mercredi 4 octobre 2017

Vie de Saint François d'Assise



Saint François en extase (Zurbaran)



Vie de Saint François d'Assise

Le palmier séraphique (Tome X)



SAINT FRANÇOIS D’ASSISE, CONFESSEUR


FONDATEUR DE L’ORDRE SÉRAPHIQUE




1226. — Pape : Honorius III. — Empereur d’Allemagne : Frédéric II.

Saint François naquit à Assise, petite ville de l’Ombrie, en Italie, située dans les montagnes des Apennins, à égale distance de Rome et de Lorette, l’an de grâce 1182, sous le pontificat de Lucius III et le règne de Frédéric Barberousse. Son père, nommé Pierre Bernardone, était un riche marchand de la même ville, qui avait un commerce étendu, surtout en France : ce que les nobles faisaient en Italie, sans perdre pour cela leur titre de noblesse. Sa mère, nommée Picca, était une dame d’une grande vertu, bonne et pieuse, qui méritait d’être la mère d’un Saint. Lorsqu’elle fut près de mettre ce fils au monde, elle fut longtemps dans des douleurs inconcevables sans pouvoir être délivrée.

Un pèlerin vint alors à sa porte demander l’aumône, et, lorsqu’il l’eut reçue, il dit à celle qui la lui avait apportée, que, si la dame du logis voulait être délivrée, il fallait qu’elle se fît porter dans une étable, parce que son enfant devait naître sur la paille. Elle obéit à ce conseil, et aussitôt elle accoucha heureusement. Plusieurs croient que ce pèlerin était un ange. On a depuis changé cette étable en une chapelle sous le nom de San-Francesco-il-Piccolo, Saint-François le Petit.

Peu de temps après, on pensa à le baptiser, et un second pèlerin s’offrit pour le tenir sur les fonts baptismaux : c’était un ange envoyé de Dieu. On lui donna le nom de Jean. Il changea depuis de nom et prit celui de François, soit que son père, qui était en France au temps de sa naissance, le lui ait donné à son retour, en souvenir de l’accueil bienveillant qu’il avait reçu dans ce royaume ; soit que lui-même l’ait voulu porter par une singulière affection pour les Français, et parce qu’il en avait appris la langue en fort peu de temps ; soit enfin que la faculté qu’il avait de parler français l’ait fait appeler François par ceux qui le fréquentaient dans sa jeunesse. Pendant qu’il était encore à la mamelle, un troisième pèlerin vint demander à le voir et à l’embrasser ; et, ayant prédit de grandes choses de lui, il avertit que l’enfer faisait tous ses efforts pour le faire périr : ce que le démon fut obligé d’avouer depuis dans un exorcisme.

Son éducation fut toute sainte, et sa mère ne manqua pas de lui inspirer de bonne heure l’horreur du vice et l’amour de la vertu. Il fut néanmoins prodigue à l’excès dans sa jeunesse ; il aimait la beauté des vêtements, paraissait volontiers avec éclat dans les fêtes, traitait magnifiquement ses compagnons, et, ayant un pressentiment qu’il serait un jour honoré de tout le monde, sans savoir comment ni pourquoi, il faisait tous ses efforts pour l’emporter sur ceux de son âge ; mais tout mondain qu’il était en ce temps-là, il conserva néanmoins toujours inviolablement la chasteté.

Ses confesseurs ont témoigné qu'il ne se laissa jamais emporter par une pensée à un désir déshonnête. De plus, il semblait que, selon la parole de Job, la miséricorde fût née et eût pris croissance avec lui. Il ne pouvait voir des pauvres sans être touché de compassion pour leur misère ; et, comme son père se l’était associé dans son commerce pour avoir part à ses bénéfices, il leur distribuait libéralement une partie de ce qui lui revenait de ce négoce. Surtout il ne refusait jamais l’aumône à ceux qui la lui demandaient pour l’amour de Dieu : ce mot de l’amour de Dieu l’attendrissait déjà si fort, qu’il ne pouvait l’entendre sans en être touché sensiblement. Étant un jour extrêmement occupé à une vente, il en renvoya un sans lui rien donner ; mais il n’y fit pas plus tôt réflexion qu’il courut après lui et le dédommagea amplement du refus qu’il lui avait fait essuyer. Il promit à Dieu en même temps de faire la charité, quand il en aurait le moyen, à tous ceux qui la lui demanderaient pour son amour : ce qu’il a fidèlement observé le reste de ses jours.

D’ailleurs, il avait une douceur et une affabilité si grandes, qu’il gagnait le cœur de tout le monde et qu’on le regardait dans Assise comme la fleur de la jeunesse et comme un homme qui ferait un jour la gloire de son pays et la consolation de toute la province.

Il y avait surtout dans la même ville un habitant qui, toutes les fois qu’il le rencontrait, étendait son manteau pour lui servir de tapis, et se mettait même à genoux devant lui pour lui témoigner son respect ; il disait que François méritait bien cet honneur, puisque, dans peu de temps, il serait vénéré de toute l’Église. Cependant, comme ce jeune homme, encore plein de l’esprit du monde, ne se représentait que des grandeurs temporelles, Dieu voulut le gagner par une suite de croix et d’afflictions : d’abord, il permit que, dans une guerre entre Assise et Pérouse, où il voulut signaler son courage pour la défense de sa patrie, il fût fait prisonnier : cette captivité dura un an tout entier, pendant lequel il eut beaucoup à souffrir ; mais bien loin de s’attrister et de se laisser abattre par ce revers, il consolait lui-même les compagnons de sa disgrâce, leur faisant toujours espérer une prompte délivrance. De plus, dès qu’il fut en liberté, il tomba dangereusement malade, ce qui l’obligea de se disposer à la mort ; et ce fut alors qu’il commença à faire réflexion sur les vanités de sa vie passée et à en concevoir de l’horreur. Il ne quitta pas néanmoins encore tout à fait l’amour de l’élégance et de l’éclat des habits, dont il avait été si rempli. Dès qu’il fut rétabli en santé, il s’habilla somptueusement, à son ordinaire, afin de ne rien perdre de l’estime qu’il s’était acquise parmi les jeunes gens de son âge ; mais il fit une action qui lui mérita une visite extraordinaire du ciel : étant sorti de la ville, il rencontra un gentilhomme de bonne mine, mais pauvre et fort mal vêtu, se dépouilla généreusement de ses habits et les lui donna. La nuit suivante, il eut un songe mystérieux dans lequel il vit un palais magnifique rempli d’armes de toutes sortes marquées du signe de la croix. Il demanda aussitôt à qui ces richesses appartenaient, et l’esprit de Dieu lui fit réponse que c’était à lui-même et à ses soldats. Il n’était pas encore assez expérimenté pour comprendre le mystère de cette prophétie. Il s’imagina donc, dans sa passion pour la gloire, qu’il devait devenir un grand capitaine et remporter de brillantes victoires qui le rendraient illustre dans le monde. Aussi, sachant que Gauthier de Brienne, assisté des troupes du pape Innocent et de Philippe-Auguste, roi de France, était entré avec une puissante armée dans la Pouille pour combattre l’empereur d’Allemagne, il se mit en chemin dès le grand matin pour lui offrir ses services.

Mais où allez-vous, François ? La milice où vous êtes appelé n’est pas corporelle, mais spirituelle ; vous devez combattre le démon, le monde et le péché, et non pas des hommes semblables à vous. Vos soldats ne seront pas armés de lances et d’épées, mais de l’esprit de pénitence et de mortification.

Aussi, dès qu’il fut à Spolète, Notre-Seigneur lui apparut, et, le traitant avec beaucoup de familiarité, lui dit : « François, lequel des deux peut te faire plus de bien, le maître ou le serviteur, le riche ou le pauvre ? — « C’est assurément le premier », répondit François. — « Si cela est », répliqua Notre-Seigneur, et pourquoi donc me délaisses-tu, moi qui suis le Maître de toutes choses et qui possède des richesses infinies, pour t’attacher à un homme mortel qui n’a que la servitude et la pauvreté pour partage ? » — « Ah ! Seigneur », dit alors François, « que voulez-vous que je fasse ? » — « Retourne en ton pays », ajoute le Fils de Dieu ; « la vision que tu as eue ne te promet pas des grandeurs temporelles, mais des grandeurs spirituelles ».

Il obéit aussitôt et s’en retourna à Assise, mais tout autre qu’il était auparavant, ne respirant plus que le mépris de lui-même, le détachement du monde et l’amour des biens célestes. Peu de temps après, il donna un festin d’adieu à ses compagnons, et en les reconduisant hors de la ville, il fut ravi en extase et demeura immobile au milieu du chemin.

Dès ce jour, François ne respira plus que pour les choses divines ; il ne s’appliquait presque plus à son négoce, et sortait souvent de la ville pour goûter les douceurs de la solitude.

Étant un jour à cheval dans la plaine voisine d’Assise, il rencontra un lépreux qui lui fit tant d’horreur, qu’il détourna aussitôt les yeux pour ne pas le voir, et prit son chemin d’un autre côté. Mais, se souvenant alors de la résolution qu’il avait prise de combattre en toutes choses les inclinations déréglées de son amour-propre, il s’arrêta tout court, mit pied à terre et alla embrasser ce malheureux. Il lui fit ensuite l’aumône, tâcha de le consoler dans sa disgrâce, puis remonta à cheval. Dès qu’il eut fait quelques pas, il regarda derrière lui pour le considérer encore, une fois ; mais il ne le vit plus, quoiqu’il n’y eût ni arbre ni maison dans cette plaine où il pût s’être caché. Il jugea donc que ce lépreux était celui dont parle le prophète Isaïe, qui s’est revêtu de nos misères et de nos maladies pour nous en guérir ; et son cœur en ressentit une joie et une consolation indicibles.

Il devint ensuite plus assidu à la prière, et il faisait ses plus grandes délices de contempler les perfections de Dieu et les plaies de Jésus-Christ crucifié. Ce fut dans la ferveur de l’une de ces oraisons que cet aimable Sauveur lui apparut dans le même état où il était sur l’arbre de la croix, et qu’il lui grava dans le cœur ces paroles de l’Évangile : « Si quelqu'un veut venir après moi, qu’il se renonce lui-même, qu’il porte sa croix et qu’il me suive ». Et depuis cette apparition il avait un si vif sentiment des douleurs de son Maître, qu’il y pensait presque continuellement, et qu’il ne le faisait qu’en versant des torrents de larmes.

La pauvreté, l’humilité et la charité envers les nécessiteux furent ensuite ses plus chères vertus ; au lieu de fuir comme auparavant les lépreux, il les allait chercher dans les hôpitaux, et les ayant embrassés, il les servait de ses propres mains ; au lieu de se contenter, comme auparavant, de secourir les mendiants de ses aumônes, il les assistait et les soulageait par toutes sortes de ministères humiliants, les déchaussant, les couchant, les nettoyant, leur rendant mille autres services.

Les ecclésiastiques pauvres avaient la principale part à ses charités. Il leur fournissait de quoi vivre, et les pourvoyait aussi d’ornements nécessaires pour la célébration des saints mystères.

L’ardeur de sa dévotion le poussa vers Rome où il voulut visiter les tombeaux des saints Apôtres. Arrivé dans la ville éternelle, il alla se prosterner sur le parvis de Saint-Pierre, devant l’autel sacré où repose le corps du pêcheur de Galilée. Ayant prié avec beaucoup de ferveur et de larmes, il se releva et vit avec peine que les pèlerins ne laissaient que de légères aumônes pour l’achèvement et l’embellissement du sanctuaire. « Eh quoi ! » s’écria-t-il, « la dévotion est-elle ainsi refroidie ? Comment les hommes n’offrent-ils pas tout ce qu’ils ont et ne s’offrent-ils pas eux-mêmes, dans un lieu où reposent les précieux restes du Prince des Apôtres ? Comment ne décorent-ils pas avec toute la magnificence possible cette pierre sur laquelle Jésus-Christ a fondé son Église ? » En disant ces mots, il prit de l’argent qu’il avait sur lui et le jeta à pleines mains sur le marbre du saint tombeau. Au sortir de l’église de Saint-Pierre, il vit une foule de pauvres qui attendaient les effets de la miséricorde des passants ; il en eut pitié, et après leur avoir distribué tout l’argent qui lui restait, il donna aussi son habit à celui qui paraissait le plus nu et se revêtit de ses haillons. Il demeura ainsi le reste du jour à mendier et prier en cette humble compagnie. C’est ainsi qu’il foulait aux pieds l’orgueil du monde, et qu’il s’élevait par degré à la perfection évangélique. Le lendemain, il reprit la route d’Assise et revint au foyer domestique, respirant la sainte allégresse de la pénitence.

