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mercredi 8 juin 2022

Exercice de la présence de Dieu



Cet exercice consiste dans un simple regard de Dieu par la foi, par une application affectueuse, sans bandement de tête, ni aucun effort de l'imagination, à quoi il faut prendre garde, de peur de se blesser la tête, et de se faire mal ; et de cette manière on évitera les inconvénients que l'ignorance et l'indiscrétion causent souvent ; et on n'aura pas l'esprit dans la contrainte que quelques-uns attribuent mal-à-propos à ce saint exercice, qui est tant recommandé par les Saintes Écritures, et dans les écrits des Pères de l'Église, et de tous les Docteurs qui ont été remplis du Saint-Esprit. Il est bon à son réveil, dès le matin, de commencer la journée par ce divin exercice ; et d'en faire un saint usage de temps en temps durant le jour ; et pour cela la séraphique sainte Thérèse est d'avis que l’on se serve de saintes industries pour ramener à Dieu notre pauvre esprit qui en est si égaré. On peut se servir pour cela des horloges qui forment les heures, se mettant en la présence de Dieu à toutes les heures : et ce sera un moyen d'en acquérir peu à peu l'habitude avec les secours divins. Il y en a plusieurs qui récitent quelques prières vocales à chaque heure du jour, et c'est une pratique très-bonne et très-louable ; mais souvent cela se fait avec peu d'application; et quelquefois par pure coutume. Dieu serait bien plus glorifié, que l'on entrât dans un véritable recueillement, pour le voir présent par la foi, et pour ensuite l'aimer et l'adorer. On peut dans la campagne, où il n'a point d'horloge, se servir de quelques autres moyens, pour se souvenir de cette divine présence quatre ou cinq fois tous les matins, et autant après avoir dîné.
Il y en a qui portent sur la manche une croix de deux épingles croisées, on pourrait n'y en mettre qu'une seule, comme on en met souvent pour se souvenir de quelque chose ; et cela leur sert pour voir Dieu présent par la foi, ce qui contribue beaucoup à empêcher qu'on ne l'offense dans les occasions, ou à faire ce qu'il demande de nous, et à souffrir en patience les maux qui arrivent.
Comme cet acte intérieur de la présence de Dieu se peut faire en très-peu de temps, il n'y a rien qui empêche que l'on ne s'en serve au milieu des compagnies, aussi-bien que si l'on était seul, dans tous les exercices extérieurs, parmi les affaires, les soins que l'on doit prendre, en étudiant, en se divertissant, et enfin dans quelque état que l'on se trouve. On peut même en faire usage durant les maladies ; car comme il consiste dans un simple souvenir affectueux par la foi de Dieu présent, sans s'en former d'images distinctes, cela n'apporte aucune incommodité. Il est bon, lorsque l'on est en santé, et que l'on se trouve seul, de se mettre à genoux à toutes les heures pour adorer la suprême Majesté des trois Personnes divines de la suradorable Trinité, et même de se prosterner devant sa grandeur infinie.
J'ai connu des Communautés Religieuses dans lesquelles cet exercice de la présence de Dieu était ordinaire parmi leurs pensionnaires, en sorte qu'à chaque heure toutes se mettaient à genoux pour adorer ce Dieu d'infinie Majesté présent. J'ai connu même des familles séculières où l'on n'y manquait pas, les maîtres et les serviteurs s'en acquittant avec bien de la fidélité, à moins qu'il ne se rencontrât des personnes étrangères du dehors ; et encore lorsqu'on les en jugeait capables, on les invitait à faire de même. Je demeure d'accord qu'il faut en ce sujet user de discrétion : mais chose étonnante, si quelque Grand de la terre nous faisait l'honneur de nous venir voir, non-seulement nous, mais tous ceux qui se rencontreraient, ne manqueraient pas de lui rendre leurs respects ; et nous prendrions bien la liberté de leur en donner avis s'ils ne le faisaient pas. Un Ecclésiastique de ma connaissance, pénétré de cette vérité, en use avec bénédiction dans les occasions, et particulièrement quand on le vient voir : et il invite de tous côtés ceux avec qui il se trouve, d'adorer Dieu présent, leur en faisant faire en même-temps l'exercice. Les Pères Chartreux ont une coutume sainte, lorsqu'on les visite, ils commencent toujours la conversation par la prière, et se mettent à genoux. C'est ce qui était ordinaire parmi les premiers Chrétiens. Mais malheur à nous, qui avons dégénéré si lâchement de cette première ferveur !
Cet exercice de la présence de Dieu, fait que l'on s'acquitte saintement des bonnes actions, qui souvent se font avec une négligence lamentable. Il serait à désirer que l'on s'en servît au commencement des prières, et lorsque l'on récite l'Office au commencement de chaque heure. Certainement si on considérait bien la Majesté infinie de Dieu présent à qui l'on parle, on se donnerait bien de garde de le prier avec une telle précipitation de paroles, que l'on passerait pour ridicule si on parlait de la même manière à un valet. C'est ce qui arrive même en la célébration des Mystères divins ; et les enfants ou autres qui répondent particulièrement lorsque l'on récite les versets qui se disent immédiatement après le Confiteor, au commencement de la sainte Messe, ou au Kyrie, eleison, le font avec tant de vitesse, que les hérétiques en ont fait le sujet de leurs railleries. Ô ! si les Prêtres faisaient une sérieuse attention aux Mystères redoutables qui se passent en la sainte Messe, au grand Dieu des éternités qui se rend présent entre leurs mains, dans quels anéantissements ne seraient-ils pas ? Avec quels respects tous les peuples ne feraient-ils pas leurs prières ?
Les distractions involontaires, et qui ne sont pas causées par quelques attachements, ou par trop d'épanchement dans les choses extérieures, ne doivent pas embarrasser. Il faut donner le temps à ce qui est nécessaire dans l'ordre de Dieu, et ne négliger rien des obligations de son état. Mais il faut retrancher les occupations inutiles, et ne donner que le nécessaire à ce qui est de notre obligation. Il faut retirer son esprit de tous les embarras inutiles des créatures, qui sont cause que nous oublions le Créateur. Il faut ôter de son cœur toutes les affections qui en divertissent. Le trop de présence des créatures, nous prive de la présence de Dieu. Si nous veillions bien à retrancher les occupations qui ne sont pas nécessaires, nous trouverions du temps pour nous occuper des choses célestes. Se peut-on figurer un aveuglement plus étrange que celui de ces gens qui disent qu'ils ont trop d'affaires, et qu'ils n'ont pas le loisir de donner quelque heure pour méditer saintement sur leurs affaires éternelles. Ces gens ne trouvent-ils pas le temps de dormir, de boire et de manger, de faire des visites, et d'en recevoir, et de s'entretenir avec les hommes ?
Après tout, c'est un honneur si grand, que celui que Dieu nous fait de vouloir bien nous permettre, chétifs néants que nous sommes, de le regarder, et de l'entretenir, qu'il n'y a point de peine que nous ne devions souffrir avec joie pour avoir cette grâce. Ainsi, il sût porter avec patience et en paix l'importunité des distractions, l'ennui, et la privation du sentiment, et de toute consolation. Souvent il arrive que dans les commencements la présence de Dieu est plus sensible, et que dans la suite du temps les sens n'y ont point de part. Mais la foi nous doit suffire. Si l'on considère les peines que se donnent les Courtisans des Rois, et le plaisir qu'ils ont s'ils leurs disent quelque parole après avoir employé bien du temps à leur faire la cour, on verra très-clairement que tout ce que l'on souffre est très-peu de chose, dans l'exercice de la présence de Dieu.
Comme cette Majesté suprême est présente à toutes sortes de personnes sans aucune exception, il n'y en a point sans réserve qui ne doivent s'y appliquer, et les plus grands pécheurs même. Ce serait le grand moyen de se retirer de l'abîme de leurs vices, et d'obtenir des grâces singulières pour faire de dignes fruits de pénitence. Il faut pour ce sujet ménager quelque temps de retraite. Ceux qui vivent dans la campagne loin des embarras des Villes, en ont une heureuse occasion. Ô ! qu'il serait doux, se promenant dans quelque allée d'un jardin, d'un bois, ou en quelque autre lieu à l'écart, et éloigné des compagnies de la terre, de se souvenir de celle que l'on a des trois Personnes divines de la suradorable Trinité, et d'en faire un divin usage, se mettant à genoux lorsque l'on est seul, pour les adorer, et s'anéantir devant leur grandeur infinie.

