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vendredi 9 octobre 2020

Les initiations dans le paganisme



Les initiations dans le paganisme. Les anciens mystères, bons et honnêtes à l'origine, n'ont pas tardé à dégénérer. On en trouve encore des restes dans les forêts de l'Amérique, chez les Virginiens, les Caraïbes, les Moxes, les Mexicains, les Péruviens ; puis au nord de l'Asie, dans le pays des Jakutes ; chez les Finnois et les Lapons.

Les cérémonies dont se servait l'antiquité pour initier les adeptes aux mystères les plus sublimes du culte de la nature, ont été célèbres de tout temps, et le manque de données sur cet objet si intéressant a provoqué toujours l'attention des savants, et donné lieu à des études nombreuses et profondes. Nous en savons assez toutefois pour être convaincus que ces cérémonies consistaient dans l'emploi simultané de tous les moyens magiques dont nous venons de parler ; et ceci s'applique au paganisme tout entier, au meilleur comme au plus mauvais. Dans l'antiquité, le froment et le vin étaient considérés comme le principe de toute vie. L’agriculture et la culture de la vigne étaient donc les deux formes du culte de la nature : l'une sobre, réfléchie ; l'autre enthousiaste, échevelée. De là est venu aussi un partage égal de la vie dans toutes ses fonctions. Les initiations devaient donc avoir, en vertu du même principe, un double caractère, lequel devait se révéler au-dehors dans leurs symboles. Les uns, en effet, ont emprunté leur symbolique au froment caché dans les entrailles de la terre, les autres au raisin qui mûrit sous les rayons du soleil. Là le grain de froment déposé dans la terre s'arrache peu à peu, en vertu de l'énergie qui lui est propre, aux puissances ténébreuses qui le retiennent captif ; mais ce n'est qu'après être mort lui-même qu'il peut entrer dans une vie nouvelle. Il en doit être ainsi du néophyte qui veut être initié aux mystères. L’homme supérieur en lui doit s'arracher par une lutte constante et réfléchie aux puissances de l'abime ; mais ce n'est que par la mort du vieil homme que le nouveau peut renaître à une vie plus élevée. Aussi des expiations et des lustrations de toute sorte doivent conduire à celle-ci. C'est dans la retraite la plus profonde, au milieu des forêts ou au fond des sanctuaires, dans la solitude et le silence qu'a lieu la première préparation. L'abstinence et la continence en sont les deux conditions indispensables ; c'est ce qu'expriment ces paroles que prononce le néophyte : Jejunavi ; in casto fui. Il faut qu'il confesse ses péchés, qu'il en fasse pénitence et qu'il les expie. Il faut que ses souillures soient purifiées, corporellement d'abord, et spirituellement ensuite, par le sel, l'eau, le sang et le feu. C'est alors que commence pour lui l'état de guerre contre lui-même. Il faut qu'il parcoure toute la série des épreuves prescrites, pour que l'on sache s'il a acquis l'égalité d'âme et la constance inébranlable qu'on exige de lui. Ce n'est qu'après cette préparation que la mort mystique et la renaissance peuvent s'accomplir. Le néophyte refuse de prendre la couronne qu'on lui offre ; car il ne veut d'autre couronne que dieu : mais l'initiateur fait de son côté comme s'il immolait le néophyte à Dieu. (Tertullien, du Baptême, c. 5) Ce n'est que lorsque l'homme est affranchi de tout le sensible qu'il devient parfait et qu'il reçoit la communication des mystères.
Ce n'est plus ainsi que se passent les choses dans l'autre forme d'initiation, qui prend le raisin pour symbole. Le vin se forme du suc de la grappe, mûrie au soleil par une fermentation qui semble avoir quelque analogie avec l'orgie des mystères. Ainsi, la vie nouvelle dans le néophyte, semblable au vin, doit être exprimée pour ainsi dire de son sang par une sorte de fermentation ignée. « Ils fêtent Dionysos Meenoleus dans les orgies de Bacchus, dit Clément d'Alexandrie, et entrent dans une espèce d'enthousiasme et de fureur religieuse, mangeant de la chair crue, se ceignant la tête avec des serpents, criant Ève, invoquant ainsi celle qui a introduit l'erreur et le péché dans le monde. Aussi le serpent est le symbole des mystères bachiques. Or le serpent femelle s'appelait chez les Hébreux Heva, avec l'aspiration. » (Protrept., p. 11) Ce n'est donc point le kykeon, ce simple breuvage d'orge mêlé de pouliot, ni la ciguë, qui émousse le ressort de la vie, que l'on présente au néophyte. On ne répand point de petit poivre sous sa couche, mais au contraire on lui sert dans un vin généreux tout ce qui peut exalter la nature et exciter les esprits vitaux. Cependant l'ascèse excitante n'exclut point d'une manière absolue la première.
D'après cette loi naturelle, qu'au flux correspond toujours un reflux égal, elle se sert quelquefois des moyens calmants pou rendre plus actifs encore par la réaction les excitants qu'elle emploie. Aussi trouvons-nous appliqués dans les deux sortes d'initiation tous les moyens que nous avons cités plus haut, non seulement les substances que la nature peut offrir, mais encore la puissance des sons dans la musique, le mouvement rythmique de la danse, le charme de la lumière dans le contraste de la couleur et de l'obscurité. Toutes ces choses servent au même but. Mais c'est une loi que le gain se règle toujours d'après l'enjeu, et que l'on demande davantage à celui qui a reçu plus que les autres, aux prêtres par conséquent.
Tout cela était innocent à l'origine, et tendait à développer la moralité et à faire prédominer le bien sur le mal ; mais tout cela aussi portait en soi un principe de dissolution qui le rongeait, à savoir le naturalisme, sur lequel s'appuyait tout l'édifice de la religion à cette époque. Le naturalisme mettait la créature à la place du Créateur, et consacrait comme prêtre de cette idole l'homme inférieur, c'est-à-dire, cette portion de notre être qui a plus de rapport avec la nature physique. Le culte devait naturellement porter l'empreinte de ces deux formes. Dans les commencements, il avait encore une naïveté qui le rendait innocent jusqu'à un certain point ; mais il ne tarda pas à dégénérer. Cette altération dut se produire d'une manière plus prompte et plus sensible dans la seconde forme, c'est-à-dire dans ce culte enthousiaste qui, célébré dans la nuit et les ténèbres, exaltait les affections de l'âme, et frayait la route à toute sorte de désordres. Aussi, malgré tout le soin que l'on prit pour le justifier, ou l'excuser du moins, à l'aide de théories inventées dans ce but, il finit bientôt par tomber dans l'excès opposé ; et après avoir excité dans l'âme les mouvements les plus violents et les plus désordonnés, il la réduisit à une prostration extrême. Le serpent, symbole de toutes les religions de l'antiquité en général, représente d'une manière bien plus spéciale encore ce culte enthousiaste ; et c'est avec raison que Clément d'Alexandrie fait remarquer l'accord singulier qui existe entre le nom du serpent et celui d'Ève, qui par son péché a été la mère de tout désordre sur la terre. La mythologie nous représente Hélios ou le soleil tuant Python, le dragon de feu, et devenant après sa victoire Python lumineux et prophète. Partout ainsi nous retrouvons l'opposition du serpent venimeux qui donne la mort et du serpent qui donne le salut. Mais la métamorphose qui doit changer le feu dévorant en une lumière bienfaisante s'accomplit, hélas ! trop facilement dans un sens opposé : la clarté primitive de l'âme n'est que trop souvent souillée par les appétits inférieurs, et devient trop souvent une flamme qui consume. Aussi les écoles d'enthousiasme, après avoir dégénéré en écoles de prostration, devinrent bientôt des écoles de magie. Elles tournèrent alors complètement au mal les moyens qu'elles avaient employés d'abord pour le bien, et leurs initiations prirent la forme et le caractère que nous avons indiqués plus haut.
Ce qui existait dans l'antiquité sous ce rapport, nous le retrouvons dans les forêts de l'Amérique ; et les récits de ceux qui ont découvert ces pays, développés par ceux des missionnaires qui sont venus plus tard, peuvent éclaircir bien des choses qui étaient encore obscures pour nous chez les peuples anciens. Les Virginiens appelaient l'initiation aux mystères hiscanavirung. Les jeunes gens en parcouraient les degrés inférieurs de quinze à vingt-cinq ans, avant d'être admis parmi les hommes distingués de la nation. À certains jours déterminés, on les conduisait au milieu des danses dans les forêts. Là, cachés pendant plusieurs mois dans une solitude profonde, sous la direction de leurs initiateurs, ils n'avaient d'autre nourriture qu'un breuvage préparé avec certaines racines, et nommé visoccan, lequel leur prenait la tête à un tel point qu'ils perdaient le souvenir de leur vie antérieure, de leurs parents de leurs amis, de leurs possessions et même de leur langue. Lorsque ce breuvage avait produit son effet, on en diminuait peu à peu la mesure, jusqu'à ce que les jeunes gens fussent revenus à eux-mêmes. Ils étaient alors, d'après la croyance du peuple, purifiés de toutes les mauvaises impressions de leur jeunesse, et replacés dans l'état primitif de l'homme. Leur raison avait acquis sa maturité ; ils étaient renés, et leurs guides continuaient à les instruire jusqu'à ce qu'ils ne se souvinssent plus d'avoir été enfants autrefois.
Les Caraïbes avaient aussi des initiations de cette sorte pour les jeunes gens et les jeunes filles parvenus à l'âge nubile, d'autres pour les jeunes gens qui devaient monter au rang des guerriers, puis pour les guerriers qui devaient monter à celui de capitaines, ou de capitaines devenir commandants supérieurs ; d'autres, enfin, pour les prêtres. Chez les Galibes, celui qui veut être reçu commandant doit se retirer dans un coin de sa hutte, s'y coucher dans son hamac, et y jeûner très-rigoureusement pendant six semaines. Pendant tout ce temps, les autres commandants viennent le voir tous les jours matin et soir, lui donner des leçons, accompagnées chaque fois de trois coups de fouet, qui lui mettent le corps en sang, sans qu'il puisse manifester aucun signe de douleur. Le temps de l'épreuve une fois achevé, on le suspend plusieurs fois au-dessus d'un feu d'herbes d'une odeur infecte ; de sorte que, bien que la flamme ne l'atteigne point, la chaleur et l'odeur lui font perdre connaissance. On le réveille de cet état de mort apparente en lui mettant autour du cou une cravate de feuilles de palmier, où sont attachées à mi-corps un grand nombre de grosses fourmis noires, dont les morsures très-douloureuses le font revenir à lui-même. Il est après cela soumis à un second jeûne, moins sévère que le premier ; puis il reçoit l'arc et les flèches, symboles de sa nouvelle dignité, et est proclamé commandant. (Biot, Voyage en l'île de Cayenne, en l'année 1652, l. III, c. 10) Le noviciat est plus rigoureux encore quand il s'agit de consacrer un commandant supérieur pour tout le peuple ? Le jeûne dure plus de neuf mois. Le récipiendaire doit porter des fardeaux énormes, monter la garde presque toutes les nuits, parcourir tout le pays pour en avoir une connaissance exacte. On le met en terre jusqu'à la ceinture dans une fourmilière, ou bien on lui applique ces animaux sur le corps sous forme de cravates, de genouillères, de brassières, de ceintures et de couronnes. Lorsqu'il a passé par toutes ces épreuves, chacun de ses sujets lui met le pied sur le cou, après quoi on le relève ; tous viennent déposer leur arc et leurs flèches à ses pieds ; il leur met à son tour le pied sur le cou, et il est proclamé leur maître. (Mémoires de Trévoux ; mars 1723)
Ce qui prouve que chez ces peuples, sauvages en partie, une étincelle religieuse gît au fond de ces usages, c'est que ce qui chez eux se faisait dans les forêts se passait dans les temples chez les Péruviens et les Mexicains, qui étaient arrivés à un plus haut degré de culture. Les enfants du soleil, au Pérou, tribu nombreuse, devaient, une fois arrivés à l'âge de quinze ou seize ans, subir les épreuves les plus pénibles ; pratiquer, et pour les aliments et pour la boisson, des jeûnes toujours plus rigoureux, jusqu'à leur entier épuisement ; veiller dix ou douze nuits de suite sans interruption, lutter à la course, faire les exercices militaires, combattre les uns contre les autres, au risque d'être blessés ou même de gagner la mort, entreprendre des travaux manuels de toute sorte, recevoir des coups de fouet, se laisser traiter avec le plus profond mépris, accepter la nudité, l'indigence et les privations de toute sorte ; et ce n'est qu'après avoir passé heureusement par toutes ces épreuves qu'ils obtenaient les signes de leur dignité. (Garcilasso de la Vega, Comment. real., l. VI, c. 24) Les membres de la noblesse guerrière au Mexique, avant d'arriver à la dignité de tecuitle, devaient passer aussi par des épreuves semblables, dont la rigueur était en proportion avec la hauteur du rang qu'ils voulaient atteindre. Au milieu des nobles guerriers, dans le temple du dieu de la guerre, on consultait d'abord les augures. Puis venaient les sacrifices et les danses ; après quoi le récipiendaire, couvert de haillons et renfermé dans le temple, devait offrir au dieu son sang pendant quatre jours et quatre nuits, en veillant et jeûnant. Il faisait la même chose dans tous les temples de la contrée à la ronde ; et ce n'est qu'au bout d'un an de ces épreuves qu'il recevait devant l'autel les signes d'une dignité qui lui avait coûté si cher. (Lopez de Gomara, Hist. gen., liv. II, c. 78)
Dans ces usages, nous retrouvons les cérémonies employées pour l'initiation des héros de l'antiquité, de même que dans celles-ci nous retrouvons la base païenne des initiations de la chevalerie au moyen-âge : l'emprisonnement du récipiendiaire dans la chambre noire, ses jeûnes, la veille des armes et les prières dans la chapelle pendant la nuit, la confession des péchés, le serment, la réception et l'armement du chevalier. Toutes ces épreuves avaient pour but de montrer le courage et la constance inébranlable de l'initié. Mais l'initiation des prêtres et des magiciens a quelque chose de plus intéressant pour nous encore, et qui se rapporte davantage à notre sujet ; car elle a pour but principal de produire la clairvoyance. C'était si bien là l'affaire capitale que chez les Moxes, au Paraguay, lorsque le néophyte avait parcouru toutes les épreuves, on lui versait dans les yeux une ligueur composée du suc de plusieurs plantes, et qui lui causait de grandes douleurs. Mais elle aiguisait aussi tellement sa vue qu'il devenait Tiharoqui, c'est-à-dire qui a l'œil clair, ou voyant. (Lettres édifiantes) Parmi les substances dont on se servait dans les initiations, une des plus importantes sous ce rapport est le tabac, auquel tous les peuples américains attribuent des propriétés singulières, et qui était chez eux dans un rapport très-intime avec la religion. Ainsi, chez les Caraïbes, le novice doit passer dix ans quelquefois chez un ancien magicien avant d'être seulement admis aux épreuves. Celles-ci commencent par le jeûne, jusqu'à l'entier épuisement du corps ; puis viennent les danses poussées jusqu'à la défaillance, après quoi on se sert des fourmis pour réveiller et rappeler à eux les novices. Enfin, pendant que ceux-ci sont couchés à terre, demi-morts, on leur verse par le moyen d'une espèce d'entonnoir un vase plein de suc de tabac. Cette ligueur produit naturellement les effets les plus violents, jusqu'à des vomissements de sang. Dans les intervalles, et pendant la nuit, les autres magiciens, réunis autour du patient, lui déchirent tout le corps jusqu'au sang avec les dents aiguës de l'acuti, afin de l'accoutumer à ce supplice, qui se représente souvent dans le rituel magique.
