mardi 30 juin 2020

Commerce : Image de la vie spirituelle


Les larmes de Saint Pierre (Juan Bautista Mayno)
La vie spirituelle n'est autre chose qu'un commerce, un échange entre Dieu et l'âme. Dieu donne pour recevoir, et reçoit pour donner ; l'âme de même. Dieu donne le premier ; il donne aussi le dernier. Il prévient l'âme par la grâce dans le temps ; il lui donne pour jamais la gloire dans l'éternité. Cette grâce et cette gloire sont une communication plus ou moins parfaite de Dieu lui-même. L'âme, de son côté, se donne aussi à Dieu ; elle lui sacrifie ses goûts, ses penchants, ses volontés, ses intérêts ; elle se remet, en un mot, tout entière à Dieu, pour qu'il dispose d'elle à chaque moment selon son bon plaisir. Voilà ce qu'elle fait, ou du moins ce qu'elle doit faire en cette vie. Dans l'autre vie, elle ne fait plus rien librement ; elle ne se donne pas, mais elle est ravie ; elle n'est plus à elle-même, mais au souverain bien qu'elle possède et qui la possède. Il n'y a donc entre Dieu et l'âme de commerce libre que dans le temps. Voyons quelles sont, de la part de Dieu, les lois de ce saint commerce, et celles que l'âme doit observer de son côté pour répondre aux bontés ineffables de Dieu.
Première loi. Dieu fait les avances, et il les fait toujours en toutes choses. Qui lui a donné le premier ? s'écrie saint Paul. Cela est sensible dans l'ordre de la nature, où nous tenons de lui l'être à tous les instants, et tout ce qui sert à le conserver. Cela n'est pas moins vrai dans l'ordre surnaturel. Tout y commence par la grâce, soit justifiante, soit actuelle, qui est un don de Dieu, don purement gratuit qu'il nous est impossible de mériter. Si, après avoir perdu la grâce du baptême, nous la recouvrons par la pénitence, c'est Dieu qui fait les premières démarches pour nous rappeler à lui ; car, une fois éloignés de lui par le péché, nous ne pouvons jamais de nous-mêmes nous en rapprocher. Si nous conservons la grâce du baptême, c'est en vertu d'une suite de grâces actuelles que nous recevons à tout moment. Il est de foi que pour chaque action surnaturelle, il nous faut une grâce qui prévienne et qui accompagne cette action ; et Dieu ne nous refuse jamais cette grâce qu'à titre de punition. Ainsi, il demeure incontestable que c'est toujours Dieu qui nous prévient, et cela doit être, puisqu'il est toujours et dans tous les cas la source de tout bien. La loi de la créature ne peut être ici qu'une loi de correspondance et de fidélité : Dieu la prévient, elle doit suivre : Dieu lui donne, elle doit conserver précieusement ; Dieu lui fait la grâce de lui demander, elle doit lui accorder généreusement tout ce qu'il lui demande. Comment le commerce et l'échange auraient-ils lieu, si elle recevait tout sans rien donner, ou si elle ne donnait pas à proportion de ce qu'elle reçoit ? Loi de reconnaissance encore pour un Dieu dont les bienfaits la préviennent sans cesse ; mais d'une reconnaissance pleine d'humilité, en songeant qu'elle ne mérite rien, et même qu'elle s'est mise souvent par sa faute dans le cas d'être abandonnée plutôt que recherchée.
Seconde loi. Les dons de Dieu sont parfaitement désintéressés ; il n'a rien à gagner pour lui-même dans tout le bien qu'il nous fait. S'il exige du retour de notre part, ce n'est pas pour son avantage, c'est pour le nôtre. Le bon usage que nous ferons de ses grâces n'est pas même le motif qui l'engage à nous les accorder. Combien nous en a-t-il donné jusqu'ici dont nous avons abusé, et dont il a prévu que nous abuserions ? Cette prévoyance de notre infidélité n'a pas arrêté le cours de ses bienfaits. Quelle bonté ! quel désintéressement !
L'âme ne peut répondre à cette loi que bien imparfaitement. Il est impossible qu'il n'y ait aucun gain pour elle en ce qu'elle donne à Dieu. Aussi ne doit-elle, ni ne peut-elle jamais renoncer parfaitement à son intérêt. Tout ce qu'elle doit faire, à mesure que la grâce l'en sollicite, c'est de ne pas envisager cet intérêt, c'est de ne pas compter avec Dieu, c'est de ne pas s'imaginer qu'elle en fait trop, c'est de ne rien refuser à Dieu, sous prétexte qu'elle n'y est point obligée, et qu'il ne l'exige pas absolument ; c'est de ne point s'attacher à ses dons, de ne les point regretter lorsqu'il les retire, mais d'être toujours généreuse et fidèle, lorsque Dieu met son amour à l'épreuve ; c'est enfin, dans les grandes tentations où elle se croit perdue sans ressource, de continuer à servir Dieu, et à faire tout ce qu'elle sait lui être agréable. Par ce désintéressement, elle imite en quelque sorte celui de Dieu ; elle l'aime, elle le sert, elle lui donne pour lui-même, sans se rechercher en rien ; et c'est ce qu'il y a de plus glorieux à Dieu dans le service que lui rend sa créature ; c'est aussi ce qu'il récompensera avec une libéralité infinie. Mais il ôte quelquefois à l'âme la vue de cette récompense, afin de purifier ses motifs et d’augmenter son mérite. Admirable artifice de l'amour divin, dont le secret n'est connu que de bien peu de personnes !
Troisième loi. Les dons de Dieu sont sans repentir ; c'est l'Écriture sainte qui le dit. Il ne regrette jamais, il ne reprend jamais ce qu'il a donné ; il ne le reproche pas même à l'âme, lorsqu'elle en abuse ; mais il la reprend seulement de l'abus qu'elle en a fait, disposé à la combler de plus grands biens, si elle veut revenir sincèrement à lui. Voyez comme il traite David, saint Pierre et tant d'autres, après leur conversion. Voyez quel accueil ce bon père fait à l'enfant prodigue à son retour ; comme il lui rend tout, et y ajoute encore de nouvelles faveurs. Les justes mêmes sont jaloux du bon traitement qu'il fait aux pécheurs pénitents.
C'est ici la grande loi pour la créature. Enfoncée qu'elle est dans l'amour-propre ; basse, intéressée, lorsque Dieu ne lui paye pas comptant ses sacrifices souvent bien légers, lorsqu'elle ne voit pas en ses mains le salaire de ses bonnes œuvres, elle se plaint que Dieu manque de fidélité, elle regrette ce qu'elle lui a donné ; elle va même quelquefois jusqu'à le reprendre. Ah ! quelle indignité ! Où en serions-nous si Dieu en usait de la sorte, et s'il retirait ses grâces lorsque nous n'y répondons pas, où s'il nous les refusait parce qu'il en prévoit l'abus ? Donnons comme lui, sans jamais nous en repentir ; donnons sans regarder ensuite à ce que nous avons donné ; oublions les dons déjà faits, et voyons ceux qui nous restent encore à faire ; regrettons de ne pas donner assez ; ne soyons pas contents que nous n'ayons tout donné effectivement et sans aucune réserve. Que nous importe comment Dieu paraît accepter nos dons ? Que nous importe qu'il paraisse n'en faire nul cas et, après tous nos sacrifices, nous traiter avec plus de rigueur ? Est-ce là ce qu'il nous faut considérer ? Désire-t-il que nous lui fassions ce sacrifice ? Le mérite-t-il ? Oui, sans doute. Si cela est, tout est dit pour une âme généreuse.
Quatrième loi. Dieu n'abandonne jamais, s'il n'est abandonné. Il est le premier à donner, mais il n'est pas le premier à abandonner. Au contraire, il recherche longtemps la créature après qu'elle l'a quitté. Sa patience ne se lasse point ; et, tant que le plus grand pécheur conserve un souffle de vie, il laisse toujours quelque grâce pour revenir à lui. Quelle fidélité !
Le beau modèle pour une âme qui s'est donnée à Dieu ! Dieu ne m'abandonne jamais ; je ne dois donc jamais l'abandonner. Je suis sûr de lui ; je ne dois donc rien négliger pour qu'il soit sûr de moi. Hélas ! je ne trouve aucune sûreté en moi-même ; je ne puis répondre un seul instant de moi. Rien n'est plus inconstant, plus fragile que ma volonté. Je proteste aujourd'hui à Dieu que je lui serai toujours fidèle ; demain, peut-être, je le quitterai. Voilà ce qui doit me tenir dans une défiance continuelle de moi-même, et ce qui doit me déterminer à remettre pour toujours entre les mains de Dieu cette liberté dont je puis abuser à toute heure. Voilà ce qui doit me rendre inviolablement fidèle aux moindres grâces. Si je manque volontairement et avec délibération à une seule, que n'ai-je pas à craindre, et de Dieu, et de moi-même ! de Dieu, qui se refroidira à mon égard, et qui me retirera ses grâces de choix pour me punir ; de moi même, qui deviendrai plus faible, plus exposé à tomber de nouveau. Ah ! Seigneur, j'espère que votre bonté me pardonnera toutes mes fautes de fragilité, d'inadvertance, de premier mouvement : mais je vous supplie de ne jamais permettre que j'en commette une seule de propos délibéré, que je résiste avec vue à aucune grâce, que je vous refuse quoi que ce soit que vous me demandiez. J'ai tout à craindre de moi ; et c'est pour cela aussi que je remets pleinement et de grand cœur ma liberté entre vos mains, afin que vous la gouverniez et que vous disposiez de moi en toutes choses. La grâce des grâces, c'est une constante fidélité ; je vous la demande, ô mon Dieu ! et quoi qu'il puisse m'en coûter pour l'obtenir, je ne croirai jamais l'acheter trop cher. Ainsi, puissé-je garder exactement toutes les lois du saint commerce qui est entre vous et moi, comme vous observez inviolablement celles que votre bonté s'est imposées ! C'est tout ce que je demande, et j'abandonne mon sort à venir à votre infinie miséricorde.