(Dieu présent partout, par M. H-M Boudon)


Reportez-vous à Pratiques ou Actes de la présence de Dieu, Du Recueillement, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De l'homme intérieur, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Dieu qui est présent partout demande de l'amour, Dieu qui est partout demande le respect extérieur, Dieu qui est partout, demande le respect intérieur, Dieu qui est partout demande que l'on se souvienne de sa divine présence, Dieu est partout avec toutes ses grandeurs, Dieu qui est partout, y est tout ce qu'il est, Dieu est présent partout, Fête de la Très-Sainte Trinité, Du Mystère de la très Sainte Trinité, Prière à la Très Sainte Trinité, Méditation sur la Très-Sainte Trinité : Au Nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, Instruction sur la Fête de la Très-Sainte Trinité, Méditation pour le Dimanche de la Sainte-Trinité, Le Dogme de l'unité de Dieu et de la Sainte TrinitéAveuglement de l'homme, Preuves directes de la Trinité et de la divinité du Saint-Esprit. Méditation sur la présence de DieuMéditation sur l'oubli de la présence de DieuMéditation sur l'attention continuelle à la présence de Dieu, De la présence de Dieu, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, et Acte de la présence de Dieu en l'honneur de Saint Joseph.














mercredi 6 avril 2022

Dieu qui est partout, demande le respect intérieur



Le respect est dû aux Rois de la terre, et c'est ce qui est inséparable de la haute élévation où les met leur grandeur royale. On peut voir même par une induction générale de toutes les personnes qualifiées, qu'elles s'attirent la vénération de celles qui leur sont inférieures. Où iront donc nos respects pour la présence de Dieu, devant qui toutes les Majestés du monde, et tout le reste des créatures ne sont qu'un peu de poussière, et même sont moins que rien ? Apprenons de l'adorable Jésus ce que nous lui devons rendre. Ô si nous étudions bien en sa divine école, efforçons-nous en sa sainte vertu de nous instruire aux pieds de ses Autels, de la manière étonnante qu'il y réside. Ah ! nous l'y verrons autant de fois anéanti, qu'il s'y rencontre en la divine Eucharistie. Ô merveille ! ô miracle d'une humiliation incompréhensible ! Celui qui est égal à son Père, et Dieu comme lui, se faisant homme, s'anéantit lui-même en autant de lieux qu'il se trouve, par le respect qu'il lui porte. Ah ! que ferons-nous donc, chétifs néants que nous sommes. Celui qui est tout, se met dans le rien devant la grandeur infinie de son Père, et où le rien se mettra-t-il ? Il ne faut pas s'étonner si les Saints, après cela, ont toujours vécu dans un esprit de sacrifice ; s'ils ont été des hosties vivantes, s'immolant sans cesse à la grandeur de Dieu par la destruction de leurs passions, de leur propre esprit, de leur propre volonté, des plaisirs des sens, et évitant d'être quelque chose dans les autres créatures, ne voulant y avoir aucune part, soit dans leur esprit par leur estime, soit dans leur cœur par leur amitié ; car ils ne pouvaient souffrir d'entrer en partage avec Dieu, et d'occuper au moins une partie des esprits et des cœurs, qu'il doit remplir lui seul : et pour ce sujet, que n'ont-ils pas fait pour se cacher, pour n'être rien dans les créatures, ou pour s'y perdre dès-lors qu'ils se sont aperçus qu'ils y étaient quelque chose, prenant toutes sortes de voies, et les plus humiliantes pour s'y détruire ?
Le respect donc intérieur que nous devons à la présence de Dieu, est un état d'anéantissement perpétuel que nous devons porter, lui sacrifiant sans cesse tout ce que nous sommes, tout ce que nous faisons, et tout ce que nous souffrons, le monde et toutes les créatures du monde. Voilà le fond de la disposition respectueuse que nous devons à son adorable présence.
Dans cet état d'anéantissement, ne se regardant plus soi-même, on ne voit plus que Dieu ; et à la vue de sa Majesté suprême on fait tout le bien qu'il demande de nous. Pour lors les voies qui conduisent à lui, et qui sont les plus difficiles, deviennent aplanies, et le cœur se trouvant dilaté, on court dans les sentiers les plus saints de la perfection Chrétienne ; car il n'y a rien qui anime davantage que la vue de sa divine présence. N'est-ce pas même ce qui arrive parmi les enfants du siècle ? Que ne font pas les soldats quand ils combattent à la vue de leur Roi ? De simples ouvriers même travaillent avec plus de vigueur, quand celui qu'ils servent a les yeux sur eux, et qu'ils savent qu'il les regarde.
Davantage on ne fait pas seulement le bien, mais on le fait dans une grande perfection ; ce qui remédie à une infinité de dérèglements qui se trouvent dans les meilleures actions que l'on fait souvent très-imparfaitement. La présence de Dieu sanctifie encore les actions les plus indifférentes, comme celles du boire, du manger, du dormir, des récréations nécessaires. Elle fait agir le Chrétien en Chrétien en toutes choses, par des principes surnaturels, à la différence des honnêtes infidèles, qui, en plusieurs choses, agissent moralement bien : comme lorsqu'ils assistent les misérables, qu'ils honorent leurs pères et mères, que les pères aiment leurs enfants, les maris leurs femmes : mais qui ne font ces choses que par nature, et non pas par la grâce.
Mais le respect qui est dû à la présence de Dieu, demande particulièrement que l'on évite le péché. Ô combien cette vérité est efficace pour nous empêcher d'offenser la Majesté infinie de cet être suradorable. Dieu nous regarde. Ce Solitaire s'en servit saintement à l'égard d'une malheureuse qui le sollicitait au péché : Allons, lui dit-il, dans la place publique ; ce qui ayant comblé de confusion cette infâme créature, qui s'écria, qu'il n'était pas possible de commettre des actions pareilles devant tant de monde : Héla, lui répondit le Solitaire, comment donc peut-on les faire devant Dieu ? Un autre Hermite se servit encore heureusement de la même pensée, qui, dans un voyage, s'étant trouvé dans une hôtellerie où il rencontra une femme qui le portait au crime, il lui dit qu'il le voulait bien, à condition qu'elle le menât en quelque lieu si retiré, qu'ils n'y puissent être aperçus de personne. Ensuite cette femme l'ayant conduit dans plusieurs chambres écartées (car l'Hermite lui disait toujours qu'il n'en trouvait pas d'assez retirée) comme elle lui en demandait la raison ; c'est, lui dit-il, que je n'en trouve point où nous ne soyons vus de Dieu.
Où ira donc le pécheur pour se cacher de son esprit, et pour fuir de devant sa face ? Il n'y a point de ténèbres qui le puissent cacher à ses yeux ; car la nuit même sera lumineuse au milieu de ses plaisirs. L'obscurité des ténèbres n'est point obscure pour Dieu, elle est claire pour lui comme le jour, et la nuit et le jour sont à son égard les mêmes choses. Comment donc faire en sa divine présence, ce qu'on ne voudrait pas devant la moindre honnête personne ? Si saint Bernard s'étonnait si fortement de ce que l'on osait pécher en la présence de son Ange gardien, dans quels étonnements devons-nous être de ce que l'on est assez hardi d'offenser Dieu devant Dieu ?
Mais voici quelque chose de bien plus surprenant : c'est que non-seulement le pécheur commet ses crimes en la présence de Dieu, mais dans Dieu même, dont l'immense Majesté remplit toutes choses. Certainement cette vérité est grande et efficace : Dieu nous regarde. Mais c'est une vérité sainte et terrible, nous sommes dans Dieu ; nous aurions bien de la peine à contenir ici nos larmes, si nous avions plus de lumière et plus d'amour. Hé ! quoi donc, le pécheur offense Dieu dans Dieu même. C'est dans Dieu que cet impie le blasphème, que ce vindicatif se venge, que l'on profère tant de mauvaises paroles, et enfin que l'on commet toutes les méchantes actions. Après un attentat si horrible contre la grandeur infinie du Créateur du ciel et de la terre, cessons de nous étonner s'il le punit par des supplices éternels. Ô, si l'on était fortement pénétré de ces tourments inexplicables !
Dieu est plus dans nous que notre propre âme, rien donc ne lui peut être caché. Nous entendons et nous imaginons dedans son être. Cette vérité nous fait connaître que toute cette grande multitude de créatures qu'il voit, ne diminue rien de ses attentions, et qu'il nous considère aussi attentivement, que si nous étions seuls dans tout l'Univers. Il n'est pas un seul instant sans nous regarder, il considère toutes nos actions les unes après les autres, il les pèse, tous nos gestes, tous nos mouvements ; et il n'y a pas une seule de nos pensées qui ne demeure à toute éternité dans sa connaissance.
Il ne faut pas s'inquiéter des mauvaises que l'on souffre avec peine, et sans y donner un consentement libre : toutes les plus abominables qui arrivent contre notre volonté, ne nous peuvent rendre désagréables à Dieu. Elles ont servi d'exercice aux plus saintes âmes, et elles ont aidé à leur perfection. Elles ne sont criminelles que lorsque l'on y adhère librement : mais comment pouvoir le faire ? Il est vrai que nous rougirions, si souvent ce que nous pensons, était connu de la dernière créature du monde : comment donc nous y entretenir volontairement dans Dieu même ? Comment même nous amuser non-seulement dans des pensées mauvaises, mais dans tant de pensées ridicules, ou vaines, ou inutiles ?
Mais si nous rougirions de nos pensées si elles étaient connues de la plus chétive créature ; que ferions-nous, si une ville entière, si une province, si tout un royaume le savait ? On se met en colère si l'on fait quelque rapport de nos défauts ; et cependant, dit un serviteur de Dieu, quand Dieu les voit, ils sont plus connus que s'ils étaient publiés à son de trompe par toute la terre ; et il y a plus d'infamie que s'ils étaient rapportés dans une assemblée de tout ce qu'il y a de grand, de sage et d'illustre dans le monde.
Ô l'horreur d'une âme qui est dans le péché ! Qui pourrait donner à entendre combien c'est une chose énorme, de le commettre devant une si grande Majesté ! J'ai été saisie de frayeur, s'écrie sainte Thérèse, pensant à cette horreur. Ne vous en étonnez pas, mais seulement comme je peux vivre lorsque j'y fais réflexion. Dieu lui avait fait voir l'âme comme un clair miroir transparent, qu'il remplissait de ses divines clartés, et dans lequel il se manifestait d'une manière admirable.
Quelle abomination de désolation, lorsqu'elle est souillée d'un péché mortel, et qu'elle substitue le démon à la place de Dieu. Ce n'est pas que sa Majesté infinie cesse d'y être ; mais autant qu'il est en elle, elle en rend le démon le maître. Ces horreurs peuvent-elles se concevoir ?

