dimanche 26 mai 2019

Méditation sur la Fête de l'Ascension : Le Seigneur Jésus fut enlevé dans le Ciel, où il est assis à la droite de Dieu



 Extrait de "L'Esprit de l’Église dans le cours de l'année Chrétienne" :




Le Seigneur Jésus après avoir parlé ainsi à ses Disciples, fut enlevé dans le Ciel, où il est assis à la droite de Dieu. (Marc. 16)


I. Point. Où allez-vous, mon Sauveur, et où me suivez-vous ? Faut-il encore aujourd'hui éprouver une nouvelle séparation ? Quoi ! vous allez au Ciel, et vous me laissez sur la terre ? Que voulez-vous que je fasse ici bas ; pourrai-je y demeurer étant séparé de vous ? Malheur à moi, s'écriait le Roi Prophète, parce que mon pèlerinage dans ce triste séjour a été prolongé. Ces plaintes me conviendraient aujourd'hui bien mieux qu'à lui, et je ne puis plus avoir dans la bouche, et plus encore dans mon cœur, d'autre prière, que celle de l'Épouse du Sacré Cantique ; attirez-moi, Seigneur, après vous, Trahe me post te. Mais si vous avez résolu, pour me punir ou pour m'éprouver, de laisser encore mon corps ici-bas, attirez du moins à vous tous mes désirs et toutes mes pensées, tout mon cœur et tout mon amour. Vous l'avez dit vous-même, mon Sauveur, dans vos divines instructions ; où est votre trésor, là est votre cœur. Je n'ai point d'autre trésor que vous. Si j'en avais encore quelqu'autre, où je tienne, ôtez-le-moi ; car je n'en veux point connaître, je n'en veux point avoir, je n'en veux point posséder hors de vous. Ne suis-je point, ô mon souverain Vainqueur ! une partie de cette captivité captive que vous avez rachetée, dont vous avez brisé ses chaînes, et que vous menez aujourd'hui si heureusement et si saintement en triomphe après vous.

II. Point. Vous êtes assis, ô mon Sauveur ! à la droite de votre Père. Une telle gloire vous était due. Il était juste de récompenser et de relever ainsi la profondeur de vos abaissements, et la grandeur de vos souffrances. Je vous adore de tout mon cœur dans ce glorieux état, et quelque tristesse que me cause votre absence, je dois pourtant faire céder mes intérêts aux vôtres, et chercher ma consolation dans le triomphe de votre Humanité sainte, dans l'accomplissement de votre volonté sur mon âme, et dans l'espérance que, marchant sur vos pas, je vous rejoindrai bientôt pour prendre la place que vous m'allez préparer. Soyez donc élevé, Seigneur, au-dessus des Cieux, et que de-là votre gloire se répande sur toute la terre. Je tramerai encore ici-bas, puisque vous le voulez, une vie mourante. J'ai trop peu fait jusqu'ici pour le Ciel, et je ne mérite pas d'y entrer, mais dans la douce attente de m'y trouver un jour avec vous, faites, mon Sauveur, que je marche courageusement sur vos traces, et que par l'imitation de vos divines vertus, je coure après vous sans m'égarer, et que je ne m'attire pas le reproche que les Anges firent aux Apôtres de regarder le Ciel, et de s'arrêter à voir la gloire que vous nous préparez, au lieu de courir de toutes nos forces pour y arriver. Donnez-nous donc, Seigneur, la grâce d'avancer toujours jusqu'au parfait repos que vous nous ferez trouver en vous.



Reportez-vous à Instruction sur la Fête de l'Ascension, Méditation pour la Fête de l'AscensionMéditation pour le Jour de l'Ascension de Notre-SeigneurInstruction sur la Fête de Pâques, Leçon XLI : De la Résurrection et de l'Ascension de Jésus-Christ, Jésus, Sagesse glorieuse et triomphante, et Jésus glorifié veut glorifier sa Mère.














Instruction sur la Fête de l'Ascension



Extrait de "L'Esprit de l’Église dans le cours de l'année Chrétienne" :




Il y avait quarante jours que Jésus-Christ demeurait sur la terre depuis sa Résurrection. La terre n'était pourtant plus la demeure naturelle de son corps ressuscité, et mis en possession de sa gloire. Mais le même amour, qui avait fait descendre le Fils de Dieu sur la terre, l'y retenait encore, lorsque par son nouvel état glorieux il ne devait plus y demeurer ; et, comme s'il avait eu peine de s'arracher d'avec ses chers Disciples, il continuait d'être parmi eux, pour les affermir dans la foi de sa résurrection, et dans l'amour des biens célestes.
Enfin le temps marqué par les décrets éternels, étant arrivé, il les mène sur la montagne des Oliviers, et là, après leur avoir dit le dernier adieu, et leur avoir donné sa Bénédiction, il leur ordonne de se tenir renfermés dans Jérusalem, pour attendre le Saint-Esprit ; après quoi il s'élève peu à peu à leurs yeux, et va s'asseoir dans le Ciel à la droite de son Père.
L'esprit particulier de cette Fête est un esprit de détachement. Si je ne m'en vais, disait le Sauveur à ses Disciples, l'Esprit Consolateur ne viendra point vers vous. Tout attachement de cœur à des choses, même bonnes et saintes, mais qui n'est pas dans l'ordre de Dieu, ou qui va à quelque sorte d'excès, doit absolument être retranché. Combien plus les attachements déréglés et criminels aux emplois, aux dignités, à la gloire, à l'intérêt, aux personnes, aux plaisirs, aux biens, et aux avantages temporels.
L'intention de Jésus-Christ et de l'Église, est que d'ici à la Pentecôte, nous nous préparions à recevoir le Saint-Esprit par la retraite, par le silence, par la prière, par la purification du cœur, par des désirs et des gémissements secrets, et par la pratique d'une charité ardente et sincère.



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dimanche 19 mai 2019

Comment saint François commanda à Frère Léon de laver une pierre




Saint François se trouvant avec Frère Léon sur la montagne de l'Alverne, lui dit : « Frère, chère petite brebis, lavez cette pierre avec de l'eau. » Frère Léon obéit,« Maintenant, reprit le Saint, d'un visage rayonnant de joie, lavez-la avec du vin. » La pierre fut ainsi lavée. — « Lavez-la avec de l'huile, » dit-il encore. Le frère obéit. — « Frère Léon, chère petite brebis, dit enfin saint François pour la quatrième fois, lavez cette pierre avec du baume. » — « Ô mon doux Père ! répondit le frère, comment trouver du baume dans ces lieux sauvages (1) ? » — « Sachez, frère, chère petite brebis du Christ, reprit saint François, sachez que cette pierre est celle où reposa Jésus-Christ quand il m'apparut sur cette montagne (2). Je vous ai commandé, par quatre fois, de la laver sans me répliquer, en mémoire de quatre grâces particulières que Dieu m'a promises pour mon Ordre : la première, que tous ceux qui l'aimeront sincèrement finiront par obtenir de la divine bonté une heureuse mort ; la seconde, que ceux qui le persécuteront recevront de Dieu des châtiments exemplaires ; la troisième, qu'aucun frère, dans le péché, ne pourra demeurer longtemps dans son sein ; enfin, la quatrième, qu'il durera jusqu'au Jugement dernier (3). »


1) Le baume est une plante très-précieuse. Josèphe dit que la reine de Saba en fit présent au roi Salomon, et que, depuis, le baume devint commun en Judée où il est fort rare maintenant : c'était le plus estimé qu'il y eût au monde. Josèphe, Antiq., lib. VIII., cap. II.
2) Cette pierre a été près de deux cents ans, dans le sanctuaire de l'église du Mont-Alverne ; et, comme on en rompait souvent des morceaux, pour les emporter par dévotion, elle est, depuis trois cents ans, dans une chapelle de la même église, où on l'a entourée d'une grille de fer, avec cette inscription : Table de saint François, sur laquelle il a eu d'admirables apparitions, et qu'il a consacrée en y répandant de l'huile et en disant : C'est ici l'autel de Dieu.
3) Nota. Dans les différentes éditions des Fioretti sur lesquelles j'ai travaillé, ces trois chapitres du supplément du manuscrit de Florence se trouvent rejetés à la fin du volume : j'ai préféré cependant les transposer ici, parce que c'est évidemment à cette première partie qu'ils doivent se rattacher.



