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lundi 31 janvier 2022

L'heureuse mort de don Bosco



Le 4 décembre 1887, don Bosco se traîne jusqu'à l'autel de la petite chapelle qui jouxte sa chambre et y célèbre sa dernière messe. Deux jours après, il se fait porter à l'église de Marie-Auxiliatrice pour assister à la cérémonie d'adieux de quelques-uns de ses missionnaires qui partent pour l'Équateur. Il voudrait leur adresser la parole, mais la voix lui manque. De ses mains défaillantes il bénit ses fils qu'il ne reverra plus ici-bas.
La Sainte Vierge réserve encore une grande joie à son fidèle serviteur. Le jour de l'Immaculée Conception, Mgr Cagliero, accouru de l'autre bout du monde pour assister aux dernières heures de son Père, entre dans la chambre :
— « C'est toi, Jean ? » murmure don Bosco. Il voudrait aller au-devant de lui, mais il retombe sans force dans son fauteuil. « Tu vois, je suis rendu au bout. Il ne me reste plus qu'à bien finir. »
L'évêque de Patagonie presse le vieillard dans ses bras :
— Je voulais vous revoir encore une fois. Les Missions ont tant besoin de votre bénédiction !
— Les Missions... Ah, oui ! Sais-tu bien pourquoi le pape doit protéger nos Missions ? Avec la bénédiction du Saint-Père, vous passerez en Afrique, vous traverserez l'Afrique. Vous irez en Asie, en Tartarie et en beaucoup d'autres pays. Ayez foi et confiance !
— Je vous amène une visite qui va vous faire plaisir.
Mgr Cagliero ouvre la porte et introduit une fillette fortement bronzée :
— C'est une petite Fuégienne. Voici les prémices que vous offrent vos fils des extrémités de la terre.
Sans s'effaroucher, la petite Indienne avance et débite de son mieux en italien :
— Ô Père, je vous remercie d'avoir envoyé vos missionnaires pour mon salut et celui de mes frères.
Un sourire éclaire le visage dévasté de don Bosco :
— Que c'est gentil, répond-il. Que le bon Dieu te bénisse, mon enfant, et que la Sainte Vierge te protège !
Puis s'adressant à l'évêque :
— Répandez en la Terre de Feu le culte de la Sainte Vierge. Si vous saviez combien Marie, secours des chrétiens, veut sauver d'âmes par les Salésiens !
Longtemps sa main s'attarde sur la noire chevelure de la petite Fuégienne.
— Jean, reprend-il soudain, il reste quelques grappes sur la véranda. Je me doutais bien que tu viendrais et je les ai gardées pour toi ; fais-moi le plaisir de les manger avec ta petite protégée.
— Le froid va pénétrer dans la chambre, si j'ouvre la porte, dit en hésitant Mgr Cagliero.
— Comment ! il fait si beau ! Va et fais ce que je te dis. Combien de fois, Jean, t'en souviens-tu, combien de fois m'as-tu chipé des raisins quand tu étais écolier !
Imagine-toi que tu es encore le gentil bambin d'alors et goûte-moi ça ! En Patagonie il ne doit pas y avoir de raisin. Je crois qu'avec ton aide, je suis encore capable d'aller jusqu'à la véranda. L'air frais va me faire du bien.
Don Bosco, appuyé sur le bras de son disciple, se traîne dehors et présente la plus belle grappe à la petite Indienne : « Prends, mon enfant. C'est ton Père qui te la donne ! »
Il regarde longtemps vers la cour de récréation, si animée d'ordinaire par des centaines d'enfants :
— Comme c'est tranquille en bas ! Où sont mes chers enfants ?
— Ils sont tous à l'église de Notre-Dame Auxiliatrice, en prière devant le Saint Sacrement exposé, explique l'évêque.
— Mes chers enfants, mes bons enfants ! C'est de les quitter qui me rend la mort pénible. Mais qu'ils ne se fassent pas de chagrin ! Je ne les oublierai pas au ciel. Jean, tu iras leur dire de jouer et de rire comme à l'ordinaire. Ce fut toujours ma plus grande joie.
Le 17 décembre, don Bosco entend pour la dernière fois ses enfants à confesse. Assis, tout cassé, dans son confessionnal sans guichet, il appuie sa tête sur l'épaule de ses pénitents ; il leur adresse une courte exhortation, le plus souvent, une seule phrase, mais qui va droit au cœur et s'y grave à jamais : « Heureux celui qui se donne à Dieu aux jours de sa jeunesse... Qui hésite à se donner tout entier à Dieu est en danger de perdre son âme. — Celui qui sauve tout ; celui qui la perd perd tout. — Très bien ! Charles, Dieu sait que tu l'aimes. — Courage, Louis, Dieu connaît ta bonne volonté. — Tes fautes te font peur, Alphonse ? Aie confiance ! Je prierai pour toi au ciel. — Tu es triste parce que tu as succombé, Marius ? Prends ta bonne Mère du Ciel par la main, et relève-toi ! »
Son secrétaire, don Charles Viglietti s'aperçoit de son extrême fatigue :
— Assez pour aujourd'hui, Père. Les enfants pourront revenir quand vous serez mieux.
— Non, non ! répond don bosco. Aujourd'hui, ça va encore. Demain ce sera trop tard. » Il s'éponge le front et tend l'oreille vers le pénitent suivant.
Sa dernière absolution donnée, il s'effondre entre les bras de don Viglietti.
Le même soir, il dit à son secrétaire : « Écoute, mon chariot. Prends dans ma soutane mon portefeuille et mon porte-monnaie et, s'il y reste quelque chose, porte-le à don Rua. Je veux mourir si pauvre que l'on puisse dire : don Bosco n'a pas laissé un sou en mourant. C'est la promesse que j'ai faite à ma mère le jour où j'ai pris la soutane. »
Son état empire tellement les jours suivants qu'on attend sa mort prochaine. Le 23 décembre, le cardinal Alimonda, archevêque de Turin, arrive à son chevet.
— Éminence, dit don Bosco en quittant sa barrette, je sollicite vos prières, pour le salut de mon âme.
— Mais, mon cher abbé, répond le cardinal, vous ne devez pas craindre la mort. Que de fois avez-vous recommandé à vos fils d'envisager la fin de la vie avec pleine confiance !
— Je l'ai dit aux autres, Éminence, et maintenant j'ai besoin que les autres me le disent.
— Pensez à tout le bien qui s'est accompli par vous.
— J'ai fait ce que j'ai pu. C'est si peu !
Un silence. Don Bosco recueille ses forces, puis il reprend :
— Éminence, les temps sont durs. J'ai connu des difficultés aussi.
— Mais l'autorité du pape !
— Que Mgr Cagliero le redise au Saint-Père : tous les Salésiens sauront défendre l'autorité du pape en quelque lieu qu'ils travaillent.
Lorsque le cardinal lève la main pour le bénir en partant :
— Éminence, murmure encore don Bosco, je recommande ma congrégation à votre bonté.

L'après-midi du même jour arrive don Giacomelli, son confesseur et son ancien condisciple au séminaire de Chieri.
— Mon bon François, lui dit don Bosco, te rappelles-tu combien tu étais malade il y a deux ans ? Je suis allé te voir.
— Comment pourrais-je même oublier tes paroles !
— Oui, je t'ai dit : « Sois sans inquiétude. C'est toi qui assisteras don Bosco à ses derniers moments. » C'est le moment de m'aider.
L'Enfant Jésus a ménagé une douce surprise à son fidèle serviteur. Le jour de Noël, une lettre de Rome lui apporte la bénédiction du Saint-Père.
Ce jour-là, si vibrant d'ordinaire à l'oratoire, un pieux silence règne dans toute la maison. Les enfants se succèdent tour à tour devant la Crèche. La petite Fuégienne répète sans cesse à Mgr Cagliero :
— Est-ce que le bon Père est encore malade ?
— Oui, très malade, mon enfant.
— Je vais encore demander à la bonne Sainte Vierge de le guérir ! répond l'enfant et elle retourne bien vite s'agenouiller devant l'autel.
Le ciel semble prêt à fléchir devant cette insistance. Le jour de la fête des Saints Innocents, don Bosco se sent beaucoup mieux, au point même de pouvoir adresser la parole à ses enfants. Appuyé sur le bras de son secrétaire, il se traîne jusqu'à l'église de Marie Auxiliatrice, pour leur dire encore une fois « Bonne nuit ! »
Les semaines suivantes l'amélioration se maintient. L'espoir renaît autour du vieillard. Plusieurs illustres visiteurs se présentent à l'oratoire : le duc de Norfolk, qui se rend à Rome comme ambassadeur d'Angleterre, les archevêques de Malines et de Cologne, l'évêque de Trêves, l'archevêque de Paris.
— Je bénis Paris ! dit don Bosco à Mgr Richard. Je dois tant de reconnaissance à votre bonne ville !
— Et moi, je vais dire à Paris que je lui apporte la bénédiction de don Bosco.

