Affichage des articles dont le libellé est Mort. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Mort. Afficher tous les articles

mardi 1 novembre 2022

BONHEUR DES SAINTS DANS LE CIEL : Dans le Ciel, Dieu justifie sa providence aux yeux de ses élus, et étanche la soif d'amour qui dévorait le coeur des saints



IIe Point. Les saints, dans le Ciel, ne sont pas seulement exempts de tous les maux de la vie présente, ils jouissent encore de la plénitude de tous les biens. Là, tous leurs désirs sont satisfaits, et le vide de leur âme, ce vide immense que nous éprouvons tous et que rien ne peut remplir ici-bas, est pour jamais comblé. Il l'est par Dieu lui-même, qui seul pouvait le remplir. Et Dieu, en se donnant à ses élus, leur donne tous les biens avec lui. Il leur communique son propre bonheur, sa paix, sa gloire, son amour, et les fait vivre de sa propre vie. Nul ne peut donc exprimer la félicité, les joies toujours renaissantes dont sont enivrés les bien-aimés du Père céleste. Ce n'est pas seulement la joie du Seigneur qui est entrée dans ces âmes bienheureuses ; quelque grandes qu'elles soient, leur capacité ne l'eût pas été assez pour la contenir. Ce sont elles qui sont entrées dans cette joie du Seigneur, qui sont plongées, submergées, abîmées dans cet océan sans rivages et sans fond, dont nul ne peut sonder les insondables abîmes. C'est là qu'elles vivent et qu'elles vivront éternellement, sans que la satiété puisse jamais les atteindre, sans qu'elles puissent se lasser d'une félicité qui leur semblera toujours nouvelle. Pour elles plus de passé, plus d'avenir, plus rien que le moment toujours présent de leur immuable éternité. Le moment a commencé pour elles au jour où elles sont entrées en possession de leur bonheur, et il ne doit plus finir. Là, où elles sont arrivées, la course fugitive du temps a cessé, le jour qui a lui pour elles n'aura pas de soir, pas de nuit. Au ciel, les heures ne succèdent pas aux heures les mois aux mois, les années aux années, les siècles aux siècles, tout cela passe, fuit comme un songe ; là-haut, rien ne passe, rien ne change, tout est stable, permanent, immuable comme Dieu lui-même.
Pendant leur séjour sur la terre, l'âme des saints était comme la nôtre dévorée du triple besoin de connaître, d'aimer et de posséder. Mais rien ici-bas ne put satisfaire aux aspirations de ces grandes âmes. Elles avaient soif de vérité, soif d'amour, soif de Dieu et ne trouvant dans les créatures que mensonge, vanité et néant, elles languissaient ici-bas comme des exilés languissent loin de leur patrie, et soupirant sans cesse après la fin de leur exil, elles étaient étrangères au milieu du monde, y vivaient comme n'y vivant pas puisque toutes leurs pensées, toutes leurs espérances, toutes leurs affections étaient fixées dans le ciel. Aujourd'hui leurs vœux sont accomplis et le triple besoin de leur cœur est satisfait.
En effet, la soif qu'avaient les saints de connaître Dieu est étanchée. Ils s'abreuvent aux sources de la lumière et de la vérité. Les voiles obscurs de la foi sont tombés pour eux, toutes les ombres qui obscurcissaient leur intelligence se sont dissipées aux brillants rayons du soleil de justice. Ils voient Dieu tel qu'il est et cette vision intuitive de Dieu les plonge dans un immortel ravissement, dans des extases d'admiration et d'amour qui se renouvellent et s'augmentent à chaque nouvelle beauté qu'ils découvrent en celui qui est seul la vérité, la vie, la beauté infinie. Je ne veux pas dire que les saints comprennent l'essence de Dieu, aucune créature quelque pure, quelque élevée en gloire qu'elle soit ne la comprendra jamais ; mais Dieu se montre à ses élus, ils le voient tel qu'il est, ils le connaissent, et cette connaissance est proportionnée au degré de sainteté qu'ils ont acquis sur la terre et à l'amour qu'ils ont eu pour lui.
Les saints comprennent le mystère de l'adorable Trinité devant lequel ils ont autrefois abaissé les lumières de leur faible raison et qu'ils ont adoré sans le comprendre. Ils voient comment Dieu le Père est le principe du Verbe et engendre éternellement ce Fils qui lui est égal en toutes choses ; ils voient également comment l'Esprit saint, amour du Père et du Fils procède de l'un et de l'autre et leur est égal en puissance, en grandeur et en sainteté. Ils comprennent enfin comment ces trois adorables personnes parfaitement distinctes l'une de l'autre ne forment pourtant qu'un seul et même Dieu. Ils connaissent de même tous les autres mystères qui ont été ici-bas l'exercice de leur foi et l'objet de leur contemplation et de leur amour. La charité de Dieu dans les divers mystères de l'Incarnation et de la Rédemption leur est révélée dans toute son étendue, ils sondent les profondeurs de cet incompréhensible amour d'un Dieu pour de misérables créatures et cette vue excite en eux des transports d'admiration et de reconnaissance qu'il n'est pas possible à une langue mortelle d'exprimer.
Dans le ciel Dieu justifie sa providence aux yeux de ses élus. Ils voient en lui pourquoi ses amis sont éprouvés sur la terre, pourquoi les croix, les afflictions les plus pesantes leur sont en quelque sorte réservées. Pourquoi il semble les abandonner si souvent à la méchanceté et à l'oppression de leurs persécuteurs et se montre sourd à leurs gémissements et à leurs prières. Pourquoi le juste languit dans la souffrance, dans les humiliations, dans l'indigence, tandis que tout prospère à l'impie, qu'il nage au sein de l'opulence, qu'il regorge des biens du monde et s'enivre de la vaine fumée de la gloire humaine. L'infinie sagesse qui a réglé cette distribution si inégale de biens et de maux est dévoilée aux yeux des bienheureux ; ils l'admirent, ils la bénissent avec amour et comprennent pourquoi Dieu a voulu cette inégalité qui fait si souvent blasphémer l'impie et murmurer l'âme peu affermie dans la foi.
Enfin les saints voient tout en Dieu, ils connaissent en lui tous les secrets de sa grâce, toutes les avances de sa miséricorde, toutes les inventions de son amour. Ils connaissent également tous les secrets de la nature, toutes les merveilles de la création et le dernier des élus en sait plus sur toutes ces choses que le savant qui a consumé sa vie dans l'étude des astres et des secrets de la nature. Oui les sciences n'ont plus ni obscurités, ni mystère pour les saints ; ils les connaissent toutes sans rien ignorer, ils connaissent clairement et distinctement les lois qui régissent tous les corps qui composent ce vaste univers et d'un coup d'œil ils embrassent tout ce qui s'est passé dans le monde depuis sa création. Ils voient de même dans la lumière de Dieu les besoins spirituels et temporels de ceux qui les invoquent, leurs afflictions, leurs épreuves, leurs tentations, les grâces qu'ils reçoivent et celles qui leur sont nécessaires pour correspondre aux desseins de Dieu sur eux et atteindre la fin pour laquelle il les a créés. Cette vue enflamme leur charité et les porte à se faire auprès du Seigneur les intercesseurs de ceux qui réclament leur assistance et les prient avec ferveur et confiance.
Les saints jouissent encore dans le ciel de la vue de la sainte humanité de Jésus, de ce Jésus qui fut sur la terre l'appui de leur espérance et le plus tendre objet de leur amour. Ils le voient non plus souffrant et rassasié d'opprobre comme aux jours de sa douloureuse passion, mais impassible, glorieux et immortel. Ah ! si un seul rayon de cette gloire inhérente à la divinité que le Sauveur laissa sur le Thabor éclater sur sa sainte humanité suffit pour jeter les apôtres dans une extase d'admiration et de ravissement et arracha à saint Pierre ce cri qui peint si bien le bonheur qui remplissait son âme : Seigneur il fait bon ici ; souffrez que j'y dresse trois tentes, une pour vous, une pour Moïse et l'autre pour Élie ! quel ne doit donc pas être le ravissement, la joie, le bonheur de ces âmes bienheureuses qui voient non pas un reflet de la gloire de l'Homme-Dieu, mais qui le voient dans tout l'éclat de sa gloire, couronné de toutes les splendeurs de la divinité, élevé au-dessus de tous les chœurs des anges et assis à la droite de son Père sur un trône éclatant de lumière, recevant sans cesse les hommages et les adorations de toute la cour céleste, l'éclairant comme un radieux soleil de sa divine lumière, et laissant tomber sur cette multitude d'élus, qui tous lui doivent leur bonheur et leur gloire, un éternel regard de bienveillance et d'amour. Ah ! c'est là un bonheur que notre cœur comprend. Voir Jésus, l'aimer, en être aimé, le posséder, être sûr que rien ne pourra plus jamais nous séparer de lui, ne plus le voir offensé, mais au contraire aimé, loué, béni par des millions d'esprits célestes et d'âmes bienheureuses. Cette félicité toute seule est déjà le ciel.
La vue de Marie leur douce et tendre mère augmente encore le bonheur des élus. Ils la voient assise sur un trône de gloire, tout à côté de celui de son Fils, revêtue de la lumière de ce soleil de justice qu'elle a donné au monde, portant dans ses mains le sceptre de la clémence et dominant de sa douce majesté l'auguste assemblée des saints, jouissant du bonheur de toutes ces âmes qui après Jésus lui doivent leur salut, comme une tendre mère jouit du bonheur de ses enfants.
Dans le ciel, la soif d'amour qui dévorait le cœur des saints est pleinement étanchée. Ici bas, ils se plaignaient avec douleur de l'impuissance où ils étaient d'aimer comme ils auraient voulu le faire l'objet divin qui seul leur paraissait aimable et cette parole : Nul ne sait s'il est digne d'amour ou de haine, les remplissait de crainte et les faisait languir dans les angoisses d'une sainte tristesse. Mais aujourd'hui plus de craintes, plus d'inquiétudes, l'incertitude a cessé, ils savent maintenant qu'ils étaient dignes d'amour, et que le Dieu si bon qui les a couronnés les aime et les aimera éternellement. Pour eux aussi l'impuissance a cessé, Dieu a étendu leurs facultés aimantes, et il a centuplé leur puissance d'aimer, dilaté sans mesure la capacité de ces âmes bienheureuses et à peine le Seigneur s'est-il découvert à elles que le feu du divin amour les a pénétrées tout entières, il s'est attaché à toutes leurs puissances, il les a transformées, identifiées en celui qu'elles aimaient ; et comme Dieu est amour, on peut dire aussi qu'elles sont devenues tout amour.
Ah ! si le sentiment de l'amour de Dieu nous rend déjà si heureux sur la terre, si une seule goutte de cet amour suffit pour adoucir les plus poignantes douleurs, pour remplir d'une sainte énergie et d'un invincible courage les âmes les plus faibles et les plus timides, qu'est-ce donc que l'amour du ciel, que Dieu ne verse plus goutte à goutte, mais qu'il fait entrer par torrents dans l'âme de ses élus. Ils ne boivent pas seulement à cette source de délices, ils se baignent, ils se plongent dans les vagues brûlantes de cet océan de la charité d'un Dieu, ils s'enfoncent, ils se perdent dans ses divines profondeurs et plus ils s'y enfoncent, plus les horizons qui s'ouvrent devant eux s'agrandissent ; sans cesse ils découvrent de nouvelles beautés, de nouvelles amabilités dans celui qu'ils aiment : aussi plus ils l'aiment, plus ils veulent l'aimer et cet acte d'amour béatifique commencé à leur entrée dans le ciel se continuera pendant toute l'éternité toujours plus ardent, plus intense et les remplissent toujours de nouvelles délices, de nouveaux ravissements, parce que cette éternité avec son interminable durée ne suffira pas à leur révéler tout ce qu'il y a de grandeurs, de beautés et de perfections en Dieu.

