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vendredi 11 septembre 2020

Comment le mal physique et moral se propage ; Rapport de la magie et de la possession avec la première chute

 

Satan au conseil de l'enfer (Doré)

Comment le mal physique et moral se propage. Rapport de la magie et de la possession avec la première chute. Des deux cités. Des degrés de l'ascèse diabolique.

La révélation, l'histoire, l'étude de la nature démontrent que tous les domaines de la création visible ou invisible sont partagés, d'après un ancien symbole, en deux royaumes, celui de la lumière et celui des ténèbres, et que l'homme, placé entre les deux, a pris part aussi à cette division ; de sorte que son être penche des deux côtés, et est accessible aux influences qui partent de ces deux régions opposées. Le principe de cette division appartient au monde invisible : c'est le péché, acte libre d'une intelligence créée, qui, altérant l'œuvre de Dieu, bonne à son origine, a introduit cette opposition du bien et du mal moral, laquelle, s'étendant au monde physique, s'y manifeste comme opposition du bien et du mal naturel, de l'harmonie et du désordre. L'homme, ajoutant à la connaissance du bien qu'il avait reçue de Dieu la science du mal, et s'assimilant en quelque sorte celui-ci, par un acte extérieur, a laissé pénétrer dans son âme cette division funeste du bien et du mal moral, par suite de quoi celle du bien et du mal physique a envahi son corps. À partir de ce moment, une lutte terrible et incessante a commencé en lui. Ainsi placé entre la lumière et les ténèbres, les portant à la fois au fond de son être, il se sent poussé intérieurement, et attiré au-dehors des deux côtés ; car il a en lui comme un aimant, dont les deux pôles correspondent à ceux de l'aimant extérieur ; et il a dans son cœur une réponse pour ces deux voix qui l'appellent. Sous le rapport moral et spirituel, il peut suivre l'un ou l'autre de ces deux attraits ; car il est libre dans son for intérieur, et d'autant plus libre que le bien prédomine en lui davantage. Mais il n'en est pas ainsi du mal physique ; il ne peut pas toujours s'en garantir, parce qu'il est lié de ce côté. Ce lien a commencé le jour où il a donné accès en lui au mal moral, lequel est la racine et le principe du mal physique. Sa liberté morale est d'autant plus liée qu'il donne accès davantage au mal. En commettant celui-ci il se soumet à la puissance du mal radical, de même que sa vie se trouve assujettie au mal physique.
Le germe de mort qui réside en son corps est dans ce commerce organique avec le mal physique, le lien où se rattache ce rapport de l'un à l'autre. De même aussi le principe de mort morale, le péché, est en lui le lien qui le met en rapport avec le mal radical. Le principe de vie qui anime l'organisme entier est au contraire le lien qui met l'homme en rapport avec la vie de la nature et toutes les influences salutaires qu'elle renferme en son sein, tandis que le bien moral qui est en lui le rattache à tout le bien qui est autour de lui. Ce rapport du corps avec le mal physique peut avoir lieu de deux manières. Il peut venir de celui-ci par une sorte de contagion. La nature en ce cas dépose dans l'organisme le poison qu'elle couvait en son sein, comme il arrive dans les pestes et les épidémies. Ici le principe positif du rapport est en dehors de la personnalité : il n'y a donc point de faute en ce cas, mais seulement un accident ; et le miasme, engendré hors de l'individu, lui est seulement communiqué. Il faut cependant pour cela qu'il ait en lui certaines dispositions qui le rendent accessible à la contagion. Or, ces dispositions peuvent être l'effet d'une faute, et rendre ainsi la conscience responsable devant Dieu ; mais elles peuvent aussi exister dans l'homme sans aucune faute de sa part : elles ne lui sont point imputables alors, et la contagion est un fait indépendant de sa volonté, qui rentre dans le plan du gouvernement général de ce monde. Il peut arriver au contraire que ce rapport prenne son point de départ dans la personnalité même. Il n'y a plus seulement une rencontre fortuite de l'organisme et du virus contagieux ; mais l'homme cherche celui-ci avec intention, ou il devient volontairement lui-même un foyer de contagion pour les autres. Dans le premier cas, il s'inocule en quelque sorte le mal qu'il trouve au-dehors, tandis que dans le second il le produit en soi d'une manière positive. Là comme ici le mal est volontaire chez lui, et il est responsable des suites de son action. La moralité de celle-ci dépend du but que l'homme se propose en introduisant ou en développant le mal physique dans son corps. Il peut, en effet, comme cela arrive tous les jours dans la médecine, avoir pour but de combattre un poison par un autre, un mal plus grand par un mal plus petit ; comme il peut aussi se proposer une fin criminelle. Lorsqu'il y a faute, le châtiment est plus grand dans ce dernier cas que dans le premier, parce que le premier principe de la faute est dans la volonté même de celui qui la commet.
Il en est du rapport de l'homme au mal moral comme du rapport au mal physique : il peut venir de l'homme par dedans, ou pénétrer en lui du dehors. Dans le dernier cas, la cause de ce rapport est extérieure à l'homme, et il peut y être soumis d'une manière purement passive, sans concours réfléchi, et par conséquent sans aucune faute de sa part ; comme aussi ce rapport peut être l'effet de sa coopération, et par conséquent lui être imputé. Dans l'autre cas, c'est dans la volonté même qu'est le principe de ce rapport ; c'est d'elle que part l'action directe : et le mal extérieur ne fait que donner en quelque sorte son concours à l'intention coupable, et lui servir d'instrument. La faute alors se partage inégalement entre la cause principale et primitive et la cause secondaire. La possession est un rapport du premier genre. Ici, en effet, nous trouvons une puissance extérieure à la volonté, laquelle s'empare de toutes les puissances qui lui sont livrées, selon la mesure des dispositions qu'elle y trouve, les lie, les enchaîne et les possède comme sa propriété. La magie établit au contraire un rapport du second genre. Ici en effet l'initiative vient de la volonté humaine, qui a recours à des moyens extérieurs, afin de réaliser d'une manière plus puissante encore ses intentions coupables. Or, ce qui dans le premier cas possède, et se laisse posséder au contraire dans le second, c'est la mal radical. Ce mal n'a point en soi de raison d'être ; car il n'a pas été créé de Dieu. Tout être, ayant été créé de Dieu, est bon : le mal étant donc le non-bien est par là même non-être, c'est-à-dire une pure négation. Pour qu'il acquière l'être qui lui manque, il faut qu'il s'attache à quelque chose qui l'a déjà : en d'autres termes il doit se produire dans un être personnel, qui lui communique une raison d'être, et lui donne ainsi une réalité. Le mal n'est pas, mais le mauvais existe. Celui-ci a un être positif, puisqu'il est créé de Dieu ; et c'est dans cet être que le mal qui n'est rien en soi acquiert l'être et la réalité. De négation abstraite qu'il était auparavant, il devient contre-affirmation ; négation de ce que Dieu affirme, affirmation de ce que Dieu nie : de sorte qu'il n'est pas simplement l'absence du bien, mais encore un effort positif contre lui.
Ce premier suppôt du mal est donc aussi son premier auteur, puisque c'est lui qui lui a donné l'être et la réalité. Ce n'est point ailleurs en effet qu'il l'a trouvé, ce n'est point d'un autre qu'il l'a reçu ; mais il l'a inventé et produit : il a voulu pour ainsi dire imiter Dieu, et créer comme lui, et c'est là le chef-d'œuvre qui est sorti de ses mains. L'auteur du mal est donc un esprit ; et comme tout être spirituel est un et personnel, l'auteur du mal est un et personnel par conséquent. Comme d'un autre côté, il y a beaucoup de mal et beaucoup de méchants, il est le chef de ces multitudes égarées, et c'est en cette qualité qu'il s'appelle Satan. Le mal qu'il a tiré de son propre fond à l'origine, étant le produit de sa volonté, a quelque chose du péché de magie, tandis que le mal qu'il communique aux hommes par une sorte de contagion ressemble à la possession volontaire et coupable. C'est ce Satan qui, soit en vertu du pouvoir qu'il a acquis sur la nature dégénérée, soit par la séduction, établit ces rapports intimes entre lui et ceux qu'il possède ; et ce n'est là que la continuation de cette première possession qui a eu lieu lors de la chute du premier homme. C'est encore avec ce même Satan que les hommes qui sont devenus ses esclaves contractent dans le péché de magie ne fait que continuer la première chute des anges rebelles, et placer l'homme à l'égard de Satan dans le même rapport où les démons qui composent son royaume se sont mis au commencement avec lui. L'homme, en effet, par la magie, se fait, comme les anges rebelles, le sujet du diable, son aide, son instrument dans la production du mal, chacun dans les limites de sa personnalité.
Ainsi la magie et la possession, ces deux ramifications de la mystique infernale, sont à l'égard de la première chute dans le même rapport que les deux branches de la mystique divine, le miracle et l'extase, à l'égard de l'œuvre de la rédemption. De même donc que le mauvais paganisme, et même en partie le meilleur, a été la continuation du péché originel, de même aussi le christianisme est comme le prolongement de l'œuvre de la rédemption. Et de même que celui-ci, toujours présent dans tous ses éléments, se continue dans la mystique divine, ainsi la première faute se continue toujours dans ce mauvais paganisme qui a su pénétrer jusqu'au fond même du christianisme, et qui ne peut trouver qu'en lui son contre-poids et son remède. Nous nous sommes déjà convaincus en partie de cette vérité dans la mystique divine. Nous y avons vu en effet comment tous les éléments particuliers de la rédemption, présents au souvenir de tous les siècles, se propagent et se développent sous la forme d'une tradition vivante et sensible dans les saints mystiques et dans leurs œuvres ; de sorte que, la vie tout entière du Rédempteur se prolongeant en eux, il ne reste étranger à aucune époque, et continue par eux en chacune l'œuvre qu'il a commencée d'abord dans sa propre personne. Ainsi, par exemple, le don de guérir les malades, que Notre-Seigneur a laissé comme héritage à son Église, n'a jamais cessé en celle-ci depuis le jour où il est monté au ciel ; et ce que nous voyons dans les saints en ce genre n'est qu'un écoulement de cette source qui ne tarit jamais.
Il en est de même de tous les autres dons et de tous les phénomènes qui se sont produits dans la vie du Sauveur. N'avons-nous pas vu percer partout dans l'extase le sommet glorieux du Thabor ? N'avons-nous pas reconnu dans ces saints élevés en l'air celui qui marchait sur les eaux ; dans la stigmatisation les plaies faites sur le Thabor ? Or, il n'en va pas autrement dans le royaume des ténèbres, et nous aurons à juger la mystique infernale d'après le même principe. La chute des esprits rebelles, quoiqu'elle n'ait eu lieu qu'une fois dans les régions invisibles, à un moment déterminé, ne se borne point cependant à celui-ci : ce fait primitif est devenu comme fluide avec le temps, et se prolonge jusqu'à l'époque la plus reculée. La révolte des esprits ne cesse jamais, parce que le péché, s'engendrant toujours soi-même, continue toujours d'enchaîner la liberté. Ce désordre, trouvant un conducteur dans l'élément spirituel du premier homme, s'est inoculé en lui dans le péché originel, et a infecté de sa contagion toutes les générations jusqu'à nous. Ce premier acte vit en chacun de nous ; mais dans la possession il se produit selon toute son énergie et son extension. Notre-Seigneur, dans cet acte grandiose et universel qu'il a accompli sur le Calvaire, a délivré par un exorcisme divin le genre humain de la possession qui le retenait captif, et a laissé à son Église le pouvoir de faire pur chaque individu ce qu'il a fait pour tous les hommes en général et pour chacun en particulier. Mais dès lors aussi l'homme a pu de nouveau faire de son propre mouvement, avec une réflexion parfaite, ce qu'ont fait les esprits rebelles avant lui, et prendre part à leur révolte comme auteur et principe de son propre péché. Ainsi, par le péché de magie qui existait déjà dans le paganisme, quoiqu'il fût beaucoup moins grave alors qu'aujourd'hui, la chute des anges superbes se continue jusque dans le christianisme. Cette chute se reflète comme en un miroir, d'après les proportions humaines toutefois, dans l'ensemble de la magie, qui, se prolongeant à travers les siècles, forme comme un enfer sur la terre, de même que la possession, sous toutes ses formes et à tous ses degrés, nous apparait comme le purgatoire ici-bas, et nous permet de jeter un regard dans l'économie de ce lieu d'expiation.
La création tout entière est donc partagée comme en deux Églises, dont l'une renferme la source de tout bien et l'autre la source de tout mal. La première est en rapport avec tout ce qui a quelque affinité avec elle, depuis le plus haut degré du bien moral jusqu'au dernier degré de l'ordre et du bien physique. La seconde, de son côté, est en rapport avec le mal, sous quelque forme et à quelque degré qu'il se produise, depuis les plus profonds abîmes du désordre moral jusqu'au bien purement extérieur et matériel. Chacune des deux églises est de plus partagée en une église invisible et triomphante, et une autre visible et militante. Le siège de l'église triomphante du mal est l'enfer, de même que celui de l'église triomphante du bien est le ciel ; et toutes les deux ont aussi comme un purgatoire, qui participe en même temps à la nature de l'église qui triomphe et de celle qui combat. L'église militante et visible a aussi deux côtés ou deux éléments. L'un, prenant son point de départ dans le bien que Dieu a déposé dans la nature humaine ou qu'il y a ajouté par sa grâce, lutte contre le mal ; l'autre au contraire, s'appuyant sur le mal que le péché a introduit en nous, combat contre le bien et s'efforce de le renverser. Ceux qui combattent contre le mal ont pour chef celui qui, Dieu et homme, invisible et visible à la fois, a fondé l'Église, visible ici-bas, invisible dans sa partie la meilleure. L'église du mal, au contraire, attend encore un chef visible : mais, jusqu'à ce qu'il vienne, elle honore comme son chef invisible l'antique dragon, qui l'a fondée lors de la chute des anges rebelles. C'est de celui-ci que part la malédiction dans les charmes et les enchantements, de même que c'est de celui-là que découle la bénédiction dans le don des miracles, des guérisons et de la science. La divinité plane au-dessus de cette lutte des deux royaumes l'un contre l'autre. Bien loin d'en être troublée, elle la domine au contraire de sa puissance et de son regard, inspirant, fortifiant, encourageant les bons, réprimant les méchants, et enfermant leur action dans de justes limites, tirant le bien des intentions les plus perverses, accomplissant toujours sa volonté, sans jamais faire violence à celle de ses créatures, et propageant ainsi son empire. Les chefs, dans ce combat, étant des êtres intelligents et personnels et portant à cause de cela l'empreinte de la Divinité, prennent part à la lutte de trois manières ; et leur royaume se compose aussi de trois ordres, correspondant aux trois personnes divines. D'un côté, en effet, Notre-Seigneur est la vérité, la voie et la vie ; et de l'autre, Satan est le mensonge, le chemin qui égare et le père de la mort, ou plutôt la mort elle-même. Ceux donc qui se rangent sous l'étendard de l'un ou de l'autre éprouvent l'effet de leur action sous chacun de ces trois rapports. Ce que nous avons vu dans la mystique divine va se reproduire dans la mystique infernale. Ici comme là, les phénomènes se développent dans le même ordre et par les mêmes degrés, avec cette différence que chaque série forme comme le revers et le contre-pied de l'autre. Ainsi les voies que nous avons parcourues dans les régions lumineuses de la mystique divine nous indiquent d'avance celles que nous allons parcourir dans les régions ténébreuses de la mystique infernale ; et c'est ainsi seulement qu'il nous était possible de nous retrouver dans l'obscurité et les contradictions de ce domaine, et d'arriver à un résultat positif.
Si les deux royaumes sont liés par un parallélisme si complet, l'initiation aux mystères des ténèbres exige donc aussi une préparation et des exercices ascétiques, comme l'introduction dans le royaume de la lumière, et il est naturel que nous commencions par étudier ceux-ci. Cette ascèse, qui tend à abaisser l'homme, doit imiter dans son mode l'ascèse qui tend à l'élever au contraire. C'est le christianisme qui nous a frayé les voies pour retourner au bien, et qui nous donne les moyens à l'aide desquels nous pouvons reconquérir les biens célestes que nous avons perdus. Mais le christianisme n'ôte point à l'homme sa liberté, et il ne peut par conséquent empêcher le mal de préparer de son côté des liens pour se mettre en rapport avec ceux qui penchent vers lui, afin de propager par eux son royaume sur la terre. Ainsi le don de la foi, qui nous a conduits à la vérité immédiate, est un de ces liens qui attachent l'homme à Dieu. La foi s'adresse particulièrement à l'esprit, et c'est lui qu'elle met en rapport avec la vérité souveraine. Au don de la foi correspond dans la cité du diable l'incrédulité, qui conduit à la négation du fondement de la vérité, à l'affirmation du mensonge et avec elle à la superstition. L'incrédulité est donc le lien qui met en rapport les puissances supérieures du démon avec celles de l'homme. Dans l'Église du Christ, la vie inférieure de l'homme est mise en rapport avec Dieu par des moyens qui ont pour but de la fortifier, de la spiritualiser, de la purifier, afin que, réglée et disciplinée par l'ascèse chrétienne, elle puisse s'approprier la vie de Dieu lui-même, et se laisser assimiler par elle, pour entrer ainsi comme membre vivant dans l'organisme divin de son corps mystique. La cité du diable possède aussi des moyens de ce genre : elle a des poisons qui ont la faculté de stimuler, d'irriter, de décomposer pour ainsi dire les forces vitales de l'homme, à l'aide des esprits sauvages de la nature qui résident en eux, et que le souffle de Satan a rendus diaboliques pour ainsi dire.
C'est là la contre-partie des sacrements de l'Église, et en particulier du sacrement adorable de l'autel. Aussi, lorsque l'homme a rompu ce pain de l'enfer, il mange pour ainsi dire la malédiction : lorsqu'il approche de ses lèvres ce calice abominable, il s'enivre d'illusions et de songes, et boit à longs traits la colère divine. Ces poisons sont pour lui des liens, vincula, et mettent sa vie en rapport avec la mort qui git au fond des régions ténébreuses. Mais pour que dans l'un et l'autre cas l'union soit consommée il faut un troisième élément qui, se plaçant entre les deux premiers, les unisse d'une manière intime et active par la force d'en haut d'un côté, par celle d'en bas du côté opposé. C'est ce que fait dans l'Église lumineuse la sainteté, qui se développe et se perfectionne par l'exercice des vertus les plus sublimes ; la sainteté qui, ajoutant à la force de l'homme la force de Dieu, unit intimement le premier au second, et l'aide à réaliser son règne sur la terre. De même aussi, du côté opposé, comme contre-partie de la sainteté, nous trouvons un état où l'homme, de propos délibéré et avec une pleine réflexion, se livre sans mesure à tous les vices et à tous les crimes, et suit tous ses mauvais penchants. Dans cet état si terrible et si dangereux, la force du démon s'ajoute aussi à celle de l'homme, et, rivant la volonté de celui-ci à celle du premier, agit avec elle comme la grâce agit dans les justes ; de sorte que l'homme devenu esclave de Satan fait tout ce qu'il peut pour que la volonté de celui-ci se fasse sur la terre comme en enfer, et pour que son règne advienne ici-bas.
L'une et l'autre ascèse est donc divisée en trois degrés, et il ne s'agit plus que de savoir de quel côté se tournera la volonté humaine. Sera-ce à droite ou à gauche ? Sera-ce vers les voies qui montent ou vers les sentiers qui conduisent à l'abîme ? Dans le premier cas, l'ascèse chrétienne dégage peu à peu la psyché liée et ensevelie dans la nuit ; elle dégage la lumière que l'enivrement des sens tient captive et cachée dans le monde des illusions terrestres ; elle rend à l'homme cette liberté primitive que le péché tient enchaînée, et à la vie ce ressort, cet éclat, cette énergie qu'elle avait au commencement. Les étoiles du monde intérieur scintillent de nouveau dans son ciel : les puissances de l'âme, que le péché comprime et tient arrêtées, se remettent en mouvement, comme un fleuve que la glace tient captif recommence à couler aux premières chaleurs du printemps. Les ombres de la mort que l'homme porte en son sein se dissipent peu à peu ; au lieu de ce poids qui l'entraîne vers la terre, il se sent attiré, enlevé vers le ciel ; et à mesure que l'enfer perd de ses droits et de son pouvoir sur lui, il se rapproche davantage des régions célestes et de l'état où il a été créé à l'origine. Que si l'homme, au contraire, met le pied dans les sentiers ténébreux qui conduisent à l'abîme, le rayon de lumière que le péché originel avait laissé encore intact s'obscurcit dans le mensonge par les péchés personnels et particuliers qu'il accumule sans cesse, de sorte que la lumière, s'éteignant peu à peu en lui, est remplacée à la fin par la lueur sombre et terrible du feu de l'enfer. À mesure que le bien disparait en son âme, sa volonté se pervertit ; une inimitié secrète s'établit entre lui et tout ce qui est bon, et Satan s'empare de lui toujours davantage. Il règne et gouverne en lui, par l'intermédiaire de tel ou tel des démons qu'il commande, selon que l'homme est esclave de tel ou tel vice en particulier ; et lorsque, méprisant la vie qu'il peut s'assimiler dans les sacrements de l'Église, il préfère manger la mort dans les poisons préparés par l'enfer, son corps, les forces et les puissances de celui-ci, les éléments qui le composent, et jusqu'à l'âme qui les anime, tout appartient au démon. Il est à lui comme un organe est au corps dont il fait partie ; il entre dans le corps mystique de Satan, et il devient un de ses membres.
Ainsi, un abîme affreux est creusé dans toutes les régions de son être, et les met en rapport avec le démon. Aussi l'homme se remplit des images de l'enfer : tous les forfaits dont la nature humaine est capable lui deviennent familiers : tous ces monstres que renferme en son sein le cœur de l'homme, et qui, dans l'état ordinaire, liés et comprimés par le bien se cachent dans l'obscurité de la nuit, apparaissent au grand jour. Cet état lamentable augmente à mesure que l'homme, s'enfonçant davantage dans le péché, se détache plus aussi de la société des puissances supérieures. À mesure qu'il méprise davantage les voix amies qui l'avertissent, il se livre plus aussi aux puissances invisibles du royaume du mal, et aggrave le joug qui pèse sur lui. Cette région lumineuse qui survit ordinairement dans la conscience humaine à l'abus de la grâce et dans laquelle le démon ne peut pénétrer, se rétrécit toujours plus à mesure que l'abîme devient plus profond, de sorte que les puissances de l'enfer trouvent toujours plus d'espace pour s'étendre. Les ténèbres qui obscurcissent l'esprit deviennent toujours plus profondes ; la pente qui emporte la volonté vers l'abîme devient plus rapide ; le feu qui embrase le cœur devient plus dévorant ; jusqu'à ce qu'enfin, le mal étant arrivé à son comble et l'union avec le démon étant consommée, tout signe de vie disparait, la dernière étincelle de lumière s'éteint, et les flots de l'abîme se referment pour toujours sur le malheureux réprouvé.
Après avoir suivi dans la mystique divine les traces des saints montant vers le ciel, nous ne pouvons éviter de descendre dans les abîmes de l'enfer sur les traces des réprouvés. Et puisque nous avons rassasié notre âme du spectacle ravissant que nous offre la vie des élus de Dieu, nous ne devons pas nous laisser arrêter par l'épouvante et l'effroi qu'inspire le spectacle lamentable de la perversité humaine arrivée à son comble ; car elle aussi, de même que la vertu, doit rendre à sa manière témoignage à la vérité. Entrons donc résolument dans ces sentiers ténébreux de l'abîme ; un rayon d'en haut nous éclairera. Nous commencerons par exposer dans ce livre l'ascèse diabolique, qui introduit l'homme dans ces régions maudites, et l'initie à ses mystères abominables.

