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dimanche 23 août 2020

De la lumière divine

 


Il suffit de lire le psaume 118, pour y voir à chaque verset combien la lumière divine nous est nécessaire dans la conduite de la vie intérieure. Donnez-moi, dit David, l'entendement, afin que je comprenne vos commandements. Et encore : Donnez-moi l'entendement, et je vivrai.
Pour être bien pénétré de cette nécessité, il faut savoir, premièrement, que la raison humaine est étrangement obscurcie depuis le péché originel ; secondement, que la raison la plus éclairée ne suffit pas seule pour nous conduire dans les routes de la grâce, routes dont Dieu se réserve le secret. Comme son intention est que nous marchions toujours en esprit de foi, il ne nous éclaire qu'à mesure que nous avançons, et qu'autant qu'il est besoin. Il ne veut pas que nous voyions devant nous, ni même autour de nous ; mais il nous donne toujours assez de lumières, pour nous convaincre qu'il nous est impossible de nous égarer en le suivant, même au milieu des plus épaisses ténèbres.
La première chose donc que doit faire une âme qui veut être tout à fait à Dieu, est de renoncer à son propre esprit, à toutes les idées qu'elle pouvait avoir auparavant de la vertu et de la sainteté : persuadée que ces idées sont ou fausses ou très-imparfaites ; de ne point prétendre ni se conduire, ni se juger elle-même, ni s'établir juge de la manière dont on la conduit. Cette prétention aboutirait à la remplir de présomption et d'orgueil, à la retirer de l'obéissance, à l'égarer, et peut-être à la perdre : au lieu qu'il est impossible qu'une âme qui a renoncé à son propre esprit, qui écoute Dieu au dedans, et au dehors son directeur, à qui elle se soumet en tout ce qui n'est pas péché manifeste, coure aucun risque de tomber dans l'illusion. Dieu à qui elle se confie, est intéressé à ne jamais permettre rien de semblable ; et cela n'est jamais arrivé.
Ensuite elle doit demander humblement la lumière divine, priant Dieu à tout instant de l'éclairer ; n'entreprendre jamais rien de considérable sans le consulter, et sans prendre l'avis de celui que Dieu lui a donné pour guide. La lumière est d'ordinaire fort abondante au commencement. On la reçoit à l'oraison, à la communion ; l'on est surpris d'entendre les livres qui traitent des voies intérieures, et de voir clair dans des choses où l'on ne comprenait rien auparavant. Cette lumière est sûre et porte avec elle une évidence qui ne laisse aucun lieu au doute. On sent très-bien qu'elle est infuse, et qu'on ne la doit ni à sa pénétration naturelle, ni à son application et à ses efforts. De plus, elle est accompagnée d'une onction qui nourrit, qui élève, qui ravit l'âme, en même temps qu'elle l'éclaire. Comme cette lumière n'est pas le fruit de nos réflexions, il faut la recevoir passivement, sans se permettre de raisonner dessus, sans s'efforcer de la retenir et de la rappeler. Au moment qu'elle est donnée, elle fait son effet ; quand il sera besoin d'en faire usage, Dieu en renouvellera le souvenir, et il saura bien nous la remettre sous les yeux. Mais il ne veut pas qu'on se l'approprie, comme si c'était une science acquise, ni qu'on veuille l'avoir toujours à sa disposition. L'esprit de Dieu ne veut pas être gêné, ni demeurer dans la dépendance de la créature. Il faut donc le laisser aller et venir comme il lui plaît, et croire qu'il ne nous manquera jamais au besoin. On peut quelquefois écrire les lumières qu'on a reçues pour les communiquer au confesseur, quand elles roulent sur des objets particuliers ; mais les écrire pour s'en rafraîchir la mémoire, pour s'en aider même dans l'occasion, c'est ce qu'on ne doit pas faire, et ce qui marquerait une certaine défiance de Dieu. Cela peut avoir lieu lorsqu'on est extrêmement avancé, et que, par le conseil du directeur, on écrit plutôt pour l'avantage des autres, que pour le sien propre.
Il faut se donner de garde aussi, dans ces commencements où l'on est comme investi de lumières, d'en faire confidence à d'autres, sous prétexte de parler de Dieu, ou de s'en servir pour les conduire. C'est une tentation à laquelle il faut résister. Il faut une vocation spéciale de Dieu pour se mêler de diriger le prochain, lorsqu'on n'y est pas appelé par état. De plus, les lumières qui nous conviennent, pourraient ne pas convenir aux autres, parce que les voies sont différentes. Enfin, nous ne tarderions pas à nous épuiser, en nous communiquant ainsi au-dehors. Cela n'empêche pas cependant que, par des propos généraux, on ne puisse porter à Dieu les personnes en qui l'on voit des dispositions, selon les ouvertures qu'elles nous donnent.