(Méditations pour l'Octave de la Toussaint et pour tout le mois de Novembre)


Reportez-vous à BONHEUR DES SAINTS DANS LE CIEL : Dans le ciel, les saints possèdent Dieu, BONHEUR DES SAINTS DANS LE CIEL : Les saints bénissent Dieu des souffrances et des épreuves qu'ils ont eues à subir, Sentiments qui doivent nous animer et résolutions à prendre le jour de la Toussaint, Sur l'institution de la fête de la Toussaint, Culte des Saints, Grandeur des Saints, Les Attributs de Dieu qui font la Béatitude des Saints dans le Ciel, Sur la sainteté, Prière à la Très Sainte TrinitéDu Mystère de la très Sainte TrinitéPensons souvent à notre destinationMéditation sur la Fête de tous les Saints : Vous devez être Saints, parce que moi-même je suis Saint, Instruction sur la Fête de tous les Saints, Le Jour de la Toussaint : Méditation sur le bonheur du ciel, 1re Méditation pour la Fête de Tous les Saints : Bienheureux les pauvres d'esprit, parce que le royaume des cieux est à eux, 2e Méditation pour la Fête de Tous les Saints : J’entendis dans le ciel comme la voix d'une grande multitude, 3e Méditation pour la Fête de Tous les Saints : Application des sens, et Méditation pour le Jour de la Commémoration des morts.














lundi 31 octobre 2022

BONHEUR DES SAINTS DANS LE CIEL : Les saints bénissent Dieu des souffrances et des épreuves qu'ils ont eues à subir



L'œil de l'homme n'a point vu, son oreille n'a point entendu et son cœur ne saurait comprendre ce que Dieu réserve à ceux qu'il aime.

