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lundi 18 octobre 2021

Le Dragon, persécuteur de l'Église


« Le Dragon, précipité en terre, se mit à poursuivre la femme et à la persécuter (Apocal., ch. XII, v. 13). » Quelle est donc cette femme, demanderons-nous ? C'est la femme par excellence ; Mère du Fils par excellence ; la femme dont il fut dit au Dragon lui-même, après sa victoire dans l'Éden : « J'établirai la guerre entre toi et la femme, entre ta race et la sienne ; elle t'écrasera la tête, et toi tu essayeras de lui déchirer le talon. Voulez-vous la connaître ? Prêtez l'oreille à la voix des siècles passés et des siècles présents : tous répètent le nom de Marie.
Mais comment Marie, dont le passage ici-bas s'est accompli en quelques années, d'une manière obscure aux yeux du monde, dans un coin obscur de la Palestine, peut-elle être l'objet d'une persécution aussi durable que les siècles, aussi étendue que le monde ? — Marie est la femme immortelle ! Quarante siècles avant sa naissance, elle vivait dans Ève ; et Satan le savait. Depuis dix-huit siècles, elle vit dans l'Église ; et Satan le sait encore.
Marie, en effet, vit dans l'Église, sa fille et sa ressemblance. Nous disons sa fille ; car le sang divin qui a enfanté l'Église est le sang de Marie. Aussi l'Apocalypse nous dit-elle que « le Dragon irrité contre la femme, alla faire la guerre à ses autres enfants qui gardent les commandements de Dieu, et qui demeurent fermes dans la confession de Jésus-Christ (Ibid., v. 17) » — Nous disons sa ressemblance : Comme Marie, l'Église est vierge et mère tout ensemble ; vierge, jamais l'erreur ne l'a souillée : mère, elle enfante autant de Christs, qu'elle enfante de chrétiens : Christianus alter Christus. Ainsi la femme, objet de la haine du Dragon, c'est l'Église, ou plutôt Marie, vivant dans l'Église.
Ce qui caractérise le plus cette haine, c'est l'implacabilité. Impuissance d'aimer, nécessité de haïr ; voilà, en effet, le mystère de la vie de Satan.
Cette haine satanique s'est incarnée dans l'humanité vivante. Elle a changé de nom avec les différentes époques ; elle s'est appelée le césarisme, la haine du christianisme, le sensualisme et le rationalisme. Aujourd'hui elle s'appelle d'un nom qui renferme tous les noms : c'est la Révolution, c'est-à-dire cette chose qui porte au cœur comme l'essence de sa vie, la haine de l'Église. « Mon idée, s'écrie-t-elle, est toujours la même ; mon idée, c'est Voltaire du haut de son piédestal ricanant sur les ruines du christianisme ; c'est l'humanité nouvelle, redisant, ou plutôt pratiquant la parole du maitre : écrasons l'infâme ; c'est moi-même enfin, étouffant dans mes bras mon éternelle ennemie, l'Église catholique. » La haine de l'Église, c'est le point de ralliement de toutes les opinions, de toutes les sectes, de toutes les écoles, de toutes les presses, de toutes les doctrines dites révolutionnaires. La haine de l'Église, c'est l'essence même de ce sombre génie qui ébranle aujourd'hui le monde et menace de le briser, c'est l'universelle protestation de Satan contre le Verbe et contre Marie.
Le défenseur de Marie et de sa postérité, dans laquelle elle vit, est toujours celui qui fut le défenseur de ses ancêtres. Lorsque Dieu le juge utile pour le salut de ses enfants, saint Michel « descend du ciel avec une longue chaîne (Apocal., ch. II), il lie le Dragon et le jette dans l'abîme, qu'il scelle sur lui afin qu'il ne séduise plus les nations. Lorsque le temps est accompli, il le délie de nouveau, pour un peu de temps, jusqu'au jour où il le jettera dans l'étang de soufre et de feu, où la bête et les faux prophètes seront tourmentés jour et nuit dans les siècles des siècles. »
Telle la mission que l'Église a toujours attribuée spécialement à saint Michel. On peut le constater par les prières de sa liturgie et par le témoignage des auteurs ecclésiastiques.
Écoutons en particulier Hugues de St-Victor, dans un sermon pour la fête du grand Archange. « Ayons une grande confiance dans saint Michel et ses Anges. Nous chantons dans la solennité de ce jour : La mer a été agitée, la terre a tremblé là où l'Archange Michel descendait du ciel. La mer : ce sont les démons ; la terre : ce sont les hommes de mal. Les démons sont représentés par la mer, parce que, comme elle, ils sont pleins d'amertume, gonflés et toujours en mouvement. Les méchants sont représentés par la terre, parce qu'ils méprisent les choses du ciel pour s'attacher à la boue. Mais là où Michel descend du ciel, la mer est agitée, la terre tremble ; car cet Archange met un frein aux tentations des démons et à la perversité des méchants pour délivrer les fidèles de Jésus-Christ. »
Bossuet constate l'universalité de cette croyance et l'appuie de sa grande autorité.
« Il ne faut point hésiter, dit-il, à reconnaître saint Michel pour défenseur de l'Église, comme il l'était de l'ancien peuple après le témoignage de saint Jean (Apocal., XII, 7), conforme à celui de Daniel (X, 13, 21 ; XII, 1). Les protestants, qui, par une grossière erreur, croient toujours ôter à Dieu tout ce qu'ils donnent à ses Saints et à ses Anges dans l'accomplissement de ses ouvrages, veulent que saint Michel soit dans l'Apocalypse Jésus-Christ même le prince des Anges, et apparemment dans Daniel le Verbe conçu éternellement dans le sein de Dieu ; mais ne prendront-ils jamais le droit esprit de l'Écriture ? Ne voient-ils pas que Daniel nous parle du prince des Grecs, du prince des Perses, c'est-à-dire sans difficulté, des Anges qui président par l'ordre de Dieu à ces nations ; et que saint Michel est appelé dans le même sens le prince de la synagogue, ou, comme l'Archange saint Gabriel l'explique à Daniel, Michel votre prince ? et ailleurs plus expressément : Michel, un grand prince, qui est établi pour les enfants de votre peuple ? Et que nous dit saint Gabriel de ce grand prince ? Michel, dit-il, un des premiers princes. Est-ce le Verbe de Dieu, égal à son Père, le créateur de tous les Anges, et le souverain de tous ces princes, qui est seulement un des premiers d'entre eux ? Est-ce là un caractère digne du Fils de Dieu ? Que si le Michel de Daniel n'est qu'un ange, celui de saint Jean, qui visiblement est le même dont Daniel a parlé, ne peut pas être autre chose. Si le Dragon et ses Anges combattent contre l'Église, il n'y a point à s'étonner que saint Michel et ses Anges la défendent (Préface sur l'Apocalypse). »
Telle a toujours été la croyance de l'Église. Aussi lorsque la persécution se fait sentir, lorsque la tempête menace d'engloutir la barque de Pierre, tous, matelots et passagers se tournent vers le glorieux Prince de la milice céleste.
Chaque année, au nom du pape, le cardinal vicaire convie le peuple romain au pied des autels de l'Archange. Voici en quels termes il le faisait il y a quelques années : « Si, d'un côté, les impies de notre temps ont osé mettre en honneur le prince des ténèbres dont ils se sont faits les fils et les imitateurs ; les fidèles se sont, de leur côté, attachés à relever la vénération et la confiance que l'Église catholique a toujours placées en l'Archange saint Michel, le premier vainqueur de l'esprit du maudit.
« Or, depuis que la lutte de la pensée rebelle au Très-Haut s'est ravivée, depuis que l'enfer a redoublé ses ténébreux efforts contre les soutiens des raisons divines, on a vu se répandre plus universelle et plus solennelle la préparation à la fête du saint Archange. Et cette préparation nous est ordonnée par le Saint-Père cette année (1868), car nous n'avons pas moins besoin qu'autrefois d'être protégés par le glorieux triomphateur des démons.
« L'invincible chef des légions angéliques veut voir et reconnaître ses braves soldats au pied de ses autels, comme il y vit jadis autour de sa bannière les Anges armés contre l'orgueilleux Lucifer. Pressons-nous confiants sous les ailes de saint Michel, et implorons ses grâces afin qu'il chasse Satan du monde comme autrefois il le chassa du ciel ! Nunc judicium est mundi, nunc princeps hujus mundi ejidietur foras. »
Cet appel du Pontife romain est fondé sur l'expérience des siècles. Mais énumérons, pour la gloire de l'Archange, quelques-unes de ses marques de protection.
Satan, après avoir vu tomber Babylone, centre primitif de son empire et du vieux monde, avait choisi Rome, centre d'un monde nouveau. De cette nouvelle Babylone, comme l'appelle saint Pierre, il régnait en maître sur l'univers, et dans son insolent orgueil il avait osé proposer à Jésus les royaumes de la terre, en échange des adorations que celui-ci voudrait lui rendre. Insensé qu'il était ! ces royaumes, il allait les perdre, et cette capitale, d'où il allait être expulsé, allait devenir la métropole de l'Église.
Quand le batelier de Génézareth, conduit par son Ange, fit son entrée dans Rome, l'enfer tout entier frémit de rage et ramassa toute sa puissance pour tenter un suprême effort. Saint Pierre venait avec le don des miracles. Satan résolut d'opposer aux œuvres de Dieu le prestige des siennes, au vrai surnaturel un surnaturel faux, les apparences du miracle au miracle lui-même. Comme autrefois il avait opposé ses magiciens à Moïse, il opposa Simon, surnommé le magicien, à saint Pierre. Jamais peut-être la puissance de Satan ne se montra aussi grande. Les livres des écrivains contemporains sont remplis du récit des prodiges vraiment incroyables par lesquels il séduisait les multitudes. On le saluait déjà comme un dieu, lorsque, à la prière de l'apôtre, l'Archange le précipita du haut des airs où il s'était élevé soutenu par les démons. L'enfer était vaincu.
Ce qu'il n'avait pu faire par ses prodiges, Satan l'essaya par la force. Alors commença une guerre telle que n'en ont jamais enregistré les annales de l'humanité. elle dura 250 ans. Dire tout ce qu'il y eut de cruauté et de rage de la part des suppôts de Satan ; de tortures endurées, de sang répandu de la part des victimes, n'est pas possible. On put croire un instant que l'Église allait être noyée dans le sang chrétien. Mais il entrait dans les desseins de Dieu de cimenter l'édifice de son Église avec le sang des martyrs ; Satan, sans le savoir, faisait l'œuvre de Dieu ; et dans le temps qu'il se préparait à chanter victoire sur les ruines du christianisme, saint Michel s'en allait chercher un guerrier encore païen, Constantin, lui donnait la croix pour étendard et le conduisait à Rome après une brillante victoire (tous les témoignages historiques s'accordent à dire que ce fut un Ange qui apparut à Constantin. Nous l'avons vu dans le chapitre précédent. Deux cités privilégiées en ce monde par-dessus toutes les autres ont été providentiellement destinées dans le temps à être le centre du mouvement religieux qui ralentit jusqu'aux rivages de l'éternité. Le sceau de l'élection divine, les miracles, les ont marquées toutes deux. Jérusalem vit à l'approche du peuple choisi, précurseur du soleil de justice, s'arrêter sur ses murailles à la parole de Josué, le soleil matériel de notre monde physique. À vingt siècles de distance, une croix apparut lumineuse et rayonnante, dans les splendeurs du ciel, aux yeux d'un conquérant qui devait incliner la majesté séculaire de la Rome païenne devant l'immortalité de la Rome chrétienne. Telle est la prise de possession souveraine de ces deux cités élues.). Satan était vaincu au cœur même de sa citadelle. Dans le même temps, ses temples s'écroulaient, ses adorateurs l'abandonnaient, sa civilisation corrompue et corruptrice disparaissait sous les ruines de son empire.
Saint Michel était victorieux. Écoutons plutôt Bossuet, commentant le chapitre XIIe de l'Apocalypse :
« Il y eut alors un grand combat dans le ciel... Comme le démon prévoyait qu'il lui restait peu de temps, et que les Gentils, qui se convertissaient en foule, lui feraient bientôt perdre l'empire romain, il fait ses derniers efforts contre l'Église ; les Anges de leur côté, combattent avec plus de force. — Michel et ses Anges, le Dragon avec ses Anges : chaque troupe avait son chef. — Michel, un grand prince qui est le défenseur de votre peuple. On voit donc ici que saint Michel est le défenseur de l'Église, comme il l'était de la Synagogue.
« Ceux-ci furent les plus faibles, et leur place ne se trouva plus dans le ciel. Cette chute leur arriva lorsque Galère Maximien, qui était le premier auteur de la persécution, fut contraint lui-même au lit de la mort, par une horrible maladie où l'impression de la vengeance divine paraissait toute manifeste, de faire un édit pour donner la paix à l'Église, l'an 311 de Notre-Seigneur ; et que cet édit fut appuyé par Constantin, qui croissait tous les jours en puissance.
« Et j'entendis une grande voix dans le ciel. C'était un chant d'actions de grâces des saints pour la victoire remportée sur l'idolâtrie, et la paix donnée à l'Église par Constantin. — L'accusateur de nos frères, qui les accusait... devant... Dieu :  on peut entendre ici les calomnies que le démon inspirait aux païens contre les fidèles ; mais ce mot, devant... Dieu, nous renvoie à ce qui se passa en la personne de Job, lorsqu'il fut livré à Satan, qui se vantait de venir à bout de sa constance. Ainsi, pour éprouver la patience de son Église, Dieu permettait aux démons de lui susciter des persécuteurs.
« Malheur à la terre et à la mer ! Malheur à tout l'univers et à tous les hommes ! Et la cause de ce malheur de toute la terre, c'est, poursuit saint Jean, que le diable y est descendu plein d'une grande colère contre l'Église, qu'il va persécuter avec une nouvelle fureur.
« Sachant qu'il lui reste peu de temps : ce qu'il jugeait aisément par les conversions qui se multipliaient, par les acclamations même des Gentils à l'honneur des chrétiens et de leur Dieu ; et enfin parce que Constantin, si favorable à l'Église, s'avançait manifestement à la souveraine puissance plus que tous les autres empereurs qui étaient alors. Saint Jean nous déclare ici très expressément que cette implacable colère, qui fait faire au démon les derniers efforts contre l'Église, est un malheur de tout l'univers ; et plus encore des persécuteurs que de l'Église persécutée : car, encore qu'elle ait beaucoup à souffrir, à cause que le démon déchargera sur elle cette grande colère dont il est plein, ceux dans lesquels il opère, et dont il fait des instruments de sa fureur, sont dans un état sans comparaison plus déplorable. »
Chassé de Rome, Satan n'a cessé de rôder jour et nuit autour des remparts de cette vielle éternelle afin de la surprendre, et de la faire de nouveau sa capitale. C'est pour cela que dans sa haine infatigable, tantôt par les hérésies, tantôt par les schismes, toujours par les scandales, il s'est efforcé d'enrôler sous sa bannière des multitudes révoltées et de les conduire à l'assaut de l'Église. (...)
Jamais ce rôle de défenseur de l'Église n'a été plus évident que dans les luttes contre l'Islamisme. (...) Jamais lutte n'a été plus longue et plus terrible ; elle dure depuis l'an 600, et elle a fait couler plus de sang qu'aucune autre. Nulle part, l'Église n'a éprouvé plus de résistance pour la conversion des âmes et la diffusion des bienfaisantes lumières de la foi. Bien des fois même, elle a vu son existence en péril ; mais l'Archange est chaque fois venu d'une manière visible lui apporter le secours de sa défense.
Il n'entre pas dans notre plan de montrer dans un tableau d'ensemble ce qu'il a fait à chaque époque, comment il a lié et délié tour à tour le Dragon infernal, quels ennemis celui-ci a suscités à l'Église aux différents âges de son existence, et comment saint Michel en a triomphé. Il suffit d'étudier l'histoire, pour constater que toujours, partout, et sous toutes les formes, Satan multiplie ses attaques. Nous dirons dans les chapitres suivants quelles sortes de secours particuliers le grand Archange apporte toujours à l'Église.
Mais avant, constatons que, parfois, ce secours a semblé se faire attendre. C'est que, ici comme partout, nous devons voir le doigt de Dieu. À l'Église, il faut des héros, des martyrs ; il faut des âmes illustres, illustres animas ; il faut des hommes généreux qui se fassent briser, immoler pour la justice, interfecti propter justitiam. Or, c'est la guerre qui fait les héros. La paix énerve les courages et amollit les cœurs ; c'est la plainte que faisait entendre saint Cyprien, au milieu de la paix dont l'Église jouissait de son temps. Mais la guerre secoue la torpeur des peuples, relève les âmes, retrempe les caractères. Voilà le secret de la vie de l'Église, toujours jeune et toujours belle : la souffrance est le sang qui porte la vie dans tous ses membres. Semblable au géant de la fable qui, chaque fois qu'il touche la terre, prend de nouvelles forces, l'Église, après chaque persécution, se relève toujours plus forte, plus brillante et plus radieuse.
Oui, Ô Église de Jésus-Christ, vous vivez et vous vivrez jusqu'à la fin des siècles, sans que les portes de l'enfer puissent jamais prévaloir contre vous ! Que les impies se réjouissent, qu'ils frappent à coups redoublés le roc inébranlable, qu'ils annoncent avec grand éclat sa ruine prochaine ! Les insensés ! ils accomplissent, sans le savoir, la promesse du divin fondateur. Mais leur tâche finie, ils se briseront, comme leurs devanciers, contre l'épée du glorieux vainqueur de Satan et contre la pierre qu'ils essayent de renverser.