Ce n'est qu'après avoir traversé toutes ces épreuves qu'il est consacré. Pour cela, les femmes nettoient une cabane et y dressent trois hamacs : l'un pour le consécrateur, le second pour le néophyte, le troisième pour l'esprit, auquel on élève aussi une espèce d'autel de nattes, où l'on plaçait pour lui du pain de cassave et un vase plein d'une liqueur nommée onicu. Le maître et le novice se rendent à minuit dans la cabane, après que le premier a expliqué le soir au second la signification et l'importance de la dignité qu'il va recevoir. Il l'exhorte à ne pas s'effrayer des phénomènes extraordinaires dont il va être témoin dans le cours de cette nuit, et ne cesse de lui vanter l'honneur qu'il y aura pour lui d'avoir désormais à son service un esprit qu'il pourra appeler à son gré, et qui exécutera tous ses commandements. Le maître allume d'abord une feuille de tabac roulée, et commence le chant magique en hurlant de toutes ses forces. Il continue ainsi jusqu'à ce qu'on entende dans les airs un bruit terrible, mais lointain d'abord. On éteint alors le feu, en ayant bien soin de le couvrir jusqu'à la dernière étincelle, parce que les esprits, dit-on, aiment les ténèbres. L'esprit ou le maboga entre avec la rapidité de l'éclair à travers le toit dans la cabane. Après que le maître et le novice lui ont témoigné leur vénération profonde, une conversation s'établit entre eux et lui, et ceux qui attendent dans les cabanes voisines n'en perdent pas un mot. L'esprit, déguisant sa voix, demande au maître pourquoi il l'a évoqué, et lui annonce qu'il est prêt à satisfaire ses désirs. Le maître le remercie et l'invite à se coucher d'abord, et à prendre part à la fête qu'on lui a préparée. L'esprit monte dans le hamac avec une telle force que la cabane en tremble. Il se fait un profond silence, et l'on entend remuer les mâchoires de l'esprit comme s'il mangeait, quoique l'on trouve ensuite le pain et le breuvage parfaitement intacts, et l'on tient en grand honneur l'un et l'autre, comme ayant été consacrés par l'esprit.
Le maître se prosterne devant celui-ci, et lui dit : « Je ne t'ai pas fait venir seulement pour te témoigner mon respect, mais pour te recommander ce jeune homme ici présent. Commande donc qu'un autre esprit semblable à toi descende, le serve et se lie avec lui dans le même but et aux mêmes conditions que tu t'es lié à moi, qui te sers depuis tant d'années. — J'y consens, » répond l'esprit avec joie. Aussitôt un second esprit manifeste sa présence par un bruit non moins terrible que celui qu'a fait le premier en descendant. Les sens du maître et du novice sont liés et charmés pendant quelque temps par les choses extraordinaires qu'ils ont sous les yeux. Le novice, demi-mort de frayeur, saute de son hamac, se prosterne devant l'esprit nouvellement arrivé, et lui dit d'une voix tremblante : « Esprit ! toi qui daignes me prendre sous ta protection, sois, je t'en supplie, favorable à mes vœux. Sans ton secours, je suis perdu ; ne me laisse pas périr misérablement, mais incline-toi vers ma prière, de sorte que je puisse te conjurer toutes les fois que je le désirerai, et que le demandera le bien de mon peuple. — Prends courage, répond l'esprit, je ne te quitterai plus jamais, ni sur terre ni sur mer ; je serai près de toi dans tous les dangers. Mais sache aussi que si tu ne me sers pas avec fidélité tu n'auras pas d'ennemi plus acharné que moi. » Les esprits disparaissent ensuite avec un coup de tonnerre qui fait retentir la cabane et les environs. Tous accourent des huttes voisines avec des lumières, et l'on trouve le maître et le novice étendus à terre demi-morts et privés de sentiment. Les parents et les amis s'efforcent de les rappeler à eux. On allume un grand feu pour les réchauffer. On leur donne à manger et à boire pour réparer leurs forces épuisées par un long jeûne. Mais l'impression reste toujours dans l'imagination de l'initié, qui a désormais le pouvoir de guérir les maladies et d'évoquer l'esprit. On peut consulter l'ouvrage du P. Lafitau, dans ses Mœurs des sauvages américains, p. 344.
La première chose, plante, animal ou autre, qui frappe l'imagination des initiés devient le symbole de leur esprit familier, l'objet de leurs désirs, le lien qui les met en rapport avec lui d'une manière plus ou moins intime, selon le degré du don qu'ils ont reçu. Les plus favorisés ne ressentent pas seulement dans leur âme ce qui les concerne, mais ils lisent encore dans l'âme des autres, aperçoivent leurs désirs les plus secrets, jusqu'à ceux qu'ils ignorent eux-mêmes. On les voit souvent en extase ; leurs sens sont liés ; un esprit étranger semble s'être emparé d'eux, parler en eux du fond de leur poitrine. Il agit par leurs organes, les élève quelquefois en l'air ou les fait paraître plus grands qu'ils ne sont ordinairement. Dans la croyance du peuple, ces esprits sont différents ; les uns poussent au bien, les autres au mal ; mais tous ceux qui sont liés à eux se plaignent de la dureté de leur esclavage. (Lafitau, p. 370)
Les voyageurs nous racontent des choses singulières sur les effets magiques que peuvent produire ceux qui ont reçu cette consécration. Un officier français, qui dès sa jeunesse avait vécu parmi les Hurons et connaissait à fond leurs habitudes, raconta au P. Lafitau un fait de magie dont il avait été témoin lui-même. Quelques-uns d'entre ce peuple, inquiets de l'issue d'une expédition qu'avaient entreprise sept de leurs guerriers, prièrent une vieille magicienne de consulter le sort pour eux. Elle eut beaucoup de peine à s'y décider, parce qu'elle souffrait beaucoup toutes les fois qu'elle le faisait. Cependant elle céda à leurs instances, surtout lorsqu'elles furent appuyées par celles de l'Européen, qui d'ailleurs croyait peu à ces sortes de choses. Elle nettoya donc un certain espace de terre, y répandit avec soin de la farine ou de la cendre ; il ne se rappelle pas lequel des deux ; puis elle y plaça quelques tas de bois représentant les diverses localités, et formant comme une carte de géographie, ayant égard à la position de chaque lieu. Elle tomba ensuite en de grandes convulsions, pendant lesquelles les personnes présentes virent très-clairement sept étincelles sortir du fagot qui représentait leur village aller d'un bourg à l'autre, et former ainsi un sentier à travers la farine ou la cendre. Les étincelles, après être restées cachées pendant quelque temps dans un des villages, reparurent de nouveau au nombre de neuf, et revinrent en se frayant une nouvelle route, jusqu'à ce qu'enfin elles se fussent arrêtées près du lieu d'où elles étaient parties au nombre de sept. La femme, toujours dans son délire, dispersa les fagots, foula aux pieds le sol où elle les avait arrangés, s'assit, se reposa quelque temps ; puis, revenue à elle, elle raconta tout ce qui était arrivé aux guerriers sur le sort desquels on l'avait consultée. Elle indiqua le chemin qu'ils avaient pris, nomma les villages par où ils avaient passé, donna le nombre des prisonniers qu'ils avaient faits, désigna le lieu où ils étaient présentement, et assura qu'ils arriveraient dans le village au bout de trois jours. Sa prédiction fut accomplie, et les guerriers de retour confirmèrent de point en point la vérité de ses données. (Lafitau, p. 385) L'art de charmer les animaux n'était point inconnu aux prêtres de l'Amérique ; on les voit souvent manier sans dommage les serpents les plus venimeux, tels que le serpent à sonnettes, et les porter en leur sein. Nous avons déjà vu qu'ils s'en faisaient des ceintures et des couronnes, comme on le faisait dans les orgies de Dionysus. (Ibid., p. 253)
Gonzalo Ferdinando Ovido, dans son Histoire générale des Indes, rapporte que les habitants de l'île d'Hispaniola, avant d'avoir reçu l'Évangile, avaient parmi eux un ordre de prêtres qui demeuraient dans des lieux solitaires et sauvages, pratiquaient le silence et des privations de toute sorte, et menaient une vie bien plus sévère encore que les Pythagoriciens. Ils s'abstenaient de tout ce qui a du sang, et se contentaient des fruits, des herbes et des racines qui croissent dans leur pays. Ils étaient connus des indigènes sous le nom de Piaces. Ils s'appliquaient surtout à acquérir une connaissance profonde des choses naturelles. Ils étaient avec cela habiles dans la magie, et possédaient des moyens secrets pour se mettre en rapport avec les esprits toutes les fois qu'ils voulaient prédire l'avenir. Voici comment les choses se passaient. Lorsqu'un cacique faisait venir dans ce but un de ces prêtres du désert, celui-ci venait avec deux de ses disciples, dont l'un apportait un vase plein d'un breuvage mystérieux, tandis que l'autre avait une petite cloche d'argent. Lorsqu'il était arrivé, il s'asseyait entre ses deux disciples sur un petit siège rond, en présence du cacique et de quelques-uns de sa suite seulement. Puis, le visage tourné vers le désert, il commençait ses conjurations, appelant à haute voix l'esprit avec des noms et des formules qui n'étaient comprises que de lui et de ses disciples. Si au bout de quelque temps l'esprit ne se montrait pas encore, il buvait de l'eau qu'il avait apportée ; après quoi, exalté et furieux, il était agité par les mouvements les plus violents. Les conjurations devenaient plus hautes et plus pressantes ; il se déchirait avec une épine jusqu'au sang, et ne cessait de se démener, comme nous lisons que le faisaient les sybilles dans leurs inspirations, jusqu'à ce qu'enfin l'esprit fût descendu sur lui, et s'en fût emparé, comme le chien se jette sur le gibier qu'il poursuit. Il paraissait ensuite plongé dans une sorte d'extase et en proie à des douleurs singulières. Pendant tout le temps que durait la lutte, l'un des disciples agitait sans cesse la petite cloche d'argent. Une fois que le prêtre avait recouvré le repos, pendant qu'il était étendu à terre, privé de sentiment, le cacique ou un autre lui demandait tout ce qu'il désirait savoir ; et l'Esprit répondait par la bouche de l'inspiré d'une manière parfaitement exacte.
Un jour, comme un Espagnol assistait avec un cacique à une évocation de ce genre, et qu'il avait consulté en espagnol le magicien touchant plusieurs navires qui devaient arriver d'Espagne, l'Esprit répondit en indien, nomma le jour et l'heure du départ, le nombre des vaisseaux, leur chargement ; et toutes ses réponses se trouvèrent justes. Lorsque l'on consultait ce magicien sur quelque éclipse de lune ou de soleil, sujet d'effroi pour les habitants du pays, ses réponses étaient aussi d'une exactitude remarquable. Il prédisait également les tempêtes, la famine ou l'abondance, la guerre ou la paix, etc. Lorsqu'on le consultait sur toutes ces choses, ses disciples l'appelaient à haute voix, lui sonnaient aux oreilles la sonnette d'argent, et lui soufflaient dans les oreilles une certaine poudre ; après quoi il se réveillait comme d'une léthargie profonde, et restait quelque temps encore triste et harassé. La chose disparut dans l'île avec la propagation du christianisme.
J. Acosta, dans son Histoire des Indes occidentales, l. V, c. 36, parlant du culte sanglant et diabolique des Mexicains, raconte que, lorsque leurs prêtres offrent des sacrifices et de l'encens à leurs idoles sur les plates-formes de leurs temples ou dans des grottes obscures, ils se servent d'un certain onguent, et pratiquent certains usages, afin de se donner du courage et de chasser la peur. Cet onguent se prépare avec toute sorte de petites bêtes, des araignées, des scorpions, des chenilles, des salamandres et des vipères. Ils réduisent en cendres tous ces animaux sur le foyer du temple, devant l'autel. Puis ils mettent ces cendres dans un mortier, y ajoutent beaucoup de tabac, dont ils font en général un usage très-fréquent pour assoupir les sens, et en forment un mélange. Ils ajoutent de nouveau à celui- ci d'autres animaux des mêmes espèces, mais vivants, les poils d'un ver noir et velu, la seule partie de son corps qui soit venimeuse ; puis encore de la farine d'une semence appelée ololuchqui, dont ils savent d'ailleurs préparer un breuvage qui a la propriété d'étourdir les seps et de produire des visions. Ils broient tout cela avec du noir de poix, mettent dans de petits pots l'onguent qu'ils en composent, l'offrent à leurs idoles et l'appellent la nourriture des dieux. Cet onguent les rend magiciens, leur fait voir le diable, et parler avec lui. Lorsqu'ils s’en frottent, ils perdent tout sentiment de crainte, sont comme envahis par un esprit sauvage et cruel qui fait qu'ils tuent sans difficulté les hommes dans leurs sacrifices sanglants, et vont la nuit sur les montagnes ou dans les grottes les plus obscures sans craindre les bêtes féroces, certains que ni les lions, ni les tigres, ni les serpents, ni les autres bêtes sauvages qui habitent leurs montagnes et leurs forêts ne peuvent soutenir cet onguent des dieux, et qu'à sa vue ils prennent la fuite.
Nous rencontrons la même chose au Pérou. Là aussi, d'après le même écrivain, il y avait sous la protection des Incas un ordre de magiciens qui pouvaient prendre toutes les formes à leur gré, se transporter en peu de temps à travers les airs, dans les lieux éloignés, et voir tout ce qui s'y passait, parler avec le diable, qui leur répondait par le moyen de certaines pierres ou d'autres objets qu'ils honoraient. Ils pouvaient raconter ce qui s'était passé dans les pays les plus lointains avant qu'on pût en avoir la moindre nouvelle dans l'endroit où ils étaient. Ainsi, depuis que les Espagnols s'étaient emparés du pays, il était arrivé bien souvent qu'à des distances de deux à trois cents milles ces magiciens avaient vu les événements considérables qui s'y étaient passés, tels que les batailles, les émeutes, les morts des princes ou d'autres personnages importants ; et il se trouvait plus tard que tout était arrivé le jour même ou le lendemain du jour où ils prétendaient l'avoir vu. Pour faire leurs prophéties, ils se renfermaient dans une maison, et s'enivraient jusqu'à ce qu'ils eussent perdu l'usage de leurs sens ; puis le lendemain ils répondaient à toutes les questions qu'on leur adressait. Plusieurs prétendaient qu'ils se servaient pour cela de certains onguents. C'étaient surtout de vieilles femmes qui s'adonnaient à ce genre de magie, particulièrement dans les provinces de Coaillo et de Gutirochizi et dans la ville de Manchei. Elles indiquaient où l'on pouvait trouver les objets qui avaient été volés. D'autres prédisaient l'avenir, annonçaient d'avance l'issue d'un voyage, si tel ou tel homme tomberait malade, mourrait ou obtiendrait ce qu'il cherchait. Elles répondaient simplement par oui et non, après avoir parlé avec l'Esprit en un lieu secret ; de sorte que ceux qui les consultaient entendaient bien la voix, mais ne voyaient point avec qui elles parlaient, et ne comprenaient point leurs paroles. Pour arriver à ce commerce, les magiciens pratiquaient beaucoup de cérémonies et de sacrifices, et surtout l'ivresse, qu'ils se procuraient principalement par le moyen d'une herbe appelée cohoba, dont ils mêlaient le suc avec leur breuvage nommé chica, ou bien qu'ils prenaient d'une autre manière.