Le lendemain, l'état du malade s'aggrave de nouveau. Les Salésiens se désolent de voir souffrir leur Père ; mais don Bosco s'efforce de les rassurer par quelques bonnes plaisanteries.
« Vous ne connaissez donc pas, vous autres, une fabrique de soufflets ? C'est pour remplacer mes deux poumons qui ne valent plus rien. »
Trois jours plus tard, le 28 janvier, on l'entend murmurer après avoir reçu la sainte communion : « C'est la fin », et il ajoute, tourné vers don Bonetti : « Dis aux enfants que je les attends tous au ciel. »
Le lendemain, les cloches de Sainte-Marie Auxiliatrice annoncent la fête de saint François de Sales, une des fêtes principales de l'oratoire. Mais l'anxiété au sujet du malade étouffe toujours les éclats de voix. Des centaines d'enfants stationnent silencieusement sur la place, les yeux levés vers la fenêtre, derrière laquelle leur père est en grande affliction.
Le 30, au matin, Mgr Cagliero commence à réciter les litanies des agonisants. Beaucoup de Salésiens sont accourus à Turin pour voir une dernière fois leur père. Passant par la chapelle privée, ils défilent sans bruit un à un, devant le lit sur lequel repose don Bosco, les yeux fermés. Le mourant semble pourtant prendre conscience de la présence de ses enfants :
« Aimez-vous comme des frères, chuchote-t-il. Ayez confiance en Marie, secours des chrétiens. Adieu ! Nous nous reverrons au ciel. »
Le défilé n'arrête pas de la journée. Après des centaines de prêtres venus de toute l'Italie, ce sont les enfants de l'oratoire, élèves, apprentis, séminaristes et anciens de la maison. Chacun n'arrête qu'un instant près du lit, mais dans tous les yeux quelle affection et quelle reconnaissance envers le mourant !
Le 31, dès le matin, don Rua récite les prières pour les agonisants. À l'arrivée de Mgr Cagliero, il lui passe l'étole. Alors, se penchant à l'oreille du mourant : « Don Bosco, lui dit-il d'une voix étranglée par la douleur, nous sommes là, nous, vos fils. Nous vous prions de nous pardonner toute la peine que nous avons pu vous causer ; en signe de pardon et de paternelle bienveillance, donnez-nous une fois encore votre bénédiction ! »
Don Bosco ne peut plus répondre, mais ses yeux expriment qu'il a compris. Il regarde don Rua. Celui-ci, prenant la main inerte du mourant, lui fait tracer sa dernière bénédiction pour ses enfants.
Lorsque l'Angelus sonne, à cinq heures, à l'église Sainte-Marie Auxiliatrice, la respiration du mourant cesse subitement ; son cœur bat pour la dernière fois.
« Proficiscere, anima Christiana ! dit Mgr Cagliero. Pars, âme chrétienne ! »
Les confrères qui remplissent la chambre tombent à genoux.
Doucement la cloche de Marie Auxiliatrice cesse de tinter. Dernier salut de la Vierge à son cher enfant.

Toute la ville de Turin pleure son grand bienfaiteur. Les commerçants ont baissé leurs stores : « Chiuso per la morte di don Bosco. — Fermé pour la mort de don Bosco. »
Les journaux annoncent la nouvelle par des éditons spéciales. Des dizaines de milliers de personnes défilent devant le cercueil, exposé dans le chœur de l'église Saint-François-de-Sales. Le défilé n'arrête que tard dans la nuit.
Turin fait à don Bosco des funérailles royales. La foule dans les rues s'agenouille sur son passage ; un murmure passe de bouche en bouche, grandit et s'achève en cette unique supplication cent fois répétée : « Saint Jean Bosco, priez pour nous ! »
La confirmation du verdict populaire par l'Église ne se fait attendre que quelques décennies. Le 2 juin 1929, le pape Pie XI annonce la béatification de don Bosco. Le 1er avril 1934, le même pape le range au nombre des saints. Des centaines de milliers de pèlerins venus de tout l'univers entendent la voix du vicaire de Jésus-Christ proclamer :
« En l'honneur de la sainte et indivisible Trinité, pour l'exaltation de la Foi catholique et l'expansion de la religion chrétienne, en vertu de l'autorité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, nous déclarons que nous considérons le bienheureux Jean Bosco comme saint et inscrivons son nom au catalogue des saints. Nous ordonnons en outre que sa mémoire soit pieusement fêtée tous les ans dans toute l'Église le 3 janvier, jour de sa naissance au ciel. »
L'après-midi de ce beau jour, malgré la pluie battante, trois cent mille personnes forment une procession en l'honneur du Saint, et de la place Saint-Pierre s'élève, mêlé au chant des cloches, le cri de : « Vive don Bosco ! Vive don Bosco ! »
Don Bosco vit.
Du haut du ciel il bénit ses milliers et milliers de fils dans toutes les parties du monde.
Il bénit les jeunes de tout l'univers.

(Don Bosco, l'Apôtre des Jeunes, G. Hünermann)


Reportez-vous à Don Bosco, à la fin de ses jours : Seigneur, restez avec moi, car il se fait tard et le jour baisse, Quand Don Bosco voyageait à travers la France : Départ de la capitale et retour à Turin, Quand don Bosco voyageait à travers la France : la foule autour de lui, ou quand il estime la maladie préférable à la santé, Quand Don Bosco voyageait à travers la France : Miracle à Cannes, Quand Léon XIII confie à Don Bosco la construction de l'église du Sacré-Cœur à Rome, Les rêves de vie missionnaire de don Bosco, la mort de Pie IX, Rencontre avec le cardinal Pecci, Lutte pour l'approbation de la Société Salésienne, Perquisition et interrogatoires à l'oratoire de Don Bosco, Pie IX et Don Bosco, Audiences pontificales pour la fondation de la Société Salésienne, La sainte mort de Dominique Savio, Mort de maman Marguerite, Mère de Saint Jean Bosco, Le songe de Don Bosco, Don Bosco rencontre Dominique Savio, Don Bosco et le Grigio, Don Bosco et le jeune condamné à la potence, La sainte amitié qui amena Jean Bosco séminariste, à la perfection chrétienne.












mercredi 28 avril 2021

Discours de Sa Sainteté le Pape Pie XII, aux pèlerins réunis à Rome pour la Canonisation de Saint Louis-Marie Grignion de Montfort


(21 juillet 1947)


