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mardi 3 août 2021

Le malheur du Monde dans ses occupations

 

Malheur au monde dans ses occupations, car il est tout attaché à ce qui passe ; et ce qui ne finira jamais, ne l'occupe point. Nous le savons de la propre bouche d'un Dieu, qu'il n'y a qu'une chose nécessaire, donc tout le reste ne l'est pas : et c'est cette unique chose nécessaire que le monde néglige, et c'est le reste à qui il donne toutes ses attentions. Vraiment c'est bien ici qu'il faut crier, Au monde renversé ; car c'est un étrange renversement de ne point s'appliquer à l'unique chose nécessaire, et de n'avoir de l'empressement que pour ce qui ne l'est pas. N'est-ce pas pour cela que la divine parole nous avertit que le nombre des fous est infini ? Car si l'on considère bien ce qui se passe dans le monde, on le verra tout plein de ces insensés.
Que l'on aille de ville en ville, de village en village, de Province en Province, de Royaume en Royaume, vous y trouverez des gens dont l'esprit, la mémoire et la volonté sont pleins de pensées, du souvenir et de l'affection des choses temporelles. L'attachement aux honneurs, aux plaisirs et aux richesses est l'esprit dominant de la terre : c'est où tendent les soins, les inquiétudes, les recherches et les poursuites de la plupart des hommes. La joie du monde est dans leur possession, sa tristesse dans leur privation. Tous cherchent leur intérêt, nous dit l'Apôtre, et cet intérêt ne regarde que la vie présente. C'est cet intérêt qui règne dans toutes les conditions, dans les grands et les petits, parmi les Magistrats et leurs Officiers, les Marchands et les Artisans, les Laboureurs et les Vignerons, et enfin dans les personnes de toutes sortes d'états.
Saint Jean Chrysostôme déplorant ce malheur du siècle, qui pense si peu à l'éternité, et tant à la terre, dit qu'il voudrait avoir une voix qui se fit entendre dans toutes les parties du monde, pour crier avec le Prophète : Ô enfants des hommes, jusqu'à quand aurez-vous le cœur pesant ? Pourquoi aimez-vous la vanité, et cherchez-vous le mensonge ? C'est la terre et ce qui s'y passe qui donne le branle et le mouvement à toutes les entreprises. C'est ce qui fait le sujet des maux publics, des guerres qui désolent les Royaumes, et des maux des particuliers, les procès, les divisions et les querelles. C'est l'amour des biens de la terre, qui fait faire des voyages aux Marchands, et aller d'un bout du monde à l'autre : c'est ce qui leur fait exposer leurs vies à mille dangers, se priver des personnes qui leur sont plus chères, et de la douceur de leur patrie. Si l'on ouvrait les lettres des Postes, on les verrait pleines de nouvelles et d'affaires de la terre.
Ceux qui sont les sérieux dans le grand monde, qui éclatent davantage, qui y sont dans la plus haute estime, sont ceux qui sont le plus dans l'empressement des affaires, qui y sont les plus désoccupés du Créateur, et les plus occupés des créatures. La sagesse du monde consiste à amasser des biens, à en acquérir tous les jours de plus en plus, à bâtir des maisons, à dresser des jardins, à conduire des fontaines, et les faire venir de loin ; et tout d'un coup il faut mourir sans qu'il en reste rien. Les plaisirs du monde sont de tenir bonne table, de faire une idole de son ventre, ou d'attacher à des cartes, comme parle un serviteur de notre seigneur, un esprit immortel, qui n'est fait que pour être éternellement à Dieu. Si l'on se met au jeu, ajoute-t-il, ce n'est pas pour passer le temps, mais pour le perdre. Ha ! si ces gens voyaient les heures qui roulent sur leurs têtes, comme elles passent, et s'en vont dedans l'éternité, criant vengeance, creuses et vides qu'elles sont, ou pleines d'inutilités ! Si après le jeu on pénétrait dans leurs âmes, oh ! qu'on les verrait faibles, sans aucune bonne pensée, sans aucun sentiment de dévotion ! L'ardeur du jeu a tout tari ; elles ont perdu toutes leurs forces à ne rien faire. Grand Dieu, si nous devons payer à votre justice jusqu'à un moment mal employé, où trouveront ces personnes de quoi satisfaire pour tant d'heures si honteusement prodiguées ? Mais que répondront-elles à votre redoutable Tribunal aux plaintes de tant de pauvres qui ont souffert dans leurs besoins, après avoir dissipé si malheureusement leur argent ? Que diront-elles aux justes reproches de leurs créanciers que l'on ne payait point ; des artisans, des ouvriers, et même de leurs serviteurs ?
L'occupation des Dames est après des cheveux, à se regarder dans un miroir, en des ajustements, à parler de leurs jupes, de leurs habits, des modes. Il y en a, dit le serviteur de Dieu, que nous venons de citer, qui font vanité de la nudité de leurs gorges, et il se trouvera telle femme qui aura damné plus d'âmes par ses appas étudiés, que plusieurs Saints n'en ont gagné par beaucoup de travaux. Ô cieux ! ô terre ! dites-nous : Est-il possible que celles qui mettent les âmes en Enfer, puissent prétendre un Paradis ?
Combien y en a-t-il qui disent qu'ils ne savent que faire, qui passent leur vie dans l'oisiveté, qui est la cause, dit l'Écriture, de beaucoup de maux, et qui en a été appelée avec justice l'école et l'académie ? Le Saint-Esprit nous enseigne que l'oisiveté a été l'une des causes de l'iniquité de Sodome, et ensuite de sa totale ruine : mais les travaux de ceux qui font plus de bruit dans le monde, ne sont, comme parle le Prophète Isaïe, que des toiles d'araignées. Tous ces honneurs où ils ont été élevés, tous cet amas de biens qu'ils ont acquis, ne sont rien en effet ; ce sont des choses qui leur deviennent inutiles à leur mort, et comme des toiles d'araignées auxquelles ils se sont occupés toute leur vie ; et l'on peut dire de leurs années, pour parler avec le Psalmiste, qu'elles sont semblables à l'araignée. Ces gens que l'on appelle dans le siècle les gens d'affaires, ces gens toujours occupés, qui à peine ont le loisir de penser à Dieu ; semblables à l'araignée qui s'ôte les entrailles dans son travail, ils emploient tout leur esprit et toutes leurs forces. Et comme le travail de l'araignée des jours et des nuits, et dans les maisons des Rois, de même que dans celles des plus chétives personnes, se termine à prendre des mouches, aussi tous leurs travaux se réduisent à rien.
C'est de la manière cependant que se passent les choses parmi ce que le monde a de plus illustre, parmi la Noblesse et les plus grands Seigneurs ; c'est de la sorte que l'on emploie le temps qui est quelque chose de si précieux. Quels regrets, lorsque la valeur en sera connue, et que l'on verra le mauvais usage que l'on en aura fait ! S. Jean dans son apocalypse dit qu'il vit un Ange debout sur la mer et sur la terre, qui leva la main au ciel, et qui jura par celui qui vit dans les siècles des siècles, qui a créé le ciel et ce qui est dans le ciel, la terre et ce qui est dans la terre, la mer et ce qu'il  a dans la mer, qu'il n'y aurait plus de temps. Il faut que cette nouvelle soit étrangement terrible, puisque le Fils de Dieu l'annonce avec un jurement si solennel ; car c'était lui qui parlait par cet Ange.
Ô quelle chose effroyable de n'avoir plus de temps pour travailler à son salut ! Que ne voudraient point faire toutes les personnes qui sont en l'autre vie, où elles découvrent d'une manière inexplicable l'inutilité, la vanité, le rien de tous les emplois, que le monde appelle les grandes affaires. Ah ! si elles pouvaient avoir quelques moments d'une infinité qu'elles ont perdu si malheureusement !
Elles découvrent pour lors la grandeur de Dieu, et ensuite le prix de son sang ; et elles connaissent que le temps qui est donné aux hommes depuis le péché d'Adam, lui a coûté ce sang adorable, lui a coûté sa vie ; qu'une goutte de ce sang vaut plus que tout l'or, tout l'argent, tous les trésors de la terre, plus que toutes les Couronnes et les Empires, plus que tout le monde et les millions de mondes, plus que toutes les vies des Anges et des hommes ; et que cependant le temps est le prix de ce sang. Ah ! il est donc vrai, perdre un moment de ce temps est plus que de perdre toutes ces choses, si on les avait en sa possession. Perdre un moment de ce temps est un larcin d'un bien d'une valeur infinie. Mais si les hommes condamnent à la mort un voleur pour avoir dérobé quelque somme d'argent, quel jugement doivent attendre ceux qui ont dérobé à notre Sauveur ce qui lui a coûté sa vie ?
Après cela peut-on dire qu'il reste quelque peu de bon sens au monde et aux sages du monde, aux beaux Esprits du siècle ? Sachez encore, ô hommes, et nous en avons déjà remarqué quelque chose, qu'il n'y a point de moment dans le temps, dans lequel nous ne puissions acquérir la possession d'un Dieu. Ô hommes sans jugement, revenez à vous : insensés, devenez enfin sages. Voilà une affaire de grande conséquence, et elle est d'un conséquence infinie : ce que Dieu a préparé à ceux qui l'aiment, est ce que l'œil n'a point vu, ni l'oreille entendu, ni le cœur de l'homme conçu ; car c'est lui-même qui se veut donner avec toutes ses grandeurs incompréhensibles. c'est pour ce bien infini que le temps nous est donné, et vous l'employez tout aux choses viles et basses d'une vie qui disparaît comme l'ombre.
Rentrez dans vous-mêmes, et considérez quelle part Dieu a dans tous vos désirs, tous vos desseins, tous vos emplois. Il faut s'acquitter des devoirs de son état. Les personnes destinées à l'étude doivent étudier, les Magistrats doivent s'appliquer à rendre la justice ; les Artisans, les Laboureurs, les Vignerons doivent travailler. Les pères et les mères, les maîtres doivent prendre soin de leurs enfants, de leurs familles, de leurs valets. Les serviteurs sont obligés à servir. Ce n'est pas ce que l'on blâme, mais c'est le peu de vue que l'on a de Dieu dans toutes ces choses. Les besoins de la vie présente demandent que l'on y pense, il est vrai ; mais comment penser si peu à ce qui doit arriver dans l'éternité ?
