifester au cœur même de la Cité du bien, avec tous les caractères qu'il eut dans l'antiquité païenne ? Ces caractères, on ne l'a pas oublié, furent le RATIONALISME, le SENSUALISME, le CÉSARISME, la HAINE DU CHRISTIANISME.

De ces différents caractères quel est celui qui nous manque ? Le Rationalisme, ou l'émancipation de la raison de toute autorité divine en matière de croyances, peut-il être beaucoup plus complet ? L'autorité divine enseigne par l'organe de l'Église : quel est aujourd'hui le gouvernement qui l'écoute? Sous le nom de liberté de conscience, toutes les religions ne sont-elles pas, politiquement et aux yeux d'un grand nombre, également vraies, également bonnes, et dignes d'une égale protection ? Qu'est-ce que cela, sinon l'Esprit de mensonge donnant, dans la Rome antique, le droit de bourgeoisie à tous les cultes et admettant tous les dieux au même Panthéon ?

Sont-ils relativement nombreux les particuliers qui règlent leur foi sur la parole de l'Église ? Les hommes, les livres, les brochures, les journaux antichrétiens, ne sont-ils pas les oracles de la multitude ? D'ailleurs, la foi se connaît aux œuvres, comme l'arbre aux fruits. Interrogez les membres du sacerdoce ; consultez les statistiques de la justice ; regardez autour de vous. Si cela ne vous suffit pas pour mesurer la puissance de la foi sur le monde actuel et fixer les limites de son empire, prenez une mappemonde et jugez !

Le Sensualisme, ou l'émancipation de la chair de toute autorité divine en matière de mœurs, ne marche-t-il pas de pair avec le Rationalisme ? Sous ce rapport, le monde actuel court à toutes jambes aux antipodes du christianisme. Le concile de Trente définit la vie chrétienne une pénitence continuelle, perpétua poenitentia ; et notre époque, une jouissance continuelle, la plus large possible et par tous les moyens possibles. L'homme devient chair. Inutile d'insister sur ce caractère du règne satanique, dont le développement rapide alarme tous les esprits sérieux.

Le Césarisme, ou l'émancipation de la société de l'autorité divine en matière de gouvernement, par la concentration de tous les pouvoirs spirituels et temporels dans la main d'un homme, empereur et pontife, ne relevant que de lui-même. Qu'en est-il de ce nouveau caractère ? Regardez: la moitié des rois de l'Europe se sont faits papes ; l'autre moitié aspire à le devenir. Fouler aux pieds les immunités de l'Église, empiéter sur les droits de l'Église, souffleter l'Église, dépouiller l'Église, enchaîner l'Église ; n'est-ce. pas là ce qu'ont fait ou laissé faire tous les gouvernements de l'Europe, depuis la Renaissance ? N'est-ce pas ce qu'ils font encore ? Si ce n'est pas là du Césarisme païen, nous ne comprenons plus le sens des mots.

La Haine du christianisme. Le paganisme ancien haïssait le christianisme d'une haine implacable, universelle, à qui tous les moyens étaient bons pour insulter, pour écraser son ennemi. Il le haïssait dans son Dieu, dans ses ministres, dans ses disciples, dans ses dogmes, dans sa morale, dans ses manifestations publiques. Son nom était devenu celui de tous les crimes. Il était responsable de toutes les calamités publiques. La prison, l'exil, la mort au milieu des tortures, étaient justement dus à une secte, dit Tacite, coupable de la haine du genre humain.

Satan est toujours Satan. Sa haine du christianisme est aussi jeune, aussi universelle, aussi implacable aujourd'hui qu'autrefois. Il hait le Dieu des chrétiens. Depuis un siècle surtout, quels blasphèmes restent à proférer contre la personne adorable du Verbe incarné ? Citez un seul de ses mystères qui n'ait été mille fois attaqué, un seul de ses droits qui n'ait été nié et qui ne soit foulé aux pieds ?