Soyez les bienvenus, chers fils et chères filles, accourus en grand nombre pour assister à la glorification de Louis-Marie Grignion de Montfort, l'humble prêtre breton du siècle de Louis XIV, dont la courte vie, étonnamment laborieuse et féconde, mais singulièrement tourmentée, incomprise des uns, exaltée par les autres, l'a posé devant le monde « en signe de contradiction », « in signum, cui contradicetur » (Luc. 2, 34). Réformant, sans y penser, l'appréciation des contemporains, la postérité l'a rendu populaire, mais, par-dessus encore le verdict des hommes, l'autorité suprême de l'Église vient de lui décerner les honneurs des saints.
Salut d'abord à vous, pèlerins de Bretagne et du littoral de l'Océan. Vous le revendiquez comme vôtre et il est vôtre en effet. Breton par sa naissance et par l'éducation de son adolescence, il est resté breton de cœur et de tempérament à Paris, dans le Poitou et en Vendée ; il le restera partout et jusqu'au bout, même dans ses cantiques de missionnaire, où par une pieuse industrie, — qui réussirait peut-être moins heureusement à une époque plus critique et volontiers gouailleuse, il adaptait des paroles religieuses aux airs populaires de son pays. Breton, il l'est par sa piété, sa vie très intérieure, sa sensibilité très vive, qu'une délicate réserve, non exempte de quelques scrupules de conscience, faisait prendre par des jeunes gens primesautiers, et par quelques-uns même de ses Supérieurs, pour gaucherie et singularité. Breton, il l'est par sa droiture inflexible, sa rude franchise, que certains esprits, plus complaisants, plus assouplis, trouvaient exagérée et taxaient avec humeur d'absolutisme et d'intransigeance.
C'est en l'épiant malicieusement à son insu, en le voyant et en l'entendant traiter avec les petits et les pauvres, enseigner les humbles et les ignorants, que plus d'un découvrit avec surprise, sous l'écorce un peu rugueuse d'une nature qu'il mortifiait et qu'il forgeait héroïquement, les trésors d'une riche intelligence, d'une inépuisable charité, d'une bonté délicate et tendre.
On a cru parfois pouvoir l'opposer à saint François de Sales, prouvant ainsi qu'on ne connaissait guère que superficiellement l'un et l'autre. Différents, certes, ils le sont, et voilà bien de quoi dissiper le préjugé qui porte à voir dans tous les saints autant d'exemplaires identiques d'un type de vertu, tous coulés dans un même moule ! Mais on semble ignorer complètement la lutte, par laquelle François de Sales avait adouci son caractère naturellement aigre, et l'exquise douceur avec laquelle Louis-Marie secourait et instruisait les humbles. D'ailleurs, l'amabilité enjouée de l'évêque de Genève ne l'a pas plus que l'austérité du missionnaire breton, mis à l'abri de la haine et des persécutions de la part des calvinistes et des jansénistes et, d'autre part, la rudesse fougueuse de l'un, aussi bien que la patience de l'autre au service de l'Église leur ont valu à tous les deux l'admiration et la dévotion des fidèles.
La caractéristique propre de Louis-Marie, et par où il est authentique breton, c'est sa ténacité persévérante à poursuivre le saint idéal, l'unique idéal de toute sa vie : gagner les hommes pour les donner à Dieu. À la poursuite de cet idéal, il a fait concourir toutes les ressources qu'il tenait de la nature et de la grâce, si bien qu'il fut en vérité sur tous les terrains — et avec quel succès ! — l'apôtre par excellence du Poitou, de la Bretagne et de la Vendée ; on a pu même écrire naguère, sans exagération, que « la Vendée de 1793 était l'œuvre de ses mains ».
Salut à vous, prêtres de tous les rangs et de tous les ministères de la hiérarchie ecclésiastique, qui portez tous sur le cœur ce souci, cette angoisse, cette « tribulation », dont parle saint Paul (2 Co 1, 8) et qui est aujourd'hui, presque partout, le partage des prêtres dignes de leur beau nom de pasteurs d'âmes. Votre regard, comme celui de milliers de vos frères dans le sacerdoce, se lève avec fierté vers le nouveau saint et puise en son exemple confiance et entrain. Par la haute conscience qu'il avait de sa vocation sacerdotale et par son héroïque fidélité à y correspondre, il a fait voir au monde le vrai type — souvent si peu et si mal connu — du prêtre de Jésus Christ et ce qu'un tel prêtre est capable de réaliser pour la pure gloire de Dieu et pour le salut des âmes, pour le salut même de la société, dès lors qu'il y consacre sa vie tout entière, sans réserve, sans condition, sans ménagement, dans le plein esprit de l'Évangile. Regardez-le, ne vous laissez pas impressionner par des dehors peu flatteurs : il possède la seule beauté qui compte, la beauté d'une âme illuminée, embrasée par la charité ; il est pour vous un modèle éminent de vertu et de vie sacerdotale.
Salut à vous, membres des familles religieuses, dont Louis-Marie Grignion de Montfort a été le Fondateur et le Père. Vous n'étiez, de son vivant et lors de sa mort prématurée, qu'un imperceptible grain de froment, mais caché dans son cœur comme au sein d'une terre fertile, mais gonflé du suc nourricier de sa surhumaine abnégation, de ses mérites surabondants, de son exubérante sainteté. Et voici que la semence a germé, grandi, qu'elle s'est développée et propagée au loin, sans que le vent de la révolution l'ait desséchée, sans que les persécutions violentes ou les tracasseries légales aient pu l'étouffer.
Chers fils et chères filles, restez fidèles au précieux héritage que vous a légué ce grand saint ! Héritage magnifique, digne que vous continuiez, comme vous l'avez fait jusqu'à présent, à y dévouer, à y sacrifier sans compter vos forces et votre vie ! Montrez-vous les héritiers de son amour si tendre pour les humbles du plus petit peuple, de sa charité pour les pauvres, vous souvenant qu'il s'arrachait le pain de la bouche pour les nourrir, qu'il se dépouillait de ses vêtements pour couvrir leur nudité, les héritiers de sa sollicitude pour les enfants, privilégiés de son cœur, comme ils l'étaient du cœur de Jésus.
La charité ! voilà le grand, disons le seul secret des résultats surprenants de la vie si courte, si multiple et si mouvementée de Louis-Marie Grignion de Montfort : la charité ! voilà pour vous aussi, soyez-en intimement persuadés, la force, la lumière, la bénédiction de votre existence et de toute votre activité. Salut enfin à vous aussi, pèlerins accourus de divers pays et apparemment bien différents entre vous, mais dont l'amour envers Marie fait l'unité, parce que, tous, vous voyez en celui que vous êtes venus honorer le guide qui vous amène à Marie et de Marie à Jésus. Tous les saints, assurément, ont été grands serviteurs de Marie et tous lui ont conduit les âmes ; il est incontestablement un de ceux qui ont travaillé le plus ardemment et le plus efficacement à la faire aimer et servir.
La Croix de Jésus, la Mère de Jésus, les deux pôles de sa vie personnelle et de son apostolat. Et voilà comment cette vie, en sa brièveté, fut pleine, comment cet apostolat, exercé en Vendée, en Poitou, en Bretagne durant à peine une douzaine d'années, se perpétue depuis déjà plus de deux siècles et s'étend sur bien des régions. C'est que la Sagesse, cette Sagesse à la conduite de laquelle il s'était livré, a fait fructifier ses labeurs, a couronné ses travaux que la mort n'avait qu'apparemment interrompus : « complevit labores illius » (Sag. 10, 10). L'œuvre est toute de Dieu, mais elle porte aussi sur elle l'empreinte de celui qui en fut le fidèle coopérateur. Ce n'est que justice de la discerner.
Notre œil, presque ébloui par la splendeur de la lumière qui émane de la figure de notre Saint, a besoin, pour ainsi dire, d'en analyser le rayonnement. Il se pose d'abord sur les dons naturels, plus extérieurs, et il a la surprise de constater que la nature n'avait pas été vis-à-vis de lui aussi avare qu'il a pu sembler à première vue. Louis-Marie n'offrait pas, c'est vrai, le charme de traits agréables qui conquièrent soudain la sympathie, mais il jouissait — avantages en réalité bien plus appréciables — d'une vigueur corporelle qui lui permettait de supporter de grandes fatigues dans son ministère de missionnaire et de se livrer quand même à de rudes et très rudes pénitences. Sans s'amuser à éblouir son auditoire par les faciles artifices du bel esprit, par les fantasmagories d'une élégance recherchée et subtile, il savait mettre à la portée des plus simples le trésor d'une théologie solide et profonde — en quoi il excellait — et qu'il monnayait de manière à éclairer et convaincre les intelligences, à émouvoir les cœurs, à secouer les volontés avec une force de persuasion qui aboutissait aux courageuses et efficaces résolutions. Grâce à son tact, à la finesse de sa psychologie, il pouvait choisir et doser ce qui convenait à chacun, et s'il avait, par abnégation et pour être plus entièrement aux études et à la piété, renoncé aux beaux-arts, pour lesquels il avait beaucoup de goût et de remarquables dispositions, il avait gardé les richesses d'imagination et de sensibilité, dont son âme d'artiste savait user pour produire dans les esprits l'image du modèle divin. Toutes qualités humaines, sans doute, mais dont il s'aidait pour conduire les pécheurs au repentir, les justes à la sainteté, les errants à la vérité, conquérant à l'amour du Christ les cœurs desséchés par le souffle glacé et aride de l'égoïsme.
Incomparablement plus que sa propre activité humaine, il mettait en jeu le concours divin qu'il attirait par sa vie de prière. Toujours en mouvement, toujours en contact avec les hommes, il était en même temps toujours recueilli, toujours livré à l'intimité divine, luttant, pour ainsi dire, contre la justice sévère de Dieu pour obtenir de sa miséricorde les grâces victorieuses de l'obstination des plus endurcis ; il semblait, comme le patriarche en lutte contre l'ange, répéter sans cesse la prière irrésistible : « Je ne vous laisserai point que vous ne m'ayez béni » (Gen. 32, 27).
Il n'ignorait pas non plus que, sans la pénitence, l'abnégation, la mortification continuelle, la prière toute seule ne suffit pas à vaincre l'esprit du mal : « in oratione et ieiunio » (Marc. 9, 29). Et notre missionnaire joignait aux fatigues des plus intrépides apôtres les saintes cruautés des plus austères ascètes. N'a-t-il pas observé presque à la lettre la consigne donnée par le Maître à ses envoyés : « N'emportez rien pour le voyage, ni bâton, ni pain, ni sac, ni argent, et n'ayez point deux tuniques » (Luc. 9, 3) ? La seule soutane, usée et rapiécée, qu'il portait sur lui était si pauvre, que les mendiants qui le rencontraient se croyaient en devoir de l'assister de leurs aumônes.
Crucifié lui-même, il était en droit de prêcher avec autorité le Christ crucifié (cf. 1 Cor. 1, 23). Partout, envers et contre tous, il érigeait des Calvaires et il les réédifiait avec une indéfectible patience, lorsque l'esprit du siècle, inimicus crucis Christi (cf. Phil. 3, 18), les avait fait abattre. Il traçait moins un programme de vie qu'il ne peignait son propre portrait dans sa lettre « aux Amis de la Croix » : « Un homme choisi de Dieu entre dix mille qui vivent selon les sens et la seule raison, pour être un homme tout divin, élevé au-dessus de la raison et tout opposé aux sens, par une vie et lumière de pure foi et un amour ardent pour la Croix ».
Le grand ressort de tout son ministère apostolique, son grand secret pour attirer les âmes et les donner à Jésus, c'est la dévotion à Marie. Sur elle il fonde toute son action : en elle est toute son assurance, et il ne pouvait trouver arme plus efficace à son époque. À l'austérité sans joie, à la sombre terreur, à l'orgueilleuse dépression du jansénisme, il oppose l'amour filial, confiant, ardent, expansif et effectif du dévot serviteur de Marie, envers celle qui est le refuge des pécheurs, la Mère de la divine Grâce, notre vie, notre douceur, notre espérance. Notre avocate aussi ; avocate qui placée entre Dieu et le pécheur est toute occupée à invoquer la clémence du juge pour fléchir sa justice, à toucher le cœur du coupable pour vaincre son obstination. Dans sa conviction et son expérience de ce rôle de Marie, le missionnaire déclarait avec sa pittoresque simplicité que « jamais pécheur ne lui a résisté, une fois qu'il lui a mis la main au collet avec son rosaire ».
Encore faut-il qu'il s'agisse d'une dévotion sincère et loyale. Et l'auteur du « Traité de la vraie dévotion à la Sainte Vierge » distingue en traits précis celle-ci d'une fausse dévotion plus ou moins superstitieuse, qui s'autoriserait de quelques pratiques extérieures ou de quelques sentiments superficiels pour vivre à sa guise et demeurer dans le péché comptant sur une grâce miraculeuse de la dernière heure.
La vraie dévotion, celle de la tradition, celle de l'Église, celle, dirions-Nous, du bon sens chrétien et catholique, tend essentiellement vers l'union à Jésus, sous la conduite de Marie. Forme et pratique de cette dévotion peuvent varier suivant les temps, les lieux, les inclinations personnelles. Dans les limites de la doctrine saine et sûre, de l'orthodoxie et de la dignité du culte, l'Église laisse à ses enfants une juste marge de liberté. Elle a d'ailleurs conscience que la vraie et parfaite dévotion envers la Sainte Vierge n'est point tellement liée à ces modalités qu'aucune d'elles puisse en revendiquer le monopole.
Et voilà pourquoi, chers fils et chères filles, Nous souhaitons ardemment que, par-dessus les manifestations variées de la piété envers la Mère de Dieu, Mère des hommes, vous puisiez tous, dans le trésor des écrits et des exemples de notre saint, ce qui a fait le fond de sa dévotion mariale : sa ferme conviction de la très puissante intercession de Marie, sa volonté résolue d'imiter autant que possible les vertus de la Vierge des vierges, l'ardeur véhémente de son amour pour elle et pour Jésus.
Avec l'intime confiance que la Reine des cœurs vous obtiendra de l'Auteur de tout bien cette triple faveur, Nous vous donnons en gage, à vous, à tous ceux qui vous sont chers, à tous ceux qui se recommandent du patronage de saint Louis-Marie Grignion de Montfort et qui l'invoquent en union avec vous, Notre Bénédiction apostolique.