(Dieu présent partout, par M. H-M Boudon)


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vendredi 4 mars 2022

Le malheur du monde en ce qu'il n'est point du Royaume de Dieu


Rencontre de Sainte Thérèse d'Avila et de Saint Jean de la Croix

C'est notre Seigneur Jésus-Christ lui-même qui nous enseigne cette vérité. Il déclare hautement et publiquement en saint Jean, que son Royaume n'est pas de ce monde ; et il veut si fortement que les hommes le sachent, qu'il le répète deux fois. Il dit à son Père, que ses Disciples ne sont pas de ce monde, comme il n'en est pas. Et il le faut bien, puisqu'ils ont l'honneur d'être ses membres : car les membres d'un corps ne sont pas où le chef ne se rencontre point. Au contraire il disait aux Juifs : Vous êtes de ce monde, et je ne suis pas de ce monde.
Malheur au monde donc, puisque Jésus-Christ n'en est point. Il est donc sans Jésus-Christ, il demeure donc en lui-même. Et que fera-t-il, que deviendra-t-il dans sa faiblesse, dans sa misère, dans son rien ? Que profite à l'homme, dit notre Maître, de gagner tout le monde, s'il perd son âme ? Posséder tous les Empires, avoir toutes les Couronnes, jouir de tous les honneurs, de tous les plaisirs, de tous les biens de la terre, c'est ce qui ne sert de rien, si avec toutes ces choses on perd malheureusement son âme. Or sa perte est bien assurée sans notre Seigneur Jésus-Christ. Il n'y a point de salut en aucun autre, nous dit le Saint-Esprit dans les Actes des Apôtres ; car il n'y a point sous le ciel d'autre nom donné aux hommes, par lequel nous devions être sauvés. Malheur au monde, parce que les Disciples de Jésus-Christ n'en sont point, comme leur divin Maître n'en est pas. Malheur au monde, puisque les Juifs, les Gentils, les Infidèles en sont. Voilà ses disciples, ses sectateurs. Être du monde, c'est être comme les Juifs et comme les païens. Étrange état donc de ces gens, dont l'on dit qu'ils sont du monde, et qu'ils sont même bien du monde, c'est-à-dire, que non seulement ils sont malheureux, mais qu'ils sont plongés dans un extrême malheur. Héla, s'ils le connaissaient, et si les hommes trompés par l'estime qu'ils en font, le savaient ! Mais les paroles de Jésus-Christ font peu d'impression dans la plupart des esprits.
Comme cet adorable Sauveur voit que ses Disciples ne sont pas du monde, il s'adresse à son Père, et il lui fait une grande prière de les en séparer en vérité. Tous les Chrétiens en sont séparés par la sainteté de la grâce de leur Baptême, dans lequel ils y renoncent, et à toutes ses pompes. Mais ils en sont si séparés, que l'Apôtre nous déclare nettement, que nous tous qui avons été baptisés en Jésus-Christ, avons été baptisés dans sa mort ; parce que nous avons été ensevelis avec lui par le Baptême, pour mourir avec lui : afin que comme Jésus-Christ est ressuscité par la gloire et par la puissance de son Père, de même aussi nous marchions dans une nouvelle vie. Étant certain que si nous sommes entés en lui par la ressemblance que nous avons eue à sa mort, nous le serons aussi à sa résurrection ; car nous savons que notre vieil homme a été crucifié avec lui. Si nous sommes donc tous morts par le Baptême avec Jésus-Christ, nous ne devons avoir aucune part avec le monde, de même que les morts n'y en ont plus. Il faut que la grâce du détachement nous en sépare aussi véritablement, que la mort nous en prive généralement. Il faut y être, comme si l'on n'y était pas. Il faut s'y regarder toujours comme mort ; y vivre au milieu de sa contagion, sans en contracter rien de sa corruption. L'Apôtre, qui était l'un des véritables Disciples de notre Seigneur Jésus-Christ, assure ensuite que le monde lui est crucifié, et qu'il est crucifié au monde ; parce qu'étant mort avec Jésus-Christ, tout était mort pour lui en même temps. Il n'avait ni de vie, ni de considération pour aucune des choses pour lesquelles Jésus-Christ ne vit plus ; car il n'est point ressuscité pour vivre dans ce monde, et selon la vie de ce monde, c'est comme parle un pieux Interprète de ces paroles de l'Apôtre ; mais en Dieu et pour Dieu. De la même sorte ce grand Apôtre était mort à l'égard du monde, et il ne pouvait rien trouver en lui, que la privation de la vie qui est selon lui, et que l'opprobre et l'infamie des personnes crucifiées. Il était à l'égard du monde, comme les personnes qui meurent sur un gibet ; aussi il déclare qu'il en était traité, comme les ordures de toute la terre.
Le véritable caractère de tous ceux qui sont à notre Seigneur Jésus-Christ, est d'être morts au monde, et par suite de n'en être plus : c'est ce qui les distingue d'avec les Juifs et tous les infidèles, dont le caractère au contraire est d'être du monde. Cependant grand nombre de Chrétiens ne laissent pas d'être du monde. C'est pourquoi le Fils de Dieu priant pour ses Disciples, il demande à son Père qu'il les en sépare en vérité, et non seulement par des apparences extérieures. C'est à quoi les personnes du Cloître doivent prendre garde particulièrement ; puisqu'ils ne sont pas du monde, dit notre Maître à son Père, comme je n'en suis pas : séparez-les du monde en vérité. Votre parole est la vérité ; c'est-à-dire, cette doctrine est votre vérité, dans laquelle ils doivent être sanctifiés, non selon le monde, mais selon vous ; non selon les sens, mais selon leur régénération par le Baptême.
Ensuite il dit : Je me sanctifie moi-même pour eux, afin qu'ils soient aussi sanctifiés dans la vérité. C'est donc pour nous que cet aimable Sauveur s'est sanctifié, ou séparé dus son entrée au monde. Il s'en est séparé par sa naissance pauvre dans une étable ; dans toute la vie, vivant dans la pauvreté, le mépris et la douleur, caché dans la boutique d'un Charpentier ; dans sa vie convertissante, par les contradictions, humiliations qu'il a souffertes ; à sa mort, expirant ignominieusement sur une croix. Voilà ce qu'il a fait en notre nom, afin qu'au moins le détachement de toutes les choses de la terre fût dans nous dans la vérité. Car ce n'a pas été seulement pour ses Apôtres qu'il a prié de la manière ; car il dit encore à son Père : Ce n'est pas seulement pour eux que je vous prie, mais c'est aussi pour ceux qui croiront en moi par leurs paroles. Voyez, mon cher Lecteur, si vous en êtes vraiment du nombre, si la prière du Fils de Dieu est accomplie en vous. Êtes-vous séparé du monde en vérité ? n'y tenez-vous plus ? y êtes-vous mort ?
Y avez-vous la grâce d'y souffrir beaucoup de traverses et de contradictions ? Le feu Père Condren, l'un des plus illustres morts au monde de notre siècle, dont Dieu seul était son ciel, sa terre, tous ses honneurs, tous ses plaisirs, et tous ses biens ; qui n'a vécu que de l'esprit du sacrifice de tout l'être créé à la grandeur de Dieu, disait qu'il y avait grand sujet de craindre pour ceux qui possèdent leur repos en ce monde, et grand sujet d'espérer pour ceux dont les affaires sont toujours traversées. Le serviteur n'est pas plus grand que le maître, nous enseigne le Sauveur de tous les hommes. Si le monde vous hait, sachez qu'il m'a haï le premier. Si vous eussiez été du monde, le monde eût aimé ce qui était à lui ; mais le monde vous hait, parce que vous n'êtes pas du monde. Grand sujet donc de joie d'en être haï, et délaissé, et méprisé ; et c'est ce qui arrive ordinairement à ceux qui sont particulièrement à notre Seigneur : ni leurs paroles, ni leurs conversations, ni leur manière de vie ne plaisent pas au monde, qui se retire d'eux, qui ne les fréquente pas. Il faut être du monde pour lui plaire, y éclater, y faire bruit, avoir équipage, du train. Ceux-là ne manquent pas de visites, d'honneurs, de respects. Ils sont même recherchés par ceux qui par état sont séparés du monde, et dont l'esprit n'en étant pas entièrement détaché, ne considèrent pas beaucoup ceux qui ne font pas grande figure. C'est assez à un Ecclésiastique de n'avoir pas de biens, de vivre ne pauvreté, de n'avoir pas de train, pour n'être pas considéré dans les compagnies, pour ne recevoir pas de visites, pour être au rebut, et de ceux mêmes qui d'autre part font profession de pauvreté. Mais bienheureux ceux qui n'ont point de part en un monde dont le Fils de Dieu n'est pas, dont tous ses véritables Disciples n'en sont pas.
Malheureux ceux qui sont du monde, puisqu'il déclare que son Royaume n'en est pas. Il ne faut qu'avoir des yeux et les ouvrir pour découvrir pleinement cette vérité. Les Rois de la terre y sont obéis, y sont respectés, ils y ont leurs Officiers, et il y en a que l'on appelle pour ce sujet les Gens du Roi, ils font exécuter ponctuellement leurs ordres ; et si quelqu'un était assez misérable pour parler contre l'obéissance et le respect qui leur son dûs, à plus forte raison si l'on se révoltait contre eux, aussitôt on se saisirait de ces personnes, et on le doit faire, on les punirait. Dieu cependant est blasphémé par quelques-uns, il est offensé de tous côtés, les crimes deviennent publics, les scandales éclatent ; on attaque Dieu jusque dans sa propre maison, dans ses Églises par les irrévérences qui s'y commettent, tout demeure impuni. L'un des premiers Princes du Royaume, qui s'était donné à Dieu spécialement dans les dernières années de sa vie, voyant quantité de personnes qui lui faisaient la cour, dit à ceux qui étaient proches de lui : Si j'offensais Dieu, par une de ces personnes n'en dirait mot ; si l'on me faisait la moindre insulte, toutes seraient dans l'émotion, mes Officiers mettraient l'épée à la main pour ma défense, on arrêterait aussitôt la personne qui m'aurait voulu insulter.
Ce Prince disait une vérité, qui n'a pas seulement lieu à l'égard des personnes de sa haute qualité, dont la crainte pourrait empêcher ceux qui ne sont pas encore morts au siècle, de prendre la liberté de les faire souvenir de leurs offenses contre Dieu. Mais ce qui est incompréhensible, on garde même le silence à l'égard des personnes les plus viles de la terre. Que l'on entende blasphémer un homme de rien dans les rues, on ne dit mot ; que l'on entende proférer des paroles déshonnêtes, on se tait. Dans les Églises où l'on a assez d'insolence pour y traiter avec peu de respect la Majesté infinie d'un Dieu, on n'a pas assez de hardiesse pour s'y opposer : dans les compagnies on y rougit pour l'Évangile, on n'oserait en soutenir les maximes.
Il y a encore plus : les Rois de la terre envoyant des ordres, donnant des déclarations pour empêcher les crimes publics, les scandales, les blasphèmes, les irrévérences dans les Églises, enjoignant à leurs Officiers d'y tenir la main, les menaçant même de peines ; tous ces ordres demeurent sans exécution, on les néglige. Si l'on y veille un peu de temps, comme on a fait il y a peu, au sujet des irrévérences dans les Églises, ensuite des ordres du Roi, et sur les plaintes que les nouveaux convertis faisaient, qui s'étonnaient du peu de respect que l'on avait pour la présence du Corps d'un Dieu dans nos Temples, dont on leur faisait un article de Foi ; et qui disaient que l'on était beaucoup plus modeste dans ceux qu'ils quittaient, où l'on ne croyait pas cette présence. Si l'on a veillé quelque temps pour faire observer les ordres de notre grand Monarque sur ce sujet, ils ont été bientôt négligés.
Disons encore que le Royaume de notre Seigneur Jésus-Christ, bien loin d'avoir quelque lieu dans le monde, y trouve des oppositions de toutes parts. Il suffit souvent d'y proposer quelque dessein pour sa gloire, pour y rencontrer des contradictions. Les plus grandes œuvres pour son honneur sont celles qui sont les plus combattues. Les personnes qui travaillent le plus pour l'établissement de ses divins intérêts, sont celles que l'on persécute. Chose étonnante parmi des Chrétiens ! que le relâchement s'introduise, soit dans le Clergé, soit parmi les Religieux, on ne fait pas grand bruit, on le tolère ; et c'est ce qui est cause de tous les désordres qui en arrivent. Que l'on travaille pour le rétablissement de la discipline ecclésiastique, ou l'observance régulière, on y aura des difficultés inexplicables. Sainte Thérèse dans ces derniers siècles, et ce Séraphin terrestre le bienheureux Jean de la Croix s'appliquèrent avec un zèle divin pour rétablir le premier esprit du Carmel : quand ils auraient conspiré contre l'État, et qu'ils auraient pris des desseins de perdre les villes et les Provinces, on n'en aurait pas été plus ému. Quelles persécutions n'ont-ils pas souffertes, les prisons, les calomnies, et toutes sortes d'opprobres !