Il le hait dans ses ministres. Dans le paroxysme de sa fureur, n'a-t-il pas dit qu'il voudrait tenir le dernier boyau du dernier des rois, pour étrangler le dernier des prêtres ? Autant qu'il a pu, n'a-t-il pas réalisé son vœu sanguinaire ? Est-il un seul pays, en Europe, où, depuis la Renaissance, les évoques, les prêtres, les religieux n'aient pas été dépouillés, chassés, poursuivis comme des bêtes fauves, insultés et massacrés ? Le Vicaire même du Fils de Dieu, le Père du monde chrétien, Pierre, du moins, aura été respecté. Voyez plutôt comme ils l'ont traité dans la personne de Pie VI et de Pie VII ; comme ils le traitent encore dans la personne de Pie IX. Qu'est-ce que l'Europe actuelle, sinon une famille en révolte contre son père ? Chaque jour, depuis neuf ans, des millions de voix ne font-elles pas retentir le cri déicide : Nous ne voulons plus qu'il règne sur nous ? Assiégée par cent mille excommuniés, la papauté n'est-elle pas un Calvaire ? Judas le vendeur ; Caïphe l'acheteur ; Hérode le moqueur ; Pilate le lâche ; le soldat spoliateur et bourreau, ne reparaissent-ils pas sur la scène ?

Il le hait dans ses disciples. Les vrais catholiques subissent le sort de leurs prêtres. Toutes les injures adressées à leurs pères par les païens d'autrefois leur sont adressées par les païens d'aujourd'hui. On les tient pour inhabiles ou pour suspects. Autant qu'on le peut, on les exclut des charges publiques, on les traite d'arriérés, d'ennemis du progrès, de la liberté, des institutions modernes, demeurants d'un autre âge qui voudraient ramener le monde à l'esclavage et à la barbarie. On les opprime dans leur liberté, en annulant les dons qu'ils ont faits à l'Église, leur mère, ou aux pauvres, leurs frères ; en supprimant leurs associations de charité, qu'on ne rougit pas de mettre au-dessous des sociétés excommuniées. On les opprime dans leur droit de propriété, on prend leurs couvents pour en faire des casernes ; leurs églises, pour en faire des écuries ; leurs cloches, pour en faire des canons ; leurs vases sacrés, pour en faire de la monnaie ou des objets de luxe, à l'usage de leurs ennemis.
On les opprime dans leur conscience, en leur imposant un travail défendu, en insultant, chaque jour, sous leurs yeux, tout ce qu'ils aiment, tout ce qu'ils respectent, tout ce qu'ils adorent. Pour que rien ne manque ni à leur martyre ni à la haine qui les poursuit, dans toute l'Europe, depuis la Renaissance, on les a pendus, brûlés, guillotinés. (...) Si Dieu ne se lève, on en fera des boucheries, et des milliers de voix crieront : C'est justice ! Reus est mortis !

Il le hait dans ses dogmes. Depuis quatre siècles, au sein de l'Europe baptisée, il s'est dépensé, pour détruire l'édifice de la vérité chrétienne, plus d'encre, plus de papier, plus de temps, plus d'argent, plus d'efforts, qu'il n'en faudrait pour convertir le monde : cette guerre impie n'a pas cessé. Sans parler des livres, des théâtres, des discours antichrétiens : que font ces myriades de feuilles empoisonnées qui, chaque soir, partent de toutes les capitales de l'Europe, pour tomber le lendemain, comme des nuées de sauterelles venimeuses, dans les villes et les campagnes, et semer partout le mépris et la haine de la religion, le doute et l'incrédulité ?

Il le hait dans sa morale. Revenu ce qu'il était aux jours de la souveraineté satanique, le monde actuel semble organisé pour la corruption des mœurs : Totus in maligno positus. Si les tristesses et les alarmes de tout ce qui porte encore un cœur chrétien ne vous le disent pas assez haut, regardez vous-mêmes.
La fièvre des affaires ; la soif de l'or et du plaisir ; l'industrie qui constitue des millions d'âmes dans l'impossibilité morale de remplir les devoirs essentiels du christianisme ; le luxe babylonien dont les coupables folies vont toujours croissant ; les modes impudiques ; les danses obscènes ; cinq cent mille cafés ou cabarets (en France seulement), gouffres béants où se perdent l'amour du travail, la pudeur, la santé, l'esprit de famille, le respect de soi-même et de toute autorité ; dans toutes les classes de la société des habitudes de mollesse qui énervent les âmes ; des scandales retentissants qui familiarisent avec le mal et tuent la conscience ; le mépris des lois qui ont pour but l'asservissement de la chair ; la profanation du dimanche ; la sanctification du lundi ; l'abandon de la prière et des sacrements : qu'est-ce que cela sinon la haine de la morale chrétienne, haine infernale dont le dernier mot est d'étouffer le christianisme dans la boue ?