1er Point. l'Église, mère toujours tendre et compatissante, ouvre aujourd'hui le ciel à nos regards pour exciter notre émulation, encourager et soutenir notre faiblesse dans les épreuves incessantes de la vie présente, en nous montrant dans cet heureux séjour ceux de nos frères dans la foi qui ont combattu avant nous les combats du Seigneur, et qui, pleins d'une sainte ardeur, soutenus et aidés par la grâce, ont triomphé du monde, du démon et d'eux-mêmes, et reçu des mains du souverain rémunérateur de la vertu, la palme et l'immortelle couronne de la victoire. Élevons donc nos yeux et plus encore nos cœurs, vers cette heureuse patrie, où Dieu enivre de bonheur et couronne d'honneur et de gloire cette multitude de saints de tous rangs, de tous sexes, de tous âges, brillantes fleurs écloses sur notre terre au vivifiant soleil de sa grâce et de son amour et moissonnées par l'ange de la mort pour en orner les parvis éternels.
Qui pourrait énumérer le nombre de ces héros chrétiens ? Qui pourrait compter ces légions de martyrs, qui ont arrosé de leur sang et cueilli au milieu des plus affreux supplices les palmes glorieuses qu'ils tiennent entre leurs mains, ces troupes innombrables de vierges plus pures que les lis et qui se pressent avec amour sur les pas de l'Époux divin qu'elles ont préféré à tout et pour lequel elles ont renoncé à toutes les joies, à tous les bonheurs de la terre. Qui pourrait compter encore la multitude des confesseurs de la foi, des saints pénitents, des saintes veuves, de tous ceux qui se sont sanctifiés dans l'état du mariage ? Non, nulle langue ne saurait nous dire le nombre des élus du Seigneur, de ces pierres précieuses qui toutes ont été taillées et polies par le ciseau de la souffrance, et qu'il a choisies et recueillies dans tous les climats, sous tous les cieux du monde, pour servir à la construction de la Jérusalem céleste. Les yeux sont à la fois éblouis et charmés à la vue de ces innombrables légions de saints qui forment la cour du Roi des rois, et se pressent autour du trône de son éternité, jetant au pied de celui de l'Agneau les palmes et les couronnes qu'ils reconnaissent ne devoir qu'à ses mérites et non aux leurs.
Tous ces saints dont la gloire nous éblouit et fait palpiter nos codeurs d'une noble émulation, ne sont pas seulement cette foule de héros chrétiens auxquels l'Église décerne les honneurs dus à la sainteté, qu'elle propose à notre vénération, et qu'elle nous offre comme des modèles que nous devons imiter ; leur nombre est grand sans doute ; mais il est petit si on le compare à celui de nos frères dans la foi, dont la sainteté n'a été connue que de Dieu, qui se sont sanctifiés dans l'obscurité d'une vie humble et cachée, non par des actions d'éclat, mais par le fidèle accomplissement des devoirs de l'état où la Providence les avait placés ; par la perfection avec laquelle ils ont fait les actions les plus communes, les plus habituelles de la vie. Tous ceux-là aussi ont trouvé place dans le royaume de la gloire, et le Seigneur récompense aujourd'hui avec magnificence leurs vertus, leurs obscurs sacrifices, les souffrances et les mérites dont lui seul fut le témoin et que sa miséricorde consigne jour par jour, heure par heure dans ses registres éternels.
Qu'il est doux et consolant pour nos cœurs de pouvoir chercher et distinguer pour ainsi dire parmi cette multitude de bienheureux ces parents, ces amis tant aimés et si amèrement regrettés qui nous ont devancés dans cette éternité où nous les suivrons bientôt, et dont la foi, la piété, les vertus et la mort édifiante justifient l'espérance que nous avons de leur bonheur. Oui, aujourd'hui l'Église semble nous autoriser à chercher parmi les élus ceux que nous pleurons encore, ces êtres chéris dont nos cœurs gardent le souvenir avec un si tendre et si constant amour. Elle veut sécher nos larmes en nous montrant ce père, cette mère bien aimés, cette fille, ce fils, ce frère, cette sœur, cet ami, que nous avons vus avec tant de douleur lutter avec la mort et tomber sous ses coups, vivant maintenant dans le sein de Dieu d'une immortelle vie. Eux-mêmes semblent nous crier du haut du ciel : Pourquoi nous pleurer et nous regretter encore ? puisque nous avons échangé les misères de la vie du temps contre les joies et le bonheur sans fin de l'éternité. Pour nous maintenant plus de douleurs, plus de larmes, plus de souffrances, plus de mort ; mais une paix, une joie inaltérable, une félicité qu'aucun revers ne saurait altérer. Réjouissez-vous donc avec nous, et surtout imitez-nous, marchez généreusement sur nos traces, et bientôt, oui bientôt, nous serons réunis là où il n'y a plus ni absence, ni séparation.
Mais quel est donc ce bonheur dont jouissent nos frères bien-aimés dans le sein du Seigneur ? Hélas ! sur cette terre d'exil, si justement appelée la vallée des larmes, nous ne pouvons nous en former qu'une faible et imparfaite idée, et le grand Apôtre lui-même, après cet inénarrable ravissement, où il fit l'expérience des délices et des joies enivrantes du ciel, ne peut que nous dire, que l'œil de l'homme n'a pas vu, que son oreille n'a pas entendu, que son cœur ne saurait comprendre ce que Dieu réserve à ceux qu'il aime. La langue est impuissante à trouver des expressions qui puissent nous donner une idée d'une félicité qui dépassera toutes nos espérances et qui sera au-dessus de tout ce que l'imagination la plus riche et la plus féconde peut rêver de jouissances et de bonheur. En parlant du bonheur des saints dans le ciel, nous resterons toujours, quoi que nous puissions dire, bien au-dessous de la réalité et nous ressemblons à un aveugle qui n'ayant jamais joui de la lumière du soleil, voudrait faire comprendre à d'autres aveugles l'éclat et les splendeurs de cet astre dans une belle journée d'été. Et cependant, pour soutenir notre courage au milieu des misères de la vie présente, nous avons besoin de nous occuper du ciel : nous aimons à en parler, comme des exilés aiment à parler de leur patrie. Le ciel est pour nous la maison paternelle, son souvenir est doux à nos cœurs, il nous console et adoucit nos peines. Parlons donc du ciel à ceux qui le désirent et l'espèrent comme nous l'espérons nous-mêmes.
Dans le ciel les saints sont exempts pour jamais de toutes les douleurs, de toutes les épreuves qui empoisonnent notre existence et troublent les quelques joies que nous pouvons goûter ici-bas. Pour eux plus d'affliction, plus de larmes, plus de souffrances ; plus de maladies, plus de mort, plus de séparations douloureuses à appréhender et à voir se réaliser. Plus de péchés surtout à craindre, plus de tentations à subir, plus de sacrifices à faire, plus de ces doutes, de ces inquiétudes désolantes sur leur salut : leur sort est irrévocablement fixé ; ils sont entrés dans le port et rien ne pourra les rejeter sur la mer orageuse où tant de fois ils furent battus par la tempête. Le calme a succédé à l'orage, le repos au travail, la main du Seigneur a pour jamais essuyé toutes les larmes de ses serviteurs et de ses amis ; pour eux, les jours de l'épreuve sont passés pour ne plus revenir, et le souvenir de ces épreuves, de ces peines, de ces douleurs qui ont été si courtes et qui leur ont valu une si magnifique récompense ajoute encore à leur bonheur et le rend plus vif et plus intense.
Loin de se repentir d'avoir souffert sur la terre, les saints bénissent Dieu des souffrances et des épreuves qu'ils ont eues à subir ; ils l'en remercient comme de la plus précieuse des grâces qu'il leur ait accordées, et si le regret trouvait encore accès au ciel, ils regretteraient de n'avoir pas eu plus de souffrances à endurer, plus de sacrifices à accomplir, tant est grande la récompense que Dieu accorde à chacune de leurs douleurs. Oh ! comme les martyrs s'applaudissent d'avoir enduré tant de tourments, comme ils bénissent et la cruauté de leurs bourreaux, et ces instruments de supplice qui brisèrent leurs membres et mirent leur chair en lambeaux. Chacune de ces plaies reçues pour l'amour de Jésus-Christ leur vaut une joie nouvelle et augmentera après la résurrection la gloire dont leurs corps eux-mêmes seront environnés. Comme elles se réjouissent d'avoir tout sacrifié pour leur divin époux, ces vierges innocentes qui, après avoir renoncé pour lui à toutes les joies du monde, à toutes les espérances et les affections de la terre, lui immolèrent leurs corps par les saintes rigueurs et les austérités d'une effrayante pénitence. Comme elles s'applaudissent de ces sacrifices passagers dont l'accomplissement fit déjà leur bonheur aux jours de leur vie mortelle et que Jésus récompense aujourd'hui avec tant de libéralité et de magnificence. Comme ils bénissent aussi leur glorieuse indigence ces milliers de pauvres volontaires, qui ne voulurent que Jésus pour la part de leur héritage, et qui se dépouillèrent de tout pour courir sur ses traces avec plus d'agilité. Oh ! comme les privations, les humiliations de leur pauvreté passée leur paraissent peu de chose maintenant qu'ils sont payés avec tant d'usure par le bien souverain dont ils jouissent et qui est devenu leur éternelle propriété.
Il en est de même de ces parents, de ces amis que nous avons vus si souvent dans la douleur et dans les larmes ; de ces pauvres que nous avons peut-être secourus, de ces infirmes que nous avons visités, consolés, encouragés dans leurs souffrances. Tous aujourd'hui se réjouissent de leurs maux passés, tous bénissent avec amour la main divine qui s'appesantissait autrefois sur eux ; alors ils la trouvaient bien lourde, aujourd'hui ils reconnaissent que c'était dans sa miséricorde qu'elle les frappait, et tous s'écrient dans leurs transports de joie et de reconnaissance : Heureuses croix ! heureuses larmes, qui nous ont valu une telle récompense ! Soyez béni, Seigneur, pour toutes les afflictions, pour toutes les épreuves que vous nous avez envoyées ; soyez béni surtout pour ne nous avoir pas exaucés, alors que, pauvres aveugles, nous vous demandions avec larmes d'en être délivrés. Bénis soient éternellement votre sagesse, votre miséricorde et votre amour, qui nous ont fait arriver par la voie de la croix au séjour du bonheur éternel.