(Le malheur du monde, M. Boudon)


Reportez-vous à Le malheur du monde, en ce qu'il ne peut recevoir le Saint-Esprit, Le malheur du Monde dans son opposition à Jésus-Christ, Le malheur du Monde dans ses occupations, Des divertissements, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De l'emploi du temps, De la conversation, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Des amitiés, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, VIE CHRÉTIENNE : Travail et Négoce, VIE CHRÉTIENNE : Repas, Récréations, Conversations et Visites, Méditation sur les règles que l'on doit suivre dans l'usage des divertissements permis, Méditation sur les divertissements du monde, Méditation sur la passion du jeu, Du Devoir des Pères de famille, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Méditation sur les devoirs des pères à l'égard de leurs enfants, Méditation sur la fidélité que la Religion nous inspire à l'égard des devoirs de notre état, Méditation sur l'Autorité, Le Malheur du monde pour les scandales, Méditation sur le péché de scandale, Excellence de la chasteté, Le malheur du monde dans les dangers où il se trouve, Le malheur du Monde dans ses honneurs, Le malheur du Monde dans ses plaisirs, Le malheur du Monde dans ses richesses, Le malheur du Monde, en ce qu'il ne connaît point Dieu, et son Fils Jésus-Christ, Le malheur du Monde dans les ténèbres, Ce que l'on entend par le Monde, Aveuglement de l'homme, Du vrai Religieux, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De la vie mixte, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De l'homme intérieur, par le R.-P. Jean-Joseph SurinCe qui s'est observé dans un Ordre Religieux durant le premier siècle depuis son établissement, doit être regardé comme meilleur que tout ce qu'on peut inventer dans la suite, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Sur les trois mots qui furent dits à saint Arsène : Fuyez, taisez-vous, reposez-vous, Instruction sur les Conseils évangéliquesDu mondeMéditation sur les dangers du mondeMéditation sur l'amour de la retraiteMéditation sur les moyens de se sanctifier dans le mondeMéditation sur le détachement des biens de ce monde, Litanie pour se détacher des biens de ce monde, Méditation sur la gloire du monde, Méditation sur les obstacles que le monde oppose à notre salut, Méditation sur le renoncement au monde, Méditation sur deux règles qu'un Chrétien doit toujours observer pour faire son salut dans le monde, Méditation sur les affaires du monde comparées à celles du salut, Méditation sur l'affaire du salut, Que faut-il pour connaître sa vocation ? Premièrement, consulter Dieu, Que faut-il pour connaître sa vocation ? Deuxièmement, consultez-vous, vous-même, Que faut-il considérer dans le choix de la vocation ?, Quelle est ma vocation ?, Prière pour demander la grâce de connaître et d'accomplir la volonté de Dieu, Prière pour la vocation, Prière à Marie pour connaître sa vocation, Prière à Saint Joseph pour lui demander la grâce de connaître sa vocation, N'embrassez un état que par des motifs dignes d'une Chrétienne, En quelque état que vous soyez, rendez respectable, par vos sentiments et votre conduite, votre titre de Chrétienne, et Méditation sur ce qu'un Chrétien doit penser des richesses et des grandeurs du monde.












vendredi 12 novembre 2021

Efficacité de la prière des justes en faveur des âmes du Purgatoire : L'exemple de Sainte Thérèse d'Avila



Vous avez, sur la parole du Seigneur Dieu, retiré les morts des lieux bas. (Eccli. XLVIII, 5)