Il y a vingt-quatre heures dans le jour ; combien en donne-t-on pour penser sérieusement à l'éternité et au grand Dieu de l'éternité ? Le monde est toujours le monde, c'est-à-dire, toujours un aveugle et un insensé : il ne manque pas de répondre que l'on a tant d'affaires, et nous l'avons déjà écrit, que l'on n'en a pas le loisir. Peut-on dire quelque chose de plus ridicule ? Ces affaires pourtant n'empêchent pas qu'on n'ait le loisir de manger, de boire, de dormir, et de prendre les autres besoins nécessaires pour le corps : et après tout on n'en a pas pour se sauver, pour acquérir une éternité de gloire, ou éviter une éternité de peines.
Il y a plus, dans le temps même que l'on destine pour penser à Dieu, ou l'on s'en oublie, ou l'on y pense mal, ou même on l'offense. Voyez les gens du monde ; leur pauvre esprit pendant leurs prières n'est plein que de pensées de la terre ; il y est tout rampant, lors même qu'il veut s'élever au Ciel. Leur coeur qui y est attaché, ne permet pas à leur esprit de s'en désoccuper : mais s'ils s'occupent de Dieu, oserait-on le dire ? ils le font avec moins d'attention qu'aux moindres de leurs affaires. Que l'on parle aux pauvres de leur salut, c'est ce qui leur fait peu d'impression ; qu'on leur parle de leurs misères, ils sont dans la dernière sensibilité. Nous écrivons ces vérités dans un temps où ces misères sont extrêmes, où l'on voit quantité de pauvres couchés dans les places, accablés de faim, de maladies, et proches de la mort ; et nous nous sommes souvent étonnés de n'en trouver pas presqu'un seul qui demandât les Sacrements, et qui se mît en peine de l'autre vie, pendant qu'ils crient, qu'ils gémissent, qu'ils pleurent sur leurs besoins.
Mais si l'on considère bien ce qui arrive et aux riches et aux pauvres, entre le grand nombre d'hommes qui meurent tous les jours, combien s'en trouvera-t-il qui puissent dire au jugement de Dieu, qu'ils ont donné autant d'attention à l'affaire de leur salut, qu'ils ont fait à un procès s'ils en ont eu, ou qu'ils auraient fait s'il leur en était arrivé ? Que l'on prenne garde à l'application que l'on a, quand l'on assiste au saint Sacrifice de la Messe, ou aux Offices divins, ou à celle que l'on donne à un procès, aux soins que l'on en prend dans l'examen des difficultés, dans la recherche des raisons pour le gagner, dans le choix des Avocats et des Procureurs, dans la sollicitation des Juges, dans les amis que l'on emploie, dans les peines que l'on se donne, n'ayant aucun égard ni aux saisons fâcheuses, ni à toutes les autres incommodités que l'on est obligé de souffrir ; parce que, dit-on, c'est pour un procès de conséquence. Ha Dieu ! quelle différence entre ces soins et ceux que l'on prend dans le temps que l'on destine pour penser à la grande affaire du salut ! mais quelle confusion au Jugement de Dieu, après un dérèglement si épouvantable, et que l'on ne pourrait jamais se figurer, si l'expérience n'en ôtait tout lieu d'en douter. S'il arrive parmi les gens du commun la perte d'un écu, on en sera plus touché, on y pensera davantage qu'à la perte de Dieu par un péché mortel. Si cette perte arrive par un enfant, on le châtiera ; par un domestique, on fera grand bruit. Que les enfants et domestiques offensent Dieu, ou l'on gardera le silence, ou l'on se contentera de dire, Cela n'est pas bien, sans s'en mettre beaucoup en peine.
Mais ce qui est encore plus terrible, c'est de remarquer à la mort l'occupation des gens du monde. On a encore l'esprit tout rempli des affaires de la terre, lorsqu'il la faut quitter : on ne parle, on y pense, on est dans l'inquiétude pour les affaires des enfants, des familles, on y donne ordre, on craint qu'elles ne réussissent pas bien, pendant que l'on pense faiblement à ses propres affaires, et qui sont d'une conséquence infinie, que l'on ne pense point du tout à ces affaires éternelles pour ses enfants et pour ses familles. Cependant y-a-t-il temps où l'on doive ouvrir les yeux, si ce n'est à la mort, et on les a encore fermés.
Considérons de plus en plus le malheur du monde dans ses occupations, et tremblons de crainte de le voir non seulement désoccupé de Dieu, dans le temps qu'il destine pour s'en occuper, mais encore dans l'offense même de sa Majesté infinie. Les irrévérences qui se commettent dans les Églises, les Maisons d'oraison, en y causant, en y manquant de respect, et qui ne sont que trop ordinaires, sont bien capables de nous en donner de l'horreur. C'est ce qui nous a pressé d'en donner un Traité entier au public, sous le titre des horreurs des profanations des Églises, dans lequel la divine Providence nous en a fait parler amplement.
Nous avons parlé du scandale des femmes. Il faut encore dire ici qu'elles le portent jusqu'au pied des Autels. Quand l'Apôtre leur ordonne d'être vêtues modestement, c'est particulièrement lorsqu'elles prient ; et il enseigne que toute femme qui prie Dieu sans être voilée, se déshonore elle-même ; qu'elle le doit faire à cause des Anges, soit des Esprits célestes qui sont présents parmi les Fidèles, soit des Prêtres. Il traite cela comme une vérité qui ne peut être contestée. Il en fait Juges les Corinthiens à qui il écrit. C'est dans sa première Épître au chapitre onzième. Il déclare que si quelqu'un soutient le contraire, que ce n'est point sa coutume, ni celle de l'Église de Dieu ; c'est-à-dire de contester sur ce sujet, ni de permettre aux femmes d'être sans voiles. Que les femmes et leurs partisans répondent à l'Apôtre, sous prétexte des coutumes du monde : qu'ils apprennent qu'elles sont contraires à la coutume de l'Église de Dieu, et aux coutumes mêmes des femmes païennes.
Mais ô l'horreur des horreurs, les femmes par le luxe de leur habits, et ce qui est infiniment effroyable, par leurs nudités, portent l'abomination de désolation dans le lieu saint. Elles s'y font voir, non pas seulement parées comme des Temples, pour parler avec le Prophète Roi, mais souvent beaucoup mieux que les Saints Autels, et elles y paraissent comme des Idoles, dont les démons se servent pour attirer les yeux et les cœurs des hommes ; en cela pires que les Démons mêmes qui tremblent en la présence de Dieu qu'elles outragent avec tant d'insolence. Maudites créatures, créatures vraiment de malédiction, qui viennent disputer à un Dieu, jusque dans sa propre maison, en sa propre présence, la conquête des cœurs pour lesquels il a donné tout son sang, et pour lesquels il réside dans des anéantissements incompréhensibles sous les espèces du divin Sacrement, et à qui il donne encore tous les jours son sacré corps ! Il y a même des lieux où ces malheureuses femmes se trouvent dans les Églises aux dernières Messes que l'on y célèbre, et où c'est le rendez-vous de ce qu'on appelle le beau monde ; et qui font des Temples du grand Dieu, un lieu infâme. Je n'oserais pas parler de la sorte, si saint Jean Chrysostôme ne l'avait écrit. C'est sur elles que la convoitise des yeux s'arrête, et les désirs du cœur. Elles regardent, et elles sont regardées ; et le grand Dieu des éternités est négligé, est délaissé, est offensé. Nous lisons dans la vie d'une sainte personne, que soupirant amèrement dans une Église, où elle voyait une de ces femmes parées, notre Seigneur lui fit connaître que dans peu elle serait damnée ; et elle mourut peu après.
Hélas ! nous offensons Dieu, misérables que nous sommes, en plusieurs manières : les Églises sont les lieux pour nous réconcilier avec ce Dieu de miséricorde, et par nos irrévérences nous en faisons un lieu de vengeance. Il y a des mères qui y apportent leurs enfants, et qui y badinent avec eux ; on les fait servir aux démons, en ce qu'ils donnent des occasions de distractions ; quand ils sont plus âgés, ils courent dans la Maison de Dieu, ils y jouent, ils s'accoutument de bonne heure aux profanations, qu'ils y continuent dans le progrès de leur vie. On y fait peu de réflexion, et à leur égard et à l'égard des personnes âgées, on n'oserait prendre le parti de Dieu ; à la moindre chose qui nous choque, on ne se tait pas. On voit Dieu traité avec irrévérence dans sa propre Maison, on garde le silence. Ce qui fait dire à saint Jean Chrysostôme, qu'il s'étonne comme les foudres du Ciel ne tombent pas pour écraser, et ceux qui commettent ces irrévérences, et ceux qui ne tâchent pas de les empêcher.
Continuons à gémir sur la désoccupation de Dieu et du salut dans les jours destinés pour s'y appliquer. On travaille les jours ordinaires, et dans les travaux on pense peu que la gloire de Dieu en doit être la fin. C'est pour cela que nous sommes créés, que nous sommes au monde ; c'est le motif que nous devons avoir en toutes sortes de choses. Il y a des jours de Dimanches et de Fêtes dans lesquels on cesse de vaquer aux travaux extérieurs, pour vaquer avec plus de loisir à l'affaire précieuse du salut et au Dieu du salut : et ces jours sont employés souvent aux divertissements. C'est un abus contre lequel saint Basile, saint Augustin, saint Grégoire de Naziance, saint Cyrille, saint Jean Chrysostôme, et les autres Pères ont écrit fortement. Et les Conciles des premiers temps aussi bien que ceux des derniers y ont défendu les spectacles, les danses et les chansons.
C'est de la manière que l'on passe sa vie dans le siècle, c'est ce qu'on appelle le monde, et ce que l'on fait, en disant qu'il faut faire comme les autres. Mais le Saint-Esprit dit par le Prophète Michée : Malheur à ceux qui s'occupent de choses inutiles. On doit convenir que le monde est bien malheureux. C'est ce que les infidèles ont même connu, et ont déploré au milieu de toutes leurs ténèbres. C'est cependant dans cette sorte de vie, si désoccupée du Ciel, de l'éternité, de Dieu, et si occupée du temps, de ce qui se passe, des affaires du siècle, que l'on élève les enfants, dont on leur remplit l'esprit et le cœur, les entraînant dans le malheur de leurs pères et mères.