C’est là que l’attendait le Seigneur Jésus-Christ, son guide et sa récompense, pour lui manifester sa vocation plus vivement qu’il ne l’avait encore fait jusqu’à ce jour.

Un matin que François méditait dans la campagne, aux environs d’Assise, il entra dans une pauvre église consacrée à saint Damien, si vieille et si délabrée, qu’elle menaçait ruine. Là, prosterné sur la pierre devant un crucifix, il prononça trois fois, par un mouvement du Saint-Esprit, cette belle et fervente prière qu’il répéta souvent depuis :

« Grand Dieu, plein de gloire, et vous mon Seigneur Jésus-Christ, je vous prie de m’éclairer et de dissiper les ténèbres de mon esprit, de me donner une foi pure, une ferme espérance et une parfaite charité. Faites, ô mon Dieu, que je vous connaisse si bien, qu’en toutes choses je n’agisse jamais que selon vos lumières et conformément à votre sainte volonté ».

Il disait, et les yeux baignés de larmes, il regardait avec un grand amour l’image du Sauveur en croix, quand tout à coup une voix sortie du crucifix lui fit entendre trois fois ces mystérieuses paroles : « Va, François, et répare ma maison que tu vois tomber en ruines ». À cette voix du ciel, le saint jeune homme demeure immobile, éperdu, ravi dans une sorte d’extase où l’effroi se mêle à l’amour. Revenu à lui, il se demande quel est le sens de ce divin appel ; trop humble pour croire que Dieu l’appelle à réparer les ruines spirituelles de son Église, il prend ces paroles dans leur sens matériel, et se figure que le Christ l’invite seulement à restaurer la vieille église de Saint-Damien.

Aussitôt, avec cette prompte et ardente obéissance qu’il mettait à exécuter les ordres d’en haut, il retourne chez son père, prend un paquet de riches étoffes, monte à cheval et court jusqu’à Foligno, où il vend cheval et marchandise. Puis il revient à pied à Saint-Damien et présente au prêtre qui desservait l’église le produit de cet heureux négoce, comme l’appelle saint Bonaventure.

Le chapelain, craignant le courroux de l’avare Bernardone, refusa, malgré les instances de François, d’accepter une aumône si considérable. Le Saint jeta alors avec mépris cet or inutile sur une des fenêtres du sanctuaire et obtint seulement du pauvre prêtre la permission de rester quelque temps dans sa demeure, près de cet autel béni où le crucifix lui avait parlé.

Son père, informé de ce qui se passait, s’emporta violemment et accourut à Saint-Damien pour l’en retirer. Mais comment aurait-il trouvé celui que la divine Providence avait résolu de tenir caché ? La muraille de la chambre où il était s’amollit et s’enfonça, et lui donna une retraite sûre et tranquille contre les recherches de son père en courroux. Ensuite il se retira dans une grotte voisine, où il passa un mois entier dans une oraison et un jeûne continuels, vivant plutôt du pain des larmes que de celui qu’il se faisait apporter en secret par un serviteur de sa maison. Cependant l’onction de la grâce se répandant de plus en plus dans son cœur, il eut honte lui-même d’avoir fui et de se tenir caché comme un homme timide et sans courage ; aussitôt, pâle, négligé et défiguré, il entra dans Assise, résolu de tout souffrir pour la gloire de Jésus-Christ. À son aspect, les murmures, les rires méprisants, les exclamations de pitié, retentirent de tous côtés : « Il est devenu fou », disait-on ; et, parmi les insulteurs, ses anciens compagnons de fêtes étaient au premier rang. Ils ne se trompaient qu’à demi : oui, le bienheureux François était devenu fou, mais de la sainte et divine folie de la croix, de cette folie qui confond la sagesse humaine, qui, depuis la crèche et le Calvaire, mène royalement le monde, par la souffrance volontaire et le sacrifice, de la terre au ciel, de la mort à l’éternelle vie. Sourd à toutes les clameurs, souriant à tous les affronts, il répondait au mal par le bien, aux injures par la prière, à la haine par l’amour. Son père, averti que son fils était l’objet de la risée publique, accourt furieux, se jette sur François comme un loup sur un innocent agneau, l’accable de reproches et de coups, lui ordonne de cesser ces extravagances et de reprendre sa vie et ses occupations accoutumées. Mais le voyant insensible à ses menaces comme à ses prières, il l’enferme sous un escalier, dans un recoin obscur de sa maison, et jure qu’il l’y retiendra prisonnier tant qu’il n’aura point promis de changer de vie. François, soutenu par la voix de Jésus-Christ qui lui avait révélé sa vocation, souffrait cruellement d’affliger son père et de lui résister ; mais en même temps son âme était remplie d’une joie toute céleste en pensant qu’il expiait les fautes de sa jeunesse, qu’il souffrait persécution pour la justice, et il répétait avec ravissement cette parole de saint Pierre : « Il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes ». Profitant de la première absence de son mari, sa mère, qui reconnaissait en lui un attrait extraordinaire de la grâce, lui ouvrit la porte de son cachot et lui donna la liberté d’aller où il voudrait. Le saint jeune homme remercia sa mère, bénit Dieu et retourna aussitôt à l’église de Saint-Damien, dont il avait entrepris la réparation. Son père, à son retour, en fut extrêmement irrité ; mais, ayant trouvé sur la fenêtre de cette église l’argent que le Saint y avait jeté, il s’apaisa un peu. Enfin, l’évêque d’Assise rétablit l’accord entre eux. François renonça, en présence de ce prélat, à tous les biens auxquels il pouvait prétendre en vertu de son association et de la succession de ses parents ; son père, sur cette renonciation, le laissa maître de lui-même et l’abandonna à sa propre conduite.

Ce fut en cette occasion que ce nouveau pauvre de Jésus-Christ se dépouilla de ses habits, sans se rien réserver qu’un cilice dont son corps était couvert, et, les ayant tous remis entre les mains de son père, il lui dit : « Jusqu’à présent je vous ai appelé mon père ; mais, désormais, je ne donnerai plus ce nom qu’à Dieu seul, et je lui dirai bien plus librement que je ne faisais : Notre Père qui êtes aux cieux, en qui j’ai mis mon trésor et la foi de mon espérance ». Les spectateurs de cette scène, saisis d’une émotion profonde, pleuraient de pitié et d’admiration. L’évêque même en fut si touché, qu’il se jeta au cou de François et couvrit de son manteau sa sublime nudité. Ensuite il lui fit apporter l’habit de l’un de ses laboureurs, et le lui donna. Le Saint le reçut volontiers à titre d’aumône, le fendit en forme de croix et ayant même figuré sur ce vêtement une croix avec du ciment, il s’en revêtit comme d’une précieuse livrée d’un Dieu pauvre et humilié (1206). Avec cet habit il sortit d’Assise et se retira dans une solitude, pour goûter plus profondément la joie de son sacrifice, et mieux entendre la voix de son Jésus bien-aimé.

Tout en cheminant, il chantait en langue française les louanges de Dieu avec une céleste allégresse. Passant par un bois, il rencontra des voleurs qui lui demandèrent qui il était : « Je suis », répondit-il, « le héraut du grand Roi ». Alors, ces voleurs le battirent cruellement et le jetèrent dans un fossé plein de neige, lui disant avec moquerie : « Reste là, héraut de Dieu ». François crut avoir beaucoup gagné d’être ainsi outragé et maltraité. Dès que ces voleurs se furent retirés, il se releva et continua son chemin, chantant encore plus haut et avec plus d’allégresse des hymnes et des cantiques à la louange de son Créateur.

Étant arrivé à un monastère, il y demanda la charité, et la reçut comme un simple mendiant. De là il vint à Gubbio, un de ses amis, qui le reconnut, lui donna une petite tunique fort pauvre, avec une ceinture de cuir, un bourdon et des souliers pour l’équiper en pèlerin et en ermite. Il avait alors vingt-cinq ans, et il n’avait point encore d’autre vue que de se sanctifier par la pratique de l’humilité, de la patience, de la pauvreté et de la miséricorde envers les malades. Ainsi, il se consacra au service des hôpitaux et des léproseries ; portant une singulière compassion aux lépreux, il lavait humblement leurs pieds, nettoyait leurs ulcères, demandait l’aumône pour eux, et souvent les embrassait pour les consoler dans leur peine et les encourager à souffrir avec constance. Cette charité ne fut pas sans miracles ; plusieurs furent guéris par son attouchement, surtout un homme du duché de Spolète qui avait tout le visage rongé par un affreux cancer qui le rendait horrible à voir. « Je ne sais », dit saint Bonaventure en rappelant ce trait, « ce qu’on doit le plus admirer, d’un tel baiser ou d’une telle guérison ! » C’est ainsi que François mettait en pratique ces paroles, que le Seigneur lui avait adressées dans les divines communications de la prière : « Mon fils, si tu veux connaître ma volonté, il faut que tu méprises et que tu haïsses tout ce que tu as aimé et désiré selon la chair. Que ce nouveau sentier ne t’effraie point ; car si les choses qui te plaisent doivent te devenir amères, celles qui te déplaisaient te paraîtront douces et agréables ».

Lorsqu’il fut bien fondé dans l’humilité, se souvenant de l’ordre qu’il avait reçu de réparer l’église de Saint-Damien, il s’en retourna à Assise ; et ce qu’il n’avait pu faire étant riche, il l’exécuta facilement dans l’état de pauvreté qu’il avait embrassé. Ce ne fut pas en fournissant de son bien de grandes sommes d’argent, mais en quêtant aux portes des riches de quoi rétablir cet édifice, en y travaillant lui-même comme un manœuvre, en portant sur ses épaules de la pierre, du bois et du ciment, et en animant les autres par son exemple à une œuvre si sainte, par l’espérance de la récompense éternelle. Voyant un jour François accablé sous le fardeau des pierres qu’il aidait à transporter de ses mains pour la restauration de l’église, son frère, nommé Ange, dit par moquerie à l’un de ses amis :
« Va le prier de te vendre un peu de sa sueur ». — « Je ne vends pas ma sueur aux hommes », répondit simplement François ; « je la vendrai plus cher à Dieu ». Parole admirable et profonde qui, comprise et méditée, diminuerait beaucoup le nombre des esclaves du monde, et accroîtrait celui des serviteurs de Jésus-Christ ! Car ce divin Sauveur a promis qu’il ne laisserait pas sans récompense un verre d’eau donné en son nom, et nous savons qu’il est infaillible dans ses promesses. Le prêtre de Saint-Damien, touché de la fatigue et du dénuement de l’ouvrier de Jésus-Christ, eut la pensée de lui préparer un bon repas pour réparer ses forces quand il revenait le soir accablé des labeurs de la journée. François accepta d’abord cette charité ; mais bientôt il se ravisa, pria son hôte de ne plus s’occuper de sa nourriture, et, prenant un plat, il s’en alla mendier de porte en porte, et s’assit dans la rue pour manger les restes grossiers qu’on lui avait donnés. « Car c’est ainsi », se disait-il, « que je dois vivre pour l’amour de Celui qui est né pauvre, qui a vécu pauvrement, que l’on a attaché sur la croix, et qui a été mis après sa mort dans le sépulcre d’autrui ».

Tel fut le genre de vie que François adopta dès lors pour ne plus jamais le quitter, et c’est ainsi qu’il acheva l’année 1206 dans la prière, le travail et le dénuement le plus absolu. Grâce aux abondantes aumônes qu’il avait recueillies, il termina rapidement la restauration de l’église de Saint-Damien.