Le texte que nous venons de transcrire est extrait du passage du livre sacré où est loué le prophète Élie, dont la prière était, au dire de saint Augustin, comme la clef du ciel, clavis coelorum, lorsqu'il ressuscite le fils de la veuve de Sarepta ! « Exaudivit Dominus vocem Elioe, et reversa est anima pueri intrà eum, et revixit. » (3 Reg. XVII, 22) Ces mêmes paroles sont appliquées, à bon droit, à ces chrétiens pleins de charité qui par leurs pieux suffrages rappellent les âmes des peines du purgatoire aux joies du paradis. Dans ce nombre il faut inscrire au premier rang l'illustre sainte Thérèse, dont les prières avaient en leur faveur une merveilleuse efficacité. Elle raconte elle-même les efforts du démon pour la détourner ou la distraire d'un si charitable exercice.
« Un jour, dit-elle, le soir même de la commémoration des Fidèles Défunts, je me retirai dans mon oratoire pour y réciter l'office des morts : à ce moment, parut un monstre horrible, qui s'arrêta sur le livre, de telle façon que je ne pouvais plus lire ni poursuivre mes prières. Je me défendis par des signes de croix, et l'esprit maudit se retira par trois fois ; mais, à peine me mettais-je en devoir de recommencer la récitation des psaumes, qu'il revenait m'apporter le même trouble et le même dérangement. Il m'était impossible de l'éloigner, si ce n'est en aspergeant le livre d'eau bénite, et en jetant même quelques gouttes sur lui.
Oh ! à ce moment-là, il prit la fuite avec précipitation et me laissa achever mes prières. Je les avais à peine finies, que je vis sortir un certain nombre d‘âmes du purgatoire ; il ne leur avait manqué jusque-là que ce léger suffrage, et c'est pour cela que le démon jaloux voulait l'empêcher. » Elle eut encore un grand nombre d'apparitions, et elle assure que, de tant d‘âmes dont le sort lui avait été révélé, elle n'en vit que trois monter directement au ciel, sans passer par l'expiation. Nous allons donner deux seulement de ces récits.
Une religieuse de son couvent venait de mourir. Thérèse, empressée de prier pour elle, assistait à l'office des morts, lorsque, au commencement de la première leçon des matines, Parce mihi Domine, elle vit l'âme sortir de l'église et voler directement vers le paradis. La seconde fois, ce fut un religieux de la Compagnie de Jésus : elle entendait la sainte Messe à son intention, offrant à DIEU avec le prêtre l'Hostie de propitiation et tout le sang du Sauveur ; tout à coup elle voit apparaître le Sauveur lui-même, la bonté et la miséricorde sur le visage, qui vient prendre cette âme toute rayonnante, et l'emmène avec lui dans la patrie céleste.
Voyant donc ses prières ainsi exaucées, Thérèse s'enflammait d'une ardeur nouvelle pour intercéder en faveur des pauvres âmes. Et non-seulement elle le faisait elle-même, mais elle mettait tous ses soins à répandre cette sainte dévotion dans les monastères de son ordre ; et elle y réussit. Le 2 novembre, après avoir chanté l'office de Requiem, les religieux, et les religieuses de leur côté sans doute, se rassemblaient pour entendre une exhortation sur les âmes du purgatoire et sur les moyens de les soulager ; chacun donnait par écrit la promesse de faire pour elles l'année suivante telle et telle œuvre, les uns des mortifications, les autres de longues prières, ceux-ci des aumônes spirituelles aux pauvres et aux abandonnés, suivant que leur zèle ou leur inspiration particulière les dirigeait. En somme, il s'épanouissait là une moisson admirable, digne de la foi qui la faisait naître.
Don Bernardin de Mendoza avait donné, par acte authentique, une maison et un beau jardin à Valladolid, pour y fonder un monastère en l'honneur de la Mère de DIEU. Il y appela sainte Thérèse, et la pria instamment d'en prendre possession et de mettre immédiatement la main à l'œuvre, comme s'il avait eu le pressentissement qu'il lui restait peu à vivre. Or, cette aumône devait être bien profitable à son âme. La sainte, retenue ailleurs par d'autres fondations de monastères, qui furent la continuelle occupation de sa vie, ne put venir qu'au bout de plusieurs mois. Le donateur, surpris par une fièvre maligne qui lui ôta l'usage de la parole et ne lui permit même pas de se confesser, quoiqu'il donnât les signes de la plus édifiante contrition, était mort dans l'intervalle. En apprenant cette triste nouvelle, à Alcala où elle se trouvait, Thérèse fut saisie de douleur, à la pensée surtout de la privation des sacrements que la rapidité du mal n'avait point permis d'administrer à ce bon seigneur. Elle se répandit aussitôt en oraisons ferventes. Notre-Seigneur lui fit connaître que cette mort avait eu lieu dans des conditions convenables, et que la charité du défunt lui avait été la source de bien des grâces, principalement par l'intercession de Marie, à qui était dédié le nouveau couvent, et que l'âme de Mendoza sortirait du purgatoire le jour où l'on y célébrerait la première messe de communauté. Cette révélation ne laissa plus de repos à la sainte : elle n'attendait que le temps de se rendre à Valladolid, d'ouvrir la chapelle et de délivrer le bienfaiteur de ses sœurs. Elle fut obligée cependant d'aller encore auparavant au monastère d'Avila et d'y rester plusieurs jours. Comme elle s'y tenait un matin en oraison, Jésus daigna la presser lui-même de terminer l'affaire de Valladolid, dans l'intérêt de l'âme qui attendait ce moment pour être couronnée. Elle expédia donc tout de suite, avant elle, le P. Julien d'Avila, afin d'obtenir promptement de l'autorité ecclésiastique la permission de commencer la fondation. Elle-même arriva peu après et appela des maçons pour construire sans tarder les murs de la clôture. Mais, voyant que tout cela exigerait du temps, elle demanda l'autorisation de former une chapelle provisoire, à l'usage de quelques religieuses qui l'avaient accompagnée. Elle l'obtint, et le même P. Julien monta au saint autel. Au moment de communier Thérèse, il la vit dans une grande extase, comme il lui arrivait souvent à ce moment solennel, et il sut ensuite que, à l'instant où elle quittait sa place pour s'approcher de l'autel, l'âme du défunt lui était apparue couronnée de gloire, inondée de joie divine, brillante comme l'astre du jour, l'avait saluée avec respect et remerciée, dans l'effusion de sa reconnaissance, d'avoir hâté son bonheur ; puis, à ses yeux, elle avait pris son vol vers le séjour éternel. La joie de la sainte fut extrême : car elle n'osait espérer encore que cette messe, dans une église provisoire, avant que la maison fût réellement érigée et organisée, pût être comptée pour celle qu'attendait la divine justice. Elle ne cessa de bénir le Seigneur pour cette grâce, que sa charité lui rendait aussi précieuse que si elle eût été faite à elle-même. (V. Vie de sainte Thérèse par elle-même ; s. 31 et 38 ; P. Fr. Ribeira, Vita ejusdem, liv. II, ch. 10 et 12) *.

* On nous permettra de protester ici de nouveau contre l'erreur injustifiable d'un traducteur contemporain des œuvres de sainte Thérèse. le P. Bouix, qui n'a pas craint de défigurer en français le nom de cette grande sainte, en l'écrivant contre toutes les règles de la grammaire et de la tradition, TÉRÈSE. (Le Traducteur)

(Les Merveilles Divines dans les Âmes du Purgatoire, par le P. G. Rossignoli, de la Compagnie de Jésus)