L'usage de la lumière divine, tant pour soi que pour les autres, est extrêmement délicat, et suppose une grande mort à soi-même. Voilà pourquoi il ne faut pas s'ingérer d'abord à en faire le discernement, ni prendre pour des inspirations tout ce qui nous vient à l'esprit, sous l'apparence du bien. Satan, dit saint Paul, se transforme en ange de lumière ; il se mêle presque toujours dans les opérations divines, agissant sur l'imagination au moment où Dieu agit dans l'entendement et la volonté. On est donc fort exposé à se tromper sur tout ce qu'on appelle paroles intérieures, attrait, inspiration ; et il faut soumettre tout cela au jugement du confesseur, attendant sa décision pour en faire usage. Agir de son chef en ces rencontres, c'est tomber dans les pièges de l'ennemi.
Pour se disposer à la lumière divine, on doit, autant qu'il est possible, ne rien donner à l'imagination, ne point s'arrêter à son propre esprit, se défier extrêmement de ses réflexions et de son raisonnement. On ne saurait croire combien Dieu se communique peu aux personnes qui veulent toujours réfléchir, toujours raisonner. L'excellent usage de la raison dans les choses de Dieu, est de lui imposer silence devant lui, et de la tenir toujours dans un état d'anéantissement. C'est aux petits, aux enfants, aux simples, que Dieu se communique, loin d'avoir égard aux connaissances acquises, au profond savoir, aux lumières naturelles de l'esprit ; il veut qu'on mette tout cela à ses pieds dans le commerce qu'on a avec lui ; il veut qu'on renonce à tout ce qu'on peut avoir appris d'ailleurs, et qu'on reconnaisse humblement qu'on tient tout de lui. Tel était saint Augustin, le plus grand docteur de l'Église. Il consultait Dieu en tout avec une simplicité d'enfant. Tels ne sont pas bien des gens qui, avec un esprit très-inférieur au sien, s'établissent juges de la conduite de Dieu et de ses opérations dans les âmes. Ils ne veulent pas se persuader, d'après l'Évangile, que le premier pas qu'il faut faire pour comprendre les choses de Dieu, c'est de s'humilier, et d'avouer que de soi-même on est hors d'état d'y rien comprendre ; c'est de le prier, et de recourir à lui comme à la source des lumières.
S'il est vrai, comme le dit Isaïe, que les pensées de Dieu sont plus éloignées de celles des hommes, que les cieux ne le sont de la terre, comment pouvons-nous faire aucun fond sur nos lumières dans les choses spirituelles ? Comment notre esprit n'est-il pas continuellement abîmé devant Dieu ? Pourquoi n'ouvrons nous pas sans cesse, comme David, la bouche de notre cœur pour respirer et attirer en nous l'esprit de Dieu ? Qu'est-ce donc que l'adoration en esprit, sinon cet aveu pratique et continuel que Dieu seul est lumière et vérité, et que nous ne sommes que ténèbres et mensonge. C'est là, ce me semble, l'hommage de l'esprit ; c'est en même temps le moyen infaillible de ne jamais nous égarer.
Disons-lui donc : Donnez-moi l'entendement, afin que je comprenne vos commandements. Il m'est impossible de les bien pratiquer, si je ne les comprends, et je ne puis les comprendre si vous ne m'en donnez l'intelligence. Comment comprendrai-je ce que c'est que vous aimer de tout son esprit, de tout son cœur, de toute sa force ? Quel autre que vous, ô mon Dieu ! peut pénétrer toute l'étendue de ce précepte, et en communiquer l'intelligence à la créature ? Quel autre que vous encore peut me faire comprendre ce que c'est qu'aimer le prochain comme moi même ? Sais-je, puis-je savoir comment vous m'ordonnez de m'aimer moi-même ? Et si j'ignore comment je dois m'aimer, puis-je connaître quel est l'amour que je dois au prochain ? Toute votre loi cependant est renfermée dans ces deux préceptes. Il m'est donc évident, à moins que je ne veuille m'aveugler, que je n'entends rien à votre loi, que je n'y puis rien entendre, si vous ne m'éclairez.
Mais votre loi est la source de la vie, de la vraie vie, de la vie éternelle ; on ne parvient à cette vie, qu'en la pratiquant, et plus on la pratique parfaitement, plus on jouit de cette vie, qui n'est autre que la possession de vous-même. Donnez-moi donc l'intelligence, et je vivrai. Oui, donnez-moi de comprendre la nécessité de votre amour ; donnez-moi de comprendre comment, dans votre amour, est contenu l'amour que je me dois à moi-même, et celui que je dois au prochain. Donnez-moi cette lumière, et, secouru de votre grâce, je pratiquerai votre loi, je la pratiquerai dans sa plénitude, et je parviendrai à la plénitude de la vie. Ainsi soit-il.