Il le hait dans ses manifestations publiques et privées. Là, il interdit le son des cloches et condamne le prêtre qui, en public, porterait son costume ; ailleurs, il abat les croix. Ici, il défend au Fils de Dieu de sortir de ses temples pour recevoir les hommages de ses enfants, et, sous peine d'être insulté, il doit se cacher avec soin lorsqu'il va les visiter sur leur lit de douleur. Tout cela se passe dans des sociétés qui se disent chrétiennes !
Il s'y passe bien autre chose. En signe de victoire, Satan a replacé ses statues dans les jardins, dans les promenades, sur les places des grandes villes, dans l'Europe entière. Pénétrant jusque dans l'intérieur du foyer domestique, il en a banni les images du Verbe incarné et mis les siennes à leur place.
« Il n'y a plus de Christ au foyer, s'écriait naguère un éloquent prédicateur ; il n'y a plus de Christ suspendu à la muraille ; il n'y a plus de Christ se révélant dans les mœurs. Quoi ! vous avez sous vos yeux les portraits de vos grands hommes ; vos maisons se décorent de statues et de tableaux profanes ! Que dis-je ? vous gardez, exposés aux regards de vos enfants et aux admirations de la famille, les Amours du paganisme, les Vénus du paganisme, les Appollons du paganisme ; oui toutes les hontes du paganisme trouvent un asile au foyer des chrétiens ; et, sous ce toit qui abrite tant de héros humains et de divinités païennes, il n'y a plus de place pour l'image du Christ, que Tibère lui-même ne refusait pas d'admettre avec ses divinités au Panthéon de Rome (Le P. Félix). »

Oui, il est vrai, vrai non seulement en France où enseigne l'Université, mais vrai en Europe où enseignent les ordres religieux, vrai longtemps avant l'Université et la Révolution française : chez les chrétiens lettrés des temps modernes, le Christ n'est plus au foyer. Mais il y était chez nos aïeux ignorants du moyen âge. Comment en a-t-il été banni ? comment a-t-il été remplacé par les dieux du paganisme, c'est-à-dire par Satan lui-même sous ses formes multiples, omnes dii gentium doemonia ? À quelle époque remonte cette substitution sacrilège ? Qui a formé les générations qui s'en rendent coupables ? Dans quels lieux et dans quels livres ont-elles appris à se passionner pour les choses, les hommes, les idées et les arts du paganisme ? Quel Esprit a dicté l'enseignement qui aboutit à un pareil résultat ? Est-ce l'esprit du Cénacle ou l'esprit de l'Olympe ? C'est l'un ou l'autre.

Enfin, il est un dernier phénomène qui, chaque jour, se manifeste avec plus d'éclat: c'est le double mouvement auquel le monde actuel obéit : mouvement à l'unification matérielle, et mouvement de dissolution morale. L'Esprit du dix-neuvième siècle pousse de toutes ses forces à l'unification matérielle des peuples : navires à vapeur, chemins de fer, télégraphes électriques, unions douanières, traités de commerce, libre échange, multiplication des postes, abaissement de la taxe des imprimés et des lettres : pas de moyen de communication qu'il n'accélère ou qu'il n'invente. En même temps, il absorbe les petites nationalités, supprime la famille, la commune, la province, la corporation, toute espèce de franchise et d'autonomie ; il ressuscite les armées permanentes de l'ancien monde, rebâtit ses grandes capitales, et, au cou des peuples affranchis par le Christianisme, rive les chaînes de la centralisation césarienne.