(Extrait de Le malheur du Monde, par M. Henri-Marie Boudon)


Reportez-vous à Le malheur du Monde dans son opposition à Jésus-Christ, Des divertissements, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De l'emploi du temps, De la conversation, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Des amitiés, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, VIE CHRÉTIENNE : Travail et Négoce, VIE CHRÉTIENNE : Repas, Récréations, Conversations et Visites, Méditation sur les règles que l'on doit suivre dans l'usage des divertissements permis, Méditation sur les divertissements du monde, Méditation sur la passion du jeu, Du Devoir des Pères de famille, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Méditation sur les devoirs des pères à l'égard de leurs enfants, Méditation sur la fidélité que la Religion nous inspire à l'égard des devoirs de notre état, Méditation sur l'Autorité, Le Malheur du monde pour les scandales, Méditation sur le péché de scandale, Excellence de la chasteté, Le malheur du monde dans les dangers où il se trouve, Le malheur du Monde dans ses honneurs, Le malheur du Monde dans ses plaisirs, Le malheur du Monde dans ses richesses, Le malheur du Monde, en ce qu'il ne connaît point Dieu, et son Fils Jésus-Christ, Le malheur du Monde dans les ténèbres, Ce que l'on entend par le Monde, Aveuglement de l'homme, Du vrai Religieux, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De la vie mixte, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De l'homme intérieur, par le R.-P. Jean-Joseph SurinCe qui s'est observé dans un Ordre Religieux durant le premier siècle depuis son établissement, doit être regardé comme meilleur que tout ce qu'on peut inventer dans la suite, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Sur les trois mots qui furent dits à saint Arsène : Fuyez, taisez-vous, reposez-vous, Instruction sur les Conseils évangéliquesDu mondeMéditation sur les dangers du mondeMéditation sur l'amour de la retraiteMéditation sur les moyens de se sanctifier dans le mondeMéditation sur le détachement des biens de ce monde, Litanie pour se détacher des biens de ce monde, Méditation sur la gloire du monde, Méditation sur les obstacles que le monde oppose à notre salut, Méditation sur le renoncement au monde, Méditation sur deux règles qu'un Chrétien doit toujours observer pour faire son salut dans le monde, Méditation sur les affaires du monde comparées à celles du salut, Méditation sur l'affaire du salut, Que faut-il pour connaître sa vocation ? Premièrement, consulter Dieu, Que faut-il pour connaître sa vocation ? Deuxièmement, consultez-vous, vous-même, Que faut-il considérer dans le choix de la vocation ?, Quelle est ma vocation ?, Prière pour demander la grâce de connaître et d'accomplir la volonté de Dieu, Prière pour la vocation, Prière à Marie pour connaître sa vocation, Prière à Saint Joseph pour lui demander la grâce de connaître sa vocation, N'embrassez un état que par des motifs dignes d'une Chrétienne, En quelque état que vous soyez, rendez respectable, par vos sentiments et votre conduite, votre titre de Chrétienne, et Méditation sur ce qu'un Chrétien doit penser des richesses et des grandeurs du monde.


