(Extrait de Fioretti ou petites fleurs de Saint François d'Assise, par M. l'Abbé A. Riche)




Reportez-vous à Un saint Frère franciscain reconnaît, dans une étonnante vision, un de ses compagnons mort quelque temps auparavant, Comment un saint Frère, après avoir lu, dans la légende de saint François, le chapitre des sacrés et saints Stigmates, pria Dieu avec tant de ferveur de lui faire connaître les paroles secrètes du Séraphin, que le Saint vint enfin les lui révéler lui-même, De la manière dont saint François bénit le saint Frère Bernard ; et comment il le laissa son vicaire au moment de sa mort, Comment un noble chevalier fut assuré de la mort et des sacrés et saints Stigmates de saint François, pour lequel il avait une grande dévotion, Auspicato Concessum, Lettre encyclique de Sa Sainteté le Pape Léon XIII, sur le Tiers-Ordre de Saint François, De la terrible vision que Frère Léon eut en songe, Comment saint François guérit un lépreux de l'âme et du corps ; parole que l'âme de ce lépreux lui adressa en montant au Ciel, Comment le Frère Pacifique fut ravi en extase et vit dans le ciel le trône de Lucifer réservé à Saint François, et Comment Saint François voulait que le Serviteur de Dieu montrât toujours un visage joyeux.















jeudi 16 mai 2019

De la terrible vision que Frère Léon eut en songe






Frère Léon vit un jour, en songe, l'appareil du Jugement divin. Il vit les Anges rassembler dans une prairie, au son des trompettes et de divers autres instruments, une multitude immense. À l'une des extrémités de la prairie s'élevait une échelle de vermeil qui, de la terre, montait jusqu'aux cieux ; à l'extrémité opposée s'en trouvait une autre qui descendait du ciel jusqu'à terre, et celle-ci était blanche. Au sommet de l'échelle de vermeil apparaissait Jésus-Christ sous les traits d'un maître offensé et plein de colère. À quelques degrés au-dessous de lui se trouvait saint François. Le Saint descendit plus bas encore, et là, d'une voix forte et animée, il appelait ses frères et leur disait : « Venez, mes frères, venez avec confiance, ne craignez pas ; venez, approchez du Seigneur, c'est lui-même qui vous y invite. » À ces paroles, les religieux s'avançaient et montaient avec une grande assurance les degrés de l'échelle de vermeil. Mais lorsqu'ils étaient tous montés, l'un tombait du troisième degré, un autre du quatrième, un autre du cinquième, un autre du sixième, et tous enfin finissaient par tomber, sans qu'il en restât un seul sur l'échelle. À cette vue, touché de compassion pour ses Frères, saint François se tournait, comme un bon père, vers le Juge, et le priait de recevoir ses enfants dans sa miséricorde. Mais le Christ lui montrait ses plaies toutes sanglantes, et il disait : « Vois ce que m'ont fait tes frères. » Alors, descendant de quelques degrés, le Saint appela de nouveau ses enfants renversés de l'échelle de vermeil, en leur disant : « Venez, mes frères et mes enfants, ayez confiance, ne désespérez pas, courez à l'échelle blanche, montez-y, et vous serez reçus dans le royaume du ciel ; oui, courez à l'échelle blanche, mes frères, c'est votre Père qui vous y exhorte. » Il dit, et au sommet de cette échelle, apparut la glorieuse Vierge Marie, Mère de Jésus-Christ, toute miséricordieuse et toute clémente. Et les frères entrèrent, sans aucune peine, dans le royaume éternel. À la louange du Christ. Amen.


(Extrait de Fioretti ou petites fleurs de Saint François d'Assise, par M. l'Abbé A. Riche)




Reportez-vous à De la manière dont saint François bénit le saint Frère Bernard ; et comment il le laissa son vicaire au moment de sa mort, Comment saint François guérit un lépreux de l'âme et du corps ; parole que l'âme de ce lépreux lui adressa en montant au Ciel, Comment le Frère Pacifique fut ravi en extase et vit dans le ciel le trône de Lucifer réservé à Saint François, et Comment Saint François voulait que le Serviteur de Dieu montrât toujours un visage joyeux.















lundi 13 mai 2019

Des tentations et des illusions, par le R.-P. Jean-Joseph Surin


Extrait du Catéchisme spirituel de la Perfection Chrétienne, Tome I, par le R.P. Jean-Joseph Surin :


La tentation de Saint Antoine (Bosh)



Des tentations et des illusions



Qu'est-ce que la tentation ?

C'est une forte impression qui se fait sur l'âme, et qui la pousse au mal avec quelque espèce de violence.


Qu'est-ce que l’illusion ?

C'est une fausse persuasion qui séduit l'âme, et qui la porte au mal sous le prétexte du bien.


Combien y a-t-il de sortes de tentations ?

On peut les diviser en plusieurs manières. Par rapport au sujet sur lequel elles agissent ; il y en a de deux sortes ; celles qui abattent le cœur et celles qui l'élèvent trop. Aux premières se réduisent les troubles de l'esprit, les ténèbres intérieures, les doutes en matière de foi, et tout ce qui porte aux plaisirs des sens. Les secondes comprennent tout ce qui excite l'ambition et le désir des honneurs ou des richesses. Par rapport à leur objet, les tentations prennent le nom des principaux vices auxquels elles nous sollicitent : de sensualité, lorsqu'elles portent aux plaisirs des sens, à l'intempérance, à l'impureté ; de vanité, lorsqu'elles irritent la convoitise de la gloire et des grandeurs de la terre ; et d'aversion pour le prochain, lorsqu'elles excitent des dépits, des jalousies, des aigreurs, des haines et des mouvements de colère. On peut encore distinguer les tentations, par rapport aux vertus qu'elles attaquent : en celles qui sont contre la foi et qui mènent à l'infidélité ; contre l'espérance, et qui jettent dans le désespoir ou dans le découragement ; contre la charité et qui provoquent à la haine, et aux autres vices qui tiennent de l'aversion pour le prochain.


Quels sont les remèdes contre les tentations ?

Jésus-Christ a dit : Veillez et priez afin de n'être point engagés dans la tentation. Mais en particulier, aux tentations de désespoir et à celles qui sont contre la foi, il faut opposer l'Oraison, le goût des choses spirituelles, les pratiques de dévotion. Par ces saints exercices on apprend à connaître Dieu, on comprend combien il est aimable ; ce qui contribue beaucoup à nous affermir dans la foi et à ranimer notre espérance.
Ceux qui sont tentés de présomption et de vaine confiance, doivent s'étudier à n'avoir que de bas sentiments d'eux-mêmes, et pour cela il faut qu'ils tâchent de ne jamais perdre de vue leur néant et leurs péchés. On combat l'intempérance dans le manger par l'abstinence, et on surmonte la gourmandise en lui retranchant ce qui l'excite, jusqu'à ce qu'on soit maître de soi-même, au sujet de la quantité et de la qualité de la nourriture qu'on doit s'accorder.
Contre les tentations d'impureté, il n'est point d'autre remède qu'une vie austère et la fuite des occasions. Pour ce qui porte à l'aversion du prochain, ce n'est pas en fuyant qu'il faut le combattre, mais en allant au-devant des personnes qui nous déplaisent, en les prévenant et en leur parlant avec douceur et avec humilité.


N'y a-t-il point de tentation contre la charité qui regarde Dieu ?

Le démon attaque quelquefois par cet endroit les âmes les plus parfaites, en faisant sur elles de fortes impressions qui leur donnent de l'horreur pour Dieu. Mais outre ces tentations horribles, qu'il faut mettre au nombre des épreuves extraordinaires, il y a en ce genre trois sortes de tentations qui sont fort communes. La première, à laquelle les gens du monde sont fort sujets, est l'éloignement de Dieu et de tout ce qui mène à Dieu. La seconde, qui n'est que trop ordinaire à ceux qui pratiquent la vertu, est le dégoût et l'indifférence pour la perfection qu'ils ont embrassée. La troisième, est la paresse et la lâcheté, qui affaiblissent la ferveur, et qui peuvent être regardées comme une très forte épreuve, eu égard à la peine qu'elles causent et au danger auquel elles exposent. C'est le grand obstacle à l'avancement des personnes religieuses, et de toutes celles qui pratiquent la dévotion.


Quel remède y a-t-il contre cette dernière tentation ?

C'est de se maintenir dans trois sortes de dispositions, qui sont : la vigilance à découvrir les obstacles à la ferveur dès qu'ils se présentent ; la générosité à les combattre, et la constance à veiller toujours à ne se point rebuter à cause des difficultés. Mais pour veiller avec plus de succès, il est à propos d'appliquer la vigilance à trois choses particulières : à l'Oraison, pour la faire avec exactitude et avec fidélité ; au recueillement, pour n'en sortir jamais ; et au soin de se vaincre soi-même, pour la continuer jusqu'à la fin.


Combien y a-t-il de fortes d'illusions dangereuses aux personnes spirituelles ?

Il y en a trois qui se rapportent à trois sortes de personnes ; à celles qui commencent à s'adonner au bien ; à celles qui ont déjà fait quelque progrès dans la vertu ; et à celles qui ont déjà fort avancé et qui sont sur le point d'entrer dans l'union avec Dieu.


Quelle est l'illusion à laquelle sont sujets ceux qui commencent ?

C'est de suivre les mouvements d'une ferveur aveugle et indiscrète, qui les porte à des excès en fait d'Oraison et de pénitence, par lesquels leur santé est considérablement affaiblie. D'où il arrive, qu'étant obligés de relâcher de leurs exercices, et ne sachant pas garder un milieu, ils donnent dans l'extrémité opposée, qui est de se laisser aller à la sensualité, et de prendre trop de soin de leur corps.


Quel est le moyen de se garantir de cette illusion ?

C'est que ceux qui s'adonnent à pratiquer la vertu, se défient de leur prudence, et qu'ils soumettent leurs lumières à celles d'un sage Directeur, afin que Dieu bénissant leur obéissance, ils soient conduits par une voie sûre, également éloignée de la sévérité outrée, et de la trop grande indulgence.


Quelle est la seconde illusion ?