(Méditations pour l'Octave de la Toussaint et pour tout le mois de Novembre)


Reportez-vous à BONHEUR DES SAINTS DANS LE CIEL : Dans le Ciel, Dieu justifie sa providence aux yeux de ses élus, et étanche la soif d'amour qui dévorait le cœur des saints, Sentiments qui doivent nous animer et résolutions à prendre le jour de la Toussaint, Sur l'institution de la fête de la Toussaint, Culte des Saints, Grandeur des Saints, Les Attributs de Dieu qui font la Béatitude des Saints dans le Ciel, Sur la sainteté, Prière à la Très Sainte TrinitéDu Mystère de la très Sainte TrinitéPensons souvent à notre destinationMéditation sur la Fête de tous les Saints : Vous devez être Saints, parce que moi-même je suis Saint, Instruction sur la Fête de tous les Saints, Le Jour de la Toussaint : Méditation sur le bonheur du ciel, 1re Méditation pour la Fête de Tous les Saints : Bienheureux les pauvres d'esprit, parce que le royaume des cieux est à eux, 2e Méditation pour la Fête de Tous les Saints : J’entendis dans le ciel comme la voix d'une grande multitude, 3e Méditation pour la Fête de Tous les Saints : Application des sens, et Méditation pour le Jour de la Commémoration des morts.











vendredi 18 mars 2022

Le malheur du monde dans les peines de cette vie, et dans les tourments de l'autre


Mort du pécheur

Il y a trois sortes de personnes dans la terre ; il y en a qui sont uniquement à Dieu seul par le renoncement à tout ce qui n'est pas Dieu. Ces personnes, dit Saint François de Sales, sont très-rares ; et il s'en trouve si peu, que le divin Époux, quand il parle de quelqu'une de ces heureuses personnes, il l'appelle son unique colombe, comme si elle était seule. Or l'on voit dans ces personnes quelque image du Paradis, où Dieu étant toutes choses en tous, un bonheur achevé et parfait, s'y rencontre toujours. Ces personnes sont le peuple béni de Dieu, dont la bénédiction l'accompagne à la ville et aux champs, et entre et sort avec lui. Sur lequel, comme nous l'enseigne l'Écriture, il étend ses ailes comme l'Aigle sur ses petits ; dont il porte le nom écrit en ses mains, dont il conserve le souvenir que les siècles ne pourront effacer ; dont la paix est comme une puissante rivière dans son abondance, dont la joie est continuelle, au moins dans la suprême partie de l'âme, qui sera durable et affermie, qui passera par les eaux, et surnagera ; qui sera au milieu des flammes sans en être brûlé : car toutes les eaux des contradictions des hommes, des afflictions de la vie, des tourments des tyrans et des Démons ne pouvant éteindre la simplicité et pureté de son amour de Dieu seul, y demeurant incessamment uni, il y repose comme dans son centre, dans une plénitude de paix si abondante, que sainte Catherine de Gènes, pour donner quelque idée de la félicité de ces personnes, assure que si on en faisait un précis, que si on les pressait fortement, il n'en sortirait autre chose qu'une paix divine.
Il y en a d'autres qui sont à Dieu, mais qui tiennent encore imparfaitement à une autre chose qu'à Dieu ; qui ne peuvent pas dire comme Saint François d'Assise : Mon Dieu et mon Tout. Ces personnes ne jouiront jamais de la paix divine des premiers. Pour peu que le cœur de l'homme se repose autre part que dans son centre qui est Dieu seul, il est tourmenté : ainsi ces personnes, quoique vertueuses, sont sujettes à bien des chagrins, ont bien des mécontentements. C'est ce qui est cause que l'on en rencontre peu qui soient dans une joie continuelle, à laquelle l'Apôtre exhorte ; qui ne contient jamais que des moments d'une paix divine, même au milieu de tout ce qu'il y a de plus affligeant en la vie ; parce qu'il y en a peu qui se contentent de Dieu seul.
Mais enfin il y en a d'autres, et c'est ce que l'on appelle le monde, qui sont vides de Dieu, plongées dans l'amour d'elles-mêmes et des autres créatures, toutes pleines des désirs du siècles et de ses vanités ; et celles-là sont malheureuses en cette vie et en l'autre. Bienheureux est l'homme, dit le Psalmiste, qui ne s'est point laissé aller au conseil des impies, qui ne s'est point arrêté dans la voie des pécheurs, et qui ne s'est point assis dans la chaire de contagion et de la peste ; mais qui au contraire met tout son affect ou en la Loi du Seigneur, et qui la médite le jour et la nuit. Il sera semblable à un arbre planté sur le bord des eaux courantes, qui portera son fruit en son temps. Sa feuille ne tombera point ; et tout ce qu'il fera, réussira heureusement. Après cela ce saint Roi s'écrie : Il n'en est pas ainsi des impies, il n'en est pas ainsi ; mais ils seront semblables à la poussière que le vent emporte de dessus la terre.
Ils seront le jouet des Démons dont ils sont les esclaves, comme nous l'avons remarqué dans le Chapitre précédent, ils les mèneront selon leur volonté ; et comme le diable est leur chef, qu'ils en sont les membres, ils seront animés de son esprit turbulent, inquiet, furieux, agité, troublé et toujours dans la peine. Les pécheurs, dit saint Pierre, tenant des discours pleins d'orgueil et de folie, promettent la liberté, quoiqu'ils soient eux-mêmes esclaves de la corruption ; parce que chacun est esclave de celui qui l'a vaincu, comme nous l'avons encore dit. Ce droit, dit un Interprète, est le droit de la guerre, et ce droit se trouve dans le péché et dans la concupiscence, et dans les démons à l'égard des pécheurs ; et pour peu que l'on cède à ces maîtres, ils augmentent leur domination, en sorte que le monde pécheur ayant pour maître le péché, la concupiscence et le démon, il est étrangement tyrannisé, tantôt par ses passions qui l'emportent comme le vent la poussière ; quelquefois en des agitations furieuses de dépit, de colère et de haine ; quelquefois en des soins inquiets et pleins de troubles, des biens et des richesses ; d'autres fois en des désirs des satisfactions sensuelles qui ne les laissent jamais en repos.
Le pécheur, dit l'Écriture, sera revêtu au-dehors, et rempli au-dedans de malédictions. car n'est-il pas bien juste, que celui qui a Dieu pour ennemi, ait pour partage l'horreur et la désolation ? Et comme les plus grands maux deviennent de grands biens à ceux qui aiment Dieu, les plus grands biens lui deviennent de grands maux.
Les impies ont beau crier : La paix, la paix. Le Seigneur a dit : Il n'y a point de paix pour les impies ; car le véritable repos ne se trouve qu'en Dieu seul, dont ils sont privés du divin amour. Et comment pourraient-ils se reposer entre les bras de celui à qui ils font une cruelle guerre ? Leurs prospérités sont pour eux de grandes peines. Ils trouvent la douleur dans leurs plaisirs ; et tous les efforts qu'ils font à se procurer de la satisfaction, leur causent mille inquiétudes.
Le monde a beau faire, qu'il aille où il voudra, qu'il prenne des ailes, pour parler avec le Psalmiste, pour voler vers l'orient, et qu'il habite vers l'extrémité de la mer, qu'il parcoure toute la terre et toutes les mers, qu'il jouisse de toutes les grandeurs qui s'y trouvent, des plaisirs que l'on y peut rencontrer, qu'il soit en pouvoir d'y prendre toutes les satisfactions que l'on y peut goûter, et qu'il ne se dénie rien de ce qui lui est agréable, il ne sera pas encore content, et il y aura bien des choses qui le feront peine. Aussi depuis la création de l'Univers, il n'a pu encore faire un homme parfaitement content. Qu'on lise toutes les Histoires, et on n'y trouvera pas une seule personne entièrement satisfaite. Il n'a point de richesses sans épines, il n'a point de douceurs sans amertume, il n'a point de grandeurs sans tourment.
Il n'y a nul âge ; nul sexe, nulle condition, qui soient exempts de souffrances : mais si le monde souffre dans ce qu'il a de plus doux et de plus agréable, quelle sera son affliction au milieu des maux qui l'environnent de toutes parts ! Quelles tristesses, quelles désolations dans la perte des biens, des charges, des femmes, des enfants, et des autres personnes que l'on aime ! Comme il est sans vue de Dieu, et sans son divin amour, sans la vue des vérités qui servent à modérer les maux de la vie, qu'il ne médite pas, il se donne en proie à la douleur, et il boit un fiel bien amer, sans le mélange des douces consolations des serviteurs de Dieu. Il demeure sans secours, et il boit de la coupe du vin de la colère du Seigneur jusqu'au fond de la lie. S'il est malade, il est dans des impatiences furieuses, il est dans des chagrins insupportables, et des inquiétudes assommantes, quand il lui arrive des maux qui l'affligent. Il est tourmenté pendant le jour ; et la nuit qui est destinée pour le repos, ne le laisse pas sans peines.
Mais qui pourrait dire les amertumes du monde, quand il faut sortir de cette vie ? Il voit que son heure est venue, il voit qu'il faut partir. Il regarde que ses attachements, dont il a dit tant de fois qu'il ne pouvait se déprendre, vont être rompus. Il connaît qu'une nécessité indispensable l'oblige de se séparer de ce qui l'arrêtait et l'empêchait d'aller à Dieu. Quelle horreur de quitter par force ce que jamais on n'a voulu lui donner par amour ! On lui arrache tout d'entre les mains, ses biens, ses amis ; il faut entrer dans une privation générale de toutes choses sans la moindre réserve. Mais quels saisissements de frayeur et d'horreur, s'il n'est point dans l'insensibilité dont nous parlerons, à la vue de l'éternité où il va entrer ? Il est certain qu'il y a un Paradis et un Enfer dans cette éternité : mais quelle espérance peut-il avoir du bonheur éternel du Paradis, après s'être écarté du chemin qui y conduit ? Toutes les apparences ne sont-elles pas qu'il s'en va dans le malheur infini de l'Enfer, après avoir tenu la voie de la perdition ? Ô quels transissements pour lors, quelles terreurs, quelle désolation !
Ces peines du monde durant la vie présente seront suivies des tourments dans la malheureuse éternité, qui ne se peuvent ni expliquer, ni être comprises. Hélas ! cela est bientôt dit, être damné ; mais c'est ce qui passe toute pensée. Ô monde ! ô monde ! il faut bien dire que ton malheur est bien grand, puisqu'il est incompréhensible.