(Extrait de La Mystique diabolique de Görres)


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mercredi 15 janvier 2020

Manichéisme, Schisme et Hérésies ; Continuation du culte de Satan au sein du Christianisme


Extrait de "Histoire Satan" par M. l'Abbé Lecanu :


Saint Athanase piétinant Arius
Organisés en société secrète, de même que les gnostiques, les manichéens avaient un triple signe de reconnaissance: la parole, le geste et l’attouchement (Signa oris, manuum et sinus.  (August.) — Manicheorum alter alteri obviam factus, dextras dant sibi ipsis signi causa. (Epiphan.)). A couvert sous les apparences extérieures du christianisme, l’œil vigilant des pasteurs de l’Église avait souvent peine à les discerner, à moins qu’ils ne se trahissent par la manifestation de quelqu’une des superstitions qui leur étaient spéciales, telles que le jeûne du dimanche en l’honneur du soleil.
Leur entêtement pour les pratiques de la magie ne saurait être contesté, nonobstant ce que Beausobre en a dit dans son Histoire de Manichée. Saint Augustin les accuse positivement ; saint Léon dit la même chose des priscillianites (Epist. 91 ad Turb. episc. Hisp), l’une des principales sectes du manichéisme, en particulier, et de toutes en général. Le savant Mosheim n’a pas eu de peine à démontrer que la magie était une conséquence naturelle de leurs principes (Institut. Hist. christ. IIa pars, cap. III. — C. f. August. Hæres. cap. XLVI. — Bayle, Dict. crit., art. Manichée. — D’Herbelot, Bibl. orient., art. Manichée. — Matter, Hist. du Manich, sect. III, ch. III).
Les premiers empereurs chrétiens poursuivirent avec ardeur les restes des superstitions du paganisme, et spécialement les pratiques de la magie. La persévérance de leurs efforts est la meilleure preuve de la persistance de l’abus qu’ils combattaient. Déjà, dès avant la naissance du christianisme, la magie était proscrite parles lois ; mais de funestes exemples venaient trop souvent empêcher l’effet de la législation. Marc-Aurèle avait des enchanteurs à sa suite dans la guerre des Marcomans ; il leur fit consacrer des talismans, qu’il enterra sur l’extrême frontière de l’empire, afin d’y arrêter les ennemis : ce qui prouve que la sagesse et la philosophie ne sont pas la même chose.
En 319 et en 337, Constantin renouvela les édits contre la magie (Lex v, tit. vm. — Lex vi) ; Constantin II en 357. Valentinien, Valens, Théodose les renouvelèrent à leur tour ; Arcadius en ajouta de nouveaux (Lex III, tit. VIII) en 389 ; mais tous la proscrivirent de manière à lui donner plus d’importance, parce qu’ils s’inclinaient devant son pouvoir. Constantin révoqua même en partie ses premières ordonnances, déclarant qu’il n’avait pas entendu proscrire la magie utile, c’est-à-dire celle qui aide à préserver la terre des fléaux du ciel. Constance bannissait les magiciens sous le prétexte que la magie trouble le repos des morts, l’harmonie des éléments et des saisons, détruit les récoltes et cause les épidémies. Était-il plus puissante et plus solennelle recommandation ?
Julien la remit en honneur.
Léon crut lui porter un dernier coup, mais il s’inclinait encore devant son pouvoir (Novella LXV).
Elle existait donc dans toute sa puissance par tout l’empire au quatrième siècle, et des mesures maladroites ajoutaient à son prestige une espèce de consécration légale.
Le manichéisme apparut, la recueillit, l’abrita dans son sein et la grandit de ses propres progrès.
Une femme, nommée Agapé, disciple d’un Égyptien nommé Marc, très-versé dans les secrets de la magie, au rapport de saint Jérôme, et qui avait été disciple de Manès, introduisit le manichéisme en Espagne avant la fin du quatrième siècle. Elle gagna le rhéteur Helpidius, et plus tard le célèbre Priscillien, qui devint fondateur d’une nouvelle secte, et répandit ses pratiques dans toutes les provinces méridionales de la Gaule (Sulpit. Sever. Histor. sacr. 1. II, cap. XLVI. — Iren. 1. 1, cap. IX. — Hieronim. epist. xxix ad Theod. ; — advers. Pelag. ; — ad Ctesiph.).
Il y avait des manichéens à Rome, lorsque saint Augustin y arriva, c’est-à-dire en 383. Le nombre en fut considérablement augmenté lors de la destruction de Carthage, en 439 , parce que beaucoup d’habitants de cette ville, infestée de l’hérésie, vinrent chercher un refuge en Italie. Saint Léon les poursuivit avec tout le zèle dont il était animé, et dissipa leurs assemblées. L’empereur Valentinien joignit ses efforts à ceux du pontife ; mais les persécutions et l’exil, au lieu de détruire la secte, dispersèrent ses éléments et étendirent ses ravages. Les empereurs Justin et Justinien employèrent les mêmes moyens, et arrivèrent aux mêmes résultats (C. f. Maimbourg, Hist. de St Léon, I. 1. — Thomassin, De l’unité de l’Église, t. I, p. 339.— Cod. Justin. lex V, De hæret.). Mais comment faire ?
À la fin du neuvième siècle, les manichéens étaient si nombreux en Arménie, où on les appelait pauliciens, du nom d’un de leurs premiers chefs, qu’ils purent soutenir des guerres longues et sanglantes contre l’empereur Bazile le Macédonien (Cedren. t. II, p. 480 et 541.—Bossuet, Hist. des Var. 1. xi, n° 13).
Pierre de Sicile nous apprend que, tout en se défendant vigoureusement contre ce prince, ils envoyèrent en Bulgarie de nombreux missionnaires, et que l’hérésie y jeta de profondes racines. La Thrace était depuis longtemps infestée (Bossuet, Hist. des Var. 1. xi, n° 14). La même hérésie faisait de grands ravages en Perse, en Syrie et dans la Mésopotamie pendant le règne de l’empereur Anastase ; en Sicile, sous le pontificat de saint Grégoire le Grand (Lambert. Daneau, Notæ in hæres. August. cap. XLVI. — Bayle, Dict. crit. art. Marcion).
Dès le milieu du cinquième siècle, les gnostiques, les ophites et les manichéens des provinces occidentales, confondus dans une même proscription, avaient réuni leurs doctrines et leurs pratiques en même temps que leurs intérêts. Déjà Théodoret ne met plus entre eux aucune différence (Hæret. fabul. I. 1, cap. xxiv).
Les nouveaux mystères ne se tenaient plus en publie, mais ils se continuaient en secret, et dans des réunions moins bruyantes et moins nombreuses. Ce ne furent même plus des mystères à proprement parler ; ce furent des chasses de Diane, des courses de Habonde, des sabbats. Nous retrouverons toutes ces choses au moyen âge.
Nous n’avons pas à écrire l’histoire des persécutions ; cette grande et mémorable page des annales du monde appartient plutôt à l’histoire de l’Église ou même à l’histoire générale. Toutefois il ne faut pas oublier que Satan attaquait au-dehors par le fer et le feu l’œuvre du Christ, en même temps qu’au-dedans par les moyens que nous venons de signaler. La persécution, commencée l’an 64, dixième du règne de Néron, ne devait s’arrêter qu’en 325, lorsque Constantin donnerait la paix à l’Église. Pendant cet intervalle de 260 ans, la société chrétienne n’eut pas un seul jour de paix ou de repos ; il ne se passa pas d’année, de semaine peut-être, que le sang chrétien ne coulât sur un point de l’empire ou sur l’autre, et la persécution redevint générale et furieuse à quatorze reprises différentes, mais si générale et si terrible, que l’on crut plusieurs fois toucher aux temps prédits par l’Évangile concernant la fin du monde, notamment pendant les règnes de Dèce et de Dioclétien. Le nombre des victimes fut si considérable sous le règne de Dioclétien, que l’histoire y a fixé une de ses époques mémorables sous le nom d’ère des martyrs. Quoi qu’en disent les ennemis du christianisme, intéressés à diminuer le plus qu’ils peuvent ses gloires et ses triomphes, s’il n’est pas possible de déterminer même approximativement le nombre des confesseurs de la foi dans cet intervalle de deux grands siècles et demi, il s’éleva certainement à plusieurs millions.
Satan espérait-il noyer le christianisme dans le sang chrétien ? peut-être ; mais, quel que fut le résultat, sa haine contre l’homme était toujours satisfaite, puisque le sang humain coulait à grands flots.
Satan hait-il davantage l’humanité ou le christianisme ? il le sait. Dans cette circonstance, il s’attaqua à l’humanité sous le prétexte du christianisme : il fît imputer aux chrétiens les pestes, les famines, les fléaux, les insuccès dans la guerre, attribuant tous les malheurs à la colère des dieux, irrités des blasphèmes et de l’impiété des chrétiens. Il leur fit imputer les crimes des gnostiques, dont les chrétiens gémissaient plus encore que les païens. Il excita les colères et les jalousies des prêtres du paganisme, qui voyaient leurs temples devenir déserts, leurs oracles réduits au silence : vains efforts, Satan ne pouvait pas, ne devait pas prévaloir ; son triomphe se réduisit au mal qu’il avait fait ; le ciel se peupla de ses victimes, et le sang des martyrs fit germer de nouveaux et plus nombreux chrétiens.

