samedi 8 décembre 2018

Histoire de la possession des Ursulines de Loudun, et des peines du Père Surin (3/4)




HISTOIRE ABRÉGÉE


DE LA POSSESSION DES URSULINES DE LOUDUN,


ET DES PEINES DU PÈRE SURIN



Source







SECONDE PARTIE



Qui contient l'histoire de la possession de la mère Jeanne des Anges ; comment elle fut conduite à la perfection par le père Surin, son exorciste ; comment elle fut délivrée, les miracles et les prodiges arrivés avant et après cette délivrance.




Abrégé de la vie de la mère Jeanne des Anges,


écrit par les religieuses ursulines de Loudun
.



La mère Jeanne des Anges, prieure des ursulines de Loudun, naquit le deux février 1602. Son père s’appelait Berciel, baron de Cosse en Saintonge. Elle y fut élevée avec beaucoup de soin ; et à l’âge de dix ans, ses pareils lui voyant un esprit au-dessus de son âge, jugèrent qu’il fallait lui donner une éducation qui y répondit.
Ils la confièrent donc à sa tante, prieure de l’abbaye de Saintes, qui s’appliqua à lui inspirer toutes les vertus. Mais quelques raisons l’ayant obligée de sortir de cette maison à l’âge de quinze ans, elle entra au monastère des ursulines de Poitiers, à dessein de s’y faire religieuse. Sa mère lui ayant donné beaucoup d’argent, des bagues, et autres bijoux pour en faire ce qu’elle voudrait, elle crut devoir commencer son sacrifice par la privation de toutes ces choses si agréables à une demoiselle de son âge ; ce qu’elle fit fort généreusement. Elle avait naturellement le cœur grand, l’âme fort élevée, un riche naturel, un esprit fort éclairé, un jugement très-solide, et une mémoire heureuse.
Étant novice, elle eut beaucoup de ferveur, particulièrement pour la mortification et la charité, qui parut par l’ardeur avec laquelle elle demanda qu’on lui commît le soin d’une religieuse toute couverte de plaies causées par les écrouelles, et d’où sortait une si mauvaise odeur, qu’on avait peine à la supporter. Voyant encore une pauvre pensionnaire abandonnée de tout le monde, parce qu’elle avait le corps perdu de teigne, de galle et de vermine, elle entreprit de la guérir avec des onguents qu’elle fit exprès. Elle la menait tous les jours en des lieux écartés, tant afin que personne ne s’en dégoûtât, qu’afin de cacher cette bonne action, que Dieu bénit de telle sorte, qu’elle mit cette fille en état d’être religieuse.
Pendant son noviciat, ses frères et ses sœurs étant morts, ses parents voulurent la retirer, afin qu’elle fût leur héritière. Cette tentation jointe à plusieurs difficultés qu’elle trouvait dans la vie religieuse, mît son courage à la dernière épreuve. Car son esprit vif, enjoué, qui aimait les belles choses et par-dessus tout la liberté, lui présentait de grandes peines dans l’engagement à la religion. Cependant elle passa par-dessus toutes ces difficultés par la seule crainte de se perdre dans le monde.
Ayant donc fait ses vœux, elle se proposa de les garder très-exactement, et de rendre à Dieu avec une grande fidélité ce qu'elle lui avait promis. Mais elle ne crut pas s’éloigner de ce dessein, en entretenant de petits commerces qui, sans être criminels, étaient pleins de vanité, et dont Dieu lui faisait souvent des reproches. Ce fut donc uniquement pour s’en débarrasser que, voyant qu’on demandait des religieuses de sa communauté pour en établir une à Loudun, elle fit une sainte intrigue pour y aller. Elle ne donna pas peu à Dieu dans cette rencontre, qui eut pour elle toutes les suites les plus affligeantes ; car, sans parler de toutes les peines que les démons devaient lui faire souffrir à Loudun, elle y fut conduite avec les autres religieuses, sans qu’on leur donna un double de fonds, sans provisions et sans aucun meuble. On leur prêta d’abord seulement quelques lits, qu’on leur fit rendre peu après, en sorte qu’elles furent plusieurs aimées à n’avoir que des paillasses et à manquer de linge et de pain.
Ce cœur plein de courage dissimulant sa peine sur une telle pauvreté, traitait tout cela de bagatelle, et, avec un air toujours gai et content, vaquait infatigablement aux exercices de la religion, à l’instruction de la jeunesse et au travail des mains, où elle se consumait pour procurer le nécessaire à la communauté. Elle faisait elle seule plusieurs emplois, et, comme elle avait de grands talons naturels et qu’elle était agréable et adroite en tout ce qu’elle faisait, elle s’acquit une haute estime dans la ville, attira beaucoup d’amis à la maison, et beaucoup de filles. Parce que son intention était droite, Dieu bénit tellement sa conduite, que cette maison lui doit tout le revenu qu’elle a à-présent.
Quoiqu’elle fût encore jeune, on la regardait néanmoins comme l’âme de cette communauté naissante, et l’on s’adressait à elle pour toutes choses. Ainsi, peu d’années après cet établissement, comme elle était dans une retraite de dix jours, son directeur lui donna avis que la supérieure s’était engagée avec M. Grandier, curé de Saint-Pierre, qui promettait de confesser gratis la communauté, et de lui rendre plusieurs bons offices. Il lui conseilla de détourner ce coup, en lui faisant entendre que cet homme était capable de les perdre. Comme M. Grandier avait été déjà dans les prisons de M. l’évêque de Poitiers, la sœur Jeanne des Anges eut peine d’abord à croire que la supérieure eût pensé à cette affaire : elle la pria de lui en dire la vérité ; la supérieure avoua le tout, lui disant que c’était un très-grand avantage pour une maison aussi pauvre que la leur, de trouver un homme qui voulût leur rendre gratuitement ce service. Tout ce que la sœur put lui représenter une ou deux fois ne servant de rien, elle la supplia de trouver bon du moins qu’elle eu écrivît à M. de Poitiers. Le prélat, averti, écrivit en diligence à la mère prieure pour lui défendre cet engagement ; et la prieure donna charge à la sœur des Anges de le rompre. Elle écrivit sans façon, de la part de sa supérieure, à M. Grandier, qui, voyant la lettre, dît avant que de l’ouvrir, quoiqu’il n’eût jamais vu la sœur des Anges, et qu’elle ne lui eût jamais écrit : Je sais de quelle main ce coup m’est lancé ; elle le paiera cher, et le boira bon.
Si toute cette histoire n’est qu’une suite de ces fâcheuses menaces, elle est aussi un effet des grandes miséricordes de Dieu sur toute cette communauté, et sur cette grande âme en particulier, qui ne serait peut-être point arrivée au degré de sainteté où Dieu l’appelait, sans de pareilles souffrances. Ce fut pour elle une école où elle apprit à mourir à elle-même, à connaître sa profonde misère, et à renoncer à toute recherche des créatures. Ce fut enfin dans cette tribulation qu’elle fut purifiée, comme l’or dans le creuset, et entièrement unie à son souverain bien.
Étant âgée de 34 ans ou environ, comme elle avait toutes les qualités propres à une supérieure, elle fut élue prieure : charge dont elle s’est acquittée admirablement bien durant trente ans et huit mois sans aucune interruption, parce que les supérieures ayant laissé à la communauté la liberté de lui donner sa voix autant qu’elle voudrait tous les trois ans, elle avait toujours les suffrages. Aussi était-ce une supérieure accomplie, pleine de tendresse et de charité pour les religieuses, les portant toutes à la perfection par son exemple et ses conseils, tenant leur esprit en joie et dans une parfaite union : ce qui faisait qu’elles viraient toutes dans une paix miraculeuse. Chacune avait recours à elle comme à sa bonne mère ; elle consolait les affligées avec une compassion charmante ; elle procurait leurs petites satisfactions spirituelles et temporelles, autant qu’elle le pouvait. Elle prenait un grand soin que les malades et les infirmes ne manquassent d’aucune chose. Elle abordait tout le monde avec un visage riant et ouvert ; elle n’a jamais dit une parole dure, et l'on ne l’a jamais vue aigrie ni altérée, quoiqu’elle en eût de grands sujets. Enfin elle se possédait avec un tel empire, qu’on voyait bien que Dieu était le maître absolu de son cœur. Dans toutes les pratiques de la vie commune, elle avait un esprit si présent, si flexible, et si docile à tout ce que Dieu et le prochain souhaitaient d’elle, qu’on ne pouvait rien voir de plus aisé. Elle était toujours d’un esprit égal, avec une modestie, une sainte liberté, et un je ne sais quoi de si charmant, qu’on eût dit que les attraits de la grâce se rendaient sensibles dans toutes ses actions.
Elle avait une force d’esprit insurmontable, et une patience à toute épreuve, tant pour supporter les faiblesses et les accidents de la vie, que pour souffrir les mépris et les injures des créatures. Elle était trop unie à Jésus-Christ pour n’avoir pas de part à ses états crucifiants. Elle a été accusée et calomniée autant qu’on le puisse être, comme si elle eût été une sorcière, une magicienne, une personne chargée de crimes, et c’est l’idée qu’on a eue d’elle long-temps. Trois ou quatre jours avant sa mort, on lui rapporta une chose très-fâcheuse qu’une personne disait d’elle, ce qu’elle écouta avec une patience admirable. Elle n’en parut que plus contente et d’une humeur plus agréable, sans raisonner là-dessus, ni dire aucune parole pour se défendre. Elle en agissait toujours de même dans les occasions les plus humiliantes ; elle a avoué à des personnes de confiance que dans ces rencontres son cœur goûtait une paix admirable, et que son plus grand plaisir aurait été que tout le monde la regardât comme une fourbe, et que si elle n’avait pas craint de déplaire à Dieu, elle aurait tâché d’acquérir cette réputation. Car cela m’établit en Dieu, disait-elle, et m’enfonce dans la divine majesté d'une manière bien plus douce que les louanges et les applaudissements des créatures.
Cette grande âme avait fait vœu de tendre en tout à la plus grande perfection, et à ce qu’elle savait être davantage à la gloire de Dieu, et d’être fidèle à tous les mouvements connus de la grâce. Elle a soutenu long-temps sans aucun secours ces grands desseins de perfection ; car elle fut privée de la présence du père Surin plus de vingt-six ans avant sa mort. Elle avait néanmoins commerce de lettres avec lui, et avec le révérend père de Saint-Jure. Elle agissait sincèrement et sans déguisement avec ses directeurs.
Depuis que le père Surin lui eut fait comprendre l’Importance de l'oraison, elle s’y attacha constamment, et non-seulement elle en fit une heure et demie par jour avec la communauté, selon notre règle, mais rarement elle se dispensait d’en faire deux ou trois heures. Pour cela elle se levait toujours dès quatre heures du matin. Elle avait de plus un attrait merveilleux pour le recueillement intérieur, qui tient sans cesse le cœur uni à Dieu. Elle veillait continuellement sur les mouvements de la grâce afin de les suivre, et sur ceux de la nature, afin de les éviter, sans se relâcher jamais de cette pratique, quoique la nature souffrît beaucoup de celle captivité continuelle, qui était même capable de lui ôter la santé.
Après avoir long-temps pratiqué cet exercice de la présence de Dieu, elle en acquit une telle habitude, qu’elle ne la perdait presque jamais : ce qui lui causait une paix admirable, et un goût de Dieu perpétuel. Elle puisait dans cet être incréé une force qui l'élevait au-dessus d’elle-même et de toutes les créatures, Dieu opérant en elle à tous moments : ce qui la tenait en paix au milieu des plus grands troubles. Mais elle n'a été élevée à ce haut degré de repos en Dieu, qu’après avoir passé, comme elle l’a confessé elle-même, par les voies communes de l'oraison. Suivant le conseil de son bon ange, elle y a toujours conservé l’esprit de pénitence, d’une vraie mortification et d’une sincère abnégation. Par cette voie solide, tout son naturel a été tellement purifié et si bien réglé, qu’on aurait pu dire d’elle qu’elle était rentrée dans la justice et l’innocence originelle.
Dieu se communiquait à elle aussi amoureusement qu’il ait jamais fait aux saints les plus gratifiés de ses faveurs. Car on lui a dit des paroles intérieures et articulées ; elle a eu les plus grandes vues, et les lumières les plus sublimes qu’on puisse avoir en ce monde. Elle a prouvé en plusieurs rencontres que Dieu l’avait favorisée du don de prophétie, joint à un discernement admirable des esprits, qui a paru dans toute sa conduite. Jésus-Christ s’est fait voir à elle plusieurs fois pour la consoler ; la sainte Vierge lui a fait aussi cette faveur, ainsi que saint Joseph et les saints anges. La vue de son bon ange lui était ordinaire, et pendant plusieurs années il ne passait pas quinze jours sans renouveler les saints noms qu’elle avait sur la main. Il restait des heures entières au chœur ou dans son oratoire visible auprès d’elle ; et la présence de ce prince du ciel lui donnait des impressions toutes célestes, élevant son esprit à des connaissances admirables sur les vérités de notre foi. Après que les noms furent effacés de dessus sa main, son bon ange lui fut visible à l’ordinaire, la consolant et la conseillant jusqu’à la mort, comme son frère et son meilleur ami.
Il ne faut pas cependant croire que la mère des Anges eût fait tout son purgatoire dans la possession des démons, et que depuis qu’elle en fut délivrée, et que Dieu eut un entier domaine sur son âme, elle ait toujours été inondée des faveurs de son amour. Car elle ne laissa pas de souffrir beaucoup encore, parce que comme le pur amour dépouille de tout les amants du Verbe incarné, ne leur laissant aucun appui humain, il la dénua jusqu’à la dernière extrémité, il la jetait quelquefois dans des agonies mortelles. Il la remplissait des grâces les plus spéciales ; puis il les retirait. Elle s’accommodait à tout cela avec une indifférence admirable, ne cherchant uniquement qu’à contenter son souverain. Elle souffrit jusqu’à la mort cette alternative, avec une égalité d’âme plus angélique qu'humaine ; et elle entra dans un oubli si général de toutes les grâces sensibles et extraordinaires qu’elle avait repues de Dieu, que son bon ange même lui étant apparu plusieurs fois dans sa dernière maladie, elle n’y fit presque pas d’attention, tant elle était séparée de tout ce qui n’est pas purement Dieu.
Dieu permît, peur achever son entier dégagement, qu’elle devînt fort infirme trois ans avant que de mourir, hors d’état de pratiquer ses austérités ordinaires, et même d’assister au chœur et aux autres observances de la règle : ce qui acheva de la purifier et de la faire mourir à elle-même, et à ce qui lui était le plus sensible. Son mal étant augmenté notablement le 6 de janvier 1665, on la jugea en péril de mort, parce que la fièvre redoublant, et l’oppression de poitrine étant jointe à une pesanteur de tête considérable, et à un assoupissement extraordinaire, on craignit un débord.
Dans toute sa maladie, elle fut comme une victime, attendant ce qu’il plairait à son souverain de faire d’elle. Elle reçut avec un air égal et une sainte indifférence la nouvelle du danger où elle se trouvait. Il y avait long-temps qu’elle souffrait la vie en patience, et qu’elle désirait mourir. Elle demeura dans son entière conformité à la volonté de Dieu, et une confiance entière aux mérites de Jésus-Christ jusqu’au dernier soupir. On la voyait élever les yeux vers le ciel, ou les attacher sur un crucifix qui était au pied de son lit.
Comme sa dévotion n’avait rien eu à l’extérieur de singulier, elle n’y changea rien dans sa dernière maladie. Étant même près de la mort, elle était dans sa joie ordinaire, cordiale et libre, comme si elle eût été en pleine santé, chantant même de temps en temps des cantiques du père Surin sur le divin amour. Sa voix était si douce, et avait alors quelque chose de si divin, qu’elle faisait un grand effet sur ceux qui l’entendaient. Elle disait de petits mots qui marquaient que son cœur était tout embrasé du saint amour, et tout languissant du désir de posséder son Dieu, le père Surin, quoiqu’élojgné de plus de 60 lieues, ne lui manqua jamais, car il lui écrivait presque toutes les semaines, pour la faire avancer dans la consommation des voies intérieures. Le soir qui précéda le jour de sa mort, elle reçut de lui un paquet de lettres, par lesquelles il lui inspirait les sentiments dans lesquels elle devait mourir. Elle reçut les derniers sacrements avec beaucoup de dévotion et d’humilité, demandant pardon à toute la communauté du mauvais exemple qu’elle disait lui avoir donné. Une de ses religieuses lui ayant dit qu’elle allait entendre la messe pour elle ; demandez à Dieu, dit-elle, qu’il n’entre point en jugement avec moi ; mais qu’il dise seulement une parole et mon âme sera guérie.
Celles qui l’assistaient remarquant que l’assoupissement augmentait, et craignant qu’elle n’y expirât, la réveillaient par de fortes paroles. Elle s’arrachait â son sommeil, et se tournant vers celle qui lui parlait : Eh bien, ma chère sœur, lui disait-elle en riant, que faut-il faire pour plaire à Dieu davantage ? II n’est plus temps de chercher le repos de la nature, il faut veiller, et se tenir attentive aux inspirations de la grâce, et aux mouvements de Dieu, afin d’y correspondre ; et craindre de perdre en ce dernier moment ce que la miséricorde de Dieu nous a fait gagner avec beaucoup de travail. Nos ennemis ne dorment point. Cela dit, elle s’éveilla entièrement, colla ses yeux sur son crucifix, et s’écria en même temps : j’étouffe ; mon Dieu, ayez pitié de moi. Celle qui venait de la réveiller, prit son crucifix, lui cria : Jesu Maria ! Jésus, mon amour, pardonnez à cette pécheresse. Dans ce moment elle expira. La pâleur couvrit son visage, mais s’étant dissipée peu après, elle devînt plus belle que pendant sa vie. Son visage avait une certaine majesté, et un air de sainteté qui inspirait le recueillement intérieur à ceux qui le regardaient.
Cette précieuse mort arriva le 29 janvier 1665, jour de la fête de saint François de Sales, qui avait été un des insignes protecteurs de cette grande âme, qu’il attira au ciel pour bénir éternellement avec lui le Seigneur, et chanter ses grandes miséricordes à jamais.
Le père Surin nous apprendra le reste de ce qui s’est passé de plus considérable au sujet de la mère prieure, dans le temps qu’il en a eu la conduite, commençant son histoire par son arrivée à Loudun, où se fit la première entrevue de ces deux grandes âmes, qui fut le commencement du bonheur de la mère, bonheur dont elle rendra des actions de grâces à Dieu pendant toute l'éternité.


LIVRE PREMIER



CHAPITRE PREMIER



Le père Surin arrive à Loudun, et fait l'office d'exorciste envers la mère prieure.


Ayant reçu ordre de mes supérieurs d’aller à Loudun pour assister les religieuses possédées, comme je l’ai dit en la première partie de cette histoire, je ne crus pouvoir mieux commencer une affaire de si grande importance, qu’en la mettant sous la protection de la sainte Vierge. Je passai donc par Saumur, et je dis la messe à cette intention dans la sainte chapelle.
Étant arrivé à Loudun, j’allai aussitôt voir M. de Laubardemont, intendant de la province, qui me mena voir la mère Jeanne des Anges. Aussitôt qu’on l’eut avertie de venir à la grille, le démon lui dit intérieurement : Voici celui qui me ruinera ; elle dissimula cependant la rage que le démon lui fit sentir contre moi, me recevant avec beaucoup de civilité. Mais elle sentit son cœur resserré pour moi, et une répugnance mortelle à m’avoir pour médecin. Il lui semblait qu’elle aurait souffert plutôt toutes sortes de peines que de m’ouvrir son âme ; et comme le démon avait alors sur elle un très-grand pouvoir, il employa toute ses forces pour lui donner de moi un dégoût insurmontable, prévoyant sans doute que si elle se découvrait à moi, Dieu se rendant maître de son cœur, il serait aussitôt obligé de se retirer.
Avant que d’entrer dans mon ministère d’exorciste, je voulus voir comment s’y prenaient ceux qui l’exerçaient actuellement. La première fois que j’y assistai, je connus clairement que la possession était réelle, et Dieu me donna une si grande compassion de l'étal de ces possédées, que je ne pus retenir mes larmes. Je considérai attentivement la manière dont se faisaient les exorcismes, qui étaient extrêmement laborieux, en sorte que je ne croyais pas pouvoir faire plus d’un jour cet exercice sans perdre courage ; néanmoins, je m’abandonnai à l’obéissance, me confiant uniquement dans le secours du ciel.
Je me déterminai plus que jamais à suivre l’idée que Notre Seigneur m’avait donnée, avant mon départ de Marennes, de m’y prendre par la voie de la pénitence et de l’oraison, en portant ces pauvres religieuses à servir Dieu avec plus de ferveur que jamais. On me confia la mère prieure ; et regardant son âme comme m’étant donnée de la main de Dieu, je sentis pour elle une grande charité. Voyant les belles dispositions qu’elle avait, je résolus de la conduire avec le secours de la grâce à une sainteté éminente.
J’entrai donc le jour de saint Thomas l’apôtre, l'an 1634, dans l’exercice de ma charge. La mère n’avait rien qui ne pût seconder les desseins de la perfection où je désirais la conduire. Elle avait l’esprit bon, l’humeur douce, le jugement solide ; mais peu de santé, et un naturel sujet à toutes ses passions. Elle suivait alors un train de dévotion qui évitait les plus grands maux ; mais elle ne faisait aucun effort pour obtenir le plus grand bien. Ce fut ce qui donna au démon un te! empire sur elle, qu’il la tenait entièrement captive, et dans un tel endurcissement de cœur, qu’elle ne pouvait presque s’élever à Dieu. De plus elle était continuellement persécutée par des tentations d’impureté, et d’une manière tout-à-fait horrible.
Voyant cette âme dans une si grande misère, et ne pouvant gagner sa confiance, sans laquelle il m’était impossible de lui insinuer aucun bien, je résolus d’être sans cesse en oraison, pour demander à Dieu la conversion parfaite de cette âme, pour laquelle il avait versé son précieux sang sur la croix. Un jour comme je priais, je ne pus m’empêcher de m’offrir à la divine Majesté pour être chargé du mal de cette religieuse, et éprouver toutes ses tentations, jusqu’à être possédé du démon, pourvu qu’il plût à sa divine bonté de lui faire la grâce d’entrer solidement dans la pratique de la vertu ; ne souhaitant rien avec tant de passion que de délivrer cette âme de la captivité du démon. En attendant donc qu’elle me donnât plus d’ouverture pour parvenir à connaître son intérieur, je me servais des exorcismes, et me contentais d’obliger le démon à rendre hommage au Très-Saint-Sacrement ; ce qu’il faisait avec un respect qui édifiait tous les assistants, et soulageait un peu la mère.