(Le malheur du monde, M. Boudon)


Reportez-vous à Le malheur du Monde dans son insensibilité, Le malheur du Monde en ce que le démon en est le Prince, Prière pour demander à Dieu la victoire des tentations, Le malheur du monde en ce qu'il n'est point du Royaume de Dieu, Le malheur du monde, en ce qu'il ne peut recevoir le Saint-Esprit, Le malheur du Monde dans son opposition à Jésus-Christ, Le malheur du Monde dans ses occupations, Des divertissements, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De l'emploi du temps, De la conversation, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Des amitiés, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, VIE CHRÉTIENNE : Travail et Négoce, VIE CHRÉTIENNE : Repas, Récréations, Conversations et Visites, Méditation sur les règles que l'on doit suivre dans l'usage des divertissements permis, Méditation sur les divertissements du monde, Méditation sur la passion du jeu, Du Devoir des Pères de famille, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Méditation sur les devoirs des pères à l'égard de leurs enfants, Méditation sur la fidélité que la Religion nous inspire à l'égard des devoirs de notre état, Méditation sur l'Autorité, Le Malheur du monde pour les scandales, Méditation sur le péché de scandale, Excellence de la chasteté, Le malheur du monde dans les dangers où il se trouve, Le malheur du Monde dans ses honneurs, Le malheur du Monde dans ses plaisirs, Le malheur du Monde dans ses richesses, Le malheur du Monde, en ce qu'il ne connaît point Dieu, et son Fils Jésus-Christ, Le malheur du Monde dans les ténèbres, Ce que l'on entend par le Monde, Aveuglement de l'homme, Du vrai Religieux, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De la vie mixte, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De l'homme intérieur, par le R.-P. Jean-Joseph SurinCe qui s'est observé dans un Ordre Religieux durant le premier siècle depuis son établissement, doit être regardé comme meilleur que tout ce qu'on peut inventer dans la suite, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Sur les trois mots qui furent dits à saint Arsène : Fuyez, taisez-vous, reposez-vous, Instruction sur les Conseils évangéliquesDu mondeMéditation sur les dangers du mondeMéditation sur l'amour de la retraiteMéditation sur les moyens de se sanctifier dans le mondeMéditation sur le détachement des biens de ce monde, Litanie pour se détacher des biens de ce monde, Méditation sur la gloire du monde, Méditation sur les obstacles que le monde oppose à notre salut, Méditation sur le renoncement au monde, Méditation sur deux règles qu'un Chrétien doit toujours observer pour faire son salut dans le monde, Méditation sur les affaires du monde comparées à celles du salut, Méditation sur l'affaire du salut, Que faut-il pour connaître sa vocation ? Premièrement, consulter Dieu, Que faut-il pour connaître sa vocation ? Deuxièmement, consultez-vous, vous-même, Que faut-il considérer dans le choix de la vocation ?, Quelle est ma vocation ?, Prière pour demander la grâce de connaître et d'accomplir la volonté de Dieu, Prière pour la vocation, Prière à Marie pour connaître sa vocation, Prière à Saint Joseph pour lui demander la grâce de connaître sa vocation, N'embrassez un état que par des motifs dignes d'une Chrétienne, En quelque état que vous soyez, rendez respectable, par vos sentiments et votre conduite, votre titre de Chrétienne, et Méditation sur ce qu'un Chrétien doit penser des richesses et des grandeurs du monde.