Le succès de cette réparation lui fit encore entreprendre celle de l’église de Saint-Pierre, qui était un peu plus éloignée de la ville d’Assise, et il n’en vint pas à bout avec moins de promptitude et de bonheur.

Enfin, comme il vit que l'église de Notre-Dame des Anges, appelée de la Portioncule, tombait en ruines, quoiqu’elle fut dédiée en l’honneur de la Mère de Dieu, et que les anges y fissent quelquefois ressentir leur protection, il s’émut de la voir déserte et abandonnée, et résolut de s’appliquer avec le même zèle à la réparer. Dès le commencement de l’année 1208, la chapelle retrouva son culte séculaire et servit de nouveau de tabernacle au Saint des Saints, et de but de pèlerinage à la piété des fidèles. Saint Bonaventure dit qu’il l’aima plus que tous les autres lieux du monde, qu’il y commença avec humilité le grand ouvrage de sa perfection, qu’il y fit des progrès admirables dans la vertu, qu’il y acheva heureusement sa vie, et qu’en mourant il la recommanda sur toutes choses à ses enfants, comme un lieu pour lequel la Sainte Vierge avait des égards tout particuliers.

Étant un jour dans ce sanctuaire, il y entendit, à l’évangile de la messe, ces paroles de Notre-Seigneur à ses disciples : « Ne portez ni or, ni argent, ni aucune monnaie dans votre bourse, ni sac, ni deux vêtements, ni souliers, ni bâton ». Cette admirable leçon frappa vivement son esprit ; il la prit comme prononcée et dictée pour lui-même, et, sans différer un seul instant, il jeta son bâton, se mit nu-pieds, prit une corde au lieu de ceinture, donna sa bourse et tout l’argent qu’il avait, et, se contentant d’une simple tunique, il commença sérieusement la vie apostolique et évangélique dont il devait lever l’étendard dans le monde. Ensuite, il se mit à prêcher la pénitence ; et il parla avec tant de ferveur et d’onction, que plusieurs pécheurs, touchés de ses paroles, se convertirent et lavèrent dans leurs larmes les taches de leur vie passée.

Plusieurs même renoncèrent au monde pour embrasser l’état humble dont il faisait profession. Le premier fut le bienheureux Bernard de Quintavalle, l’un des plus riches habitants d’Assise : ayant vu de ses propres yeux saint François passer la nuit en oraison dans une chambre où il l’avait prié de prendre un peu de repos, il fut tellement ému de son exemple, qu’il renonça à l’heure même à tous ses biens, et se mit à sa suite. Le second fut le bienheureux Pierre de Catane, chanoine de la cathédrale de la même ville, qui quitta généreusement son bénéfice pour se faire avec lui pauvre de Jésus-Christ. Le troisième fut le bienheureux frère Gilles ou Égide, que la sage folie de la croix a, depuis, élevé à une si éminente perfection.

En ce temps, Dieu fit connaître à François, par diverses visions, qu’il l’avait choisi pour fonder un grand Ordre qui combattrait vigoureusement la chair, le monde, le démon et le péché ; qui remporterait sur eux d’illustres victoires, travaillerait avec un heureux succès à la réformation des mœurs des chrétiens, dont le dérèglement était devenu extrême, et porterait la lumière de la foi jusqu’aux extrémités de la terre. Ces assurances l’animèrent à continuer ses prédications ; il envoya Bernard avec Pierre du côté de la Toscane, et lui, avec frère Gilles, parcoururent la Marche d’Ancône, exhortant avec une force merveilleuse au détachement du monde, au mépris des plaisirs et des richesses, et à une parfaite conversion de cœur à Dieu. Le nombre de ses enfants s’accrut ensuite jusqu’à sept, et peu de temps après jusqu’à onze. Ils représentaient avec lui le collège sacré des douze Apôtres. Il leur disait, en les envoyant prêcher : « Allez annoncer la paix à tous les hommes, animez-les à la pénitence, qui est la seule voie pour obtenir le pardon des péchés ; soyez assidus à la prière, patients dans les adversités, infatigables dans le travail, modestes et retenus dans vos paroles, graves et irrépréhensibles dans vos actions et parfaitement reconnaissants des bienfaits que vous recevrez. Surtout, mettez votre confiance en Dieu, et tenez pour certain que rien ne vous manquera, quoique vous marchiez sans provision et sans argent ». On ne les appelait encore ni frères, ni religieux, mais seulement les pénitents d’Assise, quoique leur bienheureux Père, pour les éloigner un peu de leur pays, les eût alors transférés à un pauvre ermitage abandonné, dans un lieu nommé Rivo-Torto ; mais quand cet homme apostolique vit les faits surprenants qu’il plaisait à la divine bonté d’opérer par lui et par cette sainte troupe de missionnaires répandus de côté et d’autre, il souhaita de les voir tous réunis, pour en faire un corps mieux lié et plus ferme. Il n’envoya pour cela ni lettres ni messagers ; mais ayant représenté ses désirs à Jésus-Christ, qui en était l'auteur, il vit arriver près de lui tous ces ouvriers évangéliques, chargés des trophées qu’ils avaient remportés sur la malice des hommes et les efforts de l’enfer. Alors il leur composa une Règle en termes simples : mettant la pratique de l’Évangile pour fondement inébranlable de tout son édifice spirituel, il y ajoutait seulement quelques constitutions nécessaires à l’établissement d’une vie commune. L’évêque d’Assise, qu’il consultait souvent dans ses difficultés, était d’avis qu’il prît des possessions et des rentes pour faire subsister ses enfants, sans être obligés de mendier leur pain ; mais il répondit à ce prélat qu’il ne pouvait nullement s’y résoudre : « Car, si nous avions du bien », lui dit-il, « il nous faudrait des armes pour nous défendre des voleurs ; des procureurs et des avocats pour soutenir notre droit contre les chicanes des usurpateurs ; des serviteurs et des servantes pour faire valoir nos métairies. Jugez, s’il vous plaît, Monseigneur, quels désavantages nous recevrions du commerce avec des personnes si éloignées de notre institut ». Ainsi, il persista courageusement dans la résolution qu’il avait prise, d’établir son Ordre sur le fonds de la pauvreté évangélique. Il pensa ensuite à le faire approuver et confirmer par le Saint-Siège ; aussi, du consentement unanime de ses enfants, et sans se munir d’aucune recommandation des prélats ni des grands seigneurs de sa province, il vint à Rome vers le pape Innocent III, l’un des plus sages pontifes qui aient gouverné l’Église. Il avait avec lui le collège de ses onze disciples, et il en conquit à Ricti un douzième, qui fut Ange Tancrède, brave gentilhomme de cette ville, en lui disant seulement, au milieu du chemin où il le rencontra, qu’il avait assez servi le monde, et que Jésus-Christ l’appelait au Calvaire. Dans Rome, il logea à l’hôpital Saint-Antoine, pour y recevoir l’aumône en qualité de pauvre et pour y servir les malades. Peu de jours après, il alla parler au Pape au palais de Latran, dans un lieu appelé le Miroir, où il se promenait ; mais Sa Sainteté, qui avait alors l’esprit occupé de plusieurs grandes affaires, ne le voulut pas écouter, et le repoussa même avec indignation. Ce rebut, bien loin d’affliger et de décourager François, le remplit au contraire de joie et d’espérance : il se retira doucement avec une profonde humilité et une modestie angélique, en recommandant son affaire à Dieu, qui la lui avait inspirée. Il ne fut pas frustré dans son attente : car, la nuit suivante, le Pape, ayant vu en songe un petit palmier qui, né à ses pieds, montait ensuite à la hauteur des plus grands arbres, connut à son réveil qu’il était la figure du pauvre François qui s'était présenté la veille ; aussi, il le fit venir près de lui, et, après l’avoir écouté avec beaucoup de bienveillance, il lui promit d’examiner ses demandes et de lui être favorable en ce qu’il pourrait. La plus grande difficulté qu’il y remarquait était cette extrême pauvreté qu’il voulait établir dans son Ordre ; mais le cardinal Jean de Saint-Paul, évêque de Sabine, remontra très-sagement à Sa Sainteté que, si cette considération empêchait la confirmation de la Règle de François, on ferait voir par là qu’on n’estimait pas l’Évangile, et qu’on n’avait point de respect pour les conseils de Jésus-Christ. D’ailleurs le Saint lui dit fort ingénieusement que la Congrégation dont il lui demandait l’approbation, toute pauvre qu’elle paraissait, ayant épousé le Roi des rois, n’aurait garde de manquer de ce qui lui était nécessaire pour nourrir ses enfants. Ainsi, le Pape se sentit incliné à entériner sa requête lorsqu’elle aurait été examinée par le Sacré Collège, d’autant plus qu’il reconnut que le Saint était ce pauvre qu’il avait vu une nuit en songe, soutenant sur ses épaules l’église Saint-Jean de Latran qui tombait en ruines. Vision mystérieuse qui a été accomplie matériellement et spirituellement : matériellement, parce que cette basilique a été rétablie, ornée et enrichie par les papes Nicolas IV, Sixte IV et Sixte V, de l’Ordre de Saint-François ; spirituellement, parce que l’Église universelle, figurée par ce temple, a été soutenue par les exemples, les prières et la doctrine de ce grand serviteur de Dieu, et par les travaux d’une infinité de martyrs, de docteurs, de confesseurs et de vierges du même Ordre. Au bout de quelques jours, le sacré Collège ayant dit dans son rapport que les Règles et les Constitutions de saint François ne contenaient rien que de saint et de conforme à la doctrine de Jésus-Christ, le Pape les approuva de vive voix ; il reçut aussi lui-même la profession du bienheureux Instituteur et de ses douze enfants, et l'ayant établi premier ministre général de sa Congrégation naissante, il le consacra diacre, donnant aussi pouvoir à ses compagnons de porter la tonsure et la couronne cléricale : ce que quelques auteurs expliquent de la collation des Ordres mineurs. Ainsi, cette sainte troupe sortit de Rome chargée de faveurs et de bénédictions, mais avec une résolution toute nouvelle de faire une guerre constante à leurs sens et de porter partout l’esprit de pénitence et de componction. Cependant, lorsqu’ils furent arrivés à la ville de Spolète, s’entretenant ensemble des moyens d’arriver à la perfection, ils mirent en délibération s’il ne leur serait pas plus expédient de se retirer dans une solitude pour s’y occuper entièrement à la contemplation que de s’exposer à la conversation avec les hommes, qui est pleine de dangers et qui fait perdre aisément l’esprit de recueillement et de dévotion. François consulta là-dessus la volonté de Dieu par une prière très-fervente, accompagnée de larmes et de soupirs, et il y apprit que sa vocation et celle de ses enfants n’était pas de demeurer dans les déserts, mais de travailler au salut des âmes par la prédication et par les autres exercices de la vie apostolique. Il déclara donc à ses enfants ce que Dieu lui en avait fait connaître, et, étant ainsi assurés du chemin qu'ils devaient tenir, ils se retirèrent tous ensemble dans leur ancienne demeure, auprès des murs d’Assise. La pauvreté de cette maison ne peut être assez admirée ; elle tombait en ruines, et était si petite, qu’à peine tous ses frères y pouvaient avoir leur place ; il fallut que le saint patriarche écrivît leurs noms sur les planches pour marquer à chacun le lieu de sa retraite.

Ils y vivaient si pauvrement que les herbes crues qu’ils trouvaient dans la campagne étaient pour eux des mets délicieux. Leur oraison était plus d’esprit que des lèvres, parce que, n’ayant point encore de livres d’église pour chanter les heures canoniales, tout ce qu’ils pouvaient faire était de prier mentalement et de réciter l’Oraison dominicale et quelques psaumes qu’ils savaient par cœur. Leur principal livre était la croix de Jésus-Christ, que leur bienheureux Père avait mise au milieu d’eux. Ils étudiaient continuellement ce grand livre, le feuilletaient sans cesse, en apprenaient les divines leçons, et c’est de là qu’ils tiraient ces belles lumières et cette divine éloquence, qui les rendaient plus redoutables au démon et aux pécheurs que les plus grands maîtres de la théologie.