CHAPITRE II



Deux événements qui se passèrent à Loudun à mon arrivée.


À peine étais-je arrivé à Loudun, qu’on me fit fête de ce que le démon Zabulon, qui possédait la sœur Claire, avait promis de sortir le jour de Noël, lorsque le père Lactance, sous l'autorité de monseigneur de Poitiers, l’interrogeait comme tous les autres démons, selon le Rituel, sur le jour et l'heure de sa sortie ; et pour signe, qu’il écrirait sur le front de cette Ile le nom de Jésus. L’exorciste reçut cette nouvelle avec un peu trop d’avidité. Tous les autres démons promirent aussi des merveilles. L’un en sortant devait emporter la chaire du ministre sur le haut de la tour du château ; l’autre devait emporter la calotte de M. de Laubardemont. Ces promesses flattaient la curiosité de tout le monde, et cela fut mandé à Poitiers : en sorte que l'évêque de Nîmes étant sur le point de s’en retourner, le cardinal de Richelieu le pria de passer par Loudun, pour s’informer de ce qui s’y passait. Il se pressa fort, afin d’être présent à la sortie de ce furieux démon, et arriva la veille de Noël. Mais on interrogea les démons de la mère prieure, qui étaient les plus importants de la bande, parce qu’on craignait que Zabulon n’exécutât pas sa promesse.
Le père Élisée qui était exorciste de la sœur Claire depuis la mort du père Lactance, vint lui-même interroger les démons de la mère prieure. Béhémoth dit que Zabulon avait fait un mensonge, et qu’il était obligé de l’en avertir. Le père lui répondit : C’est toi qui es un menteur. Et se fiant à la promesse solennelle de son diable, il soutint à Béhémoth que cela arriverait, quoiqu’il en dît. Il n’en arrivera, répartit Béhémoth, que confusion pour toi et pour ton ordre. Toute la confusion, répliqua le père, sera pour le diable, qui est déjà assez décrié, étant tombé dans l’abîme de la damnation, qui est la source de tous maux.
Cependant, comme chacun espérait de voir des merveilles en cette sortie, on arrêta que le jour de Noël, à midi, on ferait une procession solennelle où assisteraient tous les exorcistes, et que la fille possédée serait menée dans l’église du château, où elle serait placée dans un lieu éminent. Chacun faisait effort pour avoir une bonne place, afin de voir le signe que le démon avait promis. Toute l’après-dinée se passa en prières, en chants, en exorcismes ; ou attendit jusqu’à cinq heures du soir, et Zabulon ne sortit point. On ne savait que dire, sinon que les démons étaient de vrais menteurs.
De plus, depuis plusieurs mois, les démons disaient que la mère prieure était grosse ; en effet, il y en avait toutes les apparences ; ils prétendaient par là perdre de réputation cette pauvre fille, et la désespérer. Mais, le jour de la Circoncision de l’an 1655, le démon dit que la sainte Vierge le contraignait de faire rejeter à la mère toutes les humeurs qui causaient cette grossesse apparente : elle les vomit en effet durant l’exorcisme, pendant l’espace de deux heures, de quoi plusieurs personnes de qualité furent témoins ; entr’autres l’évêque de Nîmes, qui écrivit à son éminence pour lui rendre compte de ce qu'il avait vu. Le roi en étant informé, voulut que ces pauvres filles fussent secourues, et ordonna qu’on y envoyât encore cinq ou six jésuites : ainsi, nous fûmes comme une petite communauté de jésuites à Loudun. Outre cela, M. le cardinal donna à ces religieuses deux mille livres par an, parce qu’elles avaient dépensé tout leur bien pour subvenir aux frais qu’il avait fallu faire pour une si grande maladie.
M. de Laubardemont y employa aussi beaucoup de son bien : Notre Seigneur pourvoyant ainsi au bien spirituel et temporel de ses épouses. Toutes les églises de Loudun étaient occupées par les exorcistes, et le concours des peuples était prodigieux pour voir ce qui se passait ; les exorcistes travaillaient beaucoup : il n’y en eut pas un seul qui ne fût obsédé, et je le fus moi-même tout le premier.



CHAPITRE III



Conduite que je tins dans les exorcismes,

en mettant cette affaire sous la protection de saint Joseph.


Ce qui arriva le jour de la Circoncision consola beaucoup la mère prieure, voyant que la sainte Vierge avait la bonté de justifier son innocence. Je conçus aussi l'espérance que le ciel continuerait à me secourir dans cette affaire. Cependant le démon donnait toujours à la mère une opposition pour moi si étrange, qu’elle ne me faisait aucune confidence, et cette réserve me mettait hors d’étal de lui faire du bien autant que je le souhaitais. J’espérais néanmoins toujours en Dieu, et je tâchais en toute rencontre, soit que je bûsse, ou que je mangeasse, ou que je marchasse par les rues, de me tenir toujours attaché à Dieu et de faire quelque attaque au diable Isacaron ; car c’était toujours lui qui était en faction. Enfin, après avoir longtemps soutenu cette guerre, il déclara que cette nouvelle manière de le combattre lui était plus insupportable que tous les exorcismes, et qu'à la fin il serait contraint d’y succomber. J’eus encore le mouvement de faire des discours en latin sur la vie intérieure à l’oreille de la possédée, et sur les biens qu’on goûte dans l’union divine. Je disais cela d’une voix fort basse devant le Saint-Sacrement ; ce qui tourmentait beaucoup plus le diable que tous les exorcismes. Pour se venger, il me faisait tout le mal qu’il pouvait, et me mettait souvent hors d’état de parler.
Je m’avisai pour lors de mettre toute cette affaire sous la protection de saint Joseph, qui est le père de la vie intérieure, qui a un pouvoir spécial sur les démons, et à qui j’ai, comme à mon saint patron, une dévotion toute particulière ; je communiquai ce dessein à la mère prieure, qui voulut bien s’y joindre. Le démon en témoigna une rage extrême, parce qu’il prévoyait sa ruine.
La mère prieure ayant eu peu de temps après une violente tentation, elle nie la dissimula à son ordinaire ; mais, lorsque j’étais devant le Saint-Sacrement, j’eus dans l’âme une forte impression de son état, et une connaissance claire de ce qu’elle souffrait. Je fus pressé de lui dire que je savais bien qu’elle avait telle et telle chose dans sou cœur. Elle fut dans la dernière surprise de voir que Dieu m’avait découvert son secret : cela lui ouvrit le cœur et lui fit prendre le dessein de se mettre entièrement sous ma conduite, ne me celant plus rien. Cette résolution fut la source de son bonheur ; car, dès le moment qu’elle l’eut formée, le démon commença à perdre ses forces, et l’âme de la mère à recevoir beaucoup de lumières et de secours de mon ministère. Mais Isacaron qui jusque-là l’avait tenue dans la réserve, conçut une rage furieuse de ce changement.



CHAPITRE IV



Discours que je fis au démon après que la mère eut pris confiance en moi.


Lorsque j’eus remarqué l’ascendant que la confiance de la mère me donnait sur le démon, je lui tins ce discours avec une vigueur que Dieu m’inspira : Puisque Notre Seigneur me présente le moyen de faire du bien à cette âme, je m’en servirai à mon avantage, et la mettrai en état de faire éprouver de la honte à celui qui travaille depuis si long-temps à la perdre. Le démon me répondit avec beaucoup de fierté et de rage, que si j’entreprenais de conduire cette âme à la perfection que je m’étais proposée, je trouverais bien â qui parler, et que je recevrais des traitements si rudes et si étranges de la part des démons, que j’aurais sujet de me repentir de m’être employé dans cette affaire, et que je serais contraint de demander à mes supérieurs de me retirer de cet emploi. Je te rendrai, me disait-il, tout-à-fait misérable : j’ai déjà commencé à te faire sentir mon pouvoir ; mais tu verras bien d’autres choses, si tu entreprends de perfectionner une âme qui est possédée du démon. Je t’empêcherai bien d’en venir à bout, car ce me serait un grand affront. C’est pourquoi je vais entreprendre contre toi des choses qui t’étonneront, et détermineront ceux de qui tu dépends à te faire quitter la place. J’ai plus de pouvoir que tu ne penses ; je ferai en sorte que tout l’enfer se ligue contre toi pour favoriser mes desseins. Tu en auras bientôt des nouvelles.
Je lui répondis : Il est vrai que mon dessein est de rendre sainte cette religieuse ; et, tant que j’aurai des forces, je ne me lasserai pas d’y travailler de bon cœur, jusqu’à ce que je voie le feu du divin amour allumé dans son âme. J’ai pris aussi la résolution de te rendre le plus malheureux démon qui ait possédé un corps : Je te veux préparer en cette âme un nouvel enfer, et je prétends faire à ton maître la plus grande confusion qu’il ait jamais reçue. Tu as pour toi l’enfer et la magie, et moi j’ai le Roi du ciel et de la terre, qui ne m’abandonnera pas. Dieu m’a confié cette âme, je veux la lui rendre telle qu’il la désire. Pour les travaux dont tu me menaces, je ne le crains point, car c’est aussi mon désir de souffrir les plus grandes peines et les plus grands travaux pour délivrer cette âme de ta tyrannie ; et quand il ne me resterait qu’un me meut de vie, je veux l’employer à fulminer contre toi et à travailler à la perfection de cette religieuse. Le mal que tu m’as fait jusqu'à présent me donne le désir de souffrir davantage, et je m’offre à Dieu pour souffrir tous les effets de ta rage. Pourvu que cette âme que tu tiens en profite et devienne libre, afin qu’elle puisse vaquer à la contemplation et posséder le souverain bien.
Nous continuâmes tous les deux à nous dire cent choses, et à nous faire un défi général et une déclaration de combat à toute outrance. Le démon parlait par la bouche de la possédée : cela arrivait ordinairement le soir, dans un parloir qui répond à l’église, en la seule présence de Dieu et de ses saints anges. Le démon tint sa parole, et moi la mienne. Si je ne l’épargnai pas, il ne m’épargna pas non plus ; car, outre que je souffrais déjà son obsession, je supportai de sa part d’étranges assauts que je décrirai ailleurs. Mais, pour le coup, le démon demeura fort étonné de voir ma résolution ; et moi je fus bien consolé, dans l’espérance que Dieu, par l’intercession de saint Joseph, me secourerait contre la rage des démons et la furie de l’enfer.



CHAPITRE V



Le démon confesse qu'il avait trois hosties en son pouvoir ; je l'oblige à les rapporter.


Isacaron qui me parlait presque toujours (car ils ne sont pas tous en faction ; mais ordinairement il n’y en a qu’un seul qui parle et qui paraît), résistait si fort aux exorcismes que je faisais sur la mère, que je conjecturai qu’il y avait un charme puissant et terrible fait par les magiciens, dont le démon prenait avantage, parce quoique les démons soient bien forts, ils le sont encore plus lorsque les magiciens sont dans leur parti. Je voulus savoir, contre ma coutume, ce qui en était, car je ne m’informais jamais de telles choses, me confiant au pouvoir de l'Église. Le démon m’avoua que, depuis huit jours, trois magiciens, un à Paris, deux à Loudun, avaient communié et gardé les hosties, afin de les mettre entre les mains du diable, et que Dieu, par sa bonté, déférait ainsi à la volonté de ses créatures ; que les démons cependant n’osant y toucher, les mettaient en dépôt entre les mains de ces magiciens, tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre ; que maintenant elles étaient entre les mains de celui de Faris, et que bientôt on les ferait brûler.
Je conçus un grand désir d’avoir ces hosties, et d’empêcher qu’elles ne fussent profanées davantage par ces malheureux : je commandai donc à Isacaron de s’en aller à Paris, et d’avoir grand soin qu’elles fussent conservées, lui disant que je l’en faisais gardien. On ne peut croire jusqu’où va le pouvoir d’un exorciste qui agit sur le démon au nom de l’Église : Isacaron quitta aussitôt le corps de la mère, et n’y parut plus à l’ordinaire. Comme je craignais tout pour ces hosties, je commandai à Balam, autre démon qui possédait la mère, d’y veiller aussi, et je lui dis : Je t’ordonne, de la part de Dieu, qui m’a donné tout pouvoir sur toi, d’aller à Paris incessamment, et en quelque lieu que soient les hosties, de les prendre, et de les rapporter demain à l’exorcisme de l’après-dînée, pour me les remettre entre les mains. Il refusa absolument de m’obéir, disant que cette commission était trop horrible pour lui ; et jamais je ne pus lui faire promettre qu’il le ferait.
Lorsque je fus dans notre chambre, ce désir de retirer Notre Seigneur de leurs mains me pressa si fort, dans la pensée que je rachèterais notre rédempteur, et lui rendrais en quelque façon ce que nous avons reçu de lui, que je lui offris ma vie, le suppliant de la prendre, et de me faire la grâce de retirer ces hosties, qui étaient en captivité sous le pouvoir des méchants. Je me mis sur cela en oraison, et je priai mon bon ange de contraindre Balam d’exécuter le commandement que je lui avais fait.
L’après-dînée, ne me souvenant plus de la prière que j’avais faite à mon bon ange, je commençai l’exorcisme ; mais je trouvai tous les démons absents, excepté Béhémoth qui gardait la place. Je le chargeai de m’avertir du retour des autres démons. Peu de temps après, Isacaron arriva dans une grande furie, et il fut aussitôt suivi de Balam qui parut sur le visage de la mère. Je lui demandai s’il avait fait ce que je lui avais ordonné. Il me répondit qu’oui, et qu’il avait apporté ces hosties ; mais que jamais il n’avait porté un si pesant fardeau ; qu’il les avait trouvées sous une paillasse où une magicienne les avait mises. Je lui demandai pourquoi il était allé les chercher, vu le refus qu’il en avait fait. J’ai été contraint, me dit-il, par ton bon ange, qui m’a fait ponctuellement accomplir ce que tu m’avais ordonné. Je me ressouvins alors de la prière que j'avais faite à mon bon ange, dont je n’avais parlé à personne, l’ayant entièrement oublié.
Quand il fallut donc qu’il dît le lieu où il avait mis ces hosties, il s’en défendit tant qu’il put ; et après ce combat où je lui donnai toutes sortes de malédictions, parce qu’il faisait des discours insolents sur l’outrage que la majesté de Dieu avait reçu des hommes en cette occasion, répétant souvent ; les hommes que Dieu a rachetés l’ont mis en notre puissance, et se moquant ainsi de moi, il fut enfin forcé de dire qu’elles étaient sur l’autel. Ayant reçu ordre de dire l'endroit précis, il étendit le corps de la mère, qui était petit, portant sa main jusque dans une niche au-dessus du tabernacle, où le Saint-Sacrement était alors exposé dans un soleil d’argent. Baissant ensuite la main, il prit sur le pied du soleil un papier, et avec un tremblement et un respect profond le mit entre mes mains. Je le reçus à genoux, et j’y trouvai trois hosties. Je commandai au démon de les adorer ; ce qu’il fit avec un respect si admirable, que toute l’assemblée en fut touchée. Cet heureux succès me donna une grande consolation, et m’anima beaucoup à la poursuite de mon dessein, et les démons en parurent extrêmement humiliés.



CHAPITRE VI



La mère Jeanne des Anges entre dans le chemin de la perfection.


Quatre mois se passèrent sans que je pusse rien faire ni rien gagner sur le cœur de la mère prieure ; je ne faisais que regarder la place et la contenance des ennemis qui l’occupaient ; mais quand une fois elle se fut déterminée à suivre ce que je lui disais, l’affaire changea de face entièrement, et elle avançait chaque jour d’une manière admirable.
Comme Dieu veut être servi par amour, et que lui-même nous y engage par la douceur et les attraits de sa grâce, je crus devoir prendre la même voie pour conduire cette âme. Je m’appliquai donc à reconnaître les mouvements de l’Esprit-Saint en elle ; et, par de fréquents discours, je la portais à y être docile, lui faisant voir les grands avantages que possède une âme qui est toute à Dieu. Mon principal dessein était d’établir cette âme dans une volonté solide de la perfection intérieure, sans lui proposer rien de particulier, lui laissant une entière liberté. Jamais je ne lui disais : Faites cela ; car, voyant que Dieu avait pris l'empire sur son cœur, je ne doutais pas qu’il ne la portât à ce qu’il désirait
d’elle, et j’espérais qu’elle seconderait les sacrés mouvements de la grâce qui lui seraient inspirés au moment qu’elle les connaîtrait, à quoi elle était fort fidèle ; si bien que j’attendais qu’elle me fît les premières propositions. Lorsque je souhaitais quelque chose d’elle, je l’y disposais de loin, et l’y portais doucement sans qu’elle s’en aperçut.
Cette voie eut un grand succès, et je vins à bout en peu de temps de ce que je désirais. Elle était fort touchée de l’amour divin, et je voyais que le Saint-Esprit était l’auteur de cet ouvrage. Je me persuadai que ce feu allumerait un incendie dans son cœur, par le moyeu du Saint-Sacrement, si elle le recevait tous les jours avec une sainte disposition, et que ce serait un grand moyen de chasser le diable. Comme depuis deux ans la mère communiait à-peu-près comme aurait fait une bête, sans aucun sentiment de piété, je pris à cœur que Dieu eût une digne réception dans cette âme, où les démons avaient fait tant de ravages. Je résolus donc de ne plus faire d'exorcismes le malin, mais d’employer ce temps à préparer la mère à la sainte communion : ce qui réussit si bien, qu’en peu de temps cette âme fut changée, et cette viande divine eut plus de force pour la nourrir, que le pain n’en a pour nourrir le corps.
Un des démons m’avoua que la douceur avec laquelle j’avais engagé la mère dans le bien l’avait supplanté, et que si je m’y étais pris autrement, je n’aurais point réussi ; que j’en avais usé comme Dieu en use avec les hommes, qu’il ne contraint point, mais qu’il gagne et attire à lui par les douceurs de la grâce : il ajouta qu’il n’avait jamais vu dame aller aussi vite a Dieu que la mère. En effet, en peu de temps elle parcourut les trois voies de la vie intérieure avec tant de liberté, que nonobstant les travaux de la possession, elle ne perdit jamais de vue l’amour de Dieu.
Léviathan, le chef des démons qui la possédaient, et mettait tous les autres en action sans presque y paraître, voyant que son royaume tendait à ruine, et que tout retomberait sur lui, me déclara une guerre ouverte.



CHAPITRE VII



Peines effroyables que me firent les démons pour m'obliger à quitter l'emploi d'exorciste.


Les démons me firent tous les maux qu’ils m’avaient promis ; ils m’attaquèrent par des tentations d’impureté d’une manière si épouvantable, que, sans une grâce miraculeuse, je n’aurais jamais pu m’en défendre : ils me tourmentèrent ainsi un an entier avec cette violence. Je me formai dans l’idée la représentation de la Sainte Vierge portant son fils entre ses bras, comme on voit beaucoup d’images. Dans ce moment la tentation diminua, et peu après le démon se retira.
Le matin, j'allai à l'exorcisme plein d’un nouveau courage, croyant que j’avais l’avantage sur mon ennemi. Dès que je J’aperçus sur le visage de la mère, je l’attaquai par ces paroles : Quis te impedivit ? qui t’a empêché ? ces mots n’avaient rapport qu’à ma pensée sur ce qui s’était passé en moi pendant la nuit, et dont je n’avais rien dit à personne. Je répétai : Quis te impedivit ? le démon répondit avec rage et confusion, Je lui demandai s’il s’était aperçu de l’image que je m’étais formée dans l’esprit ; il répondit : oui ; car voyant que je ne pouvais opérer dans la partie sensible, je suis monté dans l’imagination, et j’ai connu ce qui m’empêchait d’agir ; je me servis de ce remède avec succès pendant six mois. Mais un autre démon des plus puissants se moquant de ce que les autres n’avaient pu me vaincre, se vanta d’en venir à bout ; il n’y eut pour ce sujet aucune abomination dont il ne se servît ; mais Dieu me fit la grâce d’être ferme dans la vue de cette image de la Sainte Vierge ; et quelque violence que ce méchant esprit pût me faire sur cette matière, je n’en retirai que plus de force par la miséricorde de mon Dieu. Je dis une fois à celui qui m’importunait : Bien loin que toutes vos attaques me nuisent, elles me servent beaucoup. Je ne doute point que tu ne me tourmentes ainsi jusqu’à la mort, et j’en suis bien aise ; car le danger où te me mets m’oblige de recourir sans cesse à Dieu, et de faire une oraison continuelle pour me tenir toujours uni à lui.
Dès que je fus arrivé à Loudun, quoiqu’on ne m’eût donné que le soin de la mère prieure, je ne laissai pas de travailler aussi à la perfection des autres, leur parlant eu particulier de l'oraison, de la mortification, et surtout du bonheur de souffrir pour Jésus-Christ, Je leur faisais encore des conférences toutes les semaines, où je traitais toutes ces matières qu’elles goûtaient beaucoup, et dont elles liraient un grand profit, de sorte qu’en peu de temps toutes ces bonnes filles s’étaient accoutumées à l’oraison et à la pénitence. La face de la maison changea entièrement ; les démons n’en pouvaient plus troubler l’ordre et la paix, comme auparavant, parce que l’exemple de la mère prieure soutenait la régularité. Ils en eurent un grand dépit, et comme mes discours aux religieuses avaient excité cette ferveur, ils m’obsédèrent de telle sorte que, quand je voulais parler à ces filles, ils m’ôtaient de l’esprit ce que je voulais leur dire. Souvent je restais tout stupide, et lorsque je voulais me faire violence, il me prenait un mal de cœur ou de tête que je ne pouvais surmonter.
Cette impuissance me dura très-long-temps. Il me restait cependant une capacité pour aider la mère, encore étais-je quelquefois si tourmenté, que je ne pouvais lui parler : alors je me mettais en oraison, et j’appliquais le Saint-Sacrement sur la tête de la mère. Afin que les démons ne fissent aucune irrévérence au précieux corps de Jésus-Christ, je l’avais enfermé dans une petite boîte d’argent. Cependant ils se moquaient de moi, exaltant leur puissance, me pressant de parler comme auparavant, et me demandant, par dérision, où était ce courage et cette facilité à m'expliquer et à leur faire de la peine. Cela servait à m’humilier beaucoup, sans m'ôter la confiance en Dieu. Malgré toute leur malice, Notre-Seigneur me laissait assez de liberté pour aider la mère prieure.