samedi 19 février 2022

Le malheur du Monde dans son opposition à Jésus-Christ


Saint François renonçant au monde

Jésus-Christ, nous enseigne l'Apôtre, est toutes choses en tous. Il est notre lumière, sans lui nous sommes des aveugles, et nous marchons dans de perpétuelles ténèbres. Il est notre force, sans lui nous ne sommes qu'une pure faiblesse. Il est notre vie, sans lui nous sommes dans l'état d'une affreuse mort. Il est notre salut, sans lui il faut être perdu. Hors de lui il n'y a plus rien à espérer. Quel malheur après cela non seulement de n'être pas avec lui, mais de lui être entièrement opposé ! C'est néanmoins le malheur commun du monde, ce qui mérite des torrents de larmes ; du monde qui se dit Chrétien, et qui faisant profession d'être son disciple, lui est tout-à-fait contraire.
Si nous méditions bien cette vérité, il sera très-difficile de n'être pas pénétré de douleur et de crainte. Oui, il est vrai, le monde au milieu du Christianisme est tellement opposé à Jésus-Christ, que si une personne étrangère venait dans le pays des Chrétiens, n'en ayant jamais vu, et que d'autre part un Ange lui eût révélée la doctrine de Jésus-Christ, elle ne pourrait pas les discerner, si elle s'arrêtait seulement à leurs sentiments. Car ce qui semble épouvantable à écrire, mais ce qui se passe réellement, le monde est tout opposé à Jésus-Christ dans ses pensées, dans ses paroles, et dans ses actions. Cependant, nous dit l'Apôtre, nous devons avoir les mêmes sentiments que Jésus-Christ ; c'est une suite nécessaire du Christianisme, dont la grâce nous faisant une même chose avec lui, puisqu'elle nous fait ses membres, nous donne à même temps le même esprit. Et où le trouverons-nous parmi la plupart des Chrétiens ?
Le Fils de Dieu a déclaré bienheureux les pauvres. Ce qu'il a appris par ses divines paroles, et par les exemples d'une vie qui crie hautement le bonheur de la pauvreté à ceux qui ont des oreilles pour entendre. Et le monde les dit et il les estime malheureux, soit qu'ils le soient par leur naissance, soit qu'ils le soient devenus par la perte de leurs biens. Combien est-il éloigné de la haute estime que cet état demande au Chrétien, qui, selon ce que nous apprend le Saint-Esprit dans l'Épître de saint Jacques, est un état dont il se doit glorifier ; et de vrai, c'est une grande gloire d'être de la condition de Jésus-Christ notre Roi.
Le Fils de Dieu nous apprend que ceux qui pleurent, sont bienheureux, c'est-à-dire, qui sont dans des états de misères, de souffrances, soit de l'esprit, soit du corps, soit qu'elles viennent des hommes, des démons, ou par une pure conduite de son aimable providence ; qui soient si affligeantes, que, selon la nature, on ait de la peine à ne pas pleurer : et le monde regarde ces états comme un vrai malheur.
Le Fils de Dieu dit : Bienheureux ceux qui souffrent maintenant la faim. Et le monde tient que c'est une grande misère, qu'il est bon d'avoir une bonne table, de faire grand'chère, de se nourrir délicatement. Le Fils de Dieu déclare à ses Disciples, qu'ils seront bienheureux lorsque les hommes les haïront, leur diront des injures, et qu'ils auront leur nom en abomination à cause de lui ; que pour lors ils doivent se réjouir, et être transportés de joie : ce qui fait voir que c'est un incomparable bonheur. Et c'est ce que le monde regarde comme un grand mal.
Au contraire le Fils de Dieu prononce que les riches sont malheureux, parce qu'ils ont leur consolation. Que ceux qui sont rassasiés, qui rient maintenant, que les hommes bénissent, sont malheureux. Et le monde est tout persuadé que c'est un bonheur d'être riche, de faire de bons repas, d'être dans les aises de la vie, d'y être approuvé des hommes.
Le Fils de Dieu dit : Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, bénissez ceux qui vous maudissent, priez pour ceux qui vous calomnient. Et le monde dit : quand il est offensé de quelqu'un : C'est mon ennemi, je ne saurais le voir, je ne saurais lui parler ; dans la rencontre on s'en détourne, ou on ne le salut pas. Bien loin de lui faire du bien, le monde qui paraît le plus modéré, se contente de dire : Je ne lui veux pas de mal. Bien loin de le bénir, quand il maudit ; et de prier pour lui, quand on en est calomnié, on en dit tout le mal que l'on en sait, et quelquefois le mal que l'on ne sait pas. On se sert de toutes sortes de voies pour le décrier. On porte un cœur toujours irrité, on tâche par toutes sortes de moyens de s'en venger. Que l'on est éloigné de lui faire du bien, comme notre divin Maître le demande !
Le Fils de Dieu nous apprend qu'on nous fera la même mesure que nous aurons faite aux autres. Où trouvera-t-on du monde qui croie cette vérité ? Celui qui ne fait pas du bien à son ennemi, ne la croit pas ; car il serait sans espérance du salut. Quelque mal qu'il en ait reçu, il n'approchera jamais du mal du péché que nous commettons contre dieu, qui est un mal qui a quelque chose d'infini, et qui nous rend coupables de la mort d'un homme-Dieu, et que nous traitons si outrageusement, après qu'il a donné son sang jusqu'à la dernière goutte pour nous, et dont nous dépendons si absolument, que s'il cessait un moment de nous faire du bien, nous serions tout-à-fait perdus. Hélas ! à quoi le monde pense-t-il ? Pense-t-il qu'il sera traité de Dieu comme il aura traité le prochain ? Qu'il considère donc la manière dont il en use à son égard, pour connaître ce qu'il en doit espérer.
Le Fils de Dieu nous assure qu'il répute fait à sa propre personne, ce que l'on fait à son prochain. Le monde le traite-t-il comme Jésus-Christ ? Loge-t-on les pauvres, leur donne-t-on leurs besoins, leur parle-t-on avec respect, les reçoit-on avec honneur, comme on serait ce divin Sauveur, si on le voyait en sa propre personne ? Les premières personnes de la terre avaient la foi de cette vérité, comme saint Henri, saint Louis, saint Édouard, et plusieurs autres Rois et Reines, qui avaient pour eux des respects inexplicables, qui les servaient à genoux ; et ceux qui étaient les plus affreux, qui avaient les maux les plus capables de donner de l'honneur, ils leur donnaient à manger de leurs propres mains.
Le Fils de Dieu dit : Soyez miséricordieux, comme votre Père est miséricordieux, soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. Est-ce là le modèle que le monde prend pour régler ses mœurs ? Se règle-t-il en ses pensées, en ses paroles, en ses actions sur la conduite d'un Dieu ? A-t-il un cœur miséricordieux envers les misérables, comme le cœur de ce Père qui est dans les cieux, soit en compatissant à leurs misères, soit en leur donnant des secours, soit en supportant leurs défauts, en exerçant la patience, en leur remettant leurs offenses, en ne se lassant point de leur bien faire, quel mal qu'ils nous fassent, à l'imitation de notre Père qui fait lever le soleil sur les méchants aussi bien que sur les bons.
Le Fils de Dieu dit : Je vous dis moi, que vous ne résistiez point quand on vous fera du mal. Si on vous fait un procès pour avoir votre robe, abandonnez encore votre manteau. Donnez à qui vous demande, et ne vous détournez point de celui qui veut emprunter quelque chose de vous. Prêtez sans en rien espérer. Et le monde dit : Il se faut défendre, quand on nous fait du mal. Il faut plaider fortement, quand on veut nous prendre ce qui nous appartient. On ne doit pas prêter facilement ; et quand on le fait, il faut faire valoir son argent.
Le Fils de Dieu dit : N'amassez pas des trésors sur la terre, où la rouille et les vers les peuvent corrompre, et où les larrons les déterrent et les dérobent. Personne ne peut servir Dieu et l'argent. On ne peut servir deux maîtres. Vous ne devez pas vous inquiéter pour le boire et pour le manger, ni pour les vêtements. Ce sont les Gentils qui s'inquiètent de toutes ces choses. Cherchez premièrement le Royaume de Dieu, et sa justice, et toutes ces choses vous seront données par surcroît. Et le monde dit : Il est bon d'amasser de grands biens. Il met sa joie et son repos dans l'argent qu'il a dans ses coffres. Il se tourmente, dans la crainte de manquer de bien ; et il agit en cela comme les Gentils, et quelquefois s'en mettant plus en peine que ces Infidèles. Notre Maître n'exclut pas par ces paroles les soins modérés que l'on prend dans son ordre, mais les soins inquiets et qui troublent. Saint Jean Chrysostome remarque ici que, si notre sauveur nous avait recommandé d'amasser des trésors, et de faire tous nos efforts avec toutes les inquiétudes possibles pour avoir de l'argent, que nous ne pourrions pas nous y appliquer davantage.
Le Fils de Dieu crie à tous ceux qui veulent le suivre, qu'ils renoncent à eux-mêmes, et qu'ils portent leurs croix. C'est la condition indispensable de tous les Chrétiens. Et partout on ne trouve que des gens qui tâchent de satisfaire à leurs désirs, la propre volonté domine et règne dans les personnes de toutes sortes d'états, et en toutes sortes d'occasions.
Après cela, si l'on médite sérieusement et avec attention ces vérités, on verra dans un grand jour, que les sentiments, les paroles, les actions et la conduite du monde sont tout-à-faire opposés à Jésus-Christ. Ainsi que l'on aille de Royaume en Royaume, de ville en ville, de porte en porte ; que l'on demande au monde qui s'y rencontre, s'il croit que les riches soient malheureux, que ce soit un bonheur d'être pauvre, que ce soit un malheur d'avoir vingt, trente mille livres de rente, un bonheur d'avoir perdu un procès, son bien, d'être né pauvre ; un bonheur d'être délaissé des créatures, d'en être méprisé et rebuté, d'en recevoir des injures. Combien en trouvera-t-on qui répondront selon l'Évangile, qui parleront comme le Fils de Dieu a fait ? Chose étonnante, que parmi même ceux qui font une profession plus spéciale de dévotion, on a peu de foi des maximes de l'Évangile, on rencontrera de ces gens piqués au vif, si on a médit d'eux, si on leur a fait quelque offense sensible étrangement au point d'honneur. Il n'y a pas, dit la séraphique Thérèse, jusqu'au Prédicateur, au Religieux et à la Religieuse, qui n'en soient touchés, et qui n'aient le respect humain.
Cependant les vérités pratiquées dont nous venons de parler dans ce Chapitre, sont les sujets de notre Foi, aussi bien que les vérités spéculatives. Le même Dieu qui nous a révélé le mystère de la suradorable Trinité et du très-saint Sacrement de l'autel, est le même qui nous a déclaré le bonheur de la pauvreté et le malheur des richesses, le bonheur des afflictions et le malheur des aises de la vie, le bonheur des humiliations et le malheur de l'élévation des honneurs : nous sommes obligés de croire à ce qu'il nous dit à l'égard des vérités pratiques, comme à l'égard des spéculatives. Les cinq sens, il est vrai, y répugnent entièrement, et elles sont au-dessus de la raison. Mais la raison comprend-t-elle le mystère suradorable de la glorieuse Trinité ? Mais tous les sens ne sont-ils pas contraires à la foi de la présence réelle du corps de Jésus-Christ en la divine Eucharistie ? Les yeux n'y voient que du pain, le goût et l'attouchement n'y goûtent et n'y touchent que du pain ; et néanmoins au-dessus de la raison, et malgré les sens, on croit ces mystères ; et celui qui ne les croit pas, est véritablement hérétique. On rapporte sur ce sujet d'une Demoiselle, qui ayant été reçue de saint François de Sales pour être Religieuse dans l'Ordre de la Visitation de sainte Marie, lui demanda de faire abjuration de l'hérésie auparavant que de prendre l'habit. Ce qui ayant surpris le Saint, parce qu'elle avait toujours fait profession de la Foi catholique, elle s'expliqua, lui disant : Mon Père, il est vrai que je suis née, et que j'ai toujours vécu dans la Religion catholique, mais sans avoir cru les vérités ; car j'ai toujours cru que les riches étaient bienheureux, et les pauvres malheureux ; que c'était un malheur d'être dans les misères de la vie, et un bonheur d'y avoir ses aises. Ainsi je n'ai point cru les vérités que Jésus-Christ a révélées.
Mais, comment le monde les pourrait-il croire ? À peine commence-t-on à avoir l'usage de raison, que l'esprit s'imprime des sentiments tout opposés. Les pères, les mères, les nourrices, les gouvernantes les inspirent aux enfants, qui n'entendent parler qu'avec estime de tout ce que le Fils de Dieu condamne. Qu'il est rare de trouver des familles où l'on apprenne les maximes de l'Évangile ! Au contraire, les enfants sont élevés en païens ; car on leur enseigne ce qui est propre aux Infidèles, selon la doctrine de notre Sauveur Jésus-Christ. Il ne faut pas s'étonner ensuite si le cœur et l'affection tendent à l'amour des choses du siècle, des honneurs, des richesses et des plaisirs ; et à l'éloignement des humiliations, des mortifications et des croix.
Ce sont de ces honneurs, de ces biens temporels, et des fausses joies du siècle, dont l'on parle dans les compagnies. C'est ce qui y fait le sujet des entretiens. À peine oserait-on y parler de Dieu. Que les entretiens de l'éternité y sont rares, du mépris des choses qui passent, de la vanité de ce qui est l'objet des désirs de la plupart des hommes, des moyens de servir Dieu ! On y parlera assez des voies pour acquérir des biens, des bénéfices, des dignités, des charges ; on y louera hautement ceux qui y réussissent dans les assemblées, même les plus sérieuses, où l'on traite d'affaires, de sciences, de doctrine ; l'on s'y occupe peu de la doctrine de Jésus-Christ. Souvent, pour me servir des paroles de l'Apôtre, on s'y arrête à des fables, à des généalogies qui n'ont point de fin, et qui sont plutôt une source de disputes que d'édification selon Dieu. On disputera de l'origine des familles, de leur noblesse, de leur antiquité ; on considérera peu la glorieuse et inestimable alliance que la grâce du Christianisme nous donne avec les trois personnes divines de la suradorable Trinité, la condition où elle nous élève d'être les membres de Jésus-Christ, et ensuite d'être les cohéritiers de son Royaume infiniment glorieux, et qui n'aura jamais de fin. On parle de tout, on s'entretient de tout, à l'exception de l'unique chose nécessaire.
Qui pourrait dire la compassion que ces entretiens donnent aux saints Anges, et combien ceux des personnes, même les plus sérieuses selon le monde, leur paraissent ridicules ? Les Saints les ont vus plusieurs fois, lorsqu'ils leur ont apparu sous des formes sensibles, en des manières tristes, pour apprendre la pitié qu'ils avaient des hommes qui s'occupaient en des choses si peu dignes de la grandeur de leur vocation. C’est ce qui éteint aussi l'Esprit de Dieu, empêchant l'usage de ses dons, ou faisant perdre la ferveur de la dévotion. Comme notre bon Sauveur se trouve au milieu de ceux qui sont assemblés en son nom, qu'il s'y plaît et qu'il y demeure, qu'il y communique ses grâces, aussi il s'éloigne de ceux qui sont unis par l'esprit du monde. Ce qu'on lit de la bienheureuse Angèle de Foligny sur ce sujet, est très-considérable, qu'ayant pris pour compagne dans un voyage qu'elle faisait une personne d'une grande piété, notre Seigneur lui fit connaître qu'il ne lui aurait pas fait les grâces singulières qu'il lui accorda, si elle en eût choisi une autre qui eût eu moins de son esprit.
Au contraire le démon se rencontre parmi les amateurs du siècle ; et il y a des personnes dans lesquelles il réside d'une manière particulière, et qui sont ensuite très-dangereuses à celle avec qui elles conservent. Un homme se mourant, et dans une assez douce paix, un hérétique de ses amis l'étant venu voir par civilité, à même temps il s'écria qu'il était tourmenté de tentations contre la foi ; c'est que le démon qui résidait dans l'hérétique comme dans son fort, lui jeta ses traits enflammés, comme parle l'Apôtre.
Il tente dans l'impudique, de l'impureté ; dans l'avare, de l'avarice ; dans le superbe, de vanité et d'orgueil : c'est à quoi il faut prendre garde, et particulièrement à la mort, tâchant de n'avoir que des personnes de piété auprès de soi. Comme les enfants de Dieu sont poussés par son Esprit, comme nous l'enseigne saint Paul ; de même ceux qui par le péché sont les enfants du diable, sont mus de son esprit ; et c'est lui qui les fait agir. Il a sa demeure dans eux, et il s'en sert. On a remarqué dans les personnes qu'il possède corporellement ; et à qui il donne le mouvement de leurs actions, qu'elles font les mêmes choses que les pécheurs ordinaires, en leur façon de s'exprimer, ou en leur manière d'agir. Tout y est mouvement d'orgueil, de vanité, d'impureté, de colère, tout y ressent l'esprit du monde, leurs paroles, leurs gestes. Le dérèglement du siècle y paraît hautement : on y voit la bagatelle, la curiosité, les vains attachements des dames du monde, et les manières dont elles se servent. C'est que l'esprit du monde, que l'Apôtre déclare n'avoir point, est l'esprit du démon, et qui est opposé à Jésus-Christ.
Certainement il est si contraire, que les maximes de l'Évangile lui semblent une folie, et ce qui est rapporté dans l’Évangéliste Saint Luc, que les Pharisiens, qui étaient avares, se moquaient de la doctrine du Fils de Dieu, qui ne prêchait que l'amour de la pauvreté, et le détachement des richesses, arrive encore tous les jours. Les vérités du renoncement à soi-même, et aux autres créatures, sont dures ; on ne peut les goûter, et souvent on se raille de ceux qui les disent et les pratiquent. C'en est assez d'être plein de l'esprit de Dieu, pour trouver partout de l'opposition. Les Prédicateurs Apostoliques, qui vivent dans l'amour de la pauvreté, du dégagement de toutes choses, ne manqueront jamais de contradictions. Ceux qui se rendent complaisants aux hommes, sont les bienvenus, on leur applaudit, on les recherche, on les aime. On laisse les gens de Dieu, on les contredit, on les fuit, ils ne sont pas approuvés. Les œuvres qui sont le plus à la gloire de Dieu, trouvent mille difficultés ; les œuvres du péché, ou qui y tendent, n'en rencontrent point. On jurera, on dira des paroles indécentes, on chantera publiquement des chansons peu honnêtes, les Magistrats passent, pas un ne dit mot : on les laisse distribuer dans les campagnes, où des gens les apprennent, les chantent, qui souvent ignorent les principes de la Foi.