Saint François leur faisait aussi fort souvent de puissantes exhortations ; il leur apprenait la méthode de considérer et de louer Dieu dans toutes ses créatures, la vénération qu’ils devaient avoir pour les prêtres et la soumission avec laquelle ils devaient recevoir toutes les décisions de l’Église romaine. Il leur enseignait aussi à se prosterner devant toutes les églises et toutes les croix, du plus loin qu’ils les apercevaient, pour honorer Jésus-Christ dans ces symboles sensibles des souffrances qu’il a endurées pour notre amour.

Il prenait tant de soins de leur avancement spirituel, qu’une nuit, se trouvant à Assise pour prêcher le lendemain dans la cathédrale, il leur apparut dans leur pauvre demeure en forme d’un globe de lumière, porté sur un chariot de feu ; ce qui les éclaira si parfaitement, que chacun d’eux pénétra non-seulement jusqu’au fond de sa propre conscience, mais aussi jusqu’au plus secret de celle de tous les autres ; convaincus que c’était leur saint patriarche qui se faisait voir à eux sous cette éclatante figure, ils reconnurent en même temps les grâces que Dieu lui avait communiquées pour leur conduite. Nous avons vu, dans la vie de saint Antoine de Padoue, que depuis il apparut encore à Arles, au milieu d’une assemblée de ses religieux où ce bienheureux confesseur présidait, pour leur donner sa bénédiction et les animer à ne rien ordonner que pour le plus grand avantage de l’observance régulière.

Enfin, comme il se présentait tous les jours des personnes qui souhaitaient d’embrasser son institut, voyant qu’il ne pouvait pas les loger dans la maison où il était, il fut obligé d’en chercher une plus spacieuse. Il s’adressa pour cela à l’évêque d’Assise, le suppliant de lui donner une chapelle où ils pussent célébrer les divins offices ; mais l’évêque n’en ayant point alors à sa disposition, il eut recours aux Bénédictins du Mont-Soubasio, qui lui donnèrent l’église de Notre-Dame des Anges ou de la Portioncule, avec une petite maison attenante, où logeait le chapelain, pour leur servir de couvent. Saint François accepta, à la condition que ni lui ni son Ordre n’en seraient point propriétaires, mais seulement usufruitiers. C’est pourquoi il ne manquait pas, tous les ans, d’envoyer aux Bénédictins un petit panier de poissons, comme une redevance de l’héritage qu’il tenait d’eux, et les Fils de saint Benoît lui donnaient en échange, par générosité, une cruche d’huile pour avoir part à ses prières. Dès qu’il fut en possession de cette église, Notre-Seigneur l'honora d’une visite, accompagné de sa très Sainte Mère et d’une multitude innombrable d’esprits bienheureux, et lui promit, avec sa protection, un prodigieux accroissement de sa Famille naissante. Il envoya ensuite ses enfants en divers lieux pour continuer d’annoncer la pénitence ; et ce furent autant de pêcheurs évangéliques, qui, par le filet de leur prédication, lui attirèrent un grand nombre de nouveaux disciples pour les aider eux-mêmes à la conversion du monde. Il fit aussi de son côté beaucoup de conquêtes dont la plupart furent miraculeuses ; les principaux qui entrèrent dans son Ordre furent Maurice, Léon, Ruffin, Masseo, Junipère, Illuminé, Augustin, Étienne, Léonard, Guy, Simon et Pacifique, qui sont tous arrivés à une éminente sainteté. Maurice était de l’Ordre des Croisés ; il tomba dangereusement malade et fut obligé de se mettre à l’hôpital. Comme on désespérait déjà de sa vie, saint François lui envoya un morceau de pain trempé dans l’huile qui brûlait devant Notre-Dame des Anges ; et à peine en eut-il mangé, qu’il se leva en parfaite santé pour embrasser l'institut de son digne bienfaiteur. Pacifique était un poète célèbre, à qui même l’empereur Frédéric II avait donné le nom de Roi des vers. Il entendit un discours de saint François, et la force de ses paroles enflammées, jointe à la vision de deux épées lumineuses qui le croisaient de la tête jusqu’aux pieds et depuis une main jusqu’à l’autre, le toucha tellement, qu’il méprisa le vain exercice de la poésie pour se faire le fidèle imitateur du saint Patriarche. Il reçut de lui le nom de Pacifique, à cause d’un grand don de douceur dont son âme fut remplie, et il fut depuis le premier ministre provincial de France. Ces nouveaux ouvriers demandaient sans cesse des instructions nouvelles ; mais la vie de leur père leur était une leçon vivante qui leur apprenait l’exercice des plus excellentes vertus. Il était si austère que, hors les repas chez les séculiers, qu’il ne faisait que très rarement et très-sobrement, et seulement pour les gagner à Dieu, il ne mangeait presque jamais rien de cuit et ne buvait que de l’eau. Souvent il mêlait de la cendre dans ce qu’il mangeait. La terre nue était son lit ; il ne s’y couchait pas, mais il dormait assis, la tête seulement appuyée sur une pierre ou sur un morceau de bois. Sa pauvreté était si extrême, qu’il ne semblait pas possible d’être plus pauvre, puisque, excepté le sac dont il était couvert et dont même il n’était pas propriétaire, il ne possédait rien au monde. Il allait lui-même mendier pour sa communauté, et le faisait aux lieux où il était le plus connu. On ne le voyait jamais oisif, jamais ému, jamais distrait et occupé des choses de la terre, mais toujours dans une activité, une douceur et une dévotion merveilleuses. Il ne souffrait pas qu’aucun de ses religieux demeurât à rien faire, et il appela frères mouches ceux qui fuyaient le travail ; pour son corps, il le nommait frère âne ; en effet, il le traitait aussi durement que l’on traite les bêtes de somme. Il était néanmoins ennemi des indiscrétions, et ne permettait pas à ses disciples de faire des pénitences au-dessus de leurs forces. Il leur recommandait d’éviter l’entretien avec les femmes, comme un écueil où les personnes les plus spirituelles font souvent de tristes naufrages. Il les exhortait à un grand amour pour Dieu et pour Notre-Seigneur Jésus-Christ, et à un zèle ardent pour le salut des pécheurs, sentiments dont lui-même était tout rempli. Il serait difficile de le suivre dans tous les lieux où il porta la semence de l’Évangile. Il alla d’abord à Pérouse, où il prédit et ensuite apaisa une guerre très-cruelle entre les nobles et le peuple ; de là il passa à Cortone, où, pour récompense d’un grand nombre de conversions qu’il y fit, on lui donna un couvent à la porte de la ville. On en usa de même envers lui à Arezzo et à Florence, où il se transporta après avoir passé tout le Carême dans une oraison continuelle, sans manger autre chose que la moitié d’un petit pain. Les miracles qu’il opéra dans toutes ces villes furent si extraordinaires, qu’on ne l’y regardait pas avec moins de respect que si c’eût été un ange descendu du ciel. Il porta les mêmes bénédictions à Pise, à Saint-Médard, à San-Gémini et à Sarziano, et il obtint partout de nouveaux monastères. Ce fut à Sarziano que le démon lui apparut et le sollicita au relâchement, en lui disant que Dieu ne pardonnait jamais à ceux qui se faisaient mourir par des pénitences indiscrètes ; après quoi il excita en lui des pensées lascives et des mouvements déshonnêtes ; mais le Saint, prenant à l'heure même sa discipline de fer, se mit tout le corps en sang, et étant tout couvert de plaies, il se jeta en ce pitoyable état au milieu des neiges, où il demeura jusqu’à ce que les flammes de l’impureté fussent entièrement éteintes : ce qui le rendit tellement victorieux de son ennemi, qu’il ne ressentit plus dans la suite de semblables atteintes.

Le Carême suivant il prêcha dans la cathédrale d’Assise, et il y fit l’admirable conquête de la glorieuse sainte Claire, qui en enferme une infinité d’autres. Il résolut ensuite d’aller en Syrie travailler à la conversion des Sarrasins, et prit le chemin de Rome pour demander auparavant la permission du Pape. Les merveilles l’accompagnèrent partout. À Alviane, il fit taire les hirondelles qui faisaient du bruit durant sa prédication, en leur disant seulement : « Mes sœurs les hirondelles, taisez-vous pendant que je prêche ».

À Rome, il obtint de Sa Sainteté ce qu’il voulut, gagna d’excellents hommes à son institut et fonda un couvent de son Ordre : c’est aujourd’hui le couvent célèbre de San-Francesco in Ripa. À Ascoli, dans la Marche d’Ancône, un de ses sermons attira trente jeunes hommes des plus considérables à sa vie pauvre. Dieu, qui lui avait inspiré la pensée et le désir d’aller en Syrie, n’en permit pas l’exécution, parce que le moment n’en était pas venu. François s’embarqua ; mais il fut bientôt jeté par une tempête en Esclavonie, et de là contraint de revenir en Italie. Peu de temps après, il tomba malade d’une fièvre lente qui le réduisit à une extrême langueur. L’évêque d’Assise, qui craignait que l’Église ne perdît trop tôt un si grand trésor, le fit transporter, malgré toutes ses répugnances, dans son palais épiscopal pour l’y faire bien traiter. On ne peut s’imaginer combien François fut confus et humilié de ce traitement. Il ne s’appelait alors que gourmand, sensuel et hypocrite ; il disait à ses enfants qu’il ne méritait plus de porter le nom de Frère Mineur ; il se déclarait digne de toutes les malédictions des apostats ; enfin, il porta son amour pour l’abjection jusqu’au point de se faire traîner avec une corde dans la ville, jusqu’au lieu des exécutions publiques, pour dire à tout le peuple qu’il ne méritait point l’estime qu’il avait pour lui et les honneurs qu’il lui rendait, vu qu’au lieu de vivre austèrement comme il se persuadait qu’il vivait, il était délicatement nourri à la table même de leur évêque. À peine eut-il repris un peu de forces, qu’il se mit en chemin pour aller en Espagne et de là au Maroc, travailler à la conversion du Miramolin, qui était Mahomet le Vert. En passant par les villes d’Italie, il fit de grands miracles et des conversions sans nombre, et établit une foule de couvents.

À Foligno, il bénit pieusement la maison de son hôte, et depuis, ni le feu ni la peste n’ont osé en approcher.

À Spolète, il changea entièrement le cœur d’un riche avare qui décriait partout son Ordre, en faisant seulement dire trois Pater et trois Ave Maria pour lui par chacun de ses religieux. À Terni, il ressuscita un jeune homme qui avait été écrasé par la chute d’une muraille, et prédit qu’il embrasserait un jour son institut, ce qui est arrivé depuis.

Au comté de Narni, il rendit la vie à un homme noyé depuis quatre jours, la santé à un paralytique, et changea de l’eau en vin.

À Oriesi, il guérit un enfant tellement contrefait, que sa tête touchait à ses pieds. Que ne fit-il point encore à San-Gémini, à Saint-Léon, à Imola et dans toutes les autres villes par où il passa jusqu’à son entrée en France ? Il était reçu partout comme un grand prophète. On lui offrait de tous côtés des maisons sans qu’il en demandât, et tant de personnes s’empressaient pour être du nombre de ses disciples, que les couvents étaient aussitôt remplis d’excellents sujets. Son passage par le Dauphiné et la Provence fut court, et il se rendit au plus tôt dans la Navarre et la Castille. Le roi Alphonse, depuis grand-père de saint Louis par la reine Blanche, sa fille, lui fit un merveilleux accueil et lui donna un couvent à Burgos, qui fut la pépinière de beaucoup d’autres. Le Saint voulut enfin passer en Afrique ; mais l’Esprit de Dieu, qui avait autrefois empêché l’apôtre saint Paul de prêcher l’Évangile en Bithynie, empêcha ce zélé missionnaire de porter la parole de vie dans le Maroc, qui était indigne d’un si grand bonheur. Il tomba malade aux confins de l’Espagne, et, pendant sa maladie, il reçut ordre du ciel de retourner en Italie. Il fit auparavant le pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle ; là il fit bâtir un couvent avec un trésor qu’on trouva en terre dans un lieu qu’il avait indiqué. Il en établit encore d’autres en revenant, tant en Portugal qu’en Castille, en Aragon et en Catalogne, et entre autres celui de Perpignan, qui, depuis, est devenu très-considérable. Enfin, il fallait compter ses prodiges par ses démarches, et ses nouveaux établissements par les séjours qu’il faisait en chemin. La guerre des Albigeois l’empêcha de s’arrêter en Provence ; d’ailleurs, les enfants de saint Dominique y prêchant déjà avec un zèle et un succès extraordinaire, il ne jugea pas à propos de mettre la faux dans la moisson d’autrui.