C'est celle où tombent les personnes qui ont déjà fait quelque progrès dans l'amendement de leur vie : tournant tout d'un coup leurs pensées vers le terme de la perfection, et considérant les douceurs dont jouissent les âmes parfaites dans l'état d'union avec Dieu, elles s'entretiennent dans ces douceurs avec elles-mêmes; elles les goûtent ; elles s'y attachent, et font des efforts pour s'élever à cet état qui les charme ; ensuite prenant leurs désirs pour des effets, et leur goût pour une véritable jouissance, elles s'imaginent être dans ce haut degré de perfection, où il n'appartient qu'à Dieu d'élever les âmes après qu'elles se sont longtemps exercées à combattre leurs vices, à mortifier leurs passions et à pratiquer les vertus solides.
Les personnes ainsi abusées ne manquent pas de raison spécieuse pour se confirmer dans leur illusion. On leur entend souvent dire qu'il n'est rien tel que d'aller droit à Jésus-Christ par la contemplation de ses mystères ; que le grand secret de la perfection est de se porter à Dieu d'une simple vue. Et comme les fausses douceurs que leur imagination leur procure dans cette élévation affectée, suffisent en effet pour apaiser et pour endormir leurs passions pendant quelque temps, elles se persuadent que tout est fait, qu'elles ne doivent plus s'appliquer à mortifier leurs sens, et que les pratiques de la pénitence et de l'humilité ne leur sont plus nécessaires. On en voit qui vivent plusieurs années dans ce calme trompeur, et qui, aux approches de la tentation, au lieu de se préparer à combattre, se contentent de jeter un regard sur Jésus-Christ, disant que cela leur suffit, et que dans ce simple regard elles trouvent tout.
Au reste, il est aisé de se tromper sur le chapitre de ces personnes et de les croire fort spirituelles, parce que souvent elles ont de l'esprit et de la facilité à s'exprimer d'une manière noble et naturelle. D ailleurs, le goût qu'elles ont pour les opérations intérieures de la grâce, quoique seulement spéculatif, fait qu'elles en parlent, comme si elles en avoient l'expérience. Il n'est pas fort extraordinaire de trouver dans le monde des gens qui, menant une vie douce, agréable aux sens, conforme aux inclinations de la nature, et par conséquent fort contraire aux exemples des Saints dont la vie a été austère, ne laissent pas de passer pour des personnes dévotes, et d'imposer au public, après s'être trompées elles-mêmes, à la faveur de certaines pratiques sublimes dans lesquelles elles font consister toute la science de la perfection.


Qu'arrive- t-il à ces personnes ?

Lorsqu'elles sont avancées en âge, ou qu'elles sont mises à quelque épreuve, elles paraissent ce quelles sont ; c'est-à-dire, vides de grâce et dépourvues de vertu, et cela, faute d'avoir passé par les voies ordinaires et indispensables, où l'on s'adonne à combattre la nature, et à détruire l'amour-propre pour fonder solidement l'édifice de la perfection.


Quel est donc le remède à une illusion si dangereuse ?

C'est la pratique exacte et constante de tout ce que nous avons dit au Chapitre de la vie purgative.


Vous avez blâmé les personnes qui sont dans cette seconde illusion de ce qu'elles vont d'abord à Jésus-Christ, est-ce que tous ne doivent pas aller à ce Dieu-Homme, même ceux qui commencent ?

Il est contre l'ordre que ceux qui ne font que de se donner à Dieu, sujets à des vices qui ne sont pas encore bien détruits, veuillent d'abord s'introduire dans la familiarité de Jésus-Christ, et comme l'épouse, prétendre au baiser de sa bouche, avant que de s'être humiliés à ses pieds, à l'exemple de Magdeleine.
Quoiqu'il soit le Créateur des âmes, et qu'usant de son pouvoir, il les attire, quand il lui plait, par douceur et avec amour ; on ne doit pas pour cela se croire dispensé des exercices d'une vie pénitente. Il est très-utile de penser à notre Seigneur, et de rappeler souvent le souvenir de son Enfance et de sa Passion ; mais quand la tentation presse, il faut quelque chose de plus, résister généreusement et avoir recours, selon le besoin, à la mortification, à la retraite, et à la fuite des occasions. Ceux qui, pour arrêter la révolte des passions, et pour remédier au désordre qu'elles causent, se contentent d'élever leur esprit à des idées sublimes, ressemblent à des personnes qui amuseraient un malade pour l'empêcher de sentir son mal, au lieu de travailler à le guérir.


Quelle est la troisième illusion ?

C'est celle qui séduit les personnes déjà avancées dans les voies de Dieu.
Il y en a qui s'attachent avec excès aux goûts sensibles et aux douceurs de la vie spirituelle. Le Démon qui se sert de tout pour nous perdre, leur suggère des sentiments de vaine confiance qui leur font perdre la crainte des enfants de Dieu. Enivrées d'elles-mêmes, elles s'imaginent qu'elles ne voient, qu'elles ne goûtent que Dieu en toutes choses, et que tout leur est bon, parce qu'elles sont indifférentes à tout. Dès lors plus de discrétion, plus de retenue, plus d'égard aux bienséances du sexe, de l'état et de la condition. Elles prennent pour joie spirituelle, et pour attrait de grâce, une douceur trompeuse qui se glisse dans les sens, et n'envisageant les choses qu'avec des yeux charnels, elles tombent dans des familiarités grossières, et dans des désordres honteux, où le malin esprit les précipite. Ainsi a-t-on vu les Adamistes, les faux Gnostiques, et les Illuminés du siècle passé, donner dans toutes sortes d'ordures et demeurer obstinés dans leurs dérèglements, disant qu'ils étaient au-dessus des lois, que leur âme était revenue à la première pureté où elle avait été créée, et que tout leur était permis, parce qu'ils suivaient en tout les mouvements de l'Esprit de Dieu.
Ce n’est pas seulement l'erreur qui a jeté plusieurs Hérétiques dans ces abominations ; des personnes d'oraison s'y sont malheureusement abandonnées pour avoir suivi aveuglément une simplicité qui n'était rien moins que vertu, parce qu'elle n'était pas accompagnée de prudence. Plusieurs ont été trahis par un orgueil secret qu'ils n'avoient pas eu soin de combattre ; ils se sont laissés entraîner par une joie sensible qui les flattait, et confondant les inclinations des sens avec celles de l'esprit, ils se sont rendus abominables par la corruption de leurs mœurs. Si nous remontons à la source, nous trouverons que le mal vient de ce que manquant d'expérience et de discrétion, on s'attache trop aux consolations sensibles, et qu'on se remplit de soi-même jusqu'à se croire parfait et à se mettre au-dessus des lois communes. Quand on a franchi ces bornes, il n'y a plus rien qui arrête, et l'on est bientôt le jouet des artifices et des tromperies du Démon.
Les véritables Mystiques prennent conseil de la prudence évangélique, qui leur apprend à se défier de tout ce qui flatte les sens, a se conduire par l'esprit, à se contenter des voies communes, et à ne jamais abandonner les pratiques de vertu Ils sont persuadés qu'il n'est point de voie sûre que celle qui est conforme à la Doctrine de l'Église et au sentiment des Docteurs; et s'ils usent quelquefois de certaines expressions qui paraissent trop fortes, par exemple, lorsqu'ils disent qu'il faut s'abandonner à Dieu et tout perdre pour l'amour de lui, on doit donner à ces expressions les modifications qu'ils ont prétendu qu'on y donnât, leurs desseins n'ayant jamais été de porter les vertus chrétiennes au-delà des bornes que la foi prescrit. Cet esprit de soumission est le grand moyen de se garantir des illusions auxquelles sont sujets tous ceux qui déférent trop à leurs propres sentiments, et qui ne consultent pas assez les vérités établies. Si la foi ne rend témoignage à l'expérience, on est toujours en danger de s'égarer.
D'ailleurs, l'humilité, sans laquelle il n'est rien de solide en matière de perfection, consiste à se soumettre aux lumières de ceux que Dieu a établis pour conduire les autres ; et la simplicité, qui bannit les réflexions inutiles et les recherches inquiètes, n'est point ennemie de la prudence, qui ordonne qu'on marche avec précaution dans les voies de Dieu, et qu'on ne hasarde rien sur ses lumières particulières. Il est aisé de remarquer cet accord admirable dans la conduite de tous les véritables humbles. Généreux envers Dieu, et ne sachant ce que c'est que de tant délibérer quand il s'agit de s'exposer, et de tout sacrifier pour son service, ils sont néanmoins très-réservés, et toujours sur leurs gardes pour se conduire par principe plutôt que par instinct, et pour discerner les esprits afin de ne suivre que celui de Dieu. La lumière de la foi, les décisions de l'Église, la direction de l'obéissance, sont les points fixes auxquels ils s'attachent, et sur lesquels ils s'appuient, pour être inébranlables.


N'y a-t-il point d'autre illusion à craindre pour les personnes spirituelles ?

Il y en a encore une, et c'est celle des personnes qui, après avoir pratiqué la vertu pendant longtemps, s'imaginent être arrivées à l'état d'uniformité et de parfaite indifférence, où l'on est disposé à tout, parce qu'on est fixé en Dieu et qu'on voit toutes choses en lui.
Sur ce faux principe, elles se dispensent de l'oraison, des exercices de piété et des pratiques gênantes d'une vie régulière, comme n'étant plus nécessaires à des personnes à qui tout est indifférent, et qui sont sans inclination et sans répugnance.


Quel est le remède à cette illusion ?

C'est de se bien persuader que quelque élevé qu'on soit, quelque goût qu'on ait de Dieu, quelque progrès qu'on ait fait dans la sainte indifférence, il n'est jamais permis de manquer d'humilité, et que c'est en manquer dans un point essentiel, que de ne point s'acquitter des devoirs et des obligations communes, et de n'être pas exact jusque dans les moindres choses. Une des marques qui distingue la véritable vertu de la fausse, est de ne rien négliger, surtout de ce qui est prescrit, et de ne point se tirer par un esprit de singularité, du train de vie commun dans l'état où on se trouve.


Que faut-il donc penser de ceux qui se dispensent des règles communes, et même de l'obéissance qu'ils ont vouée, sous prétexte de ne point gêner la liberté de l'Esprit de Dieu, et de faire le bien auquel ils se sentent portés ?