(Extrait du Manuel des âmes intérieures)


Reportez-vous à Ce que Dieu nous demande, et ce qu'il faut demander à DieuInstruction sur la Grâce, Instruction sur la Prière, Le renoncement à soi-même : Le double exemple de l’apôtre Judas et de l’apôtre Simon-Pierre, Sur la sainteté, De la Crainte de Dieu, Conduite de Dieu sur l'âme, Moyens d'acquérir l'amour de Dieu, Quels moyens prendrez-vous pour acquérir, conserver et augmenter en vous l'amour de Dieu ?, Litanies de l'amour de DieuSoupir d'amour vers Jésus, Prière de Sainte Gertrude, Élan d'amour, Prière, Acte d'amour parfait, de Sainte Thérèse d'Avila, Prière de Saint Augustin, pour demander l'amour divin, Motifs et marques de l'amour de Dieu, De l'amour parfait, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Se conformer en tout à la volonté de Dieu, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Instruction sur la Charité, Méditation sur l'excellence de la Charité, Prière pour demander la charité, De la force en soi-même et de la force en Dieu, Remèdes à l'amour-propre, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De la consommation en la Grâce, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De la liberté des enfants de Dieu, Sur la croix, De la violence qu'il faut se faire à soi-même, De la Simplicité, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De la véritable Sagesse, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Des Vertus, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De l'Union avec Jésus-Christ, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Le Paradis de la Terre, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De la paix du cœur, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De la véritable Sagesse, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Avis important pour ceux qui ont des peines d'esprit, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Sur la vie nouvelle en Jésus-Christ, De l'activité naturelle, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De la vie parfaite, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De la Mortification, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Des tentations et des illusions, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Des moyens de parvenir à la vraie et solide vertu, Idée de la vraie Vertu, De la vraie et solide dévotion, Degrés des vertus qu'on se propose d'acquérir, Pour bien faire l'oraison et pour en tirer le fruit qu'on a lieu d'en attendre, En quelque état que vous soyez, rendez respectable, par vos sentiments et votre conduite, votre titre de Chrétienne, En quoi consiste l'exercice de la présence de Dieu, De la doctrine de Jésus-Christ, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Des Conseils Évangéliques, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Ordre de la vie spirituelle pour les Directeurs, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, et Des maladies de l'âme, par le R.-P. Jean-Joseph Surin.
















lundi 29 juin 2020

Le renoncement à soi-même : Le double exemple de l’apôtre Judas et de l’apôtre Simon-Pierre


Saint Pierre (Batoni)


C’est donc aux âmes, résolues à suivre Jésus dans la voie de ses commandements et même dans celle de ses conseils évangéliques, qu’incombe ce labeur du renoncement à soi.

Mais pour se renoncer, il importe avant tout de se bien CONNAÎTRE. Comment lutter avec succès contre les tendances mauvaises de notre nature, si nous ne les connaissons pas ; d’autant plus qu’en chacun de nous, il y en a une qui domine les autres et qui nous sollicite plus impérieusement au mal dans la mesure où nous l’avons déjà satisfaite ?

Et comment accepter de reconnaître cette mauvaise tendance dominante, ainsi que nos autres défauts, sans un grand esprit d’humilité, sans confesser que, laissés à nous-mêmes, nous ne valons rien et ne pouvons rien ? Ne craignons donc pas de méditer les fortes vérités fondamentales que nous propose le Père de Montfort.

Avec lui, nous considérerons avant tout notre entière appartenance à Jésus-Christ : nous sommes des rachetés au prix de son sang ; nous ne sommes donc pas nos maîtres, nous dépendons de la grâce rédemptrice.

Ensuite, nous nous appliquerons à mieux connaître :

Notre déchéance originelle et les tristes conséquences qu’elle entraîne pour chacun de nous ;
Notre misère de pauvres pécheurs et le besoin profond que nous avons du secours de Marie Médiatrice ;
Notre faiblesse personnelle face aux ennemis de notre salut, si nous ne confions pas à Marie notre trésor de grâces.

Nous découvrirons ainsi les raisons qui nous obligent à nous renoncer :

Renoncer à tout ce qui serait contraire aux obligations découlant de notre appartenance à Jésus-Christ ;
Renoncer, si nous ne voulons pas perdre le mérite de nos bonnes actions, à ce que nous sentons monter des bas-fonds de notre nature par suite du péché originel et de nos péchés personnels ;
Renoncer à toute pensée de suffisance, à tout sentiment de complaisance en nous-mêmes ; ce qui nous porterait à négliger le plus grand Moyen de nous unir à Jésus-Christ ;
Renoncer encore à cette folle confiance de prétendre sauvegarder, à l’aide de nos petites industries, le trésor de grâces et de vertus que nous portons en des vases fragiles.

En dernier lieu, nous serons heureux de constater que nous avons choisi, selon le conseil de notre maître spirituel, la forme de dévotion à Marie qui nous porte le plus à ces renoncements et qui les facilite. Nous verrons qu’elle est la meilleure et la plus sanctifiante : c’est notre « secret de grâce », que s’empressent de saisir les âmes humbles et dociles à l’Esprit-Saint.

(...)

Autre chose est de renoncer à Satan et au monde ; autre chose de marcher dans les pas du Christ en renonçant à soi-même. Nous sommes ici dans le labeur de la vie vraiment chrétienne, labeur qui réclame de constants efforts pour l’acquisition du Royaume de Dieu.
Si nous nous refusons à ces efforts, non seulement nous ne ferons aucun progrès, mais quand l’occasion de pécher se présentera, nous succomberons ; et ce sera peut-être le commencement d’une série de chutes qui souilleront les pages de notre vie.
Qu’il importe donc de bien se connaître, afin de savoir lutter contre soi-même, surtout dans les moments de tentation.


Le double EXEMPLE de l’apôtre Judas et de l’apôtre Simon-Pierre va nous montrer maintenant d’une manière concrète, d’une part, le malheur d’une âme qui s’est laissés prendre par l’esprit du monde ; et, d’autre part, le grand danger où s’expose l’âme qui ne se renonce pas.

JUDAS, appelé à suivre Jésus en qualité d’apôtre, avait bien commencé. Il occupait même un rang privilégié dans la petite communauté apostolique, puisqu’il en était le trésorier, ce qui était une marque de confiance.

Pourquoi n’a-t-il pas persévéré ? Comment expliquer sa déchéance ? C’est qu’il s’était bientôt placé à un point de vue étroit, vil et méprisable : le profit honorifique et lucratif qu’il pouvait retirer de son titre d’apôtre et de sa collaboration à l’œuvre de Jésus. Comme beaucoup de ses compatriotes, il avait rêvé d’un Messie glorieux et conquérant, qui serait le Roi temporel d’Israël. Il espérait donc occuper une situation très avantageuse dans le royaume, délivré à la fois des Romains et de la race usurpatrice des Hérodes.

Les exemples, la prédication du Sauveur, et son intimité avec lui, auraient dû le détourner d’entretenir pareil espoir et si folle ambition. Il n’en fut rien.