mardi 6 juillet 2021

Le Malheur du monde pour les scandales


Sainte Élisabeth de Hongrie

Malheur au monde pour les scandales, dit le Fils de Dieu : car celui qui scandalisera un de ces petits qui croient en moi, il vaudrait mieux pour lui qu'on lui attachât une meule de moulin au cou, et qu'on le jetât au fond de la mer. Il vaudrait donc mieux pour la plupart des hommes de perdre leur vie, de mourir, puisqu'ils sont occasion de scandale les uns aux autres, c'est-à-dire, de péché.
C'est ce que notre bon Sauveur fit un jour connaître à la séraphique sainte Thérèse, où il lui montra le monde comme un champ plein de toutes sortes de personnes, qui avaient toutes des armes en leurs mains, et qui se donnaient réciproquement des blessures mortelles. Voilà, ma fille, lui dit notre Maître, ce qui se passe dans le monde.
Nous y avons, remarque saint Jean Chrysostome, une guerre continuelle. Les pécheurs y ont bandé leur arc, ils ont mis leurs flèches dans le carquois ; ce sont les paroles dont se sert le Psalmiste, pour tirer les uns sur les autres. Celui-ci jette les flèches dans les oreilles, par les médisances qu'il fait ; celui-là les jette dans les yeux, par des objets sensuels ; les uns blessent le corps par la délicatesse et la multitude des viandes ; les autres les mains par la rapine et l'avarice ; et quelques-uns les pieds, faisant aller après eux dans les voies de l'iniquité. C'est pourquoi l'Apôtre nous exhorte de nous fortifier en notre Seigneur, et en sa vertu toute-puissante, et de nous armer de toutes les armes de Dieu, de nous tenir debout, portant sur nos riens la ceinture de la vérité, et nous revêtant de la cuirasse de la justice, et prenant le bouclier de la foi.
Le monde est plein de scandales ; car on y trouve partout des occasions de péché : on y trouve des gens qui sont remplis de l'estime des honneurs du siècle, que l'ambition possède ; qui ne font état que de ceux qui y sont élevés par leur naissance, que leurs charges et emplois, qui y font grand bruit, que l'on considère beaucoup ; c'est dont ils parlent, c'est ce qu'ils poursuivent, et c'est dont ils inspirent à même temps l'esprit et l'affection. On y en rencontre d'autres, qui ne pensent qu'à amasser de l'argent, et acquérir de plus en plus des biens temporels, qui n'estiment heureux que ceux qui sont riches, et qui donnent le désir de l'être. Il y en a qui sont tout plongés dans les aises de la vie, qui ne respirent qu'après les divertissements, qui passent leurs jours dans les plaisirs, dans les jeux, dans toutes sortes de récréations ; ce qu'ils ne peuvent faire sans avoir des compagnons de leur vaine joie, qu'ils attirent après eux. La médisance est assez ordinaire dans les conversations : le diable, disent les Saints, est sur la langue : c'est une maladie, dit un grand Cardinal, dont tout le monde est presque malade. Et si ce mal en était ôté, écrit saint François de Sales, la plus grande partie des péchés ne serait plus. Vous verrez, enseigne l'Angélique Docteur, des personnes d'autre part exemptes de toutes sortes de vices, qui tombent dans celui-ci.
Mais malheur au monde pour les scandales, puisqu'il se sert même des dons naturels qu'il a reçus de Dieu, pour se porter à l'offense de Dieu. Ainsi plusieurs abusent de la bonté de leur esprit, de leurs lumières, de leurs sciences, pour servir d'occasion de ruine aux autres. Cependant il faut considérer que les Pères de l'Église ont parlé avec une force singulière particulièrement contre les scandales que les femmes causent par leur beauté naturelle, leurs ornements, le luxe de leurs habits, et leurs honteuses nudités. Il est vrai que la beauté naturelle est un bien de nature ; mais dans l'état de la corruption où l'on est, elle sert d'occasion à beaucoup de maux. L'histoire nous apprend que Pâris s'étant laissé prendre à la beauté d'Hélène, c'est ce qui fut cause de la guerre de Troye qui dura dix ans. On y donna vingt-quatre batailles, et il y eut plus d'un million d'hommes tués, et la ville de Troye fut entièrement détruite.
C'est toujours un malheur que d'être même la cause innocente de la ruine des autres ; ce qui doit beaucoup humilier les femmes, même modestes, qui ont de la beauté : car les saints Docteurs méditant ces paroles que l'Église attribue à la très-pure Vierge, qu'elle est comme un lis entre les épines, remarquent que les autres femmes ont été des épines, ou pour elles, ou pour les autres ; mais qu'en elle son incomparable beauté portait tous ceux qui la regardaient, à la pureté. ç'a été l'un de ses privilèges, dont nous avons une joie spéciale de parler, prenant beaucoup plus de part à tout ce qui regarde la glorieuse Mère de Dieu, qu'à tout ce qui nous touche.
Malheur aux femmes qui se servent de leur beauté pour allumer la convoitise, qui en font vanité, qui désirent d'être vues et de plaire, qui veulent gagner les cœurs, qui se laissent cajoler par les hommes. Il y en a qui cherchant des excuses dans leurs péchés, disent qu'elles font sans aucune mauvaise intention en toutes choses, qu'elles n'y cherchent que le pur divertissement qui n'est point criminel, que leur esprit se conserve sans aucunes mauvaises pensées. Mais quand cela serait, peuvent-elles répondre de l'esprit et du cœur des hommes qui leur parlent, et qui les flattent agréablement ? Ce n'est pas assez, dit Tertullien, à une femme Chrétienne d'être chaste, elle en doit donner extérieurement toutes les marques. Elle ne doit pas affecter ni de voir ni d'être vue. C'est le propre de ceux qui sont à Dieu d'agir dans une sainte pudeur. Les hommes et les femmes qui ont le véritable amour de notre Seigneur, sont également sur leur garde, pour éviter toute familiarité entre les sexes. Saint François de Sales remarque que ces amitiés entre les deux sexes, que l'on appelle innocentes, et qui le sont durant plusieurs années quelquefois, se terminent à la fin à de puantes charnalités ; c'est de la manière dont il s'exprime.
Nous avons rapporté dans le second chapitre de ce Traité, le jugement et la condamnation terrible que Dieu fait de tous leurs vains ornements, de leurs habits magnifiques, de leurs coiffures, de leurs colliers et bracelets, de leurs cheveux frisés, de leur vanité dans leurs gestes, dans leurs regards, dans leur manière de marcher la tête haute, mesurant leurs pas, et étudiant toutes leurs démarches. On n'avait pas néanmoins en ces temps-là encore vu un Homme-Dieu sur lequel nous devons former nos mœurs, percé d'épines, couvert de plaies, attaché à une croix. Sainte Élisabeth de Hongrie ayant jeté les yeux avec attention sur son image sacrée, fut si honteuse de se voir vêtue magnifiquement, que depuis ce temps-là elle ne porta plus d'habits que très-modestes, quoiqu'elle fût une Souveraine.
Sixte X a donné des Bulles dans lesquelles il défend le luxe des habits, et particulièrement les queues traînantes. Et nous lisons de saint Gaultier Abbé de S. Martin près Pontoise, que prêchant un jour des Rameaux, il s'y trouva une Dame vêtue avec beaucoup de vanité, et ayant la queue de sa robe qui traînait ; ce qui donna lieu au saint Abbé de lui faire une forte correction, lui remontrant que Dieu était offensé dans cet excès, outre le danger des âmes qui pouvaient se perdre par ses attraits. Cette Dame qui avait le cœur aussi vain que son habit, se piqua de cette correction : mais elle en fut divinement châtiée, le diable s'étant saisi de son corps.
Le Saint-Esprit dit aux femmes par S. Pierre le chef de l'Église, qu'elles méprisent ce qui paraît au-dehors, qu'elles ne frisent point leurs cheveux, qu'elles ne se parent point d'or ni de riches habits ; mais qu'elles ornent l'homme du cœur au-dedans, par la pureté incorruptible d'un esprit tranquille et modeste, qui est très-riche devant Dieu. Toute la gloire de la fille du Roi est au-dedans, dit le Prophète Roi. C'est là, dit saint Grégoire de Naziance, que se trouve la vraie beauté, que perdent souvent celles qui se parent au-dehors. Un esprit chaste, paisible, modeste, est un grand ornement devant Dieu. La grâce, la mort aux sens et aux passions, et un saint recueillement, ce sont des richesses qu'une femme vertueuse porte partout. Saint Paul animé et conduit par le même esprit que saint Pierre, veut que les femmes soient parées avec pudeur et modestie, sans se friser et sans porter ni or, ni perles, ni habits somptueux.
Mais il veut qu'elles soient vêtues de robes décentes, qui signifie, selon les Grecs, une robe qui couvre tout le corps ; et c'est en cette sorte d'habits de femmes que l'Apôtre fait consister la bienséance. Qui croira, dit Tertullien, que celles qui découvrent leurs épaules ou leur sein, ne prostituent pas leur chasteté ? Comment pourrai-je me persuader qu'une femme soit chaste, qui découvre en elle ce qui est capable d'allumer les feux de la convoitise ? Peut-elle ignorer que se faisant voir de la sorte aux yeux d'un chacun, elle n'invite fortement à l'impureté ? Les saints Pères ont appelé ces femmes les soufflets des Diables ; car ces malins esprits s'en servent pour allumer le feu de l'impudicité : en cela pires et plus dangereuses que les Démons mêmes ; car saint Paulin et saint Cyprien remarquent qu'ils n'oseraient découvrir indécemment celles dont ils possèdent les corps. Et saint Cyprien donne pour l'un des signes des femmes possédées, quand elles sont en l'air la tête en bas, et que leurs habits ne tombent pas sur leur visage. C'est ce que nous avons connu dans ces personnes ; et ce qui est arrivé devant des témoins qui sont irréprochables il y a peu de temps.
Nous rapporterons ici ce qu'a remarqué un serviteur de Dieu sur ce sujet. Il écrit ce que Pline dit du soin de la nature pour conserver la pudeur des femmes noyées, de qui le corps nage sur l'eau la face en bas. Il cite Valère Maxime qui rapporte que le Consul Romain Sulpice répudia sa femme, parce qu'elle était une fois sortie sans être voilée ; et Vitellius qui a écrit que Postume Vestale fut enterrée comme une incestueuse, parce qu'elle avait paru dans les rues la tête haute et les yeux élevés. Il parle de saint Jérôme qui a loué les filles de Phidon l'Athénien, qui aimèrent mieux mourir que de paraître découvertes. Que les femmes chrétiennes apprennent des païennes la pudeur, qu'elles l'apprennent de la nature même, et qu'elles sachent que les Infidèles s'élèveront au Jugement, et les condamneront.
Mais qu'elles tremblent, apprenant ce que le Saint-Esprit nous déclare dans le Livre des Nombres, que Dieu commanda de tuer toutes les femmes Madianites, parce qu'elles avaient tenté les Israélites, quoiqu'il n'y en eût que quelques-unes d'entr'elles, le reste ayant eu seulement de la complaisance ; et les filles vierges au nombre de trente-deux mille furent faites captives. De plus les saints Pères remarquent qu'il n'y a jamais eu de punition plus exemplaire dans l'Écriture que celle des Princes et des Magistrats des Israélites, pour avoir souffert que les femmes Madianites parées et ornées parussent et conversassent familièrement avec les Israélites ; car il ordonna à Moïse de les faire pendre tous, sans en excepter un seul. Les mêmes saints Pères appellent louves celles qui se servent de fard, des victimes malheureuses de l'impudicité. Ils disent que cela n'appartient qu'à une misérable Jezabel. Nous le répétons encore, que les femmes vaines ne s'excusent pas sur leurs intentions qu'elles prétextent n'être pas mauvaises ; car voici ce que saint Jean Chrysostome dit parlant à l'une d'elles. Vous ne pensez pas, ô misérable, que vous aiguisez un glaive qui fera périr ; que vous donnez à boire dans une coupe pleine de venin ; et vous croyez vous excuser, parce que vous-même n'y buvez pas. Il déclare qu'elles sont plus criminelles que ceux qui vendent du poison ; parce que les autres ne tuent que le corps, et elles donnent la mort aux âmes.
Enfin le fils de Dieu disant à saint Pierre, Allez, Satan, ôtez-vous de devant moi, vous m'êtes à scandale ; car vos sentiments ne sont pas selon Dieu, mais selon les hommes : parce que ce Saint résistait à la mort qu'il devait souffrir, par compassion, et l'amitié qu'il avait pour lui. Cela nous donne lieu de considérer que le monde est encore plein de scandales, parce que ses sentiments ne sont pas selon Dieu ; au contraire il en inspire de tout opposés, comme nous le dirons avec le secours de sa grâce. Et comme l'on agit selon que l'on est prévenu de l'estime pour les choses, on mène une vie très-éloignée de celle qu'il demande de nous. Comme l'on n'a que des sentiments selon les hommes, et non pas en Chrétien. Les pères et les mères élèvent dans ces sentiments leurs enfants. Ces sentiments sont l'esprit dominant en toute la terre ; et c'est de la manière que chacun contribue à la ruine les uns des autres.
Le monde est à scandale, en détournant du culte de Dieu par les railleries qu'il fait de la dévotion de ceux qui la pratiquent, n'approuvant pas les exercices de piété, et étant cause que des personnes faibles n'ont pas la hardiesse de s'y appliquer, se cachant pour fréquenter les Sacrements, ou exercer d'autres bonnes œuvres. Les pères et les mères, les parents et les amis sont à scandale à leurs enfants, à leurs proches, leur résistant quand ils veulent mourir au monde, en entrant dans l'état Religieux ; et dont ils rendront un compte épouvantable au Jugement de Dieu : car ils doivent se souvenir que Dieu est le maître, et qu'il est plus juste de lui obéir qu'à des créatures. Ils doivent se souvenir que c'est faire un attentat injurieux à ses droits divins, que de se rendre maîtres de la vocation des personnes. Ce qui souvent est puni dès cette vie, par les maux et les disgrâces qui arrivent à ceux qui ne suivant pas la vocation divine, se laissent engager en des états où leur parents les mettent. S. Jérôme rapporte sur ce sujet un exemple terrible d'une Dame Romaine, qui cependant n'avait pas commis d'autre faute, que de parer, et cela par ordre de son mari, une jeune fille qui voulait se donner à Dieu, pour la rendre agréable au monde ; et c'est assez l'ordinaire. car ce Père de l'Église assure que l'Ange du Seigneur lui apparut, et lui fit d'effroyables menaces, à raison de ce qu'elle avait eu plus d'égard à ce qu'elle devait à son mari, qu'à ce qu'elle devait à Dieu. Il appelle sacrilèges ses mains, qui ont osé parer et orner la tête de cette jeune fille. Il lui prédit qu'elles deviendraient sèches en punition, que son mari et ses enfants mourraient : et S. Jérôme dit que toutes ces punitions arrivèrent.
Mais malheur au monde pour les scandales, quand ceux qui en doivent être la lumière, deviennent des ténèbres ; quand ceux qui en doivent être les guides, sont aveugles ; car ils tombent tous dans la fosse, et eux, et ceux qu'ils conduisent ; quand par leur vie peu édifiante, leurs conversations trop mondaines, leurs actions trop libres, ils scandalisent les autres ; quand leurs paroles, leurs sermons n'étant pas soutenus d'une vie conforme à ce qu'ils disent, ils donnent occasion de ne les pas croire ; quand ils se servent du crédit, de l'estime, de la confiance que l'on a en eux pour la ruine des âmes, et le déshonneur de leur état. Ils sont en cela, dit l'Angélique Docteur, les ministres du diable, et beaucoup plus dangereux ; car on a en horreur les démons.
Il faut prendre garde, écrit l'Apôtre aux Romains, de ne point donner de scandale à son frère, de n'être pas cause de la perte de celui pour qui Jésus-Christ est mort. Ce qui fait dire à S. Jean Chrysostome, que le scandale est un mal de Jésus-Christ, en tant qu'il sert d'occasion à la perte des âmes pour lesquelles il a donné jusqu'à la dernière goutte de son sang ; qu'il ôte une vie surnaturelle plus précieuse que toutes les vies des Anges. Ô quels reproches les malheureux damnés se feront-ils éternellement dans l'Enfer, pour s'être causé la damnation les uns les autres ! Que le beau monde, qui se pique tant d'amitié, fasse ici réflexion qu'un jour ces amitiés qui servent d'occasion au péché, seront suivies d'une haine enragée pour jamais.
Finissons ici par ces paroles de notre grand Maître : Si votre œil, votre main, vous sont un sujet de scandale, arrachez-les, coupez-les, et les jetez loin de vous : car il vaut mieux pour vous qu'un de vos membres périsse, que non pas tout votre corps soit jeté dans l'Enfer ; c'est-à-dire, qu'il n'y a pas à hésiter, si une personne qui nous est chère comme notre œil, comme notre main, nous détourne du service de Dieu, et nous engage dans les sentiments du siècle, nous inspire l'esprit du monde ; il faut s'en séparer. Ha, qu'il vaut bien mieux les quitter, que d'être séparé de Dieu ! Qu'il vaut bien mieux s'éloigner des personnes qui nous sont dangereuses, que de se priver de la compagnie de la très-sainte Vierge, de tous les bons Anges, et de tous les Saints, et de demeurer lié avec des créatures, pour aller avec elles en Enfer !

(Extrait de Le malheur du Monde, par M. Henri-Marie Boudon)


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samedi 17 octobre 2020

Prière d'une mère pour consacrer sa famille à Marie



Ô Marie ! Vierge pure et sans tache, chaste Épouse de Joseph, Mère tendre de Jésus, modèle accompli des épouses et des mères, pleine de confiance, je me prosterne à vos pieds, j'implore votre secours. Voyez, ô puissante Marie ! voyez mes besoins et ceux de ma famille, écoutez les vœux ardents de mon cœur. Oui, tendre Mère de Jésus-Christ, Reine des Saints, j'espère obtenir de Jésus votre Fils adorable, et par votre intercession, toutes les grâces nécessaires pour remplir saintement mes devoirs d'épouse et de mère de famille ; sollicitez pour moi la crainte de Dieu, l'amour du travail et des bonnes œuvres, le goût de la prière et des choses saintes, la douceur, la patience, la sagesse, toutes les vertus que doit avoir une mère qui veut se sauver et avec elle ses enfants ; apprenez-moi à aimer mon époux comme vous avez aimé saint Joseph, afin que notre union ne soit qu'un encouragement aux bonnes œuvres et à la vertu. Je recommande aussi à votre cœur maternel toute ma famille, je vous établis la mère et la protectrice de mes enfants ; formez leur cœur à la piété, qu'ils ne s'éloignent jamais des sentiers de la sagesse ; que vos regards, ô Vierge sainte ! que la tendresse de votre cœur ne quittent jamais ma maison, et nous serons sûrs de vivre saintement sur la terre et de nous retrouver tous ensemble dans les cieux pour contempler votre gloire, pour célébrer vos bienfaits et votre amour, et pour vous bénir éternellement avec votre cher Fils, notre Seigneur Jésus-Christ. Ainsi soit-il.


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mercredi 11 décembre 2019

Des Habits, par le R.-P. Jean-Joseph Surin


Extrait du CATÉCHISME SPIRITUEL DE LA PERFECTION CHRÉTIENNE, TOME II, Composé par le R. P. J. J. SURIN, de la Compagnie de Jésus :




Des Habits



À quoi faut-il faire attention dans le soin de s'habiller ?