Ce que les voyageurs modernes nous racontent des effets de la coca se rapporte à notre sujet. Cette plante croît dans les Andes péruviennes. Les habitants du pays la regardent comme un don du ciel, qui leur a été apporté par le prêtre-roi Titicaca. De Cuzco elle s'est propagée avec la puissance et la civilisation des Incas. Autrefois les hautes classes seules faisaient usage de ses feuilles, qu'ils mâchaient avec une chaux un peu caustique, mais aujourd'hui l'usage s'en est répandu jusque dans les classes inférieures. L'indien livré à cette passion cherche la solitude profonde des forêts ; rien ne peut l'effrayer ni le tirer de l'état passif de quiétude où il est plongé, ni l'orage, ni la nuit, ni le mugissement des bêtes du désert. Sous l'influence de cette plante magique, la mélancolie habituelle à laquelle il est en proie fait place à un sentiment ineffable de bonheur. Son imagination lui présente des images délicieuses auxquelles il n'est point accoutumé dans l'état ordinaire. On cite des exemples surprenants de constance dans le travail produits par l'usage de la coca. fortifié de temps en temps par elle, le mineur fait douze heures de travail par jour, et le double quelquefois quand il y est poussé par la misère ou par l'avarice ; et pendant ce temps il ne prend pour nourriture qu'une poignée de grains de maïs grillé. L'indien qui, comme messager ou portefais traverse les Andes, un quintal sur le dos, fait en huit heures dix leguas par des chemins rudes et difficiles en mâchant le coca, de même qu'à la guerre il fait comme soldat les marches les plus longues à l'aide de ce moyen. Mais l'usage de cette herbe produit une excitation nerveuse dont le résultat infaillible est la faiblesse des organes digestifs, des engorgements, des maladies bilieuses, l'amaigrissement, la jaunisse, une irrémédiable insomnie, une dissolution générale et enfin la mort. Aussi a-t-il été question souvent parmi les Espagnols d'interdire entièrement la culture de cette plante, laquelle, comme s'exprime la cédule royale de 1560-63-67 et 69, n'est qu'idolâtrie et sorcellerie, semble ne fortifier que par une illusion du démon, et ne possède aucune vertu véritable, comme le déclarent tous les hommes d'expérience ; mais qui enlève un nombre infini d'Indiens, ou détruit leur santé, et les rend incapables de travailler. Le second concile de Lima, en 1567, s'exprime de la même manière. (Voyage d'Ed. Poppog au Chili, au Pérou et le long du fleuve des Amazones, publié en allemand en 1827)
Les habitants de Dari avaient, d'après Wafer, dans la Description de l'isthme de Dari, 1699, des pratiques semblables. Il demanda un jour à des Indiens du pays des nouvelles de quelques vaisseaux qu'ils attendaient. Ceux-ci répondirent qu'ils ne savaient pas s'ils étaient arrivés, mais qu'ils allaient s’en informer. Ils envoyèrent chercher aussi tôt quelques-uns de leurs pavanis ou magiciens. Ceux-ci ne tardèrent pas à venir, et se renfermèrent dans une
chambre où ils passèrent quelque temps à faire les préparatifs nécessaires. Wafer et sa compagnie, qui étaient dehors, entendirent des cris et des hurlements épouvantables, imitant les voix des animaux et des oiseaux du pays, et de plus le bruit de coquillages et de pierres frappées les unes contre les autres et d’os attachés à des courroies. Le son d'une espèce de tambour fait avec des roseaux de bambou creusé augmentait encore le tapage. On entendait de temps en temps, au milieu de ce vacarme, un grand cri suivi d'un profond silence. Comme, malgré tous leurs efforts, les magiciens ne pouvaient obtenir la réponse qu'ils demandaient, ils jugèrent que cela venait de ce qu'il y avait des étrangers dans la maison. Ils les firent donc sortir, et se remirent à l'œuvre. Comme au bout de deux ou trois
heures il n'arrivait aucune réponse, ils cherchèrent dans la chambre où demeuraient les étrangers ; et ayant trouvé quelques vêtements dans une corbeille suspendue au mur, ils la jetèrent dehors avec humeur. Ils recommencèrent ensuite leurs évocations, et au bout de quelques instants ils eurent la réponse de l’Esprit. Mais ils étaient tout ruisselants de sueur. Ils descendirent d'abord vers la rivière, et après s'y être baignés ils rapportèrent la sentence de l'Esprit, qui avait annoncé que le matin du dixième jour, à partir de celui qui courait, les étrangers entendraient un coup de fusil, puis un second, après quoi deux vaisseaux aborderaient ; qu'une personne de la société mourrait aussitôt, et que lorsque les autres monteraient dans les vaisseaux ils perdraient une de leurs armes. Or, tout cela arriva exactement comme ils l'avaient prédit.
Le nouveau monde nous rappelle à l'ancien. Et d'abord, au Nord asiatique, nous trouvons les schamanes occupés de pratiques entièrement semblables. Un témoin oculaire, compagnon de voyage du baron Wrangel, M. de Matuschkin, dans son ouvrage publié à Petersbourg en 1820, nous donne des renseignements très précis sur ce qui se passe en ce genre dans le pays des Jakutes, non loin de Merchojenska, dans la jurta du Diable. Il trouva au milieu de la jurta un schamane dans un cercle fait avec des peaux noires de mouton sauvage, et près d'un grand feu. De longs cheveux noirs retombaient sur sa figure brune, d'où brillaient deux yeux vifs et tachés de sang. Il marchait lentement, et avec un pas cadencé autour de ce cercle, en murmurant à demi-voix ses formules d'évocation. Il avait une espèce de soutane de peau de bêtes qui lui tombait jusqu'aux pieds, et à laquelle pendaient, depuis le haut jusqu'en bas, des bandelettes, des amulettes, des chaines, des cloches et des petits morceaux de cuivre et de fer. Il avait à la main droite un tambour magique orné de clochettes et à la gauche un arc détendu. Son regard était terrible et sauvage. La flamme s'éteint peu à peu, les charbons ne jettent plus qu'une lueur obscure, le schamane tombe à terre. Après être resté immobile cinq minutes environ, il pousse un gémissement sourd et étouffé qui semblait venir de plusieurs voix. Puis, au bout de quelque temps, il souffle le feu et éveille la flamme. Il saute alors, met son arc à terre, le tient de la main, et appuyant sa tête sur l'extrémité supérieure, il court lentement d'abord, puis toujours plus vite en cercle autour de lui. Il s'arrête tout à coup sans aucun signe de vertige, trace dans l'air avec la main toutes sortes de figures ; puis, comme transporté par l'enthousiasme, il saisit son tambour, et, le frappant d'après une mélodie déterminée, il saute tantôt plus vite, tantôt plus lentement, agitant son corps de la manière la plus étrange. Sa tête tourne sans cesse avec une telle rapidité qu'elle ressemble à une boule que l'on fait tourner en cercle, attachée à une corde. Au milieu de tous ces mouvements, il ne cesse point de fumer avec avidité le tabac tscherkesse le plus fort, et de temps en temps il avale une gorgée d'eau-de-vie. Il tombe alors tout à coup à terre, et reste raide et sans vie. Deux des assistants accourent aussitôt, et lui aiguisent sur la tête deux grands couteaux. Il semble revenir à lui, pousse de nouveau un gémissement singulier, se remue lentement et d'une manière convulsive, après quoi les deux hommes qui avaient les couteaux le relèvent et le placent debout. Son aspect est effrayant ; les yeux lui sortent de la tête, son visage est enflammé. Il semble avoir perdu complètement le sentiment, et, à part un léger tremblement de tout le corps, on n'aperçoit en lui aucun mouvement, aucun signe de vie. Enfin, il paraît se réveiller ; appuyé de la main droite sur son arc, il agite rapidement de la main gauche son tambour autour de sa tête, et le laisse ensuite tomber à terre. C'est le signe que l'inspiration est à son comble, et qu'on peut lui adresser des questions.
Le témoin approche, le trouve debout, sans mouvement, les traits et les yeux sans vie. Ni les questions qu'il lui adresse ni les réponses qu'il reçoit aussitôt n'apportent le moindre changement sur ses traits immobiles. Le témoin le consulte sur l'issue d'une expédition qu'il a entreprise. Les réponses sont conçues dans le style accoutumé des oracles, mais avec l'assurance d'un homme expérimenté. Il déclare que l'expédition durera trois ans, et que l'issue en sera heureuse. Il annonce à celui qui le consulte une maladie extérieure, et dit, à propos d'une personne absente, qu'elle vient de subir une effroyable tempête sur la Léna, à trois jours de marche de Bulem, ce qui se trouve vrai dans la suite. Cependant, plusieurs de ses réponses sont tellement obscures et poétiques que l'interprète ne peut les traduire. Lorsque tous ceux qui avaient à le consulter sont satisfaits, il retombe et reste couché par terre environ une demi-heure, dans des crampes et des tressaillements violents. Les assistants disent que c'est un signe que les diables sortent de lui. En tout cas, ils en sortent bien plus vite qu'ils n'y sont entrés ; car ils avaient mis quatre heures à venir. Enfin la scène est terminée ; le schamane se relève : son visage exprime l'étonnement d'un homme qui se réveille d'un profond sommeil au milieu d'une société nombreuse. Le témoin lui demande l'explication de quelques sentences obscure. Il le regarde d'un œil étonné, et secoue la tête en disant qu'il n'a jamais entendu parler de ce qu'on lui dit. Dans une autre circonstance, la nature contagieuse de cet état se révéla d'une manière curieuse. Un jour, en effet, un autre schamane, ayant eu une extase de ce genre, la fille de la maison commença à devenir inquiète et agitée ; puis elle changea de couleur ; la sueur de sang qui a coutume d'annoncer la crise parut ; son corps devint raide ; elle ressentit des crampes violentes, fit les mêmes sauts que le schamane, en prononçant des paroles inintelligibles, jusqu'à ce qu'enfin elle tomba épuisée dans un profond sommeil.
Ce schamanisme s'étend dans tout le Nord, et produit partout les mêmes phénomènes. Il est favorisé par le tempérament et le caractère des peuples de ces hautes latitudes, quoiqu'il soit moins fréquent aujourd'hui qu'il ne l'était avant l'introduction du christianisme. D'après l'auteur que nous avons cité plus haut, il ne forme plus en Sibérie un ordre à part, et n'a plus ni tradition ni enseignement déterminé. Mais cet état se reproduit de soi-même en ceux qui y sont naturellement disposés, et les plus exercés ne savent comment il leur est venu. Au reste, les dispositions favorables à son développement doivent être fréquentes chez des peuples qui, comme les Samoïèdes, sont tellement irritables que si quelqu'un les touche par mégarde, ou si leur esprit est saisi tout à coup par un objet qui les épouvante, ils entrent aussitôt dans une sorte de fureur qui leur ôte l'usage de la raison. On les voit alors, dans un transport aveugle, saisir une arme, une pierre, et se jeter sur celui qui les a effrayés. Ils ne peuvent satisfaire à souhait leur rage, ils se roulent à terre en hurlant comme des fous furieux, et on ne peut les calmer qu'en leur allumant sous des crins de renne. (Wagner, Mémoires sur la Russie, p. 207)
Si dans ces contrées orientales on ne trouve plus d'écoles de magie, elles ont existé antérieurement, au moins dans l'Ouest, comme on peut en juger par les restes de magie qu'ont trouvés vers la fin du dix-huitième siècle, chez les Finnois et les Lapons, Olaüs Rurdbeck, Tornaeus et surout Scheffer, professeur à Upsale. (Histoire de Laponie, Oxford, 1674) Les Lapons croyaient que chaque maison de magicien avait son esprit particulier, quelquefois deux, et davantage encore, quoique le nombre cependant n'en fût pas indéfini. Chacun de ces esprits différait spécifiquement de l'autre : la science et le pouvoir de chaque magicien dépendait et des qualités de son esprit familier et de sa propre habileté. Les plus habiles enseignaient leur art : ces esprits, de leur côté, passaient des pères aux enfants, comme par une sorte d'héritage, et ceux-ci apprenaient de leurs parents la manière de se mettre en rapport avec eux. Parmi ces esprits, les uns se faisaient beaucoup prier avant d'accorder ce qu'on leur demandait ; les autres, au contraire, s'offraient d'eux-mêmes aux petits enfants quad ils les trouvaient bien disposés. Ces derniers étaient, dès leur première jeunesse, pris d'une certaine maladie et troublés par des phénomènes qui les initiaient à cet art. Bientôt après survenait un second accès, dans lequel les visions augmentaient, et la science avec elles, dans un troisième accès, accompagné ordinairement de grandes souffrances et de danger pour la vie, l'esprit leur apparaissait sous toutes les formes. C'est alors qu'ils arrivaient à la perfection de leur art ; de sorte qu'ils voyaient même malgré eux les choses éloignées.
Outre les dispositions naturelles, on voit apparaître ici trois degrés d'initiation, auxquels correspondait sans aucun doute un triple enseignement. Ici, au reste, les phénomènes se développent de la même manière que dans le schamanisme. Il n'est question, il est vrai, ni de breuvage ni d'onguent : le soin qu'on avait mis à entretenir de bonne heure, et pendant longtemps, les dispositions naturelles du sujet rendaient ces choses inutiles. Mais nous retrouvons à leur place le tambour fait avec la racine de pin, de sapin ou de bouleau, dont les fibres sinueuses vont avec le cours du soleil du bas au sommet, et de droite à gauche. Nous trouvons encore ici une peau partagée en trois compartiments : le ciel, la terre et l'enfer ; des figures et des signes tracés avec une couleur tirée de l'écorce intérieure de l'aune. Le magicien frappe du tambour en faisant ses conjurations ; il chante dans les intervalles un chant nommé Joüke, et les assistants répondent par un autre chant nommé Duara ; enfin il se jette à terre, approchant le plus possible de sa tête le tambour. Pendant que, ruisselant de sueur, il est agité par des crampes violentes, et semble lutter contre la mort, ses compagnons continuent leurs chants, et aucun n'ose le toucher, même du bout du doigt. Le ravissement commence, et dure plus ou moins longtemps, selon que le lieu où il doit se transporter en esprit est plus ou moins éloigné, sans aller jamais cependant au-delà de vingt-quatre heures. Puis il revient à lui, et raconte toutes les circonstances de la chose sur laquelle on l'a interrogé, lors même qu'elle s'est passée au loin.
Ce tambour du Nord rappelle celui de la mère des dieux en Phrygie, de même que le sistre qui était dans la main de l'Iris égyptienne ; et l'on voit clairement que les orgies des mystères de l'antiquité se rattachent partout à la magie et à la surexcitation artificielle des forces vitales. Aussi retrouvons-nous là encore l'emploi des onguents et des breuvages. Pausanias, l. IX, c. 39, raconte qu'avant d'entrer dans la grotte de Trophone on était oint d'huile par tout le corps. Dans l'Inde, Apollonius de Thyane et son compagnon, avant d'être admis aux mystères, furent oints d'une huile tellement forte qu'il leur sembla qu'on les lavait avec du feu. (Philostrate, dans sa Vie d'Appolonius, I. III, c. 5) La tradition relativement aux propriétés de ces frictions s'est propagée jusqu'aux jongleurs des temps modernes. Mathiole, dans sa préface de Dioscoride, raconte à ce sujet un fait remarquable arrivé sous ses yeux à des bateleurs, probablement des Bohémiens. Ils mêlèrent une racine en poudre avec du vin, et dirent à l'un des assistants d'y tremper le doigt, et d'essayer ensuite de le sucer. Il se mordit le doigt, et ressentit une telle douleur qu'il se mit à crier. Le bateleur le console, lui frotte les tempes et la racine de la main avec un onguent, et lui dit de ramasser une pièce de monnaie qu'il a jetée à terre. Celui-ci obéit ; mais ne peut plus se relever. Il entre dans une sorte de ravissement, et se met à nager en criant au secours, comme un homme qui craint de se noyer. Le bateleur le relève : l'autre, une fois sur ses jambes, fait d'amers reproches au magicien ; celui-ci fuit devant lui, par suite de l'effort qu'il a fait ou parce que l'action du poison est épuisée. Il se met alors à secouer ses cheveux et ses vêtements, à se frotter les bras et à renifler sans cesse, comme un homme échappé à un naufrage.