Les pensées de Judas furent démasquées le lendemain du jour où avait eu lieu le grand miracle de la première multiplication des pains. Jésus avait profité de ce miracle pour annoncer au peuple, en termes précis et avec insistance, la merveille autrement grande de son Eucharistie. « Je suis le Pain de vie. Ma chair est une nourriture et mon sang un breuvage. Celui qui mange ma chair et boit mon sang porte en lui la vie éternelle, et moi je le ressusciterai au dernier jour » (Jean, VI).

Devant de telles affirmations, les esprits qu’aveuglait l’orgueil s’étaient cabrés ; et beaucoup de Juifs, qui avaient suivi jusque-là le Sauveur, trouvèrent un prétexte pour s’éloigner de lui définitivement. En face de cette désertion, Jésus, se tournant vers ses Apôtres, leur posa nettement la question de confiance : « Est-ce que, vous aussi, vous voulez vous en aller ? »

Simon-Pierre prit alors la parole au nom de ses frères : Ah, Seigneur, à qui donc irions-nous ? Vous seul avez tous les secrets de la vie éternelle, et vous nous les livrez dans vos paroles. Il n’y a pas d’autre Maître que vous. Nous savons que vous êtes le Christ, le Fils de Dieu.

Admirable protestation de foi ! Si Jésus avait déjà fait tant de miracles, son amour tout-puissant saurait bien encore accomplir le miracle eucharistique. Il n’y avait donc qu’à le croire sur sa parole.

Mais, parmi les Apôtres, Judas ne pensait pas ainsi. Grande avait été sa déception en entendant le sauveur promettre, non pas un bonheur terrestre, mais l’aliment d’une vie surnaturelle qui ne serait autre que Lui-même. Puisque Jésus n’entrait pas dans ses vues, il n’y avait plus qu’à le quitter. Aussi, son apostasie était chose décidée ; et, à défaut d’une place lucrative dans le royaume de son rêve, il prélèverait tout ce qu’il pourrait sur la caisse apostolique pour assurer son avenir temporel. Il devint voleur. Le mot est de l’apôtre saint Jean (XII, 6). La passion de l’argent ira même jusqu’à le conduire à la trahison et au déicide.

En vain, Jésus tentera de le faire rentrer en lui-même, par l’horreur même de la perspective entrevue : « Ne vous ai-je pas choisis tous les douze ? » dit-il à ses Apôtres. Cependant, malgré ce choix de prédilection, l’un de vous est un démon, c’est-à-dire semblable au diable qui, de bon, s’est fait méchant (Jean, IV, 7).

D’autres avertissements suivront, dont le malheureux ne voudra tenir aucun compte. Il s’en ira, tête baissée, vers la damnation. Au soir de l’institution de la sainte Eucharistie, Judas consommera son apostasie en livrant le divin Maître pour trente deniers d’argent. Après quoi, fou de désespoir, il ira se pendre. Triste fin d’une âme qui a préféré obstinément l’esprit du monde à l’esprit de Jésus. Oh ! remercions encore saint Louis-Marie de Montfort de nous avoir mis si fortement en garde contre ce pernicieux esprit qui n’aboutit à rien moins qu’à la damnation éternelle.


L’apôtre SIMON-PIERRE, lui, ne s’était jamais laissé prendre par l’esprit du monde. Son amour pour Notre-Seigneur était sincère ; son dévouement, sans égal ; sa foi, au-dessus de tout éloge. Nous venons de le voir confesser la divinité de Jésus en une circonstance apparemment tragique pour le succès de la prédication évangélique.

Un peu plus tard, à Césarée de Philippe, non loin des sources du Jourdain, une autre confession de Simon-Pierre sera plus explicite encore. Se trouvant seul avec ces apôtres, Jésus les interroge : « Qu’est-ce que les hommes disent de moi ? » Les appréciations sont variées, répondent-ils. Les uns vous prennent pour Jean-Baptiste ressuscité, d’autres pour Élie ou pour Jérémie, ou encore pour quelqu’un des anciens prophètes revenu sur la terre.

« Mais vous, poursuit le Sauveur, qui dites-vous que je suis ? » Sans l’ombre d’hésitation, Pierre répond : « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant ». Rien de plus complet ne pouvait se formuler. L’Apôtre ne dit pas : nous estimons, nous croyons, nous sommes convaincus ; sa réponse affirme ce qui est. Vous, Seigneur, que nos yeux contemplent dans la réalité de votre nature humaine, vous êtes, par delà ce qui apparaît aux regards, vous êtes le Fils éternel du Dieu vivant ; vous êtes le Christ, c’est-à-dire l’Oint de Dieu, le Messie attendu, Fils de Dieu, du seul vrai Dieu (Dom Delatte, l’Évangile de Notre-Seigneur).

Assertion si belle et si pleine que, sur-le-champ, Jésus lui déclare qu’il sera la pierre fondamentale de son Église : « Et moi, à mon tour, en récompense de ta foi, je te dis que tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église ; et les portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle » (Matth., XVI).

Comment expliquer alors la chute, aux heures douloureuses de la Passion, d’un apôtre si fortement attaché à son divin Maître ?…

C’est qu’il ne connaissait pas le point faible de sa nature impétueuse. Il avait en lui-même une confiance allant jusqu’à la présomption ; et ses privilèges au sein du Collège apostolique ne le garantissaient pas contre les tentations qui pouvaient survenir.

Jésus lui-même prend soin de l’en avertir. À la dernière cène, il avait parlé de séparation prochaine, et de l’impossibilité pour les disciples de le suivre là où il allait, c’est-à-dire au martyre, à la croix.

« Où donc allez-vous, Seigneur ? » demanda Pierre anxieux. « Là où je vais, répondit Jésus, tu ne peux me suivre maintenant, mais tu me suivras plus tard. » Et Pierre d’insister : « Pourquoi ne puis-je pas vous suivre dès maintenant ? Je donnerais ma vie pour vous !

— Ah ! Simon, Simon, reprit Jésus, tu ne sais donc pas que Satan a reçu licence, car c’est son heure, de vous cribler, vous mes Apôtres, de vous secouer comme le froment qu’on épure. Tous, vous serez scandalisés cette nuit à cause de moi ».

Pierre entreprend alors de se justifier, tant il est sûr de lui-même et de sa tendresse pour le Sauveur : « Quand bien même tous les autres seraient scandalisés à votre sujet, moi je ne le serai pas ! »

« En vérité, je te le dis, affirme Jésus, toi, toi, Simon, aujourd’hui, cette nuit même, avant que le coq ait chanté deux fois, tu m’auras renié trois fois ».

Cette assertion est intolérable à l’Apôtre ; il conteste fortement, il ose contredire son divin Maître qui est la Vérité même : « Dussé-je mourir avec vous, non, je ne vous renierai pas. Seigneur, avec vous je suis prêt à aller et en prison et à la mort » (Luc, XXII, 33).

En face d’une telle présomption, Jésus se tait, il attendra la leçon des évènements qui vont se dérouler. Après son arrestation au jardin des Oliviers, tous les Apôtres avaient commencé par s’enfuir. Pierre pourtant se ravise et, suivant de loin la cohorte, réussit à pénétrer dans la cour du palais de Caïphe, où des serviteurs et des gardes se chauffaient autour d’un feu de braise. Imprudemment, il se joignit à eux et voulut attendre pour voir comment le jugement finirait.

Mais la portière, s’approchant du groupe et regardant Pierre avec attention : « Toi aussi, lui dit-elle, tu es un des disciples du Nazaréen ? – Non, répondit l’Apôtre. Je ne sais pas, je ne comprends pas ce que tu veux dire ».

Un premier chant du coq retentit, auquel Pierre ne prit pas garde. Et voici qu’une autre servante fit remarquer aux gens qui se chauffaient que celui-là était vraiment avec Jésus le Nazaréen. Pierre nia une seconde fois, et même avec serment : « Je ne connais pas l’homme dont vous me parlez ».

Une heure environ s’écoula. Le malheureux Pierre ne pouvait se résoudre à sortir et prenait même part à la conversation. Quelques-uns lui dirent alors : « Mais sûrement tu es Galiléen, ton accent te trahit ». Un des serviteurs du Pontife alla jusqu’à préciser : « Je t’ai vu avec lui dans le jardin ». Pierre protesta avec jurement et imprécation qu’il ignorait ce qu’on voulait dire, qu’il ne connaissait nullement cet homme-là.

Les dénégations duraient encore lorsque le coq chanta pour la seconde fois. L’Apôtre alors se souvint de la prédication du Seigneur : « Avant que le coq n’ait chanté deux fois, tu m’auras renié trois fois ». Hélas ! c’était fait. Et voilà dans quelles chutes lamentables on peut tomber, bien que n’ayant pas l’esprit du monde, lorsqu’on ne se connaît pas et qu’on ne se renonce pas.