CHAPITRE VIII



Les démons ont permission de me posséder, même en public.


On n’avait jamais vu que les démons possédassent un ministre de l’Église pendant les exorcismes ; mais comme je les tourmentais d’une manière nouvelle, qui les réduisait à la dernière confusion, et que je ne me rendais point à toutes leurs prières, Léviathan eut permission de Dieu de me posséder publiquement. Il espérait que mes supérieurs en étant avertis me retireraient de ce lieu. Cette possession, qui me fut très humiliante, me donna un grand mépris de moi-même. Il commença par me tourmenter toute la semaine-sainte de l’année 1635, me promettant de me faire souffrir la passion le Vendredi-Saint. En effet, ce jour même, en présence de tous les pères, de M. de Laubardemont et de quelques officiers, je sentis un grand mal de cœur, qui aboutit à me débattre et à me tordre les membres comme un possédé, avec des transports si grands, que tous les assistants en furent effrayés. À me voir on eût jugé que je n’avais pas l’usage de la raison. Cependant je l’avais très-libre ; mais je ne pouvais arrêter cette violence. Je portais la main à la bouche pour la mordre ; je me mettais à genoux, puis je me relevais, faisant des sauts qui étonnaient tout le monde. Les pères m’exorcisèrent, et à force de conjurations, firent retirer le démon. Je revins à mon premier état, et reposai fort bien la nuit, sans que les démons me rendissent leurs visites ordinaires.
Quelques temps après, comme je prononçais dans l’exorcisme, les paroles contre les démons, je perdis tout-à-coup la parole, et me sentis lier de telle sorte, que je ne pouvais prononcer un seul mot. Un père m’apporta aussitôt le Saint-Sacrement dans la petite boîte d’argent. Dès que la boîte eut touché mes lèvres, la parole me revint. Le démon me fit taire ensuite cinq ou six fois, et je parlai autant de fois que je touchai la boîte. Tout cela m’arriva dans un seul exorcisme, où M. de Nismes, qui était présent, m'appliqua lui-même plusieurs fois le Saint-Sacrement, et commanda au démon de se retirer.
Quand je disais la messe dans la chapelle des religieuses, le démon m’arrêtait quelquefois tout court. Alors je faisais venir l’exorciste, pour commander au démon de me laisser achever la messe, et il obéissait ponctuellement. En d’autres temps, le démon me saisissait de telle sorte, que je n’avais de repos qu’en me jetant sur le pavé. Je ne pouvais m’empêcher de me rouler et de jeter des cris épouvantables. Il me semblait pour lors que j’avais deux âmes ; l’une était dans une grande paix et dans l’union avec son Dieu ; l’autre haïssait Dieu : en sorte que je souffrais les tourments des damnés. Les exorcistes venant pour me secourir, le Saint-Sacrement à la main, je sentais un grand amour pour lui, ce qui me faisait tendre la main droite pour le prendre, et je le repoussais de la main gauche, comme en ayant horreur. Dans toutes ces violences, j’avais le fonds de l’âme plein de joie de souffrir pour Dieu, sans aucune inquiétude, me moquant dans mon cœur de toutes les agitations où me mettaient les démons.
Ce qui causait de l’admiration à tout le monde, c’est que le démon quittait tout d’un coup le corps de la mère, pour entrer dans le mien ; alors la mère devenait fort paisible, et moi je devenais furieux. Cela arriva un jour que M. le duc d'Orléans, frère du roi, était à l’exorcisme ; car il vit que la mère étant délivrée pour quelque temps, je fus jeté par terre, et que voulant me relever, j'y fus jeté de nouveau. Pendant que j’étais ainsi tourmenté, un des assistants parlait à la mère, qui était fort tranquille, et l’exorciste ayant commandé au démon de me quitter, le visage de la mère changea aussitôt, et devint si horrible, que celui qui lui parlait en fut terriblement effrayé. Me voyant soulagé je me relevai pour aller poursuivre mon ennemi qui occupait la mère, et l’ayant chassé pour quelque temps, nous demeurâmes paisibles tous les deux.
Il faut remarquer que quand j’étais ainsi renversé par terre, les autres démons se moquaient de moi, et disaient en m’insultant : N’est-ce pas une chose plaisante de voir un exorciste monter en chaire, après s'être roulé dans la poussière ? Les démons de la mère en particulier me disaient mille insolences, et croyaient triompher, en attendant l’heure qu’on me retirerait de cet emploi, à cause de la grande impuissance où j’étais réduit. Mais le père provincial étant venu lui-même à Loudun pour voir mon état, les démons qui avaient résolu de me tourmenter cruellement en sa présence, furent bien trompés. Car le père provincial se trouvant à l'exorcisme que je faisais à la mère, et le démon me menaçant de me jeter par terre, il le lui défendit par le droit que sa charge lui donnait sur moi ; si bien que depuis il n’arriva rien de semblable devant le peuple. Ainsi le père provincial me laissa continuer les fonctions d’exorciste ; ce qui causa aux démons un dépit incroyable.
Isacaron dit ensuite que mon bon ange l’avait empêché de me tourmenter devant le père provincial, se plaignant de la perte qu’il faisait dans cette obsession, parce que me donnant connaissance des procédés qu’il employait pour persécuter les hommes, cela me rendait de plus en plus capable de les soulager et de leur faire à eux-mêmes de terribles peines, étant obligés malgré eux de me dire leurs secrets.
Ils continuèrent à me faire en particulier ce qu'ils m’avaient fait en public, et l’u de ces démons me disait sans cesse : Quitte la mère, et on te laissera en paix. Toutes leurs malices, par la grâce de Dieu, ne me découragèrent point, et quelques maux qu’ils me fissent souffrir, je désirais toujours d’en souffrir de plus grands, ne mettant aucunes bornes à l’amour des croix et des souffrances pour Jésus-Christ, parce que sa bonté m’en avait fait connaître la valeur et le prix, afin de lui gagner des âmes et surtout celle de la mère. Quelquefois je sentais cette ardeur pour la croix si forte, que je ne pouvais m’empêcher de chanter des cantiques à ce sujet, et sur l’amour que les hommes doivent avoir pour Notre-Seigneur.
Je tâchais, autant qu’il m’était possible, d’inspirer ce même amour pour les croix à la mère, avec une grande joie et une gaité continuelle ; persuadé que j’étais de la vérité de cette parole de l’Écriture, que la joie du Seigneur et la confiance en sa divine bonté font toute la force de l’âme. Comme Dieu s’était servi de cette pauvre fille pour empêcher la malice de Grandier, elle fut la première sur qui ce misérable jeta sa fureur, et exerça principalement sa vengeance ; car elle n’était pas encore élue supérieure, qu’elle ressentait déjà les attaques de l’obsession. Mais sa vertu faisait qu’on ne s’en aperçut qu’après son élection. De plus, ce méchant homme lui envoya les plus forts et les plus puissants démons de l’enfer, afin de la faire souffrir davantage.
Les démons l’avaient tellement accablée de tristesse, quoiqu’elle fût gaie de son naturel, qu’ils l’avaient presque abrutie. Lorsqu’il plut à la divine Providence de me la mettre entre les mains, elle était comme réduite au désespoir : car il y avait déjà deux ans ou environ qu’elle souffrait d’une manière cruelle de la part des démons, sans que tant d’exorcismes qu’on avait faits sur elle eussent diminué ses peines ; au contraire ils n’avaient fait que la décourager davantage, à cause du travail immense que cela lui causait et du peu de succès des peines qu’on prenait auprès d’elle. D’ailleurs, son cœur naturellement charitable et compatissant, souffrait de voir plusieurs de ses sœurs presque aussi affligées qu’elle, et sa maison hors d’état de fournir plus long-temps à la dépense qu’il fallait faire pour l’entretien de plusieurs exorcistes de divers ordres religieux et d’autres qui les secouraient spirituellement : pour ne rien dire des peines qu’elle ressentait des calomnies que les méchants inventaient contre elle et contre sa communauté, surtout avant que cette possession fût avérée et prouvée juridiquement. Tant de sujets de peine avaient fait comme une mer d’afflictions qui, inondant son âme, l’avaient submergée et comme abîmée dans une si grande et si profonde mélancolie, qu’il m’en coûta beaucoup pour l’en retirer ; ce que je fis néanmoins peu à peu avec le secours de Dieu, surtout quand elle m’eut donné sa confiance.



CHAPITRE IX



La mère prend la résolution de se donner tout à Dieu, qui lui fait de grandes faveurs.


Les démons tourmentaient tellement la mère pendant les exorcismes, que je me trouvais heureux quand, de six heures que j’employais chaque jour, elle pouvait entendre un quart-d’heure ce que je disais pour l’engager à être tout à Dieu. Je sentais souvent que le Saint-Esprit donnait une certaine vigueur à mes paroles, qui allaient pénétrer son cœur à travers les obstacles que le démon y mettait. Un jour, après la sainte communion, comme je lui aidais à faire son action de grâces, elle sentit une grande impétuosité d’esprit, qui lui fit dire : Ah ! mon père, j’ai choisi aujourd’hui ; je prends pour mon partage la croix de mon Sauveur ; je suis choisie pour la porter jusqu’à la mort. Elle dit cela efficacement, et ce fut un coup mortel pour le diable, qui se saisit d’elle à l’instant, et avec une grande rage la jeta par terre, roulant son corps d’une manière extraordinaire. Ce fut dans cette rencontre qu’elle se donna entièrement à Dieu, et depuis elle avançait admirablement tous les jours sans jamais reculer. Je fus pour lors au comble de la joie, voyant que Dieu avait enfin gagné cette âme, comme je l’avais tant désiré.
Peu de temps après, elle eut de grands attraits pour la pénitence, qu’elle me communiqua. Quoique je connusse qu’ils venaient de la grâce, j’en différai néanmoins l’exécution, attendant que le Saint-Esprit l’y portât encore davantage, et lui inspirât ce qu’il voulait qu’elle fît.
Un jour qu’il n’y avait personne à l’exorcisme, la mère étant devant le Saint-Sacrement, liée sur un banc, comme à l’ordinaire, à cause des fureurs où les diables la mettaient, et moi à genoux auprès d’elle, elle sentit une opération divine qui la mit hors d’elle-même, et la ravit pendant environ un quart d’heure. Pour lors il lui sembla qu’on la mit devant le trône de Dieu, pour être jugée : toute sa vie lui fut représentée jusqu’aux moindres défauts. Voyant combien la moindre impureté est horrible devant un Dieu si pur, elle était dans une terrible angoisse, attendant la sentence de ce juge. Se sentant si pleine de fautes, elle craignait tout, et était couverte de confusion. Elle conçut alors, et sentit par expérience, mais expérience qui ne se peut dire, combien l’impureté de la créature est opposée à l'infinie pureté du Créateur. Cette vue lui était insupportable, et elle aurait mieux aimée souffrir toutes les furies des démons, que de se voir si pleine de corruption. Une main de papier ne suffirait pas pour décrire toutes les grandes vérités qui lui furent découvertes dans cette vision, et les conséquences qu’elle en tira.
Quand cette opération fut passée, Dieu permit aux démons de se saisir d’elle ; et il lui sembla qu’elle leur était livrée pour l'éternité par la sentence de ce terrible juge. De sorte que je vis un spectacle qui m’étonna beaucoup. Quoiqu’elle eût tout son bon sens, elle poussait des cris et des gémissements très-douloureux, se croyant jugée et condamnée ; et le démon agissant avec une impression très-violente, lui persuadait qu’elle était véritablement perdue. De plus, Dieu lui imprimait dans la substance de l’âme des regrets si cuisants de l’avoir offensé, et les démons lui donnaient de si grandes impressions de désespoir, qu’elle était dans un martyr le plus douloureux qu’on puisse imaginer. Il dura l’espace de cinquante jours.
Cette faveur du ciel donna une telle force à son âme, qu'elle se mit entièrement dans les voies de la grâce ; car elle sentit de forts attraits pour la pénitence, et me pria de lui en prescrire. Mais j'attendais que cet attrait se fût encore plus déclaré, et que Dieu lui donnât des mouvements pour les pénitences qu’il voulait qu’elle fît. Je lui fis donc différer ses austérités, et en attendant je tâchais de lui inspirer un amour pour Dieu qui la rendit capable de soumettre entièrement sa volonté à celle de son directeur ; espérant que, si une fois elle s’engageait ainsi, n’agissant plus à son choix, les démons ne pourraient plus subsister avec elle, et que cette soumission la rendrait sainte. Mais je désirais que cela se fît dans la douceur de la grâce. L’Esprit-Saint lui donna bientôt l’intelligence de cette leçon, et elle ne tarda guère à me déclarer qu’elle s’abandonnait entièrement à ma conduite, et que je disposasse d’elle comme je jugerais à propos.
Me voyant ainsi maître de tous nos ennemis par la soumission que la mère me marquait, je résolus de combattre en elle tous les obstacles que j’y trouvais aux opérations de la grâce, dans lesquels le démon se tenait comme dans un fort qui était à lui, m’assurant que quand je lui aurais ôté ce domaine, la place serait toute rendue à Dieu.
Je m’aperçus d’abord que la mère avait une certaine gaîté et liberté de nature, qui la portait à rire et â bouffonner ; et que le démon Balam entretenait cette humeur. Je vis que cet esprit était tout-à-fait opposé au sérieux avec lequel on doit prendre les choses de Dieu, et qu’il nourrissait en elle une certaine vivacité, qui détruit la componction de cœur nécessaire pour se convertir parfaitement à Dieu. J’observai qu’une heure de cette gaîté détruisait tout ce que j’avais édifié en plusieurs jours. Je jugeai d’abord qu’il fallait attaquer cet esprit de vive force, et me servir de l'inclination que Dieu avait donnée à la mère pour la pénitence. Je lui fis voir le grand préjudice que lui causait cette humeur railleuse et bouffonne ; ce qui lui en donna une grande horreur, et lui fit concevoir un grand désir de se défaire de cet ennemi.
L’ayant donc ainsi disposée, je lui demandai si elle avait des instruments de pénitence. Elle me répondit qu’elle trouverait bien une discipline, une haire et une ceinture dont elle ne s'était point servie depuis qu’elle était possédée ; mais qu’elle s’en servirait quand je le jugerais à propos. Je lui demandai encore si, quand le démon Balam lui ferait part de son esprit bouffon, elle aurait bien le courage de prendre la ceinture et de la porter pendant quelque temps, afin d’abattre cette joie. Elle me répondit qu’oui. Aussitôt qu’elle eut dit cette parole, le diable vint avec une force épouvantable, comme si tout eût été perdu, disant qu’il n’en serait rien, et qu’il l’empêcherait bien. Je le congédiai, et je laissai dans l’esprit de la mère une grande appréhension de cette pénitence. Elle résolut pourtant de m’obéir, et porta cette ceinture, même avant que cet esprit bouffon l’attaquât. Il vint donc à la récréation, afin de la mettre de belle humeur ; mais apercevant cette ceinture, il fut obligé de se retirer, et la mère fut bien récompensée de cette mortification ; car elle se trouva en paix dans son oraison, et y reçut de grandes lumières ; ce qui la fortifia dans le dessein de combattre ses ennemis.
Après l’exorcisme du lendemain, elle demeura fort faible et fatiguée du combat. Je lui demandai si Balam l'attaquait dans cet état. Elle me dit qu’il n’y avait pas d’apparence à cause de sa faiblesse, et que sa ceinture qui était de cuivre avec des pointes, lui était entrée fort avant dans la chair ; que cependant elle obéirait jusqu’à la mort. Je lui dis de la prendre, quoique j’eusse de la répugnance à lui faire cette peine avec ce qu’elle souffrait déjà. Lorsque je me fus retiré, j’en eus quelque inquiétude. Je retournai lui dire que sa bonne volonté suffisait, et qu’elle ne fit pas cette pénitence. Elle me répondit : Ah ! mon père, est-ce que vous voulez condescendre à ma lâcheté ? Suivez, je vous prie, les mouvements que Dieu vous donne. Peu de temps après, le démon se voyant couvert de confusion, attaqua la mère par une furieuse tentation, qui ne diminua point par la peine que lui causait sa ceinture ; animée d’une grande haine contre elle-même et ses ennemis, elle s’en alla prendre au chœur une rude discipline. Alors Isacaron, après avoir fait long-temps bonne mine (car c’était lui qui la tourmentait pour lors), fut contraint de se retirer, et de la laisser entre les mains de son divin époux, qui lui donna de grandes consolations intérieures.
Deux ou trois mois après, la mère se trouva fort mal, en sorte qu’elle fut obligée de s’alliter. Alors le démon qui la mettait de belle humeur, lui donna envie de faire venir de la compagnie pour se divertir. Mais se doutant d’où cela venait, elle se mortifia aussitôt, et prit sa ceinture. Isacaron voulut s’en venger la nuit suivante ; il la poursuivit par de méchantes tentations. Mais elle s’en vengea à son tour ; car, malgré sa maladie, elle se leva, et alla prendre une rude discipline.
Le lendemain, à l’exorcisme, le démon me fit le récit de ce qui s’était passé, et dit qu’il n’attaquerait plus la mère à des conditions si dures pour lui. Il ajouta que quand on se défend par la pénitence des tentations infâmes, les coups retombent sur lui par ordre de la justice divine, et par le ministère des bons anges. Il me dit de plus que, quand il rapportait à Lucifer ses mauvais succès dans ses combats contre la mère, il était châtié terriblement. Lucifer, dit-il, ne sait pas avec quelle puissance Dieu aide les âmes dans la loi de grâce, et combien nous avons à souffrir dans nos entreprises. Nous avions à la vérité du pouvoir sur les hommes avant la venue du Fils de Dieu ; mais depuis, nous sommes liés dans les enfers, et quand nous nous engageons à tenter les âmes, nous nous exposons à de grands supplices.



CHAPITRE X



La mère remporte la victoire sur les démons.


Les démons qui combattaient la mère les uns après les autres, se trouvant affaiblis par les pénitences qu’elle faisait avec tant de courage, l’attaquèrent tous ensemble afin de se soutenir. Mais elle résolut, au moment qu’ils l’attaqueraient, de leur résister fortement par les mêmes armes de la pénitence ; persuadée que par cette voie elle leur tiendrait tête, quand même ils viendraient au combat cent fois le jour. Cette généreuse résolution fit perdre courage aux démons, et les réduisit au désespoir. En effet, Balam, en moins de quinze jours, fut tout-à fait vaincu ; et la mère avait un si grand pouvoir sur lui, qu’il ne pouvait plus la troubler, à l’exception d’une seule fois, qu’elle négligea de lui résister. Il en prit avantage, et quand je revins à l’exorcisme, il se trouva dominant, ce qui me surprit beaucoup. Animé de zèle, je lui donnai un grand soufflet, qui lui fit perdre sa belle humeur, et l’obligea de se retirer.
Isacaron, qui avait profané de mille manières le temple consacré à Dieu, jetant le corps de la mère en mille abominations, excepté certaines choses où le consentement est absolument nécessaire, et qu’il ne put jamais obtenir, fut aussi bientôt vaincu par la pénitence ; en sorte qu'en peu de temps la mère fut en paix de ce côté-là, tenant sous sa domination celui qui l’avait attaqué avec tant d’audace.
La mère, au commencement de sa possession, était tellement persuadée que dans cet état elle ne pouvait se défendre que par la voie de la pénitence, qu’elle n’osait y penser sans frayeur ; tant les démons lui en avaient donné l’horreur ! mais quand elle se fut confiée en l’assistance divine, et confirmée dans le désir de plaire à Notre-Seigneur, elle vit clairement qu’elle pouvait secouer leur tyrannie, et même devenir leur maîtresse avec le secours de la grâce de Jésus-Christ, qui est toujours prêt à assister une bonne volonté qui ne cherche qu’à le contenter. On peut dire après ceci, et plusieurs autres choses encore plus grandes que nous rapporterons, que rien n’est impossible à une bonne volonté, surtout quand elle a un guide qui s’applique à lui faire suivre les attraits de la grâce, et ce que Dieu veut d’elle.



CHAPITRE XI



La mère commence à faire oraison.