(Saint Michel Archange, Protecteur de l’Église et de la France, Sa lutte avec Lucifer dans le passé, le présent et l'avenir, ses apparitions et son culte, Abbé Eugène Soyer, 1879)


Reportez-vous à Saint Michel, porte-étendard de Dieu, Saint Michel, l'Ange de l'Eucharistie, Satan domine sur toutes les nations par l'idolâtrie, Saint Michel le combat par l'intermédiaire de Moïse, Saint Michel, ange protecteur de l'Église, Sur la terre comme dans le ciel, saint Michel vient avec ses anges combattre Lucifer et ses légions perverses, et prendre soin des élus, Saint Michel, premier des anges, Michael ? sens de ce mot, titre de gloire pour celui qui l'a prononcé, Les Anges dans l'épreuve, Le combat de Saint Michel contre Satan continue sur terre, Quelles sont les plus célèbres apparitions des Anges dans l'Ancien Testament ?, De l'amour que les Saints Anges portent aux hommes, L'Ange à la garde duquel nous sommes confiés, Quels sont les plus excellents parmi les chœurs des Anges ?, Les saints Anges sont-ils bien nombreux ?, Sous quels traits les saintes Écritures nous représentent-elles les saints Anges ?, Prière à saint Michel Archange, Du culte et de la vénération qui est due à l'Archange Saint Michel, Méditation pour la Fête de Saint Michel et de tous les saints Anges, Neuvaine à Saint MichelDu combat des bons Anges contre les mauvaisMéditation pour la Fête des Saints Anges Gardiens, Pieuses invocations à l'Ange Gardien, Litanie de Saint Michel Archange, Puissance de Saint Michel au jugement dernier, Secours de Saint Michel à l'heure de la mort, Chapelet à Saint Michel Archange, Litanie de Saint Gabriel Archange, Prière à Saint Gabriel Archange, Avoir une grande dévotion à saint Michel, à saint Gabriel, à saint Raphaël, et aux autres quatre Anges qui sont auprès du trône de Dieu, Prière à Saint Raphaël Archange, Litanie de Saint Raphaël Archange, Neuvaine à l'Archange Raphaël, Méditation pour la Fête de Saint Raphaël Archange, Lecture du livre de Tobie (12, 7-15) : S'il est bon de tenir cachés les secrets des rois, c'est un honneur que de faire connaître et proclamer les œuvres de Dieu, Méditation pour le 3 Septembre, Saint Raphaël conduisant le jeune Tobie, Manière dont les Anges Gardiens s'acquittent de leurs fonctions envers les hommes, Les Saints Anges, fidèles Gardiens des Temples, Les saints Anges Gardiens montrent le chemin du salut, Apprenez de votre bon Ange la science du salut, De la Dévotion aux saints Anges et de l'esprit d'une Association en leur honneur, C'est en tout temps qu'on a invoqué dans l'Église les Anges et les Martyrs, De l'Excellence de la nature Angélique, La  grâce des hommes, quoique inférieure à celle des Anges, a des avantages qui la relèvent infiniment, De la principale occupation des Anges, qui est de louer Dieu, et de leur Nombre, Saint Raphaël, Modèle de l'Ange gardien préposé à la garde de chaque hommeConfiance de Saint Jean-François Régis en la protection de son Ange gardienDu grand Amour du Père Surin pour les Saints Anges, dans l'union avec notre Seigneur Jésus-Christ, VIE CHRÉTIENNE : Dévotion envers les saints Anges, saint Joseph et les autres Saints ; Voyage de piétéSermon du Saint Curé d'Ars pour la Fête des Saints Anges Gardiens : Les anges de ces petits enfants voient sans cesse la face de mon Père céleste, Méditation pour le 2 septembre, Sur les Saints Anges GardiensDes exercices de piété, par le R.-P. 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mardi 28 juillet 2020

Quel est le Dessein de Satan envers celui qu'il possède


Délivrance d'une démoniaque au tombeau de Sainte Claire


I. Les hommes se trompent en ce sujet, en ce que chacun attend de voir au corps du possédé la réflexion des effets lesquels ils s'imaginent le plus au diable : les uns une extrême difformité, les autres des opérations merveilleuses.
Le diable ne fait pas tout en toutes occasions ; mais conduit tellement ses desseins que comme il n'y omet rien de ce qui leur est nécessaire, ainsi il n'y admet rien de superflu.


II. Le diable traite autrement avec les âmes pieuses, autrement avec les sorciers ordinaires, autrement avec les Magiciens.

III. L'intention de Satan en la possession, est d'exercer sa rage : et son dessein est non seulement d'être ennemi, mais ennemi découvert : et de traiter l'homme en ce monde, comme il le traite en enfer.

IV. Combien que comme il a lors quelque espèce de conversation sensible avec les assistants, il puisse faire des effets à leur égard, qui ne dépendent point de l'intention première qu'il a envers l'Énergumène.

V. Dieu qui a posé à toutes choses les limites qu'il a voulu, en a posé aussi à Satan, lorsqu'il tente, lorsqu'il déçoit, lorsqu'il se transfigure, et lorsqu'il possède.
Entre les manières de nuire à l'homme permises à Satan, il n'y en a point de si grandes qu'il ne puisse accomplir, ni de si petites qu'il n'embrasse bien volontiers.



Tout ce qui précède la possession, peut être référé aux causes dispositives, ou aux applicatives que nous avons déduites. Voyons maintenant ce qui la suit. Car d'autant que ce sont effets qui tombent sous les sens, chacun estime y avoir droit de jugement, chacun en discourt à sa façon, et chacun y a besoin d'ouverture et de conduite. Et à cause qu'en toute possession il y a deux esprits, deux natures, et deux personnes jointes ensemble : Chacun pense être bien fondé s'il s'attend de voir au possédé la réflexion des effets, lesquels ils s'imaginent le plus au diable. Dont les simples qui le conçoivent avec une étrange difformité, se promettent de voir une difformité bien extrême au corps du démoniaque : Et les esprits plus capables qui se représentent Satan comme un Agent élevé en intelligence, et en puissance par-dessus tout ce qui est et paraît au monde, veulent voir à tout propos des effets miraculeux, ou en l'une, ou en l'autre qualité. Or combien que cette attente des uns et des autres soit posée sur un principe assuré, et tirée d'une conception véritable : Si est-elle défectueuse ainsi que l'imagination de laquelle elle dépend est imparfaite. Car il ne suffit pas à celui qui veut être l'arbitre des effets dans lesquels l'opération du diable intervient, de considérer qu'on suppose que c'est un diable qui opère ; et un diable difforme en son être, puissant et intelligent en ses œuvres : Si d'abondant il ne remarque en général, quelle est la façon de laquelle cet Esprit conduit ses actions ; et s'il ne considère en particulier, quelle est la qualité du dessein duquel il veut être le Juge. Car Satan ayant plusieurs desseins contre les hommes : Il en conduit un chacun avec telle dextérité, qu'il ne se rend, ni défectueux, ni superflu, quant aux moyens de les acheminer. Mais comme son intention est tant active qu'elle accompagne tous ses mouvements de ce qui leur est nécessaire : Ainsi son intelligence est tant exacte à discerner justement ce qui est de propre d'avec ce qui est contraire ou aucunement éloigné de son intention, qu'elle n'y admet rien d'inutile et de superflu. Tellement que par le moyen de son activité il emploie contre tous les hommes tout ce qu'il a de Naturel et d'Acquis, c'est-à-dire tout ce qui est en lui (car il n'a plus rien d'infus :) Et par le moyen de cette intelligence exacte, il ne déploie contre un chacun, sinon ce qui est de propre à son humeur, et ce qui est de convenable à la condition du dessein qu'il a pris contre lui.

Ainsi quand il traite avec les âmes pieuses, il n'emploie que la CAPACITÉ qu'il a des dons rares et surnaturels à faire, ou plutôt contrefaire des effets miraculeux pour les décevoir. Au lieu qu'il ne la met point en usage envers les sorciers ordinaires, n'employant que sa MALIGNITÉ pour aider à leur malice : Ni envers les esprits curieux, qui le veulent avoir pour familier, dans lesquels il ne déploie, ni cette Capacité, ni cette Malignité, mais sa seule INTELLIGENCE : et non encore en toute son étendue, mais seulement au regard des choses secrètes, et non des connaissances naturelles ou divines, dans lesquelles nous les trouvons aussi peu versés que ceux qui n'ont jamais été instruits sous un tel Pédagogue. Et quand il agit avec ces esprits éminents en curiosité et en malice, que nous appelons vulgairement Magiciens, il emploie bien quelque partie de son intelligence, et de sa puissance, comme traitant avec des esprits participants de la curiosité des uns et de la malice des autres : Mais il ne produit aucun effet de cette habilité aux dons rares et surnaturels, de laquelle il se sert envers les âmes pieuses ; même il ne leur ouvre pas tous les ressorts de sa puissance : Magis enim, dit saint Cyprien, invante Doemone potentatus est ad perniciosa et ludicra, sans passer plus outre. Tant il accommode justement ses propriétés naturelles à ses desseins, ne départant et ne déployant à un chacun, sinon celle qui est la plus propre à le séduire, et la plus convenable à la qualité du dessein qu'il a pris de lui nuire.

Or L'INTENTION formelle de Satan en la possession est d'exercer sa rage, et non pas d'employer aucune de ses mauvaises qualités : d'autant qu'il a pour tout dessein d'être, non seulement ennemi, car il l'est toujours et partout, mais ennemi découvert, et d'agir avec le possédé en qualité d'ennemi, c'est-à-dire, par force et non par fraude, comme en ses illusions ; par douleurs, et non par plaisirs et appâts, comme en ses tentations ; par tourments, et non par merveilles, comme en ses transfigurations : et en somme de traiter le possédé en la même manière qu'il traite l'homme en l'Enfer. Car comme il n'y suppose plus de fraude, de plaisirs, de merveille, mais il exerce, et sans plus sa rage contre celui qui est damné, ne lui faisant part que de la même peine qu'il endure. Ainsi en une possession il ne prétend pas user de sa fraude à séduire et attirer, mais seulement de sa fureur à forcer l'esprit de celui qu'il possède. Ni de sa puissance à le rendre instrument de ses feintes merveilles ; mais de son envie, à faire dès ce monde cette pauvre créature compagne de sa misère.

Que si l'œil de quelqu'un a remarqué des accidents miraculeux en un possédé, que sa raison observe aussi que comme en l'ordre de nature il  a des effets nécessaires et d'autres contingents : Ainsi en la conduite des desseins de Satan, et nommément en celui de la possession, il y a des effets qui ont un juste rapport à son intention première de nuire au possédé, et d'autres qui dépendent d'une intention fortuite de ce malin esprit avec les assistants. Car comme il alors quelque espèce de conversation sensible avec eux, il peut faire quelque effet à leur égard, qui ne dépendra point de cette intention première qu'il a envers l'Énergumène. Ce qui est accidentellement joint à une possession, et ne l'oblige pas en d'autres rencontres, à faire mêmes effets, ni à former des desseins pareils : L'un et l'autre étant libre à Satan, contingent à la possession, peu fréquent en l'usage, même rarement observé en l'Écriture (où il y a tant d'accès de possédés décrits) et dépendant d'une rencontre trop particulière pour être partout égal. DISONS donc que comme l'ordre de nature ne dépend pas des effets contingents, sans lesquels il ne laisse ni d'être, ni d'être reconnu : Qu'ainsi le cours ordinaire du dessein et des effets de Satan envers l'Énergumène, ne dépend pas de la contingence de ces Accidents, lesquels ne sont, ni les décisifs, ni les constitutifs d'une possession. Et recueillons de ce discours que tout ainsi comme lorsque Satan possède quelqu'un spirituellement par le péché, il n'a pas intention de départir aucune étincelle d'intelligence à son esprit, ni aucun effet de sa puissance à son corps : ainsi quand il se lie à quelque personne pour la posséder réellement, ce n'est pas pour lui communiquer son intelligence comme aux esprits curieux, ni sa puissance comme aux Magiciens, ni sa malignité pour nuire aux autres comme aux Sorciers ; mais seulement sa misère et sa peine comme aux Damnés.

En quoi Dieu qui veille sur notre ennemi bien qu'il lâche la bride à ses volontés, si met-il des bornes à son pouvoir, et comme il a posé des limites telles qui lui plaît à toutes choses, et à Satan même, lorsqu'il tente, lorsqu'il déçoit, lorsqu'il se transfigure : Il a pourvu aussi d'un règlement sur les possessions, dans lesquelles comme l'Ange malin se résout de nuire, et se détermine d'incommoder l'esprit et d'altérer le corps auquel il réside, Dieu lui détermine la qualité, la quantité, et les autres circonstances de cette altération, la réglant et modérant selon les divers sujets pour lesquels il permet que ce mal arrive. Et d'autant qu'entre ces sujets il y en a de plus et de moins notables de particuliers et de publics : cette disproportion met autant d'inégalité entre les possessions, qu'il y a de divers degrés dans lesquels l'altération du corps humain peut monter et rabaisser : Eu égard qu'il suffit à une possession que le malin esprit réside au corps avec pouvoir de l'altérer en quelque manière ; laquelle ne peut être si grande, qu'il ne puisse accomplir, étant plus capable d'agir que l'homme n'est de pâtir ; et ne peut aussi être si petite, que l'Ennemi ne la veuille bien : et que, puisque d'ailleurs il prend bien le soin d'épier toutes les actions de la personne, et de lui tendre partout des pièges pour la surprendre, il ne prenne plus volontiers le soin de la posséder et de la tourmenter selon les lois et les saisons qui lui seront permises et prescrites.
La raison nous conduit à ainsi juger de la variété et de l'inégalité des possessions, et l'expérience nous y confirme : Car il apprend comme dans les uns ce mal furieux reçoit des intervalles, dans les autres il est continu : Dans les uns il est plus excessif, dans les autres plus modéré : Dans les uns il n'a pouvoir que sur l'altération du corps, dans les autres même sur la vie, selon que saint Cyprien raconte au sermon de Lapsis. Dieu limitant le pouvoir de Satan ou selon les secrets de son jugement, ou selon les sujets apparents pour lesquels il le permet. Et comme le Prince ferme le camp de cordage que l'ennemi n'ose franchir selon les lois du duel. Ainsi en ce duel de Satan contre l'homme, Dieu pose des limites qu'il n'ose outrepasser nonobstant sa fureur ; non plus que la mer enragée n'outrepasse le sable que Dieu a posé pour borne à sa tourmente.