À la nécessité, à la commodité, et à l'ornement.


Que demande la nécessité ?

Qu'on ait égard à la bienséance, et au besoin qu'on a de se munir contre les injures du temps. L'homme spirituel se renferme dans ces vues, et retranche par-là tout superflu, sans pourtant négliger l'ordre qu'il trouve établi, et les usages ordinaires de ceux de sa condition, qui vivent régulièrement. Car ce qui convient en ce genre, à un Religieux de saint François , qui met sa gloire dans la pauvreté, ne conviendrait pas à un Prêtre Séculier ; on peut dire de celui-ci, qu'il se contente du nécessaire, quand il ne porte dans ses habits que le moins que peuvent porter les hommes de son état.
On peut dire la même chose des personnes de qualité qui vivent dans le siècle. Une Dame qui pratique la piété, peut n'avoir rien de superflu dans ses habits, sans donner dans aucun inconvénient, et sans qu'on puisse dire qu'elle manque aux Bienséances de son état. Il n'est pas jusqu'aux Princesses qui ne puissent être vêtues simplement, sans que les gens sages s'en formalisent, dès qu'ils s'apercevront que c'est par piété et par modestie qu'elles en usent de la sorte. Il est vrai que ces personnes ont besoin de beaucoup de générosité pour renoncer au faste et à la vanité mondaine. Un Magistrat, un Gentilhomme, qui se conduiront par le même principe, peuvent se réduire au nécessaire sans être accusés de singularité, parce que les plus mondains savent que le propre des Chrétiens est de mépriser les choses de la terre, et que des choses qu'on méprise, on n'en emploie à ses usages que le moins qu'on peut.
Cependant la modestie et le mépris du monde ne dispensent pas des bienséances. Il ne conviendrait pas à une femme de qualité de porter un habit de grosse bure, parce qu'il suffît à la nécessité ; mais elle sera très-louable si elle se passe d'étoffes de prix, et qu'elle se contente des plus simples, parce qu'elle ne fera que suivre l'exemple de plusieurs personnes de son sexe les plus remarquables, qui se contentant de l'approbation de Dieu et de ses serviteurs, se sont mises au-dessus de la censure des mondains pour se conformer à la modestie. On peut dire en général, que la perfection en ce genre consiste à se contenter du nécessaire.


Pourquoi faut-il faire attention à la commodité ?

Pour éviter un défaut où tombent plusieurs personnes du sexe qui donnent dans la délicatesse, sous prétexte de commodité. On ne peut pas dire de certaines Dames, qu'elles aiment la pompe et la magnificence ; mais on ne sait que penser du soin excessif qu'elles prennent d'avoir toujours le plus beau linge qui puisse se trouver, et les étoffes les plus fines, pour être plus à leur aise. Ne vaudrait-il pas mieux un peu souffrir que de se distinguer de la sorte ? Cette affectation à chercher ses commodités , ne vient pas de l'Évangile, ni de l'esprit de la Croix qui doit être cher à tous les Disciples de Notre Seigneur. Il n'y a guère que de jeunes personnes qui doivent s'établir dans le monde, à qui on puisse permettre d'ajouter au nécessaire, non seulement la commodité, mais encore ce qui contribue à l'ornement. En quoi néanmoins elles doivent user de beaucoup de précautions.


À quoi faut-il avoir égard en matière d'ornement ?

Il ne convient guère aux hommes de chercher la parure et l'ornement dans les habits. Il y a pourtant des cérémonies, des fêtes publiques, des pompes et des solennités qui n'ont rien contre la bienséance, et qui autorisent quelque équipage extraordinaire dans ceux qui sont obligés d'y assister. Mais hors ces cas-là, il n'y a pas d’autres raisons qui puissent dispenser les hommes de la modestie dont nous venons de parler. Cependant la plupart des jeunes gens, dès qu'ils n'ont pas dessein d'entrer en religion, aiment à se distinguer par la nature et par la magnificence des habits ; et pour contenter cette espèce d'ambition, ils donnent dans des excès inexcusables.
Le désordre est encore plus grand dans les jeunes filles et dans plusieurs femmes mariées, qui veulent toujours paraître sous des étoffes précieuses, toutes brillantes d'or et de pierreries. Et si on leur représente que rien n'est plus contraire à l'humilité chrétienne, elles répondent qu'elles se rendraient méprisables si elles n'étaient superbement vêtues : comme si leur honneur consistait à ne le céder à personne en habits somptueux. On voit quelquefois des Dames dans nos Églises se mettre à genoux sur des carreaux de velours, si enrichis d'or et si magnifiques, qu'il n'y aurait rien de mieux à faire que d'y poser le Saint Sacrement si on voulait le placer comme il mérite.
Elles disent pour se justifier qu'elles ne font que suivre la coutume, et se conformer aux autres femmes de leur rang. Mais elles ne prennent pas garde que c'est la conduite des personnes sages et vertueuses qui doit fonder la coutume, et régler les bienséances de la condition, et non l'exemple de quelques femmes vaines et remplies de l'esprit du monde. On voit en effet des personnes du premier rang qui se renferment dans les bornes de la modestie et de la simplicité chrétienne, sans s'exposer au mépris et sans encourir le blâme, et qui trouvent même un sujet de confusion dans cette magnificence et cette superfluité mondaine où les autres mettent leur gloire; ce qui suffit pour montrer que la coutume et les bienséances de l'état sont une excuse frivole qui ne saurait être alléguée sérieusement, surtout par une personne qui fait profession de piété.
Il ne faut pas remonter bien haut pour être encore mieux convaincu que c'est la corruption du siècle qui a rendu commun parmi les personnes du sexe, l'usage des riches parures et des ornements précieux. Des gens qui vivent encore, ont vu le temps où il n'y avait que les Reines et les Princesses qui fissent porter après elles ces carreaux magnifiques dont nous venons de parler, et la mode n'en a été introduite dans les conditions inférieures, que par des personnes qui n'avaient rien de plus remarquable que leur vanité. On peut dire la même chose de la plupart des autres ornements qu'on porte par ostentation, et pour éblouir les yeux des hommes. Rien de plus commun que de voir ces sortes de parures, condamnées dans les saintes Écritures, blâmées par les Saints et par les Peres de l'Église. Les personnes, qui sans être d'un rang élevé donnent dans cette magnificence, sont encore plus coupables que les autres, parce qu'elles ne peuvent apporter que leur vanité pour excuse, et que par cette conduite elles semblent renoncer à la qualité de Disciple de Jésus-Christ.
Il y a une autre espèce d'ornement qui mérite encore mieux notre indignation, parce qu'il choque la modestie, et qu'il scandalise les bonnes mœurs. Ce n'est pas seulement pour se donner du lustre que certaines femmes se couvrent la gorge avec un linge clair et transparent. Ne dirait-on pas qu'elles ont dessein de montrer avec plus d'affectation ce qu'elles font semblant de cacher ?
De tout ce que nous avons dit dans ce chapitre, il est aisé de conclure que l'âge et la condition qui permettent quelquefois aux personnes du sexe de passer les bornes de la nécessité dans la manière dont elles s'habillent, ne leur permettent jamais de rien faire contre la modestie qui doit toujours éclater dans leurs ornements, et à laquelle il faut qu'elles aient toujours plus d'égard qu'à l'âge et aux bienséances de l'état.



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lundi 12 août 2019

Comment sainte Claire, sur un ordre exprès du Pape, bénit les pains qui se trouvaient sur les tables ; et comment, après cette bénédiction, le signe de la croix parut sur chacun de ces pains





Sainte Claire, l'amante toute dévouée de la croix du Christ et la noble plante cultivée par les soins de saint François, avait une grande réputation de sainteté. Les évêques et les cardinaux désiraient vivement la voir et l'entendre, et le Pape lui-même voulut la visiter plusieurs fois en personne. Un jour qu'il était allé la trouver à son monastère pour l'entendre parler des choses de Dieu, sainte Claire, pendant la conversation, fit préparer les tables, et lorsque l'entretien fut terminé, s'agenouillant respectueusement devant le Saint-Père, elle le pria de bénir les pains. — « Sœur Claire, fidèle épouse du Christ, lui répondit le Pape, je veux que vous donniez vous-même cette bénédiction, par le signe de cette croix à laquelle vous êtes toute dévouée. » — « Saint-Père, dit la Sainte, ce serait une trop grande témérité à moi, qui ne suis qu'une misérable femme, d'oser remplir cet office en la présence du Vicaire de Jésus-Christ ; daignez m'excuser. » — « Eh bien, reprit le Pape, pour que cet acte ne vous soit pas imputé à présomption et qu'il vous procure au contraire le mérite de l'obéissance ; au nom de cette sainte obéissance, je vous l'ordonne, faites sur ces pains le signe de la croix et bénissez-les au nom de Dieu. » Sainte Claire, en véritable fille de l'obéissance, donna sa bénédiction. Ô prodige ! aussitôt le signe de la croix parut parfaitement tracé sur chacun des pains. On en mangea une partie et l'on réserva le reste comme un témoignage du miracle qui venait de s'opérer. Le Saint-Père voulut en prendre lui-même, et après avoir donné sa bénédiction à la Sainte, il partit en rendant grâces à Dieu.
Vers ce temps-là, sainte Claire avait avec elle, dans son monastère, sœur Ortolane, sa mère, et sœur Agnès, sa sœur, toutes deux riches en vertus et remplies de l'Esprit-Saint. Elle avait encore sous sa discipline plusieurs autres religieuses ; et saint François leur envoyait souvent des malades auxquels elles rendaient la santé par leurs prières et le signe de la croix qu'elles faisaient sur eux.


(Extrait des Fioretti ou petites fleurs de Saint François d'Assise)




Reportez-vous à Prières de Sainte Claire en l'honneur des cinq plaies de Notre-Seigneur Jésus-ChristLitanies de Sainte Claire d'AssiseL'obéissance est la fille et l'inséparable compagne de l'humilité, et De la manière dont saint François bénit le saint Frère Bernard ; et comment il le laissa son vicaire au moment de sa mort.














samedi 17 novembre 2018

Longinqua oceani, de Sa Sainteté le Pape Léon XIII, aux archevêques et évêques des États-Unis de l'Amérique du Nord




LONGINQUA OCEANI


LETTRE DE N. T. S. P. LÉON XIII


PAPE PAR LA DIVINE PROVIDENCE



AUX ARCHEVÊQUES ET ÉVÊQUES

DES ÉTATS-UNIS DE L'AMÉRIQUE DU NORD


(6 janvier 1895)




À Nos Vénérables Frères Archevêques et Évêques des États-Unis de l'Amérique du Nord.


LÉON XIII, PAPE.