Son retour en Italie, où l’on regrettait vivement son absence, fut un véritable triomphe. On vint de tous côtés au-devant de lui. Les prodiges l’accompagnèrent partout. Le pain se multiplia pour sa nourriture et pour celle des siens, et la puissance de Dieu confondit d’une manière miraculeuse ceux qui le calomnièrent ou s’opposèrent au progrès de son institut. Ayant fait de sages règlements dans son couvent de Notre-Dame des Anges, il se retira pour la première fois sur le mont Alverne, où le comte Orlando, qui le regardait comme son père, lui avait donné une demeure. Il y fut visité d’abord par la sainte Vierge accompagnée de saint Jean-Baptiste et de saint Jean l’Évangéliste, puis par Notre-Seigneur lui-même, qui, s’étant assis sur la pierre où il prenait ordinairement son pauvre repas, lui découvrit de grands secrets, dont l’événement a depuis justifié la vérité. On voit encore maintenant cette pierre environnée d’une grille de fer avec cette inscription : « Table de saint François, où il a eu des apparitions admirables, et qu'il a consacrée en l’arrosant d’huile et disant : « C’est ici l’autel de Dieu ». Un ange lui apprit aussi que les fentes qu'il voyait aux rochers y avaient été faites au temps de la Passion de Notre-Seigneur : ce qui lui donna un respect et une dévotion particuliers pour cette sainte montagne. Il y convertit un bandit, surnommé le Loup, qui avait commis une infinité de meurtres et de brigandages, et, lui ayant donné l’habit de son Ordre, il l’appela Agnello, l’agneau, pour marquer son changement de loup en agneau. Il n’avait guère moins d’affection pour la vallée au bas de Fabriano, appelée la Pauvre-Vallée, que pour ce mont. Il obtint le don d’une ancienne abbaye, que des religieuses bénédictines avaient abandonnée, et y plaça de ses disciples ; et la grande solitude de ce lieu faisait qu’il s’y retirait avec une joie singulière, pour s’y occuper à la contemplation des vérités éternelles. Cet établissement fut suivi de beaucoup d’autres dans la Marche d’Ancône. Ce fut là qu’il changea, pour une heure, l’eau d’une fontaine en vin généreux, afin de soulager la soif de ses ouvriers qui travaillaient à son couvent de Trabe-Bonata. Ce fut là qu’un de ses religieux, ayant fait un jugement téméraire sur un pauvre malade qui demandait l’aumône et dont François exaltait le mérite, il l’obligea de se dépouiller de son habit, et en cet état, de demander pardon à ce pauvre. Ce fut là qu’un autre religieux, qui avait murmuré contre lui, le vit la nuit en oraison dans le coin d’une forêt, où la Sainte Vierge lui étant apparue, le caressa, lui mit son divin Enfant entre les mains et lui permit de l’embrasser et de le baiser. Ce fut là qu’un autre frère, encore novice, eut aussi le bonheur de le voir honoré de la visite de Jésus, de Marie, de saint Jean-Baptiste et de saint Jean l’Évangéliste.

Toutes ces choses arrivèrent jusqu’en l’année 1215 ; le concile de Latran, sous Innocent III, s’étant ouvert, saint François se rendit à Rome pour y faire de nouveau approuver son Institut. Nous avons dit que le pape Innocent III l’avait déjà approuvé ; mais il ne l’avait fait que de vive voix et n’en avait point fait expédier de bulle, et de plus, il n’avait donné au Saint et à ses enfants que le nom de Prédicateurs de la Pénitence ; de sorte qu’il était à propos d’obtenir une approbation plus authentique, comme d’un nouvel Ordre religieux.

Nous ne voyons rien dans ce concile qui marque que cette approbation y ait été donnée ; au contraire, on y trouve dans l’article 13 un décret qui porte qu’on se doit plutôt appliquer à rétablir les anciens Ordres dans leur premier éclat, qu’à en faire de nouveaux. Mais si le Saint n’obtint pas de l’assemblée l’établissement qu’il souhaitait, il est certain néanmoins que les Pères, informés des fruits merveilleux que ses religieux produisaient dans le monde, agréèrent leur travail, les regardant comme de puissants missionnaires et des trompettes éclatantes de l’Évangile. Aussi, depuis ce temps-là, l’Ordre prit plus d’accroissement et fit de plus grands progrès que jamais. Ce fut en cette année ou environ que le bienheureux patriarche bâtit le couvent appelé maintenant la prison de Saint-François, à deux milles d’Assise ; nom qui lui a été donné, parce que cet homme céleste s’y renfermait souvent dans un oubli général de toutes les créatures, pour y renouveler sa ferveur. On y voit sa cellule semblable à un cachot, son lit de pierre, son chevet de bois, son crucifix et quelques autres de ses reliques, avec une fontaine qu’il obtint par ses prières, et dont l’eau est une source de miracles.

Le 30 mai 1216, ayant assemblé un grand nombre de ses religieux, il les envoya prêcher en France, en Espagne, en Angleterre et en Allemagne, où ils établirent de tous côtés des couvents qui sont des marques sensibles du succès de leurs prédications. Pour lui, il fit encore un voyage à Rome, pour y rendre ses devoirs aux tombeaux des bienheureux apôtres saint Pierre et saint Paul. Ce fut dans ce voyage que, se voyant auprès d’un ruisseau avec un morceau de pain dur, noir et moisi pour tout repas, il ne pouvait assez exalter son bonheur, et il témoigna au frère Masséo, son compagnon, qu’il se croyait plus riche que les plus grands de la terre. Il entra ensuite dans une église voisine et demanda à Jésus-Christ avec tant d’ardeur de lui donner, ainsi qu’à ses enfants, l’amour de la sainte pauvreté, que son visage semblait lancer des flammes. Il s’avança vers le frère Masséo, les bras ouverts, les yeux au ciel, l’appela à haute voix, lui communiqua, en soufflant sur son visage, l’esprit qui le remplissait, et, comme hors de lui, il éclata en paroles enflammées, véritable hymne d’amour sur la divine pauvreté.
« Seigneur Jésus, montrez-moi les voies de votre très chère pauvreté ! Ayez pitié de moi et de ma dame la Pauvreté ; car je l’aime avec tant d’ardeur, que je ne puis trouver de repos sans elle, et vous savez, ô mon Dieu, que c’est vous qui m’avez donné ce grand amour. Elle est assise dans la poussière du chemin, et ses amis passent devant elle avec mépris. Voyez l’abaissement de cette reine, ô Seigneur Jésus, ô vous qui êtes descendu du ciel sur la terre pour en faire votre épouse et pour avoir d’elle, par elle et en elle, des enfants parfaits. Elle était dans l’humilité du sein de votre mère ; elle était dans la crèche : comme un écuyer fidèle, elle s’est tenue tout armée dans le grand combat que vous avez combattu pour notre rédemption. Dans votre Passion, seule, elle ne vous a pas abandonné. Marie, votre mère, s’est arrêtée au pied de la croix ; mais la pauvreté est montée avec vous, elle vous a serré plus fort contre son sein. C’est elle qui a préparé avec amour les rudes clous qui ont percé vos mains et vos pieds ; et lorsque vous mouriez de soif, cette épouse attentive vous faisait présenter du fiel. Vous êtes mort dans l’ardeur de ses embrassements ; elle ne vous a point quitté, ô Seigneur Jésus, elle n’a permis à votre corps de reposer que dans un tombeau étranger. C’est elle qui vous a réchauffé au fond du sépulcre et qui vous a fait sortir glorieux. Aussi vous l’avez couronnée au ciel, et vous voulez qu’elle marque les élus du signe de la rédemption. Oh ! Qui n’aimerait la dame Pauvreté au-dessus de toutes les autres ! Ô très-pauvre Jésus ! La grâce que je vous demande est de me donner le privilège de la pauvreté. Je souhaite ardemment d’être enrichi de ce trésor ; je vous prie qu’à moi et aux miens il soit propre à jamais de ne pouvoir rien posséder sous le ciel pour la gloire de votre nom, et de ne subsister pendant cette misérable vie que de ce qui nous sera donné en aumône ! »

Avec des discours et des ravissements pareils, ils poursuivirent leur route et parvinrent à Rome peu de jours avant la mort du pape Innocent III. La protection accordée à saint François et la reconnaissance de son Ordre ont toujours été considérées comme une des plus grandes œuvres de ce grand pontificat. Deux jours après, Honorius III monta sur le siège de saint Pierre, et François trouva dans le nouveau Pape la même protection et le même amour. C’est dans ce séjour à Rome que le serviteur de Dieu rencontra pour la première fois saint Dominique, pauvre comme lui, comme lui pénitent et dévoré de l’amour des âmes. Comme ils priaient l’un et l’autre dans l’église de Saint-Pierre, Jésus-Christ leur apparut assis à la droite de son Père, le visage irrité, tenant à la main trois traits enflammés pour exterminer les superbes, les avares et les voluptueux.

La sainte Vierge Marie, se jetant à ses pieds, demanda miséricorde pour ses enfants ingrats, présenta Dominique et François, comme capables de réformer le monde et de convertir les pécheurs ; et le Sauveur agréa cette offrande. Le lendemain, dans la même église, les deux Saints, levant les yeux l’un sur l’autre, se reconnurent sans s’être jamais vus, s’avancèrent d’un même mouvement et se tinrent longtemps embrassés sans rien dire. Enfin Dominique rompant le silence : « Tu es mon compagnon et mon frère », dit-il ; « nous travaillerons de concert. Demeurons unis, et personne ne pourra prévaloir contre nous ».

Les deux grands pauvres de Jésus-Christ, durant leur court séjour à Rome, s’entretinrent longtemps et souvent des choses divines, des remèdes à apporter aux âmes et aux nations, et ces mendiants, méprisés du siècle, se partagèrent la conquête du monde. Ils prièrent, ils pleurèrent ensemble, et Dominique puisa dans l’âme de François un amour plus grand encore pour la sainte pauvreté. On montre dans le couvent de Sainte-Sabine, sur le mont Aventin, la cellule, aujourd’hui transformée en chapelle, qui fut pendant des nuits entières le témoin de leurs célestes effusions. Que de prières, que de larmes, que de cris d’amour montèrent de cette pauvre cellule jusqu’au trône de Dieu ! L’âme des deux Saints semble la remplir encore, et le pèlerin ne peut y pénétrer sans une profonde et religieuse émotion.

Saint François quitta Rome et se mit en chemin pour venir en France. Étant aux portes de Sienne, il planta son bâton en terre, et à l'heure même, ce morceau de bois prit racine et se couvrit de fleurs et de feuilles. Il devint ensuite un grand arbre qui a duré jusqu’en 1615 ; à force d’avoir été dépouillé par les pèlerins, il se sécha à cette époque et fut coupé. Depuis il est né de son tronc un rejeton que l’on conserve avec beaucoup de respect, et que l’on a même entouré d’une grille de fer pour empêcher les passants d’y toucher. Le cardinal Ugolini, ayant rencontré notre Saint à Florence, le détourna vivement de son dessein de passer les monts. François en ressentit une grande peine, qu’il déposa amoureusement aux pieds du Sauveur crucifié. Il envoya à sa place les frères Pacifique, Ange et Albert de Pise, et revint à Sainte-Marie des Anges, heureux de passer aux yeux des peuples et de ses propres fils pour un homme peu sage, changeant en ses entreprises, que Dieu remettait en sa voie, mais qui ne savait pas s’y maintenir par lui-même. L’événement ne tarda pas à prouver la justesse des conseils du cardinal Ugolini. L’opposition que rencontrent tous les réformateurs, et qui n’avait pas manqué à l’œuvre de François, se remua vivement à Rome contre son Institut, dont l’absolue pauvreté épouvantait les demi-chrétiens. Il en fut informé, et Dieu même daigna lui montrer dans un songe mystérieux le danger, en même temps que la manière de le conjurer. Il vit dans son sommeil une petite poule noire aux pattes de colombe, laquelle avait des poussins en si grand nombre qu’elle ne les pouvait ramasser sous ses ailes, de sorte qu’ils prenaient leurs ébats à l’entour de la poule et demeuraient en dehors. À son réveil, il comprit, à la lumière de l’Esprit-Saint, que cette poule aux pattes de colombe, c’était lui-même, homme simple et petit, et que, pour défendre son innombrable famille, il fallait un protecteur plus puissant. Il résolut donc de retourner à Rome pour demander au Pape de confier à un cardinal la défense et la protection de son Ordre. Ce cardinal protecteur était tout désigné d’avance : c’était son saint ami, le cardinal Ugolini, évêque d’Ostie, qui avait quitté Florence et était de retour à Rome.