Simon-Pierre n’avait pas voulu reconnaître la faiblesse de sa volonté une fois laissée à elle-même. Bien au contraire, il s’affirme avec force, allant jusqu’à s’exalter au-dessus des autres et à se croire impeccable. La principale culpabilité de Pierre est dans cette folle estime qu’il a de lui-même : au lieu de s’humilier devant les avertissements de Jésus, il tombe dans la présomption et la témérité. Le reste suit, dès que l’occasion se présente.

Ce péché de l’Apôtre doit nous montrer, plus que toutes les considérations et les raisonnements, le bien-fondé de notre première Semaine. En l’employant à la connaissance de nous-mêmes, dans un grand esprit d’humilité, nous nous attaquons à la cause des chutes toujours possibles. Nous prévenons ces chutes parce que, avec la grâce de Dieu qui ne manque pas à celui qui la demande, nous facilitons les renoncements qui s’imposent pour résister aux tentations et demeurer fidèles Jésus.

Ne craignons donc pas de projeter la lumière sur nous-mêmes. Ce labeur spirituel est indispensable. Que son austérité ne nous effraye point. Pour nous encourager, pensons dès maintenant à la joie des deux Semaines qui suivront, notre méditation fixée alors sur la Sainte Vierge et sur Notre-Seigneur Jésus-Christ. Notre Consécration à ces Maîtres divins exige que nous commencions par nous humilier et nous affranchir de l’obstacle du « moi » égoïste, de l’attachement à notre esprit propre et à notre volonté propre.

Si, dans notre passé, nous avons à déplorer des fautes qui rappellent le péché de faiblesse de l’apôtre Simon-Pierre, imitons son repentir en faisant confiance au Cœur toujours aimant du Sauveur. Un regard a suffi pour faire fondre en larmes l’apôtre infidèle et pour dissiper à tout jamais l’orgueilleuse estime qu’il avait de lui-même. Aussi, quand Jésus lui demandera un triple serment d’amour en compensation du triple reniement : « Simon-Pierre, m’aimes-tu, m’aimes-tu plus que les autres ? », l’Apôtre ne répondra pas à la direction posée. Il ne s’élèvera plus, il ne se comparera plus, il n’affirmera plus rien de sa personne : il ne se répandra plus en vaines protestations, en promesses verbales illusoires. Il aura renoncé à tout cela et se contentera d’en appeler au témoignage et à la science infinie de son Maître : Oui, Seigneur, vous qui lisez dans le fond de mon cœur, vous savez bien que je vous aime, et non plus moi comme auparavant.

L’humilité – une humilité profonde – était entrée dans son âme avec la triste expérience de sa chute et la connaissance de son défaut dominant. Il en sera de même pour nous. La connaissance que nous allons acquérir de nos faiblesses et de nos tendances défectueuses fera tomber nos illusions. Elle nous acheminera vers cette vertu d’humilité qui, seule, favorise de façon efficace le renoncement à soi demandé par Notre-Seigneur.


(Père Dayet, Exercices préparatoires à la consécration de Saint Louis-Marie de Montfort)


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dimanche 28 juin 2020

Sur la sainteté


Soyez saints parce que je suis saint, dit Dieu aux enfants d'Israël. Soyez parfaits, comme votre Père céleste est parfait, dit Jésus-Christ à ses disciples. Ces paroles nous montrent en Dieu le motif et le modèle de notre sainteté. Si nous savons les comprendre, elles nous disent plus de choses que n'en ont jamais dit les philosophes les plus sages et les plus éclairés. Mais nous ne les comprendrons jamais qu'à la faveur de la lumière divine, et la pratique nous en développera le sens encore mieux que la spéculation.
Soyez saints, dit le Seigneur, parce que je suis saint. Qu'est-ce en Dieu que la sainteté ? C'est l'amour de l'ordre. Dieu aime l'ordre essentiellement ; il ne peut rien approuver, rien excuser, rien souffrir impuni qui y soit contraire. Il peut permettre le désordre dans sa créature, le souffrir pour un temps, le pardonner, si elle le désavoue et le répare ; mais il le réprouve, il le poursuit et il le punit partout où il le voit, lorsque le moment de sa justice est venu, et que celui de la miséricorde est passé. Pourquoi cela ? Parce qu'il est saint. Il ne peut point ne pas prescrire l'amour de l'ordre à la créature intelligente et libre, ni la laisser sans récompense, si elle l'observe. Il l'exercera pour un temps, il l'affligera, il la mettra à diverses épreuves, il paraîtra même l'abandonner, pour mieux s'assurer de sa vertu ; mais, si elle ne s'écarte point de l'ordre, et si elle y persévère constamment, il la rendra heureuse parce qu'il est saint.
Cette sainteté essentielle de Dieu est sans contredit le premier et le plus grand motif de la nôtre. Nous sommes obligés d'aimer l'ordre, parce que Dieu l'aime ; nous n'avons la raison et la liberté que pour cela : la raison, pour connaître l'ordre ; la liberté, pour nous y soumettre.
En qualité de créatures raisonnables, nous sommes faits à l'image de Dieu. Dieu se connaît, Dieu s'aime comme source de la sainteté, comme la sainteté même. Nous qui sommes ses images, nous devons le connaître, l'aimer, lui obéir, et l'imiter sous ce rapport. Il ne nous suffit pas d'être ses images par notre nature spirituelle, douée d'intelligence et de liberté, il faut encore que nous le soyons par notre volonté, par notre choix ; je dois vouloir être saint, je dois travailler de tout mon pouvoir à le devenir, je dois rejeter avec horreur tout ce qui est contraire à la sainteté, parce que Dieu est saint, et que j'ai l'avantage d'être créé à sa ressemblance.
Comment oserais-je m'approcher de Dieu, si je ne suis pas saint, ou du moins si je n'aspire pas à l'être ? Je suis fait pour avoir un commerce intime avec lui : commerce de reconnaissance, j'ai tout reçu de lui ; commerce de prière, j'ai un besoin continuel de lui ; commerce d'espérance, j'attends tout de lui ; commerce d'amour, il est mon souverain bien, et je ne puis trouver de bonheur qu'en lui. Mais que deviendra ce commerce, si je renonce à la sainteté ? Il sera absolument rompu. Je m'éloignerai de Dieu à mesure que je m'éloignerai de la sainteté ; Dieu, de son côté, s'éloignera aussi de moi. Je ne pourrai soutenir sa vue ; il me rejettera bien loin de la sienne ; il me haïra, me réprouvera, me condamnera ; je serai éternellement banni de sa présence.
Ce n'est pas tout : Dieu m'a approché de lui par sa grâce encore plus que je ne suis proche de lui par la nature ; il m'a élevé à un état surnaturel, il m'a destiné à le voir face à face, et à jouir de son propre bonheur pendant l'éternité. N'a-t-il pas incomparablement encore plus de droit de me dire : Soyez saint, parce que je suis saint ? Puis-je prétendre à la jouissance éternelle de Dieu infiniment saint, puis-je lui être intimement uni, puis-je partager sa béatitude, si je ne suis saint, et d'une sainteté qui ne souffre absolument aucune tache ? À quoi dois-je m'occuper continuellement ici-bas, sinon à me purifier de plus en plus, à détruire en moi tout ce qui est opposé à la sainteté, à acquérir toutes les vertus qui peuvent me rendre agréable à Dieu ? Et, si je ne puis parvenir à cette parfaite pureté par mes efforts, que puis-je faire de mieux, que de me livrer à Dieu, afin qu'il me sanctifie lui-même, et qu'il me rende tel qu'il veut que je sois, pour paraître dignement en sa présence ? Quoi ! je dois voir, je dois posséder éternellement celui qui est saint par essence, celui dont la sainteté fait l'admiration, la joie, la félicité des Esprits bienheureux ; je suis destiné à dire un jour comme eux à jamais : Saint, Saint, Saint est le Dieu tout-puissant ; et je ne travaillerais pas à devenir saint, et je n'emploierais pas à cela tous les moments de ma vie ? Pourquoi donc suis-je sur la terre ? Quel autre objet est digne de m'occuper ?
Y a-t-il dans ce motif quelque chose de plus pressant ? Oui ; Dieu nous dit : Soyez saints, parce que je suis saint, et que moi-même je me suis uni personnellement à votre nature pour la sanctifier. Le chrétien n'est pas simplement homme, il est devenu participant en Jésus-Christ de la nature divine ; il est devenu par adoption enfant de Dieu le Père, et frère du Verbe incarné. Non-seulement son âme, mais son corps même a part à cette adoption. Ses membres sont les membres de Jésus-Christ ; c'est saint Paul qui le dit. À plus forte raison, son âme et ses facultés appartiennent-elles à Jésus-Christ. Combien donc le chrétien, incorporé à la divinité, doit-il être saint de corps et d'âme ! Ô Dieu ! si nous étions pénétrés de cette vérité, quelle serait notre ardeur pour la sainteté ! Je ne suis pas surpris après cela que les Apôtres ne donnassent point aux premiers chrétiens d'autre titre que celui de saints, et que cet usage ait subsisté longtemps dans l'Église. Aujourd'hui ne serait-ce pas une dérision de donner en général ce titre aux chrétiens ? Et ne sont-ils pas la plupart, dans leur conduite, et un grand nombre par principes, ennemis de la sainteté ? Quel affreux changement dans la face du christianisme !
Mais quelle est la sainteté qui est proposée aux chrétiens pour modèle ? Nulle autre que celle de Dieu même : Soyez parfaits, comme votre Père céleste est parfait. C'est Jésus-Christ, c'est un Dieu fait homme pour nous enseigner la route de la sainteté, qui nous adresse ces paroles. Qu'est-ce donc à dire ? Pouvons-nous être saints comme Dieu est saint ? Non, il est impossible que nous soyons aussi saints que lui, ni que nous approchions en rien de son infinie perfection. Mais quelle que soit notre sainteté, il faut qu'elle soit moulée sur la sienne, qui est l'unique source, l'unique exemplaire de toute sainteté.
Et, parce que nos yeux sont trop faibles pour contempler la sainteté telle qu'elle est en Dieu même, et que nous sommes incapables d'en faire une juste application à notre conduite, Dieu s'est fait homme, il a conversé parmi les hommes, il les a instruits par ses discours, par ses exemples, par toute la suite de sa vie, et leur a proposé, dans notre nature unie à la sienne, un modèle de sainteté qu'ils pussent saisir et imiter. Il n'est donc plus question de dire : Qui montera au ciel pour y prendre, dans la vue de Dieu même, le vrai caractère de la sainteté ? La sainteté en personne est descendue sur la terre ; elle s'est montrée revêtue de notre chair ; elle a parlé, elle a agi en homme ; il ne reste plus qu'à étudier l'esprit de Jésus-Christ, qu'à nous conformer à ses maximes, qu'à marcher sur ses traces. Par ce moyen, nous deviendrons parfaits, comme notre Père céleste est parfait.
Mais Jésus-Christ n'est pas seulement le modèle de notre sainteté, il en est encore le principe et la première cause efficiente. Nous ne pouvons rien que par sa grâce, et il faut que cette grâce agisse sur notre liberté dans toute l'étendue de son pouvoir, pour que nous devenions saints comme lui. Il nous l'offre continuellement, et il nous promet de l'augmenter à mesure que nous en ferons bon usage. Mais ce bon usage dépend encore plus de lui que de nous ; et, si nous entendons bien nos intérêts, le plus sage, le plus sûr parti que nous puissions prendre, c'est de lui remettre, de lui consacrer notre liberté ; de le prier d'en disposer comme de son bien, et de lui protester que nous ne voulons nous conduire que par ses lumières et n'agir que sous sa direction. Heureux ceux qui se dévouent à lui de la sorte et qui ne se reprennent jamais ! Leur sainteté sera l'œuvre de Jésus-Christ ; ils n'y prendront d'autre part que celle de le laisser opérer en eux selon son bon plaisir, de ne lui résister jamais, et de mourir de tout leur cœur à leur propre esprit, à leur propre volonté, pour vivre de la vie de Jésus-Christ.