(Extrait du Manuel des âmes intérieures)


Note : Les commençants, emplis du zèle de leur conversion, se donnent pour mission de convertir tout le monde (l'intention est très louable, bien que souvent mêlée d'amour-propre), mais la chute est souvent rude. Ils se répandent au-dehors dans une joie débordante, et s'épuisent par leurs tentatives infructueuses. Si vous êtes un nouveau converti, rentrez en vous-même, et ne faites aucune imprudence. Nous savons aussi d'expérience que le démon cherche toujours à contrer les inspirations divines, qu'il est capable même de vous murmurer des paroles de consolations, des pensées rassurantes, pour vous empêcher d'agir selon la volonté de Dieu. Prudence donc, gardez la prière et le recueillement pour discerner.


Reportez-vous à De l'enfance spirituelleVérités fondamentales touchant la vie intérieure, De la paix de l'âme, De la vie de l'âme, Du repos en Dieu, Sur l'Amour de Dieu, De la confiance en Dieu, De la prière continuelle, Dieu seul, Sur les réflexions dans l'oraison, De la pensée de l'éternité, Sur la pensée de la mort, Sur les paroles du Psaume LXXXll : Je suis devenu, en votre présence, comme une bête de somme, et je suis toujours avec vous, Marthe et Marie, De la pureté d'intention, Le prix d'une âme, De la Providence de Dieu sur ses enfants, De la générosité, De l'anéantissement, Du moi humain, Conduite à tenir à l'égard des tentations, De la violence qu'il faut se faire à soi-même, Des tentations, Du directeur, Du cœur humain, Du monde, Faiblesse et corruption du cœur humain, Aveuglement de l'homme, Remèdes à l'amour-propre, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De l'amour du prochain, De l'esprit de Foi, De la fidélité aux petites choses, Sur les trois mots qui furent dits à saint Arsène : Fuyez, taisez-vous, reposez-vous, De l'emploi du temps, Ce que Dieu nous demande, et ce qu'il faut demander à Dieu, Commerce : Image de la vie spirituelle, De la liberté des enfants de Dieu, Instruction sur la Grâce, Instruction sur la Prière, Sur la sainteté, De la Crainte de Dieu, Conduite de Dieu sur l'âme, Moyens d'acquérir l'amour de Dieu, Quels moyens prendrez-vous pour acquérir, conserver et augmenter en vous l'amour de Dieu ?, Litanies de l'amour de DieuSoupir d'amour vers Jésus, Prière de Sainte Gertrude, Élan d'amour, Prière, Acte d'amour parfait, de Sainte Thérèse d'Avila, Prière de Saint Augustin, pour demander l'amour divin, Motifs et marques de l'amour de Dieu, De l'amour parfait, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Se conformer en tout à la volonté de Dieu, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Instruction sur la Charité, Méditation sur l'excellence de la Charité, Prière pour demander la charité, De la force en soi-même et de la force en Dieu, De la consommation en la Grâce, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Sur la croix, De la Simplicité, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De la véritable Sagesse, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Des Vertus, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De l'Union avec Jésus-Christ, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Le Paradis de la Terre, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De la paix du cœur, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De la véritable Sagesse, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Avis important pour ceux qui ont des peines d'esprit, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Sur la vie nouvelle en Jésus-Christ, De l'activité naturelle, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De la vie parfaite, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De la Mortification, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Des moyens de parvenir à la vraie et solide vertu, Idée de la vraie Vertu, De la vraie et solide dévotion, Degrés des vertus qu'on se propose d'acquérir, Pour bien faire l'oraison et pour en tirer le fruit qu'on a lieu d'en attendre, En quelque état que vous soyez, rendez respectable, par vos sentiments et votre conduite, votre titre de Chrétienne, En quoi consiste l'exercice de la présence de Dieu, De la doctrine de Jésus-Christ, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, et Des Conseils Évangéliques, par le R.-P. Jean-Joseph Surin.















dimanche 26 juillet 2020

MIRACLE DE SAINTE ANNE : LE CABRIOLET RENVERSÉ OU ACCIDENT ARRIVÉ À UN RELIGIEUX




Depuis plusieurs années, un religieux avait une grande confiance en sainte Anne, et s'appliquait à propager son culte. Un jour qu'il était à prier dans un célèbre sanctuaire de Marie, une voix lui dit intérieurement, mais bien distinctement, que sainte Anne devait avoir son autel dans ce saint lieu. Sa prière terminée, il visite les différents autels du sanctuaire, et il en rencontre un où se trouve une place pour mettre une image de saint, mais qui était vide : Bon, se dit-il, à lui-même, c'est la place de la statue de sainte Anne, de la bienheureuse mère de ma bonne mère. Il n'était aucunement connu des ecclésiastiques qui desservaient ce sanctuaire ; néanmoins, poussé par son zèle, il s'adresse au premier prêtre qui se présente et lui raconte simplement ce qui s'est passé en lui. Cet ecclésiastique en est frappé et lui répond que la statue de sainte Anne était placée au lieu même où il voudrait voir une image de cette grande Sainte ; mais qu'elle avait été ôtée, et il le conduit dans un galetas où on l'avait reléguée. Là, ce pieux religieux rend hommage à la glorieuse mère de Marie, et se sent pénétré de plus en plus du désir de voir sa statue dans le sanctuaire qu'il vient de visiter. Aussitôt, il va s'aboucher avec le prêtre chargé d'en prendre soin et lui fait part, comme à l'autre ecclésiastique, de ce qu'il a entendu intérieurement. Ce prêtre, qui était plein de zèle, est touché de ce qui lui est communiqué, et promet de faire ériger, en l'honneur de Sainte-Anne, un autel qui fera le pendant de celui de Saint-Joseph. Le religieux, au comble de la joie, offrit à Dieu de vives actions de grâce, et redoubla d'ardeur pour la gloire de sainte Anne. Il en fut récompensé : plus d'une fois, il ressentit les effets de sa puissante protection, et il lui attribue la conservation de sa vie, dans un danger très-pressant. Voici le fait.
Après avoir rendu visite à deux de ses frères, il monte dans un cabriolet à deux roues. À peine y est-il assis, que le cabriolet fait la bascule, parce qu'on avait oublié de mettre la courroie qui devait le retenir. Le religieux comprend le péril qui le menace et s'écrie : Sainte Anne, sauvez-moi. Il n'avait pas achevé ces paroles, que le cheval épouvanté du bruit que fait la voiture en tombant, prend le mors aux dents et part au galop sans que rien puisse l'arrêter. Le religieux, la tête renversée et séparée par une simple toile du pavé raboteux sur lequel il est traîné, continue de crier : sainte Anne, sauvez-moi ; les deux brancards se brisent sans pourtant se séparer de la caisse de la voiture. Après avoir parcouru diverses rues étroites et mal pavées, détournant, quand il le fallait, comme s'il eût eu un guide qui pût le diriger, le cheval est arrêté presque à la sortie de la ville par plusieurs personnes qui se jettent courageusement à sa rencontre. Elles ne pouvaient s'imaginer qu'il y eût quelqu'un dans le cabriolet ; leur surprise fut extrême lorsqu'elles y virent un homme qui se releva sans avoir aucun mal, et leur dit avec calme : Mes amis, sainte Anne m'a sauvé.
Ce fait, arrivé il y a quelques années, a été raconté à l'auteur de cet opuscule par le religieux qui a été ainsi préservé de la mort, et qui est aujourd'hui supérieur de la congrégation à laquelle il appartient.

Extrait de Dévotion à Sainte Anne et à Saint Joachim.