Reportez-vous à Combien la prière est utiles aux âmes du Purgatoire, L'intercession des Justes apaise la colère divine, Les souffrances de cette vie ne sont pas comparables à la gloire future, Vivons si pieusement que nous puissions éviter le purgatoire ou, au moins, n’y pas brûler trop longtemps, Le Seigneur révèle les mystères du royaume de la mort, Dieu instruit les vivants sur les mystères de l'autre vie, L'amour du prochain doit s'étendre au-delà de cette vie, Prière pour les morts, Instruction sur la Fête de la Commémoration des Morts, Prière pour le repos de l'âme d'une pieuse mère, L’œil de la justice divine, Plaintes douloureuses des âmes du purgatoire, La crainte du Purgatoire fait taire la volupté, Combien effrayants sont les tourments du Purgatoire, Le Fils de l'homme rendra à chacun selon ses œuvres, Apparitions et Révélations, le témoignage de Saint Thomas d'Aquin sur les âmes du Purgatoire, Protection miraculeuse, Rigueur de la justice divine, Un Purgatoire plus long à qui n'a pas prié pour les morts, Accusations du démon contre les morts, Prière à Marie pour lui demander sa protection à l'heure de la mort, Prière pour obtenir une bonne mort, Supplications à Marie pour les âmes du Purgatoire, La divine Marie et le scapulaire, Suffrages conformes aux bonnes œuvres accomplies pendant la vie, Grand pécheur délivré par une âme du purgatoire, Si vous faites du bien, vos bienfaits vous attireront de grandes grâces, Prière à Marie pour ses parents en Purgatoire, Méditation pour la Fête de Notre-Dame des Anges, Extrait du Sermon sur la Mort de Saint Robert Bellarmin, Reconnaissance des âmes du Purgatoire ou comment les âmes du Purgatoire interviennent aussi pour leurs bienfaiteurs dans les choses temporelles, Bonté des Anges pour les pauvres âmes du Purgatoire, Dévotion aux Saints Anges : Travailler à la conversion des âmes et à leur soulagement dans les flammes du Purgatoire, en l'honneur des saints Anges, Valeur du Saint Sacrifice en faveur des âmes du Purgatoire, Le pardon d'une offense soulage les âmes souffrantes, Protection des âmes du Purgatoire, Une âme souffrant le tourment du feu pour avoir écouté plutôt les conseils du sang que ceux de la piété, La dévotion du Saint Rosaire, pour le soulagement des âmes du Purgatoire, Sainte usure de ceux qui appliquent leurs œuvres au soulagement des défunts, Celui qui souffre pieusement ici-bas va tout droit au repos éternel,Reconnaissance des âmes pour leurs bienfaiteurs, Les âmes qui gémissent dans le feu du purgatoire trouveraient leur soulagement dans de petites choses, et on les leur refuse !, Admirable commerce de charité entre les vivants et les défunts, Pour entrer au Ciel il faut être exempt de la moindre faute, Neuvaine pour le soulagement des âmes du Purgatoire, Souffrances des âmes qui ont donné du scandale, Ingratitude des héritiers envers leurs bienfaiteurs ou comment Dieu permet à une âme abandonnée dans le purgatoire de solliciter les suffrages de ses frères, Le Ciel bénit ceux qui prient pour les morts, Les peines du Purgatoire conformes aux fautes commises, Prières pour chaque jour de la semaine, en faveur des âmes du Purgatoire, Les souffrances du Purgatoire, bien que passagères, paraissent extrêmement longues, C'est se délivrer soi-même que de secourir les âmes du Purgatoire, Chapelet des actes de Foi, d'Espérance et de Charité, en faveur des Âmes du PurgatoireComment les prières d'un saint délivrent quantité d'âmes, La Mère de Dieu, Mère des Âmes du Purgatoire, Une âme du Purgatoire rappelée à l'expiation sur la Terre, Le Purgatoire des paroles inconvenantes, La conversion renvoyée au soir de la vie conduit l'âme à la cruelle faim du Purgatoire, Dieu exauce les prières des communautés ferventes en faveur des défunts, Ne pas soulager les défunts par les aumônes, c'est se priver soi-même de grands avantages spirituels, Excellence des suffrages en faveur des morts, La Charité bien comprise nous fait un devoir très-pressant de subvenir aux nécessités des âmes du Purgatoire, Un saint Frère franciscain reconnaît, dans une étonnante vision, un de ses compagnons mort quelque temps auparavant, Enseignement de l'Église sur le Purgatoire, Dévotion au Crucifix, Méditation pour le jour des morts, Chapelet pour le repos des âmes du Purgatoire, Exercice sur les quatorze stations du chemin de la Croix pour les âmes du Purgatoire, Litanies pour les Fidèles Trépassés, Méditation pour le Jour de la Commémoration des morts, La Sainte Vierge Marie, Mère de Miséricorde, Dévotion en faveur des âmes du Purgatoire, Méditation sur la peine qu'on endure dans le purgatoire, Les indulgences pour les fidèles défunts, Offrir sa journée pour les âmes du Purgatoire, La pensée du Purgatoire doit nous inspirer plus de consolation que d'appréhension, Nous devons secourir tous les morts, même ceux que nous croyons déjà au Ciel, Méditation sur la durée des souffrances du purgatoire et l'oubli des vivants à l'égard des morts, Nous devons secourir tous les morts, même ceux que nous croyons déjà au Ciel, Être en état de grâce pour que nos prières soient utiles aux âmes du Purgatoire, Les différents moyens de soulager les morts, Quelles sont les âmes qui vont en purgatoire, La pensée du Purgatoire nous instruit sur la gravité du péché véniel, De la méditation de la mort, La pensée du purgatoire nous prouve la folie de ceux qui ne travaillent pas à l'éviter, Pour éviter le purgatoire endurons nos afflictions en esprit de pénitence, Le Purgatoire, motif de patience dans les maladies, Méditation sur les motifs qui doivent nous engager à secourir les âmes du purgatoire (1/4), Méditation sur les défauts qui rendent infructueuse notre piété envers les morts, Premier moyen propre à soulager les âmes du Purgatoire : Le Saint Sacrifice de la Messe, Deuxième moyen propre à secourir les âmes du Purgatoire : Prières, jeûnes, aumônes..., Les indulgences, troisième moyen propre à secourir les âmes du Purgatoire, Pour que le nom de Dieu soit sanctifié, pour que son règne arrive, et pour que sa volonté soit faite sur la terre comme au ciel, secourons les âmes du Purgatoire, Méditation sur la piété envers les morts, toute chrétienne et cependant inutile, La précieuse mort de Saint Philippe Benizi, Première méditation de préparation à la mort : Rends-moi compte de ton administration, Seconde méditation de préparation à la mort : Voici l'époux qui vient ; allez au-devant de lui, Troisième méditation de préparation à la mort : Que me présenteront le passé, le présent et l'avenir ?, Quatrième méditation de préparation à la mort : Les Portes de la mort vous ont-elles été ouvertes ?, Du jugement et des peines des pécheurs, Tu es poussière et tu retourneras en poussière, Méditation sur l'emploi du temps, Méditation sur la conscience, Méditation sur le repos de la Conscience, Méditation sur l’aveuglement de la Conscience, Méditation sur la Préparation à la mort, Méditation sur la pensée de la mort, Méditation sur la justice de Dieu, Méditation sur le Jugement de Dieu, Personne n'est-il revenu de l'Enfer ?, Exercice pour la bonne mort, Méditation sur le désir de la mort, Méditation sur la crainte de la mort, Saint Philippe de Néri : Que faites-vous maintenant ?... Et après ?, La mort est ordinairement conforme à la vie : L'exemple de deux Curés, Par son nom, le cimetière prêche la résurrection de la chair, Défendre le Cimetière, Bénédiction du Cimetière, Puissance des démons sur les morts, Nos devoirs à l'égard du Cimetière, Le Cimetière au XIXe siècle : Le corps chef-d’œuvre de Dieu, Enterrements autour des églises, Immortalité de l'âme, Cérémonies de L’Église et prière pour les morts, L'Univers et la Bible, prédicateurs de la résurrection, car oui, nous ressusciterons !, Comment les peuples païens ont dissipé une grande partie du patrimoine de vérités reçu des pères du genre humain, mais ont conservé le dogme de l'existence et de l'immortalité de l'âme, Méditation sur la fausse sécurité des Pécheurs, Méditation sur les défauts qui rendent infructueuse notre piété envers les morts, Prière à saint Joseph pour obtenir une bonne mort, Sentiments et prières à l'occasion de la mort d'une personne qui nous était spécialement chère, Le Jour de la Toussaint : Méditation sur le bonheur du ciel, 1re Méditation pour la Fête de Tous les Saints : Bienheureux les pauvres d'esprit, parce que le royaume des cieux est à eux, 2e Méditation pour la Fête de Tous les Saints : J’entendis dans le ciel comme la voix d'une grande multitude, 3e Méditation pour la Fête de Tous les Saints : Application des sens, Litanies de la bonne mort, Vision de l'Enfer de Sainte Thérèse d'Avila, La voie qui conduit au Ciel est étroite, et Litanie pour les âmes du Purgatoire.
