Extrait de Traité des Énergumènes par l'Illustrissime et Révérendissime Cardinal De Berulle, Instituteur et premier Supérieur  Général de la Congrégation de l'Oratoire de Jésus.


Reportez-vous à Quel est le Dessein de Satan contre l'Église qui le veut déposseder ?Quelles sont les causes dispositives et applicatives du malin esprit au corps de l'Énergumène ?, Quelle est la Qualité précise de cette vexation du malin esprit, Que la Misère est grande de l'homme possédé de Satan, qui livre un combat furieux à son Âme, et donne un tourment extrême à son Corps, Que cette sorte de Communication, en laquelle Satan s'incorpore dedans l'homme, est fréquente, même depuis le Mystère de l'incarnation, Que Satan communique avec l'homme depuis l'état du péché, et jusqu'où arrive cette communication, Les possessions démoniaques sont rares uniquement pour ceux qui ne combattent pas le démon, De la conduite qu'il faut tenir à l'égard des Énergumènes, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, SCIENCE EXPÉRIMENTALE DES CHOSES DE L'AUTRE VIE, Acquise par le Père Jean-Joseph Surin, Exorciste des Religieuses Ursulines de Loudun, Des opérations malignes, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Histoire de la possession des Ursulines de Loudun, et des peines du Père Surin (1/4), Histoire de la possession des Ursulines de Loudun, et des peines du Père Surin (2/4), Histoire de la possession des Ursulines de Loudun, et des peines du Père Surin (3/4), Histoire de la possession des Ursulines de Loudun, et des peines du Père Surin (4/4), Réflexions sur la nature et les forces des Démons, et sur l'économie du Royaume des ténèbres, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De l'Amour du Père Surin pour tout ce que Notre-Seigneur a aimé, et premièrement de sa grande dévotion à la très-sainte Vierge, Du grand Amour du Père Surin pour les Saints Anges, dans l'union avec notre Seigneur Jésus-Christ, De l'amour du Père Surin pour l'humilité, dans l'union avec Notre-Seigneur Jésus-Christ, Les Possédés d'Illfut : Les victimes, Les Possédés d'Illfurt : Satan et les fêtes, bals et danses, Les Possédés d'Illfut : Les victimes, Les possédés d'Illfurt : Perte du Ciel et peines de l'Enfer, Miracles de Sainte Hildegarde, Pouvoir de Saint François de Sales : Délivrance de Françoise Favre, possédée du Démon, Pouvoir de Saint François de Sales : Délivrance d'Antonie Durand, possédée du Démon, Exemple de la grande puissance de Frère Junipère contre les démons, Symptômes de possession ou infestation démoniaques, Phénomènes possibles en cas de possession démoniaque et signes de délivrance et Des fruits merveilleux des Confessions générales au Laus ; délivrance de plusieurs possédés par l'intercession de la très-Sainte Vierge.













vendredi 25 octobre 2019

Visions de Sainte Hildegarde sur l'avenir de l'Eglise et la fin des temps


Sainte Hildegarde recevant l'inspiration divine, manuscrit médiéval



Extrait de "Histoire de Sainte Hildegarde, sa vie, ses œuvres et ses révélations", par le R.P. Jacques RENARD :


Des pensées si élevées, un enseignement si sûr des choses divines, sont surprenants dans une humble religieuse illettrée et étrangère à toute science humainement acquise.

Les trois ou quatre dernières visions sont seules par leur objet véritablement prophétiques, puisqu'elles regardent l'avenir de l'Église et la fin des temps. Voici la substance de la vision onzième du troisième livre du Scivias :

« Dieu a mis six jours à faire ses œuvres, et il s'est reposé le septième jour. Ces six jours représentent les six premiers âges du monde. Dieu a montré au monde de nouveaux prodiges dans le sixième âge, de même qu'il a couronné ses œuvres dans le sixième jour de la création.
Maintenant, le monde se trouve au septième âge, qui sera suivi des derniers jours. Les prophètes ont parlé, et leurs oracles ont eu leur accomplissement. Mon fils a exécuté mes volontés dans le monde, et l'Évangile a été prêché à tous les hommes. À présent, la foi des peuples s'affaiblit, les hommes pratiquent mal l'Évangile. On s'ennuie de la lecture des grands ouvrages, fruits de longs travaux des plus saints docteurs, et on a du dégoût pour la nourriture vivifiante des saintes Écritures.
Relevez-vous avec énergie, ô mes élus ; faites en sorte de ne vous pas laisser tomber dans les pièges de la mort. Levez haut l'étendard victorieux de mes enseignements. Suivez les traces de celui qui vous a montré les voies de la vérité ; qui, après s'être fait homme, s'est manifesté au monde dans une grande humilité.
La tête ne doit pas être sans corps et sans membres. La tête de l'Église, c'est le Fils de Dieu. Le corps et les membres, c'est l'Église et ses enfants. L'Église n'est pas encore, quant à ses enfants, arrivée au dernier degré de sa plénitude. Elle y parviendra quand le nombre des élus sera complet, ce qui aura lieu aux derniers jours.
Ce n'est qu'après les cinq premiers âges du monde que j'ai fait voir aux hommes des prodiges célestes ; de même que, dans les cinq premiers jours de la création, j'ai fait toutes les créatures soumises à l'homme, avant l'homme que j'ai créé le sixième jour.
Mon Fils est venu au monde, quand le jour de la durée des temps se trouvait au moment correspondant au temps qui s'écoule depuis l'heure de none jusqu'à celle de vêpres (depuis trois heures du soir jusqu'à six heures), c'est-à-dire lorsqu'à la chaleur du jour commence à succéder la fraîcheur de la nuit. En un mot, mon Fils a paru dans le monde après les cinq premiers âges, et lorsque le monde était déjà presque vers son déclin.
Le fils de perdition (l'Antéchrist), qui régnera très-peu de temps, viendra à la fin du jour de la durée du monde, au temps correspondant à ce moment où le soleil a déjà disparu de l'horizon, c'est-à-dire qu'il viendra dans les derniers jours.
Cette révélation, ô mes fidèles serviteurs, mérite votre attention. Vos intérêts vous font un devoir de chercher à la bien comprendre, afin que le grand séducteur ne vous entraîne pas dans la perdition, pour ainsi dire, sans que vous le sachiez. Armez-vous à l'avance, et préparez-vous au plus redoutable de tous les combats.
Après avoir passé une jeunesse licencieuse au milieu d'hommes très-pervers, et dans un désert où elle aura été conduite par un démon déguisé en ange de lumière, la mère du fils de perdition le concevra et l'enfantera sans en connaître le père. D'un autre côté, elle fera croire aux hommes que son enfantement a quelque chose de miraculeux, vu qu'elle n'a point d'époux, et qu'elle ignore, dira-t-elle, comment l'enfant qu'elle a mis au monde a été formé dans son sein, et le peuple la regardera comme une sainte et la qualifiera de ce titre.
Le fils de perdition est cette bête très-méchante (comme saint Jean l'appelle dans l'Apocalypse) qui fera mourir ceux qui refuseront de croire en lui ; qui s'associera les rois, les princes, les grands et les riches ; qui méprisera l'humilité et n'estimera que l'orgueil ; qui enfin subjuguera l'univers entier par des moyens diaboliques.
Il paraîtra agiter l'air, faire descendre le feu du ciel, produire les éclairs, le tonnerre et la grêle, renverser les montagnes, dessécher les fleuves, dépouiller la verdure des arbres, des forêts, et la leur rendre ensuite.
II paraîtra aussi rendre les hommes malades, guérir les infirmes, chasser les démons, et quelquefois ressusciter les morts, faisant qu'un cadavre remue comme s'il était en vie. Cependant cette espèce de résurrection ne durera jamais au-delà d'une petite heure, pour que la gloire de Dieu n'en souffre pas.
Il gagnera beaucoup de peuples en leur disant : Vous pouvez faire tout ce qu'il vous plaira ; renoncez aux jeûnes ; il suffit que vous m'aimiez, moi qui suis votre Dieu.
Il leur montrera des trésors et des richesses, et il leur permettra de se livrer à toutes sortes de festins, comme ils le voudront. Il les obligera de pratiquer la circoncision et plusieurs observances judaïques, et leur dira : Celui qui croit en moi recevra le pardon de ses péchés et vivra avec moi éternellement.
Il rejettera le baptême et l'Évangile, et il tournera en dérision tous les préceptes que l'Église a donnés aux hommes de ma part.
Ensuite il dira à ses partisans : Frappez-moi avec un glaive, et placez mon corps dans un linceul propre, jusqu'au jour de ma résurrection. On croira lui avoir réellement donné la mort, et de son côté il fera semblant de ressusciter. Après quoi, se composant un certain chiffre, qu'il dira être un gage de salut, il le donnera à tous ses serviteurs comme signe de leur foi en lui, et il leur commandera de l'adorer. Quant à ceux qui, par amour pour mon nom, refuseront de rendre cette adoration sacrilège au fils de perdition, il les fera mourir au milieu des plus cruels tourments.
Mais j'enverrai mes deux témoins, Enoch et Élie, que j'ai réservés pour ce temps-là. Leur mission sera de combattre cet homme du mal et de ramener dans la voie de la vérité ceux qu'il aura séduits. Ils auront la vertu d'opérer les miracles les plus éclatants, dans tous les lieux où le fils de perdition aura répandu ses mauvaises doctrines. Cependant je permettrai que ce méchant les fasse mourir ; mais je leur donnerai dans le ciel la récompense de leurs travaux.
Quand le fils de perdition aura accompli tous ses desseins, il rassemblera ses croyants et leur dira qu'il veut monter au ciel. Au moment même de cette ascension, un coup de foudre le terrassera et le fera mourir. D'un autre côté, la montagne où il se sera établi pour opérer son ascension sera à l'instant couverte d'une nuée, qui répandra une odeur de corruption insupportable et vraiment infernale ; ce qui, joint à la vue de son cadavre, couvert de pourriture, ouvrira les yeux à un grand nombre de personnes et leur fera avouer leur misérable erreur.
Après la triste défaite du fils de perdition, l'épouse de mon Fils, qui est l'Église, brillera d'une gloire sans égale, et les victimes de l'erreur s'empresseront de rentrer dans le bercail.
Quant à savoir en quel jour, après la chute de l'Antéchrist, le monde devra finir, l'homme ne doit pas chercher à le connaître : il ne pourrait y parvenir. Le Père s'en est réservé le secret.
Ô hommes, préparez-vous au jugement. »

Dans une autre vision, sainte Hildegarde a contemplé la scène finale de ce monde, le dernier jugement.

« Et voici que tous les éléments et toutes les créatures sont ébranlés d'un choc soudain. Le feu, l'air et l'eau se confondent, la terre tremble, la foudre et le tonnerre éclatent, les montagnes et les forêts s'écroulent ; tout ce qui était mortel perd la vie. Tous les éléments sont purifiés, toute souillure disparaît. Et j'entendis une voix criant à la terre : Ô vous, fils des hommes, qui êtes gisants, levez-vous. Et voici que tous les ossements humains se rassemblent et se revêtent de leur chair. Les uns brillent de clarté, et les autres sont enveloppés de ténèbres ; et chacun porte le témoignage de ses œuvres. Les uns ont le signe de la foi, qui illumine leur face comme une auréole ; chez les autres, cette auréole est remplacée par une ombre, qui est comme un signe distinctif. Soudain l'orient s'éclaira d'une lumière splendide, et je vis sur une nuée le Fils de l'homme, paraissant avec le même visage qu'il a eu dans ce monde, et siégeant sur un trône enflammé, mais non ardent, au-dessous duquel le monde achevait de se purifier dans cette tempête effroyable dont j'ai parlé. Et ceux qui étaient signés, étant comme ravis par un tourbillon, se portèrent à sa rencontre dans les airs, vers le point où j'avais vu d'abord cette lumière, qui est le tabernacle de la Divinité. Les bons restèrent séparés des méchants. Et, comme il est écrit dans l'Évangile, le souverain juge, d'un ton plein de douceur, admit les justes au royaume céleste, et d'une voix foudroyante, il précipita les réprouvés dans les flammes éternelles. Il ne se fit aucun autre examen ou interrogatoire sur la vie des hommes, rien de plus que ce que dit l'Évangile, car leurs œuvres bonnes ou mauvaises apparaissaient visiblement dans leurs personnes. Ceux qui n'étaient pas signés se tenaient au loin, du côté de l'aquilon, avec la tourbe infernale, et n'approchaient pas du juge ; mais voyant toutes ces choses comme dans un tourbillon, ils attendaient la fin du jugement et éclataient en sanglots lugubres.
Le jugement terminé, les foudres et les tonnerres, les tempêtes et les ouragans cessèrent, et tout ce qu'il y avait de passager dans les éléments s'évanouit. Puis il se fit un calme profond. Les élus, devenus radieux comme des soleils, s'élevaient pleins d'allégresse vers le ciel avec le Fils de Dieu et les myriades des esprits angéliques, tandis que les réprouvés descendaient en enfer avec le diable et ses anges, en poussant des clameurs lamentables. Et ainsi le ciel reçut des citoyens, et l'enfer engloutit des victimes. Le contraste de ces deux destinées est une chose que la langue humaine ne saurait exprimer.
Et bientôt tous les éléments resplendirent d'une souveraine sérénité, comme s'ils eussent été dépouillés d'une peau noire. Le feu était sans brûlure, l'air sans mélange, l'eau sans agitation, la terre sans oscillations. Le soleil aussi, la lune et les étoiles, et tout ce qui luit au firmament, brillaient d'un grand éclat. Ils demeuraient fixes et immobiles, cessant de produire le jour et la nuit. Et ce fut fini (Sciv., I. III, vis. XII). »

La dernière vision est un hymne triomphal, d'une poésie à la fois pleine d'élévation et de grâce, d'éclat et de fraîcheur. Ce tableau est suivi d'un petit drame charmant, dont les personnages sont les vertus, l'âme fidèle et le tentateur.