Avant que le christianisme eut révélé au monde l’idée et le sentiment sublimes du divin amour, la magie et le culte des dieux se confondaient en une seule et même chose. Le divin Platon, pour parler le langage de ses disciples, n’appelait pas la magie d’un autre nom que le service divin. C’est Apulée qui en fait la remarque, et il faut voir en quels termes respectueux il en parle lui-même dans son Apologie. Vous accusez quelqu’un d’être magicien, dit-il à son délateur ; mais songez donc que la magie est le culte des dieux, la science des choses célestes, l'art d’honorer les immortels ; qu’elle tire sa noble origine de Zoroastre et d’Oromase, qui l’enseignèrent aux Perses, chez lesquels il n’est pas permis à tout le monde d’être magicien, pas plus que d’être roi ; car la magie est un royal apanage. C’est aussi, et chez tous les peuples, un apanage du sacerdoce, et si c’est un crime d’être magicien, c’est donc aussi un crime d’être prêtre.
Les peuples barbares qui détruisirent l’empire romain n’avaient pas de si hauts pensers, ni tant de science, ni l’art de si bien dire ; mais ces idées étaient les leurs. Dans la Gaule et la Germanie, les druides remplissaient le double rôle de magiciens et de ministres des dieux. Les druides étaient savants dans l’art des conjectures et dans l’astrologie, dit Cicéron (Divinat. lib. i, cap. 41). Tertullien ajoute que ces prêtres passaient des nuits auprès des tombeaux des guerriers et des sages, afin d’y recevoir des inspirations pendant le sommeil. Neuf vierges sacrées faisaient leur résidence dans l’ile de Sein, à l’extrémité occidentale de la péninsule armoricaine, suivant le récit de Pomponius Mêla, et conjuraient les vents et les flots, afin de procurer aux navigateurs une mer favorable. Elles savaient prendre la forme de divers animaux, guérir les maladies par la vertu des enchantements et prédire l’avenir. On les nommait gallicènes ou barrigènes. Diodore de Sicile parle de certains prophètes adonnés à l’auscultation et à l’extipicine, qui immolaient des victimes humaines, pour chercher dans leurs entrailles la révélation de l’avenir. Il assure que ces détestables usages remontaient à des temps
fort reculés, et que les Cinabres les transportèrent dans la Gallo-Grèce (Histor. I. v). Les Gaulois avaient encore les bacères, chargés du soin d’interroger les astres, et les eubages, de celui de consulter les entrailles des victimes et le vol des oiseaux (Athénée, I. VI.—Strabo, Geogr.).
Nul peuple ne les surpassa dans cette dernière science, dit Justin, excepté peut-être les Basques, non moins crédules et non moins superstitieux, ajoute Lampride. Les Gaulois faisaient un si grand cas de l’ornithomancie, que les mouvements de leurs armées étaient toujours réglés sur le vol des oiseaux ; et c’est ainsi que l’une d’elles se trouva conduite jusqu’en Pannonie.
Outre les superstitions qui leur étaient communes avec les Grecs et les Romains sur les préservatifs et les amulettes, ils eu avaient de spéciales, telles que celles qui se rattachaient au gui de chêne et aux œufs de serpent. Le gui de chêne était le grand et tout-puissant préservatif contre le tonnerre et contre les épidémies, l’heureuse et efficace bénédiction des champs, des villages et des maisons. La possession d’un œuf de serpent portait bonheur dans toutes les entreprises (Frey, Admiranda Gall. cap. x.— Plin. Hist. nat. lib. xxix, cap. 3. — Malouet, Voyage en Guyane, art. d’Iracubo).
Les peuples de la Germanie ne le cédaient pas à ceux de la Gaule dans les pratiques de la divination : ils cultivaient l’art des auspices et des sorts ainsi que celui de la rabdomancie. Ils n’entreprenaient aucune affaire importante, sans avoir interrogé le hennissement de chevaux blancs qu’ils nourrissaient en qualité d’oracles dans des prairies sacrées. Ils immolaient des victimes humaines dans le but de consulter leurs entrailles, tandis qu’elles palpitaient encore de la chaleur de la vie, sur les chances de la guerre et l’issue des négociations.
Tout ceci est déraisonnable, atroce ; mais c’est le règne de Satan, toujours et partout le même : destruction de l’homme, abaissement de l’humanité.
Lorsque les peuples d’au-delà du Rhin, Saxons, Bructères, Saliens, Chamaves, Angrivariens, Sicambres et ceux qui formaient la confédération franque, quittèrent les forêts de la Germanie, pour venir chercher en Gaule une autre patrie sur une terre plus féconde et sous un ciel plus clément, ils apportèrent donc de nouvelles pratiques de magie, qu’il faut ajouter à celles que les Gaulois avaient reçues des Romains, et à celles qu’ils tenaient d’eux-mêmes.
Ils apportèrent, entre autres, l’art des runes, si cultivé parmi la plus grande partie des nations du Nord.
Il y avait les runes victorieuses, qui donnaient la sagesse, l’esprit, le courage, et préparaient tous les genres de triomphes. Les guerriers les gravaient sur la garde et le fourreau de leur épée, tout le monde les portait écrites sur des carrés de parchemin ; elles devaient être accompagnées de la lettre tyr, deux fois reproduite. [LPS : Les runes furent utilisées par Hitler sous le nazisme, voir par exemple l'emblème de la Waffen-SS] Les navigateurs inscrivaient les runes maritimes et fluviales sur la poupe, le gouvernail, les mâts et les voiles des navires, pour préserver l’équipage et les marchandises de tout fâcheux accident. Ceux qui avaient des procès à soutenir, des querelles à venger, des droits à faire prévaloir, cachaient les runes protectrices dans les tentes qui servaient de prétoire à la justice et jusque sous les sièges des magistrats. Les runes bacchiques, gravées sur l’anse des amphores et sur les gobelets, préservaient les buveurs des surprises qu’on aurait pu leur faire dans l’ivresse ; pour plus de sûreté encore, ils se les traçaient sur la main, et écrivaient la lettre naud sur leur ongle. Les médecins faisaient usage des runes auxiliatrices, pour procurer aux femmes des couches heureuses et faciles ; mais ce n’était que la moindre partie de la science du véritable médecin : il devait posséder à fond le secret des runes corticales, afin de les inscrire convenablement sur l’écorce des arbres et du côté qu’il fallait, pour guérir les maladies, détourner les sorts, lever les enchantements, arrêter les hémorragies, fermer les blessures. Les runes cordiales donnaient le courage aux lâches ; on les inscrivait sur la poitrine, à la région du cœur. Les runes puissantes se tatouaient sur celui des membres dont on devait faire le principal usage : sur les bras, pour le travail ; sur les cuisses, pour la marche (Canciani, Leges barbarorum antiquæ, t. III, p. 91).
Et ces sortes de peintures soulevèrent de nombreuses et énergiques réclamations de la part des prélats pendant les sixième, septième et huitième siècles, sous prétexte qu’elles constituaient une invocation au démon, déshonoraient des membres consacrés par le baptême, et que l’ostentation qu’en faisaient ceux qui les portaient, blessait souvent les lois de la modestie.
Ces pratiques et cent autres pareilles se traînèrent encore misérablement pendant de longs siècles au sein des nations nouvellement converties à la foi chrétienne ; il suffit d’interroger la législation du temps, pour en trouver des preuves nombreuses. En effet, la répression des crimes commis par le moyen de la magie fut un des objets les plus constants de la sollicitude des législateurs. Aussi peu avancés dans les sciences démoniaques que dans la civilisation, les barbares ne connaissaient que la grossière et brutale magie, mais telle quelle ils la connaissaient et en faisaient usage. L’empoisonnement, les vénéfices et les maléfices, les ligatures et les charmes, les sorts et les enchantements, les assemblées de sorciers et des festins abominables, telles sont les pratiques contre lesquelles des codes de lois, si laconiques sur maints autres points, sévissent avec le plus de détails (Collect. de D. Bouquet, t. IV, p. 136.— Canciani, Leges barbarorum antiquæ. — Lindembrog, Codex legum antiquarum, in lege Salica, tit. XXI, XXII, LXVII, etc.).
Si une femme empêche par maléfice une autre femme de devenir mère, elle payera deux mille cinquante deniers d’amende, dit la loi salique dans son titre XXIIe. Si le vénéfice est bu par celui-là même qui l’avait préparé pour un autre, le vénéficiateur survivant sera condamné à deux mille deniers. Celui qui aura jeté un maléfice sur autrui, ou qui l’aura déposé avec des ligatures en un lieu quelconque, subira une amende de deux mille deniers. Si une sorcière a dévoré quelqu’un, dit ailleurs la même loi, elle payera deux cents sous d’amende.
Rien n’est plus curieux que de voir un barbare se railler des autres barbares à cette occasion. Il ne faut pas croire, dit Rbotaric dans le code des lois lombardes, qu’une femme avale un homme tout vivant, car cela est impossible (Nullatenus est credendum, nec possibile est, ut hominem mullier vivum intrinsecus possit comedere. (Lex Rhotaric. cap. CCCLXXIX)). Mais Rhotaric se moquait de ce qu’il ignorait, comme il est arrivé à tant d’autres. Il n’était pas question d’hommes avalés vivants ou entiers, mais de victimes dépecées, rôties et mangées en détail, ainsi que nous le verrons bientôt.
Le sou d’or, dont il est question dans la loi, avait une valeur de quinze francs environ de notre monnaie, suivant l’estimation la plus probable. Deux cents sous représentaient donc environ trois mille francs, somme très-élevée pour une époque où la rareté du numéraire était si grande, comparativement à la nôtre.
Si quelqu’un, continue la même loi, accuse un homme d’être herbourg (Hereburgium), c’est-à-dire strioporteur, ou bien, en d’autres termes, d'avoir porté la chaudière d’airain aux festins des sorcières (Ubi striæ coccinant. On lit ailleurs cocinant, et même concinant. Il s’agit de cette chaudière aux poisons que nous retrouverons plus tard), et qu’il ne puisse pas prouver son dire, il payera soixante-deux sous d’amende. Il paraît qu'alors l’injure était défendue et la diffamation permise, puisque l’accusateur était admis à présenter ses preuves. Le mot herbourg n’est pas encore sorti du langage en certaines provinces ; il est même des familles qui portent un pareil nom.
La loi des Ripuaires contient des dispositions semblables (Lex Ripuar. tit. LXXXVIII). Nous compléterons ce que l’une et l’autre laissent à désirer par un exposé des articles de la loi des Wisigoths sur la même matière (Lex Wisigoth. l. iv et vi, tit. II, n°I, III, IV).
Si quelqu’un, dit-elle, consulte les sorciers, les aruspices ou les devins relativement à l’époque de la mort du prince ou de quelque autre personne, il deviendra esclave, s’il est ingénu, ses biens seront confisqués, et il sera flagellé. S’il est esclave, on lui fera subir diverses tortures, et il sera exilé, pour servir encore comme esclave, dans les pays par delà les mers.
Un ingénu ou un esclave qui aura fait des vénéfices, sera puni du supplice le plus ignominieux, si la mort s’en est suivie ; sinon, il sera mis à la disposition du vénéficié.
Les maléficiateurs, ceux qui causent des tempêtes, ceux qui donnent la folie par l’intervention des démons, seront frappés publiquement de deux cents coups de fouet, et tondus d’une manière déshonorante. On leur fera faire dix fois le tour des champs voisins, et ensuite on les confinera dans la prison. Ceux qui les auront employés, recevront deux cents coups de fouet en présence du public.
L’esclave ou l’ingénu de l’un ou de l’autre sexe qui aura fait des maléfices ou des ligatures contre les hommes ou les animaux, et en général contre tout ce qui se meut de soi-même, contre les champs, les vignobles ou les arbres ; celui qui aura composé, ou seulement essayé de composer des pactes, pour causera quelqu’un le mutisme, des maladies, la mort ou un dommage quelconque en son corps ou en ses biens, sera puni de deux cents coups de fouet publiquement administrés ; il sera ensuite enfermé dans une prison, et ses biens confisqués.
Telles sont les prescriptions des lois des Francs et des Wisigoths relativement à la magie. La loi des Bourguignons garde sur cet article un silence d’autant plus remarquable, que ce peuple était alors le plus civilisé de la Gaule. L’était-il au point d’ignorer la magie ?
Il fallait que ce crime fût alors bien commun, pour demander une telle répression et de telles précautions. Il le devint cependant de jour en jour davantage, si on en juge par les prescriptions législatives des siècles suivants. Il ne se tint pas un concile, une assemblée de la nation, jusqu’au règne de Charles le Chauve, sans qu’il y fut question de la magie, soit pour la réprimer par des lois nouvelles, soit pour faire revivre les lois anciennes.
Le concile d’Auxerre parle des charaudeurs, ou jeteurs de sorts, contre lesquels saint Éloi, évêque de Noyon, devait également s’élever un peu plus tard, et dont nous retrouvons encore la mention sous la plume de Maurice de Sully, évêque de Paris au douzième siècle (Lebeuf, Mém. de l'Acad, des inser. t. XVII, p. 723. — Ducange, Glossar, aux mots Caragii et Caraulæ. Ducange n’a pas compris la vraie signification de ces expressions).
Il n’était douteux pour personne que ces pratiques ne fussent des restes de paganisme. Maurice de Sully l’affirme positivement ; de même un concile de Rouen de l’an 630 environ : « Il faut, disent les prélats, réprimer, ou plutôt détruire entièrement l’usage qu’ont certains bergers, des chasseurs et autres personnes de réciter des enchantements sur du pain, des herbes ou des billets, qu’ils cachent ensuite dans les arbres ou dans les carrefours, afin de guérir leurs animaux, en donnant la mauvaise chance à ceux d’autrui. Il est évident que de telles pratiques sont des restes du paganisme. »
« Nous voulons, disait Childéric III dans une ordonnance de l'an 742, que chaque évêque s’applique à détruire dans son diocèse les usages païens auxquels le peuple se livre encore, tels que les sacrifices profanes en l’honneur des morts, les sortilèges, les divinations, les phylactères, les augures, les enchantements, l’immolation des victimes : il faut abolir tout ce qui reste du paganisme, et en particulier les feux sacrilèges appelés néd rates. » Les mêmes, sans doute, dont il est parlé dans un capitulaire de Carloman de l’an 743, sous le nom de nodfir. La première étincelle avait été obtenue par le frottement de deux morceaux de bois.