Il accueillit François avec sa tendresse accoutumée, et, pour le faire apprécier du pape Honorius III et du Sacré Collège, il l’exhorta vivement à prêcher devant cet illustre auditoire. Sa Sainteté voulut elle-même l’entendre. François refusa longtemps de monter dans la première chaire du monde ; mais, ne pouvant plus s’en défendre, il se prépara soigneusement, contre sa coutume, pour faire un sermon qui fût digne d’un auditoire si auguste. Dieu fit voir, en cette occasion, qu’il voulait qu’il fût uniquement son organe. Dès qu’il eut prononcé son texte, il demeura muet et ne se souvint plus de ce qu’il avait étudié. La parole du Pape, qui l’exhorta à ne rien craindre, ne fut pas capable de le remettre ; mais, lorsqu’il se fut accusé publiquement de présomption de s’être trop appuyé sur ses préparations, et que, s’étant mis à genoux, il se fût abandonné à l'Esprit de Dieu pour dire ce qu’il lui mettrait à la bouche, il fit un sermon si puissant et si terrible sur la pénitence, que tout l’auditoire en fut effrayé et touché de componction ; et, lorsqu’il sortit de chaire, il y avait presse à baiser la terre par où il passait. Il n’eut pas de peine, après cela, à obtenir ce qu’il demandait, et Sa Sainteté lui donna volontiers, pour protecteur, le même cardinal Ugolini, évêque d’Ostie, qui fut depuis Pape sous le nom de Grégoire IX.

Le 26 mai de l’année 1219 fut un grand jour dans l’histoire de l’Ordre des Frères Mineurs. C’était la fête de la Pentecôte, et les Frères, arrivant de toutes les parties du monde, se trouvèrent réunis à Sainte-Marie des Anges pour assister au second Chapitre général qui devait s’ouvrir ce jour-là. Leur nombre dépassa cinq mille : telle avait été la merveilleuse fécondité de la famille de saint François. On les voyait arriver par groupes, jeunes gens et vieillards, vêtus du même habit, tous pieds nus, respirant la joie de la pauvreté, et portant en eux le trésor du divin amour : armée admirable, pacifique et conquérante, désarmée et toute puissante, des pauvres de Jésus-Christ. Le monastère de Sainte-Marie des Anges, dont François et ses douze premiers disciples avaient pris possession neuf ans auparavant, ne pouvant abriter cette multitude immense, on dressa dans la campagne environnante des cabanes faites de nattes de jonc et de paille ; ce fut sous ces tentes, non moins belles que celles de l’armée d’Israël, que campa l’armée de saint François. Le cardinal Ugolini vint présider le Chapitre. Il officia pontificalement le jour de la Pentecôte, et voulut le soir, comme un général d'armée, visiter les rangs des soldats de Jésus-Christ. Il les trouva rassemblés par groupes de cent ou de soixante, ou plus ou moins. Ils s’entretenaient des choses divines, de leur salut et de la conquête du monde. À cette vue, le bon cardinal, les yeux baignés de larmes, dit à François : « Ô frère, en vérité, voici le camp de Dieu ! » Et François, ému comme lui, transporté de joie, de reconnaissance et d’amour, leva les yeux et les mains vers le ciel, et les reportant sur ses frères et ses fils, laissa tomber de son cœur et de ses lèvres des paroles vives, courtes, enflammées, dont l’histoire nous a conservé quelques-unes : « Nous avons promis de grandes choses ; on nous en a promis de plus grandes ; gardons les unes, soupirons après les autres. Le plaisir est court, la peine est éternelle ; les souffrances sont légères, la gloire est infinie ; beaucoup sont appelés, peu sont élus : tous recevront ce qu’ils auront mérité. Par-dessus tout, ô mes frères, aimons la sainte Église ; prions pour son exaltation, et n’abandonnons jamais la pauvreté. N’est-il pas écrit : « Remets-toi au Seigneur du soin de ta vie, et lui-même te nourrira? » C’est ainsi que le père exhortait, consolait, glorifiait ses enfants.

Suivant la parole de François, le Seigneur se chargea du soin de nourrir ces heureux pauvres. Ils étaient là cinq mille, comme ceux qui jadis avaient suivi le Christ dans les plaines de la Judée, dénués de tout comme eux, mais comptant comme eux sur Celui qui avait nourri ces multitudes avec cinq pains et deux poissons. On vit bientôt affluer des environs, des chevaliers et des paysans, gens de la ville et de la campagne, qui apportaient aux pauvres de Dieu toutes les provisions nécessaires. Ces secours durèrent autant que le Chapitre lui-même, et la charité de ceux qui donnaient se trouva aussi grande que la pauvreté de ceux qui recevaient. Une foule nombreuse de gens de toute classe, jeunes et vieux, clercs et laïques, étaient venus par curiosité pour contempler la nouveauté de ce spectacle. En voyant le dénuement des frères, leur simplicité, leur abandon complet à la Providence et leur fraternel amour, beaucoup étaient touchés jusqu'aux larmes. « Voilà », se disaient-ils, « qui montre bien que le chemin du ciel est étroit, et qu’il est difficile aux riches d’entrer dans le royaume de Dieu. Nous nous flattons de faire notre salut en jouissant de la vie et en prenant toutes nos aises, et ces bons frères se privent de tout et tremblent encore. Nous voudrions mourir comme eux, mais nous ne voulons pas vivre de même ; on meurt cependant comme on a vécu ». Et ils vinrent, au nombre de plus de cinq cents, se jeter aux pieds de François et lui demander de les recevoir au nombre de ses frères.

La conquête de ces nouveaux disciples, l'accroissement et le renouvellement de la ferveur, de l’esprit de religion et de discipline dans les anciens, ne furent pas les seuls résultats de ce Chapitre général. On y lit de nouveaux et importants statuts qui achevèrent d’imprimer à l’Ordre son touchant et glorieux caractère. La pauvreté fut recommandée dans la construction des couvents, et, grâce à cette règle, les Frères Mineurs restèrent toujours dans le beau en restant dans le simple. On décida que, tous les samedis, une messe solennelle serait célébrée dans tous les couvents en l’honneur de la bienheureuse Vierge Marie Immaculée ; et, par cette décision, l’Ordre des Frères Mineurs, déjà chevalier de la sainte pauvreté, se proclama le héraut de la très-sainte Vierge et le propagateur dans le monde du grand dogme de l’Immaculée Conception. Il fut aussi décidé que dans les offices des Frères Mineurs il serait toujours fait une mention expresse de saint Pierre et de saint Paul, et par là, l’Ordre de Saint-François proclama et resserra encore les liens de dévouement absolu et de filial amour qui l’attachaient à l’Église romaine, mère et maîtresse de toutes les Églises.

Enfin, les Frères se partagèrent le monde pour y répandre le Verbe divin et pour le conquérir à Jésus-Christ. On dressa contre Satan le plan de cette campagne, qui devait durer autant que sa puissance, c’est-à-dire jusqu’à la fin des temps. Le pape Honorius III, alors à Viterbe, donna l’approbation du Saint-Siège à cette entreprise. Munis de ce précieux encouragement, les Frères Mineurs s’embrassèrent, se dirent adieu, et se dispersèrent comme autrefois les Apôtres, emportant la bénédiction de leur père François.

Après avoir congédié sa nombreuse famille, François reprit son premier dessein d’aller en Syrie, se persuadant qu’il ne pouvait que gagner beaucoup, puisque, s’il n’avait pas le bonheur de convertir le soudan d’Égypte avec son peuple, il pouvait espérer d'être mis à mort et de remporter la couronne du martyre. Il prit avec lui onze religieux qu’un enfant lui désigna par l’esprit de Dieu. Sa navigation fut très-heureuse. Il arriva premièrement au port d’Acre, puis à celui de Damiette, qui était alors assiégé par les chrétiens. Ceux-ci n’ayant pas voulu écouter les avis prophétiques qu’il leur donna, s’en trouvèrent très-mal, et furent défaits dans une journée qui leur coûta bien du sang. Il passa de là au camp des Sarrasins, où, après beaucoup d’outrages et de coups qu’il reçut de ces infidèles, s’étant fait présenter au soudan, il lui parla avec une liberté et une force surprenantes, s’offrant même de passer par le feu pour lui faire voir la vérité de la religion chrétienne. La crainte humaine empêcha ce prince de déférer aux pressantes instances qu’il lui faisait de se faire chrétien ; mais il ne le maltraita pas, et lui rendit, au contraire, beaucoup d’honneurs. Il lui donna même permission de prêcher sur ses terres et de baptiser ceux qu’il pourrait convertir : ce que François et ses disciples firent avec un merveilleux succès, jusqu’à recevoir des Sarrasins dans leur Ordre. Ce fut alors que le démon, furieux de ces progrès, suscita une femme égyptienne pour solliciter saint François au péché. Celui-ci répondit qu’il y consentirait, mais à la condition de préparer lui-même une couche convenable. Il en fit une avec des charbons embrasés, se mit dessus, et lui dit : « Voici le remède de la concupiscence ». Son corps ne brûla pas au milieu des flammes ; mais la pécheresse fut touchée de sa faute et des autres crimes de sa vie passée : elle ouvrit les yeux à la lumière de la foi, et, ayant embrassé le Christianisme et la profession de la continence, elle devint l’instrument de la conversion d’un grand nombre de Mahométans de la ville où elle demeurait. Le Saint, après plusieurs autres succès qu’il eut en ce pays, et surtout après qu’un couvent tout entier de Bénédictins, à Monténégro, près d’Antioche, avec l’abbé et le prieur eurent embrassé sa Règle, voyant que Dieu ne lui voulait pas donner la palme du martyre, résolut de repasser en Europe. Il prit auparavant congé du sultan Mélédin, qui lui avait témoigné tant d’amitié, l’exhortant de nouveau à abjurer les erreurs de Mahomet et à reconnaître la divinité de Jésus-Christ. Une tradition pieuse, et qui ne manque pas de valeur, rapporte que ces exhortations ne furent pas inutiles, que ce prince prit alors la résolution de faire un jour ce qu’il lui conseillait ; que, depuis, il fut très-favorable aux chrétiens, ami de la vérité et de la justice, miséricordieux envers les pauvres et éloigné du vice de l’impureté ; et qu’enfin, étant près de mourir, il fut visité par deux religieux de saint François, qui était déjà dans le ciel depuis douze ans, et après avoir reçu de leurs mains le sacrement du baptême, il expira dans l’innocence baptismale. Cette conversion est possible, car rien n’est impossible à Dieu ; mais elle n’est pas vraisemblable, et la tradition qui la rapporte ne repose pas sur des bases assez certaines pour qu’on puisse y ajouter une foi entière.