(Le malheur du monde, M. Boudon)


Reportez-vous à Le malheur du monde, en ce qu'il ne peut recevoir le Saint-Esprit, Le malheur du Monde dans ses occupations, Des divertissements, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De l'emploi du temps, De la conversation, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Des amitiés, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, VIE CHRÉTIENNE : Travail et Négoce, VIE CHRÉTIENNE : Repas, Récréations, Conversations et Visites, Méditation sur les règles que l'on doit suivre dans l'usage des divertissements permis, Méditation sur les divertissements du monde, Méditation sur la passion du jeu, Du Devoir des Pères de famille, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Méditation sur les devoirs des pères à l'égard de leurs enfants, Méditation sur la fidélité que la Religion nous inspire à l'égard des devoirs de notre état, Méditation sur l'Autorité, Le Malheur du monde pour les scandales, Méditation sur le péché de scandale, Excellence de la chasteté, Le malheur du monde dans les dangers où il se trouve, Le malheur du Monde dans ses honneurs, Le malheur du Monde dans ses plaisirs, Le malheur du Monde dans ses richesses, Le malheur du Monde, en ce qu'il ne connaît point Dieu, et son Fils Jésus-Christ, Le malheur du Monde dans les ténèbres, Ce que l'on entend par le Monde, Aveuglement de l'homme, Du vrai Religieux, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De la vie mixte, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De l'homme intérieur, par le R.-P. Jean-Joseph SurinCe qui s'est observé dans un Ordre Religieux durant le premier siècle depuis son établissement, doit être regardé comme meilleur que tout ce qu'on peut inventer dans la suite, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Sur les trois mots qui furent dits à saint Arsène : Fuyez, taisez-vous, reposez-vous, Instruction sur les Conseils évangéliquesDu mondeMéditation sur les dangers du mondeMéditation sur l'amour de la retraiteMéditation sur les moyens de se sanctifier dans le mondeMéditation sur le détachement des biens de ce monde, Litanie pour se détacher des biens de ce monde, Méditation sur la gloire du monde, Méditation sur les obstacles que le monde oppose à notre salut, Méditation sur le renoncement au monde, Méditation sur deux règles qu'un Chrétien doit toujours observer pour faire son salut dans le monde, Méditation sur les affaires du monde comparées à celles du salut, Méditation sur l'affaire du salut, Que faut-il pour connaître sa vocation ? Premièrement, consulter Dieu, Que faut-il pour connaître sa vocation ? Deuxièmement, consultez-vous, vous-même, Que faut-il considérer dans le choix de la vocation ?, Quelle est ma vocation ?, Prière pour demander la grâce de connaître et d'accomplir la volonté de Dieu, Prière pour la vocation, Prière à Marie pour connaître sa vocation, Prière à Saint Joseph pour lui demander la grâce de connaître sa vocation, N'embrassez un état que par des motifs dignes d'une Chrétienne, En quelque état que vous soyez, rendez respectable, par vos sentiments et votre conduite, votre titre de Chrétienne, et Méditation sur ce qu'un Chrétien doit penser des richesses et des grandeurs du monde.