vendredi 21 mai 2021

Le malheur du Monde dans ses honneurs



Malheur au monde dans ses honneurs ; car la divine parole nous assure que le Seigneur, qui est le Très-haut, regarde les choses basses, et voit de loin celles qui sont hautes ; que les personnes puissantes souffriront puissamment. L'élévation dans le siècle sert d'occasion à l'élévation d'esprit et de cœur. Et il est écrit en Isaïe : Malheur à la couronne d'orgueil, aux ivrognes d'Ephraïm, à la fleur passagère, qui fait leur faste et leur joie, à ceux qui habitent au haut de la vallée grasse. Le Seigneur fort et puissant sera comme une grêle impétueuse : il sera comme un tourbillon qui brise tout, comme un déluge d'eau qui se répand sur une grande campagne et qui l'inonde. La couronne d'orgueil sera foulée aux pieds. J'humilierai, dit Dieu, les grands de la terre. C'est lui qui précipite l'orgueil dans les Enfers. Il a fait descendre les grands et les puissants de leur trône, dit la très-sainte Vierge en son divin Cantique, et a élevé les petits. Et quand elle prophétise que toutes les nations dans la succession de tous les siècles la diront bienheureuse, elle déclare que c'est parce qu'il a regardé la bassesse de sa servante. C'est de la manière, remarque son dévot saint Bernard, que celle qui est Mère de Dieu se qualifie.
Mais il faut bien dire que l'élévation où les honneurs du monde mettent les hommes, est quelque chose de très-dangereux pour le salut ; puisque le Sauveur de nos âmes, pour nous apprendre combien leur éloignement est nécessaire, a voulu opérer tous les Mystères de notre Rédemption par l'anéantissement. C'est ce que nous enseigne son Apôtre du premier de ses divins Mystères. Ha ! s'écrie cet homme de Dieu, il s'est anéanti soi-même en prenant l'être d'un esclave, en se rendant semblable aux hommes. Il assurait de lui-même pendant sa vie, qu'il n'était pas venu pour être servi, mais pour servir. Étonnant et admirable état d'un Dieu qui appelle les choses qui ne sont pas, comme si elles étaient, dont la voix est entendue par ce qui n'a pas de sentiment, à qui la mer et les vents obéissent, devant qui les puissances des cieux tremblent. Il a fini sa vie par l'anéantissement épouvantable de la croix. Il est anéanti d'une manière qui jettera de l'admiration dans les esprits les plus sublimes de la gloire éternellement, dans le Mystère de la divine Eucharistie en autant de lieux que nous avons d'Églises dans toute l'étendue de la terre ; et il demeurera dans cet anéantissement incompréhensible jusqu'à la consommation des siècles. Ô terre ! ô poudre ! ô cendre ! ô chétif néant ! après cela comment peux-tu vouloir de l'élévation, et comment peux-tu la souffrir ?
Ô Chrétiens, qui avez peu de l'esprit du Chrétien, qui tend à s'humilier en toutes choses. Poursuivre l'honneur, dit la séraphique sainte Thérèse, et penser imiter Jésus-Christ, c'est tenir un chemin égaré. L'adorable Jésus connaissant que les peuples avaient dessein de le faire Roi, s'enfuit tout seul, et se cacha dans une montagne. Saül ayant été choisi Roi par Samuel, selon l'ordre qu'il en avait reçu de Dieu, se cacha dans sa maison, comme il est écrit dans le premier Livre des Rois. Heureux s'il eût persévéré dans la voie de l'humilité. Il s'appelait, lorsqu'il fut élu, le fils de Jemini qui était son grand-père, et non pas le fils de Cis qui était son père ; parce que Jemini était dans un état plus abject et plus ravalé. Il s'appliquait à s'abaisser, lorsque par l'ordre de Dieu même il était élevé. Aussi l’Écriture dit que pour lors il n'y avait point d'homme parmi tous les Israélites, qui fût meilleur que lui. Il demeura dans l'humilité et dans la piété deux ans. C'est pourquoi dans le premier Livre des Rois il est écrit qu'il a régné deux ans, quoique dans le même Livre on trouve dans un autre lieu qu'il en a régné quarante deux. Il y a du mystère. C'est que, comme nous venons de le remarquer, il n'a régné que deux ans, persévérant dans ses premiers sentiments. Les honneurs le changèrent malheureusement.
C'est ce qui arrive souvent aux personnes, qui non seulement y sont attachées, mais à celles qui en connaissant la vanité s'y trouvent engagées. Comment pourraient persister dans le dégagement chrétien, ceux qui les estiment et qui les poursuivent ; puisque ceux qui ont eu une véritable connaissance de leur néant, y font de si grandes chutes ? Nous écrivons ce que nous connaissons. Nous avons vu des personnes d'une rare piété, qui ayant été introduites auprès des grands de la terre, par l'estime que l'on avait de leur vertu, s'y sont relâchées d'une manière bien capable de donner de la crainte, de l'élévation. L'air du grand monde a je ne sais quoi de contagieux, dont il est difficile de se préserver. On a écrit dans la vie d'un illustre Prélat, Prince de naissance, qu'étant quelquefois obligé d'aller à la Cour de son Souverain, il en revenait toujours avec quelque sorte de diminution de la ferveur de sa dévotion. Et on rapporte du saint homme le Père Caraffe, Général de la Compagnie de Jésus, que dans cette vue on ne l'a pu obliger de se reposer un jour entier, passant en faisant voyage, chez ses plus proches parentes, parce qu'elles étaient Princesses. Ces illustres personnes disaient qu'il fallait fuir le mauvais air. Moïse, dit l'Apôtre, étant devenu grand, déclara qu'il n'était point fils de la fille de Pharaon, aimant mieux être affligé avec le peuple de Dieu, que de jouir du plaisir du péché qui passe si-tôt. Il appelle la félicité du monde, sa joie, son repos, ses honneurs, le péché qui passe si-tôt, parce que la jouissance, l'amour et l'attachement à ces choses n'est pas sans péché. Saint Thomas remarque que sa vertu fut admirable ; car il méprisa les deux choses que les hommes aiment le plus, l'aise et les honneurs ; et il préféra les deux choses contraires, l'affliction et la pauvreté. Il ne jugea pas, comme nous l'apprend la divine parole, les trésors des Égyptiens comparables aux richesses de l'opprobre de Jésus-Christ. Philon écrit qu'il devait succéder à Pharaon. Ainsi il quitta de grandes richesses et de grands honneurs pour se réduire à la condition de ses frères qui étaient tous esclaves et cruellement traités ; et c'est ce qu'il appelle l'opprobre de Jésus-Christ, qu'il considérait en ce peuple comme dans sa figure.
Nous devons ici considérer que l'Apôtre appelle l'opprobre de Jésus-Christ les richesses à qui les trésors des Égyptiens ne sont pas comparables. Et ces trésors dont il s'agit, étaient la succession d'un Royaume, à laquelle Moïse préfère les plus basses humiliations, une pauvreté extrême, les traitements les plus cruels ; parce que, dit le même Apôtre, il en considérait la récompense : et c'était par la foi qu'il faisait un si généreux mépris de tous les premiers honneurs du siècle. C'est par la foi, dit encore le même homme Apostolique, que les Saints, dont le monde n'était pas digne, ont méprisé les Royaumes, qu'ils se sont retirés quittant leur patrie, en cherchant une meilleure, qui est celle du Ciel.
Certainement il serait très-difficile de s'arrêter à la terre et à ses honneurs, si l'on avait une foi vive du Ciel et de ses grandeurs. Tout Chrétien doit convenir que la gloire du Ciel surpasse infiniment tous les honneurs du monde, et qu'elle ne finira jamais. Et le Saint-Esprit nous enseigne dans la première Épître aux Corinthiens, que comme la clarté du soleil est autre que celle de la lune, et que les étoiles ne sont pas égales en lumière, qu'il en sera de même quand les corps ressusciteront. Il y aura une différence inexplicable parmi les Bienheureux dans la gloire. Quelle différence entre la gloire de l'humanité sainte de la très-heureuse Vierge, des Apôtres, et du reste des Bienheureux ! Sainte Thérèse assure qu'elle a connu clairement par une révélation divine, qu'il y a plus de différence entre les premiers Anges et les autres, qu'il n'y en a entre un Roi et un homme du commun : et l'on a écrit du saint homme Alphonse Rodriguez de la Compagnie de Jésus, ce n'est pas celui dont les Livres de piété sont en édification, c'était un Frère Coadjuteur, ou Frère Lai, qu'apparaissant après sa mort, il avait révélé qu'il surpassait autant dans la gloire Philippe II, Roi d'Espagne, que ce Roi l'avait surpassé en sa qualité, pendant qu'ils vivaient en terre. Toujours est-il très-certain qu'un pauvre Charpentier comme Saint Joseph, qu'un pauvre Solitaire, qui a vécu dans une privation générale de tout ce que le siècle estime et recherche, comme Saint Jean-Baptiste ; que des gens qui ont été les balayeurs et l'ordure du monde, comme les Apôtres, seront les premiers de l'éternité.
Si donc, disent les Pères de l'Église, on aime véritablement l'honneur, comment ne pas travailler pour des grandeurs incompréhensibles, et qui n'auront point de fin ? Comment pourra-t-on dire que l'on se met peu en peine si l'on est des derniers dans la gloire du Ciel, pendant que l'on n'oublie rien pour être plus élevé dans les faux honneurs de la terre, qui disparaissent comme l'ombre, et dont il ne restera rien à la mort ?
Voilà le malheur, s'écrie Saint Jean Chrysostome, de la plupart des grands du siècle : ils sont dans un évident péril de leur damnation ; et quand ils sont sauvés, des derniers dans le Paradis. Ainsi s'accomplissent les paroles du Fils de Dieu en Saint Matthieu : Plusieurs qui étaient les premiers, deviendront les derniers, et les derniers deviendront les premiers.
En vérité, c'est être vraiment malheureux, que de se trouver dans des états à qui conviennent tous les malheurs que Jésus-Christ a prononcés dans l'Évangile : car si c'est un malheur, selon cet Homme-Dieu, que d'être riche, les grands du monde abondent en richesses ; si c'est un malheur que de rire et d'être à son aise, ce sont eux qui ont les délices de la vie présente ; si c'est un malheur d'être approuvé du monde, et d'en recevoir des bénédictions, il n'y a point de personnes qui en soient plus applaudies. On leur donne toutes sortes de louanges ; le moindre bien qu'il font est préconisé de tous côtés, on les flatte dans toutes leurs actions.
Mais y a-t-il malheur pareil à leur manière de vie ? À peine sont-ils sortis du lit, qu'ils sont assiégés de gens qui les attendent, et ils passent les jours entiers toujours en des compagnies qui ne les quittent point. Tous leurs entretiens sont de la terre, leurs desseins terrestres. On parle ou de nouvelles, ou de parties de chasse, et l'une de leurs occupations est de courir après des bêtes. Souvent leurs conversations sont de chiens et de chevaux ; et parmi les Dames, on s'occupe d'habits et de bagatelles. Une grande Princesse de nos jours étant touchée vivement de Dieu, déplorait les misères de sa condition ; et disait qu'ordinairement ce qui en faisait l'occupation, n'était pas seulement indigne d'un Chrétien, mais de l'homme raisonnable.
Cependant le temps qui nous est donné, est d'un prix infini, puisqu'il a coûté le sang d'un Homme-Dieu ; et il ne s'en passe pas un seul instant dans lequel on ne puisse plus gagner ou perdre que toutes les Couronnes de la terre ; puisque dans tous les moments nous pouvons, ou mériter de nouveaux degrés de grâce, ou les perdre, et que le moindre de ces degrés est quelque chose de plus précieux que tout l'univers ensemble. Il n'y a donc personne qui n'ait de plus grandes choses à acquérir, que toutes les prétentions des grands du siècle. Et après tout, que faisons-nous pour ces grandes choses, par rapport à ce qu'ils sont ? Nos soins, nos travaux approchent-ils de leurs applications, et de toutes les peines qui suivent leurs entreprises ? Le feu Père de Condren, l'un des hommes le plus divinement éclairés de ces derniers temps, disait qu'il s'étonnait comme il n'était pas né Prince, reconnaissant que ses fautes le méritaient. Comme il voyait les choses dans la lumière de Dieu, il était pénétré du malheur des honneurs du monde. Ah, qu'il fait bon n'y avoir point de part ! La servitude et l'esclavage est ce qui en éloigne davantage ; et néanmoins l'Apôtre, dans sa première Épître aux Corinthiens, adressant ses paroles à un homme de cet état, lui dit : Avez-vous été appelé étant esclave, n'en soyez pas en peine ; et quand vous pourriez même acquérir votre liberté, préférez-lui votre servitude. Il savait que le divin Maître avait choisi la condition de serviteur venant au monde, et il n'ignorait pas ce qu'il avait enseigné à ses Apôtres, lorsque n'ayant pas encore reçu le Saint-Esprit, ils eurent contestation lequel d'entr'eux ils devaient tenir pour le plus grand : car après leur avoir appris qu'il n'en devait pas être parmi eux comme parmi ceux qui ont autorité sur les peuples, il leur déclara que celui qui est le plus grand, doit être comme le plus petit, et celui qui est le premier, comme le serviteur.
Les grands honneurs qui ont été attachés dans la succession des temps aux premières charges de l'Église les ont rendues redoutables aux Saints. Ils ont tremblé dans la vue du compte qu'ils devaient rendre de toutes les âmes qui sont commises à leurs soins. Donc la négligence, dit saint Jean chrysostome, leur attira d'effroyables châtiments : mais ils ont eu encore peur de l'élévation qui les accompagne. De là vient que plusieurs ont fui, et qu'ils se sont cachés quand ils y ont été élus. Ils savaient la chute de Lucifer pour avoir été élevé ; celle d'Adam, quoiqu'ils eussent été créés dans la justice et dans la sainteté, et qu'ils n'eussent rien en eux qui les portât au dérèglement, quoique leur élévation fût de Dieu. Ils savaient la perte de Judas dans la compagnie du Fils de Dieu, instruit immédiatement de ses paroles sacrées, et de ses divins exemples, choisi par notre seigneur Jésus-Christ, et appelé à l'Apostolat. Hélas, que doivent craindre ceux qui s'introduisent eux-mêmes, qui briguent, qui poursuivent les dignités ecclésiastiques, et souvent par des motifs temporels et intéressés ; qui vivent au milieu de la corruption du siècle, où tout est plein de tentations et de périls. On rapporte sur ce sujet quelque chose de bien terrible de Godefroi, Prieur de Clairvaux : c'était un personnage d'un si grand mérite, que Saint Bernard, homme rempli de lumières divines, crut qu'il glorifierait beaucoup Dieu, et rendrait de grands services à l'Église, s'il acceptait l'Évêché de Tournay. Il l'en pressa donc ; et de plus le souverain Pontife Eugène voulut l'y obliger. Cependant ce saint Religieux s'en excusa toujours, et ne l'accepta point. Il demeura dans sa retraite. Or apparaissant après sa mort, il dit : La très-sainte Trinité m'a fait connaître, que si j'eusse été du nombre des Évêques, j'eusse été du nombre des réprouvés. Le jugement de ceux qui sont en charge, dit le Saint-Esprit dans le Livre de la Sagesse, sera très-sévère.
Après tout cela le monde ne respire qu'après les honneurs ; on y court de tous côtés ; c'est le piège où les démons prennent plus de personnes ; c'est leur tentation la plus ordinaire, et c'est la tentation dont le diable osa tenter même notre Seigneur Jésus-Christ, lui promettant tous les Royaumes du monde avec leur gloire. Voilà ce qu'il promet au monde malheureux, les choses temporelles. Les Saints ont remarqué que lorsqu'il voulut tenter notre Seigneur Jésus-Christ, il l'éleva, l'ayant mis au haut du frontispice du Temple, et sur une très-haute montagne ; et que c'est une figure de ce qu'il fait à ceux à qui il prépare des chutes plus funestes : il les élève bien haut, pour les faire tomber plus malheureusement.
Cependant le désir déréglé de l'honneur est si commun, qu'il n'y a pas, comme les Saints le remarquent encore, jusqu'à ceux qui font profession de le fouler aux pieds, comme les Religieux, les Religieuses, d'autre part d'une vie austère et mortifiée, qui n'y soient pris. Ceux-là même s'y laissent prendre, qui le combattent publiquement dans les chaires. Sainte Thérèse, dont la doctrine est qualifiée de céleste par l'Église, considérant un si grand mal, a écrit qu'il fait des ravages, qu'il n'y a point de venin qui donne la mort si irrémissiblement ; que le moindre petit point de ce maudit honneur est une peste ; que la personne qui va par là, tient un chemin égaré ; qu'il lui est impossible d'être unie à Jésus-Christ, qu'elle a sujet de craindre d'être un Judas ; et qu'enfin elle prie Dieu de la vouloir délivrer de ces gens qui le veulent servir, et avoir soin de leur honneur, craignant l'infamie. Je n'ajoute rien en cela aux sentiments et aux termes de la Sainte : mais ce qu'il faut encore considérer, est l'avis qu'elle donne, que le pis est, que le diable fait croire que l'on est obligé d'avoir ce désir déréglé de l'honneur. Elle était étonnée comment on pouvait s'en mettre en peine, voyant Jésus-Christ Dieu outragé d'injures ; de faux témoignages ; et crucifié au milieu de deux larrons, comme le plus criminel. Est-il possible que nous croyions ces choses, et que nous vivions comme nous faisons ?