À ce mouvement d'unification matérielle, correspond, en dehors du Catholicisme, un mouvement non moins rapide de dissolution morale. En fait de doctrines religieuses, sociales, politiques, que reste-t-il debout ? Le grand dissolvant de toute espèce de foi, le Rationalisme, n'est-il pas le dieu de la foule ? Où trouve-t-on des convictions assez profondes, des affirmations assez nettes pour résister aux séductions de l'intérêt, pour braver les menaces ou même l'oubli du pouvoir, pour se maintenir inébranlables au milieu des sophismes de l'impiété et des entraînements du mauvais exemple ? Quelle peut être l'unité morale d'un monde qui a brisé en morceaux le symbole catholique, qui entend, qui supporte, qui accueille toutes les négations, même celle de Dieu ?

Pareil spectacle n'a été vu qu'une fois ; c'est à l'époque où le monde romain penchait vers sa ruine. Formée par l'absorption continue du faible par le fort, du peuple par le peuple, l'unité matérielle arriva jusqu'au despotisme d'un seul homme. Satan avait atteint son but. Rome était le monde, et César était Rome ; et César était Empereur et grand Prêtre de Satan. Alors le genre humain, sans force de résistance, parce qu'il était sans foi, et sans autre ambition que les jouissances matérielles, panem et circenses, n'était plus qu'un bétail bâtonné, vendu, égorgé, suivant le caprice du maître.

Armées permanentes, grandes capitales, rapidité des communications, centralisation universelle, unification matérielle des peuples, poussée avec une ardeur fiévreuse ; dissolution morale, arrivée au morcellement indéfini de tout symbole et de toute foi : qui oserait soutenir que ce double phénomène n'est pas le précurseur de la plus colossale tyrannie ? Peut-être la pierre d'attente du règne antichrétien, annoncé pour les derniers temps ?

À nos yeux, c'est César à cheval avec Lucifer en croupe.


Se faire adorer à la place du Verbe incarné : tel a toujours été le but de l'ange rebelle, tel il sera toujours. Il n'en connaît pas d'autre. L'histoire dit ses succès chez les peuples païens d'autrefois et chez les nations idolâtres d'aujourd'hui. Après avoir, par le rationalisme, le sensualisme, le césarisme et l'antichristianisme, opéré le divorce aussi complet que possible de l'homme avec Dieu, il se présente pour rétablir le lien que lui-même a brisé. Fondé sur la nature des choses, son succès, à moins d'un miracle, est infaillible. Quoi qu'il fasse, le monde inférieur ne peut se soustraire à l'influence du monde supérieur. S'il rompt avec le Roi de la Cité du bien, il tombe forcément sous l'empire du Roi de la Cité du mal. Dieu ou le Diable : pas de milieu.

Entre l'homme, sa dupe et son esclave, et lui, son séducteur et son tyran, le démon établit une foule de communications directes et palpables, contrefaçon permanente des communications du Verbe avec l'homme. Par mille moyens, que lui-même indique, il se fait adorer comme un Dieu, respecter comme un maître, chérir comme un bienfaiteur, consulter comme un protecteur, appeler comme un médecin, recevoir comme un ami, traiter comme un être inoffensif. Sur cet ensemble de faits permanents, universels, repose l'idolâtrie ancienne et moderne ; ou plutôt c'est l'idolâtrie elle-même.

Or, nous le répétons, Satan ne change ni ne vieillit. Ce qu'il était hier, il l'est aujourd'hui, il le sera demain. Singe éternel de Dieu, ennemi implacable du Verbe incarné, toujours il voudra le détrôner, afin de régner à sa place. Si donc c'est bien lui que la Renaissance a ramené triomphant au sein de l'Europe chrétienne ; si c'est bien le rationalisme, le sensualisme, le césarisme, l'antichristianisme qui forment les grands caractères de l'époque moderne, nous devons nous attendre à retrouver le démon s'efforçant de se substituer matériellement au vrai Dieu ; et, au surnaturel divin, d'opposer le surnaturel satanique, jusqu'à ce que le second supplante le premier. Pour inspirer à l'homme d'aujourd'hui les mêmes sentiments dont il avait pénétré l'homme d'autrefois, il doit nous apparaître environné de tout le cortège de consultations, d'oracles, de prestiges, de pratiques mystérieuses qui composaient son culte et assuraient son empire dans l'antiquité païenne : voyons si l'histoire confirme cette induction.