Reportez-vous à Miracles de Sainte Anne : Morsure d'un chien enragé et piqûre d'une vipère, Jour de la fête de sainte Anne : Méditation pour le Matin de la Fête, Méditation pour la Fête de Sainte Anne, Mère de la Sainte Vierge Marie, Litanies de Sainte Anne, Prière à Sainte Anne, pour obtenir la paix et l'union dans les familles, Honorez fidèlement Sainte Anne et Saint Joachim, et attirez sur vous les bénédictions célestes, Litanies de Saint Joachim, Litanies de Sainte Anne et Saint Joachim, Prières à dire en temps de maladies ou de calamités, Méditation sur la Présentation de la Sainte Vierge au Temple, et Diverses pratiques de dévotion envers la Mère de Dieu : Recourir souvent à Marie, Faire célébrer la messe, Dévotion aux Saints qui lui sont proches.














samedi 11 juillet 2020

De l'amour du prochain




Je vous donne un précepte nouveau : de vous aimer les uns les autres, comme je vous ai aimés. (Jésus-Christ.)
Le précepte de l'amour du prochain appartenant à la loi naturelle, et étant aussi ancien que le monde, en quel sens Jésus-Christ l'appelle-t-il un précepte nouveau ? En ce qu'il l'a renouvelé de la manière la plus authentique ; en ce que, non content de nous ordonner d'aimer le prochain comme nous-mêmes, il veut que nous l'aimions comme lui-même nous a aimés ; en ce qu'il nous a donné sur la croix le plus grand exemple de l'amour du prochain, qu'un Dieu fait homme pût donner ; enfin, en ce qu'il veut qu'à cette marque on reconnaisse ses vrais disciples.
En prenant notre nature, Jésus-Christ est devenu notre frère, et le chef du genre humain ; il nous a tous élevés en lui à l'adoption divine : en sorte que, dans le sens surnaturel, tous les chrétiens ne composent qu'une seule famille, dont Dieu est le père, dont Jésus-Christ est le premier-né ; nous partageons ses droits à l'héritage céleste ; nous participons aux mêmes grâces, aux mêmes sacrements ; nous mangeons tous à la même table, nous vivons du même pain ; nous sommes, en un mot, unis en Jésus-Christ et en son Église d'une façon toute spéciale. Ainsi, outre le rapport de proximité qui nous est commun avec tous les hommes, il y a entre tous les enfants de l'Église une liaison particulière, fondée sur leur union avec Jésus-Christ, et cimentée de son sang. C'est donc avec raison qu'il appelle nouveau le commandement qu'il donne à ses disciples de s'aimer mutuellement comme il les a aimés.
Or, comment Jésus-Christ nous a-t-il aimés ? Jusqu'à se faire victime de la justice divine pour nos péchés, jusqu'à donner sa vie et son âme pour nous racheter de la mort éternelle ; et cela lorsque nous étions tous ses ennemis par le péché originel, et quoiqu'il prévît que nous devions presque tous abuser de ses grâces, l'offenser grièvement, et nous faire même un titre de ses bontés pour l'outrager avec plus d'audace. Voilà ce que la conscience reproche plus ou moins à chacun de nous ; et néanmoins Jésus-Christ nous a aimés, il nous aime encore, et jusqu'à notre dernier soupir il sera toujours disposé à nous appliquer les mérites de son sang, et à nous réconcilier avec son Père par sa médiation.
Comprenons-nous à présent quelle étendue ont ces paroles : Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés ?
Avons-nous une juste idée de nos obligations à cet égard ? Je dois aimer mes frères comme Jésus-Christ m'a aimé. Je dois partager avec eux non-seulement mes biens temporels, mais tous mes biens spirituels ; je dois prier pour eux comme pour moi-même, avec le même zèle pour leur salut que pour le mien, et le procurer de tout mon pouvoir par mes prières et mes bonnes œuvres, par mes discours, par mes exemples. Je dois être prêt à tout sacrifier, et à m'immoler moi-même pour le salut d'une âme. Je dois tout pardonner, tout oublier, tout souffrir de la part de mes frères, comme Jésus-Christ a tout souffert de ma part et m'a tout pardonné. Je dois, enfin, les aimer tous du même amour dont Jésus-Christ m'aime. Ô Dieu ! quelle charité régnerait parmi les chrétiens, si ce précepte était observé ! et, par une suite nécessaire, quelle sainteté ! Car il ne serait pas possible que les chrétiens s'aimassent de la sorte, sans tendre chacun selon son état à la plus haute perfection, sans s'y exciter, et s'en donner mutuellement l'exemple. Tous les désordres, tous les scandales, toutes les inimitiés, tous les péchés, en un mot, seraient bannis du christianisme. Elle régnait autrefois parmi les premiers fidèles, cette charité ; et ce que les païens en voyaient, ce qu'ils en pouvaient connaître, les ravissait d'admiration. Voyez, disaient-ils, comme ils s'aiment ! Aujourd'hui, loin d'aspirer à la charité chrétienne, la plupart n'ont pas même pour le prochain l'amour naturel que tout homme doit à un autre homme ; et les grands préceptes de la loi naturelle sont violés plus fréquemment peut-être, et d'une manière plus odieuse parmi nous, que chez les sauvages et les idolâtres. D'où vient cela ? C'est qu'on n'est plus chrétien que de nom ; qu'on en a même abjuré la profession extérieure et les devoirs essentiels, et que dans le cœur on est plus méchant que les païens. Ceci n'est point une exagération, et la chose doit être ainsi. Un mauvais chrétien doit porter la corruption et la malice plus loin qu'un païen, parce qu'en abusant des lumières de la foi et des grâces surnaturelles, il se dispose à abuser plus criminellement des lumières de la raison.