Le serviteur de Dieu, après avoir prêché les croisés et posé les fondements de son Ordre dans ces malheureuses contrées, revint en Italie, où il fut reçu comme un ange du ciel : on lui fit des honneurs incroyables à Venise, à Padoue, à Bergame, à Crémone, à Bologne et dans toutes les autres villes où il passa. Il y opéra aussi de grands miracles et établit de nouveaux couvents où il n’y en avait point. Il changea l’eau corrompue d’un puits en eau excellente, à Crémone, conjointement avec saint Dominique ; il guérit à Bologne un épileptique, et un enfant qui avait perdu un œil. Mais ces miracles ne sont rien en comparaison de la réconciliation qu’il ménagea entre deux gentilshommes prêts à s’entre-tuer. Trouvant le bâtiment de son couvent de Bologne trop somptueux, il voulait le faire abattre pour en refaire un plus pauvre, et il l’eût fait effectivement, sans le cardinal Ugolini, qui lui remontra que ce couvent, étant destiné aux infirmes, devait avoir plus d’étendue et de commodité que les autres. C’est ce que ce grand ami de la pauvreté a fait en beaucoup d’autres occasions ; quand on lui résistait sur ce point, il n’entrait pas dans le couvent, et, par son éloignement, il le privait de sa bénédiction. De Bologne, il alla au désert de Camaldule, où il passa trente jours dans la cellule de saint Romuald, que l’on appelle maintenant de Saint-François, et y fit faire les exercices à ce pieux cardinal, qui avait une singulière vénération pour son mérite. Il vint ensuite dans ses couvents du duché de Spolète, où il vit de ses propres yeux le relâchement que frère Élie, son vicaire général, avait introduit dans son Ordre par une fausse prudence qui n’était pas selon l’esprit de Dieu, mais selon l’esprit du monde. Dieu lui fit alors connaître, par l’admirable vision d’une statue, semblable à celle de Nabuchodonosor, les abus et les dérèglements qui s’introduisaient dans son Institut par cette sagesse de la chair. Il en gémit longtemps devant la divine Majesté, et après avoir fait une sévère réprimande à ce vicaire, et l’avoir rendu ridicule en se revêtant lui-même du bel habit qu’il s’était fait faire, et le rejetant avec mépris, il le déposa de son office. Son humilité le porta en même temps à se démettre lui-même de sa qualité de général, pour en revêtir frère Pierre de Catane, devant lequel il se mit à genoux pour lui protester obéissance. Cela n’empêcha pas néanmoins les religieux de le reconnaître toujours pour le général, ou plutôt pour un supérieur extraordinaire, au-dessus des provinciaux et du général, et ils l’appelaient par excellence le Père, comme celui qui était, non-seulement le fondateur, mais aussi le soutien et l’âme de l’Institut naissant. En effet, il exerça toujours à son égard l’office de chef, de médecin et de père. Combien était-il sévère envers ceux qu’il trouvait coupables de propriété, ou qui voulaient avoir des meubles et des livres en leur particulier ! Quelle aversion ne témoignait-il pas contre ces grands théologiens et ces savants prédicateurs qui, sous ce prétexte, voulaient être considérés et avoir des exemptions, ou négligeaient l’esprit de pénitence et d’oraison ! Il n’était pas ennemi de l’étude, comme quelques-uns de ces superbes le lui imputaient, et il le fit bien voir par la joie qu’il ressentit lorsque le grand Alexandre de Halès entra dans son Ordre, et aussi lorsqu’il ordonna à saint Antoine de Padoue d’enseigner la saine doctrine aux frères ; mais il était ennemi de cette science qui enfle ; d’autant plus que Dieu lui avait fait connaître que ce serait par l’orgueil de savants sans piété que son Ordre tomberait en décadence et perdrait l’esprit d’humilité et de simplicité qui en était toute la force. Il disait souvent qu’on se trompe en attribuant la conversion des pécheurs à ces prédicateurs éloquents qui ne parlent que par étude, et qui ne font rien de ce qu’ils prêchent aux autres ; mais qu’il fallait attribuer ces prodigieux mouvements de la grâce aux prières, aux larmes et à la sainte vie d’un grand nombre de personnes simples, qui attirent du ciel cette bénédiction. Son discernement des esprits était merveilleux. Il reconnaissait ceux de ses frères qui persévéraient dans leur profession, ceux qui y renonceraient par l’apostasie, et ceux mêmes auxquels Dieu ferait miséricorde, ou qui mourraient misérablement dans leur opiniâtreté : les prédictions terribles qu’il en a faites ont toujours eu leur effet. Il écrivit au général, Pierre de Catane, qui faisait ses visites, une lettre admirable par laquelle il l’instruisait de tous les devoirs d’un bon supérieur, et surtout de l’union qu’il devait faire de la justice et de la miséricorde, pour pardonner aux pénitents et pour réprimer l’audace et la rébellion des superbes. Ce général mourut ; comme les secours miraculeux que l’on recevait continuellement à son tombeau, à Notre-Dame des Anges, y faisaient faire de grandes aumônes, ce qui altérait l’esprit de pauvreté, François s’adressa à lui-même, et lui ordonna de cesser de faire les miracles. Ce saint homme obéit aussitôt, et on reconnut, en ouvrant son sépulcre pour le transporter ailleurs, qu’il s’était mis à genoux pour recevoir ce commandement. Qui eût dit que notre Saint eût remis à sa place ce fameux frère Élie qu’il avait déposé de son vicariat, et dont l’esprit hautain et présomptueux lui était insupportable ? Il le fit néanmoins par un ordre exprès de Dieu, dont les voies sont toujours droites et saintes, quoique le secret nous en soit impénétrable ; et non-seulement il le fit général, mais il se mit à ses pieds et lui baisa la main comme à son supérieur légitime. Il eut alors la pensée de se retirer dans une solitude ; mais le Saint-Esprit lui fit connaître qu’il voulait qu’il continuât ses prédications ; comme, en effet, il le fit avec plus de succès qu’il n’avait jamais fait. Ce qui est admirable, c’est que souvent il prêchait les animaux mêmes, comme les oiseaux, les poissons et les agneaux, leur remontrant les obligations qu’ils avaient à Dieu, et combien il était juste qu’ils louassent un Créateur si bon et si magnifique ; et ces créatures, privées de raison, non-seulement l’écoutaient attentivement, mais témoignaient aussi, par leurs mouvements, la joie qu’elles avaient de l’entendre ; puis, après le sermon, elles se servaient des moyens que la nature leur avait donnés pour bénir et louer le Seigneur. François avait toujours de nouveaux sujets de joie aussi bien que d’affliction et de douleur. C’était pour lui un bonheur indicible d’apprendre, tantôt le martyre de quelques-uns des siens qui avaient porté la foi dans les pays infidèles, tantôt la vie pure, sainte et éclatante en miracles de quelques autres, qui remplissaient tout le monde de l’odeur de leurs vertus ; mais il était pénétré d’une vive douleur à la vue du relâchement de plusieurs autres qui, appuyés de l’autorité du général Élie, qui était un esprit fort, ne cherchaient qu’à altérer cette pauvreté extrême dont il voulait que les siens fissent profession. Notre-Seigneur le consola dans cette affliction, l’assurant qu’il y aurait toujours dans son Ordre des personnes zélées pour l'observance, en considération desquelles il l’aimerait singulièrement, et qu’il en serait le protecteur jusqu’à la fin des siècles.

Ce fut vers ce temps-là qu’il obtint la célèbre indulgence de la Portioncule. Étant venu dîner avec sainte Claire, sur les instances qu’elle lui en fit, il prononça un discours si relevé et si mystérieux, que tous les assistants et lui-même tombèrent en extase ; le lieu où ils étaient parut tout en feu : ce qui y attira les habitants d’Assise. Ainsi, ce repas fut tout spirituel, et il n’y eut que l'âme qui y prit sa nourriture. Celui qu’il fit peu de temps après, au réfectoire avec frère Élie, fut bien différent ; ce général, ne pouvant souffrir que le Saint eût fait mettre auprès de lui deux religieux fort simples, par préférence aux beaux génies et aux savants qui étaient dans la communauté, en murmurait en lui-même, et disait qu’il détruisait l’Ordre, en rebutant les habiles gens pour favoriser les âmes basses et rampantes ; mais le Saint, qui vit distinctement tout ce qu’il méditait en son esprit, lui dit, d’un ton épouvantable, que c’était lui-même qui était le destructeur de l’Institut par son orgueil ; mais que Dieu ne le laisserait pas sans châtiment, parce qu’il serait apostat et mourrait dans l’état déplorable de son apostasie. L’événement a fait voir la vérité de cette prédiction ; car Élie quitta l’habit et, s’étant joint à l’empereur Frédéric, excommunié de l’Église, il mourut hors de l’Ordre ; Dieu lui fit néanmoins miséricorde, lui donnant alors l’esprit de pénitence, en considération des prières que saint François avait faites pour lui durant le cours de sa vie. Il y avait déjà longtemps que ce bienheureux patriarche, voulant être utile à tout le monde, avait institué son Tiers Ordre pour les personnes séculières qui, sans quitter les engagements légitimes de leur état, voudraient mener dans le monde une vie plus pure et plus parfaite que celle du commun des chrétiens. Il y reçut en tout temps des hommes, des femmes et des vierges de grand mérite, et l'on sait assez que ce Tiers Ordre est devenu une pépinière de Saints et de Saintes. En l’année 1222, il y admit Mathieu de Rubeis, de la maison des Ursins, et, embrassant son fils, il lui prédit qu’il serait un jour pape, comme il l’a été sous le nom de Nicolas III. De quelque côté qu’il se tournât, ce n’était partout que prodiges. Il changea les épines, sur lesquelles saint Benoît s’était roulé, en des roses d’une beauté et d’une odeur merveilleuses.

À Gaëte, un vaisseau vint de lui-même le tirer d’une foule de peuple qui l’étouffait sur le rivage, et lui servit ensuite de chaire pour prêcher. Au même lieu et aux environs, il ressuscita trois morts ; et s’étant roulé sur des épines très-piquantes pour éteindre un mouvement de concupiscence, il ôta pour jamais à ces épines qui l’avaient mis en sang, le piquant de leurs pointes émoussées.

À Bari, il se coucha sur un brasier ardent pour faire fuir une impudique que l’empereur Frédéric avait envoyée afin d’éprouver sa chasteté.

Au mont Gargan, qu’il visita avec une dévotion incroyable à cause de l’amour qu’il portait à l’archange saint Michel, il fit naître une source d’eau vive dans un lieu sec et incapable d’en avoir.

À Gubbio, il apprivoisa un loup, pour faire voir aux habitants que leur dureté et leur impénitence les rendaient pires que des loups. Il fit aussi en divers endroits quantité de prodiges sur les arbres, rendant fertiles ceux qui étaient stériles, et stériles ceux qui étaient fertiles ; faisant croître les uns et empêchant la croissance des autres, ou leur faisant produire en hiver des feuilles, des fleurs et des fruits.

Après tant de merveilles, Notre-Seigneur lui commanda de faire une nouvelle règle plus courte et mieux ordonnée que la première. Il se retira pour cela au couvent de Mont-Colombe, où, après un jeûne de quarante jours au pain et à l’eau, étant tout rempli de lumières célestes, il dicta à l’un de ses compagnons les ordonnances que le Saint-Esprit lui mettait dans la bouche. C’est avec cette nouvelle loi qu’il descendit de la montagne comme un autre Moïse : il l’apporta dans son couvent, et la mit entre les mains du général Élie pour la faire publier et observer dans tout l’Ordre.

Celui-ci, la trouvant trop austère, ne voulait point qu’elle fût promulguée ; mais n’osant pas résister directement au bienheureux fondateur, il feignit de l’avoir perdue. Alors le Saint retourna une seconde fois sur la montagne, et Notre-Seigneur, continuant ses faveurs en son endroit, lui mit la même règle, mot pour mot, dans la bouche, pour la dicter et la faire écrire. Le général, en ayant avis, assembla plusieurs supérieurs de sa faction, et, avec cette troupe de lâches provinciaux et custodes, il le vint trouver pour lui déclarer qu’ils ne recevraient point la règle qu’il voulait leur donner. Mais ils furent surpris d’entendre la voix de Jésus-Christ même qui lui dit en leur présence ces paroles distinctes : « François, cette règle n’est point ton ouvrage, mais le mien ; j’entends qu’elle soit gardée à la lettre, à la lettre, à la lettre, sans glose, sans glose, sans glose. Si quelques-uns ne la veulent pas garder, qu’ils soient rejetés de l’Institut comme des difficiles, des mutins, des scandaleux et des incorrigibles. Je sais la capacité de l’homme, et je sais les grâces et les secours que je veux lui donner ». Ces supérieurs, saisis de frayeur et d’épouvante, tombèrent par terre et n’osèrent ouvrir la bouche. Le Saint les releva et les renvoya en paix ; puis il les suivit, ayant le visage tout éclatant de lumière par la conversation qu’il avait eue avec Dieu.