La liste serait incomplète, si nous n’empruntions quelques détails au sermon de saint Éloi sur la même matière (Vita S. Eligii (par St-Ouen), II part. cap. xv). « Nous vous conjurons par tout ce qu’il y a de plus sacré, dit le prélat, de vous abstenir des coutumes abomi nables du paganisme ; loin de vous les prestigiateurs, les devins, les fabricateurs de sortilèges et d’enchantements ; les consulter, c’est renoncer au privilège et à la grâce du baptême.
Loin de vous les interprètes des augures et de l’éternuement. Lorsque vous vous mettez en route, ou lorsque vous commencez un ouvrage, n’écoutez pas quel est l’oiseau qui chante ; munissez-vous plutôt du signe de la croix. Ne choisissez pas les jours pour vous mettre en route ou commencer vos entreprises ; tous les jours appartiennent à Dieu, et nous viennent également de sa main libérale. L’attention aux jours fastes et néfastes, aux aspects de la lune ; les impiétés et les farces ridicules des calendes de janvier, les mannequins de vieilles femmes, les mascarades, les jeux folâtres, les tables dressées à l’entrée des nuits, les étrennes, les intempérances qui font partie des réjouissances de cette époque, les bûchers allumés, les chants qu’on prononce en s’asseyant, sont autant de pratiques condamnables. »
Les tables dressées à l’entrée des nuits dont parle ici l’évêque de Noyon, rappellent les repas offerts en plein champ aux déesses Maires et à la déesse Habonde, ou Abondance, si ce n’est le même usage.
L’orateur continue de la sorte : « Que personne, à la fête de saint Jean ou de quelque autre saint, ne fasse des solstices, des circonvallations, des danses ou des charaudes ; que personne ne chante les cantiques du démon. Que personne n’invoque les noms du démon, ni Orcus, ni Neptune, ni Diane, ni Minerve, ni le génie, ni aucun autre être fantastique. »
Littéralement, aucune autre ineptie de ce genre.
« N’observez plus le jeudi, continue le prélat, ni pendant le mois de mai ni dans un autre temps ; il suffit de l’observance des fêtes et des dimanches. Que personne ne suspende des flambeaux ou des objets votifs près des temples, des pierres, des fontaines, des arbres, aux maisons ou dans les carrefours. »
L’usage dont parle ici l’évêque de Noyon fut des plus persistants. Les évêques se virent enfin obligés de faire enfouir les termes et les milliaires ; ils firent ériger des croix à la place des idoles des carrefours ; ils donnèrent le nom de quelque saint aux fontaines consacrées par la superstition, afin de sanctifier, en changeant leur objet, des habitudes qu’ils ne pouvaient détruire.
« Ne mettez point d’amulettes au cou des hommes ou des animaux, dit toujours le prélat, quand même elles auraient été faites par des clercs, ou quand elles contiendraient des passages de l'Écriture ; car tout cela est vain, inutile, diabolique, indigne d’un chrétien. Ne faites plus de lustrations ni d’enchantements sur les champs ; ne faites point passer vos troupeaux entre les deux parties d’un arbre entr’ouvert, ni par des voies souterraines : on pourrait croire que vous les consacrez au démon. Femmes, ne portez plus d’ambre suspendu à votre cou ; n’imprimez plus le nom ou la figure de Minerve sur votre linge ou sur vos étoffes ; invoquez plutôt la bénédiction du Seigneur. Ne criez pas quand la lune s’éclipse. Ne donnez le nom de Seigneur ni au soleil ni à la lune ; ne jurez point par leur puissance. Ne croyez ni à la destinée, ni à la fortune, ni aux thèmes des astrologues. Si quelque infirmité vous atteint, laissez là les devins, les enchanteurs, les sorciers, les prestigiateurs ; ne recourez ni aux phylactères, ni aux fontaines, ni aux arbres, ni aux dieux des chemins, car tout cela ne vous servirait de rien ; ayez recours aux choses saintes et à la miséricorde de Dieu. »
C’est ainsi, pour le dire en passant, que les prélats de l’Église catholique justifiaient d’avance la religion des reproches d’obscurantisme et de superstition qui devaient lui être adressés de nos jours.
En complétant ces détails par les indications d’un capitulaire de Carloman daté de l’an 749, et qui contient une longue et curieuse liste des superstitions de l’époque (cette liste, intitulée Indiculus superstitionum paganicarum désigne jusqu’à trente observances superstitieuses. Canciani l'a expliquée fort longuement ; ce qu’il en dit est aussi curieux que savant, et mérite d’être lu. (Leges Barbar. t. III, p. 88.)
), on voit qu’il se célébrait des mystères dans le silence des forêts, que la fiente des bœufs et des chevaux était employée à l’art divinatoire en certaines circonstances, et la cervelle de plusieurs animaux à des usages magiques ; qu’il se faisait des courses nocturnes aux flambeaux et en haillons ; que les sorciers pratiquaient des enchantements sur des statuettes de pâte ou de chiffons, sur des pieds et des mains artificiels, dans le but de causer des maladies ou la mort à des personnes absentes ; qu’on supposait aux sorcières le pouvoir de commander à la lune, et d’énerver par le moyen de ses influences le courage des plus vaillants guerriers.
Il est à peine quelqu’une de ces pratiques qui ne se trouve mentionnée de nouveau dans les capitulaires de Charlemagne, de Pépin, roi d’Italie, de Louis le Débonnaire et de Charles le Chauve : ce qui prouve de plus en plus leur persistance au sein de la société chrétienne. Les devins, les astrologues, sous le nom de mathématiciens, les sorciers, les enchanteurs, les vénéficiateurs, les augures, les noueurs d’aiguillette, les tempétiers, les invocateurs de démons, les défouisseurs de trésors, y sont nommément désignés. Les philtres, les amulettes, les phylactères, les sorts, l’interprétation des songes, les pactes, les brevets pour guérir les maladies, y sont proscrits sous diverses pénalités, et quelquefois sous peine de mort.
On y trouve une mention positive des pratiques de la cabale (Capitul. Herardi, Turon, episc. anni 858 ; Baluz. p. 1288) et des mœurs de l’ophitisme ; le législateur n’ose même pas désigner en termes trop clairs l’impure mixtion dont les sorciers souillaient l’oblation eucharistique (Capitul. Pippini regis, apud Baluz. p. 540), à l’instar de l’eucharistie des ophites et des festins des manichéens. On y reconnaît l’existence d’engastrimythes, désignés sous le nom de pythons (Capitul. Carol. Mag. anni incerti. Baluz. p. 518). On y trouve la preuve qu’il y avait des antropophages en Europe à une époque aussi avancée. Il ne faudrait pas croire que ce dernier crime ne se trouve signalé dans la loi que comme un souvenir ou par habitude, car un second capitulaire du grand empereur, promulgué en Saxe, en parle d’une manière si explicite, qu’il n’est pas possible d’élever le moindre doute : « Si quelqu’un, y est-il dit, sous prétexte qu’un homme ou qu’une femme sont sorciers, et qu’ils mangent des hommes, les mange lui-même ou les fait manger à d’autres, après les avoir embrochés et rôtis, qu’il soit puni de mort (Capital. Carol. Mag. pro part. Sax. cap. vi. Baluz. t. i, p. 251). » Ainsi parle un des législateurs les plus judicieux de l’époque chrétienne ; et comment supposer qu’en rédigeant un pareil article de loi, il avait en vue des crimes imaginaires (Baluz. Capitul. reg. Franc. Carol. Mag. anni 769, p. 191 ; — ami. 805, p. 428 ; — 799, p. 220 ; — 789, p. 235 ; — incert., p. 518, 929 , 1040 ; — tom. II, ann. 799, p. 242 ; — 789, p. 254 ; — incert. p. 997, 1104. — Pippini reg ann. 793, p. 539, 504 ; — incert. p. 1143. Hludov. Pii, ann. 827, p. 707 incert. p. 713, 961, 1104. — Caroli Calv. ann. 870, p. 230, etc., etc.) ?
Tandis que les nations nouvelles appelées à peupler le champ de l’Église dans les provinces du Nord, se débattaient ainsi dans les liens à demi brisés de leur antique barbarie, de leurs superstitions et des abominables pratiques dans lesquelles Satan essayait de les retenir, le même Satan semait la division au scindes Églises d’Orient et d’Afrique par le moyen des hérésies : donnant ainsi aux peuples incivilisés et grossiers des occupations grossières, et aux peuples philosophes et disputeurs, des arguties et des subtilités perfides pour aliment intellectuel.
Sitôt que le sang chrétien eut cessé de couler à son instigation sur les échafauds, pendant que la gnose grouillait partout dans les bas-fonds du christianisme comme une fangeuse vermine, dès le commencement du IVe siècle, Arius, prêtre d’Alexandrie, dans un accès d'orgueil froissé, et pour se venger en suscitant des troubles, s’avisa d’enseigner que Jésus-Christ n’était pas Dieu. Cette déplorable nouveauté ne s’insinua que trop aisément auprès des grands et des gens sans défiance. L’arianisme s’étendit de proche en proche et gagna une à une toutes les provinces de l’empire. Nous n’entreprendrons pas de tracer sa longue histoire : persécutions, exils, disputes, conciles et anticonciles, guerres déclarées, sang humain versé à grands flots, tel en est l’abrégé. Les troubles durèrent deux siècles, et couvrirent de ruines l’empire d’Orient, l’Espagne, la Gaule, l’Italie, l’Afrique. Si Satan avait triomphé, le christianisme était anéanti, mieux encore que par la gnose, puisqu’il en restait toutes les apparences, la morale et les pratiques, mais en l’absence de la rédemption, qui est le dogme capital, et de l’eucharistie, qui est le dogme générateur.
Pendant qu’Arius enseignait ses erreurs en Égypte, les deux Donat divisaient l’Église d’Afrique par un des schismes les plus funestes qui aient affligé le troupeau de Jésus-Christ, à l’occasion de l’élection d’un évêque de Carthage, nommé Cécilien, qui, par l’exactitude de sa doctrine et de sa vie, avait eu l’honneur de déplaire à quelques personnes trop puissantes.
Bientôt après parurent les macédoniens, qui nièrent la divinité du Saint-Esprit. Hérésie faible et petite dans ses commencements, mais qui s’étendit en se transformant, infesta peu à peu tout l’Orient, et dure encore, puisque c’est, avec la primauté romaine, le point capital qui divise l’Église grecque de l’Église latine. Si les Grecs orthodoxes, comme ils s’appellent, ne nient plus la divinité du Saint-Esprit, ils rejettent du moins sa procession du Verbe divin.
Le cinquième siècle vit les pélagiens, qui rejetèrent la nécessité de la grâce, et, par une conséquence inévitable, la nécessité de l’incarnation et delà rédemption, puisque l’homme pouvait ainsi se sauver sans le secours divin ; les nestoriens, qui divisèrent Jésus-Christ en deux personnes, l’une divine, l’autre humaine, ce qui anéantissait d’autre façon la valeur de la rédemption, puisque la personne humaine ayant seule pu souffrir et mourir, rien n’avait été acquis pour l’humanité, sauf une doctrine toute céleste enseignée par la personne divine. Vinrent ensuite les eutychiens, qui supprimèrent en Jésus-Christ la nature humaine, en l’absorbant dans la nature divine, ce qui rendait impossible toute réalité dans l’accomplissement des scènes douloureuses de la passion du Sauveur. Il ne restait plus qu’une vaine apparence et des ombres au calvaire. Et, dans un cas comme dans l’autre, la Vierge divine perdait son beau titre de Mère de Dieu, puisqu’elle n’avait donné l’être qu'à un homme, selon Nestorius, et qu’elle n’était mère qu’en apparence, selon Eutychès.
Au milieu de ces déchirements, suscités et entretenus par Satan, l’Église d’Orient perdit son unité ; la division succédant sans cesse à la division, les liens de la discipline se relâchèrent, la confiance n’exista plus des fidèles aux évêques, des évêques à leurs patriarches. Elle perdit sa fermeté et son assurance dans la foi, au sein de ce ballottage perpétuel entre des doctrines diverses et multiples : et où la discipline et la foi se relâchent, les mœurs se pervertissent. Or c’est ce qui arriva ; il ne resta bientôt plus que le nom et les apparences du christianisme. Des moines ignorants, disputeurs, orgueilleux, en révolte contre les évêques ; nul zèle pour l’extension de la foi et la correction des mœurs, puisque toutes les attentions étaient appelées vers la dispute ; un peuple ignorant et tournant à tout vent de doctrine, parce qu’il n’attachait d’autre importance à ces changements, que la facilité qu’il y trouvait de s’affranchir du joug des mœurs chrétiennes, telle fut dès lors presque toute cette portion de l’Église qui parlait la langue grecque.
Depuis longtemps le catholicisme était détruit en Afrique : le Vandale Genséric l’avait enseveli sous des ruines et noyé dans le sang ; il n’y restait plus que l’arianisme, qu’il y avait importé et implanté sur des décombres. La population qu’il y laissa , beaucoup moins nombreuse que celle qu’il y avait exterminée, ne tarda pas à perdre, avec la vigueur belliqueuse qu’il lui avait imprimée, les dernières traces de vie et de foi chrétiennes. Jésus-Christ ne pouvait plus reconnaître son Église ici ni là. Le ministre des vengeances divines parut : Mahomet fonda sa religion et son pouvoir en l’an 632.
Genséric avait été l’ange exterminateur de cette Église d’Afrique si grande, si puissante et si belle, mais déjà si divisée au temps du grand évêque d’Hippone, et disposée par là même à recevoir des doctrines plus néfastes encore : elle se laissa, en effet, honteusement salir et profondément gangréner par le manichéisme. Mahomet allait l’être de l’une et de l’autre, en rayant définitivement celle qu’avait fondée Genséric, et en ébranchant vigoureusement l’Église grecque, jusqu’à ce qu’il n’en restât plus que les tronçons.
Ainsi Dieu accorde à l’ange infernal la puissance de tenter, puis la puissance d’exercer la vengeance envers ceux qui ont succombé à ses séductions ; de sorte qu’il est lui-même le vengeur des crimes qu’il a fait commettre.
Les sanglantes querelles et les sacrilèges attentats des iconoclastes achevèrent de semer la division et d’ébranler la foi dans le sein de la malheureuse Église d’Orient pendant le VIIIe siècle ; puis, au IXe, Photius, patriarche de Constantinople, la sépara par un schisme de l’Église d’Occident ; d’où il arriva que le secours puissant des princes de l’Occident lui fît défaut, et que la foi défaillît en même temps au cœur de ses enfants. Aussi les deux tiers échangèrent la croix contre le turban, pour ne pas mourir, et l’autre tiers accepta la servitude dans ses propres foyers.