Jusqu'à la Renaissance et à la Réforme, sa fille aînée, la double autorité des lois canoniques et des lois civiles continuait de tenir enchaîné le père du mensonge, le vaincu du Calvaire. C'est par exception seulement et sur une échelle restreinte qu'on le surprend exerçant son art ténébreux, chez les peuples chrétiens du moyen âge. Rappelé par la Renaissance sous la forme de Dieu du beau, et par la Réforme sous le nom de Dieu de la liberté, il reprend bientôt l'ancienne indépendance de ses allures.

En Italie, en Allemagne, en France, un grand nombre de renaissants, imitateurs des lettrés de Rome et de la Grèce, se livrent avec passion à l'étude et à la pratique des sciences occultes (voir Des rapports de l'homme avec le démon, par M. Bizouard, t. III, liv. XI-XIV). Les principaux chefs du protestantisme se vantent de leurs colloques avec Satan (voir notre ouvrage La Révolution, etc., t. VI, IX, X). Sous des formes à peine modifiées, reparaissent toutes les superstitions de l'ancien paganisme : consultations, évocations, manifestations, oracles, prestiges, adorations vont se multipliant avec les négations de l'Évangile. Telle est la rapidité avec laquelle le culte de Satan envahit l'Europe, que l'Église s'en émeut. Par l'organe de Sixte V, grand esprit assurément, elle signale au monde épouvanté cette épidémie de l'idolâtrie renaissante et la frappe d'une condamnation solennelle.

Dans la fameuse bulle Coeli et terrae Creator, sont énumérées, comme reparaissant au grand soleil du christianisme, la plupart des pratiques démoniaques usitées dans l'antiquité païenne, et dont Porphyre nous a laissé la longue nomenclature (Dans Euseb., Proepar Evang., lib. II, III, IV, V, VI).

L'immortel pontife nomme : l'astrologie, la géomancie, la chiromancie, la nécromancie, les sortilèges, les augures, les auspices, la divination par les clés, les grains de froment et les fèves ; les pactes avec les démons, dans le but de connaître l'avenir ou de satisfaire les passions ; les charmes ; les oracles ou évocations des esprits, interrogés et répondant ; l'offrande d'encens, de sacrifices, de prières ; les génuflexions, les prosternements, les cérémonies du culte ; l'anneau et le miroir magique, les vases destinés à fixer les esprits et à en obtenir des réponses ; les femmes sympathiques (nous disons somnambules et magnétisées), qui, mises en rapport avec le démon, obtiennent de lui la connaissance des choses cachées, passées ou futures ; l'hydromancie, au moyen de vases pleins d'eau dans lesquels des hommes et plus souvent des femmes, font apparaître des figures qui rendent des oracles. Il faut ajouter la pyromancie, la pédomancie, l'ornitomancie, l'oniromancie ou l'oracle par les songes, et d'autres pratiques, « restes impurs, dit le pape, de l'ancienne idolâtrie vaincue par la croix. »

Remarquons en passant que le Vicaire de Jésus-Christ signale la femme comme l'instrument préféré du démon. Inutile de rappeler que cette préférence se retrouve partout dans l'ancien paganisme, aussi bien que dans la moderne idolâtrie, en Afrique, dans l'Océanie et ailleurs. Aux raisons que nous en avons données, saint Thomas ajoute celle-ci : « Les démons, dit-il, répondent plus facilement à l'appel des vierges, afin de mieux tromper, en affectant de paraître aimer la pureté (S. Thomas. Viguier, XII, 92). »

Quoi qu'il en soit, les personnes du sexe sont averties qu'un danger particulier les menace. Elles comprendront dès lors la nécessité de s'environner de vigilance, et surtout d'éviter toute participation à aucune pratique suspecte, qui pourrait donner prise sur elles à leur implacable ennemi.

De la bulle de Sixte V ressortent deux faits. D'une part, la multiplicité des pratiques démoniaques : on dirait une ébullition générale de l'Europe, fille de la Renaissance, au souffle de l'esprit satanique ; d'autre part, la persistance de ces honteux phénomènes. « Malgré tous les efforts de l'Église, ajoute le Pontife, on n'a pu parvenir à extirper ces superstitions, ces crimes, ces abus. De jour en jour on découvre que tout en est plein, omnia plena esse. » C'est donc un fait acquis à l'histoire : un siècle après la Renaissance, les communications de Satan avec l'homme étaient redevenues, comme dans l'ancien paganisme, générales, permanentes, indestructibles, et la puissance du démon s'étendait dans la Cité du bien, jusqu'à des limites inconnues, omnia plena esse in dies detegantur.