Quoique Dieu ait quelquefois conduit les Saints par des voies fort extraordinaires, on n'en trouvera aucun qui ait cru pouvoir suivre ses mouvements particuliers au préjudice de l'obéissance qu'il avait avouée; ceux qui pouvaient disposer d'eux-mêmes, n'ont jamais manqué d'emprunter les lumières d'autrui pour se conduire, et de soumettre leurs vues et leurs inspirations les plus fortes au jugement de ceux qu'ils avaient choisi pour leurs guides. Je ne sache point d'erreur plus dangereuse pour les personnes qui vivent en communauté, que de ne pas faire consister leur plus grande perfection à se conformer à l'ordre établi, et de se persuader que pour obéir à l'Esprit de Dieu, elles peuvent, par exemple, quitter la prière ou le travail que la règle leur prescrit. Il est vrai qu'on doit avoir grand égard aux lumières et aux mouvements intérieurs qui viennent de Dieu ; mais aussi il ne faut pas oublier que Dieu veut qu'on se soumette aux lois communes et aux ordres des Supérieurs, lors même qu'ils paraissent contraires à ce qu'il inspire aux âmes. Cette conduite est sûre, et on gagne doublement à la suivre, parce qu'outre le mérite qu'on acquiert en s'acquittant de ses obligations, on est toujours plus disposé à recevoir de nouvelles faveurs du Saint-Esprit, qui se plaît à se reposer sur les âmes humbles et obéissantes. Et il arrive que l'attrait intérieur de la grâce, bien loin de se perdre ou de s'affaiblir pour être contrarié par la loi extérieure, en devient au contraire plus excellent et plus parfait.



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Augustissimae Virginis Mariae, Lettre encyclique de Sa Sainteté le Pape Léon XIII, sur le Rosaire de Marie






Augustissimae Virginis Mariae


Lettre Encyclique de Notre Très Saint Père Léon XIII


Sur le Rosaire de Marie




À Nos Vénérables Frères les Patriarches, Primats, Archevêques, Évêques et autres Ordinaires en paix et en communion avec le Siège Apostolique.


LÉON XIII, PAPE


Vénérables Frères,

Salut et Bénédiction Apostolique.


Si l’on considère à quel degré éminent de dignité et de gloire Dieu a placé la très auguste Vierge Marie, on comprendra facilement combien il importe aux intérêts privés et publics d’entretenir assidûment son culte et de le répandre avec un zèle chaque jour plus ardent.
Dieu l’a choisie de toute éternité pour devenir la Mère du Verbe qui devait revêtir la nature humaine ; aussi, l’a-t-il tellement élevée au-dessus de tout ce qu’il devait y avoir de plus beau dans les trois ordres de la nature, de la grâce et de la gloire, que l’Église lui attribue avec raison ces paroles : Je suis sortie de la bouche du Très-Haut la première avant toute créature. (Eccli., xxiv, 5) Puis, dès que les siècles eurent commencé leurs cours, lorsque les auteurs du genre humain furent tombés dans le péché, souillant toute leur postérité de la même tache, Marie fut constituée le gage du rétablissement de la paix et du salut.

Le Fils unique de Dieu a prodigué à sa Très Sainte Mère des témoignages non équivoques de respect. Durant sa vie cachée, il l’a prise pour auxiliaire dans les deux premiers miracles qu’il accomplit alors : l’un, miracle de la grâce, qui, à la salutation de Marie, fit tressaillir en son sein l’enfant d’Élisabeth ; l’autre, miracle de la nature, qui changea l’eau en vin aux noces de Cana. Et, à la fin de sa vie publique, au moment d’établir le Nouveau Testament qu’il devait sceller de son sang divin, il confia Marie à l’apôtre bien-aimé par ces douces paroles : Voici votre Mère. (S. Jean, xix, 27)
Nous donc qui, quoique indigne, sommes ici-bas le Vicaire et le Représentant de Jésus-Christ Fils de Dieu, Nous ne cesserons jamais de poursuivre la glorification d’une telle Mère, tant que la lumière brillera pour nous. Cette période ne devant pas être longue, — le poids grandissant des années nous en avertit, — Nous ne pouvons Nous empêcher de redire à tous Nos fils en Jésus-Christ les dernières paroles que le divin Crucifié nous a laissées comme par testament : Voici votre Mère !
Et nous estimerons que Nos efforts ont pleinement abouti si, grâce à Nos exhortations, tous les fidèles n’ont désormais rien de plus à cœur, rien de plus cher que le culte de Marie, et si on peut appliquer à chaque chrétien ce que saint Jean a écrit de lui-même : Le disciple La reçut dans sa maison. (S. Jean, xix, 27.)

Aussi, vénérables Frères, à l’approche du mois d’octobre, Nous ne pouvons omettre de vous adresser une nouvelle exhortation aussi ardente que possible, afin que tous s’appliquent, par la récitation du Rosaire, à acquérir des mérites pour eux-mêmes et pour l’Église militante.
D’ailleurs, la divine Providence semble avoir permis, pour ranimer la piété languissante des fidèles, que ce genre de prière prît, à la fin de ce siècle, une extension merveilleuse : témoins les temples magnifiques et les célèbres sanctuaires voués au culte de la Mère de Dieu.
Cette divine Mère a reçu nos fleurs au mois de mai. Nous voudrions qu’un généreux élan de la piété universelle lui dédiât également octobre, le mois des fruits. Il convient, en effet, de consacrer ces deux saisons à Celle qui a dit d’elle-même : « Mes fleurs sont des fruits d’honneur et de vertu. » (Eccli., xxix, 23)

Les hommes sont naturellement portés à s’unir, à s’associer ; mais jamais peut-être ces liens de société n’ont été plus étroits ni recherchés avec une ardeur aussi vive et aussi générale qu’à notre époque. Personne n’aurait lieu de s’en plaindre, si ce penchant naturel, très noble en lui-même, n’était souvent détourné de son but et dirigé vers le mal. On voit en effet se réunir en groupes de genres divers des hommes impies qui joignent leurs efforts « contre le Seigneur et contre son Christ. » (Ps. II, 2) Toutefois, on peut constater – et cela Nous est très agréable – que, parmi les catholiques, on apprécie plus qu’autrefois les associations pieuses, qu’elles sont plus nombreuses dans l’Église, que les liens de la charité unissent, comme dans une demeure commune, et fusionnent pour ainsi dire tous les fidèles à tel point qu’ils peuvent être appelés et qu’ils semblent être vraiment des frères.

Au contraire, si l’on supprime la charité du Christ, personne ne peut se glorifier de ce nom, ni de cette union fraternelle. C’est ce que jadis Tertullien exposait vigoureusement en ces termes : « Nous sommes vos frères par droit de nature, parce que nous n’avons qu’une mère, quoique vous soyez à peine des hommes, parce que vous êtes de mauvais frères. Mais à combien plus juste titre ils sont appelés frères et regardés comme tels, ceux qui reconnaissent Dieu pour leur père commun, qui sont pénétrés du même esprit de sainteté, qui du sein de la même ignorance ont passé avec ravissement à la lumière de la même vérité. »

C’est sous des formes multiples que les catholiques ont coutume de constituer les sociétés très salutaires dont Nous parlons. Il y a les cercles, les caisses rurales, les réunions organisées les jours de fête pour reposer les esprits, les patronages pour la jeunesse, les confréries, et beaucoup d’autres associations formées dans des buts excellents. Assurément, toutes ces institutions – bien que, par leur titre, leur forme et leur fin particulière et prochaine, elles semblent de création récente – sont en réalité très anciennes. Il est certain, en effet, que l’on retrouve, à l’origine même du christianisme, des traces de pareilles associations. Mais, dans la suite, elles furent confirmées par des lois, distinguées par des insignes, gratifiés de privilèges, employées aux cérémonies du culte dans les temples, consacrées aux soins des âmes ou des corps ; elles reçurent des noms divers, suivant les époques. Leur nombre s’accrut tellement, dans le cours des siècles, qu’en Italie surtout il n’y a aucune région, aucune ville et presque aucune paroisse qui ne compte une ou plusieurs de ces sociétés.

Nous n’hésitons pas à attribuer, parmi ces associations, la place d’honneur à la confrérie dite du Très Saint Rosaire. En effet, si l’on considère son origine, elle brille entre toutes les institutions du même genre par son ancienneté, puisqu’elle a eu pour fondateur S. Dominique lui-même. Si l’on tient compte des privilèges, elle en a obtenu d’aussi nombreux qu’il est possible, grâce à la munificence de Nos prédécesseurs.
La forme et pour ainsi dire l’âme de cette institution, c’est le Rosaire de Marie, dont Nous avons longuement exposé ailleurs la vertu. Mais la puissance et l’efficacité du Rosaire, en tant qu’il constitue l’office propre de la confrérie à laquelle il a donné son nom, sont surtout considérables.
Nul n’ignore, en effet, combien il est nécessaire pour tous les hommes de prier, non que les décisions divines puissent être modifiées, mais parce que, comme l’a dit S. Grégoire, « les hommes, en demandant, méritent de recevoir ce qu’avant les siècles le Dieu tout-puissant a résolu de leur donner ». (Dialog. I, 8) S. Augustin, d’autre part, a dit : « Celui qui sait bien prier sait bien vivre. » (In Ps. CXVIII.) Mais les prières sont surtout puissantes pour obtenir le secours céleste lorsqu’elles sont faites publiquement, avec persévérance et union, par un grand nombre de fidèles, qui ne forment pour ainsi dire qu’un seul chœur de suppliants. C’est ce que montrent très clairement ces paroles des Actes des Apôtres, où il est dit que les disciples du Christ, attendant l’Esprit-Saint promis, « persévéraient unanimement dans la prière ». (Act. I, 14) Ceux qui emploieront cette manière de prier ne manqueront jamais d’en retirer de fruits. Or, c’est ce qui se produit pour les associés du Saint-Rosaire. En effet, de même que les prêtres, par la récitation de l’Office divin, supplient Dieu d’une façon publique, constante et, à cause de cela, très efficace ; ainsi, elle est publique d’une certaine manière, et incessante, et commune, la prière que font les associés en récitant le Rosaire, ou, comme l’ont appelé plusieurs Pontifes romains, le Psautier de la Vierge.