Vénérables Frères, Salut et Bénédiction apostolique.

Nous traversons par le cœur et par la pensée les lointains espaces de l'Océan ; et, bien que Nous Nous soyons déjà entretenu avec vous dans Nos écrits, toutes les fois spécialement que, en vertu de Notre autorité, Nous avons adressé aux évêques de l'univers catholique des lettres communes, aujourd'hui pourtant, Nous avons voulu vous parler à part, dans le but de pouvoir, si Dieu le veut, être de quelque utilité à la cause catholique parmi vous.

C'est avec le plus grand zèle et le plus grand soin que Nous entreprenons cette œuvre. En effet. Nous apprécions grandement et Nous affectionnons vivement, dans sa robuste jeunesse, le peuple américain, chez qui notre esprit aperçoit clairement le progrès caché, non seulement des affaires publiques, mais encore de la religion chrétienne.

Au moment où votre nation tout entière célébrait, naguère, le quatrième centenaire de la découverte de l'Amérique, dans un reconnaissant souvenir et par toutes sortes de démonstrations et c'était justice, Nous avons, Nous aussi, fêté avec vous la mémoire de cet heureux événement, Nous associant à votre joie et partageant les mêmes sentiments. En cette occasion, former de loin des vœux pour votre conservation et votre grandeur ne Nous parut pas suffisant. Nous souhaitions de Nous mêler par quelque moyen à vos transports ; et c'est pourquoi très volontiers Nous avons envoyé quelqu'un pour Nous représenter.

La part que Nous avons prise à vos fêtes avait sa raison d'être : le peuple américain était à peine né à la lumière, il vagissait encore pour ainsi dire dans son berceau, quand l'Église le prit et le serra maternellement sur son sein.

Nous l'avons montré ailleurs expressément : le premier fruit que Christophe Colomb voulait retirer de ses navigations et de ses labeurs était d'ouvrir au nom chrétien une route à travers de nouvelles terres et de nouvelles mers. Il s'attacha inébranlablement à cette pensée, et, à quelque rivage qu'il abordât, son premier soin était d'y planter l'image sacrée de la Croix. Comme l'arche de Noé, voguant sur les flots débordés, emportait, avec ce qui restait du genre humain, la race d'Israël, ainsi les vaisseaux de Colomb, confiés à l'Océan, transportèrent aux rives d'outre-mer les germes des grands États et les prémices du nom chrétien.

Ce n'est pas ici le lieu de détailler un à un les événements qui suivirent. Il est certain que l'Évangile brilla de très bonne heure aux yeux des nations, alors encore sauvages, découvertes par l'illustre Génois. On sait assez combien nombreux les fils de saint François, de saint Dominique et de saint Ignace, durant deux siècles continus, firent voile vers ces terres, sans doute pour y porter leurs soins aux colonies venues d'Europe, mais d'abord et surtout pour amener les indigènes de leurs superstitions à la religion chrétienne, travaux qu'ils consacrèrent plus d'une fois par le témoignage de leur sang. Les nouveaux noms eux-mêmes qui furent donnés à la plupart de vos villes, à vos fleuves, à vos montagnes et à vos lacs, montrent et attestent clairement que l'Église catholique a profondément gravé son empreinte sur les origines de votre nation. — Peut-être faut-il voir aussi un dessein particulier de la divine Providence dans ce que Nous rappelons ici : lorsque les colonies américaines, après avoir, grâce au concours des catholiques obtenu la liberté et le pouvoir, se groupèrent en une république régulièrement constituée, à ce moment même, la hiérarchie catholique fut établie, suivant les règles, parmi vous ; et dans le temps où le suffrage populaire portait Washington à la présidence de la République, l'autorité apostolique mettait à la tête de l'Église américaine son premier évêque. L'amitié et les bons rapports qui — c'est un fait certain — existaient entre l'un et l'autre, paraissent une preuve que ces villes confédérées doivent être unies par la concorde et l'amitié à l'Église catholique.

Et ce n'est pas sans raison. En effet, seules, les bonnes mœurs assoient solidement un gouvernement ; c'est ce qu'a clairement vu et proclamé votre premier citoyen, l'homme illustre dont Nous venons de prononcer le nom, chez qui la pénétration et la prudence politique furent si grandes. Mais les bonnes mœurs sont maintenues d'une façon excellente et toute particulière par la religion qui de sa nature, conserve et revendique tous les principes d'où découlent les devoirs, et, proposant à Notre activité les plus puissants motifs, ordonne de vivre vertueusement et défend de pécher. Or qu'est-ce que l'Église, sinon une société légitime fondée par la volonté et par l'ordre de Jésus-Christ, pour conserver la sainteté des mœurs et défendre la religion ? Aussi, et c'est une vérité que Nous Nous sommes souvent efforcé de persuader du haut de Notre Siège Apostolique, l'Église, qui par elle-même et de sa nature, s'occupe du salut des âmes et du bonheur céleste à acquérir, offre néanmoins, dans l'ordre des choses temporelles, tant et de si grands avantages, qu'elle ne pourrait en procurer de plus nombreux ni de plus importants, si elle avait été spécialement et principalement instituée pour assurer le bonheur de la vie que nous menons sur la terre.

Que votre République ait progressé, qu'elle ait réalisé de rapides améliorations, même en ce qui touche à la religion, tout le monde l'a vu. De même, en effet, que l'immense accumulation du bien-être et du pouvoir a, dans un seul siècle, développé vos cités, ainsi voyons-nous l'Église, de très faible et très petite qu'elle était d'abord, devenue rapidement très grande et merveilleusement prospère. Si, d'un côté, l'accroissement des ressources et des richesses de vos villes est justement attribué au génie de la race américaine et à sa laborieuse activité, d'autre part, il faut reconnaître que la situation florissante de l'Église catholique est due d'abord à la vertu, au zèle et à la prudence des évêques et du clergé, ensuite à la foi et à la munificence des catholiques. C'est ainsi que les efforts énergiques de toutes les classes de la société vous ont permis de fonder d'innombrables œuvres pieuses et utiles : églises, collèges pour l'éducation de la jeunesse, instituts pour l'enseignement supérieur, maisons d'hospitalité pour le peuple, hôpitaux, monastères. En ce qui concerne plus particulièrement la formation des âmes, qui consiste dans la pratique des vertus chrétiennes, beaucoup de faits Nous ont été appris qui Nous donnent de grandes espérances et Nous remplissent de joie, Nous voulons parler de l'accroissement progressif des clercs, tant séculiers que réguliers, de l'honneur où l'on tient les Congrégations pieuses, de l'état florissant des écoles paroissiales catholiques ainsi que des écoles dominicales destinées à l'enseignement de la doctrine chrétienne, et des écoles d'été ; des Sociétés de secours mutuels, d'assistance des pauvres et de tempérance ; et Nous ne parlons pas des preuves nombreuses que le peuple donne de sa piété.

Cet heureux état de choses, il n'en faut point douter, est dû en grande partie aux prescriptions et aux décrets de vos Synodes, de ceux surtout que l'autorité du Siège Apostolique a convoqués et sanctionnés en ces derniers temps. Mais aussi — et il Nous est agréable de reconnaître la vérité, — il faut en rendre quelque peu grâce à l'équité des lois sous lesquelles vit l'Amérique, et aux mœurs d'une République bien constituée. Chez vous, en effet, grâce à la bonne constitution de l'État, l'Église n'étant gênée par les liens d'aucune loi, étant défendue contre la violence par le droit commun et l'équité des jugements, a obtenu la liberté garantie de vivre et d'agir sans obstacle. Toutes ces remarques sont vraies ; pourtant, il faut se garder d'une erreur : qu'on n'aille pas conclure de là que la meilleure situation pour l'Église est celle qu'elle a en Amérique, ou bien qu'il est toujours permis et utile de séparer, de disjoindre les intérêts de l'Église et de l'État comme en Amérique.

En effet, si la religion catholique est honorée parmi vous, si elle prospère, si même elle s'est accrue, il faut l'attribuer entièrement à la fécondité divine dont jouit l'Église, qui, lorsque personne ne s'y oppose, lorsque rien ne lui fait obstacle, s'étend d'elle-même et se répand ; pourtant elle produirait encore bien plus de fruits si elle jouissait, non seulement de la liberté, mais encore de la faveur des lois et de la protection des pouvoirs publics.

Pour Nous, autant que les circonstances Nous l'ont permis, Nous n'avons jamais négligé de conserver et d'affermir parmi vous la religion catholique. Pour ce motif, Nous avons surtout entrepris deux œuvres qui vous sont bien connues ; l'une, de développer l'étude des sciences, l'autre, de perfectionner l'administration des intérêts catholiques. En effet, bien que l'Amérique comptât déjà des Universités nombreuses et célèbres. Nous avons cependant jugé bon qu'il en existât une instituée par l'autorité du Siège Apostolique, et dotée par Nous de tous droits ; des professeurs catholiques y instruiraient les hommes avides de savoir, d'abord dans les sciences philosophiques et théologiques, puis, lorsque les ressources et les temps le permettraient, dans les autres sciences, dans celles notamment que notre siècle a fondées ou perfectionnées. Toute érudition, en effet, serait incomplète, s'il ne s'y joignait quelque connaissance des sciences modernes. Dans le mouvement si rapide des esprits, quand le désir de savoir, louable et bon en lui-même, est si largement répandu, il convient que les catholiques marchent à la tête, et non à la suite des autres. Aussi, doivent-ils se parer de tout, l'éclat de la science, s'exercer avec ardeur à la recherche de la vérité et à l'investigation de toute la nature autant que faire se peut.

D'ailleurs, telle fut toujours l'intention de l'Église ; toujours elle a mis tous ses efforts et tous les soins qu'elle a pu pour reculer les bornes de la science. Aussi, Vénérables Frères, par la lettre que Nous vous avons adressée, le 7 mars 1880, avons-Nous fondé, selon les règles, à Washington, votre capitale, une Université pour la jeunesse désireuse d'une instruction supérieure. Vous-mêmes, en grand nombre, avez manifesté combien ce lieu devait être favorable aux hautes études. Nous entretenant à ce sujet en Consistoire avec Nos Vénérables Frères les cardinaux de la Sainte Église romaine, Nous avons déclaré vouloir que dans cette Université, on se fît une loi de joindre l'érudition et la science, à l'intégrité de la foi, et de former la jeunesse à la religion non moins qu'aux arts libéraux. Aussi, avons-Nous décidé de confier aux évêques des États-Unis la saine direction des études et le soin de la bonne éducation des jeunes-gens, conférant l'autorité et la charge de chancelier, comme on dit, à l'archevêque de Baltimore.