(Extrait de La Mystique diabolique de Görres)


Nul ne peut servir deux maîtres !



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jeudi 8 octobre 2020

L'ascèse diabolique


A l'attention de ceux qui trouvent anodin de mêler certaines pratiques démoniaques, certaines thérapies (médecines chinoises ou autres qui jouent avec les puissances de l'âme), avec leur vie chrétienne...



L'ascèse diabolique considérée dans le domaine de la vie. Opposition de cette ascèse avec l'ascèse purgative. De la division des moyens physiques propres à exciter l'organisme.

Dans la vie ordinaire, l'homme est renfermé dans un cercle où les esprits de l'autre monde ne peuvent pénétrer que rarement, et encore à la condition de se conformer jusqu'à un certain point aux lois qui le gouvernent. La vie suit son cours au dedans de ce cercle, car l'homme a reçu tout ce qui lui est nécessaire pour arriver à son but. La lutte et la peine ne lui manquent pas, il est vrai. Outre les voies qui conduisent aux régions supérieures, d'autres descendent vers l'abîme ; mais la carrière qu'il doit parcourir est devant ses yeux, et il sait ce qu'il doit faire. Si les destinées de sa vie se compliquent, la foi est là qui le rassure en lui en montrant l'heureux dénouement. Mais lorsqu'il met le pied hors de ce cercle, soit en s'élevant au-dessus de lui, soit en descendant au -dessous, il ne peut plus compter sur cette paix qui protégé sa vie ; et il doit, dans ces espaces inconnus, se confier à la garde des puissances auxquelles il s’est livré : il entre en rapport avec les esprits de l'autre monde. Ce rapport, l'homme pieux ne l'a pas cherché ; mais il le trouve par hasard, en quelque sorte, aux limites du monde ordinaire, comme la suite et le résultat de ses efforts constants vers le bien, sans l'avoir jamais désiré.
La mystique divine ne connait donc point d'ascèse ou de préparation ayant pour but formel et déterminé de disposer l'homme à voir les esprits. Bien loin de là, elle considérerait avec raison comme une curiosité criminelle toute tentative pour se mettre en rapport avec eux ; et le moindre effort en ce genre, elle le condamne de prime abord, et l'attribue à la mystique infernale. Tout son effort à elle, c'est de briser la nature, d'empêcher qu'elle ne pèse trop sur l'âme, de dégager celle-ci des liens qui l'attachent au corps, de la séparer de plus en plus de la multitude des choses créées, pour l'unir plus intimement avec l'unité incréée. Aussi les moyens dont elle se sert pour arriver à ce but sont extrêmement simples : c'est la privation, le renoncement, la séparation de tout le créé, la lutte contre la concupiscence et la volonté propre, dans toutes les directions. Le résultat qu'elle cherche et qu'elle obtient, c'est une ascension continuelle de la nature supérieure au-dessus de la nature inférieure, la victoire de la première sur la seconde, une clarté plus grande dans le regard intérieur, qui fait que l'âme, à l'aide de la lumière divine, voit des choses qu'elle n'apercevait point lorsqu'elle était enveloppée dans l'obscurité de la terre. Si elle se détache du monde visible, ce n'est point pour se mettre en un rapport sensible avec les puissances de l'autre monde. Elle marche donc avec pré caution dans ces espaces inconnus, sachant bien que de grands dangers la menacent de tout côté. La rétine a été donnée à l'œil corporel afin que, fermant la pupille, elle puisse le protéger contre l'afflux trop considérable de la lumière physique ; ainsi Dieu a donné à l'ail spirituel de l'homme une certaine modestie et timidité à l'égard de la lumière supérieure ; de sorte que de temps en temps il se ferme, afin de contempler intérieurement, dans le sanctuaire de l'âme, celui qu'il cherche uniquement dans toutes ses voies, et qui est le seul objet de ses désirs.
Mais il en est autrement de la mystique et de l'ascèse infernale. Celui qui s'y livre n'a point pour dernier but de s'élever au-dessus de tout le créé, de ne se laisser dominer par aucune créature, comme aussi de n'en dominer aucune : sa fin suprême, au contraire, ne dépasse point le cercle des choses créées. Mais le monde où elles se trouvent renfermées est trop étroit pour son orgueil, et trop borné pour son audace ; il voudrait pénétrer dans les régions supérieures, évoquer les esprits, assujettir à son orgueil des puissances plus fortes que lui, ou se livrer à elles et devenir leur esclave, afin de pouvoir commander sur la terre au nom de celui qu'il s'est choisi pour chef ; car peu lui importe de servir l'enfer, s'il peut par là se faire servir sur la terre. Pour conjurer les esprits, ou pour être en quelque sorte conjuré par eux, il faut les voir. Aussi tout l'effort de ceux qui s'engagent en ces voies, c'est de forcer l'entrée qui conduit aux royaumes invisibles. Le but de l'ascèse infernale, de toutes ses initiations et de tous ses mystères, c'est de conduire l'homme dans les régions ténébreuses de l'abîme. Nous trouvons, sous ce rapport, une opposition manifeste entre la mystique divine et la mystique infernale. Ce qu'aime l'une, l'autre le hait ; ce que l'une cherche, l'autre le fuit avec horreur. Ce que la première trouve par hasard sur son chemin, comme une chose accessoire, ce qu'elle accepte avec inquiétude et timidité, l'autre le regarde comme son affaire principale, et le recherche avec une audace criminelle. Aussi dans l'ascèse diabolique ne peut-il être question de privations pour elle qu'autant que celles-ci peuvent mener au but qu'elle cherche ; mais comme vertu elle en a horreur, et cherche par tous les moyens à se les épargner, afin d'y substituer l'abondance et la satisfaction de tous les désirs.
Le renoncement lui est également antipathique : elle ne renonce qu'au bien supérieur et spirituel, afin de s'assurer par là la possession des biens inférieurs qu'elle convoite. Partout elle écarte d'elle les influences salutaires qui pourraient la troubler, et combat tout ce qui essaye de s'interposer entre elle et les puissances auxquelles elle s'est livrée. Elle recherche tout ce que la mystique divine évite avec soin, abusant des puissances et des éléments de la nature, dont la bonté divine nous permet de disposer afin d'entretenir notre vie : elle les pousse au-delà de leurs véritables limites, et leur demande plus qu'elles ne peuvent et qu'elles ne doivent donner. Elle développe par des moyens artificiels leur vertu primitive, et leur fiat produire des effets inaccoutumés. Au lieu de nourri, d'apaiser et de rafraîchir la ve, ces éléments décomposés, altérés, agissent d'une manière funeste sur tel ou tel organe du corps humain ; et de là, envahissant la vie tout entière, ils y reproduisent leur propre division, et la bouleversent de fond en comble. Le résultat de cette action, c'est de polariser plus fortement encore la vie et l'organisme. Le désordre se communique d'un organe à l'autre, et parcourt ainsi tout le système ganglionnaire, jusqu'à ce qu'il atteigne le centre de la vie, le sensorium commune de cette région. Celui-ci irrité, développé outre mesure par l'action de ces excitants, acquiert une concentration et avec celle-ci une intensité et une extension plus grandes. Il pénètre plus loin et plus avant. Les sens prennent part aussi de leur côté à ce développement, et apportent du dehors des matériaux plus abondants. L'âme, de cette manière, trouve accès dans des régions qui lui étaient auparavant fermées ; elle atteint et voit plus loin ; en un mot, elle devient clairvoyante ; et c'est là le but que se propose l'ascèse diabolique. La clairvoyance ouvre les régions invisibles ; puis, jetant un regard en arrière sur le chemin qu'elle a parcouru, elle multiplie ainsi, en multipliant ses expériences, les moyens qui servent à la produire.
Ces moyens se distinguent d'après les organes auxquels ils s'adressent. Ces organes peuvent être ou ceux qui servent à la circulation, ou ceux du mouvement, ou ceux des sens. Au rang le plus infime sont placés les moyens qui agissent sur le sang et les ganglions inférieurs ; ce sont aussi les plus matériels. Ils peuvent se diviser en trois classes, correspondant aux trois issues par lesquelles la vie inférieure est accessible aux influences du dehors. En effet, celle-ci comprend les organes de la respiration, qui reçoivent les exhalaisons, les vapeurs, en un mot tous les éléments éthérés du dehors. La mystique diabolique agit sur ces organes par le moyen des exhalaisons, des vapeurs, des fumigations, etc. Après les organes de la respiration vient la peau extérieure qui recouvre tout le corps. Celle-ci est accessible à toutes les influences du dehors, surtout lorsqu'elle a été préparée par des frictions ou le massage, et que tous ses pores se trouvent ouverts. C'est donc par les frictions et par les onguents que la mystique infernale cherche à produire dans le système cutané une irritation favorable au développement des phénomènes qu'elle veut produire. Enfin, après la peau extérieure vient la peau intérieure, qui s'étend du gosier à travers tout le canal intestinal. C'est sous la forme liquide que les moyens irritants inventés par la mystique diabolique agissent sur ce système.
La première de ces formes est la plus pénétrante et la plus rapide dans son action, à cause de la volatilité des agents dont elle se sert, et de la grande mobilité du système pulmonaire. On l'employait de préférence dans toutes les circonstances où l'effet devait être prompt, quoique passager, comme dans les irritations, par exemple. Au reste, cette forme était déjà indiquée par la nature ; car le siège de la Pythie était, on le sait, placé au-dessus des vapeurs qu'exhalaient les cavités du Parnasse ; et les Scythes, lorsque, d'après le témoignage d'Hérodote, liv. IV, 75, ils s'enivraient avec les vapeurs de la semence d'une certaine espèce de chanvre qu'ils répandaient sur des pierres embrasées, ne faisaient en cela qu'imiter la nature. Le discrédit de certaines localités tenait à des circonstances et à des particularités de ce genre ; et des expériences récentes ont prouvé que les récits de l'antiquité sur ce point ne sont pas toujours une pure fable. Ainsi, elle raconte que personne ne pouvait dormir dans l'île d'Aer, située dans le golfe de Lesbos et consacrée à Neptune, parce qu'on y était inquiété par des apparitions nocturnes. Or, dans ces derniers temps, Sandys allant de Venise à Constantinople, son vaisseau aborda dans ce golfe, près de cette île, sous une fente de rocher appelée Golfo Calone ; et il se trouva que tous ceux qui l'accompagnaient, sans en excepter un seul, furent troublés dans leur sommeil par des songes terribles, et que tous ceux qui montaient la garde prétendirent qu'ils avaient vu le diable. Ils furent tellement effrayés qu'ils partirent à minuit et quittèrent ces lieux inhospitaliers. (Purchas Pilgrimm, tome II, livre VIII, c. 8) Les breuvages enchantés avaient aussi une action très-puissante à cause du voisinage du foyer des nerfs ; mais cette action était aussi, à cause de cela, rapide et passagère, tandis que les onguents répandus sur toute la surface de la peau, moins sensible sous ce rapport que les autres parties du corps, et pénétrant dans l'organisme par les extrémités des nerfs qui aboutissent à celle-ci, produisaient un effet plus lent, plus doux, mais aussi plus durable. Les onguents sont donc, avec les breuvages magiques, les moyens employés le plus fréquemment dans la magie ; et elle n'a recours que dans certaines circonstances particulières aux fumigations, aux exhalaisons et aux vapeurs.
La seconde classe des moyens employés par la magie s'adresse aux diverses parties du système moteur. Elle comprend les différentes manipulations qui se rattachent aux bras et aux mains, et les mouvements cadencés de toutes les sortes de danses. Quant à ces manipulations, le magnétisme animal en a fait connaître assez dans ces derniers temps la signification et la valeur. Si c'est un principe en chimie que les corps n'agissent qu'autant qu'ils sont fluides, c'est un principe non moins certain en physique qu'ils n'agissent qu'autant qu'ils sont mis en mouvement. En faisant donc la part de toutes les illusions, de toutes les duperies qui peuvent avoir eu lieu dans ce domaine, il reste incontestable que c'est par le mouvement que le système moyen de l'organisme est principalement excité, et que l'on peut mettre en rapport et enchaîner en quelque sorte par un lien commun le système moteur de plusieurs individus. Le fer frotté avec l'aimant subit une sorte d'ascèse physique, perd sa rudesse et sa résistance, et entre dans la sphère d'action du magnétisme de la terre. Les passes magnétiques produisent un effet du même genre entre deux individus, chez l’un desquels, soit à la suite de quelque maladie, soit par quelque autre moyen, la vie est devenue comme polarisée. Elles établissent entre eux des rapports tellement intimes que dans les cas où l'action est positive le somnambule ne semble plus qu'un instrument entre les mains de son magnétiseur éveillé, tandis que dans les cas où l'action est négative le magnétiseur est dominé et gouverné par le somnambule.
Ici ce sont les bras et les mains qui servent de conducteur au fluide magnétique ; mais d'autres fois, comme dans la danse, ce sont les jambes et les pieds qui, tournés vers la terre, cette base commune, ce support de toute vie organique, indiquent un assujettissement plus complet de l'homme à la nature et à la vie inférieure, tandis que les manipulations et les mouvements des bras semblent signifier au contraire une union plus haute et plus libre.
On sait que la danse, partout où elle a su conserver encore son ancienne signification, ne fait que manifester au-dehors les affections cachées au fond de l'âme. Il s'en échappe en quelque sorte un courant magnétique qui enlace les danseurs, les emporte dans des tourbillons toujours plus étroits, et les lie par les rapports les plus intimes. Elle excite, elle étend, elle soulève comme dans une tempête toutes les régions de la vie, exalte les danseurs, les enchaîne par le charme de l'affection particulière qu'expriment ces mouvements cadencés ; elle doit donc être considérée comme un des moyens magiques les plus puissants et les plus efficaces.
La troisième classe comprend tout ce qui s'adresse aux sens, et pénètre par eux jusqu'à l'homme intérieur. Il n'est pas un sens en effet qui ne puisse être soumis à l'action de la magie. On connait depuis longtemps l'effet magique des odeurs ; et l'enivrement que produisent dans l'œil la lumière, les couleurs et les images agencées avec art est semblable à l'ivresse que le vin produit dans les systèmes nerveux inférieurs. Mais de tous ces moyens le plus puissant est le souffle, et dans le souffle le son et la parole, de même que tous les sons extérieurs qui frappent l'air. Chaque élément a sa voix qui lui est propre, et son nom pour ainsi dire ; de sorte que, si vous l'appelez par ce nom, il vous répondra. Lorsque le feu lutte avec la terre dans les abîmes souterrains, on entend ses mugissements sortir du gouffre béant où il se débat. L'eau murmure et bruit dans le ruisseau qui coule à travers la prairie ; elle mugit lorsque, furieuse, elle vient se briser avec fracas contre le rocher, tandis que l'air nous épouvante par les roulements du tonnerre. Chaque animal sur la terre a sa voix, dont les modifications expriment les diverses impressions qu'il ressent. Chaque affection qui soulève la poitrine de l'homme a aussi son ton particulier. Or, de même que chaque pensée, après s'être exprimée dans les voyelles et les consonnes qui lui correspondent, se reproduit dans l'oreille de celui qui écoute ; ainsi, chaque affection, depuis la plus profonde jusqu'à la plus élevée, après s'être manifestée au-dehors dans le ton qui lui est propre, dépose en quelque sorte dans l'âme de l'auditeur le corps extérieur dont elle s'est revêtue ; et celui-ci, éveillant la même affection qui lui a donné naissance, se cherche une âme à son tour. La musique n'est donc pas seulement un excitant, mais elle est encore un lien des esprits ; car chaque mélodie porte renfermées en soi toutes les harmonies, que l'art ne fait que détacher et produire au jour. Ce qui est vrai des sons cadencés et soumis au rythme peut s'appliquer aussi à la parole articulée. Par elle, le souffle vivant de l'homme jaillit de la poitrine ; par elle s'accomplit une sorte de transfusion des pensées d'un esprit à l'autre. Déjà, dans la vie ordinaire, le bien et le mal se communiquent de cette sorte, et souvent une parole juste, dite avec son véritable accent, produit des effets surprenants et magiques. Il n'est donc par étonnant que la magie ait recours à certaines formules ou à certaines évocations pour agir sur des natures déjà préparées à recevoir son action. Tous ces moyens aussi ont été employés ; et dès que l'homme a découvert leur efficacité, il a cherché et trouvé la manière de les réunir tous, afin de produire un effet complet et vraiment grandiose. C'est dans les initiations surtout que l'on a cherché à atteindre ce but, et c'est d'elles que nous allons parler dans le chapitre suivant.