SYMPHONIE CÉLESTE

« Je vis ensuite une atmosphère splendide, où se firent entendre, du milieu des allégories précédentes, toutes sortes d'instruments de musique à la louange des citoyens des séjours célestes, et de ceux qui persévèrent avec constance dans la voie de la vérité. Ils redisaient aussi les gémissements des âmes pénitentes, rappelées à la joie par la voix des vertus qui les animent à triompher des embûches du diable. Elles les surmontent heureusement, et ainsi les hommes fidèles passent par la pénitence à l'amour des choses d'en haut. Et ce concert était comme la clameur d'une multitude, harmonieuse symphonie à la louange des sublimes hiérarchies. »



Reportez-vous à Le Livre des Œuvres divines, de Sainte Hildegarde, ou comment, dans les œuvres divines, l'esprit est uni à la lettreL'Amitié spirituelle de Saint Bernard et de Sainte HildegardeLa Vierge Marie et les derniers Temps, Un signe des temps : Le siècle de Saint Vincent Ferrier et Notre-Dame de Lourdes, Dernier dimanche après la Pentecôte : L'évangile de la fin des temps, La dévotion au Sacré-Cœur, remède spécial aux maux qui désolent l'Église dans ces derniers temps, Prédiction de Saint François d'Assise, Sainte Hildegarde et le combat spirituel, victoire de l'esprit sur la chair, Miracles de Sainte HildegardeMort de sainte Hildegarde, Le Livre des Œuvres divines, de Sainte Hildegarde, ou comment, dans les œuvres divines, l'esprit est uni à la lettre, et Puissance de Saint Michel au jugement dernier.














mardi 15 janvier 2019

LE DIABLE, SES PAROLES, SON ACTION DANS LES POSSÉDÉS D'ILLFURT (Alsace), d'après des documents historiques : Les victimes



Extrait de "LE DIABLE, SES PAROLES, SON ACTION DANS LES POSSÉDÉS D'ILLFURT (Alsace), d'après des documents historiques" :
Délivrance de Joseph
Dans le sud de l'Alsace, à deux heures de marche de la ville de Mulhouse, se trouve le village d'Illfurt, qui comptait avant 1870 environ 1.200 habitants. C'est là que vivait la pauvre, mais honorable famille Burner. Le père Joseph Burner était un de ces marchands ambulants, qui vendaient par tout le pays allumettes et amadou. La mère, Marie-Anne Foltzer, s'occupait de ses cinq enfants encore en bas âge. Leur fils aîné, Thiébaut, était né le 21 août 1855 et le second Joseph, le 29 avril 1857. À l'âge de 8 ans, ils fréquentaient l'école primaire. C'étaient des enfants calmes, de talents moyens, un peu faibles. En automne 1864, Thiébaut et son plus jeune frère furent atteints d'une maladie mystérieuse. Le médecin qu'on appela en premier lieu le docteur Lévy d'Altkirch, ainsi que ceux que l'on consulta dans la suite, ne purent se prononcer sur le genre de maladie. On fit prendre aux enfants du vin de quinquina ; durant les convulsions on leur faisait respirer du chloroforme ; on essaya encore d'autres remèdes. Mais tous les médicaments qu'on employa, même les plus énergiques restèrent sans résultat. Thiébaut devint si maigre qu'il ne ressembla plus qu'à une ombre mouvante.
À partir du 25 septembre 1865, on put constater chez les malades des phénomènes tout à fait anormaux. Couchés sur le dos, ils se tournaient et se retournaient comme une toupie, avec une rapidité vertigineuse. Puis ils se mettaient à frapper sans se lasser les montants de lit et les autres meubles avec une force surprenante, — ils appelaient cela « dreschen » — battre (le blé). Jamais la moindre fatigue, si long que fût ce battage. Puis ils tombaient dans des convulsions et de longs spasmes, suivis d'un tel abattement, qu'ils restaient des heures entières comme morts, sans faire le moindre mouvement, rigides comme des cadavres.
Ils furent pris assez souvent d'une faim de loup impossible à apaiser. Le bas-ventre s'enflait démesurément et il semblait aux enfants qu'une boule roulait dans leur estomac ou qu'un animal vivant s'y remuait de haut en bas. Leurs jambes étaient comme liées ensemble, telles des baguettes entrelacées ; personne ne pouvait les séparer. Thiébaut vit en ce temps-là lui apparaître une trentaine de fois un fantôme extraordinaire, qu'il appelait son maître. Celui-ci avait une tête de canard, des griffes de chat, des pieds de cheval, et tout le corps recouvert de plumes malpropres. À chaque apparition, le fantôme planait au-dessus du lit de l'enfant, qu'il menaçait d'étrangler. Tout ceci se passait en plein jour, en présence d'une centaine de témoins, parmi lesquels se trouvaient des hommes sérieux, nullement crédules, doués d'une grande perspicacité et appartenant à toutes les classes de la société. Tous ont pu se convaincre de l'impossibilité d'une supercherie quelconque.
Parfois quand les enfants étaient assis sur leurs chaises de bois, celles-ci furent soulevées avec eux par une main invisible ; puis les enfants étaient projetés dans un coin, tandis que les chaises volaient dans un autre. Une autre fois, ils ressentirent dans tout le corps, des démangeaisons et des piqûres douloureuses, firent sortir de leurs vêtements une telle quantité de plumes et de varechs, que le plancher en était tout couvert. On avait beau leur changer chemises et habits, plumes et varechs réapparaissaient toujours.
Ces terribles convulsions et les mauvais traitements de toute sorte, réduisaient les enfants à un état tel qu'ils durent s'aliter. Leurs corps s'enflaient d'une manière démesurée. Ils entraient dans de violentes colères, dans une vraie fureur, quand on s'approchait avec un objet bénit, un crucifix, une médaille ou un chapelet. Ils ne priaient plus ; les noms de Jésus, Marie, Esprit-Saint, etc., prononcés par les personnes présentes, les faisaient tressaillir et trembler. Des fantômes, visibles pour eux seuls, les remplissaient de crainte et de frayeur.
La crainte et la frayeur s'emparaient également des parents, témoins attristés de ces scènes terribles, impuissants à y remédier. Les voisins et les visiteurs arrivèrent de plus en plus nombreux, de près et de loin, car la nouvelle s'était vite ébruitée et chacun voulait voir les pauvres enfants. Tous étaient stupéfiés. Qu'était-il donc arrivé ?
Il y avait alors à Illfurt une pauvre vieille mal famée, qu'on avait chassée de son village natal, à cause de sa mauvaise vie. Les enfants avaient, dît-on, reçu d'elle une pomme qu'ils avaient mangée. Voilà le commencement de leur maladie mystérieuse. C'était là du moins l'explication donnée par les esprits qu'on disait résider dans les enfants. Quoi qu'il en soit, on devait bientôt apprendre la nature de ces esprits, car l'arbre se reconnaît à ses fruits.



Reportez-vous à Les possédés d'Illfurt : Perte du Ciel et peines de l'Enfer, Les Possédés d'Illfurt : Satan et les fêtes, bals et dansesDes opérations malignes, par le R.-P. Jean-Joseph SurinDe la conduite qu'il faut tenir à l'égard des Énergumènes, par le R.-P. Jean-Joseph SurinSaint Mathurin, invoqué contre les possessions du démon et la folie, Histoire de la possession des Ursulines de Loudun, et des peines du Père Surin (1/4), Histoire de la possession des Ursulines de Loudun, et des peines du Père Surin (2/4), Histoire de la possession des Ursulines de Loudun, et des peines du Père Surin (3/4), Histoire de la possession des Ursulines de Loudun, et des peines du Père Surin (4/4), Les possessions démoniaques sont rares uniquement pour ceux qui ne combattent pas le démon, Science expérimentale des choses de l'autre vie, par le Père SurinTransmission de la sorcellerieSymptômes de possession ou infestation démoniaques, et Phénomènes possibles en cas de possession démoniaque et signes de délivrance.













mercredi 1 février 2017

Transport aérien des corps, voyages des âmes, pérégrinations animiques et bilocations (2/2)




Extrait de "Les hauts phénomènes de la magie" par le Chevalier Gougenot des Mousseaux :




TRANSPORT AÉRIEN DES CORPS, VOYAGES DES ÂMES, PÉRÉGRINATIONS ANIMIQUES ; DOUBLE PRÉSENCE DE L'HOMME, BICORPORÉITÉ, BILOCATIONS, ETC.