De ce que les prières publiques, comme Nous l’avons dit, sont préférables aux prières privées et ont une puissance d’impétration  plus grande, il est résulté que la confrérie du Saint-Rosaire a été nommée par les écrivains ecclésiastiques « la milice suppliante rassemblée par le Père Dominique sous les étendards de la divine Mère » de cette Mère que les saintes Lettres et l’histoire de l’Église saluent comme Celle qui a vaincu le démon et triomphé de toutes les erreurs. En effet, le Rosaire de Marie unit les fidèles qui pratiquent cette dévotion par un lien commun, semblable à celui qui existe entre des frères ou entre des soldats logés sous la même tente. Ainsi se trouve constituée une armée bien organisée et très puissante pour résister aux ennemis de l’intérieur ou du dehors. Les membres de cette pieuse association peuvent donc à juste titre s’appliquer ces paroles de saint Cyprien : « Nous avons une prière publique et commune ; et quand nous prions, ce n’est pas pour un seul, mais pour tout le peuple, parce que tous nous ne faisons qu’un. » (De orat. Domin.)
D’ailleurs, les annales de l’Église prouvent l’efficacité de semblables prières, en nous rappelant la défaite des troupes turques près des îles Echinades, ainsi que les victoires éclatantes remportées au siècle dernier sur le même peuple, à Temesvar en Hongrie et à Corfou. Grégoire XIII voulut perpétuer le souvenir du premier de ces triomphes, et il institua une fête en l’honneur de Marie victorieuse. Dans la suite, Notre Prédécesseur Clément XI donna à cette solennité le titre du Rosaire et décréta qu’elle serait célébrée chaque année dans l’Église universelle.
Mais parce que cette armée suppliante est « enrôlée sous l’étendard de la divine Marie », un nouveau mérite et un nouvel honneur rejaillissent sur elle. C’est pour cela surtout que, dans la récitation du Rosaire, on répète si souvent la Salutation angélique après l’Oraison dominicale. On pourrait croire, au premier abord, que cette répétition est incompatible en quelque sorte avec l’honneur dû à la divinité, et qu’elle nous porte à mettre dans le patronage de Marie une confiance plus grande qu’en la divine puissance. Mais tout au contraire : rien ne peut plus facilement toucher Dieu et nous le rendre plus propice.

En effet, la foi catholique nous enseigne que nous devons adresser nos prières, non seulement à Dieu, mais encore aux bienheureux habitants du ciel (Conc. Trid. sess XXV) ; bien que le mode de supplication doive différer, puisque nos prières s’adressent à Dieu comme au principe de tous les biens, et aux Saints comme à des intercesseurs auprès de Dieu. On peut, dit saint Thomas, adresser une prière à quelqu’un de deux façons : ou bien pour qu’il l’accomplisse par lui-même, ou bien pour qu’il en obtienne l’accomplissement. C’est de la première manière que nous prions Dieu, parce que toutes nos prières doivent avoir pour but d’obtenir la grâce et la gloire, que Dieu seul donne, selon qu’il est dit au psaume LXXXIII, verset 12e : « Le Seigneur donnera la grâce et la gloire. » Mais nous prions les anges et les Saints de la seconde manière, non point pour que Dieu connaisse par eux nos demandes, mais afin que, par leurs supplications et leurs mérites, nos prières puissent être exaucées. C’est pourquoi il est dit dans l’Apocalypse, chapitre VIII, verset 4e, que « la fumée des parfums composés des prières des saints s’éleva de la main de l’ange devant Dieu. » (S. Th. 2a 2ae, q. 83, a. 4)

Or, parmi tous les heureux habitants du ciel, qui donc oserait rivaliser avec l’auguste Mère de Dieu pour une grâce à obtenir ? Qui donc voit plus clairement, dans le Verbe éternel, les angoisses qui nous pressent, les besoins dont nous sommes assiégés ? Qui, plus qu’Elle, a reçu le pouvoir de toucher la Divinité ? Qui pourrait égaler les effusions de sa tendresse maternelle ? C’est précisément la raison pour laquelle, si nous ne prions pas les bienheureux comme nous prions Dieu, — « car nous demandons à la sainte Trinité d’avoir pitié de nous, et à tous les Saints, quels qu’ils soient, de prier pour nous (Ib.), — toutefois notre manière d’implorer la Vierge a quelque chose de commun avec le culte de Dieu, au point que l’Église supplie la Vierge par les mots mêmes dont elle se sert pour supplier Dieu : « Ayez pitié des pécheurs. » Les membres de la confrérie du saint Rosaire font donc une œuvre excellente en tressant de leurs salutations répétées et de leurs prières à Marie comme des guirlandes de roses. Si haute, en effet, est la grandeur de Marie, si puissante la faveur dont Elle jouit auprès de Dieu, que ne pas recourir à Elle dans ses besoins, c’est vouloir, sans ailes, s’élever dans les airs.

L’association dont Nous parlons a un autre mérite, que Nous ne devons point passer sous silence. Toutes les fois que, par la récitation du Rosaire de Marie, nous méditons les mystères de notre salut, nous imitons aussi parfaitement que possible l’office très saint confié jadis à la céleste milice des anges. Ce sont eux, qui ont révélé ces mystères successivement et en leur temps, qui y ont joué un grand rôle, qui ont rempli cette charge avec grand soin, dans une attitude tantôt joyeuse, tantôt affligée, tantôt triomphante. C’est Gabriel qui est envoyé vers la Vierge pour annoncer l’incarnation du Verbe éternel. Ce sont des anges, qui, dans la grotte de Bethléem, célèbrent la naissance du Sauveur. C’est un ange qui avertit Joseph de prendre la fuite et de se retirer en Égypte avec l’Enfant. Au jardin des oliviers, lorsque Jésus, accablé de douleur, répand une sueur de sang, c’est un ange qui, respectueusement, Le console. Lorsque, triomphant de la mort, Il est sorti du sépulcre, ce sont des anges qui l’annoncent aux saintes femmes. Des anges révèlent que Jésus est monté au ciel et proclament qu’Il en reviendra, environné des milices angéliques, auxquelles Il joindra les âmes des élus pour les emmener vers les chœurs célestes, au-dessus desquels a été exaltée la sainte Mère de Dieu.

C’est donc aux associés du Rosaire récitant cette pieuse prière que conviennent parfaitement ces paroles que l’apôtre saint Paul adressait aux nouveaux disciples du Christ : « Vous êtes montés sur la montagne de Sion ; vous êtes entrés dans la cité du Dieu vivant, dans la Jérusalem céleste, et beaucoup de milliers d’anges sont autour de vous. » (Héb., XII, 22) Quoi en effet de plus divin, quoi de plus suave que de contempler, que de prier en compagnie des anges ? Quelle espérance, quelle confiance on peut concevoir de jouir dans le ciel de la bienheureuse société des anges, lorsque, sur la terre, on les a déjà aidés, pour ainsi dire, à accomplir leur ministère !

C’est pour toutes ces raisons que les Pontifes romains ont toujours comblé des plus magnifiques éloges une association ainsi dévouée à Marie. Innocent VIII l’appelle « la très dévote confrérie » (Splendor paternae gloriae, 26 févr. 1491) ; Pie V célèbre ainsi ses bienfaits : « Les fidèles du Christ se trouvent soudain changés en d’autres hommes, les ténèbres de l’hérésie se dissipent, et la lumière de la foi catholique se révèle » (Consueverunt RR. PP., 17 sept. 1569) ; Sixte-Quint, observant combien cette institution a été salutaire à la religion, proclame qu’il lui est très dévoué. Beaucoup d’autres Pontifes, enfin, ou bien ont enrichi cette dévotion des plus abondantes et des plus magnifiques indulgences, ou bien l’ont prise sous leur protection particulière, soit en s’y associant, soit en lui accordant divers témoignages de leur bienveillance.

Excité par l’exemple de Nos prédécesseurs, Nous aussi, Vénérables Frères, Nous vous exhortons et vous encourageons avec ardeur, comme Nous l’avons déjà fait souvent, à entourer de votre meilleur dévouement cette milice sacrée, de telle sorte que, grâce à vos efforts, elle voie de jour en jour accourir sous ses drapeaux des effectifs plus nombreux. Que, par votre concours et par le concours des membres de votre clergé qui ont charge d’âmes, le peuple connaisse et apprécie comme il convient les avantages de cette confrérie et son utilité pour le salut éternel des hommes. Nous le demandons avec d’autant plus d’insistance que, tout dernièrement encore, on a vu refleurir une des formes les plus belles de la piété envers la très sainte Mère de Dieu au moyen du Rosaire, qu’on appelle le « Rosaire perpétuel ». Nous bénissons de grand cœur cette institution, et Nous souhaitons grandement que vous consacriez à la répandre votre zèle et votre activité.

Nous concevons l’espoir très vif que les louanges et les prières du Rosaire seront très puissantes si, sortant des lèvres et du cœur d’une grande multitude, elles ne se taisent jamais, et si jour et nuit, dans les diverses régions du globe, successivement, le concert continu de voix qui prient s’harmonise avec la méditation des choses divines. Cette continuité de supplications et de louanges a été annoncée, il y a bien des siècles, par ces paroles divines adressées à Judith, dans le cantique d’Ozias : « Tu es bénie par le Dieu Très-Haut par-dessus toutes les femmes qui sont sur la terre… car Il a aujourd’hui tellement glorifié ton nom, que ta louange ne s’arrêtera plus sur les lèvres des hommes. » Et tout le peuple d’Israël acclamait ces paroles en s’écriant : « Qu’il en soit ainsi ! qu’il en soit ainsi ! »

En attendant, comme gage des bienfaits célestes, et comme témoignage de Notre paternelle bienveillance, Nous accordons affectueusement dans le Seigneur, Vénérables Frères, à vous, à votre clergé, à tout le peuple confié à votre foi et à votre vigilance, la Bénédiction apostolique.