(Extrait de La Mystique diabolique de Görres)



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mercredi 26 août 2020

Comment M. Vianney fut persécuté par les démons

 

 

C'est une pensée de Bossuet, dans son Discours sur les Démons, que ce que nous perdons pour la chair, nous le gagnons pour l'esprit. « Le jeûne fortifie et engraisse l'âme, et autant nous assujettissons nos corps par la mortification et la pénitence, autant diminuons-nous les forces de notre irréconciliable ennemi. Il ajoute que c'est aussi ce qui augmente la rage des démons ; car c'est une envie furieuse qui les enflamme contre nous. Ils voient qu'étant leurs inférieurs par nature, nous les passons de beaucoup par la grâce ; ils ne sauraient considérer sans un extrême déplaisir que, dans des membres mortels, approcher la pureté des substances incorporelles (Bossuet, Sermon sur les Démons, pour le premier Dimanche de Carême). »

La vie de M. Vianney confirme cette doctrine d'une manière éclatante. On eût dit que plus il remportait d'avantages sur le démon, plus il l'excitait contre lui. « Quand vous le surmontez, remarque Tertullien, vous ne domptez pas son audace, mais vous enflammez son indignation (de Poenit., n. 7). » C'est-à-dire que cet esprit superbe, qui a entrepris de s'égaler à Dieu, ne croira jamais qu'une simple créature soit capable de lui résister, et, plus une grande âme fait d'efforts pour échapper à son empire, plus il dresse contre elle ses redoutables batteries. Considérant que la majesté de Dieu est inaccessible à sa colère, il décharge sur l'homme, qui en est la vivante image, toute l'impétuosité de sa rage ; comme on voit un ennemi impuissant, lorsqu'il ne peut atteindre celui qu'il poursuit, repaître en quelque sorte son esprit d'une fantaisie de vengeance, en déchirant sa peinture.
De là, ces luttes si fréquentes dans la vie des saints, où les puissances infernales, servant d'instrument à la divine Providence, concourent à la perfection des élus de Dieu par les tentations qu'elles leur suscitent et les victoires qu'elles leur ménagent.
On ne peut prononcer le mot de tentation, sans que le souvenir de la Thébaïde et de saint Antoine se présente aussitôt à l'esprit ; car les tentations de cet homme célèbre sont devenues proverbiales. Pendant qu'il habitait cette montagne de Kolsim d'où il régna sur le désert et sur plusieurs générations de cénobites, les visiteurs qui affluaient en si grand nombre dans sa terrible solitude, n'y venaient presque jamais sans entendre autour de lui un mélange confus et formidable de vois de toutes sortes, un bruit d'armes et de chevaux, comme s'il avait été assiégé par une armée d'esprits invisibles. Saint Hilarion n'était pas plus tôt en prière, qu'il entendait des aboiements de chiens, des mugissements de taureaux, des sifflements de serpents et plusieurs autres cris épouvantables de divers monstres qui tâchaient de l'effrayer. Les démons faisaient autour de la cellule de saint Pacôme un tel vacarme qu'ils semblaient vouloir la détruire de fond en comble. Ils apparaissaient à saint Abraham une hache à la main, comme pour démolir sa cabane ; d'autres fois ils mettaient le feu à la natte sur laquelle il priait.
La vie de saint Benoît, de saint François d'Assise, de saint Antoine de Padoue, de saint Jean de Dieu, de saint Vincent Ferrier, de saint Pierre d'Alcantara, de saint Nicolas de Tolentino, pour ne nommer que les plus illustres ; celle de saint Madeleine de Pazzi, de sainte Catherine de Gênes, de sainte Marguerite de Cortone, de saint Françoise Romaine, de sainte Rose de Lima, de sainte Hedwige, de saint Lidwine, de sainte Thérèse, et, à une époque plus rapprochée de nous, celle de Jean de Castillo et de Sébastien del Campo, jésuites, de Dominique de Jésus-Marie et de Franc, carmes déchaussés, de Christine de Stumbèle, de sainte Crescence de Kauffbeyern, de Christine l'admirable, de la Solitaire des rochers, de Benoîte, la petite bergère du Laus, celle enfin de Marie de Moerl, l'extatique du Tyrol, offrent des similitudes frappantes avec ce que nous allons raconter (voir les légendes du Bréviaire Romain, Surius, les Bollandistes, Papebroch, Ribadéneira, la Mystique de Görres, liv. V, c. XXV, XXVI et XXVII).
Il y avait six ans que M. Vianney était à Ars ; il venait d'ouvrir aux petites orphelines du pays sa chère maison de refuge, quand des bruits étranges commencèrent à troubler le repos de ses nuits et le silence de son presbytère. Voici comment on lui a entendu raconter à lui-même l'origine de ces persécutions : « La première fois que le démon est venu me tourmenter, c'était à neuf heures du soir, au moment où j'allais me mettre au lit. Trois grands coups retentirent à la porte de ma cour, comme si on avait voulu l'enfoncer avec une énorme massue. J'ouvris aussitôt ma fenêtre et je demandai : “Qui est là ?...”, mais je ne vis rien, et j'allai tranquillement me coucher en me recommandant à Dieu, à la très-sainte Vierge et à mon bon ange. Je n'étais pas endormi que trois autres coups plus violents, frappés non plus à la porte extérieure, mais à celle de la montée d'escalier qui conduit à ma chambre, me firent ressauter. Je me levai et m'écriai une seconde fois : “Qui est là ?...” Personne ne répondit.
Lorsque ce bruit commença, je m'imaginai que c'étaient des voleurs qui en voulaient aux beaux ornements de M. le vicomte d'Ars, et je crus qu'il était bon de prendre des précautions. Je priai deux hommes courageux de coucher à la cure pour me prêter main-forte, en cas de besoin. Ils vinrent plusieurs nuits de suite ; ils entendirent le bruit mais ne découvrirent rien et demeurèrent convaincus que ce vacarme avait une autre cause que la malveillance des hommes. J'en acquis moi-même bientôt la certitude ; car, pendant une nuit d'hiver qu'il était tombé beaucoup de neige, trois énormes coups se firent entendre, vers le milieu de la nuit. Je sautai précipitamment à bas de mon lit ; je pris la rampe et descendis jusque dans la cour, pensant trouver cette fois les malfaiteurs en fuite et me proposant d'appeler au secours. Mais, à mon grand étonnement, je ne vis rien, je n'entendis rien, et, qui plus est, je ne découvris sur la neige aucune trace de pas... Je ne doutai plus alors que ce ne fût le démon qui voulait m'effrayer. Je m'abandonnai à la volonté de Dieu, le priant d'être mon défenseur et mon gardien, et de s'approcher de moi avec ses anges, quand mon ennemi viendrait de nouveau me tourmenter. »
Si le but du démon était de frapper de terreur le pauvre Curé, il n'avait que trop réussi ; car M. Vianney a avoué que dans les premiers temps, alors que la cause de ces bruits mystérieux, qui se renouvelaient toutes les nuits pendant des heures entières, n'était point connue, il mourait de peur dans son lit ; sa santé ne pouvait manquer d'en être profondément altérée ; on le voyait sécher et dépérir. Des personnes charitables s'offrirent à faire le guet autour de la maison et à coucher dans la chambre voisine de la sienne. Quelques jeunes gens armés s'établirent en embuscade au clocher, afin de mieux surveiller les abords de la cure.
Il y en eut parfois qui furent très-effrayés, entre autres le charron du village, André Verchère. Une nuit que son tour de faction était venu, il s'installa, avec son fusil, dans un chambre du presbytère. Quand vint minuit, un bruit effroyable se fit entendre à côté de lui, dans la pièce même ; il lui sembla que les meubles volaient en éclats sous une grêle de coups. La pauvre sentinelle de crier au secours, et M. le Curé d'accourir. On regarde, on examine, on fouille les coins et les recoins, mais inutilement.
Quand M. Vianney se fut bien assuré que ces bruits n'avaient aucune cause humainement assignable, il prit le parti de congédier tous ces gardiens dont la présence lui était inutile. Il eut moins peur et finit par s'y habituer.
Il nous a confié qu'avant cette période de luttes extérieures, il y en avait eu une autre, pendant laquelle il avait été tourmenté intérieurement de la manière la plus persistante et la plus pénible par des pensées de désespoir. Il voyait continuellement l'enfer sous ses pieds, et une voix lui disait qu'il y avait sa place marquée d'avance. La crainte d'être damné l'obsédait jour et nuit. Après avoir combattu et surmonté cette tentation, la résistance extérieure était plus facile. que de constance néanmoins, que de force d'âme il lui fallut ! Car ce martyr ne fut pas de quelques nuits ; il dura trente-cinq ans, avec des phases et sous des formes diverses, mais sans qu'il y eût presque jamais d'intermittence.
Ordinairement, à minuit, trois grands coups contre la porte du presbytère avertissaient le Curé d'Ars de la présence de son ennemi ; et, suivant que son sommeil était profond ou léger, d'autres coups plus ou moins rudes se succédaient en approchant. Après s'être donné le divertissement d'un horrible tintamarre dans l'escalier, le démon entrait ; il se prenait aux rideaux du lit et les secouait avec fureur, comme s'il avait voulu les arracher. Le pauvre patient ne pouvait comprendre qu'il en restât un lambeau.
Il arrivait souvent que l'esprit malin heurtait comme quelqu'un qui veut entrer ; un instant après, sans que la porte fût ouverte, il était dans la chambre remuant les chaises, dérangeant les meubles, furetant partout, appelant M. le Curé d'une voix moqueuse : « Vianney ! Vianney ! » et ajoutant à son nom des menaces et des qualifications outrageantes : « Mangeur de truffes ! Nous t'aurons bien, va, nous t'aurons bien !... nous te tenons ! nous te tenons ! » D'autres fois, sans se donner la peine de monter, il le hélait du milieu de la cour, et, après avoir longtemps vociféré, il imitait une charge de cavalerie ou le bruit d'une armée en marche. Tantôt il enfonçait des clous dans le plancher, à grands coups de marteau ; tantôt il fendait du bois, rabotait des planches, sciait des lambris, comme un charpentier activement occupé dans l'intérieur de la maison ; ou bien il taraudait toute la nuit, et il semblait à M. Vianney qu'il allait, le matin, trouver son plafond criblé de trous ; ou bien encore il battait la générale sur la table, sur la cheminée et principalement sur le pot à eau, cherchant de préférence les objets les plus sonores.
Quelquefois le Curé d'Ars entendait, dans la salle basse au-dessous de lui, bondir comme un grand cheval échappé, qui s'élevait jusqu'au plafond et retombait lourdement, des quatre fers, sur le carreau. D'autres fois, c'était comme si un gendarme chaussé de grosses bottes en eût fait résonner le talon sur les dalles de l'escalier. D'autres fois encore, c'était le bruit d'un grand troupeau de moutons qui paissait au-dessus de sa tête. Impossible de dormir avec ce piétinement monotone. Une nuit que M. Vianney était plus agacé que de coutume, il dit : « Mon Dieu, je vous fais volontiers le sacrifice de quelques heures de sommeil pour la conversion des pécheurs. » Sur-le-champ, l'infernal troupeau s'en alla ; le silence se fit, et le pauvre Curé put reposer un instant. Nous tenons tous ces détails de M. Vianney lui-même.
Pendant plusieurs nuits consécutives, il entendit dans la cour des clameurs si fortes et si menaçantes qu'il en tremblait d'effroi. Ces voix parlaient dans une langue inconnue et avec la plus grande confusion, en sorte qu'elles réveillaient en lui le souvenir encore récent de l'invasion. Il comparait leur tumulte au bruit qu'aurait fait une armée d'Autrichiens, ou bien il se servait d'un autre mot non moins caractéristique, disant que des troupes de démons avaient tenu leur parlement dans sa cour.
Ces histoires, on le pense bien, firent grand bruit ; elles excitèrent, comme il arrive toujours, des rumeurs en sens divers et de vivres contradictions. Elles avaient le tort de se passer dans les ténèbres. La nuit est complice de l'erreur. Il se mêle aux choses qu'elle couvre de ses ombres une bague incertitude, dont la critique peut aisément s'armer et l'incrédulité se prévaloir ; tandis que la solitude profonde dans laquelle le Curé d'Ars ensevelissait sa vie rendait cette critique difficile. Toutefois il n'est pas permis de supposer que M. Vianney se soit trompé ni qu'il ait voulu tromper. Certes, ceux qui l'ont connu savent que la mort eût été pour lui préférable au mensonge. Il n'avait pas le tempérament d'un visionnaire ; il n'était point du tout crédule ; il possédait toutes les qualités d'un bon témoin, de bons yeux, de bonnes oreilles, un bon jugement. Ces choses ne se passèrent pas une fois, mais cent et cent fois par an, pendant trente ans ; elles furent attestées par lui des milliers de fois ; il n'y avait rien dont il parlât plus volontiers.
Ainsi, nous trouvons dans les notes de Catherine de nombreuses confidences, recueillies, jour par jour, de la bouche même du saint Curé, et contemporaines des premières persécutions qu'il eut à subir. Qu'on nous permette de les rapporter ici textuellement.
« M. le Curé nous a dit plusieurs fois, ces jours passés : « Je ne sais pas si ce sont des démons ; mais ils viennent par grosses bandes. On dirait un troupeau de moutons. Je ne peux quasi pas dormir. » À quelque temps de là, il nous a dit : « Cette nuit, quand j'étais sur le point de m'endormir, le grappin (Nom de guerre que M. Vianney donnait au démon dans ses moments de belle humeur, et sous lequel il prit l'habitude de le désigner ensuite. C'est chose assez frappante que ce rapport qu'ont eu entre elles quelques âmes saintes, en adoptant, pour qualifier l'ennemi commun, des mots d'une énergie singulière. Le Curé d'Ars appelait Satan le Grappin. Mademoiselle de Montmorency, dans la Solitaire des rochers, l'appelle le Teigneux) s'est mis à faire du bruit, comme quelqu'un qui relie un tonneau avec des cercles de fer. »
On peut se convaincre, en lisant le savant livre de Görres, qu'il n'est pas un seul des phénomènes que nous venons de mentionner qui n'ait ses analogues dans l'histoire de la mystique diabolique : coups frappés aux portes, chants entendus dans la cheminée, hurlements de bêtes féroces, bruits de toute nature... Il faut voir en particulier les chapitres XXI et XXII du livre V, où il est question d'un esprit qui grattait à la porte, chantait dans la cheminée, battait du tambour, se logeait sous le lit ou derrière la taie de l'oreiller, imitait des cris d'animaux sauvages, haletait comme un chien essoufflé... Mais continuons.
« 15 septembre. — M. le Curé nous a recommandé d'élargir sa paillasse parce que le démon le jetait hors de son lit. « Je ne l'ai pas vu, a-t-il ajouté, mais plusieurs fois il m'a saisi et m'a précipité de mon lit. »
« 18 octobre. — M. le Curé nous a dit hier que le démon voulait le tuer.
« 4 décembre. — Ce soir, M. le Curé est venu nous voir et il nous a dit : « Je vais vous raconter quelque chose. Le grappin m'a fait sa visite ; il soufflait si fort que j'ai cru qu'il voulait me renifler. Il semblait vomir du gravier ou je ne sais quoi dans ma chambre. Je lui ai dit : “Je m'en vais là-bas (à la Providence) dénoncer tes intrigues, afin de te faire mépriser.” Il s'est tu tout de suite. »
« Mais voici qui est plus extraordinaire, et c'est le cas de s'écrier avec Bossuet : « Qui pourrait dire la profondeur de Satan, et par quels artifices ce serpent coule (Sermon sur les Démons) !...»
Un soir, c'est Catherine qui parle, M. le Curé était venu chez nous voir un malade. À mon retour de l'église, il me dit : « Vous aimez les nouvelles ; eh bien ! je vous en apporte une toute fraîche. Écoutez ce qui m'est arrivé ce matin. J'avais quelque chose sur ma table ; vous savez ce que c'est ?... » — c'était sa discipline, — « Elle s'est mise à marcher comme un serpent !... Cela m'a un peu effrayé. Vous savez qu'il y a une corde au bout : j'ai pris cette corde ; elle était aussi raide qu'un morceau de bois : je l'ai remise sur ma table ; elle a recommencé à marcher jusqu'à trois fois. — Vous faisiez peut-être branler votre table, objecta une des maîtresses présentes à la conversation ? — Non, reprit M. le Curé, je ne la touchais pas. »
Voilà des témoignages bien nets, bien précis, et dont le Curé d'Ars n'était pas avare : n'importe ! les démentis persévérèrent. Ils partaient surtout des rangs du clergé, qu'on a tort, soit dit en passant, de supposer crédule. La crédulité est en raison inverse de la foi. Philosophe ! race crédule ! a dit un ancien (Sénèque). Il faut croire à quelque chose : ce besoin est si fort, si impérieux dans l'homme, qu'il préfère croire trop, croire tout, plutôt que de ne rien croire. Il préfère abdiquer toute raison plutôt que de renoncer à toute foi. Qui ne croit pas en Dieu est d'autant plus près de croire au diable. Mais quand on a soumis sa raison aux divins enseignements de la foi, qu'a-t-on besoin de croire à autre chose qu'à ce que Dieu a révélé et que l'Église enseigne ?
Les confrères du Curé d'Ars se montraient donc, en général, peu disposés à admettre la réalité de ces manifestations diabolique ; ils leur cherchaient des causes naturelles et physiologiques, et croyaient en trouver dans les jeûnes et les veilles immodérés du saint homme : explication sommaire et commode plus que satisfaisante. « Si le Curé d'Ars vivait comme les autres, disaient-ils, s'il prenait sa dose de sommeil et de nourriture, cette effervescence d'imagination se calmerait, son cerveau ne se peuplerait pas de spectres, et toute cette fantasmagorie infernale s'évanouirait.*