Comme je vis les heureux succès des pénitences de la mère, je n’en espérai pas de moins avantageux quand elle serait dans la pratique de l'oraison. Je lui en parlai un jour ; il plut à Dieu de donner tant de force à mes paroles qu'elle regardait cette manière de prier comme un lieu de délices, et une terre d’où découlait le lait et le miel. Les démons commencèrent à s’en railler, comme d’une proposition ridicule ; disant souvent qu’être possédée et faire oraison ne s’accordaient pas. Ces railleries et ces rages des diables ne faisaient que confirmer le dessein et la résolution de cette âme généreuse. Je commençai donc à l’introduire dans la maison d’oraison, où elle fut reçue de Dieu comme sa chère épouse, mais traversée par les plus terribles oppositions de l’enfer.
Je crus que pour la soutenir il était à propos que nous fissions notre oraison ensemble, afin d’arrêter la violence des démons qui viendraient la troubler. Je lui dis donc que je ferais à son oreille tous les points et les colloques conformes à son besoin. Je ne cherchais ni art ni méthode pour y réussir ; mais je m'abandonnais entièrement à l’esprit de Dieu, espérant qu’il m’inspirerait les dispositions nécessaires ou bien de son âme. Nous commençâmes au lieu même de l’exorcisme. La mère était liée sur un banc, à cause de la rage des démons, qui voulaient toujours se jeter sur moi et m’outrager ; j’étais à genoux auprès d’elle, je pris pour sujet la conversion du cœur à Dieu, et le désir de se consacrer entièrement à lui. Je fis trois points que j’expliquai d’une manière affective, formant tous les actes pour la mère qui était prosternée en esprit aux pieds de Jésus Christ comme une pénitente qui crie miséricorde.
Quand le premier point fut achevé, le démon vint, et me dit par la bouche de la mère, mille injures et mille abominations que je méprisai, lui commandant avec une autorité plus grande qu’à l'ordinaire de nous laisser en paix ; à quoi il obéissait, laissant la mère libre. Le second point fini, il retint, disant que c’était assez. Il jetait quelquefois des cris qui partaient d’une grande désolation, et l’horreur qu’il avait pour un si saint exercice. Il fut cependant congédié, et l’oraison s’acheva.
Le démon fit ainsi paraître sa rage contre l’oraison mentale pendant plusieurs jours. À chaque point que je faisais faire à la mère, il venait dire des blasphèmes ou des ordures pour nous distraire. De sorte que pour éviter ce bruit, je fus contraint de prendre à la main le Saint-Sacrement qui était dans une boîte d’argent. Au commencement de l’oraison, je le mettais sur le cœur de la mère, qui en recevait une grande dévotion ; d’autant plus qu’étant à genoux je prononçais à son oreille ce qu’il plaisait à Dieu de m’inspirer de propre à élever son âme à lui. Elle était fort attentive à ce que je lui disais, et était plongée dans un profond recueillement. Tous mes discours au commencement ne tendaient qu’à lui donner un grand regret de sa vie passée, en vue des bontés de Dieu.
L’effet de la grâce dans ce cœur fut si grand, qu’au moment qu’elle se mettait sur le banc pour faire oraison, les larmes lui coulaient des yeux, jusqu’à ce qu’elle fut finie.
Quelquefois elle embrassait le Saint-Sacrement, afin de se défendre des démons, qui n’osaient approcher lorsqu’elle avait son Dieu si près d’elle. Elle avait une douleur extrême de ses négligences passées. Depuis le ravissement dont nous avons parlé, elle fut blessée d’une vive contrition de ses péchés, qui s’imprima fortement dans son cœur. Dieu lui faisait connaître le malheur d’une âme qui, après avoir reçu beaucoup de grâces, les perd pour jamais par les infidélités, et comment les diables se servent à la mort de cette abondance pour la désespérer.
Il lui imprimait quelquefois dans l’âme qu’elle était elle-même cette misérable, condamnée à être séparée de Dieu pour jamais. Dans cette impression elle jetait des cris et disait des choses capables de fendre les cœurs. Pourquoi l’ai-je connu, puisque je le devais perdre ? Il m’aurait été plus avantageux de n’en avoir jamais entendu parler. Elle versait des torrents de larmes, lorsqu’elle était affligée de cette peine, qui, au fond, venait de l’amour qu’elle avait pour Dieu, et de la persuasion que le démon lui donnait qu’elle n’en jouirait jamais. Cette soif qu’elle sentait de posséder Dieu étant mêlée au désespoir de pouvoir parvenir à ce bonheur, lui causa des angoisses qui purifièrent son âme d’une manière admirable. Ô que les voies de Dieu sont terribles dans le tempérament des grâces mêlées avec les opérations des démons ! mais qu’elles sont dignes de respect et d’amour, puisqu’elles purifient si parfaitement les âmes, pour les conduire à l’intime union avec Dieu !
La mère tira un tel profit de cette disposition, que les démons en étaient tout confus, et ne pouvaient plus se soutenir dans son corps. J’étais ravi de voir que Dieu établissait cette âme dans la vraie pénitence, et dans une profonde humilité ; car je n’ai jamais pu souffrir qu’on s’acquittât superficiellement de cette partie si importante de la vie spirituelle, qui consiste en la véritable conversion du cœur à Dieu. La plupart des âmes se dépêchent le plus qu’elles peuvent de sortir de cette voie, pour aller à ce qui les contente le plus, et en cela elles se trompent, parce qu’une âme vraiment convertie à Dieu voudrait rester aux pieds du crucifix jusqu’à la mort, dans les larmes les plus amères, à moins qu’il ne Fen retire lui même par la force de son amour.
La mère fut long-temps dans cet état de pénitence ; car je puis dire que dans l’espace de trois mois, il ne se passait pas un seul jour qu’elle ne versât des larmes deux ou trois heures durant ; ce qui provenait d’une touche de l’esprit de Dieu. Après que ces larmes eurent cessé, les mouvements de la grâce, que je tâchais de seconder, la renvoyèrent long-temps à la vue de ses misères, et à la componction de ses péchés, afin d’établir son âme dans la connaissance d’elle-même, et dans un esprit contrit et humilié. À cet effet je lui conseillai de faire tous les jours un examen fort exact de sa conscience pour connaître ce qu’elle avait fait pendant la journée, qui pouvait avoir déplu à Dieu. Elle s’en acquitta avec un grand soin et un admirable succès.



CHAPITRE XII



Progrès de la mère dans l'oraison.


Au commencement, je me contentais de faire faire à la mère prieure une heure d'oraison ; mais peu de jours après, je lui en fis faire encore une heure l’après-dinée ; et voyant les effets admirables que cela produisait, je crus qu’il nous fallait un lieu plus retiré que pour les exorcismes, parce que les démons n’osaient presque plus approcher d’elle, et qu’elle n’avait plus besoin qu’on lui appliquât le Saint-Sacrement lorsqu’elle parlait à Dieu.
Nous trouvâmes donc le moyen de faire un petit parloir dans un grenier, où nous ordonnâmes qu’on mît une grille, et nous continuâmes d’y faire l’oraison ensemble, chacun de son côté, nous proposant de faire de ce lieu une demeure de prière. En effet, on ne pourrait jamais dire les grâces que nous y repûmes ; car c’était la maison des anges et un paradis de délices. Nous étions, dans cet ermitage, aussi séparés de toutes les créatures, que si nous eussions été dans un profond désert ; les larmes coulaient de nos yeux en abondance, sitôt que nous étions à genoux ; nos esprits étaient dans une grande récollection. Je commençais par expliquer quelque mystère de la vie et des souffrances de Jésus-Christ, de la manière la plus affective et la plus conforme aux besoins de la mère qu’il m’était possible. Je revenais toujours au premier mouvement que je voulais imprimer dans son cœur, qui était de se conserver dans la douleur et la componction de ses péchés, ce qu’elle faisait avec une grande ferveur et une paix profonde, parce que c’était là que l’attrait de la grâce la portait. Tout lui profitait, et le goût de Dieu lui donnait un dégoût général des choses terrestres. La conclusion de son oraison était un grand désir et un dessein sincère d’imiter Jésus-Christ dans toutes ses vertus, et surtout dans sa douceur et son humilité de cœur.
La fête de la Purification approchant, je lui dis que nous devions nous attendre à recevoir quelque faveur de la Sainte Vierge : l’état de la mère changea entièrement la veille de cette fête, car les larmes, les tendresses et toutes les douceurs sensibles, s’évanouirent tout-à-coup. Elle se trouva fort aride et éloignée des dispositions précédentes. Je lui dis que c’était le don de la Sainte Vierge, qui l’avait retirée de l'enfance spirituelle, pour lui donner une nourriture plus solide ; elle remarqua en effet elle-même une grande différence dans son esprit, qui lui semblait plus fort et plus élevé au-dessus de lui-même. Mon Dieu, mon père, s’écria-t-elle, que d’imperfections dans les larmes ! que d’amour-propre dans ces tendresses ! que de recherche de soi-même dans ces douceurs sensibles ! il est vrai que mes larmes étaient très sincères, mais mon âme y trouvait un grand appui par les sens, dans lesquels la grâce se faisait sentir. L’état où je suis maintenant est bien meilleur : je n’ai plus envie de pleurer ; je sens une grande résolution de ne rien refuser à Dieu, et une fermeté qui me met au-dessus de toutes les suavités passées.
Je remarquai aussi moi-même en elle, en suivant les mystères de la passion, que nous méditions un esprit plus grand, plus pur et plus dévot. Elle recevait de grandes lumières sur les souffrances du Sauveur ; en sorte qu’elle-même confessait que tout ce qui avait précédé n’était rien en comparaison. Un jour, je lui donnai pour sujet de son oraison Jésus-Christ méprisé de tout le monde dans sa passion, pris pour un fou par Hérode, condamné par Pilate aux tourments les plus rigoureux. Je lui faisais voir, en premier lieu, que le Sauveur du monde avait voulu souffrir toutes ces peines, afin que nous y trouvassions le remède à nos péchés ; ensuite, je lui fis comprendre que la croix, la pauvreté et le mépris sont le seul chemin qui conduit au ciel ; que les honneurs, les plaisirs et les richesses étaient souvent la voie des réprouvés, et que la condition d’une âme religieuse consistait à chercher en toutes choses les opprobres, la pauvreté et les croix, avec la même ardeur que les mondains recherchent les faux biens de la terre, et que c'est là où l’on trouve Jésus-Christ.
Comme je disais cela avec feu, Notre-Seigneur fit tomber la mère dans un ravissement. Lorsqu’elle en fut revenue, elle dit qu’elle s’était approchée de Dieu de si près, qu’elle avait reçu comme un baiser de sa bouche adorable, d’une manière qu’elle ne pouvait expliquer ; mais que ce baiser l’avait remplie d’une douceur admirable ; que cette grâce lui avait été donnée pour confirmer la vérité de ce qu’elle entendait, et que ce baiser de Dieu est comme une science qui affermit l’âme dans le bien. Cette faveur produisit de grands effets dans son cœur, et lui laissa une certaine connaissance expérimentale, qui lui fut d’un grand secours dans les peines extrêmes suivirent ce ravissement.



CHAPITRE XIII



Efforts des démons pour retirer la mère de la pratique de l'oraison.


Le démon voyant quel profit la mère retirait de l’oraison, et que cela la tenait dans un esprit d’humilité et de componction, lui mettait dans l’esprit que toujours pleurer, toujours penser à ses misères et à ses péchés, lui ôterait la confiance qu’elle devait avoir en son Dieu comme un enfant. Il la faisait aspirer à des matières plus douces, où elle aurait un grand contentement et dont elle tirerait un grand profit. Il ne lui inspirait ces sentiments que pour la détourner de l’abnégation évangélique, et de la mort de la nature. Mais comme je n’avais rien tant à cœur que de la soutenir dans cette pratique de pénitence, il désespéra de rien gagner de ce côté-là ; c’est pourquoi il prit une autre voie.
Une nuit que la mère ne pouvait dormir, elle entendit une voix douce comme celle d’un ange, qui lui promettait de la mener par une voie très excellente, qui conduisait l’homme en très-peu de temps à Dieu. Il faut, lui disait cette voix, aller à lui par amour. Toutes ces pensées de misères et de pénitence ne font que rabaisser l’esprit. Si Dieu permet qu’on soit tenté, il faut se résigner à sa sainte volonté, et prendre patience ; car la violence qu’on se fait pour résister à la tentation, trouble la paix de l’âme. Il y a tant de choses en Dieu capables d’élever le cœur, et on arrive par ce chemin à l’union divine. C’est là, ma fille, où l’on veut vous conduire facilement. Confiez-vous en moi, qui ne veux autre chose que votre perfection et votre salut.
Quoique cette voix fût bien douce, elle fut fort suspecte à la mère, qui lui répondit : Je suis entre les mains de l’obéissance : je m’y laisserai conduire ; car je crois que Dieu bénit cette voie plus qu'aucune autre. Quand elle m’eut rapporté ce qui s’était passé, je connus aussitôt que c’était l’ennemi qui voulait l’attirer dans ses pièges, où il en fait tomber tant d’autres ; leur persuadant une mortification superficielle, et leur faisant embrasser des élévations subtiles, des tendresses d’un amour faux qui n’est que dans les sens, qui jette les âmes dans la mollesse et leur fait fuir la véritable abnégation et la solide pénitence ; ce qu’on découvre à la fin n’être qu’une pure illusion quand la vérité se fait connaître à l’âme dans cette vie ou dans l’autre.
Une autre fois, comme je faisais l’oraison avec elle, je m’aperçus qu’il était tard ; ainsi je pris Je parti de la laisser finir seule et de me retirer, afin de l’accoutumer à se passer de moi. Quand je fus sorti, comme elle continuait son oraison, selon l’ordre que je lui en avais donné, le démon prenant ma figure entra au parloir, et d’une voix douce, semblable à la mienne, lui dit : Je reviens, j’ai cru que vous aviez besoin de ma présence, de peur que vous ne tombiez dans les pièges du prince des ténèbres. Il se mit donc à lui parler, et reprenant le fil du discours où je l’avais laissé, il commença à l’entretenir sur le même sujet : et peu à peu biaisant, il lui inspira de tendre à la contemplation des choses divines, lui donnant du mépris pour les mystères de Jésus-Christ, surtout pour celui de l'Incarnation. Au même moment elle connut que c’était le démon, et elle lui dit : Retirez-vous, car vous n’êtes pas mon père. Aussitôt cet esprit quittant la forme du père, et passant de l’autre côté, prit la mère par les épaules, la renversa par terre et lui dit mille abominations les plus horribles. Je connus depuis que c’était Léviathan qui avait voulu la tromper, et la détourner de l’application aux mystères de Notre-Seigneur ; ayant lui seul marqué plus de haine pour Jésus-Christ que tous les autres démons.
La mère voyant la peine qu’éprouvaient ses ennemis de ce qu’elle s’adonnait à l’oraison, jugea par là que rien n’était plus agréable à Dieu, ni plus utile à son âme. C’est pourquoi elle me pria de lui permettre d’en faire encore une heure la nuit. J’y consentis, et elle n’y manqua jamais, à moins qu’elle ne fût fort malade. Le démon qui n’avait plus le pouvoir de troubler son âme au-dedans tâchait de la détourner en se montrant à elle sous des formes horribles. Mais tous ses efforts ne servaient qu’à lui faire comprendre de plus en plus l’excellence de l'oraison, et l’exciter à s’y attacher plus fortement.
Cette oraison de minuit était d’abord fort aride ; néanmoins elle s’y tenait toujours dans un profond respect devant Dieu ; avec un peu de persévérance, elle en sortait avec de grands goûts. Enfin, elle y trouva une viande si douce et si savoureuse, qu’elle y passait plusieurs heures sans ennui, comme nous le dirons ailleurs. Je remarquai dans la suite que, quand j’eus cessé de faire oraison avec elle, le Saint-Esprit lui faisait suivre la méthode qu’il prescrivit à Saint Ignace pour les exercices, et je vis que c’était le chemin le plus court et le plus facile pour parvenir à la contemplation des choses surnaturelles, et que rien n’est plus puissant pour établir l’âme dans une grande perfection, et la disposer à recevoir de Dieu, sans beaucoup de travail, l’infusion de ses lumières.



CHAPITRE XIV



Comment la mère faisait ses examens de conscience ;

efforts du démon pour l'en détourner.


Voyant les bénédictions que Notre-Seigneur répandait dans l’âme de la mère par le moyen de l’oraison, pour seconder les grandes grâces qu’elle y recevait, je voulus l’établir dans une solide connaissance d’elle-même, et une véritable componction de cœur. Afin d'y mieux réussir, je fus d’avis qu'elle fit tous les jours un examen exact de sa conscience, d’une manière qui ne fût pas trop active et empressée, lui disant de s’exposer devant Dieu avec tranquillité, pour être éclairée sur ce qu'il lui plairait de lui faire connaître de sa vie passée. Elle commença donc à aller tous les soirs dans un coin du jardin, fort commode et fort retiré, se mettant en la présence de Dieu, et se tenant devant lui comme une criminelle, pour attendre les effets de sa justice ou de sa miséricorde, selon qu’il lui plairait.
Sitôt qu’elle était à genoux, elle sentait une ouverture d’esprit, et on lui faisait connaître des choses dont elle n’avait jamais entendu parler, avec tant de rapport avec mes propres dispositions, qu'il me semblait qu’on puisait ces lumières dans le fond de mon intérieur pour les communiquer à cette âme. On lui faisait voir non-seulement ses défauts, mais encore comme elle devait marcher, guidée par une foi nue, et la pureté d’amour avec laquelle elle devait agir, comme une âme toute consacrée à la Majesté divine. Elle voyait d’une manière très-douce qu’elle avait vécu dans des imperfections toutes contraires ; ces vues la faisaient pleurer presque sans relâche. Enfin, cette doctrine que lui enseignait le Maître céleste tendait à la réforme de son âme en toutes ses attaches aux créatures et à elle-même, comme aussi à découvrir toutes les recherches de l’amour-propre à celui qui prenait soin de son intérieur.
Les démons firent d’abord tout ce qu'ils purent pour empêcher les douces occupations de la mère, et l’attention à son intérieur. Ils n’eurent cependant jamais la puissance de la troubler, ni même de la posséder dans ce temps si précieux ; mais ils lui faisaient extérieurement beaucoup de peine, lui apparaissant comme des dragons qui faisaient mine de la vouloir dévorer ; quelquefois ils la jetaient par terre, et la battaient cruellement : mais elle ne faisait que rire de toutes ces insultes, et Dieu la récompensait par de grandes communications. La vraie lumière, qui s’augmentait de plus en plus, lui faisait voir la grande pureté que Dieu demandait d’elle. Toutes ces grâces purifièrent tellement cette âme, qu’en peu de temps elle devint fort éclairée et très-fervente en l’amour divin, et elle ne pouvait se rassasier du saint exercice de l’oraison.



CHAPITRE XV



Combats que souffrit la mère de la part des démons, au sujet de ses mortifications.


Il fallait un grand courage à la mère pour exécuter la résolution qu’elle avait prise de rendre Notre-Seigneur maître absolu de son cœur ; car les démons qui la possédaient ne voulant point céder la place, il fallut qu’elle entreprît de les chasser de vive force, par la mortification de ses inclinations naturelles et de ses passions, où ils s’étaient logés avec tant d’assurance, qu’il semblait que la main seule du Tout-Puissant pût les en chasser, car s’il est vrai que les démons ont un droit sur les hommes qui suivent leurs passions et les mouvements de la nature corrompue, il est encore plus vrai que c’est leur fort dans les personnes qu’ils possèdent. En effet, il parut évidemment que cette possession ne prenait son principe que dans le vieux levain du péché originel, puisqu’ils ne faisaient dans la mère presqu’aucune opération qui ne fût fondée sur la corruption de la nature ; de sorte qu’ils prenaient occasion d’agir des mauvaises habitudes qu'ils trouvaient dans la nature, comme sont les inclinations à la vanité, à la sensualité et les autres misères qui étaient en elle.
Je connus bien que la voie directe des exorcismes de l’Église était un excellent moyen pour chasser les démons. Mais il faut avouer que la voie indirecte de la mortification et de l'oraison mentale est infaillible, leur ôtant la nourriture et ce qui leur donne droit sur l’âme. La mère ayant aussi connu cette vérité, fut poussée par l’esprit de Dieu qui commençait à s’emparer de son cœur, à ne plus regarder les démons comme les auteurs des actions déréglées qu’elle faisait même dans la possession ; mais à se les attribuer, et à s’en humilier, comme de choses dont le principe était en elle. L’expérience le fit voir : car à mesure qu’elle travaillait à vaincre ses inclinations, les démons devenaient plus faibles et moins capables de l’agiter. De sorte qu’à la fin elle fut presque libre, au lieu qu’avant de se mortifier elle était quelquefois si terrible et si troublée, qu’elle en était insupportable à ses sœurs, les frappant et les tourmentant, quoiqu’elle reçût de fréquents exorcismes : ce qui n’arriva plus après qu’elle eut travaillé sérieusement à se vaincre.
Béhémoth, le plus fâcheux démon qui fût en elle, ne put nier la force de ce remède. Car un jour que je lui reprochais sa faiblesse contre la puissance de la grâce dans ce merveilleux changement de la mère, il fut contraint d’avouer que dans la possession ils prenaient avantage de ce qu’ils trouvaient de déréglé dans la nature, disant : je ne saurais résister à la mortification et je résiste aux exorcismes.
Ce fui donc une nécessité d’entreprendre ce combat et d’attaquer le cheval pour jeter par terre le cavalier. Je tâchai de soutenir la mère dans ce généreux dessein, et j’employais bien plus de temps à la diriger sur le point de l’oraison et de la mortification qu’à l’exorcisme, parce que j’y trouvais plus d’assistance de la grâce. Les démons me tenaient souvent tête dans les exorcismes ; mais au tribunal de la pénitence, ils étaient obligés d'obéir en tout. Ils disaient un jour : Allons à l'exorcisme, nous ferons en public ce que l’on voudra pourvu que l’on cesse le combat des sens et des inclinations. Car cette nouvelle manière de nous attaquer nous est fort préjudiciable, et causera notre ruine. Avant cela nous étions les maîtres ; mais à présent nous sommes les esclaves, et c’est le plus grand affront qu’on puisse faire à notre orgueil.
On détruit notre maison, disait une autre fois Isacaron. On défait mon nid ; où veut-on que je loge ? J’étais bien à mon aise dans la tête de la mère prieure, disait Léviathan. On veut à présent anéantir mon pouvoir, puisqu’on ôte ce qui une soutenait. Je perds mes droits, et ainsi j’aimerais mieux être dehors ; car je n’ai de force qu’autant que le vice m’en donne. Si on lui fait la guerre, il faut que je le défende ; si on le ruine, il faut que je succombe, et c’est le plus grand malheur qui puisse m’arriver sur la terre dans mes entreprises. Une personne qui mortifie ses passions a le même pouvoir sur moi que sur elle-même. Je lui suis sujet, quoique par ma nature d’ange je sois au-dessus d’elle. Ce m’est un nouvel enfer ; j’aimerais mieux y être qu’ici. Un des plus grands malheurs qui me soient arrivés depuis ma création, c’est d’être entré dans ce corps. Voilà comme parlaient ces misérables de la force qu’avait contre eux la mortification, sur laquelle se bâtit tout l’édifice spirituel, afin de faire régner Jésus-Christ dans les âmes, et de les délivrer de la tyrannie des démons.
Nous convînmes donc, la mère et moi, qu’il fallait qu’elle réformât en elle tout ce que nous trouverions de contraire à la perfection, et qu’elle arracherait tout sans réserve. Elle s’offrit de m’obéir bien volontiers en tout ce que je jugerais à propos, et me pria même de n’avoir aucun égard à son peu de santé, ni à la faiblesse de sa complexion, disant qu’elle voulait tout de bon s’adonner à la pénitence, espérant que Dieu lui donnerait la force de soutenir des travaux extraordinaires. Elle me pressa si fort, que je lui permis de coucher sur la dure et sur des ais, elle qui auparavant ne pouvait dormir que sur la plume, et enveloppée d’un linceul chaud, comme on enveloppe les enfants.
Depuis sa conversion sincère, elle ne coucha que sur des ais ; elle eut presque toujours la haire sur les épaules ; elle ne s’approcha presque jamais du feu, même dans les plus grands froids ; elle prit la discipline presque tous les jours ; elle jeûna deux ou trois fois la semaine ; elle porta nuit et jour la ceinture dont nous avons déjà parlé ailleurs, et enfin elle se leva toutes les nuits pour faire une heure d’oraison, sans compter les pénitences particulières qu'elle faisait, lorsque le démon s’était servi d'elle pour faire quelque mal contre sa volonté.
Outre cela nous examinâmes ce qu’elle pouvait retrancher de la satisfaction de ses sens. Ainsi aimant beaucoup le fruit, elle s’en priva entièrement, et passa tout un été sans en manger, quoiqu’elle sentît beaucoup de peine. À table elle ne mangeait que très-peu, quoiqu’elle eût un grand appétit, et quelquefois point du tout. Dieu permettait que les démons lui donnassent une faim déréglée, ce qui augmentait son mérite et sa peine. Enfin elle se proposa de laisser ce qui était le plus de son goût, et de manger ce qui lui répugnait. Ainsi un jour ayant grand faim, elle fut tentée de faire un bon repas ; mais pensant à se mortifier, elle aperçut un fiel de bœuf, qu’elle mit sur son pain, et qu’elle mangea avec un si grand mal de cœur, qu’elle perdit entièrement l’appétit.
Elle résolut même de manger des porreaux, dont elle fut fort incommodée. M’étant aperçu qu’elle souffrait, je lui en demandai la cause. Elle me dit simplement ce que c’était, traitant ce mal d’artifice du démon. Je pense, lui dis-je, qu’il pourrait tous passer, si vous preniez la discipline. Je le ferai volontiers, mon père, me répondit-elle, si vous le désirez. Alors Béhémoth se déclara sur son visage avec une grande fureur, se plaignant de ma cruauté, et de ce que je ne voulais rien laisser passer sans en examiner la cause. II confessa sa ruse, et dit qu’il avait causé ce niai, afin d’avoir une réserve. Au moins, ajouta-t-il, si on m’avait laissé cela, j’aurais toujours eu quelque chose. Je lui commandai de faire cesser le mal et de se retirer ; il refusa de le faire. La mère étant revenue à elle, alla prendre la discipline, quoiqu’elle eût de furieux soulèvements de cœur. Elle revint ensuite parfaitement guérie, et jamais les porreaux ne lui firent mal depuis ce temps-là. Le diable dit après qu’il avait dessein de la tromper en quelque chose sous prétexte de santé, et d’empêcher par-là sa parfaite abnégation ; qu’avec ce piège il retenait plusieurs personnes religieuses dans une vie fort humaine ; qu’il savait bien que plus on se délicate, et plus on est malade ; que les réflexions qu’on fait sur ses incommodités les augmentent ; que par-là on lui donnait un grand empire, et l’on retardait de beaucoup l’entier abandon à Dieu.
La mère résolut aussi d’étouffer l’affection un peu trop naturelle qu’elle avait pour certaines personnes ; ce qui l’obligea de rompre avec toutes ses amies, afin de n’avoir plus d’opposition au pur amour qu’elle devait à Dieu seul. Elle y travailla donc sans relâche, et remporta une parfaite victoire.
Elle entreprit encore un autre combat bien plus difficile, ce fut de vaincre son orgueil, qui était sa passion dominante, soutenue par Léviathan, bien résolu d’empêcher qu’elle ne réussît dans son dessein, et qu’elle n’entrât dans un véritable mépris d'elle-même. Il l’avait accoutumée à prendre une certaine gravité d’abbesse qui veut maintenir son pouvoir. Elle se mettait fort proprement, parlait bien, recevait toutes les compagnies de fort bonne grâce, et contentait tout le monde. Le démon lui avait mis aussi dans la tête des desseins de vanité sous prétexte de quelque bien, afin de l’engager dans la complaisance et l’amour-propre.
Cette vertueuse fille ayant bien compris le besoin qu’elle avait de ruiner un si grand vice, me conjura de l’humilier sans miséricorde, et me demanda même permission de dire toute sa vie devant la communauté. Un jour donc que je faisais une conférence aux religieuses, je la repris aigrement. Elle se mit à genoux pour écouter plus humblement ma réprimande, et dans cette posture elle s’accusa devant ses sœurs des fautes les plus humiliantes de sa vie. Une autre fois je lui ordonnai de demander pardon à genoux à la cuisinière, et de la prier de lui donner la discipline, qu’elle reçut de sa main avec reconnaissance.
Dans ce temps-là, elle entreprît de faire une confession générale. Elle fut si exacte, que je rendis ce témoignage, que jamais je n’en avais entendu qui eût autant de netteté. Elle mît un mois à la faire, disant chaque jour un article avec tant de douleur et de sincérité, que les démons étaient contraints d’avouer en se plaignant qu’ils n’avaient jamais vu une si grande clarté dans une conscience. Elle s’accusait d’une manière pleine d’humilité et de componction, se prosternant la face contre terre, et me priant de lui donner l'absolution et de grandes pénitences.