(Extrait du Manuel des âmes intérieures)


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samedi 27 juin 2020

De la Crainte de Dieu


Saint Jean sur le Cœur de Jésus
La parfaite charité bannit la crainte. (Saint Jean)

Dieu veut être craint, sans doute : et ce n'est pas en vain que l'Écriture déclare en mille endroits, qu'il est terrible en ses jugements, et que saint Paul dit, qu'il est horrible de tomber entre les mains du Dieu vivant. Aussi la crainte du Seigneur est-elle le commencement de la sagesse ; mais elle n'en est que le commencement ; l'amour en est le progrès et la consommation. La crainte est un don du Saint-Esprit, mais un don par lequel il veut nous préparer à d'autres dons plus excellents. Il est donc utile et même nécessaire d'avoir ce sentiment de crainte, et d'en être pénétré non-seulement dans l'âme, mais jusque dans notre chair ; mais il n'en faut pas demeurer là, il faut aspirer à cette parfaite charité qui bannit la crainte, ou plutôt qui l'épure, qui l'ennoblit, qui la change en une autre crainte, fille de l'amour.
Si nous avons à sortir de l'état du péché, livrons-nous à toute la terreur des jugements de Dieu ; craignons sa justice inexorable, craignons ses vengeances éternelles. Laissons agir ce sentiment dans toute sa force, et gardons-nous bien de chercher à l'affaiblir ; c'est l'Esprit saint qui le met lui-même dans nos cœurs, pour nous disposer à une sincère conversion.
Après la conversion, que la crainte nous soutienne encore dans la pratique de la pénitence ; que la pensée du feu de l'enfer que nous avons si souvent mérité, et dont la pénitence, selon la pensée de Tertullien, n'est qu'une compensation, anime notre courage, nous rende saintement ennemis de nous-mêmes, et nous fasse embrasser généreusement tout ce que la mortification chrétienne a de pénible pour la nature.
Craignons encore dans les occasions continuelles où nous sommes de pécher, dans la vue de notre extrême faiblesse, et de l'empire de l'habitude. Opposons à l'attrait du plaisir, aux suggestions du démon, à la violente impulsion de la concupiscence, la crainte de la justice divine et de ses menaces formidables contre les pécheurs qui retombent dans le crime après en avoir obtenu le pardon. La crainte est un contrepoids dont les âmes innocentes, aussi bien que les pécheurs réconciliés, ont besoin en mille rencontres pour se préserver du péché.
Mais, après tout, le motif de la crainte n'est pas celui qui doit dominer dans la vie du chrétien ; ce n'est pas l'intention de Dieu ; il mérite d'être servi par des motifs plus relevés, et le cœur humain est fait pour être conduit par l'amour. L'amour est le seul sentiment vraiment digne de Dieu ; il en a fait le premier et le plus grand de ses commandements ; il mérite ce sentiment de notre part par ses perfections infinies, par les bienfaits dont il nous a comblés dans l'ordre de la nature et dans celui de la grâce, et par les biens éternels qu'il nous promet, et qui seront la récompense de l'amour. Ce sentiment est aussi le seul qui change véritablement le cœur, qui le tourne vers Dieu, et le dégoûte des créatures, qui l'amollit, qui l'élargit, qui l'élève, qui le rend capable de tout faire et de tout souffrir pour Dieu.
Deux choses sont commandées au chrétien : d'éviter le mal, et de faire le bien. La crainte peut bien nous faire éviter le mal ; mais elle ne nous portera jamais à la pratique du bien. L'amour, au contraire, produit excellemment l'un et l'autre effet ; il nous détourne efficacement du mal, et même de toute apparence du mal ; il nous porte au bien, et au bien le plus parfait, nonobstant toutes les difficultés et tous les sacrifices qu'il en peut coûter à la nature. La crainte qui n'envisage que notre intérêt, n'est pas généreuse ; elle s'en tient à ce qui est de pure obligation, et croit encore beaucoup faire en l'accomplissant. Il n'en est pas ainsi de l'amour. Il est toujours au-dessus de ce qu'il donne, et il compte pour rien tout ce qu'il a fait, lorsqu'il peut faire quelque chose au-delà. Les délicatesses, les attentions, les prévenances de l'amour ne sont connues que de lui ; la crainte n'en donne pas même l'idée. Lors donc que Dieu a commencé à répandre dans nos cœurs sa charité, lorsque nous sentons que nous l'aimons, et que tout notre désir est de lui en donner des témoignages, il faut nous livrer tout entiers à ce sentiment, le nourrir avec le plus grand soin, et éloigner tout ce qui pourrait l'affaiblir. Dieu lui-même prend plaisir alors de se montrer à l'âme avec tous ses charmes ; il lui donne de si vives impressions de sa bonté, qu'elle s'étonne, en quelque sorte, qu'on puisse le craindre ; elle s'approche de lui avec confiance ; elle lui parle avec une sainte familiarité ; elle ne lui parle que d'amour ; les vérités terribles ne l'affectent plus, à peine y pense-t-elle ; la crainte fait place à un sentiment plus doux, et elle éprouve avec transport la vérité de ce qu'a dit saint Jean : La parfaite charité chasse la crainte. Elle craint pourtant encore, mais d'une crainte chaste, d'une crainte qui n'appartient qu'aux enfants. Ce n'est plus parce que Dieu est terrible en ses vengeances, qu'elle craint de l'offenser ; mais parce qu'il est son Père, parce qu'elle l'aime, parce qu'il est infiniment parfait, et que le péché lui déplaît souverainement. Elle a horreur non-seulement du péché mortel, mais du péché véniel, mais de la moindre faute, et elle n'en voudrait pas commettre une seule de propos délibéré. Elle sait que le péché est le mal de Dieu ; et le plus petit mal de Dieu, qu'elle aime uniquement, lui paraît plus grand que tous les autres maux, quels qu'ils puissent être. Quelle force cette crainte filiale ne lui donne-t-elle pas pour se combattre, pour résister aux tentations ! Quelle attention, quelle vigilance continuelle sur elle-même ne lui inspire-t-elle pas ! Quelles précautions elle lui suggère pour éviter tout ce qui peut déplaire à celui qu'elle aime ! Avec quelle facilité ne force-t-elle pas tous les obstacles, ne brise-t-elle pas tous les liens, ne triomphe-t-elle pas du monde et de ses plaisirs, de la chair et de sa sensualité, du démon et de ses tentations ! Quelle joie pour elle de se trouver affranchie de tout ce qui la captivait, et de pouvoir aimer de toute l'étendue de son affection celui qui seul mérite d'être aimé! La crainte des esclaves, cette crainte qui glace, qui rétrécit le cœur, produisit-elle jamais, peut-elle produire de semblables effets.
Si la crainte de déplaire à l'objet aimé, détourne l'âme de tout mal, le désir de lui plaire l'excite à la pratique de tout le bien que Dieu peut désirer d'elle. Elle va au-devant des occasions, sans empressement pourtant ; elle saisit avec joie toutes celles qui se présentent ; les travaux, les souffrances, les sacrifices ne lui coûtent rien. Pourvu qu'elle parvienne à contenter Dieu, elle est contente ; et sa plus grande douleur serait d'avoir à se reprocher quelque négligence, quelque lâcheté à cet égard. Comme elle sait que le plus grand ennemi qu'ait Dieu, c'est elle-même, c'est sa nature corrompue, c'est son amour-propre, elle se hait comme Dieu la hait ; elle se combat, se poursuit, se fait violence en tout ; et, parce qu'elle sent bien qu'il lui est impossible de se détruire, elle s'offre à Dieu et à ses coups, afin que lui-même détruise et anéantisse son ennemi.
Voilà ce que fait la parfaite charité : lorsqu'elle s'est emparée d'un cœur, la crainte l'y a introduite ; mais une fois qu'elle est entrée, elle chasse cette crainte et veut régner seule. En effet, ces deux sentiments sont incompatibles. La charité, qui n'envisage que Dieu, renonce à tout propre intérêt, et l'intérêt propre est au contraire l'unique chose que la crainte consulte, l'unique mobile de ses démarches. La charité ne sert pas Dieu parce qu'il est terrible, mais parce qu'il est bon ; elle ne le craint pas comme maître, elle l'aime comme père ; elle ne fait attention ni au châtiment, ni même à la récompense, mais elle s'arrête à Dieu, qu'elle aime pour lui-même sans aucun retour sur elle.
Quand donc une âme qui s'est donnée à Dieu, et qui l'aime de tout son cœur, est vivement frappée de la terreur de ses jugements ; si ce sentiment vient de Dieu, c'est une épreuve, et elle doit la porter avec amour. Si c'est un effet de l'imagination, il ne faut pas qu'elle s'y arrête, et elle doit éviter tout ce qui pourrait l'entretenir. S'il vient du démon qui tâche de la porter au désespoir, elle doit ranimer sa confiance en Dieu, se jeter entre ses bras, s'abandonner à lui, et le prier de tirer sa gloire de cette tentation, en la faisant servir au triomphe de son pur amour. Car Dieu ne la permet que pour porter l'âme à l'aimer avec plus de pureté, pour la détacher d'un reste d'intérêt propre, pour l'obliger à se renoncer en ce qu'elle a de plus intime. Quand elle a fait généreusement ce sacrifice, elle est tranquille ; le démon disparaît et perd tout pouvoir sur elle ; le règne de l'amour s'établit et s'affermit en elle. C'est ainsi que la crainte, même celle qui vient d'épreuve et de tentation, doit aboutir, dans les desseins de Dieu, à la charité parfaite. Tâchons avec le secours de la grâce d'en faire cet usage.