Ces débuts, grâce à Dieu, ont été assez heureux. En effet, sans retard aucun, au moment où vous célébriez par des fêtes solennelles le centenaire de rétablissement de la hiérarchie ecclésiastique, l'enseignement sacré y commença en présence de Notre légat, sous d'heureux auspices. Depuis lors, Nous avons appris que la théologie y est enseignée par des hommes remarquables dont le talent et la science sont unis à une fidélité et à une soumission toute particulière envers le Siège Apostolique.

Il n'y a pas longtemps encore, Nous apprenions que la générosité d'un prêtre pieux avait commencé et achevé un édifice destiné à l'enseignement des sciences et des lettres dans l'intérêt des clercs aussi bien que des laïques. Nous espérons sans peine que cet exemple suscitera des imitateurs parmi vos concitoyens. Nous ne sommes pas, en effet, sans connaître le caractère des Américains, et eux-mêmes ne peuvent ignorer que toute libéralité pour cette œuvre sera compensée par de très grands avantages pour le bien commun.

Tout le monde sait combien les Universités de ce genre, que, à diverses époques, l'Église romaine a ou fondées elle-même ou approuvées et développées par ses règlements, ou répandu dans toute l'Europe les trésors de la science et des lettres.

Aujourd'hui même, pour ne point parler des autres, il suffit de nommer l'Université de Louvain, où la nation belge trouve presque chaque jour les éléments de sa prospérité et de sa gloire. Des avantages analogues et tout aussi nombreux doivent être facilement attendus de la grande Université de Washington, si maîtres et élèves — ce dont Nous ne doutons nullement — obéissent à nos instructions, et, si, éloignant les intérêts de partis et les disputes, ils se concilient la sympathie du peuple et du clergé.

Nous voulons ici, Vénérables Frères, recommander à votre charité et à la générosité publique le collège établi à Rome pour l'enseignement des sciences sacrées aux jeunes clercs de l'Amérique du Nord, collège fondé par Pie IX, Notre prédécesseur, et que Nous-même avons pris soin d'affermir en lui donnant une constitution régulière par Notre lettre du 25 octobre 1884 ; d'autant plus que l'événement n'a nullement trompé les communes espérances qu'on en avait conçues. Vous-mêmes êtes témoins que, dans un court espace de temps, de nombreux et bons prêtres sont sortis de ce collège, et qu'il en est parmi eux qui ont atteint, grâce à leur mérite et à leur science, les degrés les plus élevés des dignités ecclésiastiques. Aussi, sommes-Nous persuadé que vous ferez œuvre utile en continuant d'y envoyer des jeunes gens d'élite et de les y faire élever pour l'espoir de l'Église. Les talents et les vertus qu'ils auront acquis à Rome, ils les déploieront un jour dans leur patrie et les feront servir au bien commun.

De même, dès le commencement de Notre pontificat, mû par l'affection dont Nous entourons les catholiques de votre nation, Nous avons commencé à Nous occuper avec soin du troisième Concile de Baltimore. Plus tard, lorsque les archevêques mandés par Nous pour ce motif vinrent à Rome, Nous leur demandâmes avec soin ce qu'ils croyaient qu'on dût décider pour le bien commun. Enfin, après avoir mûrement examiné les décrets portés par tous les évêques convoqués à Baltimore, Nous avons résolu de les ratifier de Notre autorité apostolique. Les résultats de cette œuvre ne tardèrent pas à se manifester. L'expérience a montré et montre encore que ces décisions du Concile de Baltimore étaient salutaires et très bien appropriées aux circonstances. On a déjà pu se rendre un compte suffisant de leur efficacité pour affermir la discipline, exciter le zèle et la vigilance du clergé, protéger et développer l'instruction catholique de la jeunesse.

Toutefois, Vénérables Frères, si, en toutes ces choses, Nous reconnaissons votre zèle, si nous louons la constance unie chez vous à la prudence, c'est à juste titre que Nous le faisons. Nous comprenons bien, en effet, qu'une telle abondance de fruits ne seraient pas arrivés à maturité aussi facilement ni aussi rapidement, si vous-mêmes ne vous étiez appliqués, chacun dans la mesure de votre pouvoir, à suivre avec soin et fidélité les sages décisions que vous aviez prises à Baltimore.

Le Concile de Baltimore terminé, il restait à donner à l'œuvre une sorte de couronnement légitime et convenable. Il Nous a paru qu'on n'en pouvait désirer de meilleur que la constitution régulière, par le Saint-Siège, d'une légation en Amérique, et, comme vous le savez, Nous l'avons régulièrement établie. Par là, ainsi que Nous l'avons dit ailleurs, Nous avons d'abord voulu témoigner que l'Amérique tenait la même place dans Notre cœur et avait les mêmes droits à Notre bienveillance que les autres États, même les plus grands et les plus puissants. Nous Nous sommes ensuite préoccupé de resserrer davantage les liens des devoirs et des relations qui vous rattachent, vous et tant de milliers de catholiques, au Siège Apostolique. En réalité, le peuple catholique a compris que la mesure prise par Nous et qu'il sentait lui devoir être salutaire, était de plus conforme aux usages et aux traditions du Siège Apostolique. En effet, les Pontifes romains, par cela même qu'ils tiennent de Dieu le pouvoir de gérer les intérêts du monde chrétien, ont accoutumé, dès la plus haute antiquité, d'envoyer au loin leurs légats aux nations et aux peuples chrétiens. Ils agissent ainsi en vertu, non d'un pouvoir étranger, mais d'un droit qui leur appartient en propre, parce que « le Pontife romain, à qui le Christ a conféré la puissance ordinaire et immédiate, soit sur toutes les Églises et sur chacune d'elles, soit sur tous les pasteurs, sur tous les fidèles et sur chacun d'eux (Conc. Vatic. Sess. IV, c. 3), ne pouvant parcourir en personne chaque pays, ni exercer directement les sollicitudes de sa charge pastorale sur le troupeau qui lui est confié, doit nécessairement parfois, suivant les devoirs de sa charge, envoyer aux diverses parties du monde, selon la nécessité des temps, des légats qui, le suppléant dans ses fonctions, corrigent les erreurs, aplanissent les difficultés et procurent aux peuples qui leur sont confiés, un accroissement de salut (Cap. un. Extravag. Comm. De Consuet. I. I). »

Ce serait un soupçon injuste et faux — si jamais il venait à exister — de croire que l'autorité de Notre légat est en opposition avec l'autorité des évêques. Nous voulons et Nous devons vouloir qu'ils soient sacrés pour Nous plus que pour tout autre, les droits de ceux que l'Esprit-Saint a placés comme évêques pour gouverner l'Église de Dieu ; Nous voulons que ces droits demeurent intacts dans toute nation et en tout lieu.

D'autant plus que la dignité de chaque évêque est tellement unie par sa nature à la dignité du Pontife romain que celui qui veille à l'une défend nécessairement l'autre. Mon honneur est l'honneur de l'Église universelle. Mon honneur est la force inébranlable de mes frères. Je suis vraiment honoré lorsque l'honneur dû à chacun d'eux ne lui est pas refusé (Enc. Arcanum).

Aussi le rôle et les fonctions du légat apostolique, quelle que puisse être la grandeur de son autorité, étant d'accomplir les ordres et d'interpréter la volonté du Pontife qui l'envoie, le légat, bien loin de causer quelque détriment à la puissance ordinaire des évêques, la confirme, au contraire, et la fortifie.

En effet, son autorité sera d'un grand poids pour maintenir l'obéissance parmi le peuple, la discipline et le respect dû aux évêques parmi le clergé, et, parmi les évêques, la charité mutuelle jointe à une parfaite concorde.

Cette union si salutaire et si désirable, qui repose surtout sur l'accord des sentiments et des actes, fera certainement que chacun de vous continuera à s'occuper diligemment de l'administration de son diocèse ; que personne ne mettra d'entraves à l'administration de celui-ci ; que nul ne s'inquiétera des projets ni des actes de celui-là ; et que, tous ensemble, éloignant les dissensions et conservant le respect mutuel, travailleront à accroître l'honneur de l'Église américaine et le bien commun par la parfaite harmonie de leurs efforts. À peine peut-on imaginer ce que cette concorde des évêques produira de fruits de salut pour les nôtres, et quelle force cet exemple aura sur les autres. Ceux-ci, en effet, par cette seule preuve, verront facilement que l'apostolat divin est vraiment passé par héritage aux mains des évêques catholiques.

II est encore un autre point grandement à considérer. Les hommes sages s'accordent à reconnaître, et Nous-mêmes l'avons constaté un peu plus haut et bien volontiers, que l'Amérique paraît appelée à de hautes destinées. Or, Nous voulons que l'Église catholique participe et concoure à cette grandeur que l'on prévoit. Aussi pensons-Nous qu'il est juste et nécessaire qu'elle marche de concert avec l'État, d'un pas ferme, vers le progrès, mettant à profit toutes les occasions que le temps offrira. En même temps, elle devra faire en sorte que ses vertus et ses institutions contribuent autant que possible au développement des États. Elle atteindra d'autant plus facilement et pleinement cette double fin que l'avenir la trouvera mieux organisée. Or, quel est le but de la légation dont nous parlons, si ce n'est de rendre la constitution de l'Église plus solide et sa discipline mieux défendue ?

Ceci étant, Nous souhaitons vivement que les catholiques se pénètrent tous les jours plus profondément de cette vérité, qu'ils ne peuvent pas veiller plus sagement à leurs intérêts privés ni mieux mériter du salut commun, qu'en continuant à se soumettre à l'Église et à lui obéir de tout cœur.

D'ailleurs, sur ce point, les fidèles américains ont à peine besoin d'exhortation : ils sont habitués, en effet, à adhérer d'eux-mêmes et avec une louable constance aux enseignements catholiques. Il est une règle de la plus haute importance et très salutaire à tout point de vue qu'il Nous plaît de rappeler ici, que généralement la foi et les mœurs font religieusement observer parmi vous, comme il est juste. Nous voulons parler du dogme chrétien de l'unité et de la perpétuité du mariage, qui fournit non seulement à la famille, mais encore à la société, un lien très puissant de conservation. Parmi vos concitoyens, même de ceux qui, pour le reste, sont en dissentiment avec Nous, il en est un grand nombre qui admirent et approuvent, sur ce point, la doctrine et les mœurs des catholiques, effrayés qu'ils sont par la licence des divorces. En jugeant de la sorte, ils ne sont pas moins guidés par l'amour de leur patrie que par les conseils de la sagesse. En effet, on a peine à imaginer un fléau plus funeste à l'État que la prétention de pouvoir rompre un lien que la loi divine rend perpétuel et indissoluble. « Par suite du divorce, le pacte conjugal perd sa stabilité : la bienveillance mutuelle dépérit, de pernicieux encouragements sont donnés à l'infidélité ; la protection et l'éducation des enfants est compromise ; la société domestique trouve une occasion de dissolution ; des germes de discorde sont semés entre les familles ; la dignité de la femme est amoindrie, abaissée car elle court le risque, après avoir servi à la passion de l'homme, d'être abandonnée. Comme pour la ruine des familles et la perte des États, il n'est rien de plus puissant que la corruption des mœurs, il est facile de voir combien le divorce est un des plus grands ennemis de la prospérité des familles et des États (S. Gregorius Epist. ad Eulog. Alex. lib. Vili, ep. 3). »

S'il s'agit de l'ordre civil, c'est un fait acquis et reconnu que, spécialement dans un État populaire comme est le vôtre, il est d'une grande importance que les citoyens soient probes et de bonnes mœurs. Dans une nation libre, si la justice n'est pas universellement en honneur, si le peuple n'est pas souvent et soigneusement rappelé à l'observation des préceptes de l'Évangile, la liberté elle-même peut être funeste. Aussi, que tous les membres du clergé qui travaillent à l'instruction du peuple traitent avec netteté des devoirs des citoyens, de façon à persuader tous les esprits et à les pénétrer profondément de cette vérité, qu'il faut, dans toutes les fonctions de la vie civile, loyauté, désintéressement, intégrité. En effet, ce qui n'est pas permis dans la vie privée ne l'est pas non plus dans la vie publique.