Saint Joseph de Copertino
Le fait que nous venons de rapporter est un exemple de la double présence apparente de l'homme. Ce phénomène nous transporte donc de plain-pied au cœur du sujet de la bilocation, et nous avouons qu'il en est peu de plus féconds en scandales pour les gens dont la raison maladive ne s'est nourrie que de préjugés. Il nous est donc d'une capitale importance de réunir à la parfaite clarté des exemples une notoriété presque universelle, et nous commencerons par tourner nos regards du côté du catholicisme, où se rencontrent les plus complets et les plus sûrs.
Mais d'abord que sera le phénomène de la bilocation, et que signifie ce mot ? — La bilocation est le fait qui semble vouloir que le même individu se trouve être à la fois ici et ailleurs, c'est-à-dire en deux endroits différents. Ce doit donc être une absurdité que la bilocation ? Oui, sans doute, si ce mot est pris dans son acception rigoureuse et pratique. Mais, en relâchant quelque peu de ce sens, elle devient admissible, et, sortant des régions de l'absurde, elle se borne à prendre rang dans la sphère élevée du Merveilleux. Aussi, les prodiges de cet ordre sont-ils non moins bouleversants pour ceux qui ne les ont point étudiés que le seraient pour un rustre ignare les merveilles de la trigonométrie, l'action des forces électriques, la coloration soudaine que donnent, par le mélange d'un réactif, certaines liqueurs incolores, la théorie plutonienne du soulèvement des montagnes et de l'incandescence du globe. Mais que nous importent ces étonnements, si le phénomène qui les provoque n'est point une chimère. Écoutons (le récit suivant ; quoique écrit par nous, se conforme avec exactitude au chef-d'œuvre du P. Bouhours : la Vie de saint François Xavier, qui était une des lectures favorites du grand Condé, 2 vol. in-12, Avignon, 1817. « Jamais miracles, dit le P. Bouhours, n'ont été examinés avec plus de soin ni plus juridiquement que ceux-là, etc. » Pag. x, Avert. liv. V, p. 109, etc., v. II) :
Au mois de novembre 1571, François Xavier faisant voile du Japon vers la Chine, le bâtiment qui le portait fut assailli par une de ces tempêtes qui transforment quelquefois en fervents chrétiens, pendant tout le temps que dure un orage, les matelots les mieux rompus au grand style des jurons et du blasphème. Au milieu du désespoir universel, le navire coulait à fond, lorsque la prière du saint le relevant d'une manière sensible, il gagna le dessus de l'eau et continua de tenir la mer. Quinze hommes de l'équipage se sacrifiant alors aux nécessités de la manœuvre, se jetèrent dans la chaloupe et tentèrent de l'amarrer au navire. Mais à peine eurent-ils fait un mouvement, qu'un coup de mer emporta leur frêle esquif. Les nuées étouffaient le jour ; en un instant ils disparurent, et la tempête redoubla de fureur. Xavier cependant « invoquait Jésus, son amour par les cinq plaies que le Sauveur avait reçues pour nous sur la croix ». Il priait, et voyant le douloureux souvenir des compagnons perdus revenir sans cesse au cœur des gens du navire, il articula ces paroles : Prenez courage, mes amis, avant trois jours la fille rejoindra sa mère.
On attendit, puis on attendit encore au milieu de cette formidable agitation des flots et de l'air ; et, du haut des mâts, l'œil des vigies sondait à tout instant les profondeurs tourmentées de l'espace. Nul, cependant, ne signalait la chaloupe ; et, sur les vagues un peu moins furieuses, rien, rien absolument n'apparaissait que la folle écume ! Le saint reprit donc contre ces lenteurs du ciel l'arme offensive de la prière ; puis, se relevant, et du front d'un homme éclairé d'en haut : « Courage, vous allez les revoir tous les quinze, ils sont sauvés ! » Rien de plus fermement dit ; et pourtant le lendemain rien ne se montrait encore. Inquiets pour leur propre sûreté, sur cette mer dont ils venaient d'éprouver les fureurs, les matelots, frémissant d'impatience, se refusaient à perdre un temps précieux dans l'attente si longtemps déçue de leurs frères. Mais le saint, imperturbable dans sa foi, les conjura par la mort du Christ d'ajouter un peu de patience à celle qui s'épuisait en eux à vue d'œil ; et, s'enfermant dans une cabine, comme pour soigner un mal dont il souffrait, il passa de nouvelles heures à supplier la miséricorde divine. Bien fallut d'abord que la chaloupe reparût ! Un cri de joie tout à coup la signala donc à portée de mousquet. Et même on remarqua que, malgré la vive émotion des flots, elle arrivait droit sur le navire, sans être agitée, et sans céder ou participer au mouvement qui se manifestait autour d'elle ; ce phénomène dura jusqu'à ce que, s'étant arrêtée d'elle-même, les quinze absents fussent remontés à bord.
Aussitôt leur réintégration sur le navire effectuée, le pilote, s'imaginant que la chaloupe était vide, se mit en devoir de la manœuvrer. — Mais le saint ? Qu’est devenu le saint ? Il n'a point remis pied abord. — Voyez dans la chaloupe, il y est resté, s'écriaient à l'envi ceux qui venaient d'en sortir.
Les gens du vaisseau, cependant, de s'entre-dire : Il faut en vérité que nos compagnons rêvent ! Mais vainement cherchaient-ils soit à désabuser ceux-ci, soit à les comprendre, sachant tous à bord que Xavier ne s'était point éloigné du navire un seul instant. Que répondre donc à ces entêtés de la chaloupe, jurant à qui mieux mieux par tous leurs sens que, du matin au soir et du soir au matin de ces trois jours de séparation mortelle, Xavier n'avait cessé d'être présent au milieu d'eux. Non, non, reprenaient-ils de concert, nous n'avons craint ni de périr ni de nous égarer, malgré l'horreur de la tempête, car le père était notre pilote !
On ne finit par se comprendre qu'en mettant dans l'accord qui leur est si naturel la raison avec la foi. C'est-à-dire qu'il devint manifeste pour tout le monde que, de l'un des deux côtés, chaloupe ou navire, un ange de Dieu avait trois jours durant revêtu la forme de François... Tel est, dans ses bienfaisants effets, le phénomène angélique de la bilocation que Dieu permet également aux démons de réaliser dans leurs tristes et redoutables rapports avec les hommes.
Non, François, que la seule toute-puissance de la prière faisait participer au miracle opéré, ne se trouvait point, à la fois, sur le navire et dans la chaloupe ; et, peut-être un peu plus tard, cette réflexion ne paraîtra-t-elle point inutile.
En effet, le saint eût-il eu besoin de redoubler de ferveur pour obtenir la rencontre du navire et de la chaloupe, s'il eût eu la conscience de diriger simultanément l'un et l'autre. La certitude de cette rencontre eût-elle laissé le plus léger nuage de doute sur son front, si, présent à la fois en deux endroits différents, il eût eu de ces deux côtés la connaissance parfaite et la vue constante de l'œuvre surnaturelle qu'il accomplissait ?
Être en ce lieu, puis, en même temps, avoir ailleurs une représentation exacte de soi-même ; être non point double, mais être vu très sensiblement en duplicata, voilà, ce nous semble, le fait de la bilocation dans son acception générale.
Or, les plus indubitables exemples de bilocation fourmillent dans les actes inconcevablement rigoureux de la canonisation des saints. On les voit foisonner, d'ailleurs, avec une égale abondance sous la plume des maîtres de la science occulte.
Récuser l'invincible concours de ces témoignages, ce serait nier la valeur du moyen de certitude le plus universel que la philosophie puisse offrir à l'homme dans le dédale des faits humains ; ce serait mépriser à la fois la patiente, la lumineuse autorité de l'Église, et la raison de ses ennemis ; ce serait encore insulter au jugement des corps les plus sages et les plus indépendants du monde laïque, je veux dire les corps de la magistrature européenne, éclairée par des siècles d'expérience sur la réalité de ces prodiges. Et pourtant, adopter ces faits prodigieux, c'est adopter, c'est embrasser, c'est épouser le principe même de l'un des plus étranges phénomènes des sabbats !
Mais, de grâce, et que l'on médite ce simple mot, que prouvent, devant la saine raison, contre l'existence et la valeur d'une vérité, les conséquences quelconques de cette vérité même ? Si fortes et si violentes qu'elles puissent être, donnent-elles jamais à ceux qui ne sont point insensés le droit de la méconnaître ou de la traiter d'erreur ?
Convaincus, pour notre part, qu'il est impossible de verser une trop vive abondance de lumières sur les féconds rameaux du surnaturel, nous placerons sous les yeux du lecteur quelques-uns des récits de la mystique de Görres, et notre motif est la nature des explications quintessenciées dont il les accompagne et contre lesquelles nous ne cessons de protester. On adoptera d'ailleurs, de sa main plutôt que d'une autre, les prodiges que choisit ce fervent catholique, infatué malgré lui-même du rationalisme protestant dans lequel avait croupi son âge mûr. L'expérience humaine et la science sacrée règleront ensuite la question en quelques mots, et d'une manière qui, nous le supposons, aura paru trop simple au docte et loyal, mais subtil Allemand pour qu'il y arrêtât son esprit.
« Les faits qui se rapportent à ce genre de phénomènes — c'est-à-dire aux voyages de l'âme, et aux traits de bilocation auxquels se trouvent mêlés des transports de personnes vivantes que nous voudrions ne point étudier encore, — ces faits peuvent se partager en trois classes, nous dit l'illustre Görres : 1° quelquefois, « l'homme est emporté avec impétuosité dans un lieu éloigné, et c'est alors le système moteur qui concourt d'une manière spéciale à la production des faits de cet ordre. » Nous rapporterons donc, comme exemple de cette première classe, le transport de Rita de Cassia, qui « jouissait du privilège de passer à travers les portes fermées », ainsi que Notre-Seigneur au cénacle, où il voulut que l'apôtre incrédule touchât les plaies de son corps (Vol. II, édit. 1854, p. 335. — Comprenne qui le pourra ce système moteur de l'homme, où les jambes et les bras ne figurent que pour néant. Eh quoi ! le système moteur de mon corps me faisant fendre l'air avec la rapidité de la pensée et passer au travers des portes closes ! Oh, Görres, pourquoi donc si souvent, à l'exemple des incrédules que vous combattez, ne nous expliquer le surnaturel que par l'absurde ?).
Voulant, après la mort de son mari, se retirer dans le couvent des augustines, Rita ne peut amener par ses larmes les religieuses à la recevoir. Elle eut alors recours à Dieu ; puis, comme elle priait avec ferveur, une voix l'appela dans le couvent. Or, il se fit que, presque aussitôt, elle s'y trouva transportée, mais sans savoir de quelle sorte !
Grande et bien singulière fut l'émotion des religieuses lorsque, le jour venant à poindre, elles aperçurent Rita tout établie dans leur monastère dont les portes closes s'étaient si mal défendues contre la puissance que Görres appelle le système moteur de la sainte. Mais la nouvelle venue racontant avec simplicité son aventure, fut accueillie d'une voir unanime.
Le même système moteur fit plusieurs fois voir saint Pierre Regala élevé pendant deux ou trois heures au-dessus de terre, et environné d'un tel éclat dans sa prière, que les habitants de la contrée accouraient jusqu'à Gumiel de Mercado, se figurant qu'un incendie consumait l'église. Et dans le même temps qu'il adorait le saint sacrement à Aquilera , on le Voyait prier devant l'image miraculeuse de Tribulo (Görres, vol. II, p. 336-7. — Que si le principe de ce mouvement aérien est l'esprit, il emporterait donc le corps ? Mais comment le prouver ? Et l'Ange de l'école, un tout autre docteur que Görres ! ne vient-il pas de nous déclarer du haut de sa science que l'âme ne peut emporter le corps qu'elle anime ?) !
2° Dans les faits de seconde classe, reprend Görres, « l'homme, restant à sa place, est conduit en esprit au loin, y fait ce que Dieu veut qu'il fasse, et rapporte avec soi certains signes extérieurs qui attestent sa présence « aux lieux que son Esprit a visités ». Ici, ce qui est principale ment en jeu, c'est le système vital (Görres, p. 335, 339, v. II. — Le système vital ! Avons-nous assez ruiné ce principe dans notre étude du Fantôme humain, formant la troisième partie de notre livre les Médiateurs et les moyens de la magie, 1863 ; et voit-on dans quelle série d'erreurs l'admission de ce néant entraîne les rêveurs du pays de la science ? — Le chapitre de la Répercussion, ci-après, rend compte de ce phénomène, mais d'après une loi d'exception, et non pas d'après une loi de nature), le même qui produit les phénomènes de la stigmatisation. Un assez bel et concluant exemple de ces phénomènes de seconde classe se déroule dans les pérégrinations mystiques de la bienheureuse Liduine, à qui souvent il arrivait de visiter les lieux saints dans la compagnie de son ange. Or, un jour que, cédant à ses ravissements, elle voyageait de sanctuaire en sanctuaire dans la ville de Rome, sa marche fut entravée par des ronces.
Et, quoique son corps restant en place ne l'eût point suivie dans ses courses, elle sentit une épine entrer dans un de ses doigts. Le lendemain, se retrouvant dans son état naturel, cette blessure lui fit éprouver une vive douleur !
3° Dans les faits de troisième classe, « l'homme restant à sa place, et y étant vu par les autres, est vu ailleurs en même temps, et y agit d'une manière effective et réelle ; or cette bilocation participe à la nature de la vision ». Ainsi, par exemple, un saint que des rieurs modernes ont traité du ton leste et dégagé qui caractérise les esprits superficiels et frivoles, saint Joseph de Copertino, résidait dans la ville d'Assise. Sa mère mourante à Copertino s'écria douloureusement : « Ô mon fils, je ne te verrai donc plus ! » Une grande lumière remplit aussitôt la chambre de cette femme, et, le saint y apparaissant, elle s'écria : « Joseph ! ô mon fils !... »
Au même instant ceux d'Assise voyaient Joseph sortir précipitamment de sa cellule pour aller prier à l'église. « Eh ! qu'y a-t-il donc ? lui demande un frère. — Ma pauvre mère vient de mourir. » — Le fait fut constaté par les lettres qui arrivèrent de Copertino , non moins que par les témoins qui avaient vu le saint assistant sa mère.
Or, ce prodige que Görres a rangé parmi ceux de la troisième catégorie, est semblable au fait tout récent de la bilocation de saint Alphonse de Liguori, canonisé de nos jours, et que nous relatons à titre d'exemple accueilli de la catholicité tout entière. Étudions donc ce dernier fait ; étudions-le surtout comme un de ces actes que sa date toute fraîche, et son authenticité reconnue dans l'Église, et jusque dans le monde spirite ou magique, ne peut nous permettre d'affubler du terme dédaigneux de légende. Mais, avant de le rapporter, demandons-nous ce que signifient ces mots de notre grand et intrépide explicateur : « Cette bilocation participe à la nature de la vision. » Un phénomène de cette importance sera-t-il expliqué, sera-t-il rendu facile à comprendre par des paroles d'un vague si désespérant et d'une si par faite insuffisance ?
« Alphonse venait de dire la messe ; accablé de tristesse, morne, silencieux, il se jette dans un fauteuil. Ses lèvres semblent étrangères à la prière ; aucune de ces douces paroles que recueillent religieusement les personnes de sa maison ne se fait entendre : les diverses fonctions de la vie ont cessé. Il reste dans cet état d'immobilité toute la journée et toute la nuit suivante, sans que les domestiques qui veillent à la porte de son appartement osent troubler ce repos. On ne sait plus à quelle conjecture se livrer, lorsque enfin il fait retentir sa sonnette, annonçant son intention de célébrer la messe. Sa chambre se remplit aussitôt des gens de sa maison et des personnes du dehors, qui, depuis longtemps, attendaient avec une vive anxiété la fin de cette catalepsie imprévue. Le prélat s'étonnant de se voir environné de tant de monde, on lui répond que, depuis deux jours, il ne donne aucun signe de vie : « Ah ! c'est vrai, réplique-t-il ; mais vous ne savez pas que j'ai été assister le pape qui vient de mourir ! »
Ce mot est sur-le-champ répandu dans Arienzo et dans Sainte-Agathe. On croit d'abord que c'est une rêverie de malade. Mais peu d'heures après circule la nouvelle de la mort de Clément XIV ; on apprend que ce pontife venait de sortir de cette triste vie le 22 septembre 1774, à sept heures du matin, au moment précis où Alphonse revenait à lui.
Novaès, historien des papes, raconte ainsi ce miracle : « Clément XIV, dit-il, a cessé de vivre le 22 septembre, à la treizième heure du jour (sept heures du matin), assisté des généraux des augustins et des dominicains, des observantes et des conventuels ; et, ce qui intéresse encore davantage, assisté miraculeusement par le bienheureux Alphonse de Liguori, quoique éloigné de corps, suivant que le relatent les procès juridiques du susdit bienheureux, approuvés par la sacrée congrégation des rites (Elementi... in Roma, 1852, t. XV, p. 210. — Saint Liguori, Verdier, 1833, p. 318. Il est fait mention dans le Bréviaire de ce don de bilocation. — ld., Vie de sainte Thérèse, par elle-même, Bilocation de J. Pierre d'Alcantara, chap. xxvii, Bouix). »
À l'autorité de l'Église, nous certifiant ce miraculeux phénomène, il nous est loisible d'ajouter celle de l'un de ses déserteurs et de ses plus dangereux ennemis. « Rien au monde, nous dit le professeur de magie Éliphas Lévi, notre contemporain, rien n'est mieux accepté et plus incontestablement prouvé, que la présence réelle et visible du Père Alphonse de Liguori près du pape agonisant, tandis que le même personnage était observé chez lui, à une grande distance de Rome, en prière et en extase. »
Mais, entre tous ces phénomènes, où le surnaturel occupe dans la splendeur de son évidence, une place que les incomplètes, que les interminables et pseudo-scientifiques explications de Görres ne sauraient restreindre, choisissons, pour les placer sous le regard des lecteurs qui ne rompent point avec les enseignements de l'Église, et qui conservent le goût du bon sens, l'un des exemples les plus soutenus et les plus frappants qu'il soit possible de rencontrer. On eut tout le loisir de le jeter au creuset de la critique, et la plume qui nous le rapporte est celle du savant abbé de Solême, le bénédictin dom Guéranger, dont l'immense travail révèle tout ce qui fut jadis ourdi contre la gloire posthume du personnage soumis à notre jugement.
« Admise dans d'intimes relations avec Dieu, parla sublimité de ses oraisons, Marie de Jésus, — c'est-à-dire Marie d'Agréda, — n'en était pas moins attentive aux misères des hommes ; mais, ce qui excitait plus que tout le reste son compatissant intérêt, c'était le sort des âmes après cette vie. Elle souffrait cruellement de voir tant de malheureuses victimes de l'hérésie et de l'infidélité, et ses vives instances auprès de Dieu tendaient à en diminuer le nombre. Elle était surtout préoccupée de la conversion des peuples de l'Amérique méridionale que les religieux de saint François évangélisaient avec un grand zèle sur les terres de la domination espagnole. Dieu lui fit connaître, dans l'oraison, que sa miséricorde avait préparé des secours-particuliers pour accélérer la conversion des peuplades nombreuses du Nouveau-Mexique ; mais il voulut qu'elle eût autre chose que le mérite de l'intercession ; car alors commença en elle une série de phénomènes de grâce qui lui donnèrent droit d'être comptée parmi les apôtres de ces pays idolâtres. Durant une assez longue période de sa vie, il lui arriva, dans ses extases, de se sentir tout à coup transportée dans des régions lointaines et inconnues. Le climat n'était plus celui de la Castille. Des hommes d'une race qu'elle n'avait jamais rencontrée étaient devant elle, et Dieu lui inspirait de leur annoncer la foi.
L'extatique obéissant à ce commandement leur prêchait dans la langue espagnole, et ces infidèles l'écoutaient avec docilité. La première extase ainsi occupée fut suivie de plus de cinq cents, et sans cesse elle se trouvait dans cette même contrée. Il lui semblait que, le nombre de ses convertis s'étant accru, une nation entière, le roi en tête, s'était résolue à embrasser la foi de Jésus-Christ. Elle voyait en même temps, mais à une grande distance, les franciscains que Dieu avait destinés à recueillir cette riche moisson ; mais ils ignoraient jusqu'à l'existence de ce peuple, et Marie conseillait alors aux Indiens d'envoyer quelques-uns d'entre eux vers ces missionnaires pour leur demander des ministres du salut. »
« Ces impressions de l'extatique étaient trop extraordinaires pour qu'il lui fût possible de les laisser ignorer à son directeur. Elle les découvrit donc au franciscain sous la conduite duquel elle vivait. Marie de Jésus était-elle corporellement transportée au-delà des mers, ou son âme agissait-elle seule en ces rencontres ?... Quant à la source de ces impressions, il était évident que l'on ne pouvait la chercher dans quelque influence de l'esprit de malice. Tout y était fondé sur le zèle du salut des âmes ; les intentions de Marie étaient droites, ses extases étaient une gêne pour elle, une occasion d'être remarquée, et elle demandait sans cesse à Dieu qu'il lui plût de l'en délivrer. Il était plus difficile de déterminer si l'extatique était en réalité transportée au milieu de ses chers Indiens, ou si son action devait être purement rapportée aux opérations de l'âme, aidée d'un secours surnaturel », celui d'un ange agissant pour elle et se conformant aux dictées de son cœur. « Marie de Jésus répétait les noms de diverses localités du Nouveau-Mexique. Elle était en mesure de décrire les mœurs de ces peuples, leurs habitations, leurs armes ; elle rapportait leurs longs entretiens avec elle. La différence du climat la frappait également. Dans son vol rapide, il lui semblait passer d'une région ensevelie dans la nuit à une autre qu'éclairait le soleil. Elle traversait une vaste étendue de mer, et des contrées de terre ferme, avant d'arriver au lieu où l'esprit la dirigeait. Une fois, elle eut l'intention de distribuer à ses Indiens quelques chapelets qu'elle gardait dans sa cellule ; sortie de l'extase, elle chercha ces objets et ne les trouva plus, quelque diligence qu'elle y mît. »
« Malgré de tels indices, qui semblaient indiquer un changement corporel de lieu, Marie persista toujours à croire que tout se passait en esprit ; encore était-elle fortement tentée de penser que ces phénomènes pouvaient bien n'être qu'une hallucination, innocente sans doute, mais plus facile à admettre par elle que l'idée d'une utilité si grande que Dieu eût tirée, par un tel moyen, d'une créature si faible et si ignorée. On ne saurait s'étonner de l'incertitude qu'éprouvait Marie, lorsqu'on se rappelle que saint Paul lui-même déclare qu'il ignore s'il fut enlevé avec ou sans son corps. »
« C'était vers l'année 1622 que Marie de Jésus avait commencé à éprouver ses laborieuses extases. Jusqu'à ce moment, les franciscains qui s'occupaient à la conversion des peuplades du Nouveau-Mexique avaient assez peu de fruit.