CHAPITRE XVI



Comment je punissais les démons ; la mère fait vœu de se faire sœur-laie.


Pour renverser les desseins de Léviathan, qui inspirait à la mère des vues pleines de superbe, sous prétexte de sa qualité de prieure, elle eut le mouvement de se faire sœur converse au cas que ses supérieurs y consentissent. Ce dessein fit une horreur extrême au démon, parce qu’il renversait d’un seul coup toutes ses machines. Ayant pris du temps pour délibérer là-dessus, et ordonné à la mère d’y penser, je consentis enfin qu’elle en fît le vœu. Je pris la plume pour en faire la formule ; mais le démon mit sur mes yeux un nuage si épais, que je ne voyais pas. La vue m’ayant été rendue, le démon fit en sorte que mon bras devînt immobile. Mais après quelque temps j’eus la liberté de le remuer, et j’écrivis la formule du vœu.
Nous arrêtâmes qu’elle ferait ce vœu le jour de la Nativité de la Sainte Vierge : elle le prononça lorsque je tenais le Saint-Sacrement à la fenêtre pour la communion. Léviathan, ne pouvant souffrir cet affront, se retira pour quelques jours ; il revint après montrer ce qui lui restait de force, rendant le visage de la mère fier, hardi, dédaigneux et vain. Quand je la voyais ainsi, je ne l’épargnais pas, le rabaissant avec des paroles dures, dont il enrageait.
Il vint un jour à la grille avec une insolence extraordinaire et un port hautain et superbe, disant qu’il n’y avait pas de raison de traiter des filles comme ce jésuite indiscret faisait ; qu’une fille bien née ne pouvait le souffrir. Il dit plusieurs autres choses avec beaucoup d’arrogance, si bien que je le menaçai de lui faire donner le fouet. Il entra aussitôt dans une si grande fureur, que je vis bien que je l’avais piqué au vif. J’humiliai la mère, l’appelant orgueilleuse, disant que l’Église l’avait mise sous ma puissance afin d'abattre sa superbe ; ensuite, m’adressant au démon, je lui dis qu’il s’était jeté dans les pièges de la même Église, où il était pris et réduit à la discrétion de ses ministres pour en être châtié ; que je ne souffrirais ni de lui ni d’elle. Je te ferai sentir, ajoutai-je, le pouvoir que l’Église m’a donné sur toi. Je suis bien assuré de la bonne volonté de la mère, qui fera ce que je voudrai, et il faudra que tu lui cèdes. C’est mon malheur, répondit Léviathan ; maudite bonne volonté ! car il faudra que j’en passe par tout ce que voudra cette chienne. Ainsi, lui dis-je, tu peux t’attendre que je t’assujettirai au fouet. Aussitôt que j’eus prononcé cette parole, le visage de la mère, qui avait perdu la liberté, devint si blême, qu’il était aisé de voir combien le malheureux redoutait ce traitement. La crainte qu’il en avait fut telle, qu’il en communiqua une partie à la mère, qui se pâma ; et, revenant à elle, elle me dit : Je sens que le démon a une forte appréhension que vous ne le punissiez ; il m’en a fait tomber en défaillance ; mais je désire que lui et moi soyons humiliés et punis. Je lui enjoins de comparaître, et de subir la peine que vous lui imposez.
Il parut en effet pour lui ôter ces paroles de la bouche, se plaignant d’être réduit au pouvoir des hommes, et surtout d’une petite fille qui était même en sa possession. Il répéta plusieurs fois : à moi le fouet !... Oui, lui dis-je, et par les mains que la possession a rendues tiennes. Je te l’ordonne de la part de Dieu et de la part de cette fille, ta maîtresse, parce qu’elle adhère à Jésus-Christ. Vas prendre une discipline pour te châtier toi-même de la manière que je sais qu’il se peut faire par ordre de la justice divine, qui t’en fera sentir les coups pour humilier ton orgueil et punir tes résistances aux grâces que tu sais que Dieu veut faire à cette âme. Cette sentence fut un coup de foudre pour lui : il menaça, pria, et vint même jusqu’à se mettre à genoux, pour obtenir grâce. Comme je tenais bon, il me pria que du moins on fît venir quelque sœur pour le châtier. Enfin, il déclara que les anges le contraignaient à le faire lui-même. Ce fut lui en effet, parce qu’alors c’était lui qui animait la mère, qui n’avait point de liberté. Il fil après de grandes plaintes d’un traitement si outrageux, disant que, depuis qu’il était créé, il n’avait jamais reçu d'humiliation si grande et si dure qu’il s’en vengerait sur les magiciens qui l’avaient envoyé en ce corps ; qu’il ne désirait rien tant que d’en sortir ; qu’à l’avenir il ne pouvait être que très-misérable.
Quand j’eus reconnu combien ce châtiment avait été sensible à Léviathan, je résolus de le faire subir aux autres démons, lorsqu'ils empêchaient la mère de remplir ses devoirs. Je leur ordonnais de comparaître, et rien ne leur était si odieux que quand la mère elle-même le demandait ; car quand elle l’avait une fois ordonné, il fallait qu’ils en passassent par là, disant : Il est impossible que nous résistions aux volontés de cette chienne ; il n’y a qu’elle seule qui nous puisse assujettir ; car Dieu nous permet souvent de résister même à l’Église ; nous bravons les prêtres ; nous tenons bon contre les sacrements, mais nous ne pouvons résister à une bonne volonté. C’était un admirable spectacle, quand Isacaron, démon sensuel non par nature, mais par office, était condamné à subir ce châtiment : il pleurait comme un enfant ; il priait, se mettait à genoux, et plaignait sa chair, qu’il aimait tant, disait-il. Il était impossible de le faire frapper fort : il en usait avec la même délicatesse qu’il imprime aux hommes. Béhémoth, qui est un démon dur, comme dit Job : Son cœur s'endurcira comme une pierre, et se raidira comme une enclume, ne se faisait point tant prier pour se donner de bons coups ; au lieu qu’Isacaron, ce démon de la mollesse, était aux abois quand il en fallait venir là. Aussitôt qu’il en entendait parler, il s’enfuyait, à moins que je ne le liasse promptement, par l’autorité de l’Église.
La raison de ces différentes humeurs des démons est prise de la liaison morale qu’ils ont avec notre nature, quand ils s’unissent à elle pour la porter au mal, surtout quand ils la possèdent par une espèce d’incarnation, qu’ils affectent pour contrecarrer celle que Dieu a voulu contracter avec notre nature. Car on dit qu’il y avait en Jésus-Christ des actions humainement divines et divinement humaines ; ainsi Dieu oblige les démons unis et incorporés à l'homme à subir en plusieurs choses la condition de la nature humaine, s’ajustant à nous et se comportant comme nous. Mais ils ajoutent à la malice de notre être corrompu un certain excès qui marque une nature plus relevée, et un pouvoir plus fort que le nôtre. Ils agissent néanmoins conformément à nos inclinations humaines, et reçoivent de cette liaison des limitations et des tempéraments fort grands ; et en cela ils se montrent aux hommes bien au-dessous de ce qu’ils sont en eux-mêmes. C’est pourquoi lorsque Balam possédait la mère, il ne l’appliquait qu’à manger et à boire ; Isacaron qu’à l’impureté ; Béhémoth qu’aux blasphèmes ; Léviathan qu’à la gloire et aux grandeurs. Voilà le personnage que jouait chacun de ces quatre démons. De là Léviathan craignait l’humiliation, Isacaron les coups de discipline, Béhémoth la patience, et Balam le sérieux du recueillement. On voit en tout cela un ordre admirable de Dieu, et le malheureux état de ces méchantes créatures.



CHAPITRE XVII



La mère combat le vice de la paresse.


Après que la mère eut vaincu les démons d’impureté, d’orgueil, de fureur et de dissipation, il fallut vaincre celui de la paresse, qui se nomme Acédie. C’est un des plus difficiles à surmonter, et un des plus grands empêchements à la ferveur et à la perfection. La mère nourrissait cet ennemi sans s’en apercevoir. Je m’en aperçus moi-même le premier. L’ayant trouvée un jour appuyée d’une manière qui me fit croire qu’elle était fatiguée, ou fort lâche ; comme j’examinais de près toutes ses contenances, je lui demandai si elle était lasse. Elle me répondit que non. Avez-vous, repris-je, dans le cœur une grande vigueur ? Oui, mon père, et je me sens portée à parler de Dieu. D’où vient donc que vous êtes ainsi appuyée ? Je ne sais ; cela m’est ordinaire, et je n’y trouve point de mal. Il peut y en avoir beaucoup, lui dis-je. Un saint abbé se plaignait un jour de ce que le démon de midi portait les religieux une heure après dîner à s’amuser et à causer. Hélas ! mon père, me dit-elle, j’ai eu cette pente presque toute ma vie, surtout depuis que je suis possédée. Il me prend envie de me reposer une heure après dîner, et d’être oisive. Je me jette quelquefois sur mon lit, et j'ai alors une grande envie de causer et de me relâcher. C’est un vice, lui dis-je ; prenez-y garde ma fille. Aussitôt le démon lui monta à la tête, et dit : Non, c’est ma nature. Puisque tu en parles, répliquai-je, tu y es intéressé ; car tu ne t’intéresses qu’au vice.
La mère étant revenue à elle-même, me dit : Si c’est un vice il faut le combattre ; je vous prie de m’y aider ; car je ne veux souffrir aucun mal en moi. Ce vice, lui dis-je, est directement opposé à la ferveur et à la perfection qu’une personne vraiment spirituelle doit s’efforcer d’acquérir, puisque son caractère particulier est d’avoir sans relâche une tendance vigoureuse vers Dieu, et d’être toujours prête à se porter aux actions vertueuses. Un repos de deux ou trois heures par jour est insupportable dans une telle personne. Elle comprit parfaitement cela : et ayant connu à fond que c’était une vraie paresse, elle résolut de prendre la discipline toutes les fois qu’elle en sentirait quelque vapeur, de ne point cesser qu’elle n'eut dompté cette lâcheté et cette tiédeur, et de se servir de ce remède, saine ou malade.
Cependant un jour qu’elle avait passé toute la matinée dans de grandes pénitences, elle crut pouvoir se relâcher l’après-dînée. En effet, l’étant venu voir, je la trouvai un peu engourdie. C’était le démon qui commençait à la saisir, pour la faire tomber dans la paresse. Je lui dis : Vous voilà en danger. Je m’en aperçois un peu, me répondît elle ; j’espère que cela s’en ira de soi-même. Mais se négligeant là-dessus, le démon s’empara d’elle, et la fit aussitôt dormir et ronfler en ma présence. Je conçus une grande indignation contre elle et contre le démon ; je commandai an démon de cesser ; mais il hochait la tête, se moquant de moi, et la faisant toujours dormir. Il fallut donc prendre patience. Quelque temps après étant revenue à elle, et le démon l’ayant laissée avec une grande impression de désespoir, je la consolai. Mais cependant cette infidélité ne laissa pas d’être rigoureusement punie par une longue impuissance de faire oraison, et une soustraction de la dévotion sensible. Elle en fit une si grande pénitence, que je ne croyais pas qu’elle la pût achever. Le lendemain s’étant présentée à la grille pour communier seule, je retirai le Saint-Sacrement pour l’humilier davantage, lui disant qu'elle en était, indigne, et qu’elle fit pénitence de sa faute. Cette mortification l’humilia beaucoup, mais sans trouble.
Je la portais avec le secours de la grâce à l’entière victoire d’elle-même, afin que son âme fût une victime entièrement immolée au pur amour de Bien, et qu’ôtant de son fond tout ce qui pouvait servir de pâture aux démons, ils fussent enfin obligés de la quitter. Je veillais sans cesse sur elle ; je considérais tous les mouvements de son âme, car elle s’était engagée à me rendre un compte fidèle de ses actions et de ses pensées ; en sorte qu’il n’y avait pas un quart d’heure dans la journée où elle ne me fît, pour ainsi dire, l'anatomie de son âme, parce qu’il n’y avait pas un seul moment où le démon ne fît quelque chose pour avancer ses desseins. Je me croyais obligé de veiller autant sur elle pour les intérêts de Dieu, que les démons contre les mêmes intérêts. Ainsi, j’avais devant les yeux la conduite de la grâce contre la malice de l’enfer. Les opérations merveilleuses qu’elle produisait en cette âme, et les secours qu’elle recevait des saints anges, offraient de quoi ravir tous les cœurs.
Les opérations des démons étaient quelquefois si terribles, si horribles, si malignes et si subtiles, que les plus grands hommes eu auraient été surpris et effrayés. La pauvre fille était comme une proie disputée entre deux grandes puissances. Pendant sept ou huit mois que durèrent ces batailles, je n’eus pas un quart d’heure à moi pour penser à autre chose. Il me semblait que j’avais à conduire toutes les affaires du monde. J’entendais cependant plusieurs personnes murmurer, et dire : Que peut faire ce jésuite tous les jours avec une possédée ? Je leur répondais en moi-même : Tous ne savez pas la grande affaire que je traite, et de quelle importance elle est. Je croyais voir clairement le ciel et l’enfer en ardeur pour cette âme, l’un par amour, l’autre par rage, s’efforçant chacun de l’emporter. Je contemplais les voies que prenaient ces deux compétiteurs, dont le succès devait donner à cette âme la liberté, ou faire son malheur. J’admirais encore la noblesse de la liberté qui pouvait faire perdre ou gagner Dieu dans une chose qu’il désirait avec tant d’ardeur, que pour l’obtenir il avait donné sa vie.
Cette vue me pâmait quelquefois de douleur, dans la pensée que chaque âme porte tous les jours en soi-même ce combat, et que presque toutes donnent la victoire au démon, et privent Dieu de la gloire qu’il aurait eue, si elles avaient résisté au diable. Je voyais avec frayeur le péril où sont tant d’âmes qui ont reçu tant de grâces, et qui, sans y penser, suivent le penchant de leur nature. Enfin, il me semblait que Dieu attendait de mon ministère le soin d’une âme qui lui était si chère. Les grandes choses que je remarquais dans cette affaire me faisaient oublier toute la terre, et je m’y appliquais si sérieusement, que je croyais être hors du monde. Il me semblait aussi que ce que je voyais chaque jour des vérités éternelles aurait suffi pour m’occuper le reste de mes jours dans un désert. Le Seigneur a voulu dans sa bonté que cette grande tragédie me donnât une science extraordinaire pour instruire les âmes dans les voies intérieures, et leur apprendre de quelle conséquence il est de s’attacher à Dieu de toutes ses forces, et de ne pas suivre les impulsions de la nature et du démon.
Il était nécessaire que j'eusse une vigilance extrême : cette occupation me paraissait la plus grande qu’un homme puisse avoir ; car il y avait dans la conduite de cette âme deux royaumes, celui de Dieu et celui du démon ; et j'avais à me tenir en garde contre quatre puissants ennemis, qui voulaient à chaque moment envahir ce royaume de mon divin maître. De plus, les démons qui étaient en elle avaient chacun leurs prétentions et leurs artifices. L'un avait ses intelligences avec des magiciens, pour s’en appuyer, l’autre prenait conseil de l’enfer, et les autres se servaient de ce qu'ils trouvaient de gâté dans la mère pour arriver à leurs fins : aussi ne faisait-elle guère d'actions dont je ne voulusse connaître l’origine. Je trouvais en effet qu'une petite humeur mal réglée donnait de l’empire à ces malheureux, ce qui m'engageait à de grands combats, et à ne laisser rien passer, quelque peu important que ce fût.




LIVRE SECOND



De la manière dont la mère prieure fut délivrée des démons.



CHAPITRE PREMIER



Léviathan fait son possible pour me faire sortir de Loudun.