Le mal ne fut point arrêté par les défenses pontificales. Le Béarn, Loudun, Louviers, les pays du Nord, les Cévennes, le cimetière de Saint-Médard à Paris, et d'autres lieux, devenus successivement le théâtre de manifestations éclatantes, montrèrent que Satan demeurait maître d'une bonne partie de la place. Pour les esprits frivoles, ces phénomènes furent des jongleries, et leur histoire des contes à dormir debout. Affirmé par quelques-uns, leur caractère démoniaque fut nié opiniâtrement par toute la secte incrédule. Au siècle de Voltaire, la négation s'étendit à tous les faits du même genre. Divinations, évocations, pactes, magie, possessions, sorcelleries, maléfices, il passa en principe que tout cela n'était qu'un tissu de rêveries. Cette négation audacieuse de l'histoire universelle produisit l'affaiblissement général de la foi au démon, à ses pratiques et à son influence.

Afin de ne pas se mettre en opposition avec l'Évangile et avec l'enseignement de l'Église, les plus catholiques disaient que, à la vérité, ces choses avaient eu lieu dans les anciens âges, mais qu'on n'en voyait plus d'exemples dans les temps modernes. « En effet, ajoutait la philosophie voltairienne, le démon, grâce au progrès des lumières, n'est plus qu'un être inactif et désarmé. Il est même reconnu que la plupart des faits que l'Église lui impute, sont le résultat des lois naturelles. Calomnié à plaisir par le moyen âge ignorant et crédule, il est bon désormais pour épouvanter les grand-mères et les petits enfants. »

Ainsi le démon faisait son œuvre et s'approchait du premier but de ses efforts. Quel est-il ? Bannir sa crainte du cœur de l'homme ; la bannir afin de se rendre familier ; se rendre familier, afin de faire mépriser les enseignements de l'Église et jeter les armes antidémoniaques dont elle avait pourvu ses enfants. A-t-il réussi ? interrogeons l'histoire contemporaine.

Se rendre familier. Il se passe sous nos yeux un fait inconnu des peuples chrétiens. Ce fait est peu remarqué, et pourtant il nous semble mériter de l'être beaucoup ; car il forme un des caractères les plus significatifs des temps actuels. Les siècles passés avaient horreur du démon. Son vrai nom, le nom de Diable, n'était prononcé que rarement, avec une sorte d'hésitation et même de scrupule. Encore aujourd'hui, certaines populations, heureusement préservées de l'esprit moderne, ne l'articulent jamais. Quand elles ont à parler de Satan, elles disent : la vilaine bête. À part cette exception qui tend de jour en jour à disparaître, le nom du Diable est sur les lèvres de tous. On le prononce comme celui de la chose la plus indifférente. Il assaisonne les plaisanteries ; il accentue les jurons ; il sert de titre aux livres à la mode et de réclame aux pièces de théâtre. Les marchands eux-mêmes trouvent piquant de le prendre pour enseigne de leurs boutiques. On dirait que le moyen d'appeler les lecteurs ou d'attirer les clients est d'employer un mot qui faisait horreur à nos pères.

Qu'on ne s'y trompe pas, ce fait nouveau a sa signification. « La révolution des choses, dit un vieil auteur, n'est pas plus grande que celle des mots. » La popularité d'un mot est le signe de la popularité de l'idée. La facilité, la légèreté, l'indifférence avec laquelle on emploie de nos jours un nom jusqu'alors abhorré, dénote donc l'imprudente familiarité du monde actuel avec son plus dangereux ennemi, comme elle mesure la distance qui sépare nos idées des idées de nos pères.

Toutefois se rendre familier n'est que le premier succès ambitionné de Satan : se faire nier, en lui-même et dans ses opérations multiples, est le second. Se faire réhabiliter est le troisième. Se faire rappeler comme prince est le quatrième. Se faire adorer comme Dieu est le cinquième. Nous allons le suivre dans ces différentes étapes de la route, dont le terme final est le rétablissement, sous une forme ou sous une autre, de l'ancien paganisme.