Gémissons sur ces affreux désordres, nous que Dieu appelle spécialement à son amour et à l'amour du prochain. Reconnaissons que l'amour-propre, source de tout péché, est l'ennemi de l'amour de Dieu et de l'amour du prochain ; que, tant qu'il en restera en nous quelque vestige, nous n'aimerons jamais nos frères comme Jésus-Christ nous recommande de les aimer. L'amour-propre nous concentre en nous-mêmes, et nous rend exclusifs ; il nous fait regarder le prochain comme étranger, non-seulement à l'égard des choses temporelles, mais même à l'égard des spirituelles : en sorte que l'esprit de propriété, l'intérêt personnel, la jalousie, l'envie se glissent dans notre dévotion, et qu'il nous semble quelquefois que le bien spirituel du prochain diminue le nôtre.
De plus, ce même amour-propre nous occasionne mille fautes contre la charité. Il nous rend délicats, ombrageux, soupçonneux, rigides et excessifs sur nos droits, aisés à offenser ; il entretient dans nos cœurs une certaine malignité, une joie secrète des petites mortifications qui arrivent au prochain ; du froid, de l'éloignement, de l'indifférence, de l'injustice dans nos jugements ; de la critique, de la partialité dans nos discours et nos procédés ; de l'indisposition, de la rancune, de l'aigreur contre certaines personnes, et quantité d'imperfections très-préjudiciables à la charité.
Je tiens pour impossible qu'une personne qui n'est pas intérieure parvienne au parfait accomplissement du précepte de l'amour du prochain, parce que pour cela il faut tellement mourir à son propre esprit et à sa propre volonté, qu'on soit conduit en tout par l'esprit, et animé par la charité de Jésus-Christ. D'ailleurs les occasions de blesser cette charité, du moins légèrement, se présentent sans cesse ; l'amour-propre, pour peu qu'il en reste, agit continuellement sur le cœur ; il séduit et corrompt notre jugement, il altère nos affections, et cela d'une manière imperceptible. Or, dans les personnes qui ne sont pas intérieures, quelque pieuses, quelque saintes qu'on les suppose d'ailleurs, il y a toujours un fond d'amour-propre qu'elles ne connaissent pas, et qui les rend aveugles et injustes à l'égard du prochain. J'ajoute qu'en bien des rencontres les devoirs de la charité sont si délicats et si subtils, que sans une lumière surnaturelle on ne saurait les distinguer clairement, et les apprécier au juste ; si difficiles à remplir, qu'il est besoin pour cela d'une vertu bien au-dessus du commun. Enfin, qu'ils exigent quelquefois des sacrifices qu'on ne peut faire qu'autant qu'on est dans la voie d'une mort entière à soi-même.
Oui, l'amour du prochain, en un sens très véritable, est plus pénible à la nature que l'amour de Dieu ; quoiqu'il soit vrai qu'on ne peut séparer ces deux amours. Aussi le prochain est-il l'objet de presque toutes les fautes que se reprochent les personnes dévotes ; et combien en commettent-elles qu'elles n'aperçoivent pas, dont elles ne se doutent pas, et dont elles auraient bien de la peine à convenir !
Heureuses donc les âmes qui ont embrassé la vie intérieure, et qui se sont parfaitement données à Dieu pour accomplir, sous la direction de sa grâce, les deux préceptes de l'amour de Dieu et du prochain ! Elles ne sont point exposées à se tromper, comme les autres, sur la matière de la charité, où l'amour-propre nous fait illusion, et où les plus habiles ont souvent beaucoup de peine à prononcer. Elles n'ont qu'à écouter Dieu au fond de leur cœur avec droiture, le priant de les diriger dans leurs démarches ; Dieu ne leur manquera jamais, si, comme je le suppose, elles sont toujours résolues à sacrifier leurs plus chers intérêts à ceux de la charité : il leur apprendra jusqu'où elles doivent aller, et où elles peuvent s'arrêter. Il leur dévoilera les dispositions les plus intimes de leur cœur, et leur montrera tout ce qui blesse en elles jusqu'à l'ombre de la charité. Il ne souffrira jamais, sans le leur reprocher, qu'elles parlent, qu'elles agissent, qu'elles fassent même un geste, un sourire, avec réflexion et malignité ; il arrêtera tous leurs jugements intérieurs, tous leurs soupçons, toutes leurs imaginations ; il fera mourir toutes les inclinations et les aversions naturelles, toutes les prétentions, les délicatesses, les sensibilités ; il étouffera les ressentiments, les aigreurs, les joies malignes.
Au même temps qu'il détruira tous les défauts contraires à la charité, il établira dans leur cœur les grands principes de l'amour du prochain, tel qu'il a été en Jésus-Christ. Cet Homme-Dieu s'exprimera lui-même en elles, et les remplira de ses sentiments, de sa générosité, de son zèle, de sa douceur, de sa tendresse, de sa miséricorde. Il aimera le prochain en elles, parce qu'étant maître absolu de leur cœur, il en règlera, il en produira même tous les mouvements, toutes les affections.
Mais, pour en venir là, il est visible qu'il faut se renoncer continuellement soi-même, se tenir toujours dans la dépendance de la grâce, toujours uni à Dieu par l'oraison, toujours attentif et fidèle à ses inspirations. L'observation exacte des deux grands préceptes de la loi évangélique mérite bien sans doute qu'on s'assujettisse pour elle à tout ce que la vie intérieure peut avoir de gênant et de pénible pour la nature.