Comme la conduite que Dieu m’avait inspirée de faire sortir les démons de la mère, en travaillant à sa sanctification était à-la-fois très efficace et très-mortifiante pour les démons, Léviathan entreprit de me la faire quitter, et même de m’obliger à sortir de Loudun : c’est pour cela qu'il me dit un jour : Je te prépare une fusée, et tu seras un habile homme si lu peux la développer. Je lui répondis que je ne le craignais pas ; quelques jours après, je l’obligeai de me dire ce qu’il tramait contre moi. Je veux, dit-il, me bien appuyer avant que de le !e déclarer. La chose se déclara d’elle-même peu après : tout le monde se souleva contre moi, sur ce que je n’agissais pas comme les autres, qui, par les exorcismes, travaillaient à délivrer les possédées dont ils avaient soin. J’avais beaucoup de respect, comme j’en ai encore, pour cette pratique de l’Église ; mais je croyais faire mieux en travaillant à tourner le cœur de la possédée vers Dieu, et à l'engager à se vaincre elle-même, et à correspondre à la grâce.
On me décria encore auprès du R. P. provincial, homme très-expérimenté en ces sortes d'affaires, ayant été un fort bon exorciste. Il prit aisément une mauvaise opinion de moi, et crut, comme il me l’avoua depuis, que je ne réussirais pas dans cette entreprise. Il résolut d'envoyer à Loudun le P. Rousseau, recteur de Poitiers, et de tirer la mère prieure de dessous ma conduite, pour la donner au P. Doamplup, religieux d’un grand mérite, fort zélé et fervent, mais qui tenait une conduite toute opposée à la mienne. Le P. Rousseau arriva au moment que je m’y attendais le moins ; il me signifia son ordre, ainsi qu’à la mère prieure : nous nous y soumîmes volontiers, quoique la mère appréhendât beaucoup la conduite du P. Doamplup, comme fort violente pour elle, qui n’avait pas beaucoup de santé, et qui commençait à goûter le repos en Dieu, qu’on lui avait procuré. Il fut donc arrêté que dès le lendemain on ferait ce changement, filais le P. Doamplup voulut me voir agir auprès de la mère avant que de s’engager avec elle, afin de prendre ses mesures. Cela fut jugé raisonnable, et le P. recteur ordonna que je continuerais encore ce jour-là, en présence du P. Doamplup.
C'était le 5 de novembre 1635 ; et il se trouva ce jour-là une grande compagnie à l’exorcisme. Léviathan, qui croyait être victorieux par rapport au dessein qu’il avait formé de me faire sortir de Loudun, avait résolu de se moquer de moi dans cette grande assemblée. Ayant donc pris les ornements et salué le Saint-Sacrement, je commençai l’exorcisme ; et, ayant reconnu que Léviathan se présentait contre son ordinaire, je l’attaquai, et lui commandai, par la puissance de Jésus-Christ que je tenais en nies mains, de rendre obéissance à l’Église, en quittant le corps qu’il possédait, et de donner la marque prescrite. Il voulut parler pour m’insulter sur le changement qui allait se faire, mais il ne le put : il fut arrêté tout court, et tomba par terre, se pliant et rampant comme un serpent. Ensuite il se prosterna à mes pieds, et sortît, laissant la mère libre. Au même moment, il parut une croix rouge sur son front : c’était le signe que le démon avait donné à M. de Poitiers pour marque de sa sortie.
Comme par l’agitation du démon la mère avait laissé tomber sa coëffure, on avait remarqué qu’elle avait le front fort blanc ; et ensuite, sans que personne l’eût touchée, ni qu’elle se fût touchée elle-même, on vit cette croix rouge. Elle eut une grande joie de se voir délivrée de ce démon, et toute l’assemblée en loua Dieu avec elle. Le P. recteur jugea à propos d’interroger quelques-uns des démons qui restaient sur ce qui venait d’arriver : dans le moment, Isacaron parut ; le père lui demanda ce qu’était devenu Léviathan ; il répondit : Joseph est venu, qui l’a chassé, lorsqu’il voulait faire confusion au ministre de l’Église.



CHAPITRE II



Sortie du démon Balam.


Le P. Doamplup ayant vu la sortie de Léviathan, dit au P. R. de Poitiers qu’il paraissait que Dieu bénissait mon ouvrage, et qu’ainsi il ne prendrait point soin de la mère, qu’il n’eût écrit ses raisons au R. P. provincial. Tous les pères qui avaient été présents à cet exorcisme, lui écrivirent aussi en ma faveur, afin qu’on me permît de continuer, et j’eus ordre de le faire jusqu’à ce que le R. P. provincial eût répondu aux lettres qu’on lui avait écrites. Mais le P. provincial prenant la chose d’une autre manière, crut que c’était la présence du P. Doamplup qui avait fait sortir Léviathan. Ainsi il persista dans son sentiment : en sorte néanmoins que ce père et moi nous continuions les exorcismes, exorcisant ensemble le matin la sœur Lacroix, et le soir la mère des Anges.
Le lendemain donc le P. Doamplup commença son exorcisme en ma présence. Ce même jour qui était le 29 novembre 1635, arriva à Loudun un seigneur anglais, fils de mylord Montaigu, qui n’était pas catholique. Il avait avec lui deux gentils hommes hérétiques comme lui. Il me présenta une lettre de la part de M. l’archevêque de Tours, qui me priait de donner satisfaction à ce seigneur dans l’exorcisme. Je lui répondis que Dieu était entièrement le maître dans cette tragédie, et qu’il n’y verrait que ce qu’il plairait â sa majesté. On pria le père Doamplup de venir au plutôt à l’exorcisme ; mais comme il voulait pousser sa pointe avec les démons de la sœur Lacroix qu’il avait entrepris le matin, il pria le supérieur de permettre qu’on se passât de lui un peu de temps, parce qu’il était fatigué. Le père Anginot, supérieur de cette maison de Loudun, le lui accorda.
Lorsqu’on commença l'exorcisme, je trouvai Balam en faction. Je lui commandai de sortir, et voyant qu’il donnait des symptômes extraordinaires, je crus que l'heure de sa sortie pouvait être arrivée. Je pris donc le Très-Saint-Sacrement dans la main, et par la vertu de Jésus-Christ que je tenais, et par l’autorité de l’Église, je lui ordonnai de sortir. Le démon se mit alors dans une grande furie, et abattit la manche de la mère. Je dis à ces messieurs que le démon, pour signe de sa sortie, avait promis qu'il écrirait sur la main de la mère le nom de saint Joseph, à la place du sien, qu’il y voulait mettre absolument. Il eut bien de la peine à faire ce changement. Il avait promis à M. de Poitiers qu’il écrirait Balam ; et ce prélat s’en était contenté, parce qu’on tire ce qu’on peut de ces esprits de ténèbres, comme de mauvais payeurs. Mais je voulus qu’il mît celui de saint Joseph. Il me résista, disant que, puisqu'il n’irait jamais au ciel, il aurait eu un grand plaisir que la mère y portât son nom ; que néanmoins, comme je le voulais absolument, il écrirait, en sortant, le nom du Bonhomme, quoiqu’il fût, après Marie, le plus grand ennemi qu’il eût au ciel.
Je pris la manche de la mère qu’il avait rompue, je la relevai, et milord Montaigu prit sa main par le bout des doigts ; les autres messieurs étaient proches, et tous trois regardaient de fort près avec des religieux qui étaient présents. Ils virent clairement le nom de Joseph en caractères sanglants, sur la main qu’ils avaient vue blanche. Ils furent étonnés de cette merveille, et le dirent à tous les assistants : ils en donnèrent même leur témoignage qui fut mis au greffe. Un de ces gentilshommes médit qu’il publierait partout ce qu’il avait vu, et qu’il en parlerait au roi d’Angleterre.
Le lendemain le seigneur anglais vint me trouver, et me déclarer qu’après avoir vu un tel miracle, il se faisait catholique. Ensuite il fut à Rome, où il fit profession de foi devant le pape Urbain, à qui il raconta le fait. Depuis ce temps il a reçu l’ordre de prêtrise, et a été du conseil du roi de France, vivant en très-bon ecclésiastique, et en réputation de vertu.
Le père Anginot voyant que Balam était sorti, voulut que l’on continuât l’exorcisme, afin de faire parler les démons qui restaient. J’interrogeai donc Isacaron , qui dit que Dieu avait puni Balam des traverses étranges qu’il faisait souffrir â la mère depuis huit jours. Il dit si vrai, que pendant tout ce temps elle ne put faire aucun de ses actes de dévotion. Quatre jours s’étant passés dans ce dérèglement, elle résolut de s’adresser à son père (c’est ainsi qu'elle appelait saint Joseph) ; elle fit une neuvaine de communions, et moi une neuvaine de messes en son honneur, et Balam sortit avant qu’elle fût finie. Le même saint avait fait sortir auparavant Léviathan, comme j’ai dit, parce que la mère souffrant incessamment de sa tyrannie, fit vœu de dire pendant un an le petit office du Saint, et de faire chaque semaine une pénitence en son honneur, s’il la délivrait de ce démon. Trois jours après ce vœu il la quitta. Au moment de sa sortie, on en demanda la cause à un autre démon, qui dit que Joseph était venu, et l’avait forcé de sortir en punition de ses méchantes entreprises. Saint Joseph éclaira aussi d’une manière extraordinaire l’esprit de la mère dans le même exorcisme, à l’instant qu’elle fut délivrée de Léviathan.
Lorsque j’interrogeai Isacaron sur la sortie de Balam, il ajouta : nous sommes encore deux qui restons. Je sortirai à l’autel de la Vierge à Saumur, après que j’aurai servi à la justice de Dieu, et Béhémoth sortira au tombeau de l’évêque de Genève, François de Sales. Cette prédiction se trouva véritable, et la mère en eut la confirmation, comme il paraît par sa déposition conçue en ces termes : « Le samedi premier jour de décembre 1635, sur les dix heures du matin, après la sainte communion, m’étant retirée en notre oratoire pour y faire mon action de grâces, je m’entretins un quart d’heure ou plus sur la grandeur du sacrement que je venais de recevoir. Je sentis alors dans mon cœur une grande paix, sans sentir aucune opération de mes puissances intérieures. Je fus portée ensuite à rendre de plus particulières actions de grâces à Notre-Seigneur, pour m’avoir délivrée des deux démons qui étaient sortis de mon corps. Dans le même moment, il me fut donné une claire connaissance des empêchements qu’ils mettaient à ma perfection, par la liaison de leurs opérations avec mon méchant naturel. »
« Étant donc pleine de reconnaissance envers la divine bonté qui m’avait délivrée d’une si fâcheuse tyrannie, je me trouvai dans un ardent désir de pratiquer les plus solides vertus, et je me sentis pressée de demander à Dieu avec grande confiance mon entière délivrance par les mérites de Jésus-Christ, de la sainte Vierge et de Saint-Joseph, afin de vaquer avec une entière liberté au service de sa divine Majesté. La paix de mon cœur s’augmenta tout d’un coup, et je me trouvai remplie d’une grande suavité. Étant dans un profond silence et respect devant mon Dieu, il se forma dans mon intérieur une parole fort intelligible, qui me dit : « Isacaron sera réduit sous le pouvoir de l’Église aux pieds de Notre-Dame-des-Ardilliers, en sa chapelle, et Béhémoth sera assujetti au tombeau du bienheureux saint François de Sales. Cela servira à manifester sa gloire, et à faire connaître sa sainteté. Dites-le à votre exorciste ; mais prenez patience dans les peines que les démons pourront encore vous faire, elles ne vous nuiront pas, si vous êtes soumise à l’ordre de Dieu sur vous. »
« Je crus véritablement que c’était le Seigneur qui me parlait ainsi ; car mon cœur était comblé de consolation, avec un grand désir de l'humiliation. Je finis mon oraison, parce qu’il était une heure après midi, et j’allai au parloir où plusieurs personnes m’attendaient pour voir sur ma main le nom de saint Joseph, que le démon y avait écrit. Ensuite j’allai dîner ; mais mon cœur était si occupé de la grâce que je venais de recevoir, que je ne pus manger. De là j’allai devant le Saint-Sacrement dire mon rosaire avec la communauté. Peu après on m’appela pour aller parler an père Surin. »
« Entrant donc dans le petit parloir où j’avais coutume de le voir, je sentis mon esprit offusqué avec un serrement de cœur et une grande tristesse ; je ne pus jamais lui dire ce qui s’était passé. Quand je l'avais quitté, j’avais ma liberté ; mais aussitôt que j’étais auprès de lui, ce serrement de cœur me prenait, et j’étais comme une souche. Le père voyant que cela continuait, et qu’il ne pouvait rien tirer de moi, m’envoya à l'église, et m’ayant mis le Saint-Sacrement sur la tête, j’eus la liberté de lui dire tout ce qui s’était passé.



CHAPITRE III



Oppositions au voyage de Saumur, et à la visite du tombeau de saint François de Sales,

où la mère devait être délivrée.


La mère m’ayant communiqué ce que Notre-Seigneur lui avait dit au cœur, je voulus traiter de cette affaire ; mais je trouvai M. de Laubardemont fort froid là-dessus. M. de Poitiers y trouvait aussi mille difficultés. Ainsi l’entière guérison de la mère fut beaucoup retardée ; mais une nuit elle eut un songe fort remarquable. Il lui sembla voir saint Joseph, qui lui dit ces paroles pleines de consolation : Puisque les hommes ne font pas tout ce qu’ils doivent pour procurer voire entière guérison, je vous assisterai, et vous donnerai moyen d’être délivrée à Loudun, sans qu'il soit nécessaire d’aller plus loin. Dites-le à votre père exorciste, et qu’il prenne patience dans les grandes peines qu’il aura à souffrir dans son emploi avant votre entière délivrance. S’étant ensuite réveillée, elle sentit sa chambre toute parfumée d’une très-douce odeur.
Lorsque j’appris ces bonnes nouvelles, je voulus disposer Isacaron à écrire le nom de Marie sur la main de la mère, au premier exorcisme, lorsqu’il sortirait, au lieu de fendre l’ongle du doigt, ce qui était le signe qu’il avait promis de donner de sa sortie, il protesta qu’il n’en ferait rien. Je continuai toujours à lui commander d’écrire sur la main droite de la mère le nom de Marie ; il dit qu’il l’écrirait, mais sur la main gauche, où le nom de Joseph était déjà. Il fallait que ce fût la volonté de Dieu, et que je me trompasse en cette circonstance.



CHAPITRE IV



Sortie d'Isacaron, l'an 1636.


J'avais résolu de ne point faire d’exorcisme le jour des Rois, parce qu’après les vêpres et le sermon le jour était presque passé, et que la mère était indisposée. Mais elle fut si troublée pendant le sermon, que j’y fus contraint ; et comme je la menais à l’autel de la sainte Vierge, elle frappait tout le monde, et voulait m’outrager moi-même.
Je commandai au démon de se prosterner et d’honorer l'enfance de Jésus-Christ adoré par les mages. II refusa d’obéir, disant des blasphèmes horribles. Je commençai à chanter Magnificat, et lorsque je fus au Gloria Patri, il se mit à crier à haute voix : Maudite soit la cour céleste ; continuant à vomir ses malédictions pendant que je chantais des hymnes. Enfin je lui demandai pourquoi il maudissait ainsi son Créateur. Il répondit : parce qu’il me maudit, et parce que je le hais. Je chantai ensuite Ave maris Stella. Le démon dit : Je maudis cette étoile de la mer ; je ne crains ni Dieu ni Marie, je les défie de m’ôter d’ici. Je lui demandai pourquoi il défiait Dieu qui est Tout-Puissant. C’est par rage, me dit-il, que je parle de la sorte. Et comme je l’appelais Béhémoth, il dit : Vous vous trompez, nous sommes deux ; les blasphèmes contre Marie viennent d’Isacaron. Je leur demandai la cause de leur rage. Nous ne ferons plus autre chose, dit-il, car plus je vais en avant, et plus je conçois de rage contre Dieu, parce que je le vois servi des hommes, et qu’on se fortifie contre moi. Puis jurant le nom de Dieu, il dit : Ces belles neuvaines ! Je ne veux plus donner de repos : maudites soient les neuvaines.
Je lui commandai de nouveau de se prosterner aux pieds de Jésus-Christ, enfant de la sainte Vierge. Nous aimerions mieux Bavoir mangé, dirent-ils.
J’entonnai l’hymne : Ô gloriosa Domina. Ils prononcèrent par la bouche de la mère d’horribles blasphèmes. Les pressant d’obéir, et commandant à Isacaron de faire amende honorable à la sainte Vierge, et à Béhémoth de la faire à Jésus-Christ ; Isacaron dit : Quoi ! me veux-tu obliger de rendre hommage à Marie ? Je jugeai par-là que Dieu le voulait, parce que ce démon très-impur la haïssait par-dessus toutes choses. Je le pressai donc de faire voir au peuple combien Marie était grande devant Dieu. Le démon obéit, et lui dit : Vous êtes celle que Dieu a choisie entre toutes les créatures pour être élevée à la dignité de Mère de Dieu.
Je fis délier la mère. Son corps entra dans d’étranges convulsions. Isacaron paraissant de nouveau avec un visage hideux, se laissa tomber à terre, où il s’écria : Maudite soit Marie et le fruit de son ventre! J’insistai encore afin qu’il fît réparation de ses horribles blasphèmes. Je lui commandai même de se vautrer par terre, comme le serpent dont elle avait écrasé la tête, et de lécher le pavé de la chapelle ; ce qu’il fit avec un air plein de furie. Je pris le Saint-Sacrement à la main, je l’obligeai de lui faire amende honorable, et de dire à l’honneur de la sainte Vierge des paroles qui réparassent les outrages qu’il lui avait faits. Il dit alors d’une voix précipitée, et qui venait de la poitrine de la mère, en se pliant le corps : Reine du ciel et de la terre, je demande pardon à votre majesté des blasphèmes que j’ai dits contre votre nom. Votre puissance me contraint, de sortir à vos pieds. Entendant ces mots, je dis aux assistants, il va sortir. Je lui commandai de nouveau d’écrire le nom de Marie. Alors il leva le bras gauche avec des cris et des hurlements, et quitta la mère, laissant sur sa main gauche, à la vue de tout le monde, le saint nom Maria en caractères romains. Ils étaient profonds dans la chair, au-dessus du nom de saint Joseph, qui était d’un caractère plus petit. La mère étant revenue à elle, on chanta le Te Deum en actions de grâces, pendant que l’on dressait l’acte pour le faire signer aux assistants.



CHAPITRE V



Saint Joseph console la mère, et l'engage à souffrir des hommes et des démons.


Isacaron étant sorti, je commandai à Béhémoth, le seul qui restait, d’en faire autant. Il répondit d’une voix pleine de douleur, et avec un visage affreusement triste : Pourquoi resté-je donc ? Interrogé s’il était vrai qu’Isacaron fût sorti, il dit : Oui, c’est Marie qui lui a commandé de sortir. Pendant vêpres nous avons repu ordre d’écrire en sortant, lui le nom de Marie au-dessus de celui de saint Joseph, et moi le nom de Jésus sur la main droite. Je lui demandai qui lui avait fait ce commandement. C’est, dit-il, l’ange gardien de la fille. Quand est-ce, lui dis-je, qu’Isacaron a reçu l’ordre précis de sortir? C’est au moment qu’il a commencé à demander pardon à Marie. Elle lui a fait sentir sa puissance en lui commandant de sortir. Je sais, lui dis-je, qu’il lui était ordonné de sortir en la chapelle de Saumur, et à toi au tombeau de l’évêque de Genève. Pourquoi donc est-il sorti ici ? Parce que les hommes, répondit-il, ne s’étant pas mis en devoir d’exécuter les ordres de Dieu, Joseph lui a demandé qu'au lieu de la chapelle de Saumur, cela se fît ici. Ne t’a-t-il pas aussi commandé de sortir ailleurs qu'au tombeau du bienheureux évêque de Genève ? Je n'ai rien appris de nouveau là-dessus, me répondit-il ; mais je ferai bien du mal avant que cela arrive. Dieu peut avancer mon heure, qu’il le fasse ; j’enrage d’être ici. Il ajouta, les yeux pleins de grosses larmes : Je ferai du pis que je pourrai contre Dieu. Je le maudis alors, et l’obligeai d’adorer la Majesté divine au Très-Saint-Sacrement de l’autel avec respect et tremblement. Il le fit aussitôt avec de grandes convulsions, couché par terre, tordant deux fois les bras, et joignant les mains et les pieds par-derrière : puis il se retira pour le moment.
La nuit d’après la sortie d’Isacaron, saint Joseph consola la mère par une grâce particulière. Voici comme elle la rapporte elle-même. À trois heures après minuit le sept de janvier, m’étant endormie après mon oraison, je me suis trouvée dans une grande consolation d’esprit, dans une vive pensée des mérites de saint Joseph. En même temps j’ai senti une odeur très-suave, et j’ai vu une très-grande lumière, d’où sortait une voix douce et agréable qui me parla en ces termes : « Dites à votre père exorciste que la mère de Dieu désire qu’il aille célébrer quelques messes dans la chapelle de Saumur avec un autre père, pour la remercier de ce qu’elle a fait sortir Isacaron. Dites-lui encore qu’il apporte tout le soin possible pour votre entière guérison, et vous, apprenez à vous confier en Dieu, « et à ne point vous plaindre des peines que vous fera le démon qui vous reste. Dieu vous soulagera par l’aide de votre exorciste. »
Il fut besoin que saint Joseph la prévînt sur les oppositions qui retarderaient son entière délivrance, et sur les peines extrêmes que devait lui faire le seul démon qui lui restait. Car les supérieurs ne voulaient pas que nous allassions au tombeau de saint François de Sales. Cependant on continuait les exorcismes, et le démon disait toujours qu’il ne sortirait qu’au tombeau de ce grand prélat.
J’eus aussi besoin d’une grande patience pour supporter un si long délai, étant moi-même si accablé des maux de mon obsession, dont je parlerai dans la suite, que je n’en pouvais plus. La mère était plus tourmentée de ce seul démon qu’elle ne l’avait été de tous les autres. Il semblait en effet qu’il eût plus de force lui seul que ceux qui l’avaient quitté. Il lui causait des ennuis, des langueurs et des dégoûts si grands pour le bien, qu’il paraissait que Dieu l’eût entièrement oubliée, quoiqu’elle n’eût d’autre désir que de le servir. Enfin il l’attaqua si vivement, et affaiblit si fort son courage, que c’était une chose pitoyable de voir l’état où elle était réduite. De plus elle avait un si grand abattement de corps, qu’on eût dit qu’elle se mourait. Elle avait cependant toujours la volonté de servir Dieu ; mais sa puissance était bien émoussée. Il semblait qu’il n’y avait plus rien en elle de cette ancienne vigueur pour la vertu.
J’étais fort inquiété de la voir en cette disposition, croyant que tout allait en déroule ; ce qui me causait beaucoup de peine. Un soir lui ayant demandé ce qu’elle pensait de cet état, elle me répondit qu’elle n’y connaissait rien, mais qu’elle était toute prête à faire les choses les plus pénibles pour en sortir, et que je pouvais lui ordonner tout ce que Dieu m’inspirerait. J’eus donc recours à Dieu pour lui demander conseil et lumière. Je proposai ensuite à la mère de faire un effort, et lui dis que, puisque la seule malice des démons lui causait cette pesanteur, il fallait qu’elle se raidit contre cette tentation, et qu’elle allât prendre la discipline jusqu’à ce que Notre-Seigneur eût pitié d’elle, et la délivrât de cette opposition qu’elle avait à tout bien. C’est un fort combat ; mais j’espère que Dieu le
bénira. Elle fut fort surprise d’un tel remède, vu qu’elle était si faible, qu’elle avait besoin qu’on l’aidât pour se mettre au lit. Néanmoins, comme elle était fort obéissante, elle s’en alla, comme elle put, faire la pénitence que je lui avais prescrite.
Pendant son absence je me mis à genoux, priant Dieu avec ardeur qu’il bénît ce remède. La mère ayant pris la discipline pendant une heure, sans éprouver aucun changement dans sa disposition, crut avoir satisfait à l'obéissance, et pouvoir revenir vers moi. Mais il lui vint en pensée qu’elle pouvait encore en faire davantage, et qu’elle devait se confier à saint Joseph. Elle reprit donc la discipline, frappant courageusement. Elle ne l’eut pas fait l’espace d’un Pater que Dieu voyant son obéissance, la soulagea. Aussitôt elle vil sortir de sa tête quelque chose qui l'accablait ; et elle aperçut un monstre horrible sous la forme d’un dragon. Elle alla à lui ayant sa discipline toute sanglante, et le frappa si bien qu’il disparut. Elle demeura libre, et fut à l’heure même rétablie dans ses forces, et dans sa première ferveur. Elle vint me trouver pour me raconter ce qui s’était passé, lorsque j’étais bien en peine d’un si long retardement, et que je craignais qu’elle n’eût excédé ses forces.
Depuis ce temps-là elle eut une grande paix intérieure ; en sorte que le démon devînt son esclave. Ainsi étant exempte de ses persécutions, elle faisait ses exercices avec une grande joie et liberté d’esprit. Elle se levait toutes les nuits pour faire oraison ; et Dieu la consolait tellement, que se mettant le soir dans son oratoire, elle ne s’en retournait que le malin à cinq heures. Dieu l’établit dans une paix habituelle, l’affermit dans la foi et dans les voies intérieures.
Quant à moi, dans ce temps-là mes maux s’augmentèrent si fort, que je ne savais plus que faire. En sorte que mes parents et mes amis prièrent le révérend père provincial de me retirer de l’emploi d’exorciste ; ce qu’il fit. Ayant donc mon obédience, je m’en allai à Bordeaux, où je souffris de grands maux de mon obsession. Cependant je tâchais de servir mon Dieu, et de m’occuper à la pratique des bonnes œuvres.