Reportez-vous à Le Saint Esclavage de Jésus en Marie, d’après Saint Louis-Marie Grignion de Montfort, De l'amour parfait, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, La Vierge Marie et les derniers Temps, L'inimitié entre Satan et MariePrière d'un enfant de Marie, Les attraits de la Sagesse incarnée, Jésus, Sagesse souffrante et crucifiée, Aspiration dans les tentations, Cantique de Saint Louis-Marie Grignion de Montfort, sur l'horreur du péché mortelCantique d'Action de Grâce des esclaves d'amour de Jésus en Marie, par Saint Louis-Marie Griginion de Montfort, Cantique de Saint Louis-Marie Grignion de Montfort : Dieu sollicite la conversion du pécheur, Litanies de l'Amour de Marie, Acte d'aveugle abandon et d'amoureuse confiance en la douce Vierge Marie, C'est de Marie qu'il nous est né un Sauveur, Sermon du Saint Curé d'Ars pour la Fête de la Nativité de la Sainte Vierge, Méditation pour la Fête du Saint Nom de Marie, Fidentem piumque, du Pape Léon XIII, pour le mois du Rosaire, Adjutricem populi, du Pape Léon XIII, pour le retour des dissidents par le Saint Rosaire, Méditation pour la Fête de saint Luc, Figure biblique de la parfaite dévotion à la Sainte Vierge Marie : Rébecca et Jacob, Votre mémoire est une boîte à tentations dans laquelle le démon pioche, Inimitiés entre les enfants de Marie et les esclaves du Diable, Prions avec Saint Louis-Marie Grignion de Montfort, Les sept fausses dévotion à la Sainte Vierge Marie, Le culte et l'amour de la Sainte Vierge ont commencé avec l’Église, Si un chrétien peut trop aimer et trop honorer la Sainte Vierge, La vraie dévotion à la Sainte Vierge Marie, Pratiques de dévotion envers Marie : Recourir souvent à Marie et aux Saints qui lui sont proches, Pratiques de dévotion envers Marie : L'Ave Maria, Jésus glorifié veut glorifier sa Mère, Discours sur la Visitation de Marie, Discours sur la Purification de Marie, Discours sur l'Assomption de Marie, Discours sur les douleurs de Marie, Petit chapelet de l'Immaculée Conception de Marie, et Litanies de Saint Louis-Marie Grignion de Montfort.














mardi 15 octobre 2019

ABRÉGÉ DE LA VIE DE SAINTE THÉRÈSE D'AVILA



Extrait de "Neuvaine en l'honneur de Sainte Thérèse de Jésus" :