(Extrait du Manuel des âmes intérieures)


Reportez-vous à Du mondeDe la Charité à l'égard du prochain : Du mérite et de l'excellence de cette vertu, De l'esprit de Foi, Du directeur, De la fidélité aux petites choses, Sur les trois mots qui furent dits à saint Arsène : Fuyez, taisez-vous, reposez-vous, Faiblesse et corruption du cœur humain, Aveuglement de l'homme, Remèdes à l'amour-propre, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De l'emploi du temps, Ce que Dieu nous demande, et ce qu'il faut demander à Dieu, Commerce : Image de la vie spirituelle, De la liberté des enfants de Dieu, Instruction sur la Grâce, Instruction sur la Prière, Sur la sainteté, De la Crainte de Dieu, Conduite de Dieu sur l'âme, Moyens d'acquérir l'amour de Dieu, Quels moyens prendrez-vous pour acquérir, conserver et augmenter en vous l'amour de Dieu ?, Litanies de l'amour de DieuSoupir d'amour vers Jésus, Prière de Sainte Gertrude, Élan d'amour, Prière, Acte d'amour parfait, de Sainte Thérèse d'Avila, Prière de Saint Augustin, pour demander l'amour divin, Motifs et marques de l'amour de Dieu, De l'amour parfait, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Se conformer en tout à la volonté de Dieu, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Instruction sur la Charité, Méditation sur l'excellence de la Charité, Prière pour demander la charité, De la force en soi-même et de la force en Dieu, De la consommation en la Grâce, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Sur la croix, De la violence qu'il faut se faire à soi-même, De la Simplicité, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De la véritable Sagesse, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Des Vertus, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De l'Union avec Jésus-Christ, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Le Paradis de la Terre, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De la paix du cœur, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De la véritable Sagesse, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Avis important pour ceux qui ont des peines d'esprit, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Sur la vie nouvelle en Jésus-Christ, De l'activité naturelle, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De la vie parfaite, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De la Mortification, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Des moyens de parvenir à la vraie et solide vertu, Idée de la vraie Vertu, De la vraie et solide dévotion, Degrés des vertus qu'on se propose d'acquérir, Pour bien faire l'oraison et pour en tirer le fruit qu'on a lieu d'en attendre, En quelque état que vous soyez, rendez respectable, par vos sentiments et votre conduite, votre titre de Chrétienne, En quoi consiste l'exercice de la présence de Dieu, De la doctrine de Jésus-Christ, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, et Des Conseils Évangéliques, par le R.-P. Jean-Joseph Surin.
















mercredi 20 mai 2020

MÉDITATION POUR LE MERCREDI DES ROGATIONS




Qui est celui d'entre vous qui donne une pierre à son fils lorsqu'il lui demande du pain ? (S. Luc, ch. 11)


I. Considérez l'extrême désir que Jésus-Christ avait de nous donner une parfaite confiance en son infinie bonté, puisqu'il emploie des raisons si puissantes et si persuasives pour cet effet.
Pesez bien celle qui est exprimée par ces paroles, qui servent de sujet à la présente Méditation ; c'est un Dieu qui parle, et qui, pour nous inviter à avoir en lui une entière confiance, vous représente que si un père, quoique d'ailleurs méchant et vicieux, ne donne jamais une pierre à son enfant lorsqu'il lui demande du pain, à plus forte raison votre Père céleste, qui est infiniment bon, vous donnera des choses utiles et salutaires, lorsque vous les lui demanderez.
Le croyez-vous ainsi ? et si vous le croyez, où est la confiance parfaite que cette croyance vous oblige d'avoir envers ce Dieu de miséricorde et de charité ?

II. Considérez que ce Dieu est tellement bon, qu'il ne se contente pas de nous donner les choses salutaires que nous demandons, mais que souvent même il nous les donne, quoique nous ne pensions pas à les lui demander ; et bien plus, il nous les donne, le plus souvent, quoique nous en soyons très indignes.
Pensez combien de fois ce Père de miséricorde s'est comporté envers vous de la sorte ; combien d'inspirations et de grâces vous a-t-il communiquées, que vous ne méritiez pas de recevoir ! Suppliez-le de continuer de vous faire ressentir les effets de sa miséricorde, sans avoir égard à vos démérites ni à votre indignité, mais à sa seule bonté et charité.

III. Considérez que ce qui invite la divine bonté à nous être si favorable, c'est que nous avons un avocat dans le ciel, comme dit le saint Apôtre, auprès du Père céleste ; et cet avocat est Jésus-Christ, qui s'est offert en hostie de propitiation, non-seulement pour nos péchés, mais aussi pour ceux de tout le monde. Oh ! quel bonheur pour vous d'avoir un si puissant avocat auprès du trône de la divine Majesté ! Que ne devez-vous point espérer par l'entremise d'un tel médiateur !
Offrez donc toutes vos requêtes par les mains de ce divin Avocat, et suppliez-le que la voix de son sang, qui parle mieux que celui d'Abel, demande pour vous grâce et miséricorde.


PRATIQUES

Adressez toutes vos prières à Dieu le Père, par les mains de son divin Fils.
Offrez-les toutes au Fils, par les mains de sa tendre Mère.


(Méditation tirée de La Couronne de l'Année Chrétienne)



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mardi 18 février 2020

De l'heureux état d'une âme qui a établi sa perfection et sa félicité dans l'acquiescement au bon plaisir de Dieu, par le R.-P. Jean-Joseph Surin


Extrait du CATÉCHISME SPIRITUEL DE LA PERFECTION CHRÉTIENNE, TOME I, Composé par le R. P. J. J. SURIN, de la Compagnie de Jésus :


Saint Ignace de Loyola


De l'heureux état d'une âme qui a établi sa perfection et sa félicité
dans l'acquiescement au bon plaisir de Dieu



En quoi consiste ce bienheureux état ?

Dans la parfaite conformité à la volonté divine dont nous avons parlé au deuxième chapitre de cette troisième partie. L'âme à force d'estimer l'accomplissement de cette sainte volonté, à force de l'aimer et de le souhaiter, y trouve son repos et son bonheur, jusqu'à ne chercher sa satisfaction que dans le bon plaisir de Dieu, qu'elle préfère à toutes les choses de la terre.