Sur tous ces points, ces lettres encycliques que Nous avons déjà écrites durant notre Pontificat contiennent, vous le savez, de nombreux enseignements que les catholiques doivent suivre et auxquels ils doivent obéir. Liberté humaine, principaux devoirs des chrétiens, pouvoir civil, constitution chrétienne des États, Nous avons touché à tous ces points dans Nos écrits et dans Nos discours, Nous appuyant sur les principes tirés tant de la doctrine évangélique que de la raison. Ceux donc qui veulent être des citoyens honnêtes et s'acquitter de leurs devoirs comme la foi l'exige trouveront facilement dans Nos lettres la règle de l'honnêteté.

De même, que les prêtres rappellent au peuple avec insistance les décrets du troisième Concile de Baltimore, ceux surtout qui portent sur la vertu de tempérance, l'instruction catholique de la jeunesse, l'usage fréquent des sacrements, l'obéissance aux lois justes et aux institutions de la République.

En ce qui concerne la formation des sociétés, il faut bien prendre garde à ne point tomber dans l'erreur, et Nous voulons adresser cette recommandation aux ouvriers nommément. Assurément, ils ont le droit de s'unir en des associations pour le bien de leurs intérêts : l'Église les favorise et elles sont conformes à la nature. Mais il leur importe vivement de considérer avec qui ils s'associent ; car, en recherchant certains avantages, ils pourraient parfois, par là même, mettre en péril des biens beaucoup plus grands. La principale garantie contre ce danger est d'être bien résolu à ne jamais admettre que la justice soit méconnue en aucun temps ni en aucune matière. Si donc il existe une société dont les chefs ne soient pas des personnes fermement attachées au bien et amies de la religion, et si cette société leur obéit aveuglément, elle peut faire beaucoup de mal dans l'ordre public et privé ; elle ne peut pas faire de bien. De là une conséquence, c'est qu'il faut fuir non seulement les associations ouvertement condamnées par le jugement de l'Église, mais encore celles que l'opinion des hommes sages, principalement des évêques, signale comme suspectes et dangereuses. Bien plus, et c'est un point très important pour la sauvegarde de la foi, les catholiques doivent s'associer de préférence à des catholiques, à moins que la nécessité ne les oblige à agir autrement. Une fois réunis en des associations, qu'ils mettent à leur tête des prêtres ou des laïques honnêtes et d'une autorité reconnue ; qu'ils en suivent les conseils et qu'ils s'efforcent de poursuivre et de réaliser pacifiquement ce qui paraîtra utile à leurs intérêts, se conformant surtout aux règles que nous avons indiquées dans notre lettre encyclique Rerum novarum.

Ils ne devront jamais oublier qu'il est juste et désirable de revendiquer et de sauvegarder les droits du peuple, mais toujours sans manquer à leurs propres devoirs. Et ils en ont de très grands : respecter le bien d'autrui, laisser à chacun la liberté pour ses propres affaires, n'empêcher personne de donner son travail où il lui plaît et quand il lui plaît. Les actes que vous avez vu produire par la violence et l'émeute l'année dernière dans votre pays, vous avertissent assez que l'audace et la barbarie des ennemis de la société menacent de près même les intérêts de l'Amérique. Les temps mêmes commandent aux catholiques de travailler à la tranquillité publique, et pour cela d'observer les lois, d'avoir la violence en horreur, et de ne pas demander plus que ne le permettent l'équité et la justice.

Pour assurer ce résultat, ceux-là, à coup sûr, peuvent beaucoup qui se sont consacrés à écrire, et parmi eux, surtout ceux qui dépensent leurs forces dans la presse quotidienne. Nous n'ignorons pas que nombre d'athlètes bien exercés luttent déjà dans cette arène, et que leur zèle est bien plus digne d'éloge qu'il n'a besoin d'encouragement.

Toutefois, comme l'avidité de lire et d'apprendre est si vive et s'est tellement répandue chez vous qu'elle peut-être le principe des plus grands biens autant que des plus grands maux, il faut, par tous les moyens, chercher à augmenter le nombre de ceux qui remplissent leur tâche d'écrivain avec science et bon esprit, ayant la religion pour guide et l'honnêteté pour compagne.

Cela est encore plus visible en Amérique, où les catholiques vivent en rapports habituels avec des non catholiques, ce qui oblige les nôtres à une extrême prudence et à une fermeté toute particulière. Il faut les instruire, les avertir, les affermir, les exciter à la pratique des vertus, à l'observance fidèle de leurs devoirs envers l'Église, au milieu de si grandes occasions de péril.

Ces soins et ces travaux sont sans doute la tâche propre du clergé, sa grande mission ; mais, néanmoins, le pays et l'époque exigent de la part des journalistes, qu'eux-mêmes, selon leur pouvoir, consacrent leurs efforts et leurs travaux à la même cause.

Qu'ils considèrent sérieusement que l'œuvre de la presse sera, sinon nuisible, du moins fort peu utile à la religion, si l'accord ne règne pas entre ceux qui tendent au même but. Ceux qui veulent servir l'Église utilement, ceux qui désirent sincèrement défendre par leurs écrits la religion catholique, doivent combattre avec un parfait accord, et, pour ainsi dire, en rangs serrés. Aussi, ceux-là paraîtraient plutôt déclarer la guerre que la repousser, qui dissiperaient leurs forces par la discorde.

C'est ainsi également que les écrivains font, au lieu d'œuvre utile et fructueuse, œuvre défectueuse et nuisible, chaque fois qu'ils osent déférer à leur propre jugement les résolutions ou les actes des évêques ; et, dépouillant le respect qu'ils leur doivent, les critiquer, les censurer, ne voyant pas quelle perturbation de l'ordre et quels maux engendre leur conduite. Qu'ils se souviennent donc de leurs devoirs et qu'ils ne franchissent point les justes bornes de la modestie. Il faut obéir aux évêques qui sont à un très haut degré de l'autorité, et leur rendre l'honneur qui convient à la grandeur et à la sainteté de leurs fonctions, ce respect « auquel personne n'a le droit de manquer, et qui, principalement chez les journalistes, catholiques, doit briller et pour ainsi dire être affiché pour servir d'exemple. Les journaux en effet, destinés à se répandre au loin, tombent tous les jours entre les mains du premier venu et ils ont une grande influence sur l'opinion et la conduite de la multitude (Ep. Cognita nobis ad Archiepp. et Epp. Provinciarum Taurin, Mediolanen. Vercellen. XXV an. MDCCCLXXlI). »

Nous-même avons, en beaucoup d'endroits, donné beaucoup d'enseignements concernant le devoir d'un bon écrivain. De nombreux enseignements aussi ont été renouvelés unanimement et par le troisième Concile de Baltimore, et par les archevêques qui se réunirent à Chicago en 1893. Que les catholiques aient donc présents à l'esprit Nos enseignements et les vôtres, et qu'ils reconnaissent qu'ils doivent servir de règle à toute la presse s'ils veulent bien s'acquitter de leurs devoirs, comme ils doivent le vouloir.

Notre pensée se tourne maintenant vers les autres Américains qui sont en dissentiment avec Nous sur la foi chrétienne et dont beaucoup — qui pourrait le nier ? — sont plus éloignés de Nous par leur naissance que par leur volonté. Quelle sollicitude Nous avons de leur salut, avec quelle ardeur Nous voudrions qu'ils revinssent se jeter dans les bras de l'Église la Mère commune de tous les hommes, Notre lettre apostolique Prœclara l'a récemment déclaré. Et certes, Nous ne sommes pas absolument sans espoir, car II est avec Nous, Celui à qui tout obéit et qui a donné sa vie pour réunir en un seul troupeau les fils du Dieu qui étaient dispersés (Joan., XI, 52).
Certes, Nous ne devrons pas les délaisser ni les abandonner à leur propre sens ; mais, par la douceur et la plus grande charité, les attirer à Nous, leur persuadant, de toutes façons, de s'appliquer à étudier tout les points de la doctrine catholique et à dépouiller leurs opinions préconçues. En cela, si le premier rôle appartient aux évêques et à tout le clergé, le second revient aux laïques. Ceux-ci, en effet, peuvent aider les efforts apostoliques du clergé par la probité des mœurs et l'intégrité de la vie. La force de l'exemple est grande, pour ceux principalement qui recherchent sincèrement la vérité et qui pratiquent l'humilité par une disposition naturelle à la vertu ; on en compte un très grand nombre parmi vos concitoyens. Si le spectacle des vertus chrétiennes a eu, sur les païens aveuglés par une superstition invétérée, la grande influence qui nous est attestée par les monuments de l'histoire, pouvons-nous croire qu'il ne pourra rien pour retirer de l'erreur ceux qui ont été initiés aux mystères chrétiens ?
Enfin, Nous ne pouvons passer sous silence ceux dont la longue infortune implore et réclame l'assistance des hommes apostoliques. Nous voulons parler des Indiens et des nègres qui habitent les territoires américains et qui n'ont pas encore, pour la plupart, chassé les ténèbres de l'idolâtrie. Quel champ à défricher ! Quelle multitude d'hommes à enrichir des biens acquis par Jésus-Christ !
En attendant, comme gage des dons célestes et comme témoignage de Notre bienveillance, Nous vous donnons très affectueusement dans le Seigneur, à vous, Vénérables Frères, à votre clergé et à votre peuple, La Bénédiction Apostolique.

Donné à Rome, près de Saint-Pierre, le 6 janvier, fête de l'Épiphanie de Notre-Seigneur, l'an MDCCCXCV, le dix-septième de Notre Pontificat.

LÉON XIII, PAPE.




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