(Extrait de Le malheur du Monde, par M. Henri-Marie Boudon)


Reportez-vous à Le malheur du monde dans les dangers où il se trouve, Le malheur du Monde dans ses plaisirs, Le malheur du Monde dans ses richesses, Le malheur du Monde, en ce qu'il ne connaît point Dieu, et son Fils Jésus-Christ, Le malheur du Monde dans les ténèbres, Ce que l'on entend par le Monde, Aveuglement de l'homme, Du vrai Religieux, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De la vie mixte, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De l'homme intérieur, par le R.-P. Jean-Joseph SurinCe qui s'est observé dans un Ordre Religieux durant le premier siècle depuis son établissement, doit être regardé comme meilleur que tout ce qu'on peut inventer dans la suite, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Sur les trois mots qui furent dits à saint Arsène : Fuyez, taisez-vous, reposez-vous, Instruction sur les Conseils évangéliquesDu mondeMéditation sur les dangers du mondeMéditation sur l'amour de la retraiteMéditation sur les moyens de se sanctifier dans le mondeMéditation sur le détachement des biens de ce monde, Litanie pour se détacher des biens de ce monde, Méditation sur la gloire du monde, Méditation sur les obstacles que le monde oppose à notre salut, Méditation sur le renoncement au monde, Méditation sur deux règles qu'un Chrétien doit toujours observer pour faire son salut dans le monde, Méditation sur les affaires du monde comparées à celles du salut, Méditation sur l'affaire du salut, Que faut-il pour connaître sa vocation ? Premièrement, consulter Dieu, Que faut-il pour connaître sa vocation ? Deuxièmement, consultez-vous, vous-même, Que faut-il considérer dans le choix de la vocation ?, Quelle est ma vocation ?, Prière pour demander la grâce de connaître et d'accomplir la volonté de Dieu, Prière pour la vocation, Prière à Marie pour connaître sa vocation, Prière à Saint Joseph pour lui demander la grâce de connaître sa vocation, N'embrassez un état que par des motifs dignes d'une Chrétienne, En quelque état que vous soyez, rendez respectable, par vos sentiments et votre conduite, votre titre de Chrétienne, et Méditation sur ce qu'un Chrétien doit penser des richesses et des grandeurs du monde.