Sainte Thérèse naquit à Avila, ville épiscopale de la vieille Castille. Ses parents, Alphonse de Cépède et D. Béatrix d'Ahumade, étaient également distingués par leur naissance et par leurs vertus.
L'amour divin embrasa de bonne heure le cœur de la jeune Thérèse. Dès l'âge de sept ans, enflammée par l'histoire des Saints, elle se détermine, avec un de ses frères, à chercher, au pays des Maures, la couronne du Martyre. Son oncle les trouve en chemin, demandant l'aumône, et les ramène à la maison paternelle.
Les douze premières années de sa vie s'écoulèrent dans des exercices de piété, qui furent interrompus par la mort de sa mère. Sa conduite moins éclairée sans doute alors, la lecture des Romans, surtout les conversations d'une cousine galante et dissipée, tout devint funeste à l'innocence de Thérèse. Le goût de la parure, la coquetterie et la dissipation emportait, pour ainsi dire, tous ses instants.
Un esprit juste, mais un génie ardent, une âme noble, mais un cœur sensible au mérite, à l'amitié ; voilà Thérèse capable de grandes choses, et susceptible des plus fortes impressions. Les charmes de sa conversation, l'égalité de son humeur, ses manières aisées et sa droiture, entraînaient les cœurs: il n'est pas étonnant que Thérèse se plût dans la société, quand elle en faisait les délices. Trois ans de cette vie si précieuse s'étaient déjà perdus dans la frivolité, lorsque son père, pour en prévenir les suites, l'envoya au couvent de Notre-Dame de Grâce. Les entretiens de la Maîtresse des Pensionnaires ranimèrent sa ferveur ; et, une maladie l'ayant forcée de quitter le Couvent, elle demanda à y rentrer pour prendre l'habit de Religieuse. Son père qui l'aimait à l'excès, s'y opposa vainement ; elle s'enfuit avec son frère, et courut se renfermer à Avila, dans le Monastère de l'Incarnation, de l'Ordre de Mont-Carmel.
L'année de son Noviciat fut une année de ferveur et de pénitence ; mais elle devait combattre avant que de triompher. Sur le point de prendre l'habit, la faiblesse de son tempérament lui fit naître des doutes sur sa vocation. Elle balança entre le Monde et le Couvent ; mais Dieu l'emporta sur la Créature. Elle prononça ses vœux à l'âge de dix-neuf ans. Sa Profession rendit le calme à son âme, et la livra en proie aux flammes de l'amour divin. Ses mortifications, qu'elle outra, ayant détruit sa santé, elle fut obligée de sortir encore de son Couvent pour la rétablir.
Cette réconciliation forcée avec le Monde, fut encore une nouvelle épreuve à laquelle Dieu la soumit. Sa santé se rétablit un peu ; mais à son retour, elle rapporta, dans sa retraite, cet esprit de dissipation, que des visites fréquentes et de longues conversations entretenaient. Elle en vint au point de renoncer à l'Oraison, sous prétexte de sa santé.
Telles étaient ses dispositions, quand elle partit d'Avila pour aller fermer les yeux à son père. Sa mort qui la toucha vivement, et les conseils de son Directeur, la ramenèrent à l'Oraison ; et quoique Dieu pendant dix-huit ans, pour la punir sans doute de ses infidélités, l'ait privée des dons célestes, dont il la favorisait auparavant dans cet exercice, elle ne l'a jamais interrompu depuis ce temps-là. Elle tenait cependant encore un peu au Monde ; mais une conversation qu'elle eut intérieurement avec Dieu, et une vision de l'Enfer, achevèrent de rompre les liens qui l'y attachaient.
À mesure que sa ferveur augmentait, le défaut de clôture et le peu de régularité qui régnait dans son Monastère, l'en dégoûtèrent. Un soir qu'elle s'en plaignait, en présence d'une Religieuse et d'une nièce qu'elle gardait au Couvent pour son éducation : Eh bien, s'écria celle-ci, sortons-en toutes trois, et commençons un genre de vie plus austère et plus conforme à celui des Anachorettes.
Ce dessein, proposé d'abord en riant, fut traité fort sérieusement ensuite, et on songea aux moyens de l'exécuter ; mais Dieu ne paya d'abord le zèle de Thérèse, que par les railleries des hommes. Un Réformateur a plus d'obstacles à surmonter qu'un Fondateur ; et quoique Thérèse se crut réellement inspirée dans son projet de réforme, elle n'osa résister à la volonté de ses Supérieurs, qui s'y opposaient. Cette déférence, agréable sans doute à Dieu, qui en était l'objet, porta le dernier coup à sa réputation : on ne la regarda plus que comme une femme téméraire et inconséquente.
Dieu sembla vouloir la consoler, en lui communiquant sa puissance. On trouva un neveu de la Sainte, écrasé sous les débris d'un pan de muraille écroulé. Le père, sans trop savoir ce qu'il faisait, l'apporta à Thérèse dans son Monastère. Touchée de sa douleur, elle prit l'enfant dans ses bras, fit sa prière au Ciel qui l'exauça, et l'enfant recouvra la vie.
Mais enfin, il était temps que Thérèse commençât le grand œuvre des fondations. Dieu changea les esprits, et le 24 août 1562, on consacra à Avila le premier Monastère des Carmélites réformées, sous l'invocation de Saint-Joseph. Cette affaire approuvée et tacitement dirigée par le Pape Pie IV, et par l'Évêque, n'éclata que dans le temps de l'exécution, et fut un coup de foudre pour les habitons d'Avila. Pour apaiser le bruit, la Supérieure manda Thérèse, qui sut par sa franchise et son ingénuité, calmer et la Supérieure et le Provincial.
Cependant le Gouverneur, le Maire et les Échevins, les principaux Habitants, les Théologiens, les Jurisconsultes, les Chefs de chaque Communauté, les Députés du Chapitre de la Capitale, et deux Religieux de chaque Couvent, s'assemblèrent pour délibérer sur cette entreprise qui agitait toute la Ville ; et on allait conclure à la démolition du Monastère, si le Père Bagnez, Dominicain, ne leur eût fait voir l'irrégularité d'un pareil procédé. Ce fut en vain que le Gouverneur fit sommer les quatre Novices de sortir du Couvent, elles déclinèrent sa juridiction et répondirent avec fermeté, qu'elles n'avoient d'ordre à recevoir, sur ce point, que de leur Évêque.
Tandis que tout s'armait contre cet établissement, Thérèse, du fond de sa solitude, levait les mains vers le Ciel, et revenait du pied des autels aussi calme et aussi tranquille que si elle eût été protégée par tout l'univers. Le Prélat, dans la suite, ayant reconnu sa prudence et l'étendue de ses lumières, la força de se charger du gouvernement de ce nouveau Monastère. Elle fonda sa règle sur l'exercice de l'Oraison et la mortification des sens. Elle clôtura la maison, ferma les parloirs, et abrégea la durée des conversations. Elle voulut qu'on vécût de l'aumône, habilla ses Religieuses de grosse serge, leur donna des sandales au lieu de souliers, des paillasses pour matelas, et une grossière nourriture. Cette conduite désarma toute !a Ville, et d'abondantes aumônes succédèrent aux brocarts dont on les avait accablées.
Telle a été Thérèse dans toutes ses entreprises. C'est avec le même zèle, la même prudence et la même fermeté qu'elle a fondé tant de Couvent de Carmélites et de Carmes réformés (elle a fondé trente-deux Couvents). Des maladies presque continuelles, des voyages pénibles et dangereux, renouvelles si fréquemment pendant seize ans, loin de la décourager, ne faisaient qu'enflammer son zèle ; tantôt applaudie, tantôt persécutée, toujours supérieures aux événements, la gloire n'égara jamais sa prudence, comme les traverses ne triomphèrent jamais de sa fermeté.
Le soleil reste souvent enveloppé des brouillards et d'épais nuages ; mais bientôt ses rayons, plus ardents, absorbent ce qui l'environne, et le monde est ébloui de sa splendeur. C'est ainsi que la vertu de la Sainte, victorieuse des persécutions, parut enfin dans tout son éclat. L'odeur de sa sainteté se répandît au loin. Les peuples volaient sur son passage ; son entrée, dans la moindre Bourgade, était une fête solennelle. On lui rendait les plus grands honneurs ; c'était à qui aurait le bonheur de la loger. Un riche Paysan, ayant appris qu'elle devait passer par son Village, fit ranger sa maison, prépara un bon dîner, et y invita toute sa famille, qui était des plus nombreuses ; il rassembla ses troupeaux aussi, afin de faire bénir, par Thérèse, les hommes et les animaux. Mais la Sainte n'ayant pas pu s'y prêter, ce bon homme sortit avec tout son train, pour lui demander sa bénédiction. Thérèse fut touchée de ce spectacle, et fit les vœux les plus ardents pour cette famille.
Cependant ses forces diminuaient, sans que sa piété se ralentît : ses exercices n'en étaient point interrompus. Ô mon Dieu, disait-elle, j'ai accompli ce que vous vouliez de moi. J'ai réformé, par votre ordre, le Carmel, nonobstant les contradictions des hommes. J'espère, Seigneur, que ce peuple nouveau servira de lumière à la nouvelle Israël, en ramenant, par les prières et par l'oraison, les brebis égarées à leurs Pasteurs.
Le jour de Saint Michel, après avoir entendu la Messe et communié, elle se sentit extraordinairement affaiblie par un flux de sang, et fut contrainte de se mettre au lit qu'elle ne devait quitter qu'après sa mort.
Arrêtons ici un moment, et jetons un coup-d’œil sur l'âme de Thérèse. C'est bien ici qu'on peut s'écrier : Que les voies de Dieu sont impénétrables ! Le plus faible instrument opère dans sa main les plus grands prodiges.
Dieu conçoit un vaste projet : est-ce un homme puissant, un Monarque qu'il a choisi pour l'exécution ? Non, c'est une faible créature, qui, à la fragilité de son sexe, joint la faiblesse de son tempérament ; c'est Thérèse. Mais que dis-je, la sainteté n'a point de sexe, et Thérèse devait être un modèle de sainteté : eh ! de quelles vertus le Seigneur ne l'avait-il pas ornée ! Sa foi vive et inébranlable, sa confiance intrépide, et son ardente charité furent, dès son enfance, les garants de sa perfection évangélique. La foi lui donna l'esprit d'oraison, qui la distingua si fort des autres Saintes ; c'est par cet esprit d'oraison, que, dégagée de ses sens, elle puisait au sein de Dieu même, qui daigna souvent se communiquer à elle, les vertus nécessaires à l'exécution de ses pieux desseins ; cette douceur persuasive, qui ramenait toujours les esprits les plus prévenus ; cette profonde humilité, qui n'opposait qu'un silence religieux aux persécutions et aux injures ; cette modestie que le moindre éloge déconcertait, et cette patience invincible, qui triomphait de la douleur et la provoquait : Grand Dieu, s'écriait-elle à chaque instant, souffrir ou mourir.
L'espérance lui avait donné ce courage héroïque, qui ressemblait à la témérité. Faut-il aller à Burgos fonder un nouveau Monastère ? sa santé, la rigueur de la saison, sont des vains obstacles ; elle part. On apprend en route que les chemins sont impraticables ; rien ne l'intimide. On arrive à la naissance d'un pont submergé par les eaux qui inondaient toute la campagne. Le passage est étroit, caché sous les flots ; et pour peu qu'on s'en écarte, on se précipite dans la rivière. Ici la prudence humaine s'arrêterait ; mais l'Esprit-Saint qui enflamme Thérèse l'élève au-dessus de l'humanité. Je passe la première, dit-elle à sa suite, si je péris, retournez à l'hôtellerie, sinon suivez-moi. À ces mots, elle fend les flots ; et parvenue à l'autre rive, elle appelle ses Compagnes. Tout se transforme en héros, à la voix de cette héroïne ; on s'élance, et nul ne périt au passage.
C'est au zèle de sa charité qu'elle dût cette ferveur impatiente qui lui fit fonder tant de Monastères, pour servir d'asile à la piété. Plus heureuse encore si son sexe lui avait permis les fonctions de l'Apostolat qu'elle enviait.
Elle a fait plusieurs miracles que sa modestie désavouait. Un de ses Religieux lui disant un jour qu'elle passait pour sainte ; on a dit, de moi, trois choses, répondit-elle ; on a dit que j'étais bien faite, que j'avais de l'esprit, et que j'étais sainte. J'ai cru les premières pensées pendant quelque temps, je n'ai jamais pu me persuader un instant la troisième.
La dévotion de Thérèse n'avait rien de farouche ; ce n'était point cette religieuse misantropie, qui semble puiser au sein de Dieu même cette tristesse qu'elle répand dans la société. Thérèse conserva, jusqu'à sa mort sa gaieté naturelle. Elle respire, dans ses ouvrages même, pieux et doctes monuments consacrés par tant d'illustres suffrages. Son caractère y est peint avec vérité, quoiqu'avec modestie. Les approches de sa mort répandirent l'effroi parmi ses Religieuses, qui la chérissaient tendrement. Elle était alors au Monastère d'Albe. Le premier jour d'Octobre, ayant passé toute la nuit dans la prière, elle fit appeler le Père Antoine de Jésus, pour la confesser. Ce Père lui ayant demandé, si elle ne vouloir pas que son corps fût porté à Saint-Joseph d'Avila, qui était son propre Couvent : Ai-je quelque chose qui m'appartienne, répondit-elle, et ne me donnera-t-on pas bien ici un peu de terre ?
La veille de Saint François, sentant que l'heure de sa mort approchait, elle demanda les Sacrements, et fît les plus pieuses et les plus tendres exhortations à ses Religieuses, en les priant de lui pardonner ses fautes. La vue de son Dieu ranima ses forces, elle se leva courageusement sur son lit pour le recevoir. Venez, Seigneur, s'écria-t-elle avec transport, venez, cher Époux, enfin, l'heure est venue, et je vais sortir de cet exil.
Elle passa la nuit dans les plus grandes douleurs, au milieu de ses Religieuses qui fondaient en larmes. Vers les sept heures du matin, jour de Saint François, elle laissa tomber sa tête sur le sein de sa chère Anne de Saint-Barthelemy, qui ne la quittait point. Elle prit dans ses mains un Crucifix qu'elle n'abandonna plus, et demeura paisiblement dans cette attitude, les yeux ouverts et fixés sur l'image de son Dieu, jusqu'à neuf heures du soir, qu'elle les ferma pour toujours. Elle mourut âgée de soixante-sept ans, six mois et sept jours, ayant vécu, vingt-sept ans au Monastère d'Avila, et vingt dans sa réforme.
À l'instant de sa mort, plusieurs signes miraculeux frappèrent les yeux de l'assemblée. Son corps, que la mort semblait avoir rajeuni, loin de le défigurer, demeura exposé jusqu'au lendemain. Après la célébration de la Messe, il fut mis dans un lieu qui servait alors de Chœur d'en bas. Mais ce corps n était pas là selon sa dignité. Une odeur délicieuse qu'il exhalait souvent, et de grands coupa frappés autour du sépulcre semblaient en avertir les Religieuses ; et enfin le Provincial, au récit de ces merveilles, le fit déterrer neuf mois après, et on le trouva aussi frais, aussi flexible qu'auparavant. Le Provincial en ayant coupé la main gauche pour la porter au Monastère d'Avila, on le revêtit d'un nouvel habit, (celui qui le couvrait s'étant trouvé pourri) on l'enveloppa d'un linceul de toile fine, et on le remit en attendant au même endroit.
En l'année 1585, le Chapitre général des Carmes réformés, à la sollicitation du Père Gratien, ayant fait transporter, à Avila, le corps de la Sainte, à l'insu du Duc d'Albe, celui-ci s'en plaignit au Pape, qui ordonna qu'on le rendît an Monastère ; ce qui fut exécuté. Dans la suite, on lui érigea un magnifique monument ; le corps est encore aujourd'hui dans une Chapelle de ce Monastère.
L'Acte de sa Canonisation a été fait d'une manière irréprochable, et Dieu s'est plu à répandre ses grâces sur ses Religieuses. C'est à M. de Bérulle que nous devons l'établissement des Carmélites en France. Les vertus de la Sainte semblent devenir héréditaires et se perpétuer dans leurs maisons. On nous dispensera de nous étendre sur leurs louanges, le choix qu'une auguste Princesse, de nos jours, a fait de cet Ordre, est un éloge auquel nous ne pouvons rien ajouter.



Reportez-vous à Discours aux jeunes époux, de Sa Sainteté le Pape Pie XII, sur les mauvaises lectures, le 7 août 1940Prière de Sainte Thérèse d'Avila pour la conversion des pécheurs obstinés, Litanies de Sainte Thérèse d'Avila, Neuvaine en l'honneur de Sainte Thérèse d'Avila, Confiance de sainte Thérèse d'Avila en saint Joseph, Acte d'amour parfait, de Sainte Thérèse d'Avila, Sentiment de joie d'être tout à Dieu, Prière de Sainte Thérèse d'Avila, Méditation pour la Fête de Sainte Thérèse d'Avila,Vision de l'Enfer de Sainte Thérèse d'Avila, et Sainte-Thérèse d'Avila et le combat spirituel.













jeudi 3 octobre 2019

Vehementer exultamus, Bulle de Sa Sainteté le Pape Pie-XI, sur la canonisation de Sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus


Fidèle représentation de l'expression du visage et de la pose de la tête
de sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus aussitôt après sa mort


Vehementer exultamus


Bulle de Sa Sainteté le Pape Pie XI


Sur la canonisation de sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus


(17 mai 1925)




PIE ÉVÊQUE, SERVITEUR DES SERVITEURS DE DIEU. Pour perpétuelle mémoire


C'est avec les sentiments d'une joie véhémente et de la plus vive allégresse qu'en ce jour, et au cours de cette année de miséricorde, Nous, qui avons mis au nombre des Vierges Bienheureuses la jeune Thérèse de l'Enfant-Jésus, moniale de l'ordre des carmélites déchaussées, et l'avons proposée aux Fils très aimés de l'Église, comme un très aimable modèle, Nous célébrons, au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, des Saints Apôtres Pierre et Paul et de Notre propre autorité, sa solennelle canonisation.