Un jour, ils se virent abordés par une troupe d'Indiens d'une race qu'ils n'avaient pas encore rencontrée ; ces Indiens s'annonçaient comme les envoyés de leur nation, et ils demandaient le baptême avec une grande ferveur. Les missionnaires, surpris à la vue de ces indigènes, que personne, croyaient-ils, n'avait encore évangélisés, s'empressèrent de leur demander d'où leur venait un tel désir. Ils répondirent que, depuis un temps déjà long, une femme avait paru dans leur pays annonçant la loi de Jésus-Christ ; qu'elle disparaissait par moments, sans qu'ils pussent découvrir le lieu de sa retraite, et c'était elle qui leur avait enjoint de se rendre auprès des missionnaires. L'étonnement des religieux s'accrut encore lorsque, ayant voulu interroger ces Indiens, ils les trouvèrent parfaitement instruits. Ils leur demandèrent alors des renseignements sur cette femme merveilleuse ; mais tout ce que les Indiens purent dire, c'est qu'ils n'avaient jamais vu une personne semblable Le P. Alonzo de Benavidès, homme rempli de zèle, ne tarda pas à se rendre aux vœux de l'ambassade indienne. Les plus vives démonstrations de reconnaissance accueillirent les ministres de l'Évangile, et l'étonne
ment de ceux-ci allait toujours croissant, car ils étaient à même de constater à chaque pas que, chez tous les individus de ce peuple, l'instruction chrétienne était complète ! »
Cependant « le P. Alonzo de Benavidès aspirait à rentrer en Espagne, dans l'espoir d'y découvrir la retraite de sa miraculeuse coopératrice. Enfin, dans le cours de l'année 1630, il put profiter du départ d'un navire, et, à peine débarqué, il se rendit directement à Madrid. Le général de son ordre, le P. Bernardin de Sienne, se trouvait en ce moment dans cette ville. Benavidès se hâta de lui manifester les merveilles pour la recherche desquelles il avait cru devoir entreprendre le voyage de l'Europe. Le général connaissait Marie de Jésus. Il lui vint en pensée que cette âme privilégiée pourrait bien être celle-là même que Dieu avait choisie pour opérer de si grands prodiges ; mais comme il se doutait bien que l'humilité de la sœur la rendrait impénétrable, il résolut d'employer le moyen de l'obéissance religieuse pour la contraindre à s'expliquer. Il donna donc à Benavidès des lettres par lesquelles il le constituait son commissaire en cette affaire, enjoignant à Marie de Jésus d'avoir à répondre en toute simplicité aux demandes de ce religieux, qui partit pour Agréda. »
« Arrivé dans cette ville, Benavidès communiqua ces lettres au provincial Sébastien Marzilla et au P. François della Torre, confesseur de la servante de Dieu. Ayant fait venir Marie de Jésus à la grille, il lui déclara les ordres du général, et l'humble vierge se vit contrainte de déclarer tout ce qu'elle savait sur l'objet de la mission de Benavidès. Avec une vive confusion, mais avec la plus parfaite obéissance, elle manifesta les commencements et la suite des extases qu'elle avait éprouvées et tout ce qui s'y était passé, ajoutant avec franchise qu'elle était demeurée dans une complète incertitude sur le mode selon lequel son action avait pu ainsi s'exercer à une si grande distance. Après avoir reçu ces confidences, Benavidès interrogea la sœur sur les particularités des lieux qu'elle avait du tant de fois visiter. Il la trouva aussi instruite qu'il pouvait l'être lui-même sur tout ce qui concernait le Nouveau-Mexique et ses habitants. Elle lui exposa dans le plus grand détail toute la topographie de ces contrées, décrivant tout et usant des noms propres, comme aurait pu le faire un voyageur qui eût passé plusieurs années dans ces régions. Elle avoua même qu'elle avait vu maintes fois Benavidès et ses religieux, marquant les lieux, les jours, les heures, les circonstances, et fournissant des détails spéciaux sur chacun des missionnaires ! »
« Benavidès voulut cependant rédiger une déclaration de tout ce qu'il avait constaté, tant en Amérique que dans ses entretiens avec la servante de Dieu, et il exprima sur cette pièce sa conviction personnelle, quant au mode selon lequel l'action de Marie de Jésus s'était fait sentir aux Indiens. Il insistait à croire que cette action avait été corporelle. Sur cette question, la sœur garda toujours la même réserve, et plus tard, dans une déclaration qu'elle écrivit elle-même, elle motiva son doute sur les paroles de saint Paul que nous citions tout à l'heure. Elle concluait ainsi : »
 « Ce que je crois le plus certain à l'égard de la manière, c'est qu'un ange y apparaissait sous ma figure, prêchait et catéchisait les Indiens, et que le Seigneur me montrait ici dans l'oraison ce qui se passait. »
Mais peut-être quelques-uns de mes lecteurs, peu familiarisés avec les merveilles de l'ordre divin, soupirent-ils après un second exemple propre à corroborer celui de l'extatique espagnole, et à les raffermir. Plaçons donc à côté du nom de dom Guéranger le nom du R.P. Ventura, naguère examinateur des évêques et du clergé romain, etc., etc. Ces deux illustrations catholiques et contemporaines ont étudié chacune leur modèle, nous les entendrons nous tenir un langage identique. Le voyageur aérien du P. Ventura, cet éminent religieux de la bouche duquel je recueillis un fait parallèle et récent dans l'ordre démoniaque, a nom Martin Porrès.
« Telle est, dit le P. Ventura, la bonté du Bleu magnifique, quand il récompense la vertu de ses serviteurs, que, souvent, pendant qu'ils sont encore voyageurs sur la terre, il leur accorde un avant-goût de la félicité qu'il leur réserve dans les cieux, répandant quelquefois sur leur corps, tout mortel qu'il est, les dons de la glorieuse immortalité.
Ce dernier privilège n'était accordé de Dieu aux autres saints que pour un temps et dans des circonstances particulières, tandis qu'il fut accordé à Martin d'une manière je dirai presque habituelle et permanente. Il suffit donc que les supérieurs, du fond de leur cœur, ou les malades dans le secret de leur demeure, conçoivent le désir d'avoir Martin présent pour qu'à l'instant même, quelle que soit la distance à laquelle il se trouve, ils le voient se présenter devant eux, souvent même lorsque les portes sont fermées, pour recevoir les ordres de l'obéissance, ou pour porter les secours de la charité.
« Et non seulement il possède pour lui-même ces dons glorieux d'agilité et de subtilité, mais il tient aussi de Dieu le pouvoir de les communiquer à autrui. Non seulement il passe comme l'éclair de la ville à la campagne ou de la campagne à la ville, mais encore il transporte avec la même rapidité une troupe nombreuse de ses religieux ; non seulement, toutes les fois qu'il le veut, il devient invisible pour cacher ses merveilleuses extases à une curiosité importune, mais il rend les autres également invisibles pour les soustraire à une justice trop sévère qui est déjà sur leurs traces. »
« Ce n'est pas tout. Des preuves plus magnifiques et plus solennelles viennent confirmer ces dons extraordinaires, en sorte qu'on peut lui appliquer la noble image dont s'est servi saint Chrysostome en parlant de saint Paul : « Son zèle, a-t-il dit, lui prêta des ailes pour courir d'un bout du monde à l'autre : quasi pennatus totum peragravit orbem. »
« Les chrétiens étaient alors cruellement persécutés par les musulmans en Afrique, et par les idolâtres dans les Moluques et au Japon. Martin, brûlant du saint désir de partager les tourments et les couronnes de tant de martyrs, prie et supplie instamment qu'il lui soit accordé de passer dans ces pays sauvages. Mais Dieu, laissant à Martin comme à saint Philippe de Néri, qui, dans le même temps, se consumait à Rome des mêmes désirs, tout le mérite d'une oblation si généreuse, lui fait entendre par la voie des supérieurs que sa mission est de faire connaître et de propager la vraie foi dans son pays natal, et non de la confirmer parle témoignage de son sang chez les nations étrangères. Eh bien donc, Martin, ne pouvant s'y rendre à la manière des hommes, s'y transporte à la façon de l'ange ; et, se multipliant lui-même, on le retrouve, dans le même moment, aux extrémités opposées du monde. Sans quitter le Pérou, il se fait voir sur les côtes de Barbarie et aux confins de l'Asie, nourrissant les pauvres, soignant les malades, catéchisant les néophytes, consolant les esclaves, affermissant les irrésolus, encourageant les martyrs, les soutenant et les assistant au milieu des horreurs de leurs supplices. »
« En vain cherche-t-il, dans l'intérêt de son humilité, à tenir cachés ces prodiges de sa charité et de son zèle. Dieu, dans l'intérêt de la gloire de sa foi, manifeste ces merveilles de sa puissance et de sa bonté, en ordonnant que ceux qui les ont vues et les attestent publiquement se trouvent réunis à Lima. Celui-ci affirme avoir été guéri, en France, de corps et d'esprit par Martin ; celui-là assure avoir reçu de lui des consolations, et déclare lui devoir sa délivrance de l'esclavage à Alger ; d'autres jurent de l'avoir vu et entendu instruire les chrétiens, assister les martyrs au Japon, dans les Moluques et en Chine ! Tous le reconnaissent, le montrent, le proclament un ange mystérieux qui a parcouru l'Afrique, l'Asie, l'Europe, sans avoir jamais quitté l'Amérique. »
« Mais quel besoin ont les Péruviens de recourir aux témoignages des étrangers, quand ils ont sous les yeux ceux de leurs compatriotes ? Et pourquoi donc l'appellent-ils eux-mêmes habituellement “l'esprit, ou le frère qui vole”, si ce n'est parce que des tribus et des peuples entiers l'ont vu souvent assis sur un char de feu, comme Élie, ayant au front une croix mystérieuse entourée de splendeurs célestes, se promener dans les airs, traverser des royaumes, et parcourir le monde ? Quasi pennatus totum peragravit orbem (Panégyrique de Martin Porrès, par le P. Ventura, traduit par A. d'Avrinville, Paris, 1863, p. 65 à 70. — La Vie des Saints, des Bollandistes ; Acta sanctorum, ouvrage de la plus philosophique critique, chef-d'œuvre qui ne pèche que par son excessive et souvent injuste rigueur contre les miracles qu'il discute, est rempli de faits semblables, admis par l'Église dans les actes de canonisation) . »
Les prodiges de la bilocation étaient connus des idolâtres de l'antiquité ; plusieurs sont devenus classiques, et Tacite lui-même, ce rigide et véridique historien, nous raconte celui qui va suivre: Vespasien, venant d'opérer deux guérisons merveilleuses au nom de Sérapis, sent redoubler en lui « le désir de visiter le séjour sacré du dieu, pour le consulter au sujet de l'empire. Il ordonne que le temple soit fermé à tout le monde. Entré lui-même, et tout entier à ce que va prononcer l'oracle, il aperçoit derrière lui un des principaux Égyptiens, nommé Basilide, qu'il sait être retenu malade à plusieurs journées d'Alexandrie. Il s'informe des prêtres si Basilide est venu ce jour-là dans le temple ; mieux encore, il envoie des hommes à cheval et s'assure que, dans ce moment-là même, ce personnage était à quatre-vingts milles de distance.... Alors il ne doute plus ; la vision doit être surnaturelle : » Basileus signifie roi, souverain ; l'apparition de celui qui se nomme Basilide signifie qu'il va s'élever à l'Empire !
Mais l'époque actuelle ne le cède en fécondité sur ce point à aucune de celles qui l'ont précédée ; et ce sont les adversaires mêmes du catholicisme qui nous offrent nos premiers exemples. Acceptons des mains de sir Robert Dale Owen ceux qu'il nous plaît de choisir. Sir Robert était ambassadeur à Naples de la république des États-Unis. — En 1845, nous dit ce diplomate, existait en Livonie le pensionnat de Neuwelcke, à douze lieues de Riga et une demi-lieue de Wolmar. — Là se trouvaient quarante-deux pensionnaires, la plupart de familles nobles ; et, parmi les sous-maîtresses, figurait Émilie Sagée, Française d'origine, âgée de trente-deux ans, de bonne santé, mais nerveuse, et de conduite méritant tous éloges.
Peu de semaines après son arrivée, on remarqua que quand une pensionnaire disait l'avoir vue dans un endroit, souvent une autre affirmait qu'elle était à une place différente. — Un jour, les jeunes filles virent tout à coup deux Émilie Sagée exactement semblables, et faisant les mêmes gestes ; l'une, cependant, tenait à la main un crayon de craie, et l'autre non.
Peu de temps après, Antonie de Wrangel faisant sa toilette, Émilie lui agrafa sa robe par-derrière ; la jeune fille vit dans un miroir, en se retournant, deux Émilie agrafant ses vêtements, et s'évanouit de peur (Effet nullement optique, voir la suite).
Quelquefois, aux repas, la double figure paraissait debout, derrière la chaise de la sous-maîtresse, et imitait les mouvements qu'elle faisait pour manger ; mais ses mains ne tenaient ni couteau ni fourchette. Cependant la substance dédoublée ne semblait imiter qu'accidentellement la personne réelle ; et quelquefois, lorsque Émilie se levait de sa chaise, l'être dédoublé paraissait y être assis !
Une fois, Émilie étant souffrante et alitée, mademoiselle de Wrangel lui faisait la lecture. Tout à coup la sous-maîtresse devint roide, pâle, et parut près de s'évanouir. La jeune élève lui demandant si elle se trouvait plus mal, elle répondit négativement, mais d'une voix faible. Quelques secondes après, mademoiselle de Wrangel vit très-distinctement le double d'Émilie se promener çà et là dans l'appartement.
Mais voici le plus remarquable exemple de bicorporéité que l'on ait observé chez la merveilleuse sous-maîtresse : « Un jour, les quarante-deux pensionnaires brodaient dans une même salle, au rez-de-chaussée, et quatre portes vitrées de cette salle donnaient sur le jardin. Elles voyaient dans ce jardin Émilie cueillant des fleurs, lorsque tout à coup sa figure parut installée dans un fauteuil devenu vacant. Les pensionnaires regardèrent immédiatement dans le jardin, et continuèrent d'y voir Émilie ; mais elles observèrent la lenteur de sa locomotion et son air de souffrance ; elle était comme assoupie et épuisée. Deux des plus hardies s'approchèrent du double, et essayèrent de le toucher ; elles sentirent une légère résistance, qu'elles comparèrent à celle de quelque objet en mousseline ou en crêpe. L'une d'elles passa au travers d'une partie de la figure ; et, après que la pensionnaire eut passé, l'apparence resta la même quelques instants encore, puis disparut enfin, mais graduellement... Ce phénomène se reproduisit de différentes manières aussi longtemps qu'Émilie occupa son emploi, c'est-à-dire en 1845 et 1846, pendant le laps d'une année et demie ; mais il y eut des intermittences d'une à plusieurs semaines. On remarqua d'ailleurs que plus le double était distinct et d'une apparence matérielle, plus la personne réellement matérielle était gênée, souffrante et languissante ; lorsque, au contraire, l'apparence du double s'affaiblissait, on voyait la patiente reprendre ses forces. Émilie, du reste, n'avait aucune conscience de ce dédoublement et ne l'apprenait que par ouï-dire. Jamais elle n'a vu ce double ; jamais elle n'a soupçonné l'état dans lequel il la jetait... Ce phénomène ayant inquiété les parents, ceux-ci rappelèrent leurs enfants, et l'institution s'écroula. »
Séduits par leurs vains et trompeurs systèmes, les adeptes de l'école spiriste désignent ces phénomènes tantôt par le mot bicorporéité, qui suppose en nous un double corps, et tantôt par les termes de dédoublement animique, indiquant qu'une de nos âmes est dépouillée d'une autre âme dont le tissu lui servait de doublure ! L'un de ces systèmes paraît repousser l'autre ; ou bien les deux ensemble ne concordent qu'à la condition de former du total humain le composé le plus bizarre d'âmes et de corps concentriques, disposés comme les tuniques d'un oignon. L'étude du principe vital, si honorablement accueillie en février 1864 par la Revue médicale française et étrangère, a fait bonne justice de cette fantasmagorie dans notre livre des Médiateurs, et nous y établissons cette vérité que, dans la personne humaine, il n'existe qu'une seule âme et un seul corps, ainsi que le professe la doctrine de l'Église. Combien d'explications absurdes, offertes par quelques-uns de nos savants, tombent et s'évanouissent devant cette simple étude qui ne laisse debout, pour rendre compte de ces phénomènes, que des Esprits bons ou mauvais, transportant ou représentant la personne humaine. Je soupçonne même assez fortement ces derniers de puiser vampiriquement dans notre sang et notre substance une partie au moins des vapeurs dont il leur arrive de fabriquer notre fantôme ; tandis que la science, bercée dans ses illusions, s'explique la faiblesse ou la souffrance de nos corps par l'arrachement d'un corps ou d'une âme fluidique, sans lesquels notre âme serait incomplète ! Le vampirisme magnétique de la Voyante de Prévorst nous a dit de quelle sorte les forces organiques de l'homme peuvent être sucées, ou pompées, par son éternel ennemi (Magie au dix-neuvième siècle, chap. xv).
Mais déjà nous avons énoncé qu'un nombre considérable de ces faits de double présence s'accomplissent de toute autre sorte que par la représentation de la personne absente, et ne constituent qu'une apparence de bilocation ; il est donc juste, de temps en temps, de ne s'expliquer ces phénomènes que par la prestidigitation diabolique, que par l'adresse et la rapidité des Esprits à déplacer, à replacer les corps, à les transporter à travers les champs de l'espace. Nous devons, en conséquence, rappeler au lecteur comment un objet peut soudain tomber sous nos regards, disparaître, et s'y replacer mille fois avec une vélocité qui se joue de nos forces visuelles tendues à suivre son vol. Nous rapporterons quelques exemples du transport de la personne humaine, dans notre travail encore inédit des sabbats objectifs, où leur présence est indispensable. Mais, observons-le bien et d'abord, soit que la force motrice qui se révèle dans ces actes opère sur un rat ou sur un éléphant, sur un enfant né d'hier ou sur une statue massive et colossale, le phénomène n'en reste pas moins égal à lui-même dans chacun de ces cas, au point de vue de la violation apparente des lois de la physique.
Cependant le fait de la translation aérienne des corps étant, et je ne saurais en dire le pourquoi, l'un des plus difficiles à établir dans la foi même de ceux que le surnaturel n'effarouche que légèrement, osons, afin de vaincre une fois pour toutes, et chez les catholiques au moins, cette disposition réfractaire des croyances, osons donner, sous forme d'épisode, l'un des exemples les plus énormes, mais aussi les plus irréfutables de ces merveilleux transports.... Nos âmes y trouveront, je l'espère, un instant de rafraîchissement et de douceur.
En l'an de grâce 1291, les chrétiens voyaient leur puissance s'écrouler en Palestine ; et, de ces nobles contrées qu'ils avaient rachetées de leur sang, il ne leur restait plus que Saint-Jean-d'Acre. L'Angleterre et la Flandre se liguant contre la France, la chrétienté oubliait ses lointaines et admirables conquêtes, ou plutôt ses justes et tardives reprises sur la barbarie musulmane.... Or, un beau jour, le 10 mai, sur le mont Terzato, en Dalmatie, et à dix milles de Fiume, des bûcherons contemplèrent avec stupeur un vieil et petit édifice posé dans un pré dont, la veille encore, ils avaient parcouru la surface complètement déserte et nue. « La surprise s'accrut lorsqu'on entendit quelques personnes du voisinage assurer qu'elles avaient vu cette maison suspendue en l'air avant de s'arrêter sur la hauteur (semblable à d'immenses aérolithes que l'on vit descendre, rester en suspension et remonter ! Voir chapitre ci-dessus. — Tiré surtout des Instructions historiques, dogmatiques et morales sur les principales fêtes de l'Église, t. III, Paris, 1850, in-12, p. 395, etc.). » Ni les matériaux ni la forme de cet édicule n'appartenaient au pays. Il était long de quarante pieds, haut de vingt-cinq, et n'en mesurait que vingt de largeur. Au milieu s'élevait un autel, et dans le fond figurait une statue de cèdre de la Sainte Vierge et de l'Enfant Jésus, brunie par le temps et par la fumée des cierges. — Un pèlerinage s'y organisa promptement, et la foule y grossit chaque jour... De temps en temps, dans le silence, on y entendait des symphonies angéliques, s'exhalant du sein des airs Alexandre, évêque de Tërzato, gravement malade et presque sans espérance de guérison, a conçu le dessein de contempler de ses yeux le prodige ; et tandis qu'il se livre à cette pensée, la Sainte Vierge lui apparaît. Elle lui dit que l'édicule nouvellement arrivé dans le pays est la maison de Nazareth, où elle a pris naissance, où elle a conçu le Verbe par l'opération du Saint-Esprit. Et, pour témoigner de la réalité de son apparition, la Mère de Dieu rend à l'instant au prélat la santé la plus parfaite. On ne saurait se figurer la joie du peuple de voir à la fois son pasteur subitement guéri d'une maladie mortelle, et de lui entendre affirmer l'excellence du sanctuaire dont les anges viennent de doter la Dalmatie. Sur ces entrefaites, des prisonniers chrétiens abordent à un port de l'Adriatique, et, revenant de la Palestine, racontent que le matin du 10 mai 1291, c'est-à-dire le jour où le miraculeux édifice s'était abattu sur le mont Terzato , l'étonnement et l'effroi des gens de Nazareth avaient été sans bornes ; car la maison de la vierge Marie y avait subitement disparu, sans que rien absolument restât de la partie attenante à la grotte, si ce n'est les fondations rasées au niveau du sol. Ceux de ces prisonniers auxquels la vue de l'édifice était familière, guidés parle bruit de cette merveilleuse translation, se rendent en toute hâte au lieu sur lequel il s'était posé, et portent un témoignage public de la parfaite identité de cette relique précieuse.
Cependant, malgré la surabondance et l'excellence des preuves, auxquelles s’ajoutaient les faveurs insignes obtenues dans ce sanctuaire, l'esprit humain, dans sa faiblesse non moins insigne, se sentait tellement épouvanté de ces merveilles, que le doute et l'incrédulité régnaient encore presque de toutes parts. Dieu sembla dès lors vouloir, par trois répétitions nouvelles du même prodige, vaincre les résistances les plus tenaces.
Le 10 décembre 1294, l'édicule de Nazareth disparut donc tout à coup du mont Terzato, et fut instantanément transporté près de Recanati, au cœur d'une forêt de lauriers, dans le domaine d'une veuve du nom de Lorette.
Mêmes doutes, même incrédulité régnèrent, malgré ce nouveau transport aérien au-dessus des Ilots de l'Adriatique, malgré les témoins du transport et de la miraculeuse lumière qui enveloppa la sainte maison dans son trajet.... Aussi, le volage édicule, si l'on me passe accidentellement ce terme, obéissant à la pensée fixe et divine qui voulait que les chrétiens crussent d'une foi ferme à la réalité du trésor dont les messagers angéliques venaient de doter l'Italie, fut-il transporté derechef, après huit mois de repos, sur une Colline appartenant à deux frères : ce troisième trajet n'avait été que d'un mille ! Mais les deux frères s’étant disputé la possession de la précieuse et opime relique, elle se transporta, quatre mois après, à quelques pas du domaine où elle avait porté la guerre, et s'arrêta sur le milieu d'un chemin public. Elle y séjourne depuis cette époque.