Donné à Rome, près Saint-Pierre, le 12 septembre 1897, la vingtième année de Notre pontificat
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LÉON XIII, PAPE.



Reportez-vous à Promesses faites par la Très Sainte Vierge à Saint Dominique et au bienheureux Alain De la Roche en faveur des personnes dévotes au Chapelet ou RosaireVIE CHRÉTIENNE : Dévotion envers la Mère de Dieu, Méditation pour la Fête de Notre-Dame des Victoires, Si un chrétien peut trop aimer et trop honorer la Sainte Vierge, Le culte et l'amour de la Sainte Vierge ont commencé avec l’Église, Comment un véritable enfant de Dieu peut et doit honorer la Sainte Vierge, Méditation sur la dévotion envers Marie, Adjutricem populi, du Pape Léon XIII, pour le retour des dissidents par le Saint Rosaire, Fidentem piumque, du Pape Léon XIII, pour le mois du Rosaire, Le Saint Esclavage de Jésus en Marie, d’après Saint Louis-Marie Grignion de Montfort, Praeclara gratulationis du Pape Léon XIII, Catalogue officiel des indulgences du Rosaire, publié par ordre de Sa Sainteté le Pape Léon XIII, Jucunda semper expectatione, du Pape Léon XIII, sur le Rosaire de Marie, Supremi apostolatus officio, du Pape Léon XIII, sur le Très Saint Rosaire, Quamquam pluries, du Pape Léon XIII, sur le patronage de saint Joseph et de la Très Sainte Vierge qu’il convient d’invoquer à cause de la difficulté des temps, Quod apostolici Muneris, du Pape Léon XIII sur les erreurs modernes, Arcanum divinae du Pape Léon XIII, sur le mariage chrétien, Testem benevolentiae du Pape Léon XIII, Diuturnum Illud du Pape Léon XIII, sur l'origine du pouvoir civil, Immortale Dei du Pape Léon XIII, Auspicato concessum du Pape Léon XIII, sur le Tiers-Ordre de Saint François d'Assise, Longinqua oceani, du Pape Léon XIII, aux archevêques et évêques des États-Unis de l'Amérique du Nord, Sapientiae Christianae, du Pape Léon XIII, sur les principaux devoirs des chrétiens, Divini illius magistri, du Pape Pie XI sur l'éducation chrétienne de la jeunesse, Aeterni Patris, du Pape Léon XIII, sur la Philosophie chrétienne, Satis cognitum, du Pape Léon XIII, sur l'unité de l’Église, Mirari vos du Pape Grégoire XVI, L'exorcisme de Léon XIII et l'importance de la prière à Saint Michel, Libertas paestantissimum du Pape Léon XIII, Rerum novarum du Pape Léon XIII sur la doctrine sociale de l’Église, Apostolicae curae, du Pape Léon XIII, sur les ordinations anglicanes, De la Réduction des Hérétiques, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, et Providentissimus Deus du Pape Léon XIII.















dimanche 5 mai 2019

De la réformation de la colère, par le R.-P. Jean-Joseph Surin



Extrait du Catéchisme spirituel de la Perfection Chrétienne, Tome II, par le R.P. Jean-Joseph Surin :





De la réformation de la colère




Qu'est-ce que la colère ?

C'est un mouvement ardent de l'âme, contre un mal présent, qui est difficile à repousser.


Qu'est-ce que réformer la colère ?

C'est se mettre en état de la réprimer, et de la faire éclater à propos.


Comment et dans quelles occasions faut-il réprimer la colère ?

Par un effort généreux que l'homme doit faire sur soi même, pour étouffer cette passion, principalement en trois rencontres. Premièrement, lorsqu'il se voit contrarié dans ses desseins par des accidents fâcheux qui l'irritent quelquefois contre des animaux, et contre des créatures insensibles. Un ancien Philosophe, pour faire comprendre combien cette colère est aveugle et déraisonnable, décrit un homme qui ne pouvant pas ouvrir une porte à son gré, s'indigne, entre en fureur, frappe du pied la porte, et jette la clef par terre, comme si c'étaient des ennemis qui pussent lui résister, et dont il pût se venger avec gloire. L'homme spirituel, accoutumé à se vaincre, réprime incontinent ces saillies, en y opposant la résignation et la tranquillité, que la grâce opère dans son cœur.
Il est aussi fort ordinaire de s'indigner contre les personnes avec qui on vit, lorsqu'elles sont inconsidérées, ou qu'elles ont un naturel violent. On a besoin de beaucoup de charité et de douceur, pour supporter les défauts qui choquent, et pour étouffer les mouvements d'indignation. Les âmes dociles à se laisser conduire à la grâce, reçoivent à propos les secours dont elles ont besoin pour se modérer dans ces rencontres.
Une troisième occasion où la colère est difficile à surmonter, c'est lorsqu'on se voit insulté, ou maltraité par les autres. La perfection demande alors, non seulement qu'on ne se venge point, mais encore qu'on ne s'aigrisse pas, et qu'on ne témoigne aucune inquiétude. C'est la Doctrine de Jésus-Christ qu'il a confirmée par son exemple. Nous voyons dans l'Évangile, que pour l'ordinaire, il ne répondait point à ceux qui lui faisaient outrage, et que lorsqu'il était à propos de leur répondre, il le faisait avec une modération et une douceur charmante. Ses vrais Disciples doivent l'imiter en ce point, et s'étudier à de venir doux comme des agneaux et des colombes, pour remporter une victoire complète sur la colère.


Y a-t-il des occasions où l’on puisse faire un saint usage de la colère ?

Il n'y en a qu'une ; et c'est lorsqu'il s'agit de soutenir les intérêts de Dieu, ou de venger le mépris qu'on en fait.
On remarque cette sainte colère dans les hommes Apostoliques, lorsqu'ils sont témoins de l'offense de Dieu, ou de quelque action qui leur paraît déraisonnable et indigne.
Il est dit de Jésus-Christ, qu'il regardait les Pharisiens avec indignation, et qu'il reprenait vivement leurs vices. S. Pierre dans le feu d'une semblable indignation, frappa de mort ceux qui avoient menti au Saint-Esprit. Moïse, voyant que le peuple avait idolâtré, jeta les Tables de la Loi au pied de la montagne. Le Prophète Élie commanda au feu du Ciel de descendre sur les Envoyés du Roi d’Israël, et de les dévorer.
Saint François faisant la visite des Maisons de son Ordre dans l'État de Florence, trouva que dans un Monastère, les jeunes Religieux employaient trop de temps à subtiliser sur certains points de Philosophie, et chargea le Provincial de mettre fin à ces disputes qu'il jugeait contraires à l'esprit d'oraison et de religiosité. Le Provincial promit de les faire cesser, et il n'en fit rien. Le Saint en étant averti, entra dans une sainte colère, et maudit le Provincial, qui étant tombé malade, envoya prier son Général de lui pardonner. Le Saint dit aux envoyés : je l'ai maudit, et il le sera ; sans qu'on pût tirer de lui d'autre réponse. À ces paroles, il partit du ciel un carreau qui tomba sur la chambre du malade, perça le toit et le plancher, et le tua lui même dans son lit.
On raconte de ce même Saint un trait beaucoup plus surprenant. Il dit un jour de quelqu'un, qu'il était prédestiné, et qu'il le savait par révélation : ces paroles furent rapportées à un Docteur qui avait beaucoup de capacité, mais peu de dévotion, et d'esprit de Dieu. Cet homme enflé de sa science, ayant rencontré S. François : et d'où savez-vous, lui dit-il, qu'un tel est prédestiné ? Je l'ai appris, répliqua le Saint, de celui-là même qui m'a dit que vous étiez damné. Et en effet, la nuit suivante il fut surpris et poignardé dans un crime qu'il commettait habituellement. Il y a plusieurs exemples semblables dans la vie de ce Saint, dont on peut dire, qu'il avait l'ire de Dieu.
Il est écrit de S. Xavier, qu'ayant formé le dessein d'aller à la Chine pour conquérir cet empire à Jésus-Christ, son voyage fut traversé par le Gouverneur de Malaca. Xavier n'oublia rien pour l'adoucir, et ne pouvant rien gagner sur son esprit, il passa de la douceur à une sainte indignation, mit la Ville à interdit, en qualité de Légat Apostolique, donna sa malédiction aux auteurs du retardement de son voyage, ordonna à tous les Peres de sa Compagnie de sortir du Pays ; il en sortit lui-même, et secoua la poussière de ses pieds à la porte de la Ville. Aussitôt après son départ, la ville fut affligée de peste ; le Gouverneur accusé de plusieurs crimes à la Cour, fut saisi par ordre du Roi, conduit en Portugal, et mis en prison, où il mourut de chagrin et de misère. Il y a tant d'exemples de cette colère Apostolique, qu'on ne peut pas douter que le Saint-Esprit n'en soit l'auteur.
Il est seulement à remarquer que ces mouvements d'indignation, qui viennent de Dieu, et qui ont Dieu pour objet, ne causent aucun trouble dans l'âme, et qu'ils la laissent aussi libre et aussi tranquille, que si elle était dans un mouvement de joie. On peut dire en général, de la colère, ce que nous avons déjà dit de la tristesse et de la haine : quand c'est la grâce qui les forme dans le cœur, non seulement elles n'éloignent pas Dieu, mais elles unissent à lui, et disposent à l'oraison, aussi bien que pourrait le faire une consolation céleste. La raison est que ce n'est pas un intérêt propre, ni aucune satisfaction particulière, qui touche l'âme dans ces rencontres ; mais le seul intérêt de Dieu, auquel elle veut plaire uniquement.