Cette Vierge véritablement sage et prudente parcourut la voie du Seigneur dans la simplicité et l'ingénuité de son âme, et, consommée en peu de temps, a fourni une longue carrière. Encore dans la fleur de sa jeunesse, elle s'envola au Ciel, appelée à recevoir la couronne que l'Époux céleste lui avait préparée pour l'éternité. Connue de peu de personnes pendant sa vie, aussitôt après sa mort précieuse, elle étonna l'Univers chrétien du bruit de sa renommée et des miracles innombrables obtenus de Dieu par son intercession. Comme elle l'avait prédit avant sa mort, elle semblait répandre sur la terre une pluie de roses. C'est à cause de ces merveilles que l'Église décida de lui accorder les honneurs réservés aux saints, sans attendre les délais ordinaires et fixés.

Elle naquit à Alençon, ville du diocèse de Séez, le deux janvier mil huit cent soixante-treize, de parents honorables : Louis-Stanislas Martin, et Marie-Zélie Guérin, remarquables par leur singulière et fervente piété. Le quatre du même mois, elle reçut le baptême avec les noms de Marie-Françoise-Thérèse.

Âgée de quatre ans et sept mois, à sa douleur immense, sa mère lui fut ravie et la joie s'éteignit dans son cœur. Son éducation fut alors confiée à ses deux sœurs aînées Marie et Pauline, auxquelles elle s'efforça d'être parfaitement soumise, et elle vécut sous la garde assidue et vigilante de son père très aimé. A leur école, Thérèse s'élança comme un géant dans la voie de la perfection. Dès ses plus jeunes années, elle faisait ses délices de parler souvent de Dieu, et vivait dans la pensée constante de n'attrister l'Enfant Jésus en quoi que ce soit.

Ayant conçu, par une prévenance du divin Esprit, le désir de mener une vie toute sainte, elle prit la ferme résolution de ne jamais refuser à Dieu rien de ce qu'il paraîtrait lui demander, et y demeura fidèle jusqu'à la mort.

Quand elle eut atteint sa neuvième année, on la confia pour son instruction aux religieuses du monastère de l'Ordre de Saint-Benoît, à Lisieux. Elle y passait la journée entière pour assister aux leçons, et le soir revenait à la maison. Si elle cédait en âge à ses compagnes du pensionnat, elle les dépassait toutes en progrès et en piété. Elle apprenait les mystères de la religion avec tant de zèle et de pénétration, que l'aumônier de la communauté l'appelait « la théologienne » ou le « petit Docteur ». Dès ce temps-là, elle apprit de mémoire et en entier le livre de l'Imitation de Jésus-Christ, et l'Écriture sainte lui devint si familière que, dans ses écrits, elle la cite souvent avec autorité.

Une mystérieuse et grave maladie la fit beaucoup souffrir. Elle en fut miraculeusement délivrée, ainsi qu'elle-même l'a raconté, par le secours de la Bienheureuse Vierge Marie qui lui apparut souriante, au cours d'une neuvaine où elle était invoquée sous son titre de Notre-Dame des Victoires. Alors, pleine d'une angélique ferveur, elle mit tous ses soins à se préparer au banquet sacré où le Christ se donne en nourriture.

Dès qu'elle eut goûté au Pain Eucharistique, elle éprouva une faim insatiable de cet aliment céleste. Aussi, comme inspirée, elle priait Jésus, en qui elle trouvait ses délices, de « changer pour elle en amertume toutes les consolations humaines ». Dès lors, toute brûlante d'amour pour le Christ et pour l'Église Catholique, elle n'eut bientôt de plus grand désir que d'entrer dans l'ordre des carmélites déchaussées, afin, par son immolation et ses continuels sacrifices, « d'aider les prêtres, les missionnaires, toute l'Église », et de gagner à Jésus-Christ des âmes sans nombre, comme, près de mourir, elle promit de continuer à le faire auprès de Dieu.

Au cours de sa quinzième année, elle éprouva de grandes difficultés, de la part de l'autorité ecclésiastique, pour embrasser la vie religieuse, à cause de sa grande jeunesse. Elle les surmonta cependant avec une force d'âme incroyable, et, malgré sa timidité naturelle, elle exposa son désir à Notre Prédécesseur Léon XIII, d'heureuse mémoire, lequel, cependant, remit la chose à la décision des supérieurs. Frustrée dans son espoir, Thérèse en conçut une grande douleur, mais elle acquiesça pleinement à la volonté divine.

Après cette dure épreuve de sa patience et de sa vocation, le neuf avril de l'année mil huit cent quatre-vingt-huit, elle entra enfin, avec l'approbation de son évêque et dans toute la joie de son âme, au monastère du carmel de Lisieux.

Là, Dieu opéra d'admirables ascensions dans le cœur de Thérèse, qui, imitant la vie cachée de la Vierge Marie à Nazareth, produisit, comme un jardin fertile, les fleurs de toutes les vertus, surtout d'un amour brûlant pour Dieu, et d'une éminente charité pour le prochain, car elle avait parfaitement compris ce précepte du Seigneur : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. »

Dans son désir de plaire le plus possible à Jésus-Christ, et ayant lu et médité cette invitation de la Sainte Écriture : « Si quelqu'un est tout petit qu'il vienne à moi », elle résolut de devenir petite selon l'esprit, et, en conséquence, avec la plus filiale et la plus entière confiance, elle se livra pour toujours à Dieu comme au Père le plus aimé. Cette voie de l'enfance spirituelle, selon la doctrine de l'Évangile, elle l'enseigna aux autres, spécialement aux novices, dont ses supérieures lui avaient confié la formation aux vertus religieuses ; et ensuite, par ses écrits pleins de zèle apostolique, elle enseigna, avec un saint enthousiasme, à un monde enflé d'orgueil, n'aimant que la vanité et recherchant le mensonge, la voie de la simplicité évangélique.

Son divin Époux Jésus l'enflamma encore du désir de la souffrance du corps et de l'âme. Considérant, de plus, avec une profonde douleur, combien l'amour de Dieu est méconnu et rejeté, — deux ans avant sa précieuse mort, — elle s'offrit spontanément en victime à son « amour miséricordieux ». Elle fut alors, selon qu'il est rapporté, blessée d'un trait de feu céleste. Enfin, consumée d'amour, ravie en extase, et répétant avec une ferveur extrême : « mon Dieu, je vous aime », elle s'envola joyeuse vers son Époux, le trente septembre de l'an mil huit cent quatre-vingt-dix-sept, à l'âge de vingt-quatre ans, méritant ainsi l'éloge si connu — déjà précité — du Livre de la Sagesse « consommée en peu de temps, elle a fourni une longue carrière ».

Inhumée au cimetière de Lisieux, avec les honneurs convenables, elle commença aussitôt à être célèbre dans l'univers entier et son sépulcre devint glorieux.

La promesse qu'elle avait formulée avant de mourir de « faire tomber sur la terre une pluie de roses » — c'est-à-dire de grâces, — à peine montée au Ciel, elle la réalisa à la lettre par d'innombrables miracles, et elle la réalise encore de nos jours. Cette insigne servante de Dieu qui, durant sa vie, s'était acquis la sympathie de tous ceux qui l'approchaient, a vu, depuis sa mort, ce sentiment prendre une force et une extension prodigieuses.

Émus d'un tel renom de sainteté, un grand nombre de cardinaux de la sainte Église romaine, des patriarches, archevêques et évêques, de France en particulier, beaucoup aussi de vicaires apostoliques, de supérieurs de congrégations, d'abbés de monastères et de supérieures de religieuses, adressèrent à notre prédécesseur, Pie X, de sainte mémoire, des Lettres postulatoires pour obtenir l'Introduction de la cause de la sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus, les accompagnant de beaucoup d'instances et de témoignages.

Ce pontife les accueillit très favorablement, et, le neuf juin de l'an mil neuf cent quatorze, il signa, de sa propre main, la commission de l'introduction de la cause, confiée au très diligent postulateur général de l'ordre des carmes déchaussés, le R.P. Rodrigue de Saint-François de Paule.

Toutes les phases du procès ayant été parcourues selon les règles, et la question de l'héroïcité des vertus examinée, la congrégation générale se tint, le deux août mil neuf cent vingt et un, en présence du pape Benoît XV, notre prédécesseur, d'heureuse mémoire. Le très éminent et très révérend cardinal Antoine Vico, ponent de la cause, y proposa à la discussion le doute suivant : « Est-il certain que les vertus théologales de foi, d'espérance et de charité envers Dieu et le prochain, ainsi que les vertus cardinales de prudence, de justice, de force et de tempérance, et les vertus annexes, ont été pratiquées à un degré héroïque par la servante de Dieu Thérèse de l'Enfant-Jésus, dans le cas et pour l'effet dont il s'agit ? » Tous les cardinaux de la sainte Église romaine présents et les pères consulteurs, donnèrent chacun leur sentiment. Le même pontife, les ayant écoutés avec bienveillance, réserva cependant son suprême jugement, voulant d'abord implorer de Dieu une plus grande lumière dans une chose de tant d'importance.