Se faire nier. Autrefois on croyait au démon, tel que la révélation le fait connaître, et on avait peur de lui. Pour nos aïeux, Satan n'était pas un être imaginaire, une allégorie, un mythe ; mais bien un être réel et personnel comme notre âme. Ce n'était pas un être inoffensif, impuissant ; mais bien un être essentiellement malfaisant, cause de notre ruine, jour et nuit nous tendant des pièges et doué d'une puissance redoutable sur l'homme et sur les créatures. Aussi, la première frayeur de l'enfant, comme la dernière crainte du vieillard, c'était le démon. De là, l'usage universel, et religieusement observé, des préservatifs enseignés par l'Église contre ses attaques. De là encore, dans tous les codes de l'Europe, la peine de mort portée contre quiconque était convaincu d'avoir eu commerce avec cet ennemi-né du genre humain.

Aujourd'hui se manifestent des dispositions diamétralement contraires. On est effrayé de rencontrer, au sein des nations chrétiennes, une foule de personnes dont la foi sur le démon n'est plus catholique. Les unes le regardent comme un mythe, et son apparition au paradis terrestre sous la forme matérielle du serpent, comme une allégorie ; d'autres, tout en admettant son existence personnelle, refusent de croire à son action sur l'homme et sur le monde. Il en est qui restreignent cette action dans certaines limites, tracées par leur raison, et n'admettent rien au-delà. Beaucoup même ne l'acceptent que sous bénéfice d'inventaire, et, malgré des milliers de témoins, nient intrépidement ce qu'ils n'ont pas vu de leurs yeux.

Excepté quelques catholiques de vieille roche, personne ne recourt avec fidélité aux armes fournies par l'Église pour éloigner le prince des ténèbres. On ne parle plus de lui à l'enfance, ou bien on lui en parle légèrement, pour mémoire et comme d'un être à peu près suranné. L'homme fait et le vieillard, n'ayant aucune peur de lui, sourient si vous leur manifestez la vôtre. Aux yeux de la loi, le commerce avec le démon ou n'a jamais existé, ou il n'existe plus, ou il n'est pas un délit. De là, ce que nous voyons aujourd'hui, l'interprétation rationaliste de tous les faits démoniaques de l'Ancien et du Nouveau Testament, la négation de l'histoire universelle et le mépris des enseignements de l'Église sur l'ange déchu.

Pour avancer cette œuvre qui est la sienne, le démon se déguise sous tous les masques, joue tous les rôles, emprunte tous les noms. Dans les manifestations même qui révèlent avec le plus d'évidence son odieuse personnalité, il parvient à faire prendre le change. Tantôt, sous le nom de fluide nerveux, de fluide magnétique, de fluide spectral, il se donne pour un agent purement naturel. Tantôt il s'appelle seconde vue, et n'est qu'une simple faculté de l'âme. Ici, il se fait passer pour un bon ange et donne de pieux conseils. Ailleurs, c'est un esprit badin, qui plaisante, qui ricane, qui veut être traité comme un jouet ou comme un vain épouvantail. D'autres fois, il devient l'âme d'un mort admiré ou chéri, et il usurpe la confiance. Beaucoup plus dangereuse que les autres, cette dernière transformation est aussi la plus commune : on sait qu'elle est la base même du Spiritisme.

Quel est, pour le Père du mensonge, le bénéfice de tous ces déguisements ? Accomplir son œuvre sans en porter la responsabilité ; en d'autres termes, se faire nier. Rien de plus habile que son calcul. Quiconque nie Satan, nie le christianisme. Quiconque dénature Satan, dénature le christianisme. Quiconque plaisante de Satan, plaisante de l'Église, dont les prescriptions antidémoniaques ne sont plus que des superstitions de bonne femme. Quiconque nie Faction malfaisante de Satan sur l'homme et sur les créatures, accuse le genre humain d'une aliénation mentale, soixante fois séculaire, et, déchirant les unes après les autres toutes les pages de l'histoire, arrive au doute universel.

Par tous les faits que nous venons de rappeler, Satan dit au monde actuel : N'aie pas peur de moi. Nous allons voir que le monde actuel répond : Je n'ai pas peur de toi.



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