(Extrait du Manuel des âmes intérieures)


Reportez-vous à Sur la sainteté, Méditation sur la crainte de DieuDe la réformation de la crainteDeuxième Disposition pour recevoir la grâce de la Justification : Sentiments de Crainte de Dieu, Conduite de Dieu sur l'âme, Moyens d'acquérir l'amour de Dieu, Quels moyens prendrez-vous pour acquérir, conserver et augmenter en vous l'amour de Dieu ?, Litanies de l'amour de DieuSoupir d'amour vers Jésus, Prière de Sainte Gertrude, Élan d'amour, Prière, Acte d'amour parfait, de Sainte Thérèse d'Avila, Prière de Saint Augustin, pour demander l'amour divin, Motifs et marques de l'amour de Dieu, De l'amour parfait, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Se conformer en tout à la volonté de Dieu, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Instruction sur la Charité, Méditation sur l'excellence de la Charité, Prière pour demander la charité, De la force en soi-même et de la force en Dieu, Remèdes à l'amour-propre, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De la consommation en la Grâce, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De la liberté des enfants de Dieu, Sur la croix, De la violence qu'il faut se faire à soi-même, De la Simplicité, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De la véritable Sagesse, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Des Vertus, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De l'Union avec Jésus-Christ, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Le Paradis de la Terre, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De la paix du cœur, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De la véritable Sagesse, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Catéchisme du Saint Curé d'Ars : Sur les souffrances, Hymne de la Croix, Méditation pour la Fête de l'Exaltation de la Croix, Consolations du Chrétien dans les souffrances, Prière pour demander la patience, Avis important pour ceux qui ont des peines d'esprit, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Sur la vie nouvelle en Jésus-Christ, De l'activité naturelle, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De la vie parfaite, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De la Mortification, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Des tentations et des illusions, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Des moyens de parvenir à la vraie et solide vertu, Idée de la vraie Vertu, De la vraie et solide dévotion, Degrés des vertus qu'on se propose d'acquérir, Pour bien faire l'oraison et pour en tirer le fruit qu'on a lieu d'en attendre, En quelque état que vous soyez, rendez respectable, par vos sentiments et votre conduite, votre titre de Chrétienne, En quoi consiste l'exercice de la présence de Dieu, De la doctrine de Jésus-Christ, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Instruction sur la Grâce, Des Conseils Évangéliques, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Ordre de la vie spirituelle pour les Directeurs, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, et Des maladies de l'âme, par le R.-P. Jean-Joseph Surin.
