Pouvons-nous prétendre à ce bienheureux état ?

L'Écriture sainte nous apprend que nous le pouvons, et la troisième demande de l'Oraison Dominicale ne laisse aucun doute là-dessus.


Y a-t-il en effet des Saints qui aient joui de ce bonheur pendant leur vie ?

Tous ceux qui sont parvenus à l'union intime, qui est le comble de la perfection évangélique, ont joui de ce bonheur, qui est un effet et une suite de la parfaite union. Il est vrai pourtant que cette disposition a éclaté particulièrement dans quelques Saints, comme il est aisé de s'en convaincre par l'histoire de leur vie. On peut mettre de ce nombre le fameux Pauvre dont Thaulere parle, et de nos jours S. François de Sales, un des plus grands zélateurs de la volonté divine, qui a le plus contribué à en inspirer l'amour à tout le monde.


Quels sont les avantages de cet état ?

Il y en a trois principaux ; savoir, l'élévation, la douceur et l'utilité.


En quoi consiste l'élévation de cet état ?

1°. En ce qu'il renferme le plus haut point de perfection où l'on puisse arriver sur la terre. 2°. En ce qu'il relève les moindres actions, et leur donne un mérite singulier aux yeux de Dieu. 3.° En ce qu'il fait l'occupation des Bienheureux dans le Ciel, et celle de Dieu même, qui est particulièrement grand, parce qu'il fait en tout sa volonté.


En quoi consiste la douceur de cet état ?

En ce qu'il nous donne un avant-goût de la béatitude, et qu'il est seul capable de faire notre félicité dans cette vie.


En quoi consiste son utilité ?

En ce que le motif qui domine dans cet état, c'est-à-dire, le bon plaisir de Dieu, donne à toutes les actions un mérite incomparablement plus grand que tous les autres motifs qu'on peut se proposer.


Que faut-il faire pour atteindre à cet état ?

Aimer la volonté de Dieu, s'appliquer à la connaître et à l'exécuter en toutes choses.


Comment peut-on acquérir cet amour ?

En se proposant les avantages que nous venons de décrire.


Quelles sont les règles dont on peut se servir pour connaître la volonté de Dieu ?

Il y en a quatre, qui sont, la foi, l'obéissance, l'inspiration et la raison.


Qu'entendez-vous par la foi ?

J'entends toutes les vérités révélées dans l'Écriture, et enseignées par l'Église, où il nous est aisé d'apprendre nos devoirs envers Dieu, envers le prochain, et envers nous-mêmes.


Qu'entendez-vous par l'obéissance ?

La volonté des personnes qui ont autorité sur nous pour régler notre conduite.


Qu'est-ce que l'inspiration ?

C'est, où une pensée que Dieu fait naître dans l'esprit, ou un mouvement qu'il imprime à la volonté, ou tous les deux ensemble. L'inspiration vient, ou immédiatement de Dieu, ou par le ministère des Anges ; elle supplée à la Foi et à l'obéissance, et nous porte à faire ou à ne pas faire certaines choses, qui ne sont ni commandées ni défendues.


Que faut-il entendre par la raison, qui est la quatrième règle ?

Il faut entendre les principes de la prudence, et les maximes par lesquelles les gens sages ont coutume de se gouverner.


Toutes ces règles sont-elles également sures ?

Non, sans doute, si on les considère en elles-mêmes ; il y en a qui se peuvent aisément se tromper ; mais c'est toujours par la faute de ceux qui les consultent. Quand on les entend bien, et qu'on sait les appliquer, on ne s'écarte jamais de la volonté divine en les suivant.


Quel ordre faut-il garder dans l'application de ces règles ?

La subordination qui doit être entre ces règles, demande que la Foi soit consultée la première ; que si on ne trouve pas dans la Foi l'éclaircissement de ses doutes, on ait recours à l'obéissance : que si l'obéissance ne s'explique point, on ait égard à l'inspiration ; et qu'au défaut de l'inspiration, on suive la raison humaine.
Une autre règle, qui se réduit à l'inspiration, c'est l'attrait intérieur que le Saint-Esprit donne aux personnes qui ont le cœur droit, et que S. Ignace, au commencement de ses constitutions, appelle la Loi intérieure, qu'il dit être plus puissante et plus efficace pour nous aider, que toutes les Lois extérieures. Cet attrait dirige la raison, et aide beaucoup à connaître la volonté de Dieu.


Comment faut-il consulter la raison dans le doute ?

Saint Ignace, que nous venons de citer, prescrit certaines règles qu'il faut suivre, pour bien choisir. 1. Se mettre dans une parfaite indifférence à l'égard des deux partis ; de sorte que l'inclination ne fasse pencher d'aucun côté. 2. Examiner et peser avec soin les raisons de part et d'autre. 3. Avoir recours à la prière. 4. Prendre l'avis des gens sages, et ensuite s'arrêtera ce qui paraît le meilleur, c'est-à-dire, le plus conforme aux règles que nous avons données.


N'y a-t-il point d'autre règle pour connaître la volonté de Dieu ?

Il y en a d'autres, telles que sont les Canons des saints Conciles, les Constitutions des Ordres Religieux, approuvées par le Saint Siège, les Ordonnances particulières des Supérieurs Ecclésiastiques, les Lois des Princes, et les ordres des Magistrats politiques. Mais toutes ces règles, et plusieurs autres, peuvent se réduire ou à la Foi, ou à l'obéissance.


Que demande l'exécution, qui est la troisième chose nécessaire pour arriver à l'heureux état d'acquiescement au bon plaisir de Dieu ?