La veille de la fête de l'assomption de la Bienheureuse Vierge Marie, notre prédécesseur manifesta enfin sa décision et prononça solennellement : « Il est certain que les vertus théologales de foi, d'espérance et de charité, envers Dieu et le prochain, ainsi que les vertus cardinales de prudence, de justice, de force et de tempérance et les vertus annexes, ont été pratiquées par la vénérable servante de Dieu, Thérèse de l'Enfant-Jésus et à un degré héroïque. »

Il ordonna d'en publier le décret, de l'insérer parmi les actes de la sacrée congrégation des rites sous la date du quatorze août mil neuf cent vingt et un.

Cette Cause avait une marche si rapide et si heureuse, accompagnée de tant d'allégresse, que deux miracles furent aussitôt proposés à l'examen, choisis entre une multitude de divers prodiges que l'on disait avoir été obtenus dans tout l'Univers chrétien, par l'intercession puissante de la vénérable Thérèse. Le premier concerne la sœur Louise de Saint-Germain, de la congrégation des Filles de la Croix, souffrant d'une maladie organique, à savoir : d'une lésion anatomique et pathologique, c'est-à-dire d'un ulcère très grave de l'estomac, de forme hémorragique. Après avoir imploré l'intercession auprès de Dieu de la vénérable Thérèse de l'Enfant-Jésus, la malade recouvra une parfaite santé, comme trois éminents médecins le reconnurent unanimement, ayant chacun donné son sentiment, par écrit, à la demande de la Sacrée Congrégation des Rites. Le second miracle, assez semblable au premier, est la guérison du jeune séminariste, Charles Anne, malade de tuberculose pulmonaire hémoptysique en période cavitaire. Il invoqua avec confiance l'aide de la servante de Dieu et guérit parfaitement, comme cela résulte avec évidence des conclusions de trois médecins et de la série d'arguments sur lesquels se basait leur décision.

Aussi tous ceux qui étaient appelés à donner leur sentiment furent en mesure, après avoir mûrement pesé toutes choses, de formuler un jugement certain et indubitable sur la question soumise à l'examen. Après donc les deux congrégations anté-préparatoire et préparatoire, vint la congrégation générale, le trente janvier mil neuf cent vingt-trois, dans laquelle fut discuté, en Notre présence, le doute suivant : « Y a-t-il certitude de miracles, et de quels miracles, dans le cas et pour l'effet dont il s'agit ? » Les cardinaux de la sainte Église romaine présents, et les pères consulteurs exposèrent, chacun à leur tour, leur manière de voir. Après les avoir écoutés avec attention, Nous avons cru pouvoir suspendre notre décision, suivant l'usage, pour obtenir, en une chose si grave, un secours plus abondant du père des lumières.

Enfin, le dimanche de la quinquagésime, fête de l'apparition de l'Immaculée Vierge Marie, à Lourdes, et veille du premier anniversaire de notre couronnement, nous avons voulu, en ce jour doublement heureux, manifester notre décision ; et, en présence de l'éminentissime cardinal Antoine Vico, Évêque de Porto et de Sainte-Rufine, préfet de la sacrée congrégation des rites et ponent de la cause, ainsi que des autres dignitaires de cette congrégation, nous avons déclaré solennellement : « II y a certitude de miracle dans les deux cas proposés, à savoir : la guérison instantanée et parfaite de la Sœur Louise de Saint-Germain, de la Congrégation des Filles de la Croix, d'un très grave ulcère de l'estomac, de forme hémorragique, et la guérison instantanée et parfaite du séminariste Charles Anne, d'une tuberculose pulmonaire hémoptysique en période cavitaire. » Et nous avons donné ordre d'en publier le décret et de l'insérer dans les Actes de la Sacrée Congrégation, le onze février de l'an mil neuf cent vingt-trois.

Peu de temps après, c'est-à-dire le six mars de la même année, dans une réunion générale de la même congrégation, le même cardinal-Ponent de la cause proposa, en notre présence, la question suivante : « Étant donné la reconnaissance des vertus et des deux miracles, peut-on, en toute sûreté, procéder à la solennelle béatification de la vénérable servante de Dieu, sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus ? » Tous les assistants répondirent d'une même voix : « on le peut en toute sûreté. »

Pour prononcer cependant notre jugement définitif, nous avons choisi le jour heureux de la Fête du saint patriarche Joseph, illustre époux de la Bienheureuse Vierge Marie et patron de l'Église universelle, et nous avons solennellement déclaré : « On peut, en toute sûreté, procéder à la béatification de la vénérable servante de Dieu, sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus. »

Et nous avons ordonné d'en publier le décret et de l'insérer dans les actes de la sacrée congrégation des rites, à la date du dix-neuf mars mil neuf cent vingt-trois, et d'expédier des lettres apostoliques, en forme de Bref, pour la célébration des cérémonies de la béatification dans la basilique vaticane.

Ces solennités de la béatification furent célébrées dans la basilique patriarcale de Saint-Pierre, prince des apôtres, le vingt-neuf avril suivant, avec un grand concours de clergé et de peuple et dans l'effusion de la joie universelle.

Sur le récit de nouveaux prodiges de la bienheureuse Thérèse de l'Enfant-Jésus, nous avons ordonné à sa sacrée congrégation des rites, le vingt-cinq juillet de l'an mil neuf cent vingt-trois, de reprendre la cause de cette même bienheureuse. Deux miracles ayant été proposés à son examen, les procès instruits et les témoins entendus, la sacrée congrégation rendit ce décret : « On est assuré de la validité des procès accomplis, par l'autorité apostolique, dans les diocèses de Parme et de Malines, au sujet de miracles attribués à l'intercession de la bienheureuse Thérèse qui avait été sollicitée, dans le cas et pour l'effet dont il s'agit. » Ce décret a été ratifié et confirmé par Nous, le onze juin de l'an mil neuf cent vingt-quatre.

Les deux miracles proposés à la discussion étaient les suivants : le premier est la guérison de Gabrielle Trimusi, le second, la guérison de Maria Pellemans.

Gabrielle, entrée à vingt-trois ans dans la congrégation des « Pauvres Filles des Sacrés-Cœurs », dont la maison-mère est dans la ville de Parme, commença à souffrir du genou gauche en mil neuf cent treize. Employée aux travaux domestiques, elle avait coutume de briser sur son genou, à la force de son bras, le bois à brûler. La répétition de cet acte finit par produire, sans qu'elle s'en aperçût, une lésion à la jointure, qui dégénéra en affection tuberculeuse. Elle n'éprouva d'abord qu'une sensation de douleur sourde, puis vinrent un tremblement du genou, la perte de l'appétit et l'amaigrissement de la malade.

Deux médecins appelés visitèrent la sœur et ordonnèrent des remèdes, mais sans aucun succès, si bien qu'au bout de trois ans, elle fut envoyée à Milan où l'on employa l'héliothérapie, les bains, les vésicatoires, les injections et autres choses semblables, sans aucun résultat; au contraire, au bout de quatre ans, l'épine dorsale était atteinte à son tour. La sœur Gabrielle revint à Parme où plusieurs médecins qui la visitèrent reconnurent une lésion de nature tuberculeuse, et ordonnèrent des remèdes généraux. Le médecin ordinaire de la communauté, constatant que l'état de l'épine dorsale allait aussi en empirant, conseilla de conduire la malade à l'hôpital. En attendant, il effectua l'examen radioscopique du genou malade et constata une périostite du sommet du tibia. Reçue à l'hôpital, elle fut de nouveau soumise à l'application des rayons X. Pendant ce séjour à l'hôpital de Milan, atteinte de la grippe, dite espagnole, elle éprouva dans la partie dorsale de la colonne vertébrale de nouvelles douleurs qui allèrent toujours en augmentant.

Comme tous les remèdes restaient inutiles, un ecclésiastique qui la visitait conseilla, le treize juin mil neuf cent vingt-trois, de faire une neuvaine en l'honneur de la Bienheureuse Thérèse de l'Enfant-Jésus, devant une petite image où était aussi imprimée une prière à la Bienheureuse.

La malade s'y unit, plus préoccupée de la santé des autres sœurs que de la sienne propre. Comme le dernier jour de cette neuvaine coïncidait avec la clôture d'un triduum solennel, célébré en l'honneur de la bienheureuse dans l'église des carmes, toute proche du couvent, quelques-unes des sœurs, et la malade elle-même, demandèrent la permission d'y aller. Au retour, après avoir parcouru cette courte distance d'un pas lent et très douloureux, la sœur Trimusi entra dans la chapelle de la communauté où les autres sœurs étaient réunies, comme de coutume. La supérieure exhorta la malade à prier avec confiance, et lui enjoignit de regagner sa place. Chose merveilleuse ! l'infirme, inconsciemment, se mit à genoux sans ressentir aucune douleur et, sans plus de difficulté que s'il avait été parfaitement sain, resta ainsi, reposant sur son genou malade, et ne s'apercevant pas de cette merveille, parce que son attention était absorbée par les douleurs dorsales qui, à ce moment, la tourmentaient plus cruellement. Elle alla au réfectoire avec les sœurs. Le repas fini, elle monte l'escalier avec lenteur, entre dans la première chambre qu'elle rencontre, enlève son appareil et crie à haute voix : « Je suis guérie ! Je suis guérie ! »

Aussitôt, elle reprit les emplois et les travaux de sa condition et les exercices de la vie religieuse, sans aucune souffrance, ni fatigue, rendant grâce à Dieu du miracle opéré par l'intercession de la bienheureuse Thérèse de l'Enfant-Jésus.

Les médecins, désignés par la sacrée congrégation, discutèrent longuement cette guérison, et statuèrent que la lésion du genou était une arthrosynovite chronique, et celle de l'épine dorsale, une spondylite également chronique. Ces deux lésions organiques, rebelles à tous les remèdes, ont cédé à la toute-puissance de Dieu, et sœur Gabrielle a recouvré par miracle la santé, et y a persévéré.