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samedi 4 mai 2019

Des maladies de l'âme, par le R.-P. Jean-Joseph Surin



Extrait du Catéchisme spirituel de la Perfection Chrétienne, Tome I, par le R.P. Jean-Joseph Surin :


Le repas d'Emmaüs (Trophime Bigot)



Des maladies de l'âme




Quelles sont les principales maladies de l'âme ?

Il y en a trois ; l'endurcissement, l'aveuglement et la précipitation.


Qu'est-ce que l'endurcissement ?

C'est une insensibilité aux choses de Dieu, et aux impressions de la grâce.


D'où vient cet endurcissement, et quel en est le remède ?

Le goût des choses mondaines et les chutes fréquentes ont coutume d'y conduire. On y remédie par l'esprit de dévotion, à force de cultiver l'âme, en lui proposant des objets capables de l'attendrir, comme on cultive la terre, pour la préparer à recevoir la pluie du Ciel.


Qu'est-ce que l'aveuglement ?

C'est une suppression de la lumière de la grâce que nos infidélités nous attirent ; d'où il arrive que nous ne voyions ni la laideur de nos vices, ni la beauté de la vertu.


Quel est le principe de cet aveuglement, et quel en est le remède ?

Ce sont les ténèbres de l'ignorance et le tumulte des passions qui le produisent ; pour le guérir, il faut avoir recours à la lumière qu'on puise dans l'oraison, et rentrer souvent en nous-mêmes pour examiner les motifs qui nous font agir.


Qu'est-ce que la précipitation, et comment peut-on la réprimer ?

C'est une impétuosité naturelle qui fait qu'on se porte avec empressement à ce qu'on désire, qu'on se hâte dans tout ce qu'on fait, et qu'on ne jouit presque jamais de la paix du cœur. Ce penchant favorise fort les inclinations de la nature et de l'amour-propre, en ce qu'il leur donne lieu de prévenir les mouvements de la grâce et le jugement de la raison, qui ne souffrirait pas ce renversement d'ordre si elle avait le temps de le prévenir. Ce vice est le même que l'activité naturelle que nous avons appris à combattre dans le chapitre de la mortification.


N'y a-t-il pont d'autres maladies spirituelles encore plus considérables que celles dont vous venez de parler ?

Il y en a autant que de vices. Nous avons déjà remarqué qu'ils tirent tous leur origine de l'amour-propre, qui est une affection déréglée que chacun a pour soi même, laquelle nous fait chercher nos intérêts, même au préjudice des intérêts de Dieu.


Puisque c'est de l'amour-propre que naissent tous les vices, dites-nous quels sont les principaux rejetons de cette tige malheureuse ?


Saint Bernard en distingue deux qu'il appelle des sangsues qui crient toujours, apporte, apporte ; et ce sont la vanité et la volupté : car tout se réduit là, nos inclinations mauvaises, et nos habitudes vicieuses tendent toutes à contenter le désir de la gloire ou l'amour du plaisir.


Quels sont les effets de la vanité ?

Nous avons parlé ailleurs de ce vice, mais seulement en général, et il est nécessaire d'en décrire les effets en détail pour le faire mieux connaître. Le caractère de l'homme vain , est d'avoir trop bonne opinion de lui-même, de désirer les louanges, l'amitié et les applaudissements des hommes ; de présumer de ses forces; d'être passionné pour les honneurs et les dignités ; d'être attaché à son propre sens, entêté de son mérite, enflé de sa science, et plein de mépris pour les autres. Il se plaît à raconter ce qui lui est arrivé ; à parler de ses exploits, de ses aventures, de ses maux et de ses plaisirs, des lieux où il a eu occasion de se distinguer, des personnes qu'il a obligées par ses bienfaits; comme s'il n'y avait rien de beau, rien qui fût digne d'attention que ce qui le touche.
Ce n'est pas qu'il ne soit jamais permis de parler de soi ; les plus grands serviteurs de Dieu l'ont fait en certaines occasions avec cette noble liberté qu'inspire une vertu consommée. C'est ainsi que saint Paul a fait le récit de ses travaux et des persécutions qu'il a souffertes. Mais les Saints n'ont parlé d'eux-mêmes que parce qu'ils le jugeaient nécessaire pour la gloire de Dieu ; au lieu que les hommes vains le font sans nécessité, parce qu'ils se croient estimables, et pour contenter leur orgueil et leur amour-propre dont ils sont esclaves. Aussi les voit-on se louer à tout propos, parler avec une hardiesse outrée, se donner la liberté de juger de tout, de condamner tout ce qui n'est pas de leur goût, et de censurer indifféremment l'Ecclésiastique et le Séculier, les gens du monde, et les personnes Religieuses ; la bonne opinion qu'ils ont d'eux-mêmes leur persuadant que la supériorité de leur mérite leur donne droit sur les autres, et qu'ils peuvent les reprendre et les blâmer à leur gré.
Cette liberté de juger de tout, ne respecte ni rang ni autorité ; et il ne faut pas croire que le caractère de Supérieur mette à couvert de la censure. Comme on se croit plus habile et plus éclairé que ceux qui gouvernent, on a de la peine à leur obéir, on ne peut souffrir leurs avis, on critique leurs actions et leurs sentiments, on murmure contre leurs ordres, on blâme ouvertement leur conduite, on tâche de pénétrer dans leurs desseins, on s'en prend à leurs intentions qu'on empoisonne. Jusques dans les états, où l'on fait profession d'humilité et de dépendance, on voit quelquefois des gens nourrir un esprit de fierté, qui se fait remarquer dans toute leur conduite ; dédaigner les ministères bas et obscurs, quelque saints qu'ils soient d'ailleurs ; avoir en horreur les humiliations qu'ils devraient chercher ; aimer à paraître ; se procurer avec soin des protecteurs qui les poussent, des approbateurs qui les louent. Et si ce sont des gens qui s'adonnent à l'étude des sciences et de l'éloquence, on les verra possédés d'un désir inquiet de se rendre habiles, pour faire briller leur esprit et leur savoir ; se piquer d'une vaine délicatesse, et d'une politesse profane dans le choix de leurs expressions, dans leur style, dans leur prononciation, dans leurs écrits, et jusques dans la manière dont ils s'acquittent des devoirs de la société civile.
L'envie et la jalousie vont à la suite de la vanité. Un glorieux regarde les autres comme ses rivaux, et le désir de l'emporter sur eux, le rend importun dans la conversation : il raisonne, il subtilise sur tout, il parle avec emphase, il prononce d'un ton décisif, il use d'exagérations ; et comme il veut dominer, il chicane tout ce que les autres disent, il leur coupe la parole, et donne dans mille incongruités, qui l'exposent au mépris, parce qu'elles marquent un homme plein de lui-même, et qui n'a rien de solide.
Mais, les plus grands excès du vice dont nous parlons, sont ceux où il porte les personnes enivrées de l'esprit du monde. C'est un désir insatiable de s'agrandir, de parvenir aux dignités, de faire fortune, d'acquérir des richesses, de la réputation, de la gloire : c'est une envie désordonnée de l'emporter sur les autres, de se distinguer par des habits somptueux, par des bâtiments magnifiques, par des meubles précieux, par un équipage nombreux et superbe : c'est un empressement excessif à se parer, pour relever la beauté du corps, et mille autres soins de cette nature, qui sont de tristes effets de la vanité, quand elle transporte les hommes ?


Quels effets produit la volupté ?

De cette seconde branche de l'amour-propre, naissent tous les vices et toutes les inclinations qui portent aux plaisirs, soit du corps, soit de l'esprit ; la sensualité, en tout ce qui concerne la nourriture, le sommeil, le vêtement, etc. Et il est à remarquer qu'en ce genre, ceux-mêmes qui n'ont que le nécessaire, peuvent être sensuels, lorsqu'ils s'attachent au peu qu'ils ont, et qu'il ne tient pas à eux qu'ils ne s'en procurent davantage. Du même principe vient le trop grand soin de la santé, qui est ordinairement accompagné de retours fréquents sur soi-même, de vaines craintes, de désirs inquiets, d'une attention particulière à écarter tout ce qui est pénible, et à chercher les aises et les commodités de la vie.
La sensualité a toujours pour compagnes, la paresse et la lâcheté, qui rend ennemi du travail, et qui fait chercher l'oisiveté. Dans cette disposition, on ne résiste que bien faiblement aux inclinations déréglées : ce n'est plus la nécessité, mais le seul plaisir qui règle les recréations et les divertissements qu'on se procure ; on vit à sa fantaisie, et selon que l'occasion s'en présente, on se répand en paroles, en plaisanteries, en discours enjoués, et l'on ne sait plus se gêner pour rien. On suit son penchant, et on obéit aveuglément à ses répugnances. On se lie d'amitié particulière aux personnes avec lesquelles on sympathise d'humeur et de naturel, et on s'éloigne avec soin de celles dont les manières déplaisent. On accorde à la curiosité une pleine liberté de se satisfaire, en s'informant de tout ce qui se passe de nouveau, des affaires du temps, des entreprises, des événements, de la conduite des personnes, et de leurs aventures. On veut voir tout ce qu'il y a de beau, de délicat, de rare, de curieux dans les productions de l'art, de la nature et de l'esprit. Ce ne sont pas là, il est vrai, des satisfactions continuelles ; mais elles viennent d'une source empoisonnée, qui est l'amour du plaisir.
Cet amour est beaucoup plus sensible et beaucoup plus grossier dans les personnes mondaines ; elles ne refusent rien à leur corps ; et c'est pour le satisfaire, qu'elles passent du festin au jeu, du jeu aux compagnies agréables, au Bal, à la Comédie, et aux autres spectacles profanes. Elles ont des lieux uniquement destinés au plaisir, où l'on ne pense qu'aux divertissements et à la bonne chère : si elles lisent, ce sont des Romans, et des Histoires galantes, propres à gâter l'esprit : si elles conversent, c'est pour se réjouir, souvent aux dépens de la pudeur : leur délicatesse pour les habits et le coucher, est extrême : ce sont des gens noyés dans les plaisirs des sens, et que la volupté a rendu esclaves.