CHAPITRE VI



La mère tombe grièvement malade ; elle est guérie miraculeusement par S. Joseph.


Étant donc retourné à Bordeaux vers la fin de l’année 1636, on donna à là mère pour exorciste le P. Vessel, jésuite, très-capable de cet emploi ; il se plaisait à la rigueur des exorcismes, voyant le bien que cela faisait au peuple, qui était fort ému par ces spectacles et par les profonds respects que le démon rendait au Saint-Sacrement. En effet, plusieurs se convertissaient à la vue des choses extraordinaires que disaient et faisaient les démons. C’est ce qui engageait ce père â pousser loin ces exorcismes, quoique fort pénibles pour la mère, qui avait eu une conduite plus douce et plus proportionnée à ses forces.
II vint un jour une célèbre compagnie, à qui le père désira faire du bien par le moyen de ces exorcismes. Il le témoigna à la mère, qui le pria de lui donner du repos, vu qu’elle se trouvait indisposée : elle dit cependant que s’il le voulait, elle se soumettait, aimant mieux perdre la vie que l’obéissance. Le père lui dit de prendre courage, et de mettre sa confiance en Dieu ; ensuite il la mena à ce travail, qui fut si grand, qu’il lui en prît une grosse fièvre avec une pleurésie, qui en peu de temps la réduisit à l’extrémité Le médecin, jugeant son mal mortel et irrémédiable, lui fit donner l’Extrême-Onction. Le père Vessel entra dans le monastère pour la lui donner. Ayant reçu le Saint-Sacrement avec beaucoup de dévotion, elle tomba en agonie ; et comme on disait les prières des agonisants, elle fit les hoquets de la mort ; la pâleur et les symptômes d’une personne mourante parurent sur son visage : et lorsqu’on attendait le moment qu’elle allait expirer, elle changea tout-à-coup, et se haussant d’elle-même, elle s’assit sur son lit. Pour lors son visage devînt fort beau, et ses yeux étaient brillants comme ceux d’une personne en pleine santé. Tout le monde la regardait avec admiration, sans savoir ce qui se passait. Après qu’elle eût été ainsi un demi-quart d’heure en suspens, elle dit : je suis guérie ; donnez-moi, s’il vous plaît, mes habits, afin que je me lève. Saint Joseph m’a apparu : je n’ai vu que son visage, que j’ai fort bien distingué ; mais le reste de son corps était couvert d’un nuage d’or. Il m’a paru être proche du père Baltide qu’il a regardé d’abord d’un œil de bienveillance, en lui souriant. Ensuite s’approchant de moi, il a mis sa main par trois fois sur mon côté, où était la douleur, et y a mis quelque chose qui m’a guérie. Avec lui était un jeune homme d’une rare beauté, qui avait une longue et blonde chevelure, et tenait un cierge blanc allumé : toute cette vision vient de disparaître, et je suis véritablement guérie.
Elle se leva en demandant un linge pour essuyer son côté, qui était mouillé d’un baume que saint Joseph y avait mis. On oublia de lui en donner un, et elle n’y pensa plus. Quand elle fut levée, elle s’alla mettre à genoux à la petite fenêtre de sa chambre, qui regardait le Saint-Sacrement. Pendant qu’elle y était, le médecin arriva ; comme il était huguenot, on l’envoya chercher au moment de cette merveille, dans l’espérance qu’il se convertirait, étant d’ailleurs un fort honnête homme, et le seul médecin qui fût à Loudun. En entrant dans la chambre, il vit le lit vide ; il demanda où on avait mis le corps, croyant qu’assurément la mère était morte ; Il pensa tomber à la renverse quand elle parut. Elle lui dit que saint Joseph l’avait visitée et guérie. Voyant qu’en effet elle était guérie sans crise et sans aucune évacuation, il dit : la puissance de Dieu est plus grande que nos remèdes. Cependant il ne se convertit point.
On alla ensuite chanter le Te Deum au chœur, où la mère parut en bonne santé, et tous les pères exorcistes y assistèrent. Après le Te Deum tout le peuple la vint visiter, chacun voulant savoir par lui-même cette grande merveille qui arriva le sept février 1637.
Deux jours après, la mère se souvint de l'onction que saint Joseph avait mise à son côté, et qu'elle n’avait essuyée qu’avec sa chemise. Elle crut que la chose méritait bien qu’elle y prît garde. Elle pria donc la sous-prieure de venir voir avec elle ce que c’était. Elles s’enfermèrent toutes deux dans une chambre, où la mère ayant quitté ses habits, elles sentirent une odeur admirable ; et regardant cette chemise que la mère quitta, elles y trouvèrent cinq gouttes bien apparentes de ce baume divin, qui parfumait la chambre d’une suavité sans pareille. Elles coupèrent tout le bas de cette chemise, mais comme elle n’était guère propre du haut parce qu’elle lui avait servi pendant sa maladie, elles prirent le parti de la blanchir ; et craignant d’endommager les cinq gouttes de baume, elles lièrent l’endroit de la chemise, où elles étaient ; en sorte que savonnant le reste de la chemise, elles ne mouillassent point ce baume précieux : ce qui réussit miraculeusement, car l’endroit où étaient les cinq gouttes étant aussi sale que le reste, lorsque la chemise fut sèche, il parut aussi blanc que si le savon y eût passé, et les gouttes étaient plus distinctes qu’auparavant.
Dieu a fait depuis tant de miracles par ce baume, que le R. P. provincial des jésuites écrivant à Rome à son général ce prodige, lui manda : Coeci vident ; claudi ambulant, etc. ; les aveugles voient, les boiteux marchent, etc.
On ne peut ici assez admirer les grandes miséricordes de Dieu envers les âmes affligées qui lui sont fidèles. La mère des Anges ayant été accablée d’une calamité si horrible, qui la rendait un objet digne de compassion, parce que la violence des démons la mettait tous les jours en danger de son salut, et qu’elle paraissait méprisable aux yeux des hommes ; Dieu pour la récompenser de tous ces opprobres, et de tant de tourments effroyables, a fait en sa faveur des choses si admirables.



CHAPITRE VII



Le père Surin est renvoyé à Loudun.


Mes supérieurs ayant vu que je ne recevais aucun soulagement de mes peines par mon éloignement de Loudun, jugèrent pour de bonnes raisons devoir me rendre aux religieuses qui me redemandaient espérant que Dieu se servirait de moi pour achever son ouvrage. J’obéis, et j’arrivai à Loudun après l’octave du Saint-Sacrement de l’année 1637, fort abattu ; mais grâces à mon Dieu, plein de courage et d’espérance en son infinie bonté. Monsieur de Laubardemont s'y était rendu avant moi. Il ne faisait pas grand fond sur la parole du Diable, qui disait toujours qu’il ne sortirait qu’au tombeau de l’évêque de Genève. Pour moi, je croyais au contraire qu’il disait vrai ; et que, par cette sortie miraculeuse, Dieu voulait confirmer la grande opinion que le peuple avait de ce saint évêque.
Aussitôt que je fus arrivée, je repris le travail des exorcismes. Le premier jour je trouvai Béhémoth fort obstiné contre les ordres de l’Église, et ce que je lui commandais touchant la vénération due au Saint-Sacrement et aux choses saintes. Comme je le pressais de sortir, il persista en ce qu’il avait dit qu’il ne sortirait qu’au tombeau de saint François de Sales. J'en parlai encore fortement à M. de Laubardemont, lui disant que je croyais que c’était la volonté de Dieu, et que lui seul pouvait la changer. Je mandai la même chose au révérend père provincial ; et M. le grand-vicaire écrivit aussi à M. de Poitiers, qu’il ne paraissait aucun moyen de sortir de cette affaire, que par ce voyage en Savoie. Mais on n’entra point du tout dans ce dessein. Il fallut prendre patience.
J’étais dans de grandes langueurs, continuant néanmoins de cultiver l’âme de la mère ; et j’espérais plus de ce moyen que de tout autre. Les ursulines de Thouars prièrent le révérend père provincial de m’envoyer prêcher chez elles le jour de l’Assomption ; ce qu’il leur accorda. Pendant mon absence, le jour même de cette fête, après que la mère eût communié, elle entendit une parole au fond de son âme, qui lui dit en la consolant, et la mettant dans le recueillement : Puisque les hommes s’opposent aux voies que Dieu ouvre pour votre délivrance, si votre père exorciste et tous, faites vœu d’aller ensemble remercier Noire-Seigneur, et visiter le sépulcre de saint François de Sales, évêque de Genève, vous pourrez être délivrée même à Loudun, et voir la fin de votre peine. Ne manquez pas de le dire à votre père exorciste.
Lorsque je fus de retour, elle m’en fit le rapport ; et je crus que nous en devions faire part à nos supérieurs, elle à M. de Poitiers et à M. de Laubardemont, et moi au père provincial. Tous consentirent à ce que le vœu se fit, et à donner toutes les permissions nécessaires à cet effet. Ainsi le vœu fut fait le 17 septembre 1637, jour des stigmates de saint François, en présence du Saint-Sacrement, que j’avais apporté à la grille. Le vœu écrit et signé fut remis entre les mains de nos supérieurs présents. Cela fait, nous attendîmes le temps que Dieu avait marqué pour accomplir sa promesse.
Au commencement d’octobre, la mère désira faire une retraite, qu’elle commença le huit. Pendant ce temps-là je ne l’exorcisai point, et Notre-Seigneur voulut en cette rencontre, par son infinie bonté, justifier ma conduite, qui était de m’appuyer plus en ce combat contre les démons dans la grâce de la dévotion intérieure, et dans la pureté de l’âme, que dans la rigueur des exorcismes, puisque la mère fut entièrement délivrée pendant ses exercices spirituels comme on va voir.



CHAPITRE VIII



Comment la mère fut entièrement délivrée des démons.


Béhémoth, ce furieux démon qui restait dans le corps de la mère, avait reçu ordre de Dieu, quand il sortirait, d’écrire le sacré nom de Jésus et celui de saint François de Sales sur la main de la mère. Ce jour heureux arriva le 15 octobre 1637, fête de sainte Thérèse. Car ayant dit la messe et présenté la communion à la mère, il lui prit une furieuse convulsion, quoique depuis long-temps elle communiât en grande paix. Son visage devint effroyable, et son corps se pliant en arrière par l’impulsion du démon, elle haussa la main gauche, la tournant en sorte que je vis manifestement les noms de Marie et de Joseph, formés en beaux caractères sanglants, et au-dessus le nom de Jésus, aussi clairement que j’aie jamais vu aucune chose. Je ne vis pas formé le nom de saint François de Sales ; il s’y trouva néanmoins écrit.
Dans le même moment, la mère revint de sa convulsion ; le démon l’ayant quittée, elle se remit dans sa posture, et reçut le corps adorable de notre Sauveur. Depuis elle n’a eu toute sa vie aucune de ces méchantes impressions diaboliques. Béhémoth en sortant fit une impression remarquable et fort instructive sur l’esprit de la mère. Au moment de la communion et de sa sortie, il sentit la colère de Jésus-Christ que je tenais dans mes mains. La mère me dit, après son action de grâces, que Jésus-Christ dans la sainte Eucharistie avait lancé contre le démon les foudres de sa colère d’une manière épouvantable, et que le démon lui avait imprimé cette opération ; en sorte qu’il semblait que c’était elle que cet aimable Sauveur foudroyait. Elle sentit pour lors ce que c’est que d’avoir Dieu contraire, et elle comprît par expérience le malheur d’une âme qu’il rejette. Elle sentait réellement la présence de Jésus-Christ comme d’un Dieu vengeur, et de son plus grand ennemi plein de majesté, de grandeur, de lumière et de puissance ; mais aussi plein de fureur et de colère contre elle, au point que tout l’enfer lui semblait souhaitable plutôt que de subsister un seul moment en sa présence. Mille morts lui eussent été plus douces que cette agonie ; elle me dit que ce fut comme une foudre surnaturelle qui l’abîma et la dévora, et qu’elle croyait que ce coup eût été capable de la faire mourir, si Dieu ne l’eût soutenue ; car il lui sembla que ce qui se faisait sur le démon, eut son effet sur elle ; et par cette effroyable opération de la majesté et de la puissance de Dieu sur son âme, il lui resta un sentiment très-vif de cette mort éternelle, où tombent les âmes qui, mourant dans le péché, sentent les carreaux de la justice de Dieu, au moment qu’elles paraissent devant ce juge terrible.
Mais aussitôt que Jésus-Christ entra dans le cœur de la mère par la sainte communion, il dissipa cette impression ; et lorsqu’elle me fit le récit de ce qu’elle avait senti, Notre-Seigneur permit que j’y trouvasse beaucoup de force et de soutien. Car pour lors j’étais accablé de toutes sortes de peines et de perplexités, et voyant un effet qui avait porté coup sur l’esprit de la mère, la délivrant du démon, et lui faisant sentir une impression surnaturelle, ce me fut une grande assurance que Jésus-Christ était réellement dans l'hostie que je lui avais donnée, et que j’avais consacrée à la messe que je venais de dire à l’autel de saint Joseph, où il n’y avait point de tabernacle.
Je voudrais pouvoir exprimer le grand mystère de cette impression de la colère de Jésus-Christ contre les démons, que la mère sentit, et qui lui fit une peine inconcevable. C’est la même cependant qu’éprouve une âme, lorsque la sentence dernière lui est prononcée ; c’est ce que je voudrais écrire en tous les endroits de la terre, afin que les hommes, persuadés de ce qui attend les pécheurs, craignissent d’être pour jamais les ennemis de Jésus-Christ.



CHAPITRE IX



Le père Surin et la mère prieure

accomplissent leur vœu au tombeau de saint François de Sales.


La mère porta pendant un grand nombre d’années sur sa main gauche les noms de Jésus, Marie, Joseph et François de Sales, afin que cette merveille persuadât entièrement le monde de la vérité de cette possession et de la soumission des démons pour l’Église. On crut que ces noms s’effaceraient huit ou dix jours après, comme la croix que Léviathan avait imprimée sur son front, qui enfin sécha et disparut. Mais ces noms furent renouvelés presque tous les quinze jours pendant vingt-cinq ans par le bon ange de la mère ; (Note de l'éditeur : nous faisons imprimer séparément les Apparitions miraculeuses de ce saint Ange) ce qui se faisait ordinairement pendant son oraison, la nuit, ou après la communion. Il lui apparaissait visiblement, et quelques religieuses l’ont vu quelquefois faire cette opération miraculeuse. Il y laissait une odeur si céleste, que jamais on n’a rien senti de si suave.
Deux millions de personnes, tant de France que des royaumes étrangers, ont vu ces noms et senti cette odeur, la même que celle de l'onction de saint Joseph ; et dans le voyage que la mère fit à Paris après son entière délivrance, le cardinal de Richelieu, les filles de Sainte-Marie de la rue Saint-Antoine, et plusieurs autres personnes de considération, eurent la consolation de voir ces noms sacrés imprimés sur sa main.
Enfin cette bonne mère, après vingt-cinq ans, fatiguée de faire voir ces noms à tout le peuple qui venait exprès à Loudun, pria Notre-Seigneur de les effacer. Elle fut exaucée en 1662, après la fête de saint Jean-Baptiste, auquel jour elle fit sa rénovation pour la première fois.
Après la délivrance entière de la mère, personne ne douta plus que ce ne fût la volonté de Dieu que nous exécutâssions le vœu que nous avions fait l’un et l’autre d’aller au tombeau de l’évêque de Genève ; et nos supérieurs qui s’y étaient si fort opposés d’abord, furent les premiers à nous y porter. Ainsi le père Jacquinot, provincial, apprenant que la mère avait dessein de partir après Pâques de l’an 1638, me fit partir moi-même le lundi d’après la Quasimodo, m’ordonnant de prendre une autre route que la mère. J’allai donc par Toulouse, le Languedoc, Avignon et Grenoble. On me donna pour compagnon le père Thomas, homme fort doux et plein de charité, qui me rendit tous les services dont j’avais besoin dans la triste situation où me réduisait mon obsession. Elle m’avait rendu muet, et j’étais contraint de me confesser par signes ; mais je communiais très-souvent. Ce père rendait raison pour moi à un grand nombre de personnes de qualité, qui sachant que j’avais assisté les possédées de Loudun, me venait voir dès que j’étais arrivé dans une ville. II m’était fort dur de ne pouvoir rien faire pour la gloire de mon Dieu par mon impuissance à parler, quoiqu’il s’en présentât sans cesse des occasions.
Monsieur de Laubardemont conduisit la mère à Paris, et la fit descendre en sa maison, où elle fut visitée par une grande partie des seigneurs et dames de la cour, et par une si grande foule de peuple qui voulait voir sa main, qu’elle fut obligée de se tenir à une fenêtre basse, pour la montrer chaque jour ; et plus de cinquante mille personnes la virent. Elle fut très-bien reçue du cardinal de Richelieu, qui, ayant vu sa main avec joie et dévotion envers saint Joseph, lui envoya, quand elle se fut retirée, cinq cens écus pour faire son voyage. Elle fut aussi très-bien reçue par monseigneur l’archevêque de Sens, son oncle, et par le chevalier de Sillery, qui lui prêta son carrosse et ses chevaux pour faire son voyage ; et M. de Sens fournit à la dépense, lui donnant un gentilhomme pour l’accompagner, et avoir soin de ce qui lui serait nécessaire.
La reine qui était à Saint-Germain désira aussi de la voir, et le roi pareillement. Quelques personnes tâchèrent d’en détourner leurs majestés ; mais le roi et la reine tinrent bon, et la virent. La reine, qui était alors enceinte de Louis XIV, ne se contenta pas de voir sa main ; elle voulut aussi voir l'onction de saint Joseph, et l'ayant baisée avec beaucoup de respect, elle dit à la mère de faire comme elle pourrait pour son voyage, mais qu’elle voulait qu’elle fût de retour dans le temps de ses couches, afin d’avoir auprès d’elle la sainte onction dans cette occasion de péril.
La mère était encore à Paris lorsque j’arrivai à Annecy, je ne pouvais même recevoir de ses nouvelles ; ce qui me causait beaucoup de peine, parce que j’avais des affaires importantes à lui communiquer. Mais n’y voyant aucun remède, je pris patience, et j’accomplis mon voeu l’espace de neuf jours. La bienheureuse mère de Chantal nous logea, et nous traita avec une grande charité. Mais j’étais fort mortifié de ne pouvoir lui parler, et elle encore plus. Toutes les religieuses qui avaient une peine extrême de me voir ainsi muet, résolurent de me faire avaler du sang desséché de leur saint instituteur, qu’elles gardaient dans une boîte. Elles m’en donnèrent dans un petit grumeau ; dès que je l'eus avalé, je prononçai distinctement Jésus, Maria ; mais je n’en dis pas davantage.
La neuvaine faite, nous prîmes congé de la mère de Chantal, et nous partîmes pour Lyon, mais dans le chemin nous reçûmes des nouvelles de la mère prieure, qui nous faisait savoir qu’elle était partie de Paris avec un grand train, ayant dans sa compagnie M. de Morans, vice-gérant de M. de Poitiers, une religieuse de son ordre, M. Amacery, de Paris, une jeune demoiselle, et le gentilhomme de M. de Sens qui allait à cheval.
Nous espérions rencontrer ta mère à Lyon ; mais y étant arrivés, et voyant que la peste y était fort ardente, nous résolûmes de n’y pas faire de séjour pour attendre la mère ; jusques là que nous ne voulûmes pas y coucher ; mais au moment que nous allions monter à cheval, il arriva un messager de la part de la mère, qui nous apprit qu’elle venait d’arriver à Lyon au faubourg de Fourvière. Ayant été la trouver, nous lui déclarâmes que nous allions partir pour nous en retourner. La mère me dit qu’ayant déclaré son vœu au cardinal de Richelieu, et l’ordre du père provincial qui m’avait fait prendre une autre route, son éminence lui avait dit en termes exprès : Allez, ma fille, tâchez de rencontrer votre père exorciste, et quand même il aurait été à Annecy, ramenez-le avec vous afin d’accomplir voire vœu ensemble, comme vous l’avez promis. Je ne me crus pas pour cela dispensé d’obéir au père provincial, quoique je connusse bien que la volonté de Dieu était que nous accomplissions notre vœu de compagnie. Ainsi je quittai la mère dans le dessein de partir au plutôt. Mais nos pères de Lyon furent tous d’avis que, nonobstant l’ordre du père provincial, je devais retourner à Annecy avec la mère, puisque son éminence le jugeait à propos. Voilà comme Dieu fit exécuter les conditions de notre vœu.