L'histoire du second miracle, telle que l'a racontée Maria Pellemans qui en fut favorisée, est plus courte. Au mois d'octobre mil neuf cent neuf, elle était malade d'une tuberculose pulmonaire bien constatée ; puis se déclarèrent une entérite et une gastrite, également de nature tuberculeuse. Elle reçut les soins des médecins, d'abord chez elle, puis dans un sanatorium appelé « La Hulpe ». Revenue à sa maison, elle entreprit, au mois d'août mil neuf cent vingt, un pèlerinage au sanctuaire de Lourdes, dans l'espoir d'obtenir sa guérison, mais ce fut sans succès. Au mois de mars mil neuf cent vingt-trois, elle se joignit à un groupe de pèlerins qui visitaient le Carmel de Lisieux, et, sur le tombeau de la bienheureuse Thérèse de l'Enfant-Jésus, ayant invoqué avec confiance son intercession, elle recouvra aussitôt une parfaite santé.

Trois médecins, convoqués d'office par la Sacrée Congrégation des Rites pour donner leur avis sur ces deux miracles, exprimèrent tous, et par écrit, une réponse favorable.

Dans ces guérisons, la vérité du miracle apparut hors de doute, elle brilla même avec une splendeur inaccoutumée, à cause des particularités dont ces prodiges étaient entourés. C'est pourquoi ceux qui ont été appelés à donner leur suffrage ont pu le faire, en s'appuyant sur l'autorité qui résulte de l'accord unanime des hommes de l'art ; dans la congrégation générale, tenue, en notre présence, le dix-sept mars de l'année courante, et au cours de laquelle notre cher fils Antoine Vico, cardinal de la sainte Église romaine, ponent de la cause, proposa le doute suivant : « Y a-t-il certitude de miracle, et de quels miracles, dans le cas et pour l'effet dont il s'agit ? » Les révérendissimes pères cardinaux de la sainte Église romaine, les prélats et les pères consulteurs exprimèrent leur avis, chacun à son tour. Après les avoir entendus, dans la joie de notre âme, nous avons cependant sursis à faire connaître notre pensée, voulant implorer encore, par d'instantes prières, pour une décision si importante, un secours plus puissant et plus efficace du père des lumières.

Peu après, cependant, nous avons choisi et fixé le dix-neuvième jour de mars, auquel l'église se réjouit en la fête du saint patriarche Joseph, époux de la Bienheureuse Vierge Marie et patron de l'Église universelle, et, en présence du cardinal préfet de la sacrée congrégation des rites et des principaux dignitaires, nous avons prononcé solennellement : « Il y a certitude de miracle dans les deux cas proposés. »

Puis, le vingt-neuvième jour du même mois, après avoir recueilli les suffrages unanimes des cardinaux de la sainte Église romaine et des pères consulteurs, nous avons solennellement déclaré : « on peut en toute sûreté procéder à al canonisation solennelle de la bienheureuse Thérèse de l'Enfant-Jésus, vierge, moniale professe de l'ordre des carmélites déchaussées, du monastère de Lisieux. »

Après tous ces préliminaires et ces décrets, afin d'observer jusqu'au bout toutes les sages prescriptions de nos Prédécesseurs en vue de la célébration et de l'éclat d'une si auguste cérémonie, nous avons d'abord convoqué nos chers fils, les cardinaux de la sainte Église romaine, à un consistoire secret, le trente du mois de mars, pour leur demander leur avis. Dans ce consistoire, notre vénérable frère Antoine Vico, cardinal de la sainte Église romaine, évêque de Porto et de Sainte-Rufine, et préfet de la sacrée congrégation des rites, nous exposa éloquemment, à nous, et aux cardinaux de la sainte Église romaine, la vie et les miracles de la bienheureuse Thérèse de l'Enfant-Jésus et des autres nouveaux saints, et demanda avec beaucoup d'ardeur qu'elle fût élevée aux suprêmes honneurs. Ce discours achevé, nous avons recueilli les suffrages des cardinaux de la sainte église romaine sur cette question : « Faut-il en venir à la canonisation solennelle de cette bienheureuse ? » et chacun des Cardinaux exprima son avis.

Puis, le second jour d'avril, nous avons tenu un consistoire public dans lequel, après avoir entendu avec plaisir un très savant discours sur la bienheureuse Thérèse de l'Enfant-Jésus, de notre cher fils Jean Guasco, avocat de notre cour consistoriale, tous les cardinaux de la sainte église romaine, d'une voix unanime, nous ont exhorté à la décision suprême de cette cause.

Nous avons pris soin encore d'expédier des lettres de la sacrée congrégation consistoriale aux vénérables évêques, non seulement aux plus voisins, mais même aux plus éloignés, pour les aviser de cette solennité, afin, que, s'il leur était possible, ils vinssent près de nous, pour nous donner aussi leur sentiment. Il en vint de divers pays, et ils assistèrent, le vingt-deux du mois d'avril, à un consistoire semi-public, en notre présence, après avoir pris connaissance de la cause, par un résumé, qui fut remis à chacun, tant de la vie, des vertus et des miracles de la bienheureuse Thérèse de l'Enfant-Jésus, que de tous les actes faits en notre présence et dans la sacrée congrégation des rites. Et, non seulement nos chers fils, les cardinaux de la sainte Église romaine, mais aussi nos vénérables frères les patriarches, archevêques et évêques, d'un accord unanime, nous ont pressé de célébrer cette canonisation. De tous ces suffrages, nos chers fils, les protonotaires apostoliques, ont dressé les actes pour être conservés dans les archives de la sacrée congrégation des rites.

Nous avons donc décidé de célébrer la solennité de cette canonisation en ce jour, dix-septième du mois de mai, en la basilique vaticane, et, en attendant, nous avons vivement exhorté les fidèles du Christ à redoubler de ferventes prières, spécialement dans les églises où le très saint sacrement est exposé à l'adoration ; afin qu'eux-mêmes goûtent plus abondamment les fruits d'une si grande solennité, et que le Saint-Esprit daigne nous assister plus efficacement dans un si grave exercice de notre charge.

En ce jour donc, si heureux et si désiré, les ordres du clergé séculier et régulier, les prélats et les dignitaires de la curie romaine et tout ce que Rome compte de cardinaux, patriarches, archevêques, évêques et abbés, se rassemblèrent dans la Basilique Vaticane magnifiquement ornée. En leur présence, nous fîmes nous-même notre entrée.

Alors notre vénérable frère Antoine Vico, cardinal de la sainte Église romaine, évêque de Porto et de Sainte-Rufine, préfet de la sacrée congrégation des rites et préposé à la poursuite de cette cause de canonisation, après un discours de notre cher fils Virgile Jacoucci, avocat de notre cour consistoriale, nous présenta les vœux et les prières de l'épiscopat et de tout l'ordre des carmes déchaussés, pour que nous mettions au nombre des saints la bienheureuse Thérèse de l'Enfant-Jésus que nous avons déjà déclarée patronne des missions et des noviciats de l'ordre du carmel.

Le même cardinal et le même avocat renouvelèrent une seconde et une troisième fois leur demande avec une plus grande et suprême instance. Nous, alors, ayant imploré avec ferveur la lumière céleste, « pour l'honneur de la sainte et indivisible Trinité, pour l'accroissement et la gloire de la foi catholique, par l'autorité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, les saints apôtres Pierre et Paul et la nôtre, après mûre délibération et du suffrage de nos vénérables frères les cardinaux de la sainte église romaine, ainsi que les patriarches, archevêques et évêques, nous avons déclaré que ladite bienheureuse Thérèse de l'Enfant-Jésus, moniale professe de l'ordre des carmélites déchaussées, est sainte et doit être inscrite au catalogue des saints. »

Nous avons ordonné que sa mémoire de cette sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus soit célébrée chaque année, le trois octobre, et notée au martyrologe romain.

Enfin, nous avons rendu au Dieu très bon et très grand de ferventes actions de grâces pour un si grand bienfait, et nous avons célébré solennellement le saint sacrifice, et accordé très affectueusement une indulgence plénière à tous les assistants : et, pour perpétuelle mémoire, nous avons ordonné de rédiger et publier les présentes lettres qui seront signées de notre main et des cardinaux de la sainte Église romaine.

Fidèles du Christ, l'église vous présente aujourd'hui un nouveau et admirable modèle de vertus que tous vous devez contempler sans cesse, car le caractère propre de la sainteté à laquelle Dieu appela Thérèse de l'Enfant-Jésus, consiste surtout en ce qu'ayant entendu l'appel de Dieu, elle lui obéit avec la plus grande promptitude et la plus entière fidélité. Sans que sa manière de vivre sortît de l'ordinaire, elle suivit sa vocation et la consomma avec tant de ferveur, de générosité et de constance qu'elle atteignit à l'héroïcité des vertus.

C'est de notre temps, où les hommes recherchent avec tant de passion les biens temporels, que vécut cette jeune vierge, dans la pratique sereine et courageuse des vertus, en vue de la vie éternelle et pour procurer la gloire de Dieu. Puisse son exemple, confirmer dans l'exercice des vertus, non seulement ceux qui habitent les cloîtres, mais les fidèles qui vivent dans le monde, et les conduire à une vie plus parfaite !

Implorons tous, en nos nécessités présentes, la protection de sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus, afin que, sur nous aussi, par son intercession, descende une pluie de roses, c'est-à-dire les grâces dont nous avons besoin.

De science certaine, et dans toute la plénitude de notre autorité apostolique, nous affirmons et confirmons tout ce qui précède, et de nouveau nous le décrétons et ordonnons, et nous voulons que les copies de ces lettres, même imprimées, pourvu cependant qu'elles soient signées d'un notaire public et munies du sceau d'un personnage constitué en dignité ecclésiastique, aient la même valeur que si nos Lettres originales elles-mêmes étaient produites ou montrées.

Que personne donc n'ose attaquer ou contredire ces lettres de notre décision, décret, mandat ou volonté ; si quelqu'un avait la témérité de le tenter, qu'il sache qu'il encourrait l'indignation du Dieu Tout-Puissant et de ses saints apôtres Pierre et Paul.

Donné à Rome près Saint-Pierre, l'an du Seigneur mil neuf cent vingt-cinq, le dix-septième jour du mois de mai, de notre Pontificat l'an quatrième.

Pie XI, Pape.



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