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vendredi 27 décembre 2019

LA VIERGE MARIE ET LES DERNIERS TEMPS



Extrait de "LA VIERGE MARIE ET LES APÔTRES DES DERNIERS TEMPS D'APRÈS LE B. LOUIS-MARIE DE MONTFORT", par le Père LHOUMEAU :





LA VIERGE MARIE ET LES DERNIERS TEMPS

Plusieurs fois, dans les pages que nous étudions, le Bienheureux de Montfort affirme que, selon le plan divin, Marie doit être plus connue, mieux aimée et servie. Il dit même que « Dieu veut révéler et découvrir Marie, le chef-d'œuvre de ses mains, dans ces derniers temps. L'expression est hardie, car elle annonce un tel accroissement de gloire pour Marie, qu'en comparaison de ce qui a précédé, il sera comme la découverte d'une œuvre, sinon inconnue, du moins encore imparfaitement appréciée. Selon le Bienheureux, ce progrès dans la connaissance de la sainte Vierge et dans la manifestation de son rôle est en liaison avec les derniers temps dont il est un signe. C'est une vue propre au Bienheureux et dont l'importance ne saurait être méconnue. Elle fait l'objet de ce chapitre.
Entre saint Jean l'Évangéliste et le Bienheureux de Montfort il y a des ressemblances fort intéressantes et jusqu'ici trop peu étudiées. Ce sont deux fils bien-aimés de la Vierge Marie, qui vécurent dans une union intime avec Elle et qui se consacrèrent à son service d'une manière et dans une mesure distinctives. L'heure bénie et si grave où l'Apôtre reçut Marie dans l'intimité de sa demeure et de sa vie — et ex illa hora accepit eam discipulus in sua — n'inaugurait pas ses relations d'amour filial et de services dévoués envers la Mère de Jésus. Le disciple bien-aimé du Maître l'était aussi de la Mère et l'on pourrait relever dans l'Évangile plusieurs indices de ces relations avant la scène du Calvaire. Le fait d'avoir, seul parmi les apôtres, accompagné Marie jusque-là, témoigne assez des rapports qui les unissaient. En ce point la ressemblance entre Montfort et saint Jean est complète. La devise qui résume la vie et l'apostolat du Bienheureux : Tuus totus ego sum, et omnia mea tua sunt, redit en d'autres termes l'accepit eam, discipulus in sua de l'apôtre saint Jean.
Or voici qu'à ces deux fils bien-aimés la Reine des prophètes a fait un don semblable : elle leur a donné des vues prophétiques sur les derniers temps, particulièrement en ce qui la concerne, c'est-à-dire sur le rôle que Dieu lui assigne dans ces luttes suprêmes et dans le retour triomphal du Christ. Toutefois ces vues, bien que semblables par leur objet, se nuancent diversement chez l'un et chez l'autre.
Les commentateurs expliquent comment l'Apôtre, dans son Évangile, s'élève d'un premier vol au-dessus des créatures jusqu'au sein du Père pour contempler le Verbe : In principio erat Verbum. C'est aussi dans ces hauteurs célestes, dans ces splendeurs de la divinité que s'offre à saint Jean la vision de l'Apocalypse, où lui apparaît la sainte Vierge. Il la voit comme la Femme revêtue du soleil, ayant la lune sous ses pieds et couronnée de douze étoiles. Sa lutte avec le dragon se déroule, il est vrai, ici-bas ; mais elle est retracée sous des figures grandioses et mystérieuses qui maintiennent nos regards comme entre ciel et terre. Marie combat contre Satan, mais en Souveraine qui domine les attaques et les colères du dragon, aussi bien que le cours des événements.
Le Bienheureux de Montfort s'inspire de cette vision qui retrace l'histoire de l'Église militante ; mais il en considère la réalisation selon les procédés de la divine Sagesse dont Marie est le trône. Il s'est familiarisé avec les vues de cette Sagesse, qui dans ses œuvres atteint d'une extrémité à l'autre et sait relier la fin au commencement : attingens a fine usque ad finem. Dans la conduite des choses aussi bien que des personnes, rien ne peut entraver sa puissance à la fois douce et forte : fortiter suaviterque disponens omnia. C'est dans cette lumière spéciale qu'il contemple Marie et son rôle providentiel. C'est par Elle, dit-il, que le Sauveur est venu en ce monde en se faisant Homme, et c'est Elle aussi qui préparera son second avènement à la fin des temps. Alors Elle luttera contre le dragon, l'antique Serpent mais ce ne sera pas un simple épisode de sa vie, une rencontre accidentelle ; ce sera la continuation et l'achèvement de sa mission divine ; car Dieu l'a posée dès le Paradis terrestre, comme l'adversaire personnelle de Satan dont finalement Elle écrasera la tête. Cette ampleur de perspective, qui embrasse à la fois le passé et l'avenir, qui relie les derniers âges du monde aux premiers et nous montre dans toute son étendue le plan de la divine Sagesse sur Marie, est assurément d'une originalité et d'une magnificence extraordinaires ; et c'est en cela qu'entre tant d'autres vues prophétiques se distinguent celles du Bienheureux de Montfort. Un rapide coup d'œil sur l'histoire de l'Église nous montrera comment ont progressé parallèlement au cours des siècles la gloire de Marie et sa lutte contre le serpent infernal.
Dans l'antiquité chrétienne, la poésie liturgique, les discours des orateurs chrétiens et leurs écrits célèbrent en Orient comme en Occident les louanges de la sainte Vierge. C'est une littérature où la doctrine mariale est exposée avec piété, grâce et magnificence.
Elle fut en partie inspirée par la lutte contre les hérésies. En effet, après les violences de la persécution, l'antique Serpent employa la ruse : Serpens erat callidior cunctis animantibus terræ. Il essaya de mordre au talon de la Femme et attaqua tantôt sa maternité humaine, tantôt sa virginité, tantôt sa maternité divine.
Dieu qui réserve à Marie la victoire sur toutes les hérésies dans le monde entier, cunctas hæreses sola interemisti in universo mundo, Dieu illumina son Église, afin qu'elle enseignât dans toute leur splendeur ces dogmes si glorieux pour Marie. Ainsi finissaient par un accroissement de sa gloire les luttes qu'aux premiers siècles le dragon suscita contre la Femme.
Les Pères et les Docteurs du moyen âge tressèrent à la Mère de Dieu une belle couronne, tandis que son culte se propageait sous des vocables multiples en d'innombrables sanctuaires.
Mais voici que surgit l'empire antichrétien de Mahomet prédit par Daniel. Jamais la chrétienté n'avait couru pareil danger. L'invasion progressait dans le monde entier, dans tout ce qui du moins en était connu et avec la destruction, les ruines et la stérilisation, elle imposait l'anéantissement du christianisme. Après les lieux saints, après Constantinople, le sultan menaçait Rome et la papauté. Ce fut encore la Vierge Marie qui se dressa contre Satan, et par la vertu du Rosaire brisa la puissance antichrétienne à Lépante. Elle fit plus : jusqu'au sein de cet empire, elle voulut protéger les fidèles et les arracher à la tyrannie en instituant deux Ordres religieux pour le rachat des captifs. À mesure que grandissent les luttes et les maux de la chrétienté se révèlent donc de plus en plus la puissance et la miséricorde de Marie. Il nous tarde d'arriver aux siècles qui sont plus spécialement l'objet de notre étude, à ces temps modernes qui comptent parmi les derniers.
Le protestantisme avait fait la grande scission entre les nations en posant en principe la révolte contre l'Église, qui engendra bien vite les guerres de religion. Après les fureurs de la bête, voici encore les ruses du serpent. La lutte contre la religion reprend avec le jansénisme et le philosophisme. Le premier, hypocrite et respectueux ; le second, railleur et méprisant, travaillèrent à détruire la foi dans le monde : là aussi le Serpent essaya de mordre la Femme au talon en rabaissant sa gloire, en contestant ses privilèges, en diminuant son culte. C'est alors que Montfort prêchait avec vigueur et redisait inlassablement dans ses discours et ses écrits : « Dieu veut que sa sainte Mère soit à présent plus connue, plus aimée, plus honorée que jamais elle n'a été. » Et il ajoutait : « Ce qui arrivera sans doute, si les prédestinés entrent avec la grâce et la lumière du Saint-Esprit dans la pratique intérieure et parfaite que je leur découvrirai dans la suite. » C'était de la parfaite consécration à Marie par le saint esclavage que parlait le Bienheureux de Montfort car cette dévotion devait en effet contribuer puissamment à faire mieux connaître la sainte Vierge, à la faire aimer plus ardemment et à lui procurer un culte plus parfait. Elle n'est pas une trouvaille de sa piété. L'ambiance du milieu où s'écoula sa jeunesse en était tout imprégnée. Saint-Sulpice et l'Oratoire, la mère Mechtilde du Saint-Sacrement et sa Congrégation, le Père Eudes, M. Boudon et combien d'autres ont, dans la spiritualité du XVIIe siècle, mis en honneur ce saint esclavage de Marie. Il était réservé à Montfort de populariser cette dévotion, de lui donner une ampleur jusque-là inconnue, d'en montrer les fondements solides et d'en développer sur nombre de points les admirables conséquences. Deux siècles ont passé depuis son apostolat, et il nous a tant devancés que nous avons à apprendre de lui, avec la persuasion que les générations à venir le comprendront mieux encore. Toutefois, en parlant à ses contemporains, Montfort savait que son enseignement était approprié aux besoins et aux périls de son temps ; il comprenait que cette dévotion s'adaptait merveilleusement aux événements et aux idées de son époque. Elle était pour lui plus qu'une pratique excellente de piété, plus qu'une voie bien caractérisée de spiritualité, car il la tenait pour appuyée sur les fondements mêmes du christianisme. Elle était l'antidote contre cet esprit d'indépendance que l'on appelait l'esprit moderne, mais qui n'était que le sifflement de l'antique Serpent. Cependant, si clairvoyant que fût Montfort en face de son époque, si pressants que fussent ses appels à la lutte contre les ennemis de Dieu, c'est particulièrement sur les âges futurs qu'il fixa ses regards.