vendredi 26 juin 2020

Conduite de Dieu sur l'âme


Saint Jean sur le cœur de Jésus
Je me tiens à la porte, et je frappe. Si quelqu'un entend ma voix, et m'ouvre la porte, j'entrerai chez lui, et je souperai avec lui, et lui avec moi. (Jésus-Christ, dans l'Apocalypse, chap. 3, v. 20)
Tandis que nous sommes ici-bas, l'unique désir de Dieu est d'entrer dans notre cœur et d'y régner ; non pour faire son propre bonheur : qu'a-t-il besoin de nous pour être heureux ? mais pour faire le nôtre, non-seulement dans l'éternité, mais dès cette vie. Car il est certain, et par la raison, et par la foi, et par l'expérience, qu'il n'y a point de félicité pour l'homme hors de Dieu.
Pour nous procurer ce bonheur, que fait Dieu ? Il se tient sans cesse à la porte de notre cœur : il y frappe par les lumières, les bonnes inspirations, les remords, afin de nous porter à la recherche du bien et à la fuite du mal. Si nous étions attentifs, si nous rentrions souvent dans notre cœur, nous remarquerions qu'il y frappe à tout instant, et que, si nous ne l'entendons pas, c'est que nous nous mettons hors d'état de l'entendre. Il y frappe sans se rebuter pendant une longue suite d'années, ou, pour mieux dire, pendant toute notre vie. Sa patience à nous attendre est inconcevable : il souffre nos dédains, notre résistance, notre obstination avec une bonté, une persévérance qui passent toute expression.
Rappelez, Seigneur, à ma mémoire, le temps où vous avez commencé de frapper à mon cœur, et le temps où ce cœur a commencé de vous être rebelle. Rappelez-moi toutes vos invitations et toutes mes résistances. Hélas ! elles sont innombrables les unes et les autres. S'est-il passé un seul jour durant tant d'années, où vous ne m'ayez appelé et même plusieurs fois ? S'en est-il passé un seul où je n'aie rejeté votre voix. Quel excès de bonté de votre part. Quel excès d'ingratitude, de la mienne ! Ah ! Seigneur, cette double vue me pénètre et me confond ; elle excite en moi la plus vive horreur de moi-même, et une reconnaissance sans bornes pour vos bienfaits. Que de péchés, que d'abus de vos grâces ! Quelle ineffable patience à me souffrir, à m'attendre, vous qui dès le premier péché pouviez me précipiter pour jamais dans l'enfer ! Combien d'âmes y sont et y seront toujours, qui vous ont moins offensé que moi ! Pourquoi n'y suis-je pas comme elles ? C'est le secret de votre justice et de votre miséricorde. Je la bénirai, je la chanterai éternellement cette miséricorde, tandis qu'une foule d'âmes moins coupables seront éternellement les victimes de votre justice vengeresse.
Lorsqu'après avoir frappé plus ou moins longtemps, quelqu'un ouvre enfin la porte, Dieu entre ; il prend possession du cœur ; il y établit son empire, et il n'en sort plus, à moins qu'on ne l'en chasse. Il y entre avec un empressement, avec une joie que rien n'égale ; il y entre avec tous les trésors de ses grâces, résolu de les communiquer sans mesure à l'âme, si elle est aussi fidèle qu'il est libéral. Il pardonne, il oublie tout le passé ; l'âme surprise d'un si bon traitement, oublie presque elle-même qu'elle l'a longtemps et souvent offensé ; et si elle s'en souvient, c'est un souvenir qui n'a rien d'amer, et qui est dicté par l'amour et la reconnaissance. Il y fait couler un fleuve de paix, mais d'une paix intime, d'une paix délicieuse et au-dessus de tout sentiment. Si toutes les âmes n'éprouvent point ce que je viens de dire, c'est qu'elles reviennent à Dieu plutôt par un sentiment de crainte que par un sentiment d'amour ; c'est qu'elles se donnent à lui faiblement et avec réserve ; c'est que leur fidélité ne répond point à ses bienfaits. Aussi retombent-elles pour la plupart dans leurs péchés, et leur vie n'est-elle qu'une vicissitude continuelle de chutes et de pénitence. Mais, pour les âmes qui se donnent à Dieu pleinement, qui lui ouvrent leur cœur tout entier, et qui sont plus touchées de son amour que de leur propre intérêt, ces âmes goûtent, dès les premiers instants de leur retour, combien Dieu est bon, et quel accueil il fait au pécheur sincèrement converti.
Ah ! Seigneur, voilà ce que j'ai eu le bonheur d'éprouver, et je ne l'oublierai jamais. Oui, du moment que je me suis donné tout à fait à vous, vous avez effacé toutes mes iniquités, vous avez lavé mon âme dans le sang de votre Fils ; vous avez éclairé mon esprit d'une lumière céleste, vous avez versé dans mon sein une paix ravissante ; j'ai connu, j'ai senti combien il est doux d'être à vous, et combien tout ce qui n'est pas vous est digne de mépris. Chaque jour vous me comblez de nouveaux bienfaits ; chaque jour vous m'unissez plus intimement à vous, et vous me détachez des créatures et de moi-même. Donnez-moi donc la fidélité, ô mon Dieu ! donnez-moi la générosité. Que je regarde comme le plus grand des malheurs de vous refuser, de vous disputer même quelque chose. Quoi que ce soit que vous me demandiez, n'est-ce pas mon bien que vous consultez uniquement ? Et puis-je mettre mon bonheur ailleurs qu'à vous sacrifier tout sans réserve ? Vie d'amour, vie de sacrifice, vie d'holocauste, je commence à connaître tout votre prix ; je comprends que le vrai, le saint usage de ma liberté, ne peut et ne doit consister qu'à m'immoler moi-même, et à me laisser immoler de votre main.
Cette paix que l'âme goûte au commencement de sa voie, n'est rien en comparaison de celle que Jésus-Christ lui promet, même dès cette vie, si elle continue à être généreuse et fidèle. Le terme de la vie spirituelle est une union immédiate et centrale avec Dieu ; ce n'est plus union, c'est transformation, c'est unité ; c'est l'expression de l'adorable unité qui règne entre les trois personnes divines. Jésus-Christ le dit expressément dans la dernière prière qu'il fit à son Père pour ses élus. Qu'ils soient un en nous, dit-il, comme vous, mon Père, êtes en moi, et comme je suis en vous. Et dans l'Apocalypse, pour exprimer l'intime familiarité de ce commerce entre Dieu et l'âme : Je souperai, dit-il, avec lui, et lui avec moi. Il y aura une espèce d'égalité entre cette âme et moi ; ma table sera la sienne, et la sienne sera la mienne ; notre nourriture sera commune, et quelle nourriture ? Celle dont Dieu lui-même se sustente. Dieu passera donc dans sa créature, la créature passera en Dieu ; ils auront une même vie et un même principe de vie. Voilà ce qui est promis dès ici-bas à l'âme, et ce dont elle commencera à jouir sous le voile de la foi. Il faut se taire là-dessus. Cette communication divine est telle que l'âme même qui l'éprouve ne la connaît pas, et ne saurait la concevoir.
Mais, pour être un avec Jésus-Christ dans son état glorieux, il faut avoir été un avec lui dans ses opprobres et dans ses souffrances, il faut être tout à fait mort à soi-même, et à l'amour-propre dans tout ce qu'il a de plus intime. C'est à cette purification parfaite de l'âme que sont destinées toutes les épreuves par lesquelles Dieu la fait passer : épreuves nécessaires, parce qu'il est impossible qu'elle se dépouille autrement de sa propriété ; épreuves douloureuses, mais où Dieu soutient puissamment, et où l'âme n'a qu'à s'abandonner à Dieu et à le laisser faire ; épreuves dont un seul moment est plus glorieux à Dieu et plus profitable à l'âme, que toutes les bonnes œuvres et les saintes actions de la plus longue vie.
Ah ! mon Dieu, si je m'aime moi-même et si je vous aime plus que moi-même, puis-je me refuser à l'accomplissement de vos desseins sur moi, quelque rigoureux qu'ils puissent être pour la nature. Vous avez tout fait jusqu'ici pour moi, vous m'avez aimé lors même que je vous offensais. À présent que je suis à vous, que j'y veux être de toute la plénitude de mon cœur, ne devez-vous pas m'aimer incomparablement plus ? Qu'ai-je donc à redouter de votre amour, et pourquoi craindrais-je d'en être la victime ? Si cet amour me détruit et me consume, ce ne peut être que pour me faire renaître et revivre en vous. Je me livre donc et je m'abandonne sans réserve à tout ce qu'il vous plaira faire de moi. J'accepte d'une pleine et entière volonté toutes les croix que votre bonté m'a destinées ; je les embrasse et les chéris dès ce moment comme les plus précieuses faveurs que je puisse recevoir de vous, et je n'en veux plus être séparé jusqu'à mon dernier soupir. Ainsi soit-il.