CHAPITRE X



Miracles opérés pendant le voyage d'Annecy par l'onction de saint Joseph.


Lorsque la mère était à Lyon, il se présenta un grand concours de monde pour voir sa main, et honorer Fonction de saint Joseph. Les jésuites se distinguèrent entre les autres. Un père fort ancien, et très-spirituel, entrant dans la salle du noviciat, où était cette chemise, sentit l’odeur céleste dont elle était parfumée. Cependant on ne la sentait ordinairement que quand on l’approchait du nez ; Dieu voulant favoriser la vertu de ce bon père par ce privilège particulier. Un autre père y lit toucher une image qui prit aussitôt cette odeur ; on y fit toucher par dévotion quantité de chapelets, d’images, de médailles. Mais le temps pressait, et la mère ne put rester à Lyon plus de trois jours. Il fallut partir ; et ce qui est admirable, c’est qu’ayant demeuré muet depuis si long-temps (car j’avais passé plus de quinze jours à Lyon sans pouvoir dire un mot), dès le moment que je fus monté à chenal pour aller trouver la mère, afin de partir pour accomplir notre voeu, le père Thomas ayant commencé à chanter le Veni Creator, j’eus la liberté de parler ; je lui répondis, et je parlai depuis facilement. Nous arrivâmes à Grenoble où le concours du peuple fut prodigieux pour voir la mère, sa main et l’onction sainte que nous avions en dépôt. Tous les messieurs du parlement avec M. le premier président vinrent au collège, pour voir l’onction sainte et la révérer. Le peuple la voulut voir dans l’église ; je la montrai an balustre de l’autel, et je racontai comment la mère avait été guérie. Tout le monde gardait un grand silence, et on était aussi dans l’admiration de m’entendre parler, moi qu’on avait vu muet, quand je passai par là un mois auparavant.
On continua le voyage par Chambéry, et nous arrivâmes enfin à Annecy. La mère de Chantal reçut la mère prieure avec une grande joie, aussi bien que toute sa communauté. Ces deux grandes âmes eurent de fréquentes communications ; mais elles étaient souvent interrompues par la foule du peuple s qui accourait de toutes parts pour voir la mère des Anges et la sainte onction. II n’y eut pendant la neuvaine ni paix, ni trêve, à cause de la multitude de monde qui se présentait pour être guéri. Une après-dinée on nous pria d’aller porter la sainte onction en deux couvents de la Visitation. Toutes les religieuses se trouvèrent à la grille de la chapelle. II y en avait une qui avait une fièvre intermittente, dont l’accès lui devait prendre au moment qu’arriva la sainte onction. Elle vint avec les autres pour la baiser, et son mal disparut.
Un autre jour on nous pria de la porter dans un couvent de Sainte Claire. Après avoir raconté comment la mère avait été guérie, et combien de monde avait recouvré la santé, il se trouva là une femme qui avait reçu un coup d’épée sur la tête, dont les nerfs s’étaient tellement retirés, qu’elle ne pouvait plus ouvrir la mâchoire, et depuis deux ans elle ne virait que de bouillon et de quelques miettes de pain qu’elle se mettait entre les dents, sans les pouvoir mâcher. Aucun médecin n’avait pu la guérir. Elle se sentit pleine de foi sur ce que dit le père Thomas mon compagnon ; elle le vint trouver, et lui raconta son malheur. Le père lui répondit que, si elle avait de la foi, elle pourrait être guérie comme les autres. Elle lui dit : je crois fermement que je puis être guérie. Le père la fait mettre à genoux, et lui met cette chemise sur la tête, lui enjoignant de dire cinq Pater et cinq Ave devant le S.-Sacrement. Comme elle les disait, elle sentit ses nerfs se relâcher ; ensuite elle ouvrit la bouche, et s’écria : je suis guérie. Dès le soir elle soupa comme les autres. Les médecins et les chirurgiens qui l’avaient pansée, attestèrent le miracle.
Comme nous sortions de l’église de Sainte-Claire, une femme nous pria d’entrer chez elle pour voir une chose admirable. C’est, dit-elle, que mon enfant était comme un peloton depuis plusieurs années, ayant les poings près de la bouche, et les talons contre le dos. J’ai été à la sainte onction ; j’y ai fait toucher mon chapelet, que j’ai mis au col de mon fils ; au même moment il a étendu les bras et les jambes, et vous allez le voir encore dans son lit, mais parfaitement guéri. Nous trouvâmes en effet cet enfant comme la mère venait de nous le dire.
Étant encore à Annecy, la foule des malades grossissait tous les jours. Entre autres on y amena de la campagne une paysanne possédée d‘un diable qui lui faisait des maux étranges. On la présenta au père Thomas qui, pour la soulager, lui mit cette chemise sur la tête. Et comme les démons agitent furieusement les personnes qu’ils possèdent, surtout quand on leur applique des reliques sur la tête ; celle-ci devint comme une enragée. Elle était toute décoiffée comme une folle. Le père plein de ferveur prit cette chemise, et la tint quelque temps sur la tête de la possédée, afin de tourmenter davantage le démon. Il mit les cinq gouttes immédiatement sur la tête nue de la femme ; et comme il avait été aussi exorciste à Loudun, il parla fortement au démon, ne pensant qu’à soulager la malade, qui se débattait si fort, qu’elle salit cette chemise comme un torchon ; et l’endroit où étaient les cinq gouttes devint si crasseux, qu’elles n’y paraissaient plus. Elle sentait mauvais au lieu de la bonne odeur qu’elle rendait auparavant. Le père Thomas la remit à la mère dans cet état : ce qui affligea tout le monde, surtout la mère, qui résolut de ne plus la confier qu’à ceux qui en sauraient bien user. Ce fut dans l’église d’Annecy, où repose le corps de saint François de Sales, qu’arriva cet accident.
On donna donc la chemise aux religieuses de madame de Chantal, qui ne pensaient qu’aux moyens de la remettre en son premier état. La mère des Anges et sa compagnie dirent qu’il n’y avait point d’autre remède que de faire savonner ce qui était hors du cercle, où était enfermé le baume, laissant à Dieu le reste. On lia donc l’endroit de la chemise où était le baume, avec de petites cordes, quoique ce fût l’endroit le plus sale. On savonna le reste, et ensuite on étendit cette chemise sur des rosiers du jardin pour la sécher. On vit qu’à mesure qu’elle séchait, l’endroit où étaient les gouttes de baume se blanchissait, et se nettoyait de lui-même ; de sorte que, quand tout fut sec, il n'y avait rien de si net que cet endroit, et les gouttes se distinguaient si parfaitement, que le lendemain, quand on nous les montra, nous trouvâmes que cette relique n’avait jamais été en meilleur état, et nous remarquâmes que les gouttes étaient plus grosses et plus avancées ; ce qu’on jugea être un vrai miracle, qui donna beaucoup de consolation à la mère de Chantal et à toute sa communauté.



CHAPITRE XI



Retour du voyage d'Annecy ; nouveaux prodiges de la sainte onction.


La neuvaine achevée, comme nous étions accablés par le peuple qui venait voir la mère, nous résolûmes de partir incessamment. Nous reprîmes donc la route de Chambéry, où l'on eut encore moins de repos. On descendit chez les religieuses de la Visitation. Un monde infini vint saluer la mère, honorer la sainte onction, et respecter les marques que Dieu lui avait données de sa puissance et de sa bonté.
Le matin qu’elle partit pour Grenoble, elle fut accablée d’un si grand nombre de malades, que si on n’y eût pris garde, elle eût été étouffée dans la foule. Au moment que nous montions à cheval, madame Hercule arriva au parloir des religieuses, où elle s’était fait porter dans une chaise, parce qu’elle était paralytique, pour trouver un remède à son mal dans la sainte onction ; mais on ne pouvait différer de marcher, sans quoi on ne serait pas arrivé à Grenoble ce jour-là. On trouva un expédient, qui fut de laisser la cassette où était la sainte onction, au gentilhomme de Sens, lui recommandant de chercher un prêtre pour la mettre sur la tête de cette dame, et de venir ensuite en poste joindre la compagnie. La chose eut un admirable succès. Dès qu’on mit sur la tête de la dame la boîte où était la relique, elle fut parfaitement guérie ; elle se leva, marcha, et monta au parloir des religieuses. Elle était transportée d’une si grande joie, et d’une si vive reconnaissance envers Dieu, qu’elle fondait en larmes. Car la grâce agit encore plus fortement sur son cœur que sur son corps ; quoiqu’elle fût fort jeune et mondaine, elle changea de vie, et se donna si parfaitement à Dieu, qu’elle mourut, quelques années après, en réputation de sainteté.
On continua le voyage sans presque s’arrêter, sinon à Moulins, chez les religieuses de la Visitation, où Dieu fit encore des merveilles par la sainte onction. J’y dis la messe le jour de mon père saint Ignace, et ce fut la première fois depuis mes grandes impuissances.
Arrivés à Briare, la mère nous quitta pour se rendre à Paris aux couches de la reine. Ce fut là que saint Joseph marqua son grand pouvoir, non-seulement en procurant à la reine un heureux accouchement ; mais en donnant à la France un roi incomparable en puissance, en grandeur d’esprit, d’une conduite rare, d’une prudence admirable, et d’une religion sans exemple.
Ce ne fut pas seulement durant le voyage d’Annecy que la sainte onction fit tant de miracles. Elle en avait fait plusieurs auparavant, peu après la délivrance de la mère. Huit jours avant le miracle de sa guérison, madame de Laubardemont tomba aussi malade d’une fâcheuse pleurésie, accompagnée d’une grossesse qui la mettait en un grand danger. M. son mari voyant qu’il y avait tout à craindre, fut inspiré d’envoyer un exprès de Tours à Loudun, afin qu’on lui apportât la sainte onction. Lorsqu’elle arriva, le mal était si extrême qu’on n’y voyait plus de remède. M. de Morans, qui portait la sainte onction, arriva la nuit du samedi au Dimanche. Aussitôt il appliqua les cinq gouttes sur le côté de la malade ; elle reposa fort doucement la nuit. Le matin elle se trouva sans fièvre, et l'après-dînée elle accoucha le plus heureusement du monde. Toute la ville de Tours admira cette merveille, et les médecins furent les premiers à la publier.
Il y avait dans l’abbaye de Fontevrault une religieuse appelée madame des Aubiers, qui avait à la jambe un ulcère si étrange, qu’aucun remède ne l’avait pu guérir. Le révérend père Jacquinot fut prié par madame l’abbesse de lui apporter cette relique, et de l’appliquer sur cette jambe. Il le fit, et vit de ses propres yeux l’ulcère guéri au moment que la relique y toucha. Cela surprit tous les assistants, d’autant que la plaie, qui était fort grande, se ferma tout-à-coup, et qu’il n’y resta qu’une petite rougeur en signe du miracle. Le père revint à Loudun plein d’admiration.
Les religieuses de Guaine, prieuré de Fontevrault, à deux ou trois lieues de Loudun, ayant prié avec instance qu’on leur apportât cette chemise. Un jour qu’elles n'y pensaient point, le père Anginot, supérieur, résolut d’y aller. Comme il était en chemin, une religieuse allant faire son oraison au chœur, sentit une odeur admirable. Elle prit tout le soin possible pour découvrir d’où elle venait. Plus le père approchait du prieuré, plus elle la sentait. Quand il fut arrivé, la mère prieure et toute sa communauté vinrent à la grille pour baiser la sainte onction ; et la religieuse trouva que c’était la même odeur qu’elle avait sentie par une voie surnaturelle.
Une ursuline, qui était accablée de maux depuis long-temps, fut guérie parfaitement, après avoir avalé du papier qui avait touché à la sainte onction.
Le père André Bayolle étant allé au prieuré de Longrave, de l’ordre de Fontevrault, où il y avait une sœur laïc, nommée Jeanne, paralytique d’un bras et d’une jambe, en sorte qu’elle ne travaillait plus depuis plusieurs années, et ne marchait qu’avec des potences, conseilla à la mère de lui mettre sur la jambe du papier qu’il lui donna, qui avait touché à la sainte onction. On lui en mit le soir ; elle dormit fort bien, et se trouvant guérie à son réveil, elle cria miracle, et dit qu’elle était guérie. Cependant elle marchait avec ses potences par habitude. Une sœur lui dit : Si vous êtes guérie, pourquoi vous servez-vous donc de ces potences ? Elle les jeta là, et alla se promener tout autour du couvent. On courut dire ce miracle au père. Il demanda à voir cette sœur, qui vint à lui de son pied. Mais le bras n’était point guéri. Le père lui dit : Pensez-vous que le saint ne soit pas aussi puissant pour guérir le bras que la jambe ? Il la fit approcher, lui mit lui-même du papier sur le bras, et aussitôt elle fut guérie, si bien qu’elle souleva une cruche pleine d’eau en sa présence. Un même bras elle prit un coffre, le remua avec force ; et depuis elle travailla plus de vingt-quatre ans qu’elle vécut, sans se ressentir d’aucun mal.
Il est impossible de rapporter tous les prodiges qu’a opérés cette onction. On ne peut pas même nombrer les villes et les paroisses où saint Joseph a fait sentir son pouvoir par cette relique. Mais nous ne saurions supprimer une autre merveille arrivée encore en la personne de la mère des Anges. Étant de retour à Loudun, elle tomba grièvement malade d’une fièvre continue avec une inflammation de poitrine, On vît aussitôt le danger où elle était ; et le père Batide, jésuite, son confesseur, lui ayant demandé ce qu’elle pensait de son mal, et quel remède pourrait la soulager ; elle répondit dans une grande paix que, si on lui appliquait l’onction de saint Joseph, elle serait aussitôt guérie. Dieu permit que le père oubliât cette réponse ; et cette âme si soumise n’en parla plus, s’abandonnant à la providence. Mais le mal redoublant, le père lui fit la même demande ; à quoi elle répondit : Mon père Dieu me donne un grand désir d’aller au ciel ; mais il me fait aussi connaître que, si je reste ici bas, je pourrai lui rendre quelques petits services, et que si on m’applique la sainte onction, je guérirai entièrement. Le père dit à tout le monde ce que la mère venait de lui répondre ; et ayant arrêté qu’on lui appliquerait cette relique un instant avant la messe de minuit qu'on célèbre à Noël, dont l’heure était proche, il se rendit au monastère des Ursulines une foule incroyable de monde pour voir cette merveille. Toute l'église était pleine de menu peuple ; et la chambre de la mère qui était proche, et où il y avait une grille qui regardait l’autel, était remplie des personnes les plus qualifiées de la ville. À l’heure de minuit que la mère était au plus fort de son mal, le père Allange, jésuite, qui devait chanter la grande messe aux religieuses, étant revêtu des habits sacerdotaux, vint à la chambre de la mère, tenant la sainte onction qu’il lui mît d’abord sur la tête, en commençant les litanies de saint Joseph. La mère fut guérie dans le moment ; mats ne voulant pas interrompre la prière, elle ne le dit qu’après qu’elle fut achevée. Alors elle demanda ses habits, et alla au chœur chanter la grand’messe en même temps que le père Allange la célébrait à l’autel, elle assista aussi à la messe du point du jour, à celle de neuf heures, à tout l’office, et continua tous les jours suivants de jouir d’une parfaite santé.



CHAPITRE XII



Comment finit la possession de Loudun.


Le père Surin a laissé peu de chose dans ses écrits sur la manière dont se termina cette possession, et comment en son absence les autres religieuses possédées furent délivrées, ayant quitté Loudun sur la fin de 1637, après l’entière délivrance de la mère. Ainsi il n’a pas été témoin oculaire de la délivrance des autres, qui n’arriva qu’un an après. Le peu qu’il en a dit suffit néanmoins pour faire connaître la chose.
Il faut se souvenir que la méthode dont se servait le père Surin à l’égard de la mère, qui avait d’abord été si décriée par les autres exorcistes, fut ensuite la plus estimée, et la plus suivie, par ceux-mêmes qui l’avaient blâmée. Elle consistait, comme on l'a dît, à cultiver plutôt l’intérieur de la possédée par la pratique de l’oraison mentale et des vertus solides, qu’à s’appliquer aux exorcismes qu’il ne négligeait pourtant pas. Les autres au contraire soutenaient qu’il fallait d’abord chasser les démons par la force des exorcismes, et ensuite cultiver l'intérieur de ces filles.
Mais dès le mois de janvier 1636 qu’Isacaron sortit du corps de la mère, en sorte qu’il ne restait plus que Béhémoth, les autres exorcistes commencèrent à changer de sentiments et de pratique, voyant l'heureux succès que le père Surin avait eu : au lieu qu’aucun d’eux n’avait encore chassé aucun diable, lis imitèrent donc la conduite de ce père dans l’espérance de réussir comme lui. lis commencèrent à inculper la vie intérieure, à faire pratiquer l’oraison mentale, et à mortifier les passions des possédées dont ils étaient chargés.
Ils furent confirmés dans cette pratique, lorsqu’au mois d’octobre 1637, ils virent Béhémoth chassé du corps de la mère, qui fut alors entièrement délivrée. Ainsi ils s’appliquèrent à perfectionner de plus en plus l’intérieur des possédées. Cela faisait enrager les diables, et les obligeait souvent à s’absenter même durant le temps des exorcismes. Ces esprits superbes ne pouvaient supporter que des personnes qu’ils possédaient s’appliquassent à la mortification de leurs passions, à l’oraison et à l’humiliation. Ils étaient désolés de voir qu’on détruisait peu à peu le dérèglement des passions qui leur servaient de demeure et d’appui. Ainsi n’ayant plus tant de force ni de prise pour molester ces filles, leurs opérations malignes n’étaient ni si violentes, ni si continuelles.
Depuis le départ du père Surin et l’entière délivrance de la mère, on continua d’exorciser jusqu’à la mort du père Tranquille, capucin, célèbre exorciste, qui mourut à la fin de mai 1638. Ce père, qui avait travaillé avec grand zèle aux exorcismes pendant plus de quatre ans, et que les démons avaient tourmenté en mille manières, tant intérieurement qu’extérieurement, tomba malade après avoir prêché le jour de la Pentecôte, et mourut huit jours après, le 31 du mois de mai. Il souffrit comme un martyr pendant sa dernière maladie par l'obsession des démons ; il vomit des ordures si horribles et en si grande quantité, qu’on ne douta pas qu’il n’y eût des pactes et des maléfices de la part des magiciens et des démons.
Lorsqu’on lui donna l'extrême-onction, les démons sortirent de son corps et se jetèrent dans celui d’un religieux du couvent, qui était présent. Ils commencèrent à l’agiter avec des convulsions et des hurlements qui faisaient peur ; et aussitôt que le P. Tranquille eût rendu l’âme, ce nouveau possédé entra en des agitations si horribles, que malgré ceux qui se saisirent de lui, il ruait des coups de pied vers le défunt, si bien qu’il fallut l'emporter de cette chambre. Mais ses agitations ne cessèrent qu’après l'enterrement Lorsqu’on porta le corps du défunt à l’église, il se trouva une multitude incroyable de monde, que la vénération qu’on avait pour lui y avait attirée. Les uns lui faisaient toucher leurs chapelets, les autres lui coupaient ses habits ; de sorte qu’on fut obligé de mettre des gardes autour de la bière, autrement on aurait coupé toute sa robe.
Un père jésuite prononça son oraison funèbre ; toute la ville assista à son enterrement ; et le clergé y fut en procession. Les magistrats firent mettre cet épitaphe sur sa fosse : Cy git l'humble père Tranquille, prédicateur capucin ; les démons ne pouvant plus supporter son courage dans les exorcismes, l'ont fait mourir par leurs vexations le dernier jour de mai 1638.
Le lendemain des funérailles, pendant l’exorcisme qui se faisait dans l'église des capucins, un diable s’en alla sur la fosse, et grattant la terre avec la main de la possédée, il la jetait de côté et d’autre. Peu après agitant les mains de la fille, comme fait un boulanger qui pétrit de la pâte, il dit, tout enragé : C’est ainsi que le père Tranquille fait de moi. Le même démon assura avec serment que c’étaient les démons et les magiciens qui l’avaient fait mourir ; mais qu’ils n’y avaient pas gagné, parce qu’il soutenait plus que jamais les possédées auprès de Dieu.
Après cette mort, la possession diminua de plus en plus, parce que les possédées s’appliquèrent tout de bon à cultiver leur intérieur, à l’exemple de la mère qu’elles voyaient entièrement délivrée dès l’année précédente ; en sorte qu'étant poussées par un mouvement divin, elles prièrent leurs exorcistes de ne les plus exorciser, espérant, disaient-elles, que si on les laissait vaquer uniquement à leur intérieur, selon leur vocation, elles ne seraient plus agitées des démons. Toutes disaient la même chose ; mais les exorcistes n’ajoutant pas beaucoup de foi à tout cela, continuaient leurs fonctions, quoiqu’avec beaucoup moins d’éclat que les années précédentes.
Enfin le roi ayant appris de divers endroits que cette possession ne faisait plus tant d’éclat, et ayant même vu la mère délivrée dans le voyage qu’elle fit en Savoie, jugea à propos avec l’avis de son conseil de retrancher la pension qu’il donnait pour l'entretien des exorcistes : ce qui, joint aux prières des possédées, de ne les plus exorciser, fit qu’on quitta entièrement les exorcismes. En peu de temps, ces filles eurent ce qu’elles espéraient. Car peu-à-peu les opérations des démons diminuèrent, et elles se trouvèrent enfin aussi tranquilles que la mère prieure, les unes un peu plus tôt, les autres un peu plus tard.
Ensuite Dieu donna une telle bénédiction à ce monastère que tout y était dans une grande paix ; et on n’y parla plus de possédées. Ces bonnes religieuses y menaient une vie toute céleste après cette tragédie infernale de six ans entiers. Car comme dit Minutius Félix, quand on conjure les diables, ou ils sortent incontinent, ou ils se retirent peu-à-peu selon que la foi du patient est grande ou la grâce du médecin efficace. Aut statim erumpunt, aut gradatim evanescunt prout patientis fides adjuvat aut gratia curantis efficit.
Cette possession, comme on a dit, dura six ans entiers ; car elle commença à se déclarer aux mois de septembre et d’octobre de l’an 1632, et elle ne finit, tant pour les religieuses que pour les séculières, que sur la fin de 1638.




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