« Dieu veut, dit-il, révéler et découvrir Marie dans ces derniers temps » et l'une des raisons qu'il en donne est que la sainte Vierge étant la voie par laquelle Jésus-Christ est venu à nous la première fois, elle le sera encore lorsqu'il viendra la seconde, quoique non pas de la même manière ». Enfin il explique « que Marie doit être terrible au démon et à ses suppôts, comme une armée rangée en bataille, principalement dans ces derniers temps, parce que le diable, sachant bien qu'il a peu de temps et moins que jamais pour perdre les âmes, redouble tous les jours ses efforts et ses combats ». Voilà déjà ce que constatait Montfort à son époque ; puis il ajoute ces paroles remarquables : « Mais il suscitera bientôt de nouvelles persécutions et mettra de terribles embûches aux serviteurs fidèles et aux vrais enfants de Marie, qu'il a plus de peine à surmonter que les autres. » C'est toujours la persistance des mêmes vues et leur unité. La lutte sera bien contre Dieu, mais aussi contre la Femme et sa race et cette lutte est proche. Quant à ces nouvelles persécutions, l'histoire nous montre qu'en effet elles arrivèrent bientôt. Le XVIIIe siècle dont Montfort avait vu le début, s'achevait dans ce qu'on a nommé la grande Révolution, grande par l'étendue de ses bouleversements et l'influence de ses idées. Elle fut satanique dans son essence ; et loin d'être une tempête soudaine, inexplicable, elle fut l'œuvre méthodiquement préparée de la franc-maçonnerie. Ni l'empire de Napoléon, ni les gouvernements qui lui succédèrent ne firent la restauration de la société chrétienne en France ou ailleurs. Il y eut des temps de calme relatif, des reconstitutions dont la religion profita, mais les idées révolutionnaires et antireligieuses n'étaient abjurées ni par les princes, ni par les peuples.
Elles étaient inoculées aux nations et fermentaient en elles. La maçonnerie universelle continuait son œuvre et préparait l'assaut à l'Église en variant ses procédés selon les temps et les pays. Les sociétés secrètes se concertèrent pour en finir avec le pouvoir temporel des Papes, dans l'espoir que ce coup porté à la tête entraînerait la chute de l'Église, ou du moins faciliterait leur triomphe. Ce fut alors qu'en face de Satan se dressa la Vierge Marie et que fut proclamé par l'Église le dogme de l'Immaculée Conception. Comme elle se réalisait la parole de Montfort annonçant que Dieu voulait que sa Mère fût plus connue et mieux aimée que jamais! En suite de cette définition, la théologie mariale s'irradia en tous sens de lumières nouvelles, qui laissaient pressentir pour l'avenir d'autres clartés. Mais de plus, en vertu de son Immaculée Conception, la Vierge apparaissait comme l'adversaire de Satan qui vient engager la lutte et nous donner un gage de victoire. Hodie contritum est abea caput serpentis antiqui, chante l'Église ; et c'est à l'Immaculée que, dans cette fête, l'Église applique ces mots de l'Apocalypse : « Signum magnum apparuit in cælo ». Un prodige, un signe, un étendard (le mot latin a tous ces sens que justifie le fait en question) est apparu dans le ciel. »Le peuple chrétienne s'y méprit point ; il comprit en voyant cette rencontre solennelle des deux adversaires quelle était la gravité de la lutte. Et parce qu'elle devait se poursuivre plus âprement en France, que le plan de Satan était de faire apostasier la fille aînée de l'Église et de la détruire, c'est sur la terre de France que l'Immaculée vint poser son pied virginal. Elle voulut y amener le monde entier pour qu'il puisât largement à la source des grâces et qu'en face du surnaturel rendu palpable par les miracles, ressortissent jusqu'à l'évidence le mensonge et le crime du naturalisme. Quelle est la portée du fait de Lourdes ? L'avenir nous la montrera. Comment en effet se méprendre sur la coïncidence providentielle du congrès eucharistique de Lourdes avec la déclaration de la guerre en 1914 ? C'est une suite, la suite que la Sagesse met dans ses voies. Au moment où aboutissait le plan de Satan, par la conjuration des Loges, la Vierge semblait dire : « Ayez confiance ; je suis l'Immaculée, je préside aux événements pour les conduire et j'ai mission de vaincre Satan. » L'avenir, n'en doutons pas, nous montrera comment s'accroîtront encore la gloire et la puissance de Marie, puisque toutes les générations la proclameront bienheureuse.
Mais ce qu'il importe de remarquer, c'est qu’à mesure que le temps marche, que les événements se déroulent, que la lutte se généralise et s'intensifie, la dévotion mariale du Bienheureux de Montfort, déjà si bien adaptée aux besoins de son époque, se propage d'une manière surprenante et se révèle comme une arme de choix aux mains des enfants de la Vierge. Fait étonnant ! Cette dévotion, en apparence destinée uniquement aux Âmes dévotes et aux petites chapelles, se révèle aussi comme une dévotion de combat, un moyen de lutter sous l'étendard de Marie avec des armes appropriées. Les idées dites modernes, écloses au souffle de Satan, donnent maintenant les fruits de leur maturité. Le libre-examen aboutit à s'affranchir de tout dogme et de toute autorité, religieuse ou autre ; le naturalisme et la laïcité vont de pair avec le socialisme révolutionnaire : tout cela se condense dans la formule : « Ni Dieu, ni maître. »
Or quel coup droit à l'orgueil satanique que cette filiale et totale dépendance, ce saint esclavage de Marie que prêche Montfort ! L'âme qui s'y consacre vit d'une foi profonde et s'établit dans une atmosphère de surnaturel très pur, qui la préserve du naturalisme jusque dans l'intime de son esprit et de son cœur. Considérez encore comment cet hommage à la royauté de Marie prépare le règne du Christ dans les âmes et son avènement dans le monde : Ut adveniat regnum tuum, adveniat regnum Mariæ. Vraiment on n'exagère pas en disant que si saint Ignace et sainte Thérèse furent opposés dans les desseins providentiels à Luther et au protestantisme, plus tard, dans la lutte de la Femme contre le serpent, Montfort fut choisi par Dieu pour combattre le jansénisme et l'esprit d'indépendance. De son temps, cet esprit soufflait déjà en tempête ; bientôt il allait révolutionner le monde.
Il conviendrait de rappeler aussi à la gloire de la sainte Vierge les événements qui, depuis vingt-cinq ans surtout, l'ont fait mieux connaître et plus honorer : les congrès mariaux sont déjà de tradition ; les solennités du Rosaire, que Léon XIII a instituées « afin que dans nos temps de grandes épreuves et de tempêtes prolongées, la Vierge, tant de fois victorieuse des ennemis, terrestres, nous fasse aussi triompher de ceux de l'enfer. » Mais cette énumération nous entraînerait trop loin. Constatons que l'accroissement de gloire de Marie et la manifestation de sa puissance sur les ennemis de Dieu vont de pair dans l'histoire, ainsi que le voyait et l'annonçait Montfort. Et combien le P. Faber avait raison d'affirmer que ses écrits auraient dans l'Église une influence plus grande encore dans les âges à venir !
Qu'adviendra-t-il dans ce siècle qui commence au milieu de ces grands cataclysmes et dans un assaut de l'enfer jusqu'ici sans égal ? Les affirmations du Bienheureux sont nettes « Marie doit éclater plus que jamais en miséricorde, en force et en grâce dans nos derniers temps : en miséricorde, pour ramener et recevoir amoureusement les pauvres pécheurs et dévoyés qui se convertiront et reviendront à l'Église catholique ; en force, contre les ennemis de Dieu, les idolâtres, schismatiques, mahométans, juifs et impies endurcis, qui se révolteront terriblement pour réduire et faire tomber par promesses et menaces tous ceux qui leur seront contraires ; et enfin Elle doit éclater en grâce, pour animer et soutenir les vaillants soldats et fidèles serviteurs de Jésus-Christ qui combattront pour ses intérêts. » (Vraie Dévotion.)
La Vierge prélude déjà à ces prodiges de la fin des temps par des faits dont la portée échappe à ceux qui ne suivent pas attentivement les voies de Dieu. De ces faits nous sommes d'ailleurs loin de connaître la majeure partie. Sans nul doute, comme Montfort l'insinue dans les lignes qui précèdent, il y aura parmi les juifs les descendants de ceux qui furent déicides, et ceux-là continueront la lutte contre le Christ avec toute la puissance de la coalition judéo-maçonnique qui mène les nations. Mais il y aura aussi — et Montfort le rappelle plusieurs fois — la conversion d'Israël, des fils d'Abraham selon l'esprit, après l'entrée des nations au sein de l'Église. Ce prodige de miséricorde tant de fois prédit dans les Écritures, escompté par Marie elle-même dans son Magnificat (Suscepit Israël puerum suum recordatus misericordiæ suæ), ne se fera pas sans Elle. La conversion d'Alphonse de Ratisbonne, soudainement illuminé par la sainte Vierge, est plus qu'un événement privé, si l'on rapproche les circonstances où elle s'est accomplie des idées du Bienheureux de Montfort. C'est l'antienne d'un cantique plus beau que ceux du retour de la captivité, le présage d'un grand mouvement et l'affirmation du rôle souverain de Marie dans les événements des derniers âges (Théod. et Alph. de Ratisbonne se firent prêtres et apôtres. Ils fondèrent aux lieux saints l’Œuvre de N-D de Sion. L’annuaire de l’Œuvre témoigne d’un grand mouvement de conversion parmi les juifs bien plus grand qu’on ne le pense généralement. Il y aurait eu aussi beaucoup à dire sur les abbés Léman, le P. Herman et autres convertis illustres).

Quoi encore ? Regardez, à mesure qu'elle suit son cours et va se développant en mille incidents divers, la lutte de la Femme et du Serpent. Le rôle de Marie s'y affirme d'une manière incessante. N'y a-t-il aucun rapport entre les prédilections de la sainte Vierge pour la France, entre ses récentes visites à la Salette, Lourdes, Pontmain et les persécutions, les complots, les efforts de la Maçonnerie contre ce royaume de Marie ?
Que l'on veuille bien aussi prêter attention à la sacrilège parodie du drapeau du Sacré-Cœur inventée par les Loges, qui rêvent de l'imposer à la société des Nations. Satan n'a pas oublié la Mère dont il blasphème le Fils. Au revers est peint le Cœur de Marie, comme le symbole du principe féminin dans la nature, expliqué dans un esprit spirite et athée. C'est, avec une ruse infernale et dans une haine profonde à laquelle rien n'échappe, le contrepied des deux dévotions qui montent de concert au firmament des âmes : celle du Sacré Cœur de Jésus et celle du Cœur Immaculé de Marie.
Telle est l'originalité caractéristique des vues de Montfort sur les derniers temps : elles se réfèrent toutes à Marie comme à leur but principal. On le verra de plus en plus clairement en méditant ce qu'il dit des apôtres que la Vierge doit former pour cette époque si troublée de l'Église militante. Le portrait que Montfort en a tracé et la description de leur apostolat remplit quelques pages qu'en vain l'on chercherait ailleurs. Dans sa Prière embrasée, aussi bien que dans son Traité de la vraie dévotion, ces pages offrent au lecteur des vues aussi neuves qu'admirables que nous ne méditerons pas sans profit pour nos âmes.



Saint Jean l'Évangéliste (Batoni)



LES INIMITIÉS DIVINES

Le lecteur voudra bien relire en entier les pages où Montfort a si fortement esquissé le portrait de ces apôtres qu'aux derniers âges de l'Église Marie doit susciter et conduire au combat. Ce portrait mérite qu'on examine sa ressemblance trait pour trait avec Celle qui est leur Reine et leur Mère. Il est de mode d'illustrer le texte d'un écrit par des photographies. Ne sera-ce pas faciliter notre étude que de continuer à la concrétiser par moments dans les deux figures déjà connues de saint Jean et du Bienheureux de Montfort ? Ce que nous savons de la similitude de leurs vues sur les derniers temps s'accentuera encore dans ce que nous allons exposer.
Dans le tableau que Montfort nous a fait des derniers temps, ce qui frappe surtout, en raison de son puissant relief, c'est l'antagonisme de la Vierge et de Satan établi par Dieu lui-même dès la chute originelle. Le Bienheureux commente, mais avec une accumulation presque hâtive de fortes pensées, le texte célèbre de la Genèse, qui contient, avec les malédictions, les promesses divines. Il s'ensuit qu'à son tour le texte de Montfort appelle des explications.
« Je poserai des inimitiés entre toi et la Femme... Inimicitias ponam inter te et mulierem, » (Gen. III, 5.) C'est, remarque le Bienheureux, la seule inimitié que Dieu ait faite et formée. Scrutons ces deux mots d'un sens profond. Cette inimitié, Dieu ne l'a pas seulement permise, il l'a faite. C'est son œuvre ; et de même qu'au début de la création il sépara la lumière d'avec les ténèbres — divisit lucem a tenebris, — ainsi a-t-il fait entre Marie et le Serpent, aussi bien qu'entre leurs races.
Cette œuvre, comme toutes celles de Dieu, reflète ses perfections. Il lui a donné une forme telle qu'il la voulait dans sa sagesse : cette inimitié sera essentiellement totale, irréductible et éternelle.
Elle est totale, « car non seulement Dieu a mis une inimitié, mais des inimitiés, des antipathies, des haines secrètes. » (Vraie Dév.) Ce pluriel emphatique (Il est dans le texte de la Vulgate) : inimicitias est usité dans la sainte Écriture, comme ailleurs, pour désigner une chose portée à son plus haut degré, à son maximum d'intensité. Une inimitié peut s'affaiblir et disparaître, elle peut comporter des exceptions : toutes choses improbables, s'il s'agit d'un faisceau d'inimitiés plus difficile à briser, comme l'est un triple lien : funiculus triplex difficile rumpitur (Eccl. IV, 12). Ce faisceau se compose des manifestations d'inimitiés successives dans le temps ou multiples par leurs applications diverses : antagonisme dans les idées, les intentions et les sentiments ; antagonisme dans l'amour ou la haine, dans le but comme dans les moyens, dans les joies et les tristesses ; antagonisme enfin dans la vie des individus aussi bien que dans celle des sociétés.