(Extrait du Manuel des âmes intérieures)


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jeudi 25 juin 2020

De la force en soi-même et de la force en Dieu


Saint Paul
Saint Paul a dit : Lorsque je suis faible, c'est alors que je suis fort. C'est-à-dire, lorsque j'ai le sentiment intime de ma faiblesse, lorsque j'en suis convaincu par mon expérience ; lorsque, voyant que je ne puis rien, je m'en humilie et mets en Dieu toute ma confiance ; c'est alors que je suis fort de la force de Dieu, qui se plaît à faire éclater sa puissance dans la faiblesse de sa créature ; c'est alors que je puis tout en celui qui me fortifie. Il n'est pas moins vrai que lorsqu'on est fort en soi-même, c'est alors qu'on est faible. C'est-à-dire, lorsqu'on a le sentiment de sa force, lorsqu'on s'approprie cette force, lorsqu'on en présume, qu'on s'en glorifie, qu'on se croit capable de tout faire et de tout souffrir, c'est alors qu'on est véritablement faible, parce que Dieu retire sa force d'une créature présomptueuse, et qu'il l'abandonne à elle-même.
La force en soi est donc une faiblesse réelle, et même une faiblesse extrême ; elle est un principe inévitable de chutes, et presque toujours des chutes les plus humiliantes. Au contraire, la faiblesse en soi, lorsqu'elle est accompagnée d'humilité et de confiance en Dieu, est une force réelle, une force toute-puissante, la force même de Dieu.
Mais pourquoi Dieu veut-il que nous soyons pénétrés de ce sentiment de notre faiblesse ? Pour faire éclater sa force en nous : c'est qu'il est infiniment jaloux que tout le bien qui est en nous, ne soit attribué qu'à lui seul ; c'est qu'il veut être reconnu comme le seul auteur et le seul consommateur de la sainteté ; c'est qu'il ne peut souffrir que, dans l'ordre de la grâce surtout, la créature croie pouvoir par elle-même la plus petite chose, qu'elle compte sur elle-même, sur ses résolutions, sur son courage, sur ses dispositions.
Le grand secret de la conduite de Dieu sur une âme qu'il veut sanctifier, est donc de lui ôter toute espèce de confiance en elle-même, et pour cela de la livrer à toute sa misère. Il permet que tous les arrangements qu'elle prend par son propre esprit, trompent ses espérances ; que ses propres vues, ses propres projets réussissent, mais que ses lumières l'égarent, que son jugement la séduise, que sa prévoyance soit vaine, que sa volonté chancelle, et qu'elle tombe à chaque pas. Il veut lui apprendre à ne pas compter du tout sur elle-même, et à s'appuyer uniquement sur lui.
Dans les commencements, lorsqu'on éprouve les effets sensibles de la grâce, que l'esprit se voit éclairé de grandes lumières, et que la volonté se sent transportée par de saints mouvements, il est naturel de se croire capable de tout faire et de tout souffrir pour Dieu ; on n'imagine pas qu'il soit possible de lui rien refuser, ni même d'hésiter tant soit peu dans les choses les plus difficiles. On va même quelquefois jusqu'à demander les plus grandes croix, les plus fortes humiliations, persuadé qu'on a assez de force pour les porter. Quand l'âme est droite et simple, cette espèce de présomption, qui naît du sentiment qu'on éprouve de la force de la grâce, ne vient que d'un défaut d'expérience, et ne déplaît pas à Dieu, lorsqu'elle n'est pas accompagnée de réflexions et de vaine complaisance en soi-même.
Mais Dieu ne tarde pas à guérir l'âme de la bonne opinion qu'elle a d'elle-même. Il n'a qu'à retirer sa grâce sensible, qu'à laisser l'âme à elle-même, qu'à l'exposer à la plus légère tentation. Bientôt elle sent du dégoût, de la répugnance ; elle voit partout des obstacles et des difficultés ; elle succombe dans les plus petites occasions ; un regard, un geste, une parole la déconcertent, elle qui se croyait supérieure aux plus grands dangers. Elle passe à l'extrémité opposée : elle craint tout, elle désespère de tout ; elle pense qu'elle ne pourra jamais se vaincre en rien ; elle est tentée de tout abandonner. Et, en effet, elle renoncerait à tout, si Dieu ne venait bien vite à son secours.
Dieu continue cette conduite à l'égard de l'âme, jusqu'à ce que, par des expériences réitérées, il l'ait bien convaincue de son néant, de son incapacité à tout bien, et de la nécessité où elle est de ne s'appuyer que sur lui seul. À cela servent les tentations où elle se voit cent fois prête à succomber, et où Dieu la soutient, lorsqu'elle ne voit plus de ressource ; la révolte des passions qu'on croyait éteintes, et qui se soulèvent avec une violence extrême, jusqu'à obscurcir la raison et mettre l'âme à deux doigts de sa perte ; des fautes de fragilité de toute espèce, dans lesquelles Dieu laisse exprès tomber l'âme pour l'humilier ; des dégoûts, des difficultés étranges dans la pratique de la vertu ; de fortes répugnances pour l'oraison et pour les autres exercices de piété ; en un mot, le sentiment vif et profond de la malignité de la nature et de son aversion pour le bien. Dieu emploie tous ces moyens pour anéantir l'âme à ses propres yeux, pour lui inspirer de la haine et de l'horreur pour elle-même, pour la convaincre qu'il n'est pas de crime si horrible dont elle ne soit capable ; pas la moindre bonne action, pas le moindre effort, pas le moindre bon désir, ni la moindre bonne pensée qu'elle puisse produire d'elle-même.
Quand après bien des coups, bien des chutes, bien des misères, l'âme est enfin réduite à ne plus compter sur elle-même pour la plus petite chose, Dieu la revêt peu à peu de sa force, lui faisant toujours sentir que cette force ne lui vient pas d'elle, mais d'en-haut. Et, avec cette force, elle entreprend tout, elle porte tout : souffrances, humiliations de toute espèce, travaux, fatigues pour la gloire de Dieu et le bien des âmes ; elle vient à bout de tout ; nulle difficulté ne l'arrête, nul obstacle ne lui résiste, nul danger ne l'étonne, parce que ce n'est plus elle, mais Dieu qui souffre et qui agit en elle. Non-seulement elle rapporte à Dieu la gloire de tout, mais elle reconnaît, elle éprouve que c'est lui seul qui peut et fait tout, et qu'elle n'est entre ses mains qu'un faible instrument qu'il meut à sa volonté, ou plutôt qu'un néant qu'il emploie à l'exécution de ses desseins. C'est ainsi que saint Paul, après avoir raconté les grandes choses qu'il avait faites et souffertes pour l'Évangile, ajoutait avec la plus intime conviction : Cependant je ne suis rien ; ce n'est pas moi, mais la grâce de Dieu qui est avec moi.
Une telle âme rend à Dieu toute la gloire qu'il peut attendre d'elle, et ne s'en réserve absolument rien pour elle-même, parce qu'elle se tient pour ce qu'elle est, pour un néant ; ainsi elle glorifie Dieu par tout ce qu'elle fait et souffre pour lui ; et elle le glorifie encore plus par cette disposition intérieure d'anéantissement. Oh ! combien ne faut-il pas être mort à soi-même, et par combien d'épreuves ne faut-il pas passer, pour en venir là ! Mais aussi quand on y est venu, on chante à Dieu un cantique continuel de louange ; ou plutôt Dieu lui-même se loue et se glorifie dans cette âme ; tout y est pour lui, elle ne prend rien, et ne peut rien prendre pour elle.
Mais que faut-il faire pour parvenir à être ainsi fort de la force de Dieu ? Je suppose la détermination ferme et inébranlable de ne rien refuser à Dieu, et de ne rien faire avec vue qui puisse lui déplaire. Ce fondement posé, je dis qu'il faut s'humilier de ses fautes, et ne jamais s'en troubler, les regarder comme une preuve de notre faiblesse, en tirer le fruit que Dieu veut que nous en tirions, qui est de ne plus compter pour rien sur nous-mêmes, de ne nous confier qu'en Dieu. Il faut encore nous défier des bons sentiments qui nous viennent dans certains moments de ferveur, ne pas nous croire meilleurs, ni plus forts, pour ces mouvements passagers ; mais juger de nous par ce que nous sommes dans l'absence de la grâce sensible. Il faut aussi ne jamais se décourager à la vue de sa propre misère, ni se dire : Non, jamais je ne pourrai faire ou souffrir telle et telle chose ; mais en reconnaissant qu'on est incapable du moindre effort de vertu, dire : Dieu est tout-puissant ; pourvu que je ne m'appuie que sur lui, il me rendra possible et facile ce qui passe mes forces. Il faut dire à Dieu comme saint Augustin : Donnez-moi ce que vous m'ordonnez de faire, et ordonnez-moi ce que vous voudrez. Il ne faut point s'étonner des répugnances qu'on éprouve, mais demander sans cesse à Dieu la grâce de nous élever au-dessus ; et, quand nous les avons surmontées, ne pas nous applaudir de cette victoire, mais en remercier Dieu. Enfin, il ne faut être ni présomptueux, ni pusillanime : deux défauts qui viennent, l'un, de ce que l'on compte trop sur soi-même ; l'autre, de ce qu'on ne compte pas assez sur Dieu. La pusillanimité vient d'un manque de foi ; la présomption, de ce qu'on ne se connaît pas soi-même. Le remède à ces deux défauts est de regarder Dieu comme l'unique principe de notre force. Comment serons-nous présomptueux si nous sommes convaincus que toute notre force nous vient d'ailleurs ? Comment serons-nous pusillanimes, si nous croyons, comme nous le devons, que notre force est la force même du Tout-Puissant ?


(Extrait du Manuel des âmes intérieures)


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