Elle demande que la volonté de Dieu soit, 1. La matière de nos actions ; de sorte que nous ne désirions, nous n'aimions et nous n'entreprenions rien qui ne soit prescrit et réglé par cette volonté divine, 2. Qu'elle soit le motif de nos actions, et que nous ne nous déterminions jamais que par le désir de plaire a Dieu. 3. Qu'elle soit le principe et la première cause efficiente de nos actions ; ce qui s'accomplit, lorsqu'à force de nous rendre dépendants de l'Esprit de Dieu, nous l'engageons à se charger de notre conduite, et à donner le premier mouvement à tout ce que nous faisons. Et c'est alors que se vérifient ces paroles de saint Paul : Ceux qui sont poussés par l'Esprit de Dieu, sont enfants de Dieu.


Que faut-il faire pour meurt en pratique ce point de perfection ?

Il faut s'établir dans une fervente résolution de ne chercher, et de n'envisager en toutes choses que la volonté de Dieu. Cette pratique en renferme trois, qui sont le comble de la perfection, et que les Mystiques appellent la Conformité, l'Uniformité et la Déiformité. La conformité consiste à s'accommoder en tout à la volonté de Dieu, et à ne s'en écarter jamais. En se conformant à la volonté de Dieu, on s'accoutume à l'avoir toujours en vue, et à se la proposer toujours pour motif ; et c'est ce qu'on appelle Uniformité. Enfin, à force de s'affectionner à la volonté de Dieu, l'âme se purifie et se transforme jusqu'à devenir semblable à celui qu'elle aime, autant que la faiblesse humaine peut le permettre ; et c'est ce qu'on entend par la Déiformité.


À quelles personnes convient une telle pratique ?

Aux personnes de bonne volonté, c'est-à-dire, à ceux qui veulent le bien de tout leur cœur, et qui ne négligent rien pour leur perfection. Mais cette disposition est plus rare qu'on ne pense. Bien des gens qui se croient dévots, même plusieurs de ceux qui ont embrassé une sainte profession, et qui exercent les ministères les plus sacrés, en sont si éloignés, qu'on peut dire, qu'ils n'ont pas encore fait le premier pas. Pour avoir cette bonne volonté dont nous parlons, il ne suffit pas d'être homme de bien, et de faire plusieurs bonnes œuvres ; il est nécessaire d'entrer dans un certain ordre, et dans un certain chemin de perfection.


Quel est donc ce premier pas qui coûte tant à la nature ?

C'est une résolution fixe et généreuse d'écarter tous les obstacles à la sainteté, et de renoncer à toutes les satisfactions naturelles, pour ne se conduire que par la lumière divine, faisant tout le bien qu'elle nous fait connaître, sans y résister jamais. Comme peu de gens ont le courage de faire cette première démarche, il ne faut pas s'étonner qu'il y en ait si peu qui soient véritablement parfaits, et qui puissent prétendre aux avantages de ce bienheureux état d'acquiescement au bon plaisir de Dieu.


Quels sont les avantages de cette pratique ?

Il est naturel que cette sainte pratique de ne perdre jamais de vue la volonté de Dieu, produise trois excellents effets dans une âme qui la garde constamment. Le premier est une tranquillité inaltérable, que nul accident de cette vie ne peut troubler. Le second est une grande pureté d'intention, laquelle étant incompatible avec les moindres fautes, et n'envisageant rien d'humain, purifie bientôt l'âme ; de sorte qu'elle devient aux yeux de Dieu plus belle et plus éclatante que le Soleil. Le troisième est une parfaite liberté, qui consiste dans l'affranchissement de tout soin inquiet, et dans un entier dégagement de toutes les créatures. On est sans contrainte et sans embarras, parce qu'on ne dépend que de Dieu, qu'on ne cherche que Dieu, et que tout est indifférent, hormis la volonté de Dieu. De là vient dans la conduite, une admirable simplicité, qui fait le comble et le plus bel ornement de la perfection ; parce qu'elle met une âme au-dessus de toute considération humaine, et lui donne une noble élévation ; d'où regardant avec mépris tout ce qui tient de la créature, elle n'a plus d'égard et plus d'attention que pour le bon plaisir de Dieu.
L'âme ne goûte jamais mieux le bonheur de son état, que lorsqu'elle est parvenue à cette noble simplicité, d'où elle retire trois grands avantages. Car premièrement, la tranquillité dont elle jouit en Dieu, la remplit de joie. Secondement, la pureté de son cœur produit une ardeur vive et affectueuse, qui l'accompagne partout, et qui lui facilite les choses les plus difficiles. Troisièmement, quand il s'agit de travailler et de souffrir beaucoup pour Dieu, elle sent une force merveilleuse, et ne trouve rien qui l'arrête ou qui la gène : ce qui est le fruit de la parfaite liberté, dans laquelle elle s'est établie.


Sur quoi est fondé ce que vous avez dit de l'acquiescement au bon plaisir de Dieu ?

Sur cette vérité incontestable : Que rien n'arrive en ce monde sans la volonté de Dieu ; ce qui s'accomplit en plusieurs manières. Car, dit saint Augustin, il y a des choses que Dieu fait lui-même ; il y en a qu'il ordonne, et il y en a qu'il permet. On peut donc rapporter tout à Dieu, et se conformer en tout à sa sainte volonté, même à l'occasion des péchés qui se commettent dont Dieu ne peut pas être l'auteur parce que ces péchés entrent dans l'ordre de sa Providence, qui les fait servir à ses desseins, pour la gloire de ses Élus, et pour la confusion de ses ennemis. Une âme convaincue de cette vérité, ne peut perdre sa paix et sa tranquillité, quoiqu'il arrive ; parce que rien ne peut arriver, où elle ne reconnaisse la divine volonté, qui est la base et le fondement de sa tranquillité intérieure. Et comme c'est par estime et par amour qu'elle se conforme à la volonté de Dieu, la conformité produit la joie et procure une espèce de Paradis sur la terre.



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