Nous ne nous fatiguerons point à redire la quantité d'enquêtes de toute nature et de confirmations papales qui se rattachent à ce miracle insigne et multiple (diverses commissions d'enquêtes furent itérativement envoyées en Galilée. Les commissaires et contre-commissaires reconnurent l'existence des rapports les plus précis entre les dimensions et les matériaux de l'édicule, et les fondations de Nazareth. « On eût pu croire que la maison avait été enlevée de sa base comme si on l'en eût séparée avec un rasoir. » Ces commissions opérèrent avec une extrême vigueur. On avait cru remarquer un certain rapport entre les briques de la Marche d'Ancône et les matériaux de la sainte maison. Jean de Vienne, membre de l'une de ces commissions, rapporta de Nazareth des pierres de la nature de celles dont la plupart des maisons du pays sont construites. Tirées par couches des carrières, ces pierres de couleur rougeâtre, traversées par des veines jaunes, ont l'apparence de la brique. — Et, pour ma part, lorsqu'il y a quelques années je visitai ce sanctuaire, j'y fus trompé par mon premier coup d'œil. — De retour à Lorette avec ses collègues, Jean compara les pierres de Nazareth avec celles de la sainte chapelle, et les trouva d'une similitude parfaite. On explora les carrières de la Marche d'Ancône sans y découvrir de pareilles pierres, et l'on ne put en trouver davantage dans les édifices du pays, quoique plusieurs anciennes maisons y fussent construites en briques. Ce fait important fut confirmé depuis par plusieurs savants personnages, qui se sont assurés, par de nouvelles observations, que la sainte maison de Lorette n'était pas construite en briques. — Ib., Instruct., p. 398, 407-8-9, etc., 418, etc., 439, etc.). Contentons-nous de rappeler, non point le nom des souverains pontifes qui, dès la première vérification du prodige, honorèrent le sanctuaire de Lorette, mais l'empressement avec lequel la plupart d'entre eux se firent gloire d'enchérir sur leurs prédécesseurs. À peine, en effet, s'en trouve-t-il quelques-uns, depuis un laps de plus de cinq cents ans, qui n'aient donné quelque témoignage de leur dévotion particulière pour ce saint lieu ; et Sixte-Quint, pour sa part, après avoir ajouté de nouvelles décorations à celles dont les papes antérieurs avaient enrichi l'église élevée au-dessus du saint édicule, y fit graver en lettres d'or, sur un marbre noir, cet acte de foi et de raison PHILOSOPHIQUE : — Deiparoe domus, in qua Verbum caro factum est ; c'est-à-dire maison de la Mère de Dieu, où le Verbe s'est fait chair.
Mais peu de résumés jettent un jour d'évidence plus vif et plus chaud sur la foi publique et papale au miracle du transport aérien de la maison virginale, que celui du pape Léon X, ce souverain pontife dont un siècle si cher aux philosophes de nos jours adopta le nom comme lin titré de gloire.
« Parmi tous les sanctuaires élevés dans l'Église en l'honneur de l'auguste Mère de Dieu, dit le pape Léon X, la dévotion n'a qu'une voix et qu'un sentiment pour mettre au premier rang le sanctuaire de Lorette, que la renommée et la piété des peuples ont rendu si célèbre. En effet ; la bienheureuse Vierge, comme il est prouvé par les témoignages les plus dignes de foi, ayant daigné, par un effet de la volonté divine, transporter de Nazareth son image et sa maison, les déposer d'abord près de Fiume, ville de Dalmatie, puis au territoire de Recanati, dans un lieu couvert de bois, puis encore sur une colline appartenant à des personnes particulières, puis enfin au milieu de la voie publique, dans le lieu qu'elles occupent aujourd'hui, et où elles ont été placées par la main des anges, les merveilles continuelles et sans nombre que le Tout-Puissant y opère par l'intercession de l'auguste Vierge, ont déterminé plusieurs pontifes romains, nos prédécesseurs, à accorder à l'église de Lorette d'insignes faveurs spirituelles, etc.. »
« Un décret de la congrégation des Rites, du mois de novembre 1632, sous le pontificat d'Urbain VIII, ordonne de célébrer la fête de la translation non seulement dans l'église de Lorette, mais dans toute la province de la Marche.
Puis un nouveau décret de la même congrégation, du 31 août 1669, sous le pontificat de Clément IX, veut que l'on consigne dans le martyrologe romain l'indication du même prodige en ces termes : « A Lorette, dans le Picénum, translation de la maison de Marie, Mère de Dieu, dans laquelle le Verbe s'est fait chair. » Enfin, pour donner un plus grand éclat à cette fête, le pape Innocent XII , après un nouvel et sévère examen du fait de la translation, voulut assigner un office et une messe propres à cette auguste solennité. Voici le texte même de cette leçon : « La maison où Marie vit le jour, et qui a été consacrée par l'incarnation du Verbe, fut transportée du pays des infidèles d'abord en Dalmatie, puis à Lorette dans le Picénum, sous le pontificat de Célestin V. Les témoignages des souverains pontifes, la Vénération de l'univers chrétien, les miracles qui s'opèrent continuellement dans cette sainte maison ; les grâces singulières dont Dieu se plaît à combler les fidèles qui la visitent, ne permettent pas de douter que ce ne soit la même où le Verbe s'est fait chair, et a habité parmi nous... »
Mais « à l'autorité des souverains pontifes, nous pouvons joindre celle d'une foule de savants écrivains et de critiques judicieux qui, jusque dans ces derniers temps », — et dans ces dernières époques surtout, — « n'ont point fait difficulté d'admettre comme certain le fait miraculeux de la translation. Parmi les historiens de Lorette, Angélita, Riera, Tursellin, Murcorelli, et plusieurs autres indiqués dans le cours de cette dissertation, citent à l'appui de leur récit une foule de monuments que la critique même la plus sévère est obligée de respecter. Baronius, Raynaldi, Sponde, les Bollandistes, le P. Noël Alexandre, Théophile Raynaud, Honoré de Sainte-Marie, Muratori, Gretser, Benoît XIV, Dominique Mansi et tant d'autres scrutateurs forment une pléiade de critiques assez imposante pour autoriser un sentiment qu'ils n'ont admis qu'après le plus sérieux examen.
Entre ceux-ci figure d'ailleurs le célèbre Érasme, si connu par la hardiesse de ses opinions théologiques et l'étroitesse de ses liaisons avec les premiers réformateurs. Or, ce même Érasme, — cet ami des fondateurs du protestantisme, — est l'auteur de la première messe composée en l'honneur de Notre-Dame de Lorette. » Il ne sera point inutile de rappeler que « la plupart de ces témoignages ont été recueillis par le contemporain de Voltaire, par le pape Benoît XIV, dans une dissertation spéciale, excellent résumé de ce qui fut écrit sur ce point par une foule de savants auteurs (Inst., ibid., p. 455, etc. — Après avoir rapporté cet acte de l'un des hommes qui, par la profondeur de leur science et les splendeurs de leurs lumières, ont répandu le plus vif éclat sur le trône pontifical, il est juste et essentiel d'ajouter qu'un petit nombre de gens contestèrent cet incontestable miracle. Lire dans Instructions, p. 455, la pauvreté des motifs et la rétractation positive ou virtuelle des contradicteurs) ».
De ces nombreux témoignages et de toutes les raisons que nous venons d'exposer, il nous reste donc « à conclure que le fait de la translation de la sainte maison de Lorette est établi par des preuves solides et irrécusables pour un esprit droit et sans préjugés ; et que si ce miracle est un des plus extraordinaires dont il soit fait mention dans les annales de l'Église, il est aussi l'un des mieux attestés aux yeux de la saine critique. »
Nous voulons cependant « remarquer, avec Benoît XIV et plusieurs autres savants auteurs, que ce prodige, ainsi qu'un grand nombre d'autres dont l'Église conserve précieusement la mémoire, ne doit pas être mis au même rang que les miracles qui servent de fondements à notre foi.
Outre que ces derniers sont contenus dans des livres écrits sous l'inspiration de l'Esprit-Saint, et reconnus pour divins par l'autorité infaillible de l'Église, ils font essentiellement partie du dépôt de la foi, et ne peuvent être révoqués en doute sans une impiété manifeste. »
De quelque splendeur d'évidence que brillent les autres prodiges, l'Église ne nous en impose point la croyance.
Ceux qui les nient, malgré les preuves et les certitudes radieuses qui les couvrent de lumière, méconnaissent et nient toute philosophie, toute loi de bon sens. Cependant, s'ils ne sont point coupables de mauvaise foi, plaignons-les ; ce sont des pauvres d'esprit ; ce sont des infirmes dont l'Église a pitié, mais que, sans doute par cette raison même, elle ne rejette point de son sein. Puissent-ils s'apercevoir enfin et comprendre un jour qu'ils ne sauraient persévérer dans cette incroyance réfléchie « sans blesser les règles d'une sage critique, ni même sans blesser le respect dû à l'Église et au Saint-Siège, lorsque le Saint-Siège et l'Église autorisent une croyance par leur enseignement et leur conduite ».
En un mot, refuser de croire ce que croit et ce que professe l'Église, lorsqu'il ne s'agit point d'un dogme reconnu, d'une croyance fondamentale du christianisme, voilà ce que l'Église souffre et tolère chez quiconque, conservant sa bonne foi dans son intégrité, s'abstient de mentir à l'évidence.
Ainsi laisse-t-elle se reproduire avec le plus solennel éclat cette miséricordieuse vérité : que la faiblesse d'esprit et la sottise de l'homme ne lui sont point imputés à péché mortel !
— Honte cependant, dans la maison et dans la vigne du père de famille, à ces protestants de seconde cuvée qui osent préférer leurs faibles et vacillantes lumières aux lumières indéfectibles de l'Église, leur pauvre et anile raison ne se rendant à l'autorité religieuse que lorsque celle-ci, leur appuyant la pointe de la condamnation sur la gorge, leur crie : Croire, ou l'enfer ! se rendre, ou mourir !
Enfin, qu'il nous soit permis de terminer ce merveilleux épisode en transcrivant, tel qu'il nous est transmis, le paragraphe suivant de la correspondance de Rome : « Si nous pouvions ajouter foi à des prédictions émanant de personnes recommandables, Lorette ne serait pas la station définitive de la sainte maison de Nazareth. Après avoir été transportée de Palestine en Dalmatie et ensuite à Lorette , la sainte maison serait destinée à être transférée de nouveau jusqu'à Rome, auprès de Sainte-Marie-Majeure, où les chanoines de Lorette apporteraient ensuite le trésor, comme pour confirmer l'authenticité de l'événement. On comprend que nous ne pouvons mentionner de telles prédictions qu'en faisant les réserves requises, bien qu'elles émanent d'une source respectable sous tous les rapports (Le Monde, février 1864). »
Voici donc, et d'un bout à l'autre du monde chrétien, le fait d'une translation aérienne bien magnifiquement établi ; et ce n'est point de l'enlèvement d'un fétu qu'il s'agit, ni du transport d'un guéridon à quelques mètres de distance, ou de la suspension momentanée de la fluette personne du médium Home dans un milieu aérien. Sans que le poids de l'objet importe, il s'agit du transport en pleine lumière d'une masse énorme, c'est-à-dire de quatre pans de muraille, ou d'une maison de pierre ! Il s'agit d'un édifice arraché du sein des montagnes de la Galilée, et délicatement, artistement déposé à des centaines de lieues de distance, sur le sol des Dalmates, pour reprendre à trois reprises son vol jusqu'à la dernière étape qui le pose sur la butte pittoresque de Lorette, entre un splendide écartement des croupes de l'Apennin et le scintillant azur des flots de l'Adriatique.
Hélas ! ces lieux si pacifiques lorsque j'en visitai le sanctuaire ; ces lieux témoins naguère du dévouement de l'armée romaine, témoins de l'héroïsme de ces zouaves, de ces guides pontificaux, de ces nobles de naissance et de cœur que les châteaux et les chaumières de la France et de la Belgique avaient offerts en tribut à l'Église, et dont la Révolution, gueule béante, convoitait le sang ; ces lieux, ces champs ont appris du héros qui devait bombarder Ancône silencieuse ce que c'est que le carnage !
Mais il ne saurait être question dans ces pages de ces transports au cerveau dont le mal épidémique ravage accidentellement le monde social, et nous ne devons nous préoccuper pour le moment que du transport matériel des corps au travers des immensités de l'espace. Or, le fait de ces transports étant dégagé de tous les nuages du doute, qui n'en voudra rechercher la cause ? Et cette cause recherchée se trouvera-t-elle être naturelle ? — Oh non, puisque les lois de la nature reçoivent du détail et de l'ensemble de ces phénomènes la plus énergique et flagrante violation. Il y a donc, au-dessus de ces faits, des causes surhumaines, et le monde chrétien, le monde simplement logique et le monde spirite seront ici d'une seule et même lèvre pour déclarer que cette cause, que ces moteurs, ce sont des Esprits. C'est par eux, c'est par ces ministres de miséricorde ou de terrible justice, que le Seigneur opère les prodiges. Telle est la foi de l'Église ; telle fut celle de tous les peuples, basée sur les longues observations de l'expérience et de la critique. Et que sont, après tout, la masse d'une maison ou la masse d'une ville entière, devant la puissance des anges de gloire, ou seulement des anges déchus ?... Nous plairait-il de ne jeter les yeux que sur les facultés restreintes de ces deniers ? Eh bien, « si Dieu ne retenait leur puissance, nous les verrions agiter ce globe avec la même facilité que nous tournons une petite boule ! » Mais qui donc ose nous tenir ce langage ? Une bonne femme ? Une commère de village ? Non ; l'une des plus vigoureuses intelligences du monde philosophique et chrétien : Bossuet !... Et qu'est-ce en vérité que le poids d'un homme à côté du poids d'une maison ? Qu'est-ce qu'une maison à côté d'un monde ? Ne craignons point d'ailleurs de le rappeler, ce sont des Esprits qui roulent et gouvernent les mondes dans l'espace (Bossuet, 1er sermon sur les démons, premier point, p. 45, t. VIII, Paris, 1845, P. Mellier ; et le dernier chap. de mon livre des Médiateurs et moyens de la magie) !... Cependant, du fait capital et immense de Lorette, hâtons-nous de descendre vers un fait relativement minime, mais que nous ne jugeons point inutile à nous expliquer les difficultés de notre sujet. La nécessité d'être bref nous oblige, en l'esquissant, à sacrifier d'innombrables détails du plus haut intérêt, mais étrangers à la question qui s'agite.
Au mois d'octobre de l'an 1835, M. l'abbé Langlois, curé de Prunay-sous-Ablis, Seine-et-Oise et diocèse de Versailles, fut tout à coup harcelé, molesté, persécuté dans sa maison curiale, et ses persécuteurs restèrent invisibles. Fermant avec un soin tout particulier la porte de la chambre étroite et longue qu'il occupait, et s'armant de toutes les précautions imaginables contre la ruse, M. Langlois, tantôt seul et tantôt environné de témoins, voyait à chaque instant tomber à ses pieds des volées de cailloux, lancées de l'intérieur même de cette chambre, contre la fenêtre unique qui l'éclaire. On regardait à terre, et surtout à l'endroit d'où se succédaient ces éruptions de projectiles ; mais, apercevoir le moindre objet ou la moindre ouverture était impossible ! Les carreaux de la fenêtre retentissaient de ce choc ; et, chose vraiment étrange, nulle de ces pierres ne brisait une vitre.
Quelquefois même plusieurs personnes, appliquant à la fois leurs mains sur ces carreaux, y écartaient leurs doigts en forme de treillis. Eh bien, ces railleuses et déconcertantes volées de cailloux frappaient alors les intervalles découverts, sans qu'une parcelle, manquant son but, effleurât seulement les mains provocatrices.
M. l'abbé Hacquart, l'un des témoins assidus de ces molestations fréquentes et variées, était alors curé d'Ablis. Il s'attachait sans bruit à soutenir le courage harassé de son confrère et très proche voisin, M. le curé de Prunay. Mais, sans prendre le moindre souci de sa présence, et sans témoigner le plus faible respect aux autres visiteurs, les invisibles ne cessaient de poursuivre et de molester les deux amis, en quelque pièce du presbytère qu'ils eussent l'idée de se retrancher.
Un beau jour, perdant patience à la vue de cette grêle, de ce refrain monotone de pierres sans cesse battant les vitres, M. l'abbé Hacquart s'écria comme par surprise, et sans attacher aucun sens à ses paroles : « Au moins, si ce possédé nous envoyait de l'argent ! et, sur-le-champ, à l'instant même, quelques poignées de liards et de monnaie de cuivre, lancées avec force contre la croisée, venaient retomber à leurs pieds. » On en ramassa pour une somme de plus de cinq francs. Les fées jadis étaient moins promptes à réaliser nos souhaits (Ligne parallèle : I.-F. de Mendoze, dépouillé par des corsaires, s'adresse à saint François Xavier et lui demande quelque secours. Le saint n'a jamais un sou vaillant, mais la Providence est sa richesse. Il fouille dans sa poche et n'y trouve rien ; il sait sa misère et la fait voir. Cependant il adresse une prière à Dieu, fouille de nouveau et retire de cette même poche cinquante pièces de l'or le plus fin. Vie du saint, par le P. Bouhours, v. I, p. 155-6). »
L'invisible démon de céans suggérait-il au bon curé de demander la monnaie qu'il se tenait prêt à lancer ? Ou bien encore, la pensée du bon curé venant à se formuler, le lutin ramassait-il, en un clin d'œil, une poignée de cette vulgaire monnaie, et la faisait-il apparaître comme s'il l'eût tirée du néant ? La simple raison et la théologie tiennent ces deux explications pour être également admissibles. Mais, à quoi bon rapporter cet ordre de faits ? À quoi bon ? Il faut le redire : c'est afin de confirmer et d'expliquer certains phénomènes relatifs à cette sorte de bilocation trompeuse qui ne s'opère que par le transport impétueux et le retour des corps. C'est afin de nous rendre compte de ces tours d'adresse diaboliques, lorsqu'ils sont semblables à ceux que nous décrivait tout à l'heure un père du concile de Trente, l'archevêque Olaüs ; semblables à ceux que nous rencontrons dans les arrêts de notre magistrature antique, ou dans les pages les plus récentes du spiritualisme magnétique, que nous offrent des témoins encore pleins de sens et de vie.
Ainsi, par exemple, sans que l'âme des Lapons, ou des Finlandais endormis, eût besoin de voyager ; sans qu'elle eût besoin de franchir l'espace et de rapporter un anneau, un signe matériel de ses prétendues excursions, le démon qui transporte les corps au sabbat, pu ailleurs, avec la rapidité des poignées de pierres ou de monnaie de M. le curé d'Ablis, remplaçait avec une singulière aisance par ses propres voyages le voyage que ces naïfs adeptes attribuaient à leur âme ! Prenant pour premières dupes ces pauvres Lapons, plongés dans la torpeur du sommeil magique, il lui suffisait, pour créer en eux l'illusion dont ils se faisaient ensuite les propagateurs, de peindre en vives couleurs dans leur esprit ce que lui-même il avait vu s'accomplir au loin. Ce rêve inspiré, joint au gage que son adresse de faiseur de tours leur plaçait aux mains, ne les pénétrait que trop facilement de la pensée que leur propre esprit était l'unique et le direct agent de ce transport !
Et si le démon qui les étourdit et les frappe de l'insensibilité magnétique use de son adresse pour leur mettre en mains les objets qu'il apporte avec la foudroyante et silencieuse rapidité des pierres de Prunay, ne pourrait-il tout aussi bien les transporter en corps et en âme, et les ramener au point de départ ? Ne pourrait-il les mouvoir avec une volonté prestigieuse, analogue par ses effets optiques à ceux de la braise ardente que fait tournoyer une fronde rapide traçant à l'œil un cercle de feu ? La braise en ignition n'occupe à la fois qu'un point unique de ce cercle, voilà le fait ! Cependant, pour l'œil le plus vif, elle est partout, et le cercle entier c'est elle-même ! Le point du cercle qu'elle occupe ne semble ni plus ni moins la posséder que ceux où son absence est certaine. L'absence de cette braise est donc aussi insaisissable que positive sur mille points à la fois ! Et pourtant, l'œil affirme sa présence simultanée sur mille points où sa présence est impossible, puisqu'elle ne peut en occuper à la fois qu'un seul.
Tel est le cercle dans lequel il m'importait d'enfermer mon lecteur, afin de le forcer à saisir, dans la plus restreinte des limites, la possibilité de cette présence apparente, ou de cette absence inaperçue d'un objet ; phénomène qui s'opère lorsque le grand et puissant artisan des prestidigitations et des prodiges antidivins, manie, manœuvre, emporte un corps avec sa vélocité fulgurante et nous le fait voir comme présent à la fois en deux localités que sépare un intervalle dont le jugement humain aurait peine à fixer la limite.
En accordant à ces corps transportés quelques instants de repos, le temps d'être clairement perçus sur un point donné, tandis que les témoins qui les contemplent ailleurs avec négligence se figurent ne cesser de les voir, le démon ne les fait-il point voler assez rapidement dans l'espace pour tromper avec facilité son monde, grâce à cette vélocité naturelle aux esprits, que n'imitera jamais le boulet chassé par le salpêtre, et qui se jouera de l'œil humain, déjà peut-être fasciné par leur art !
Comment alors ces voyages aériens, comment ces transports et ces retours, tantôt inaperçus et tantôt visibles, ne deviendraient-ils point pour le commun des hommes une source abondante d'illusions et d'erreurs ? Au coup de midi, mes amis et moi nous avons vu cet homme que voici ; sa main a touché les nôtres, ses paroles se sont échangées contre nos paroles, et nous nous sommes tranquillement quittés. Cependant quelques jours se sont écoulés, et des gens dignes de toute créance, surpris de nous entendre énoncer ce fait, se lèvent et s'écrient : Erreur ! erreur ! ou vous nous raillez ; car, à cette même date, au coup méridien de l'Angelus, nous avons vu ce même homme à cent lieues d'ici ! Sa main nous a touchés aussi, et la parole de sa bouche répondit à la nôtre ! — Eh bien, la vélocité des transports opérés par des esprits ne peut-elle être la clef de cette énigme ? Et de tels faits, explicables d'ailleurs par la représentation angélique ou démoniaque de l'homme aperçu, ne deviennent-ils point une seconde fois intelligibles devant le témoignage de l'archevêque Olaüs et de MM. les curés d'Ablis et de Prunay, devant des milliers d'incidents semblables et magnifiquement attestés par des myriades d'excellents témoins ; devant enfin la parole de l'Église, nommant du nom d'ange l'invisible qui transporte en un clin d'œil le prophète Habacuc de Judée à Babylone et de Babylone en Judée (Daniel, chap. xiv, 35, 38. L'esprit transporteur protège donc ces transportés contre les effets mortels de ces impétueux trajets !) ? Grâce à l'acte de ces esprits à vitesse de foudre, la vélocité du transport peut donc rendre présent un homme sur deux points éloignés et en deux instants si proches l'un de l'autre qu'ils se confondent !
Mais que, pour en finir, l'attention du lecteur s'arrête surtout sur ces paroles : « Tous les êtres matériels, — les corps célestes eux-mêmes, — sont régis par les anges. Et ce sentiment est soutenu non seulement par tous les docteurs de l'Église, mais encore par tous les philosophes qui ont admis l'existence des êtres spirituels (1re p., q. cx, art. 1, etc., Somme, saint Thomas). » Si donc la plus furibonde rapidité du boulet n'est que lenteur de tortue à côté de l'incroyable vitesse des astres que les puissances angéliques roulent dans l'espace, par quels prestiges de vélocité les démons qui se mêlent de transporter les corps ne pourront-ils point égarer et illusionner nos regards ! Ne leur sera-ce point un jeu, vingt fois en une minute, de les transporter à cent lieues de distance, et de les rendre chaque fois et comme en même temps visibles en chacun de ces deux points extrêmes ?