* Nous n'avons qu'un mot à dire touchant les soi-disant explications physiologiques des phénomènes de ce genre. Si ces explications peuvent être admises, lorsqu'il s'agit de se rendre compte de faits entourés de circonstances pathologiques concomitantes qui en décèlent la nature, et qui, d'habitude, ne font jamais défaut, il devient impossible de leur attribuer la même cause, quand ils se trouvent unis, comme chez M. Vianney, à l'accomplissement si régulier de toutes les fonctions de l'organisme, à cette sérénité d'idées, à cette délicatesse de perception, à cette sûreté de jugement et de vue, à cette plénitude de la possession de soi-même, au maintien de cette miraculeuse santé qui ne connaissait presque pas de défaillances, au milieu de l'incessante série de travaux qui absorbaient l'existence du vénérable Curé d'Ars. Et, du reste, ces phénomènes extraordinaires, sensibles pour lui, ne l'étaient-ils pas, en bien des circonstances, également pour les autres ? Les témoignages ici ne manquent pas. Faudra-t-il, pour se donner le vain plaisir de douter, mettre sans motif en suspicion des dépositions respectables et désintéressées ? Disons-le : un scepticisme obstiné à l'endroit des faits d'ordre surnaturel, tels que ceux dont nous retraçons l'histoire, impliquerait, chez des catholiques surtout, une infirmité morale autrement certaine que la créance raisonnée à laquelle de prétendus esprits forts veulent bien donner le nom d'aveugle crédulité.