Quel désordre mettent dans l'âme la vanité et la volupté ?

On peut dire qu'elles sont la source de tous les maux. Comme ce sont deux passions très-ardentes, il est naturel que ceux qui en sont dominés, mettent tout en œuvre pour les satisfaire. De ces deux sources naissent deux autres maux très-dangereux, dont l'un peut-être appelle spécialement passion, et l'autre malice. Le premier est un mouvement impétueux vers l'objet qu'on se propose. Le second est une méchante inclination qui produit la mauvaise foi, la ruse, la dissimulation, l'artifice, la fourberie, et tous les ressorts cachés qu'on fait jouer pour obtenir ce qu'on souhaite.
Il ne suffit donc pas à un homme qui veut se connaître, d'examiner si c'est à la vanité ou à la volupté que son penchant le porte ; il faut qu'il s'examine encore sur les effets des passions qui prédominent en lui. Et pour ce qui regarde cet autre principe du mal, que nous avons appelé malice, qu'on peut aussi nommer duplicité, et qui n'est dans quelques-uns qu'un raffinement de politique mondaine ; il est très-important de le découvrir et de le combattre ; parce qu'il est fort contraire à cette simplicité d'enfant, à laquelle Notre-Seigneur exhorte ses Disciples, et qu'il apporte de grands obstacles aux opérations du divin Esprit.


Quels autres effets produisent les deux dernières maladies de l'âme, dont vous venez de parler ?

Il est naturel que ces deux maux en produisent deux autres. Le premier attaque l'esprit ; et c'est une dissipation continuelle qui empêche l'homme de se recueillir, et qui lui donne une grande répugnance pour l'Oraison. Le second affecte le cœur, et c'est une indigence et une espèce de faim. Une âme vide de Dieu, qui est seul capable de la rassasier, se tourne, pour ainsi dire, de tout côté, cherchant parmi les objets créés de quoi se remplir ; mais en vain, elle traîne partout son dégoût et son inquiétude. Cette espèce d'indigence augmente dans quelques-uns à un point, qu'ils ne peuvent plus habiter avec eux-mêmes. Ils vont errant, pour trouver quelque objet qui les satisfasse, quelque conversation qui les réjouisse, quelque louange qui les flatte, ou quelque compagnie qui les dissipe. Pour peu qu'ils se recueillent, ils sentent leur besoin ; c'est pourquoi ils sortent bientôt d'eux-mêmes ; et ne trouvant rien de solide, ils courent d'objet en objet, afin de suppléer par la variété, au peu de solidité des créatures. Mais les créatures sont trop peu de chose pour contenter leur cœur, qui désire secrètement Dieu, et qui le cherche sans le trouver, parce qu'il ne le cherche pas comme il faut.
Ces hommes malades et dégoûtés, sont incapables d'Oraison et de recueillement, et ne sauraient faire aucun progrès dans la vie spirituelle. Le tumulte qui règne dans les puissances de leur âme, et les distractions continuelles les empêchent de recevoir les impressions de la grâce. La curiosité leur fournit sans cesse des images des choses passagères, qui se mettant entre Dieu et l'âme, l'empêchent de le voir et de le goûter ; tandis que les passions de l'appétit sensitif causent un trouble continuel, qui ôte à l'esprit le repos et la tranquillité nécessaire pour vaquer utilement à l'Oraison.


Quel est le remède à ces maux ?

Il y en a deux. Le premier est de renoncer pendant quelque temps à toutes les choses extérieures, et de se retirer au-dedans de soi-même par le recueillement ; veillant à la garde de ses sens, évitant les conversations inutiles, et toute communication au dehors, pour n'avoir commerce qu'avec Dieu, par le moyen de l'Oraison. Le second est de s'appliquer à se connaître par de fréquents examens, et d'être généreux à se vaincre sur tout ce qui peut altérer la pureté du cœur et entretenir les vices. Mais il est important d'entreprendre cet exercice par des motifs d'amour, et dans un esprit de douceur, plutôt que dans un esprit de gêne et de contrainte. Quand on joint ainsi à la prière fervente et assidue, la victoire de soi-même, en peut dire qu'on est, dans le chemin qui mène droit à la perfection.


N'y a-t-il point d'autres maladies spirituelles auxquelles nous soyons sujets ?

On peut mettre encore de ce nombre, l'aigreur contre le prochain, et la paresse.


Quels maux produit l'aigreur contre le prochain ?

Les calomnies, les médisances, les animosités, les divisions, les querelles, les ombrages, les défiances, les soupçons, les bizarreries, et mille autres effets semblables, sont tous enfants de la même mère qui est l'aigreur.


Comment peut-on remédier à cette aigreur ?

En s'adonnant par une étude assidue et une application constante, à la pratique de la douceur ; en ne souffrant dans son cœur aucune amertume, aucun mouvement de dépit et d'impatience, et en combattant sans relâche, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus que paix et bénignité dans l'âme ; en supportant sans se plaindre, et avec tranquillité, les injures, les affronts et les mauvais traitements, jusqu'à rendre le bien pour le mal, afin d'honorer la douceur de Jésus-Christ Notre-Seigneur.


Quels sont les effets de la paresse ?

Il y en a trois, qui sont, la langueur et le dégoût dans les exercices de la vie spirituelle ; l'amour du repos et de l'oisiveté, et la facilité à donner dans le relâchement, par le penchant que nous avons tous aux divertissements, et aux entretiens inutiles.


Comment corriger cette funeste facilité ?

On peut en venir à bout par ces trois moyens. Le premier est de ne point laisser ralentir la ferveur de l'esprit, de demeurer ferme dans la résolution qu'on a formée de ne point abandonner l'ouvrage de la perfection, et de persévérer dans ses pratiques ordinaires, sans avoir égard aux obstacles qu'oppose la lâcheté naturelle. Le second est de se prescrire de saintes occupations, telle qu'est la lecture spirituelle, l'Oraison, les bonnes œuvres, pour empêcher que l'âme ne s'appesantisse et ne s'endorme, pour ainsi dire, dans cet état de langueur. Le troisième est d'user de pénitences extérieures, et surtout de la discipline : c'est, au sentiment des Saints, un moyen très-efficace pour entretenir la ferveur, et pour mettre en fuite le malin esprit, qui a toujours beaucoup de part à ces sortes de tentations. C'est en combattant de la sorte , qu'on acquiert un très-grand mérite, et qu'on ôte les obstacles à sa perfection.
Outre ces infirmités spirituelles que nous avons rapportées, on peut dire que tous les mouvements déréglés de l'intérieur, l'irrésolution et l'inconstance de l'esprit, les faiblesses et les perplexités du cœur, les troubles, les craintes, les chagrins, les désolations, les inquiétudes, sont autant d'espèces de maladies, puisqu'elles diminuent les forces de l'âme, et qu'elles en altèrent la santé, qui consiste dans la générosité à entreprendre, et dans la facilité à exécuter tout ce qui peut contribuer à la perfection.
Comme c'est en s'adonnant au vice que l'âme devient malade, elle se maintient en santé par la fréquentation des Sacrements ,par l'attention continuelle à veiller sur elle-même, par le zèle de son avancement spirituel, et par son application infatigable à l'Oraison et aux autres exercices de piété. Car tout de même que le corps a besoin de se nourrir, de se reposer, et de faire quelque exercice, pour ne pas croupir dans l'inaction, qui serait une source de maladie, l'âme fervente ne saurait se garantir de sa perte, qu'en s'adonnant aux saintes œuvres dont nous venons de parler, et qu'en combattant généreusement contre les vices et la lâcheté naturelle.



Conseil : Beaucoup de catholiques sous-estiment la haine que notre Seigneur Jésus-Christ a pour le péché. Ils s'autorisent à faire des concessions avec le démon, jugeant qu'il est tellement difficile de ne rien lui céder en ce monde, qu'ils peuvent entretenir volontairement les moindres péchés. Malheur à eux ! Ils entretiennent le mensonge plutôt que la vérité. Ils ont donc accepté d'être gouvernés par le démon. Choisir le mensonge dans sa vie, c'est mettre Jésus-Christ à la porte et demander au démon de prendre la place. Le péché entretenu, le mensonge choisi, Dieu les frappera d'aveuglement spirituel. Catholiques qui avaient choisi le mensonge plutôt que la vérité, rappelez-vous que Notre-Seigneur Jésus-Christ hait le péché, maudit le mensonge, et qu'il vous châtiera si vous prenez vos aises dans cet état. Réveillez-vous, morts ! Entretenir les plus petites fautes, c'est finir par tomber dans les grandes. Entretenir le mensonge, c'est finir par tomber dans un mensonge plus grand. Rétablissez l'ordre, remettez la vérité au cœur de votre âme et de votre vie, il en va de votre salut. Nous sommes bien plus indulgents envers nous-mêmes qu'envers les autres. Voyez la poutre dans votre œil, elle vous gangrène l'esprit.



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