Inimicitias ponam. Ce verbe : poser, fonder, établir, « ponam », exprime la solidité de l'œuvre divine, dans la nature comme dans la grâce. Ainsi donc posée par Dieu, cette inimitié est si ferme qu'elle est irréductible ou absolue. C'est l'opposition de l’Être et du néant, de la vérité et de l'erreur, du bien et du mal, de l'amour et de la haine, où se reflètent l'absolu de l'Être divin, sa pureté et sa transcendance.
Et conséquemment cette inimitié est éternelle, comme l'amour qui est à l'opposé, parce que Dieu est éternel. « Cette inimitié durera et augmentera même jusqu'à la fin. » (Vraie Dév.)
Ah ! si Dieu veut que sa sainte Mère soit mieux connue et glorifiée, est-ce que Montfort ne l'a pas fait resplendir d'une lumière plus grande en montrant comment ce miroir sans tache — speculum sine macula — dans son opposition à Satan, reflète très purement les perfections divines ? Sans doute nous ne célébrerons jamais assez la bonté de Marie, sa miséricorde et son amour maternel ; mais n'oublions pas la haine qui en est inséparable et les suit. Dieu l'a mise en Elle dès le commencement, et sa sainteté infinie s'y reflète avec complaisance.
Mais la Femme et le Serpent ont chacun leur race ; et entre elles Dieu veut que se perpétue un antagonisme inaltérable : Inimicitias ponam inter te et mulierem, et semen tuum et semen illius. Cette inimitié les caractérise essentiellement, au point que dans la mesure où elle s'altère et disparaît, les hommes sortent de l'une ou l'autre lignée et ne vivent plus de son esprit. Quelle grande leçon et combien féconde pour la vie chrétienne toujours militante ici bas ! C'est en réalité la pureté de la foi et la sainteté de la vie qui sont en question.
Quelle est cette race du Serpent ? « Ce sont, dit le Bienheureux de Montfort, les enfants de Bélial, les esclaves de Satan, les amis du monde, car c'est la même chose. » (Vraie Dév.) Gardons-nous de voir dans cette accumulation de qualificatifs un artifice de rhétorique ; c'est une énumération complète des catégories diverses qui composent la race du serpent. En premier lieu les enfants de Bélial, de celui qui dans son orgueil, comme le signifie son nom, ne se soumet à aucune loi. Donc enfants de Bélial les révoltés contre l'Église, les révolutionnaires de l'ordre naturel établi par Dieu. Viennent ensuite les esclaves de Satan, la foule innombrable des pécheurs séduits et asservis : Qui facit peccatum servus est peccati. (Jean, VIII, 34.) Enfin les amis du monde, de ce monde tout entier enraciné dans le mal — mundus totus in maligno positus est Jean, V, 19) ; de ce monde qui ne reconnaît pas Dieu : et mundus eum non cognovit (Jean, I, 18) ; de ce monde où il n'y a que concupiscence de la chair, convoitise des yeux et orgueil de la vie. Quoniam omne quod est in mundo concupiscentia carnis est, et concupiscentia oculorum et superbia vitæ (Jean, II, 16). Est-il besoin de rappeler les traits qui caractérisent les enfants de la Vierge, la race de la Femme ? Ils sont tout l'opposé de ceux que nous venons d'examiner. Maintes fois le Bienheureux parle de l'humilité, de l'obéissance, de la pauvreté qui distinguent les enfants de la Vierge et brilleront d'un vif éclat chez les apôtres qu'Elle doit former.
Mais entre les deux races, comme entre la Femme et le Serpent, l'inimitié posée par Dieu doit persister entière, absolue, irréductible et par conséquent éternelle. Nulle association n'est possible entre la lumière et les ténèbres, nul accord entre le Christ et Bélial (II Cor. VI, l5). Si la race du Serpent ne cesse de persécuter celle de la Femme, celle-ci doit non seulement fuir, mais haïr le mal et garder avec un soin jaloux l'intransigeance de la foi contre l'erreur. Comment oublier que si Satan est la bête cruelle, le lion rôdeur cherchant qui dévorer, il est aussi le serpent aux ruses sans égales — callidior cunctis animantibus terræ.
Or cette séparation absolue des deux races, qui est dans la logique des inimitiés divines, lui est insupportable. Elle est pour lui comme un stigmate révélateur de son état, un déshonneur et un obstacle à ses entreprises. Elle affirme Dieu avec ses perfections infinies et ses droits en face de sa condition de créature déchue ; elle est l'écho prolongé de ce quis ut Deus, qui précipita sa chute dans l'abîme ; elle proclame que Dieu est bon, et que lui est l'ange mauvais, le damné. Si Dieu permet qu'il lutte encore sur terre à la tête de ceux qui sont de sa race et mus par son esprit, du moins en maintenant séparées les deux lignées, comme jadis furent Israël et les nations païennes, Dieu sauvegarde chez ses fils bien-aimés l'intégrité de la foi et la science du bien ; il met son peuple élu hors des atteintes de Satan.
Si encore cette inimitié n'était pas immuable et par suite éternelle ! Si elle pouvait se modifier, s'atténuer et finalement disparaître ! Mais non ! L'immutabilité de l'Être divin, qui est la vérité, la bonté, la sainteté, rend immuable aussi la condition de l'ange déchu. Éternellement il reste le damné en face de la béatitude céleste, les ténèbres en face de la lumière, l'erreur et le mensonge contre la vérité, l'esprit mauvais opposé au bien, le mort s'attaquant à la vie, le maudit rejeté pour toujours de la face du Seigneur. Toujours donc entre lui et Dieu, entre lui et cette Femme que Dieu lui oppose et qu'il abhorre, « qu'il appréhende, dit Montfort, plus que tous les anges et les hommes et, en un sens, que Dieu lui-même », entre sa race et la sienne, persisteront cette inimitié et cette lutte où finalement il sera vaincu. Cette fixité irrite sa haine et fait son supplice. Aussi comme en tout temps il l'a combattue, mêlant l'astuce à l'audace, selon sa manière habituelle ! Jamais ce travail satanique et ses résultats ne furent aussi universels et profonds qu'à notre époque. Comment n'y pas voir un signe de ces temps qui précéderont le retour du Christ, et où, sous le charme des séductions de Satan, la foi se perdra et la charité se refroidira par la multitude des péchés ?
Jésus-Christ a dit qu'il venait apporter sur terre, non la paix, mais le glaive (Matth., X, 34), par allusion à ces luttes des deux races. Il est cependant le Prince de la paix, Princeps pacis, dit Isaïe ; il donne aux siens sa paix, paix véritable et totale qui se consommera dans l'éternelle félicité. Mais, de même qu'il veut se substituer à Dieu, lumière éternelle qui se lève de l'Orient, et qu'il s'efforce de lui dérober ce titre et ses symboles (La Maçonnerie a groupé des Loges sous le vocable du Grand-Orient), Lucifer déchu se fait aussi Prince de la paix à l'encontre des inimitiés divines. Voilà la source de ce pacifisme qu'il voudrait établir surtout et d'abord en matière religieuse, dans les idées comme dans les faits, pour les individus et pour les nations ; et le mirage est d'autant plus séduisant que les bouleversements sont plus profonds et les luttes plus épouvantables. Le moyen-âge, où les guerres et les malheurs n'ont pas manqué, a prié pour que le Seigneur y mît un terme. Avec l'Église, il a fait dans sa prière, liturgique une large part à la paix mais jamais il n'a rêvé cette paix en dehors de Dieu. Après les guerres de religion et les horreurs de la Révolution, qui furent des manifestations de la haine violente contre Dieu, le Serpent usa de ruse et de mensonge pour tromper les hommes, affaiblir, énerver l'inimitié sur laquelle Dieu fonde la religion et, qui est l'armature de la foi chrétienne. C'est, un phénomène caractéristique de nos temps modernes.

La paix religieuse ? Le christianisme y travaille par l'union des âmes dans la même foi et la divine charité, par leur réunion au même bercail sous la houlette du divin Pasteur. Satan la propose dans l'abolition de toute inimitié, de tout antagonisme exclusif entre l'erreur et la vérité, entre la révélation et la raison indépendante, dite libre pensée, Plus de luttes, plus de barrières infranchissables par la fixité des dogmes et l'intransigeance des lois divines ou ecclésiastiques. C'est la tolérance religieuse dans les esprits comme dans les actes de la vie. Poison subtil et non sans charmes, anesthésique parfait et progressif, maladie du sommeil qui envahit l'âme dont elle énerve la vitalité et les forces. Cette paix, un illustre apostat la résumait en deux mots : scepticisme et douceur. Ce sont, disait-il, deux exquises vertus. Nous avons vu cette tolérance s'étaler en thèses savantes à l'usage des intellectuels, ou se monnayer pour le peuple en aphorismes bien frappés : « Toutes les religions sont bonnes ; toutes doivent fraterniser : l'Église ne doit plus revendiquer que le droit commun ; la vérité n'a droit à aucun privilège. Et puis qu'est-ce que la vérité ? Quid est veritas ? (Par contre on a aussi formulé et à la fois réfuté par les conséquences absurdes les idées du faux libéralisme qui mettrait un cierge à saint Michel et un autre au dragon ; ou qui plus sentencieusement déclare que : La vérité se trouve entre les deux extrêmes Et la vertu se tient dans un juste milieu : Conséquemment n'aimez, ni ne haïssez Dieu)
Le XIX siècle a bu copieusement ce breuvage magique dont Renan fut le distillateur le plus vanté. Il s'en est suivi l'anémie des âmes. Ne voit-on pas en effet les opinions religieuses et le sentiment remplacer trop souvent la vigueur de la foi et la haine du mal ? Mais la guerre actuelle a secoué cette léthargie et montré à nu l'erreur qu'on ne voulait pas reconnaître. Pour tout esprit droit, sain et vraiment chrétien, elle est l'aboutissement fatal des doctrines impies, d'une civilisation sans Dieu, d'un état social où la neutralité religieuse est tenue désormais pour légitime ; elle est le châtiment des blasphèmes, des crimes et des persécutions contre l'Église, dont on finissait par prendre son parti. Le coup de tonnerre ébranla tout, et la leçon était si claire que sous la première impression le mouvement religieux fut considérable. Il y eut un réveil de la foi, un recul du mal. Dieu allait-il triompher ? Avec son intelligence et sa ruse, Satan comprit que, la violence n'étant plus opportune, il fallait endormir et anesthésier à tout prix le malade qui se réveillait et le mot d'ordre de la Maçonnerie fut l'appel à l'union sacrée. Formule hypocrite, comme celles dont elle a la spécialité, pouvant s'entendre selon l'ordre, mais interprétée et appliquée dans un tout autre esprit. Elle fut lancée par un ministre qui avait proféré du haut de la tribune cet orgueilleux défi : « D'un geste large nous avons éteint au ciel des lumières qui ne se rallumeront plus. » Et Celui qui habite aux cieux et se rit des impies lui rétorqua, par une ironie divine, son blasphème en l'obligeant à voiler les clartés de la terre. Paris même a vu s'éteindre la féerie de ses lumières, et longtemps est resté plongé dans les ténèbres que sillonnèrent trop souvent d'autres lueurs meurtrières.
Qu'est donc cette union sacrée ? C'est, en somme, le pacifisme satanique dans les idées et dans les faits, la suppression de tout antagonisme nécessaire, la fraternisation dans l'abdication des droits de la vérité, de Dieu et de son Église. Pour ce faire on allègue la patrie au-dessus de tout. N'est-elle pas même la seule vraie religion qui doive unir toutes les volontés ? De grâce, qu'on ne parle plus de péché, surtout de péché national, ni du châtiment qui le suit, afin de ne pas irriter le pécheur et l'impie. Même la prière ordonnée par l'autorité ecclésiastique était dans ce but censurée et tronquée. Union sacrée ! Comme si quelque chose pouvait être sacré sans Dieu et à plus forte raison contre lui ! À moins qu'on ne donne à ce mot le sens d'exécrable et de maudit, comme dans l'auri sacra fames du poète latin. Ainsi a mûri en pleine guerre, comme tant d'autres choses, la tolérance religieuse du siècle précédent.
Mais rapprocher, affaiblir, altérer n'est qu'une étape. Satan ne peut s'en contenter, il veut détruire cette inimitié, supprimer cet antagonisme qui le tient à l'écart et lui oppose les forces divines. Alors avec cette audace qui, après d'insidieuses questions, lui fit brusquement nier la menace divine qu'Ève lui objectait : Nequaquam moriemini, il ne se contente plus d'accommodements et de tolérance, il pousse à fond son mensonge contre Dieu. S'il y a dans le temps une opposition, un antagonisme, cela ne tient pas à l'essence des choses, ou de l'Être divin et ne durera pas éternellement. Un jour viendra où les deux principes, le bon et le mauvais, se réconcilieront ; où l'enfer enfin cessera et rendra ses habitants au céleste séjour ; où l'erreur et la vérité se confondront ; où le bien et le mal se réuniront en toute paix. Donc le jugement après la mort ne conclut rien, ne fixe pas la destinée des hommes irrévocablement. Après ou sans les pérégrinations de la métempsycose, tout finira par s'absorber en Dieu : justes et pécheurs, œuvres bonnes ou mauvaises. Plus rien d'immuable ; tout évolue : la terre et le ciel, la religion et Dieu lui-même. Dès lors, pourquoi des inimitiés et des luttes ? Comment les établir sur ce qui ne dure pas et change perpétuellement ?
Le manichéisme avait favorisé ces séductions infernales, qui de nos jours réapparaissent habillées de nouvelles formules et propagées par des procédés nouveaux ou renouvelés. Les théories de l'évolutionnisme ou du devenir perpétuel ont fait école. Puis l'occultisme, le spiritisme, la métempsycose moderne ou réincarnation recrutent des adeptes. Là, s'il est encore question d'une sorte de purification nécessaire, de coins d'ombre, où pour un temps sont reléguées les âmes, jamais vous n'entendrez parler de l'enfer, de l'éternelle damnation, des anges bons et des anges déchus. Ces dogmes affirment explicitement ou par voie de conséquence toute la religion et révèlent Satan tel qu'il est. N'a-t-on pas vu des esprits droits se retourner vers Dieu et croire en lui, parce que d'abord ils avaient cru au diable ? Logique inévitable et salutaire des antagonismes posés par Dieu et que le Serpent s'efforce de combattre à tout prix. Il le fait même aux dépens de la raison, dont il détruit à cette fin les notions fondamentales et nie les opérations les plus évidentes. C'est l'œuvre infernale de la philosophie allemande, plus redoutable par son inexplicable séduction que par la violence de la puissance militaire. Cette fumée qui est montée du puits de l'abîme, plus meurtrière et plus épandue sur le monde que les gaz toxiques inaugurés par la Germanie, a corrodé jusqu'aux racines de la raison et de la foi. Ce sont en effet des principes antichrétiens et antirationnels que ce subjectivisme et cet égocentrisme au-dessus de tout, que cette identité du moi et du non moi et généralement de tous les contraires ; que cet agnosticisme des relations de cause à effet ; que ces formules anesthésiques : areligieux, amoral, au lieu d'irréligieux et d'immoral. Pas de heurts, pas d'antagonisme. Mais, au demeurant, ce sont d'impudents mensonges de celui qui en est le prince, puisqu'en cela omettre est aussi coupable que commettre et que l'un et l'autre s'équivalent. Au souffle de Satan, ces fumées toxiques ont plus on moins pénétré jusque chez les fidèles. D'où viennent ces répugnances à entendre parler de l'enfer et de l'éternité des peines ? Ne se souvient-on pas des discussions fameuses sur le Symbole de saint Athanase et ses sanctions finales ? On ne peut douter de l'esprit qui les inspira.
Il y a plus encore ; car ce n'est pas seulement sur les individus, mais sur les nations que Satan veut régner contre le Christ à qui Dieu les a données en héritage. Et toujours et partout, s'il s'élève contre les lois divines, contre l'ordre établi par Dieu, c'est en persuadant la paix ; mais l'on peut ici justement appliquer le mot de l'historien latin : là où il fait régner la dévastation et la mort, Satan proclame que c'est la paix. La paix dans les consciences, quand il n'y a plus de conscience ; la paix dans la raison, quand elle ne raisonne plus : la paix dans l’esprit, quand il n’y a plus ni vérité ni lumière ; la paix dans la famille, quand il n'y a plus de famille par le divorce et la stérilité volontaire ; la paix dans les nations, quand le patriotisme en aura disparu et que toutes seront fondues et soumises à son pouvoir. Voilà le but de cette Société des nations que travaille actuellement à organiser la Maçonnerie internationale. Ainsi marchent les événements vers ce règne de l'Antéchrist, qui marquera la fin des temps.
Daigne la Vierge immaculée conserver dans l'âme de ses prêtres et de ses apôtres l'intelligence et le sentiment de ces inimitiés inaltérables. Que cette Vierge très pure et fidèle sauvegarde en eux l'intégrité d'une haine énergique et sans alliage, qui seule peut garantir la pureté de leur foi et la fidélité de leur amour pour le Christ. Qui les laisse s'affaiblir commence à renier son baptême et sa vie chrétienne ; car de même que Dieu a posé ces inimitiés au commencement du monde, il les exige aussi comme condition de la régénération baptismale, et l'on ne devient enfant de Dieu qu'en haïssant Satan : Abrenuntias Satanæ ?... Abrenuntio.
Pour perfectionner cette vie chrétienne, pour donner à Marie des âmes plus abandonnées, que demande donc le Bienheureux de Montfort ? Rien autre chose que de renouveler et perfectionner cette inimitié. Perfecto odio oderam illos et inimici facti sunt mihi. Dans la formule de sa consécration à Jésus par les mains de Marie, il oppose « au cruel esclavage du démon » le saint esclavage de Marie et la rénovation des promesses baptismales. C'est prendre pied irrévocablement sur l'autre rive, tous les ponts coupés ; c'est se ranger décidément du côté de Dieu, face à l'ennemi. Et quel sera le fruit de cette donation totale ? Le Bienheureux énumère en premier lieu une participation plus grande à la foi de Marie : « une foi animée par la charité..., une foi inébranlable comme le rocher..., une foi pour résister au diable et à tous les ennemis du salut » (Vraie Dévotion).
Cette foi qui animait Montfort s'exalte en accents sublimes dans sa Prière embrasée. C'est son propre portrait qu'il trace dans celui des apôtres des derniers temps, lutteurs intrépides qu'il anime par ses accents jusqu'à la victoire finale. Nulle part on ne voit dans ses écrits ou dans sa vie trace de compromis, d'accommodements, d'affaiblissement dans les inimitiés contre le monde et Satan. Comment y en aurait-il, puisque, au terme de la lutte, Marie écrasera la tête du serpent ? Et ipsa conteret caput tuum : c'est la parole de Dieu lui-même contre laquelle l'enfer ne prévaudra pas.
Ainsi feront les apôtres suscités par Marie, « ces nuées tonnantes et volantes... tonneront contre le péché ; ils gronderont contre le monde ; ils frapperont le diable et ses suppôts, et ils perceront d'outre en outre, pour la vie ou pour la mort, avec le glaive à deux tranchants de la parole de Dieu, tous ceux auxquels ils seront envoyés de la part du Très-haut. »
Ce n'est pas là certainement le portrait des pontifes de la fausse paix dont Satan est le prince. En revanche, on y reconnaît le Bienheureux de Montfort dont ces lignes résument l'apostolat si caractérisé.
Il était bien aussi de la race de la Femme et pénétré de son esprit ce disciple bien-aimé qui fut saint Jean. Dès le début de son Évangile, il sépare nettement ceux qui sont nés de la chair et du sang de ceux qui sont enfants de Dieu. Nul rapprochement entre les deux races n'est suggéré par lui. Ses Épîtres sont pleines d'anathèmes contre le monde, d'énergiques condamnations contre les hérésies et les hérésiarques. Quand enfin dans son Apocalypse, où il y aurait tant à relever, il fait entendre les soupirs mutuels de l'Époux et de l'Épouse qui s'appellent, quand il parle de cette venue de Jésus qui sera le triomphe et la récompense des justes, c'est après avoir exclu du ciel « les cyniques, les empoisonneurs, les impudiques, les homicides, les idolâtres et quiconque aime et pratique le mensonge ». (Apoc., in fine.) Ainsi se consommera par une éternelle et complète séparation l'inimitié posée par Dieu dès le commencement. De même que le Christ, qui en est la raison, cette inimitié est aussi l'alpha et l'oméga des saints Livres. Proclamée dès les premières pages pour punir la faute originelle et y remédier, elle s'affirme à la fin comme la conclusion de l’œuvre rédemptrice et le triomphe de l'Église militante. Et c'est saint Jean, l'Évangéliste de l'amour, l'apôtre par excellence de la divine charité, qui annonce cette sentence finale d'inimitié consommée, de séparation définitive et d'éternelle damnation. Foris canes, et venefici, et impudici, et homicidæ, et idolis servientes, et omnis qui amat et facit mendacium. (Apoc., in fine.)