Ainsi a-t-on coutume de raisonner quand on juge avec des idées préconçues ; ainsi a raisonné tout le dix-huitième siècle, et encore aujourd'hui, dans un certain monde, on ne sait pas raisonner autrement. Le sens des choses surnaturelles s'est tellement affaibli parmi nous, que nous ne pouvons nous décider à croire aux phénomènes qui dépassent la sphère naturelle où nous respirons habituellement. Nous aimons mieux nier ces faits, les attribuer à l'illusion et à la supercherie, que de nous donner la peine de les examiner sérieusement et de nous exposer ainsi à rencontrer quelque agent invisible et supérieur dont nous redoutons la présence. Le merveilleux effraye autant qu'il attire : nous voulons le connaître, et n'osons l'approcher.
Au plus fort de ces préventions, voici ce qui arriva : — ce drame infernal a été raconté de la même manière par les différentes personnes qui en furent témoins ; un de ces témoins vit encore et s'est offert à en signer les détails. — C'était dans l'hiver de 1826, il y avait à Saint-Trivier-sur-Moignans un vénérable curé, nommé M. Granger, qui s'était mis en rapport avec l'abbé Vianney, dès les premiers jours de son ministère à Ars ; il avait su l'apprécier et il le voyait souvent. Jaloux de procurer à ses paroissiens le bienfait de la présence au milieu d'eux d'un prêtre si mortifié et si zélé, il le pria de se joindre aux missionnaires qui donnaient alors les exercices du grand jubilé. M. Vianney consentit à tout ce que son voisin voulut : il resta trois semaines à Saint-Trivier, prêcha de temps en temps et confessa beaucoup.
Comme les vexations auxquelles il était en butte, de la part du démon, faisaient alors grand bruit, ses confères s'en amusaient et lui disaient sur le ton du badinage : « Allons ! allons ! cher Curé, faites comme les autres ; nourrissez-vous mieux : c'est le moyen d'en finir avec toutes ces diableries. »
Un soir, on le prit sur une gamme plus haute ; la discussion s'anima du côté des contradicteurs, et leur raillerie s'échappa en jets plus amers et moins contenus. Il fut convenu que toute cette mystique infernale n'était que rêverie, délire, hallucination, et le pauvre Curé fut traité, en toutes lettres, de visionnaire et de maniaque. Il ne répondit pas un mot à ces savantes diatribes ; il se retira dans sa chambre, insensible à tout, sauf à la joie d'avoir été humilié. Un instant après, Messieurs les rieurs se souhaitaient une bonne nuit et gagnaient leur appartement respectif, avec l'insouciance de philosophes qui, s'ils croyaient au démon, n'avaient du moins qu'une foi très-médiocre à son intervention dans les affaires du Curé d'Ars.
Mais voilà qu'à minuit ils sont réveillés en sursaut par un affreux vacarme : la cure est sens dessus dessous ; les portes battent ; les vitres frissonnent ; les murs chancellent ; de sinistres craquements font craindre qu'ils ne s'écroulent. En un instant, tout le monde est debout. On se souvient que le Curé d'Ars a dit : « Vous ne serez pas étonnés si, par hasard, vous entendez du bruit cette nuit. » On se précipite dans sa chambre... il reposait tranquillement. « Levez-vous, lui crie-t-on, la cure va tomber ! — Oh ! je sais bien ce que c'est, répond-il en souriant. Il faut aller vous coucher ; il n'y a rien à craindre. » On se rassure, et le bruit cesse. À une heure de là, quand tout est redevenu silencieux, un léger coup de sonnette retentit. L'abbé Vianney se lève et trouve à la porte un homme qui avait fait plusieurs lieues pour venir se confesser à lui. Il se rend aussitôt à l'église et y reste jusqu'à la messe, occupé à entendre un grand nombre de pénitents.
Un des missionnaires, M. l'abbé Chevalon, de pieuse mémoire, ancien soldat de l'Empire, demeura si frappé de cette étrange aventure qu'il disait, en la racontant : « J'ai promis au bon Dieu de ne pus plaisanter sur ces histoires d'apparitions et de bruits nocturnes ; et quant à M. le Curé d'Ars, je le tiens pour un saint. »
Le lecteur aura remarqué, sans doute, la coïncidence des événements de la nuit avec l'arrivée soudaine d'un pécheur venu de loin pour se confesser. C'était chose ordinaire, qui, après de nombreux précédents avait fini par devenir un indice presque infaillible. Chaque fois que les taquineries du démon redoublaient de fréquence et d'intensité, le Curé d'Ars prévoyait que la grâce lui amènerait bientôt quelque grand pécheur à convertir : ses pressentiments étaient rarement trompés. Si bien que par la suite, au lieu de se troubler de cette recrudescence de colère infernale, il l'accueillait comme le signe avant-coureur des miséricordes de Dieu et des consolations réservées à son ministère. Souvent, quand il se levait après une nuit de lutte et d'insomnie cruelles, il trouvait, à la porte, des étrangers qui avaient marché toute la nuit et qui le priaient d'entendre leur confession.
L'esprit du mal variait ses moyens d'attaque : il ne se contentait plus de frapper aux portes et de troubler le repos de M. Vianney par des bruits effrayants, il était sans cesse à imaginer de nouveaux tours dont l'audace déguisait mal la faiblesse. Souvent il se cachait sous son lit, voire sous son chevet, et faisait, toute la nuit, retentir à son oreille tantôt des cris aigus, tantôt des gémissements lugubres, des plaintes étouffées, de faibles soupirs ; quelquefois il l'entendait geindre bruyamment comme un homme qui se livre à un travail pénible, d'autres fois râler comme un malade à l'agonie.
'Le démon est bien fin, disait-il un jour, dans son catéchisme, mais il n'est pas fort. Un signe de croix le met en fuit. Tenez, il n'y a pas encore trois jours qu'il faisait un grand tapage au-dessus de ma tête. On aurait dit que toutes les voitures de Lyon roulaient sur le plancher... Pas plus loin qu'hier soir, il y avait des troupes de démons qui secouaient ma porte ; ils parlaient comme une armée d'Autrichiens ; je ne comprenais pas un mot de leur jargon. J'ai fait le signe de la croix ; ils sont tous partis. »
Il y eut une nuit où il fut réveillé en sursaut et se sentit soulevé en l'air : « Peu à peu je perdais mon lit, dit-il ; je m'armai vitement du signe de la croix, et le grappin me laissa. »
Une autre nuit, le diable imagina de prendre la forme d'un coussin très-doux, très-moelleux, dans lequel la tête du pauvre Curé enfonçait voluptueusement comme dans de la ouate ; en même temps il en sortait un gémissement plaintif. Il avoua que cette fois il eut grand peur ; il lui sembla que ce nouveau genre de piège mettait son âme en péril. Il invoqua le secours du ciel, et l'illusion disparut.
Ayant été appelé à Montmerle, après la mission de Saint-Trivier, le démon le suivit sur ce nouveau théâtre de son zèle, et comme il devait y faire beaucoup de bien, le mauvais esprit s'apprêta lui-même à lui faire le plus de mal qu'il pourrait : c'est pourquoi il le molesta de son mieux et sans répit. Dès la première nuit, il le traîna dans son lit tout autour de sa chambre, en sorte qu'il ne put pas fermer l'œil. Le lendemain, M. Vianney s'étant rendu à l'église de bonne heure, suivant son habitude, trouva la foule entourant son confessionnal ; mais à peine y fut-il entré, qu'il se sentit soulevé et ballotté comme s'il avait été emporté dans une frêle barque sur un courant rapide.
Il a souvent cité ce fait, et la première fois que M. l'abbé Toccanier, alors vicaire de Montmerle, vit le saint prêtre, dont il devait être plus tard le compagnon et l'ami, M. Vianney lui dit : « J'ai fait une mission chez vous, anciennement, et je m'en suis bien vu avec le grappin. Il s'amusait, la nuit, à me promener dans ma chambre sur un lit à roulettes. »
Les effets que nous avons mentionnés jusqu'ici semblent indiquer que la malice et la lutinerie ne sont pas étrangères au royaume des esprits. « Leurs manifestations, dit le savant Görres, ont quelque chose d'indéterminé, de singulier, quelquefois de bruyant et d'espiègle. On dirait qu'ils aiment à regarder de temps en temps à travers ces masques comiques, et à voir les pauvres mortels se pavaner dans leur sotte gravité et s'enorgueillir de leur vaine civilisation, qui ne croit pas, mais qui tremble ; qu'ils aiment à descendre parmi eux, dans un moment de bonne humeur, pour les agacer et se moquer d'eux. Toutefois, on voit qu'ils redoutent ceux qui ne badinent pas avec eux. L'ironie a une certaine affinité avec l'esprit malin. Aussi y a-t-il quelque chose de déréglé et de désagréable dans le comique de ces esprits, et, à travers leurs plaisanteries, nus avons vu plus d'une fois percer comme un éclaire de lumière équivoque du feu qui les dévore (Mystique, 2e part., liv. V, c. XXIII). »
C'est ainsi que nous avons entendu M. le Curé se plaindre de ce que le démon avait voulu le tuer... Quand il alla à Saint-Trivier pour y prêcher le jubilé, il partit à pied, avant le jour, et sans être accompagné ; il marchait en récitant son chapelet ; l'atmosphère était comme embrasée, et, de chaque côté de la route, les buissons lui paraissaient en feu. C'était Satan qui, prévoyant les heureux fruits que M. Vianney allait faire dans les âmes, enveloppé du fluide ardent qui le dévore, le suivait pas à pas, cherchant à l'effrayer et à le décourager. Lui, cependant, n'en continuait pas moins son chemin, confiant en la très-efficace protection de la Mère de Dieu et de son bon ange, et ne voyant dans ces nouvelles manœuvres de l'ennemi que le présage des bénédictions de Dieu sur ses travaux. En effet, son passage à Saint-Trivier fut marqué par les plus consolants triomphes de la grâce.
Une des fantaisies les plus bizarres du démon, celle qui trahit le mieux ses ignobles instincts, est l'histoire du tableau contre lequel il s'est acharné si longtemps. M. le Curé avait sur son palier, à la place même où l'on voit encore aujourd'hui une image grossière de la sainte Vierge, une toile qu'il aimait beaucoup, bien que ce fût une œuvre très-médiocre. La vue de cette peinture parlait à son âme et l'attendrissait en lui rappelant le plus chaste et le plus divin de nos mystères : c'était une Annonciation.
Voyant que M. le Curé honorait cette sainte image d'un culte particulier, que faisait ce méchant grappin ? Tous les jours il la couvrait outrageusement de boue et d'ordure. On avait beau la laver, on la retrouvait, le lendemain, plus noire et plus contaminée que la veille. Ces lâches insultes se renouvelèrent jusqu'à ce que M. Vianney, renonçant aux consolations qu'elle lui donnait, prit le parti de la faire enlever. Beaucoup ont été témoins de ces odieuses profanations, ou du moins en ont pu observer les traces sensibles. M. Renard dit avoir vu ce tableau indignement maculé : la figure de la sainte Vierge n'était plus reconnaissable.
Ce fait doit être mis au rang de ceux dont il est le moins permis de douter. Nous avons entendu M. le Curé y faire publiquement allusion, et, parmi ses auditeurs assidus, il n'en est point qui n'en sache les détails par cœur.
Nous n'en finirions pas si nous voulions rapporter la série entière de ces persécutions et de ces combats qui durèrent autant que la vie de notre héros. Il y avait peu de sujets de conversation sur lesquels il fût plus fécond et plus intarissable que sur celui-là. Il ne faisait aucune difficulté de répondre aux questions sans nombre qu'on lui adressait à ce propos ; quelquefois, il ne les attendait même pas : c'était lui, le premier, qui racontait sur un ton aimable et plaisant ses plus récentes aventures avec le grappin.
« Monsieur le Curé, lui disaient ses missionnaires, le démon nous laisse bien tranquilles. Nous avons beau vivre près de vous, nous ne voyons rien, nous n'entendons rien ; c'est apparemment que nous n'en valons pas la peine. » — « Oh ! répondait-il, c'est que vous êtes bien sages. » — « Ces bruits, ces voix que vous entendez dans la nuit, tout ce tintamarre ne vous fait pas peur ? — « Oh ! non, je sais que c'est le grappin : ça me suffit. Depuis le temps que nous avons affaire ensemble, nous nous connaissons ; nous sommes camarades... D'ailleurs, le bon Dieu est meilleur que le diable n'est méchant ; c'est LUI qui me garde. Ce que Dieu garde est bien gardé. »
Que de fois, dans cette courte visite d'une heure après midi, où, pendant plusieurs années, il nous a été donné de voir de si près la sainteté, que de fois M. Vianney nous a dit gaîment à mes confrères et à moi, — il me semble l'entendre encore avec sa petite voix si faible et si douce : " « Aujourd'hui, le grappin est venu gratter à ma porte ; il ne m'a pas laissé dormir... » ou bien : « Aujourd'hui, il était bien en colère : c'est bon signe. Il soufflait comme un bœuf !...» Et, en disant cela, M. le Curé imitait la respiration forte et bruyante du grappin.
Sur la fin de sa vie, les attaques du démon furent moins vives et moins continuelles : elles cessèrent tout à fait les six derniers mois. Auparavant déjà, ses malices étaient moins noires et ses menées plus timides : c'étaient comme les derniers traits d'un ennemi qui se retire, désespérant de vaincre, ou comme les voix confuses d'une armée en déroute, qui se perdent et s'éteignent dans le lointain. Le prince des ténèbres ne venait plus gère l'importuner la nuit ; il se contentait de troubler l'instant de repos que le Curé d'Ars prenait après son repas, et dont il avait un extrême besoin. Tantôt il lui donnait le charivari à sa porte, contrefaisant tour à tour le grognement d'un ours, le hurlement d'un loup, l'aboiement d'un chien, tantôt il l'appelait de sa voix rude et insolente : « Vianney ! Vianney ! viens donc ! » lui donnant à entendre que de nombreux pénitents l'attendaient.
C'est très-souvent que le saint homme nous a confié, soit aux uns, soit aux autres, le désappointement qu'il eut un jour, lorsque le diable, détachant un précieux bénitier qui était à la tête de son lit, le mit en pièces sous ses yeux, et le broya comme avec un pilon. Il en fut de même d'un pot d'onguent servant à des liniments pour sa jambe malade, après la chute qu'il fit au mois de novembre 1858.
Plus tard, une statue de sainte Philomène avait été entreposée dans une des salles basses du presbytère, jusqu'à ce qu'elle fût bénite par M. Vianney et envoyée dans une paroisse de l'Auvergne, en reconnaissance des bienfaits obtenus par l'intercession de la chère et glorieuse thaumaturge. Le jour où cette bénédiction eut lieu, le Curé d'Ars dit à son missionnaire et aux personnes présentes à la cérémonie : « Pendant tout le temps que sainte Philomène a été ici, le démon a fait des siennes... Cette statue l'ennuyait ; il a bataillé autour d'elle tant qu'il a pu ; mais il s'attaquait à forte partie. »
Après cet ensemble prodigieux de faits et cette masse imposante de preuves et de témoignages, on a moins de peine à croire que l'incendie du lit de M. Vianney, survenu trois ans avant sa mort, soit l'œuvre du démon, comme on est autorisé à l'inférer de plusieurs propos très-claires et de l'opinion générale de la population (Görres, dans sa Mystique diabolique, 2e part., liv. V, c. XXIII, cite plusieurs cas d'incendie allumé par le démon).
Voici le fait dans toute sa simplicité, et ici, je n'ai qu'à évoquer mes souvenirs personnels, car j'étais présent. Plusieurs mois du plus intime et du plus doux tête-à-tête me mirent en position d'apprendre beaucoup de choses, qui devaient plus tard entrer dans la composition de cet ouvrage.
Un matin, on était aux jours gras et on célébrait, pour la première fois, les quarante heures à Ars : la foule était énorme, le travail de Dieu dans les âmes plus profond et plus éclatant que jamais. En sortant de très-bonne heure pour me rendre à l'église, je fus saisi, sur le seuil de la porte, d'une odeur de roussi si infecte et si pénétrante que je faillis être renversé. Je traversai rapidement la place. La sainte messe, le catéchisme et quelques confessions me conduisirent jusqu'à sept heures. Quand j'eus fini, je trouvai tout le village attroupé autour de la cure,. J'aurais pu croire à un événement tragique, s'il n'avait été manifeste, en regardant cette foule, que l'impression générale était la gaîté ; on riait, on plaisantait, on s'interpellait d'un bout de la place à l'autre, et les mots de lit et de grappin étaient tout ce que je pouvais saisir dans ce brouhaha.
« Qu'est-ce ? demandai-je en m'approchant d'un groupe. » — « Comment ! vous ne savez pas que le diable a mis le feu, cette nuit, au lit de M. le Curé ? Voyez, voyez !...» Je vis, en effet, à traves la porte entrebâillée de la cour, quelques hommes passer en emportant des débris à demi consumés. J'entrai et allai droit à la chambre de M. Vianney, où je trouvai tout le désordre et toutes les traves d'un incendie à peine éteint. Le lit, le ciel de lit, les rideaux et ce qui était à l'entour, quelques tableaux qui tiraient leur valeur de la dévotion de M. le Curé, les vieilles peintures sur verre qu'il aimait tant et dont il nous disait, quelques jours auparavant, que « ses bons sains  étaient la seule chose en ce monde à laquelle il tînt encore un peu, et qu'il n'avait pas consenti à les vendre, parce qu'il voulait les laisser en héritage aux missionnaires, » tout avait été consumé. Le feu ne s'était arrêté que devant la châsse de sainte Philomène, et, à partir de ce point littéralement pris, il avait tracé du haut en bas une ligne droite et d'une précision géométrique, détruisant tout ce qui était en deçà de la sainte relique, épargnant tout ce qui était au delà. Comme il s'était allumé sans cause apparente, il s'est éteint de même : et c'est chose vraiment remarquable et en quelque façon miraculeuse, qu'il ne se soit pas communiqué, par les épais rideaux de serge, au plancher si noir et si enfumé, qui aurait dû flamber comme de la paille. Ce qu'il y eut aussi de très particulier, c'est que M. le Curé, qui était survenu au milieu de ce déménagement et de ce pêle-mêle, n'eut pas l'air de s'en apercevoir. Il croisa plusieurs personnes chargées de débris ; il ne leur fit aucune question. Je le trouvai à la sacristie, et je voulus lui dire quelques mots de l'accident qui mettait le pays en émoi ; il se contenta de faire une petite moue accompagnée d'un geste d'indifférence. Ce ne fut qu'après la sainte messe, en signant les images, qu'il s'interrompit tout à coup : — je le vois encore, la plus levée, son regard doux et profond arrêté sur moi : — « Il y a longtemps, me dit-il, que je demandais cette grâce au bon Dieu ; il m'a enfin exaucé... Je pense que, cette fois, je suis bien le plus pauvre de la paroisse : ils ont tous un lit, et moi, grâce à Dieu, je n'en ai plus... » Puis, sans autre réflexion, il se remit à signer les images que la foule lui présentait.
« Pauvre monsieur le Curé ! dis-je avec un accent tel qu'il crut voir de le pitié là où il n'y avait que de l'admiration. — Oh ! reprit-il, il y a moins de mal que si c'était le plus petit péché véniel. » Une fois déjà, il avait exprimé la même pensée, dans une circonstance que l'on connaîtra plus tard.
À midi, quand il vint me voir, nous causâmes un peu plus au long de l'événement de la nuit. Je lui dis qu'on s'accordait généralement à le considérer comme une mauvaise plaisanterie du démon, et je lui demandai s'il croyait vraiment que l'esprit malin y fût pour quelque chose. Il me répondit très positivement, avec le plus grand sang-froid : « Oh ! mon ami, c'est bien visible ! Ne pouvant pas brûler l'homme, il a voulu se donner le plaisir de brûler son lit... Il est en colère, ajouta-t-il, c'est bon signe : il va nous venir de l'argent et des pécheurs. »
C'est alors qu'il me fit cette belle et profonde réflexion : « Le démon n'est jamais plus fâché que lorsqu'il voit que, de ce même argent dont il se sert pour corrompre et perdre les âmes, nous faisons sortir leur salut. » En effet, M. Vianney reçut dans la semaine des sommes importantes pour son œuvre des missions, et il y eut un mouvement extraordinaire à Ars, durant quelques jours.
Il me parla aussi des quarante heures, des bienfaits de cette sainte institution, des joies que la présence visible de l'adorable eucharistie ajoutait aux joies ordinaires du pèlerinage. Ses yeux étaient pleins de larmes ; son âme débordait dans chacune de ses paroles. « C'est bien une autre flamme, disait-il, et un autre incendie !... C'est un incendie d'amour. »
On est tenté de se demander si Satan a quelquefois pris un corps pour tourmenter sa victime, s'il lui est apparu visiblement et sous quelle forme. Nous ne pouvons répondre que par deux faits. M. Vianney vit, un jour, à trois heures du matin, un gros chien noir, les yeux flamboyants, le poil hérissé, grattant la terre du cimetière, à l'endroit où avait été déposé, quelques semaines auparavant, le corps d'un homme mort sans confession. Cette vue l'effraya beaucoup. On lit dans la légende de saint Stanislas de Kostka que, pendant une maladie qui vint à la suite de ses mortifications, l'angélique jeune homme vit aussi le démon sous la forme d'un horrible chien prêt à s'élancer sur lui. L'affreuse vision se renouvela trois fois; et trois fois il la mit en fuit avec le signe de la croix.
M. Vianney a encore raconté que le diable lui était apparu sous la forme de chauves-souris qui remplissaient sa chambre et voltigeait autour de son lit ; les murailles en étaient toutes noires.
Il est une autre question que le lecteur se sera faite sans doute. M. le curé a-t-il été seul à entendre les bruits dont nous avons parlé, ou bien a-t-on des exemples que d'autres personnes aient été témoins immédiats de ces manifestations surnaturelles ? Les exemples, il est vrai, ne sont pas très-nombreux. Il en est pourtant d'assez remarquables, sans parler de ceux que nous avons mentionnés en commençant.
En 1829, au plus fort de cette lutte, un jeune prêtre du diocèse de Lyon, le fils de la bonne veuve d'Écully avec laquelle nous avons fait connaissance, dès les premières pages de ce livre, et qui rendit de si touchants services à M. le Curé, l'abbé Bibost, vint à Ars faire une retraite auprès de l'homme de Dieu. M. Vianney, qui avait encouragé et guidé ses premiers pas dans la carrière sacerdotale, le reçut avec une extrême bonté, et voulut qu'il logeât chez lui.
Je connaissais particulièrement ce prêtre, dit M. l'abbé Renard, et la Providence me favorisa en faisant coïncider avec le sien un voyage que je fis dans ma paroisse natale. « Dès notre première entrevue, la conversation tomba sur les choses extraordinaires qui se passaient à Ars, et dont la rumeur remplissait le pays : « Vous couchez à la cure, lui dis-je, eh bien ! vous allez me donner des nouvelles du diable. Est-il vrai qu'il y fait du bruit ? l'avez-vous entendu ? — Oui, me répondit-il, je l'entends toutes les nuits. Il a une voix aigre et sauvage qui imite le cri d'une bête fauve. Il s'attache aux rideaux de M. le Curé et les agite avec violence. Il l'appelle par son nom ; j'ai saisi très-distinctement ces paroles : “Vianney ! Vianney ! que fais-tu là ? Va-t'en ! va-t'en !” — “Ces bruits et ces cris ont dû vous effrayer ?” — “Pas précisément. Je ne suis pas peureux, et, d'ailleurs, la présence de M. Vianney me rassure. Je me recommande à mon ange gardien, et je viens à bout de m'endormir. Mais je plains sincèrement le pauvre Curé ; je ne voudrais pas demeurer toujours avec lui. Comme je ne suis ici qu'en passant, je m'en tirerai tant bien que mal, à la garde de Dieu !” — Avez-vous questionné M. le Curé là-dessus ? » — « Non, la pensée m'en est venue plusieurs fois, mais la crainte de lui faire de la peine m'a fermé la bouche. Pauvre Curé ! pauvre saint homme ! comment peut-il vivre au milieu de ce tapage ? »
En 1842, il vint à Ars un ancien militaire attaché, dans ce temps-là, à une brigade de notre gendarmerie départementale. Ce brave homme s'était levé à minuit, et, mêlé à un groupe de pieux fidèles, il attendait, à la porte de l'église, l'arrivée de M. Vianney. Comme le saint Curé tardait à paraître, il avait senti le besoin de s'isoler, et, pour vaincre le sommeil, il avait fait quelques pas autour de la cure. Cet homme était triste : il avait eu de récents chagrins. Il lui en restait un sentiment vague d'inquiétude et de terreur religieuse dont il ne se rendait pas compte. Ce sentiment le poussait vers Dieu, mais il hésitait sur le seuil du confessionnal. La vérité l'attirait et elle lui faisait peur. Beaucoup d'âmes ont connu ces combats. Pour l'amener à faire le pas décisif, il fallait une force plus grande que celle de ses réflexions aidées du silence de la nuit.
Tout à coup, il est arraché à sa rêverie par un bruit étrange qui semblait partir de la fenêtre du presbytère. Il écoute... une voix forte, aigre et stridente répète, à plusieurs reprises, ces mots qui arrivent très-distinctement à son oreille : « Vianney ! Vianney ! viens donc ! viens donc !... » Ce cri le glace d'horreur. Il s'éloigne, en proie à la plus vive agitation. Une heure sonnait en ce moment à la grande horloge du clocher. Bientôt M. le Curé paraît, une lumière à la main. Il trouve cet homme encore tout ému ; il le rassure, le conduit à l'église, et, avant de l'avoir interrogé et d'avoir entendu le premier mot de son histoire, il le renverse par ces paroles : « Mon ami, vous avez des chagrins ; vous venez de perdre votre femme, à la suite de ses couches. Mais ayez confiance ; le bon Dieu viendra à votre aide... Il faut d'abord mettre ordre à votre conscience ; vous mettrez ensuite plus facilement ordre à vos affaires. » — « Je n'essayai pas de résister, dit le gendarme, je tombais à genoux comme un enfant, et je commençai ma confession. Dans mon trouble, je pouvais à peine lier deux idées ; mais le bon Curé m'aidait. Il eut bientôt pénétré le fond de mon âme ; il me révéla des choses dont il ne pouvait avoir connaissance et qui m'étonnèrent au delà de toute expression. Je ne croyais pas qu'on pût lire ainsi dans les cœurs. »
A la Providence, au dire de Catherine et des autres directrices que nous avons interrogées, on entendait, la nuit, des bruits de pas dans les escaliers et dans les dortoirs. On faisait enquête sur enquête, et l'on ne découvrait rien.
En 1857, un missionnaire d'Ars, que de cruelles douleurs tenaient éveillé, entendit, à minuit, des coups violents frappés contre le mur de son alcôve, à un endroit où personne ne pouvait avoir accès. La religieuse qui le soignait les a entendus comme lui.
Parmi tant d'âmes bourrelées qui ont trouvé le repos à Ars, nous savons deux malheureux qui, la veille du jour où sont tombées leurs chaînes criminelles, ont entendu toute la nuit des bruits affreux, des coups frappés à la porte et contre le mur de l'appartement où ils avaient leur dernière entrevue. Le moment était grave et solennel : il décidait de leur éternité.
Nous omettons beaucoup d'autres traits, parfaitement avérés, pour ne pas étendre hors de toute mesure un chapitre déjà long. Toutefois, cette étude serait incomplète si nous ne rappelions qu'il est venu à Ars, à diverses époques et de divers lieux, plusieurs personnes donnant des marques plus ou moins évidentes de possession. Deux de ces malheureux, un homme et une femme, sont connus de tous les habitants d'Ars ; ils y ont fait de fréquentes apparitions, et ont presque toujours trouvé, aux pies de M. Vianney, un peu de soulagement et de réconfort, dans un état des plus extraordinaires et des plus effrayants.