Il trouva encore de la résistance lorsqu’il fit lire l’ordonnance de ne rien posséder ni en commun ni en particulier ; mais étant retourné une troisième fois à l’oracle divin, il en apprit que les Frères ne possédant rien, ne manqueraient néanmoins de rien, parce qu’ils auraient pour fonds le trésor inépuisable de la divine Providence. Cela fit que cette règle fut enfin acceptée, et ensuite approuvée et confirmée par une bulle du Pape Honorius III, le 29 novembre 1223. Le cardinal Brancaléon pressa si fort à Rome notre Saint de demeurer quelques jours chez lui, qu’après beaucoup de résistance il fut obligé de consentir à être logé dans une tour abandonnée de son palais ; mais Dieu, qui le voulait entièrement éloigner de la cour des grands, permit au démon de le battre outrageusement dès la première nuit qu’il y logea. Il partit donc dès le lendemain, avec la bénédiction du Pape, pour aller passer la fête de Noël dans son couvent de Grécio. Ce fut auprès de ce couvent qu’ayant fait faire une étable et une crèche, avec la figure de l’enfant Jésus, et y ayant fait venir un bœuf et un âne pour représenter le mystère de sa naissance, il y dressa aussi un autel où on dit la messe de minuit. Il fit l’office de diacre à cette messe, et prêcha ensuite sur les grandeurs ineffables de cet enfant, en présence d’une infinité de peuple qui y était accouru. Il l’appelait souvent dans son sermon l’Enfant de Bethléem, et mérita, par la ferveur de cette dévotion, que cet aimable Sauveur, lui apparaissant sous une forme sensible, lui permît de l’embrasser et lui donnât mille baisers. On éleva depuis une chapelle au lieu où était cette étable, et elle était très-fréquentée par les pèlerins.

Aussitôt qu’il fut de retour à Assise, sainte Claire et toutes ses religieuses le supplièrent de leur donner une Règle comme il en avait donné une à ses religieux. Il se retira pour cela dans une solitude avec le cardinal Ugolini, protecteur de son Ordre, pour y recevoir les lumières du ciel. Il dicta ensuite cette Règle par inspiration de Dieu, et ce cardinal ne fit point difficulté d’être son secrétaire pour une chose si sainte et de l’écrire sous sa dictée. Toutes les religieuses la reçurent avec une soumission et une ferveur merveilleuses. Cependant le Saint fut longtemps sans vouloir permettre que ses religieux se chargeassent de leur conduite : et il leur donna pour visiteur un excellent serviteur de Dieu, de l’Ordre de Cîteaux, appelé le Père Ambroise. Il craignait les désordres qui arrivent de la trop grande fréquentation des parloirs et des grilles, et il croyait ne pouvoir assez détourner ses enfants d’un écueil qui a été si dommageable à des personnes fort spirituelles ; mais, depuis, il fut forcé, par le cardinal protecteur, de souffrir que le Père Philippe Lelong, de son Ordre, succédât au Père Ambroise dans le supériorat du couvent de Saint-Damien.

Ce serait ici le lieu de parler de sa seconde retraite au mont Alverne, du Carême qu’il y jeûna en l’honneur de saint Michel, et des sacrés stigmates de Jésus-Christ crucifié qu’il reçut par l’impression d’un séraphin tout ardent et tout lumineux, à ses pieds, à ses mains et à son côté ; mais nous en avons déjà parlé amplement au 17 septembre. Son retour au mont Alverne fut honoré de plusieurs miracles, et on vit une croix de lumière qui marchait devant lui pour signifier qu’il était devenu tout ardeur et tout lumière, et un homme entièrement consacré à la croix de Jésus. Il commit néanmoins une imperfection : étant allé heurter à la porte de la cellule de frère Bernard de Quintavalle, qui était dans une très-haute contemplation des vérités divines, et celui-ci ne lui ayant pas répondu, il en ressentit quelque trouble en lui-même. Mais Notre-Seigneur l’en reprit aussitôt, lui demandant s’il était raisonnable que ce saint homme quittât son Créateur, avec qui il avait l’honneur de converser familièrement, pour parler à une petite créature comme lui. Cette réprimande le toucha si fort, que, pour se punir de sa faute, il força depuis frère Bernard de lui mettre le pied sur la gorge, en le traitant de superbe, d'orgueilleux et de misérable ver de terre. Les larmes qui coulaient continuellement de ses yeux l’avaient rendu aveugle ; mais, tout aveugle qu’il était, il ne laissait pas de se faire conduire ou porter dans les villes et les villages d’alentour pour y prêcher la pénitence. Dans les deux années qui suivirent l’impression des stigmates, il fut accablé de maladies et de douleurs incroyables. Mais, au plus fort de ses douleurs, il lui prenait des extases et des ravissements qui l’emportaient en esprit jusque dans le ciel. Il donnait aussi des bénédictions continuelles à Dieu, le louant dans ses perfections infinies et dans toutes ses créatures, comme dans le soleil, la lune, le feu, l’air, l’eau, la terre, le froid et le chaud, qu’il appelait ses frères et ses sœurs. Notre-Seigneur, de son côté, le consolait, tantôt par des apparitions pleines d’amour, tantôt par une musique céleste, tantôt en lui donnant des assurances infaillibles et dont il ne pouvait nullement douter, qu’il était du nombre des prédestinés, tantôt en lui marquant précisément le temps et l’heure de sa mort. Ses grandes maladies, et surtout sa douleur des yeux, qui était insupportable, obligèrent ses enfants de le conduire à Rieti, où était le Pape avec ses cardinaux, afin de le faire voir par les médecins qui suivaient la cour. Il fut partout reçu avec des acclamations extraordinaires, et le Pape même prit un soin particulier de sa guérison. Lorsqu’on lui appliqua un cautère derrière l’oreille, ce que l’on fit au couvent de Mont-Colombe, ayant prié son frère le feu (c’est ainsi qu’il l’appelait) de lui être favorable, il ne ressentit aucune douleur. Sa patience donnait de l’admiration aux médecins et aux chirurgiens, et il les paya par des miracles de la peine qu’ils prenaient de le visiter. Un médecin lui ayant dit que, le pignon de sa maison se séparant du corps du bâtiment, il en appréhendait la ruine, il lui fit prendre de ses cheveux pour mettre dans les fentes ; et ce moyen fut si efficace, que le pignon se rejoignit à l’heure même aux toits et aux murailles dont il s’était séparé. D’ailleurs, cet homme admirable, qui ne se guérissait pas lui-même, guérissait souvent d’autres malades. Il rendit la santé à un bénéficier nommé Gédéon, affligé d’une horrible paralysie qui lui avait contrefait tous les membres ; et, comme c’était un libertin, il le convertit en même temps ; mais il lui dit que, s’il retournait dans ses désordres, il serait surpris de mort subite pour être précipité dans l'enfer : ce qui arriva effectivement ; car, ayant repris sa première vie, il fut tué sous les ruines de la maison où il était couché. Il faisait aussi mille autres actions de charité : souvent il envoyait son manteau, sa tunique et son pain aux pauvres qu’il savait être dans la nécessité ; il réconciliait les ennemis, apaisait les querelles allumées entre les villes, les familles et les personnes particulières ; et surtout il rétablit dans Assise la paix qu’un grand démêlé entre le gouverneur et l’évêque, soutenus chacun d’un fort parti, avait entièrement ruinée. Il prédisait à plusieurs ce qui devait leur arriver, afin d’encourager les uns par l’espérance de la divine miséricorde, et d’humilier les autres par la vue des châtiments qui leur étaient destinés. Il expliquait aux docteurs les plus difficiles passages de l’Écriture, et leur faisait voir, par ses discours pleins de sagesse, que son ignorance était plus éclairée que toute leur science, quelque profonde qu’ils la crussent. Comme le bruit de l’approche de sa mort se répandit partout, chaque ville souhaitait d’être le lieu bienheureux où cet astre s’éclipserait sur la terre pour aller luire dans le ciel ; mais la ville d’Assise l'emporta sur toutes les autres. On l’y amena sous bonne garde, de peur que ce trésor ne fût enlevé par les villes voisines. Étant en son couvent de la Portioncule, il donna d’admirables instructions à ses enfants touchant la pauvreté et la confiance en la divine Providence, la manière de se comporter dans l’établissement et la construction des nouveaux couvents, la manière de recevoir et d’instruire les novices, et beaucoup d’autres points importants à sa religion ; il instruisit aussi très-excellemment sainte Claire et ses filles par des lettres pleines de l’esprit de Dieu. Enfin, après leur avoir donné à tous sa bénédiction, il se disposa à cette dernière heure qui devait être la première de sa félicité éternelle. Il reçut donc les sacrements avec une dévotion digne de la grandeur de sa foi et du respect qu’il avait pour ces sources vivifiantes du salut des hommes. Ensuite, voulant mourir dans le dernier excès de la pauvreté, il ôta son habit, sortit de son lit et se coucha sur la terre, afin de pouvoir dire avec Job : « Je suis sorti nu du sein de ma mère et j’y retournerai nu ». Il avait seulement sa main gauche sur la plaie de son côté, afin de la cacher aux yeux des assistants. Alors, le Père gardien lui présenta une vieille robe et une corde, par aumône, et lui commanda de les recevoir en esprit d’obéissance : il les reçut aussitôt et permit qu’on l’en revêtit ; mais il pria ses frères, qu’après sa mort ils le laissassent quelque temps nu sur le plancher, pour imiter plus exactement la pauvreté souveraine de son Sauveur expirant sur la croix. On ne peut exprimer la joie qu’il avait de finir sa vie dans un dénuement si parfait et si universel. D’ailleurs, Notre-Seigneur le consolait admirablement par les nouvelles assurances qu’il lui donnait, qu’il allait jouir pour une éternité de sa présence. Ses enfants fondaient en larmes autour de son lit. Il leur donna le dernier salut par ces paroles : « Adieu, mes chers enfants, demeurez constamment dans la crainte de Dieu. Vous allez être éprouvés par de grandes tentations ; soyez fermes dans vos bonnes résolutions : je vous abandonne à la miséricorde du Seigneur, vers qui je m’en vais ». Puis, s’étant fait lire l’Évangile de saint Jean qui commence par ces mots : Ante diem festum paschæ, il récita le psaume CXLI°, et à ces paroles, par où il finit : « Retirez mon âme de sa prison pour donner louange à votre nom ; les justes m’attendent jusqu’à ce que vous me récompensiez de mes travaux », il baissa doucement la tête, ferma les yeux et rendit son esprit à Dieu. Ce fut le samedi 4 octobre 1226, la quarante-cinquième année de son âge, la vingt et unième de sa conversion, et la dix-neuvième du commencement de son Ordre.

À la même heure, plusieurs personnes eurent révélation de son bonheur et le virent même monter dans le ciel. Son corps ayant été mis nu sur la terre selon son désir, il parut si beau et si éclatant, qu’on n’eût jamais dit que c’était ce corps qu’il avait rendu brun, sec et défiguré par la rigueur de ses pénitences ; il exhalait aussi une odeur admirable qui parfumait tout le lieu. Une dame romaine, nommée Jacqueline de Settisoli, apporta, par l’ordre d’un ange, un habit neuf pour le couvrir. Elle lui avait été très-affectionnée pendant sa vie, et avait reçu de grandes grâces par ses instructions et par l’intercession de ses prières ; elle eut alors la satisfaction de voir les plaies que le séraphin lui avait imprimées. Beaucoup d’autres personnes les virent aussi.







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