« On s'explique dès lors pourquoi durant ces luttes suprêmes Satan dirigera ses efforts spécialement contre le sacrifice de la Messe. Le prophète Daniel annonçait que l'Antéchrist, dont Antiochus était la figure, prévaudrait contre le sacrifice perpétuel et le ferait cesser (Daniel, VII, 2 et 12).
Lorsque dans le monde les divins mystères se feront plus rares, la foi s'obscurcira : prosternetur veritas in terra ; Satan exercera plus librement ses violences et ses perfides séductions en vue d'un triomphe définitif... : et faciet et prosperabitur. (...)
Lorsque le prophète Daniel dit que l'ennemi de Dieu « aura pouvoir contre le sacrifice perpétuel à cause des péchés » qui abonderont ici bas : Robur autem datum est ei contra juge sacrificium propter peccata (Dan., VIII), pensons sans doute aux péchés des fidèles, mais aussi à ceux des prêtres tièdes, relâchés ou indignes. Par contre, quelle force pour l'Église en ces jours d'épreuve, quelles grâces pour les âmes, si dans leurs fonctions saintes les prêtres de Marie suppléent à leur impuissance ou à leurs dispositions imparfaites par leur union avec Elle ! » (LA VIERGE MARIE ET LES APÔTRES DES DERNIERS TEMPS D'APRÈS LE B. LOUIS-MARIE DE MONTFORT, par le Père LHOUMEAU)


« A-t-on bien assez remarqué dans ces apôtres pénétrés de l'esprit de la Croix et formés par Marie le double caractère de force et de douceur par lequel ils ressemblent à leur Mère ? Ils sont doux, car Elle est femme ; mais ils sont forts, car Elle est Femme forte. Contemplez-les tous, ces Fils de la Vierge qu'elle forme à son image et qu'Elle arme contre les ennemis de Dieu : Élie, Jean-Baptiste, le bienheureux de Montfort. En eux l'austérité de la vie, la vaillance dans le combat, le sacrifice jusqu'à la mort s'allient avec les tendresses et les indulgences d'une divine charité pour les petits, les pauvres, les pécheurs et les âmes de bonne volonté. » (LA VIERGE MARIE ET LES APÔTRES DES DERNIERS TEMPS D'APRÈS LE B. LOUIS-MARIE DE MONTFORT, par le Père LHOUMEAU)

« Cet avènement du Christ dans les âmes par la grâce, et finalement en personne sur cette terre pour le jugement général, est l'objet des prières et des soupirs des âmes saintes. Marie sera à leur tête ; et, comme autrefois pour l'Incarnation ou pour la descente du Saint-Esprit à la Pentecôte, cette toute-puissance suppliante — omnipotentia supplex, — cette épouse bien-aimée entre toutes, l'unique du Seigneur, sera écoutée avec complaisance. L’Église priera en union avec Elle ; mais à ceux qui lui sont voués spécialement ; à ses consacrées et à ses prêtres, Marie ne donnera-t-elle pas une part spéciale aux gémissements ineffables de l'Esprit divin... Spiritus postulat gemitibus inenarrabilibus ? La réponse est déjà donnée par les faits. Rappelons-nous comment saint Jean, le fils bien-aimé de Marie, a soupiré après la venue de Jésus. Il a fini par ces appels les visions de son Apocalypse. Et qu'est-elle autre chose qu'un soupir ardent, cette prière du Bienheureux de Montfort, qui demande à mourir plutôt que de n’être pas exaucé ? En donnant aux siens cet Esprit de grâce et de prière, Marie prépare le second avènement de Jésus.
Mais Jésus nous l'a dit : Il viendra comme un voleur, et la parabole des vierges est toujours présente à notre esprit. De quel secours sera donc cette Vierge très prudente, Virgo prudentissima, pour maintenir les âmes vigilantes et les disposer à cette venue plus ou moins prochaine du Christ? D'autant plus que les séductions sont aussi prédites. Les faux prophètes, les faux Christs ou Messies apparaîtront. Mais pour tous, surtout pour ceux qui lui appartiennent totalement, Marie est la voie sûre, droite et immaculée pour aller à Jésus-Christ et le trouver parfaitement ; c'est par elle que les saints qui doivent éclater en sainteté doivent le trouver. (Vraie Dévotion)
Enfin, dans ces derniers temps, Marie doit plus que jamais faire éclater sa puissance sur tous les démons. Montfort insiste sur ce point, non sans une grande justesse de vues. Plus que jamais, en effet, nous aurons à lutter moins contre les forces de la chair et du sang, contre une puissance humaine, que contre les forces spirituelles ou les puissances de ténèbres (Éph., VI, 12). L'action des esprits mauvais se manifestera davantage. Ce sont eux qui mènent le combat contre l’Église avec une habileté, une haine obstinée, dont l'homme seul n'est pas capable. À cette sorte de possession diabolique, ou, si l'on veut, à cette servitude des suppôts de Satan, s'opposera le saint esclavage de Marie ou l'appartenance totale de ses dévots. Le rôle de la Vierge, en cela, apparaît donc nettement avec les moyens d'apostolat et de lutte qui seront appropriés aux circonstances.
De cette armée de la Vierge, l'Archange saint Michel est le généralissime aux ordres de sa Reine. À la tête des anges fidèles il mena le combat contre Lucifer ; il le continue avec l'Église militante, selon les voies de la divine Sagesse, où tout se suit et se coordonne jusqu'au bout. Dès maintenant il assiste cette Église et a mandat pour offrir les prières des saints, conduire les âmes en paradis et venir au secours du peuple de Dieu. Et quand viendront ces temps, qui n'auront pas eu de pareils depuis que le monde existe, le glorieux Archange se lèvera, et debout, dans l'attitude du combat et du commandement, il assurera le salut des enfants du peuple choisi. In tempore autem illo consurget Michael, princeps magnus, qui stat pro filiis populi tui. (Dan., XIIl, 1) Ainsi s'explique la dévotion du Bienheureux de Montfort à saint Michel. C'est pour lui recommander ses propres combats, autant que ceux de ses futurs missionnaires, qu'il fit un pèlerinage à son célèbre sanctuaire de Normandie ; et pour nous entraîner à la suite de ce chef et de ce modèle, il jette cet appel : « Quasi aucun saint Michel ne s'écrira du milieu de ses frères en zèlant votre gloire : Quis ut Deus ? » (Prière)

(...)
Comment ne pas se rappeler ici les assurances que Montfort aime à redire et que nous trouverons près de « Celle qui retient les saints dans leur plénitude et les y fait persévérer jusqu'à la fin » ? Et le Speculum B. V., attribué à saint Bonaventure, détaille ainsi le sens de cette parole : « Marie empêche les vertus de disparaître, les mérites de périr, les grâces d'être gaspillées ou perdues, les démons de nous nuire. »
Et puisque nous sommes en face des derniers temps, de leurs épreuves, de leurs combats, de leur apostolat caractérisé, qui exigeront une trempe d'âme spéciale, une vaillance inlassable, n'est-ce pas la Femme forte luttant contre le dragon qui soutiendra le courage de ses enfants et de ses apôtres ? La génération présente, qui incline vers sa fin et dont beaucoup ont quitté ce monde, vit en ce moment des jours terribles. On peut affirmer cependant qu'ils sont moins affligeants que ceux écoulés depuis un demi-siècle environ. La lutte contre Dieu s'accentuait et se généralisait ; rien n'arrêtait le progrès du mal et de l'erreur ; les destructions succédaient aux destructions ; l'Église, dans son Chef comme dans ses membres, était persécutée ; l'audace de ceux qui haïssent Dieu montait toujours, et leur puissance semblait s'affermir. « Jusques à quand, Seigneur : Usquequo, Domine ? » gémissaient les âmes fidèles. Mais Dieu semblait dormir. Voici que la tempête soudain se déchaîne, violente, désastreuse, universelle ; mais on entrevoit l'issue.
Le triomphe et la restauration s'approchent ; les deuils et les sacrifices l'assurent et hâtent leur venue. Ces jours et ces angoisses des heures que Dieu concède à la puissance des ténèbres reviendront sans doute, plus sombres et plus graves encore. Pour rester, comme saint Jean, forts dans leur amour et leur foi, ces apôtres des derniers temps n'auront qu'à demeurer près de Celle dont l'amour et la foi en la Résurrection, même après le Calvaire et la sépulture, n'ont pas faibli un seul instant. Aux prises avec les forces de l'enfer, et quels que soient ses triomphes apparents, leur foi demeurera inaltérable et leur assurera la victoire. Et hæc est victoria quæ vincit mundum, fides nostra. (Jean, V, 8.) « Seigneur Jésus ..., souvenez-vous de donner à votre Mère une nouvelle Compagnie, pour renouveler par Elle toutes choses et pour finir par Marie les années de la grâce, comme vous les avez commencées par Elle. » (Bienheureux de Montfort.)
» — (LA VIERGE MARIE ET LES APÔTRES DES DERNIERS TEMPS D'APRÈS LE B. LOUIS-MARIE DE MONTFORT, par le Père LHOUMEAU)

« Ces grandes âmes, pleines de grâce et de zèle, seront choisies pour s'opposer aux ennemis de Dieu, qui frémiront de tous côtés, et elles seront singulièrement dévotes à la très sainte Vierge, éclairées par sa lumière, nourries de son lait, conduites par son esprit, soutenues par son bras et gardées sous sa protection, en sorte qu'elles combattront d'une main et édifieront de l'autre. D'une main, elles combattront, renverseront, écraseront les hérétiques avec leurs hérésies, les schismatiques avec leurs schismes, les idolâtres avec leur idolâtrie, et les pécheurs avec leurs impiétés ; et, de l'autre main, elles édifieront le temple du vrai Salomon et la mystique cité de Dieu, c'est-à-dire la très sainte Vierge, appelée par les saints Pères le temple de Salomon et la cité de Dieu. Ils porteront tout le monde, par leurs paroles et leurs exemples, à sa véritable dévotion, ce qui leur attirera beaucoup d'ennemis, mais aussi beaucoup de victoires et de gloire pour Dieu seul. C'est ce que Dieu a révélé à saint Vincent Ferrier, grand apôtre de son siècle, comme il l'a suffisamment marqué dans un de ses ouvrages. (...)
C'est par Marie que le salut du monde a commencé, et c'est par Marie qu'il doit être consommé. Marie n'a presque point paru dans le premier avènement de Jésus-Christ, afin que les hommes, encore peu instruits et éclairés sur la personne de son Fils, ne s'éloignassent pas de lui, en s'attachant trop fortement et trop grossièrement à elle, ce qui apparemment serait arrivé si elle avait été connue, à cause des charmes admirables que le Très-Haut avait mis même en son extérieur ; ce qui est si vrai, que saint Denis l'Aréopagite nous a laissé par écrit que, quand il la vit, il l'aurait prise pour une divinité, à cause de ses charmes secrets et de sa beauté incomparable, si la foi, dans laquelle il était bien confirmé, ne lui avait appris le contraire. Mais, dans le second avènement de Jésus-Christ, Marie doit être connue et révélée par le Saint-Esprit afin de faire par elle connaître, aimer et servir Jésus-Christ. Les raisons qui ont porté le Saint-Esprit à cacher son Épouse pendant sa vie, et à ne la révéler que bien peu depuis la prédication de l'Évangile, ne subsistent plus.
» (Traité de la vraie dévotion à la Sainte Vierge, Saint Louis-Marie Grignion de Montfort)



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