Sans se prononcer d'une manière ouverte et sans consentir, pour des raisons fondées sur la prudence et l'humilité, à pratiquer les exorcismes, M. Vianney les traitait au saint tribunal, l'un comme si le corps seulement, l'autre comme si l'âme et le corps eussent été possédés. Au milieu des crises les plus violentes, nous les avons vus se calmer instantanément sous la bénédiction et la parole du saint prêtre de Jésus-Christ. Mes confrères et moi avons assisté à des scènes d'un caractère à tout le moins fort étrange. Nous pourrions redire ici des choses prodigieuses que nous avons entendues si elles se rapportaient plus directement à notre sujet, et si elles n'impliquaient, de notre part, la prétention de résoudre une question que nous ne pouvons ni ne voulons préjuger, manquant à la fois de lumière et d'autorité pour cela. Mais nos lecteurs ne nous pardonneraient pas de leur avoir dérobé la connaissance d'une pièce que nous trouvons dans des manuscrits très-authentiques, et qui se présente avec tous les signes de la plus incontestable sincérité, sous le titre de Dialogue entre une possédée des environs du Puy-en-Velay et le Curé d'Ars. Ce colloque a eu lieu, l'après-midi du 23 janvier 1840, dans la chapelle de Saint-Jean-Baptiste, en présence de huit témoins. Voici le résumé ou plutôt la reproduction littérale qui en a été faite sous la dictée de M. le Curé.

LA POSSÉDÉE. — Je suis immortelle.
M. LE CURÉ. — Vous êtes donc la seule personne qui ne mourrez pas ?
LA POSSÉDÉE. — Je n'ai fait qu'un péché dans ma vie, et je fais part de ce beau fruit à tous ceux qui veulent. Lève la main, absous-moi ! tu la lèves bien quelquefois pour moi.
M. LE CURÉ, lui parlant latin. — Tu quis es ?
LA POSSÉDÉE, lui répondant dans la même langue. — Magister Caput. Et continuant en français, mais en français diabolique : Vilain crapaud noir, que tu me fais souffrir !... Nous nous faisons mutuellement la guerre ; c'est à qui vaincra l'autre. Mais, quoi que tu en aies, il t'arrive bien de temps en temps de travailler pour moi : tu crois ton monde disposé, et il ne l'est pas... Pourquoi fais-tu l'examen de conscience de tes pénitents ? à quoi bon tant de recherches ? est-ce que celui que je leur fais faire ne suffit pas ?
M. LE CURÉ. — Tu dis que tu fais l'examen de conscience de mes pénitents ? Ils ont pourtant recours au bon Dieu avec de s'examiner.
LA POSSÉDÉE. — Oui, du bout des lèvres. Je te dis que c'est moi qui fais leur examen. Je suis plus souvent dans la chapelle que tu ne penses : mon corps s'en va, mais mon esprit demeure... J'aime bien quand on y cause... Tous ceux qui y viennent ne sont pas sauvés... Tu es un avare.
M. LE CURÉ. — C'est difficile que je sois un avare. J'ai peu, et le peu que j'ai, je le donne de bon cœur.
LA POSSÉDÉE. — Ce n'est pas de cette avarice que je parle, c'est d'une autre. Tu es avare des âmes ; tu m'en arraches tant que tu peux ; mais je tâcherai bien de les ravoir. tu m'as arraché une robe noire ; à moi maintenant de la rattraper... Tu es un menteur. Il y a longtemps que tu dis que tu veux t'en aller, et tu restes toujours. Que fais-tu donc là ? Tant d'autres se retirent pour se reposer ! que ne fais-tu comme eux ? Tu as bien assez travaillé. Tu voulais aller à Lyon (C'était vrai ; M. le Curé, dans ce temps-là, songeait beaucoup à Fourvières). À Lyon, tu serais aussi avare qu'ici. Tu voulais te retirer dans la solitude (C'était vrai encore ; il était combattu entre ces deux idées d'une retraite à Fourvières ou à la Trappe). Pourquoi ne le fais-tu pas ?
M. LE CURÉ. — Qu'as-tu encore à me reprocher !
LA POSSÉDÉE. — Je t'ai bien interloqué, dimanche dernier, pendant la messe. Hein ! te rappelles-tu ?... (Ce dimanche était le deuxième après l'Épiphanie. M. le Curé a avoué que, jusqu'à l'évangile, il avait ressenti un trouble intérieur extraordinaire). Ta robe violette (Mgr Raymond Devie, évêque de Belley) t'a écrit dernièrement. Mais j'ai si beau et si bien fait, qu'elle a oublié une chose essentielle : ce qui l'a fort contrariée (M. Vianney avait effectivement reçu ce jour-là une lettre de son évêque).
M. LE CURÉ. — Monseigneur me laissera-t-il partir ?
LA POSSÉDÉE. — Il t'aime trop. Sans cette... (Ici la possédée a désigné la très-sainte Vierge sous un nom que notre respect pour la glorieuse Mère de Dieu nous défend même d'insinuer), tu serais déjà loin. Nous avons bien fait tout ce que nous avons pu auprès de la robe violette pour te faire déguerpir, nous n'avons pas réussi à cause de... (la sainte Vierge). Ta robe violette est aussi avare que toi : elle me fait également bien souffrir. N'importe, nous l'avons endormie sur un abus qui est dans son diocèse... Allons ! lève la main sur moi, comme tu le fais sur tant d'autres qui viennent ici tous les jours. Tu crois les convertir tous, tu te trompes. C'est bon pour un moment, mais je les retrouve ensuite. J'ai bien aussi quelques-uns de tes paroissiens sur mon catalogue.
M. LE CURÉ. — Que dis-tu d'un tel ? (Un prêtre d'une vertu éprouvée).
LA POSSÉDÉE. — Je ne l'aime pas (ces mots furent prononcés avec une rage concentrée et accompagnée d'effroyables grincements de dents).
M. LE CURÉ. — Et un tel ?
LA POSSÉDÉE. — À la bonne heure, celui-là ! il nous laisse faire ce que nous voulons. Il y a des crapauds noirs qui ne me font pas tant souffrir que toi. Je sers leur messe. Ils la disent pour moi...
M. LE CURÉ. — Sers-tu la mienne ?
LA POSSÉDÉE. — Tu m'ennuies !... Ah ! si la... (la sainte Vierge) ne te protégeait pas !... Mais, patience ! nous en avons fait tomber de plus forts que toi... Tu n'es pas encore mort... Pourquoi te lèves-tu si matin ? Tu désobéis à la robe violette qui t'a ordonné d'avoir soin de toi... Pourquoi prêches-tu si simplement ? tu passes pour un ignorant. Pourquoi ne prêches-tu pas en grand, comme dans les villes ? Ah ! comme je me plais à ces grands sermons qui ne gênent personne, qui laissent les gens vivre à leur mode et faire ce qu'ils veulent ! À tes catéchismes, il y en a bien qui dorment, mais il y en a d'autres à qui ton simple langage va jusqu'au cœur.
M. LE CURÉ. — Que penses-tu de la danse ?
LA POSSÉDÉE. — J'entoure une danse comme un mur entoure un jardin.

Dans une autre circonstance, une malheureuse donnant aussi des marques de possession dit à M. Vianney : « Que tu me fais souffrir !... S'il y en avait trois comme toi sur la terre, mon royaume serait détruit... Tu m'as enlevé plus de quatre-vingt mille âmes. » Le Curé d'Ars, se tournant vers son missionnaire, lui dit : « Entendez-vous, monsieur le missionnaire, le démon prétend qu'à nous deux nous détruisons son empire, et que nous lui avons enlevé vingt mille âmes ?...» Le chiffre de quatre-vingt mille avait été prononcé d'une manière très-distincte : l'humilité seule du saint Curé le lui faisait réduire des trois quarts. Il s'adressa ensuite à la fille de la possédée : « Vous commencerez aujourd'hui une neuvaine à sainte Philomène, et vous m'amènerez votre mère demain, à la sacristie : j'entendrai sa confession, après que j'aurai dit la sainte messe. En attendant, faites-la mettre à genoux : je vais lui donner ma bénédiction. » La pauvre enfant suppliait le saint Curé de vouloir bien délivrer sa mère. Il s'en défendit, prétextant qu'il n'y était pas autorisé.
Le lendemain, la jeune fille parla de réunir sept hommes qui devaient porter sa mère à l'église. Il ne fallait, assurait-elle, rien moins que ce nombre-là pour exécuter cette périlleuse manœuvre. On lui répondit : « Le saint Curé vous a dit de lui amener votre mère : cela suffit ; vous n'aurez besoin de personne » L'énergumène se laissa, en effet, conduire comme un agneau, sans opposer la moindre résistance.
Cette femme passa dix jours à Ars, fit une confession générale, reçut Notre-Seigneur et partit beaucoup plus calme. Elle avait dit devant plusieurs personnes, dans un moment où le mauvais esprit l'inspirait : « Quel sale pays que votre Ars ! comme il y sent mauvais ! tout le monde sent mauvais ici... Parlez-moi de la Rotonde (lieu de plaisir très-connu des mauvais quartiers de Lyon) : c'est là qu'il sent bon la rose, le jasmin et l'œillet !...» Puis, s'adressant à ceux qui l'entouraient : « Ah ! si les damnés pouvaient venir à Ars, ils en profiteraient mieux que vous tous ! »
Quelqu'un lui demanda : « Qui est-ce qui fait tourner les tables ? » Elle répondit : « C'est moi... le magnétisme, le somnambulisme : tout cela est mon affaire. »
Les faits qui viennent de passer sous nos yeux dans leur effrayante réalité, n'étonneront que ceux qui sont demeurés systématiquement étrangers à l'histoire de la sainteté dans le monde. Les légendes du bréviaire en sont pleines. Il est peu de monuments hagiographiques qui n'en offrent les traces*. La tradition de ces faits n'a jamais cessé dans le monde. Plus nombreux et plus éclatants aux temps privilégiés, où la foi était plus vive et la piété plus tendre, ils deviennent plus rares et plus obscurs en nos jours de défaillance et d'affadissement. À aucun moment ils ne disparaissent tout à fait.

* Il y a un livre dont nul ne peut, sans abjurer sa foi, décliner le témoignage et la compétence : c'est le rituel romain, l'organe le plus pur et le plus autorisé de la doctrine orthodoxe, le monument le plus authentique de la tradition. Non-seulement l'existence des démons est affirmée à chaque page, mais les ruses de Satan, ses manœuvres tortueuses, ses noires entreprises contre les hommes y sont signalée minutieusement, je dirai presque, décrites.
Qu'on lise ces exorcismes : « Créature de l'eau, sois exorcisée !... Seigneur, que cette eau qui sert à vos mystères ait la puissance de chasser les démons !... Partout où tu seras jetée, que l'esprit immonde soit mis en fuite, que tout caprice, que toute ruse, que toute malice ténébreuse du diable s'évanouisse !... »
Dans la magnifique préface que l'Église chante le samedi saint, à la bénédiction solennelle des fonts, les diverses opérations diaboliques sont clairement dénoncées. Le prêtre ordonne à tout esprit immonde, au nom du Dieu vivant, de s'éloigner de cette eau qui doit servir à la régénération des âmes. Les termes qu'il emploie sont très-remarquables. Il veut que « la méchanceté de la fraude diabolique disparaisse sans laisser de traces, tota nequitia diabolicea fraudis absistat ; qu'il ne reste dans cette eau aucun mélange d'une vertu contraire, nihil hic loci habeat contrarioe virtutis admixtio... Il parle de circonvolutions insidieuses, de subreptions latentes et hypocrites, d'infection corruptrice : non insidiando circumvolet, non latendo subrepat, non inficiendo corrumpat... S'il y a quelque chose d'étrange, c'est l'inattention avec laquelle des chrétiens, soumis pourtant de cœur et d'esprit à la sainte Église, passent à côté de ces formules si claires, si positives, sans être frappés des conclusions qu'elles renferment.


Quelques-uns nous accuseront d'avoir bravé, en écrivant ce chapitre, les règles du simple bon sens. Ils auraient raison, s'il s'agissait de choses renfermées dans le domaine du bon sens ; mais celles que nous venons d'exposer dépassent de beaucoup ses limites. Trop étroit pour les comprendre, il ne peut exiger qu'elles se raccourcissent pour se mettre à sa portée : c'est à lui de s'étendre et de se proportionner à elles, en complétant par l'expérience les lois qu'il s'est faites, et en se mettant ainsi en état de saisir ce qui lui échappait auparavant. Car de nier simplement serait ici comme ailleurs un procédé par trop puéril et antiphilosophique. C'est serait fait alors de toute vérité : nous ne pourrions plus croire à notre propre témoignage.
Une fois que la critique s'est emparée de ces faits et a rempli son devoir en les discutant sincèrement, il faut se résigner à les adopter tels qu'ils se présentent ; il ne s'agit plus dès lors que de savoir comment la raison doit les comprendre. Or, il en est de l'explication de ces faits comme de leur acceptation : il ne s'agit pas de ce qui a dû être, mais de ce qui a été réellement. Vouloir rejeter complètement ce qu'il y a d'objectif dans ces phénomènes, s'obstiner à n'y voir que la création fantastique et les jeux d'une imagination frappée, sous l'unique prétexte que cela ne peut pas être autre chose, c'est évidemment sacrifier le monde extérieur et ses lois. Si des perceptions aussi claires, aussi fréquentes, ne sont que des rêves, rien n'empêche de regarder comme un songe la vie tout entière.
On aura beau faire et beau dire, il y aura toujours des choses qui resteront inexplicables autrement que par l'intervention d'une puissance au-dessus et en dehors de la nature. Et ce n'est pas une des moindres preuves de la grandeur de l'homme que le ciel et l'enfer se disputent ainsi sa conquête, et l'estiment assez pour entrer directement en lutte à cause de lui.

(Vie de J.-M.-B. Vianney par Alfred Monnin)


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