CONCLUSION

Arrivés que nous sommes aux confins de ce chapitre, et résumant l'explication des exemples qui se sont pressés dans nos pages, ne craignons donc point de nous répéter en signalant d'un mot les vérités qui resteront debout après le passage des autorités que notre plume a mises en ligne : Non, l'âme de l'homme vivant ne saurait ni voyager sans son corps, ni se charger du corps et l'emporter dans un voyage aérien. À l'instant même où l'âme se sépare du corps, ne fût-ce que le laps d'une seconde, il y a mort.
Rapatrier ce corps et cette âme, les réunir, ce serait opérer une résurrection ; ce serait accomplir un vrai miracle, un miracle de premier ordre !
Défense donc à l'âme d'un vivant de voyager, selon la croyance des Lapons d'Olaüs, sous la conduite d'un démon qui la pilote dans l'espace.
L'âme éclairée par un esprit à qui elle lasche le nœud, selon l'expression de Plutarque, ou bien encore l'âme à qui le nœud serait lâché pour se livrer à de lointains voyages, ce n'est qu'un rêve ! Sinon, que serait donc le fil de ce nœud ? Ne serait-ce point un fil magnétique, ou odyle, c'est-à-dire formé d'un fluide à part et tout spécial, mais dont nous avons démontré que l'existence est une pure et misérable chimère, une complète illusion. Ce serait un filet de cet esprit nervique dont les Voyants et leurs dupes affirment que s'enveloppe l'âme lorsqu'elle se dégage du corps. En d'autres termes, ou sous un autre aspect et selon les propres expressions de Bodin et de Görres, ce serait admettre la substance d'une âme secondaire et vitale ; or, jamais eh nous n'exista ce produit de l'imagination que forgèrent d'antiques et dangereux novateurs. Non, non ; cette âme, ce système, ce principe vital, quelques sueurs généreuses que versent quelques-uns de nos plus éminents docteurs pour les ressusciter et les glorifier, c'est moins que fumée, ce n'est que néant ! Le prétendu voyage animique n'est donc qu'un mirage réel, qu'une transmission spirite des choses, une réverbération des faits opérée dans le miroir imaginatif de notre âme par l'action d'un être libre et spirituel, d'un esprit bon où mauvais.
Et quant au phénomène objectif et matériel d'où résulte dans les faits de bilocation la vue réelle ou le contact des corps, l'expérience et la raison l'expliquent ou par la prestigieuse célérité du transport, c'est- à -dire par un effet de prestidigitation diabolique, ou par le jeu de fantômes formés à l'imitation de nos personnes par les anges de lumière ou de ténèbres, habiles à les animer et à les mouvoir.
Pour le moment, ces deux explications nous semblent suffisantes et claires. Ce sont des fils conducteurs que nous devons nous garder de perdre ; car, sans leur secours il y a danger de s'égarer à chaque pas, et surtout dans les labyrinthes où tout à l'heure nous allons poursuivre l'esprit de mensonge.






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