lundi 31 janvier 2022

L'heureuse mort de don Bosco



Le 4 décembre 1887, don Bosco se traîne jusqu'à l'autel de la petite chapelle qui jouxte sa chambre et y célèbre sa dernière messe. Deux jours après, il se fait porter à l'église de Marie-Auxiliatrice pour assister à la cérémonie d'adieux de quelques-uns de ses missionnaires qui partent pour l'Équateur. Il voudrait leur adresser la parole, mais la voix lui manque. De ses mains défaillantes il bénit ses fils qu'il ne reverra plus ici-bas.
La Sainte Vierge réserve encore une grande joie à son fidèle serviteur. Le jour de l'Immaculée Conception, Mgr Cagliero, accouru de l'autre bout du monde pour assister aux dernières heures de son Père, entre dans la chambre :
— « C'est toi, Jean ? » murmure don Bosco. Il voudrait aller au-devant de lui, mais il retombe sans force dans son fauteuil. « Tu vois, je suis rendu au bout. Il ne me reste plus qu'à bien finir. »
L'évêque de Patagonie presse le vieillard dans ses bras :
— Je voulais vous revoir encore une fois. Les Missions ont tant besoin de votre bénédiction !
— Les Missions... Ah, oui ! Sais-tu bien pourquoi le pape doit protéger nos Missions ? Avec la bénédiction du Saint-Père, vous passerez en Afrique, vous traverserez l'Afrique. Vous irez en Asie, en Tartarie et en beaucoup d'autres pays. Ayez foi et confiance !
— Je vous amène une visite qui va vous faire plaisir.
Mgr Cagliero ouvre la porte et introduit une fillette fortement bronzée :
— C'est une petite Fuégienne. Voici les prémices que vous offrent vos fils des extrémités de la terre.
Sans s'effaroucher, la petite Indienne avance et débite de son mieux en italien :
— Ô Père, je vous remercie d'avoir envoyé vos missionnaires pour mon salut et celui de mes frères.
Un sourire éclaire le visage dévasté de don Bosco :
— Que c'est gentil, répond-il. Que le bon Dieu te bénisse, mon enfant, et que la Sainte Vierge te protège !
Puis s'adressant à l'évêque :
— Répandez en la Terre de Feu le culte de la Sainte Vierge. Si vous saviez combien Marie, secours des chrétiens, veut sauver d'âmes par les Salésiens !
Longtemps sa main s'attarde sur la noire chevelure de la petite Fuégienne.
— Jean, reprend-il soudain, il reste quelques grappes sur la véranda. Je me doutais bien que tu viendrais et je les ai gardées pour toi ; fais-moi le plaisir de les manger avec ta petite protégée.
— Le froid va pénétrer dans la chambre, si j'ouvre la porte, dit en hésitant Mgr Cagliero.
— Comment ! il fait si beau ! Va et fais ce que je te dis. Combien de fois, Jean, t'en souviens-tu, combien de fois m'as-tu chipé des raisins quand tu étais écolier !
Imagine-toi que tu es encore le gentil bambin d'alors et goûte-moi ça ! En Patagonie il ne doit pas y avoir de raisin. Je crois qu'avec ton aide, je suis encore capable d'aller jusqu'à la véranda. L'air frais va me faire du bien.
Don Bosco, appuyé sur le bras de son disciple, se traîne dehors et présente la plus belle grappe à la petite Indienne : « Prends, mon enfant. C'est ton Père qui te la donne ! »
Il regarde longtemps vers la cour de récréation, si animée d'ordinaire par des centaines d'enfants :
— Comme c'est tranquille en bas ! Où sont mes chers enfants ?
— Ils sont tous à l'église de Notre-Dame Auxiliatrice, en prière devant le Saint Sacrement exposé, explique l'évêque.
— Mes chers enfants, mes bons enfants ! C'est de les quitter qui me rend la mort pénible. Mais qu'ils ne se fassent pas de chagrin ! Je ne les oublierai pas au ciel. Jean, tu iras leur dire de jouer et de rire comme à l'ordinaire. Ce fut toujours ma plus grande joie.
Le 17 décembre, don Bosco entend pour la dernière fois ses enfants à confesse. Assis, tout cassé, dans son confessionnal sans guichet, il appuie sa tête sur l'épaule de ses pénitents ; il leur adresse une courte exhortation, le plus souvent, une seule phrase, mais qui va droit au cœur et s'y grave à jamais : « Heureux celui qui se donne à Dieu aux jours de sa jeunesse... Qui hésite à se donner tout entier à Dieu est en danger de perdre son âme. — Celui qui sauve tout ; celui qui la perd perd tout. — Très bien ! Charles, Dieu sait que tu l'aimes. — Courage, Louis, Dieu connaît ta bonne volonté. — Tes fautes te font peur, Alphonse ? Aie confiance ! Je prierai pour toi au ciel. — Tu es triste parce que tu as succombé, Marius ? Prends ta bonne Mère du Ciel par la main, et relève-toi ! »
Son secrétaire, don Charles Viglietti s'aperçoit de son extrême fatigue :
— Assez pour aujourd'hui, Père. Les enfants pourront revenir quand vous serez mieux.
— Non, non ! répond don bosco. Aujourd'hui, ça va encore. Demain ce sera trop tard. » Il s'éponge le front et tend l'oreille vers le pénitent suivant.
Sa dernière absolution donnée, il s'effondre entre les bras de don Viglietti.
Le même soir, il dit à son secrétaire : « Écoute, mon chariot. Prends dans ma soutane mon portefeuille et mon porte-monnaie et, s'il y reste quelque chose, porte-le à don Rua. Je veux mourir si pauvre que l'on puisse dire : don Bosco n'a pas laissé un sou en mourant. C'est la promesse que j'ai faite à ma mère le jour où j'ai pris la soutane. »
Son état empire tellement les jours suivants qu'on attend sa mort prochaine. Le 23 décembre, le cardinal Alimonda, archevêque de Turin, arrive à son chevet.
— Éminence, dit don Bosco en quittant sa barrette, je sollicite vos prières, pour le salut de mon âme.
— Mais, mon cher abbé, répond le cardinal, vous ne devez pas craindre la mort. Que de fois avez-vous recommandé à vos fils d'envisager la fin de la vie avec pleine confiance !
— Je l'ai dit aux autres, Éminence, et maintenant j'ai besoin que les autres me le disent.
— Pensez à tout le bien qui s'est accompli par vous.
— J'ai fait ce que j'ai pu. C'est si peu !
Un silence. Don Bosco recueille ses forces, puis il reprend :
— Éminence, les temps sont durs. J'ai connu des difficultés aussi.
— Mais l'autorité du pape !
— Que Mgr Cagliero le redise au Saint-Père : tous les Salésiens sauront défendre l'autorité du pape en quelque lieu qu'ils travaillent.
Lorsque le cardinal lève la main pour le bénir en partant :
— Éminence, murmure encore don Bosco, je recommande ma congrégation à votre bonté.

L'après-midi du même jour arrive don Giacomelli, son confesseur et son ancien condisciple au séminaire de Chieri.
— Mon bon François, lui dit don Bosco, te rappelles-tu combien tu étais malade il y a deux ans ? Je suis allé te voir.
— Comment pourrais-je même oublier tes paroles !
— Oui, je t'ai dit : « Sois sans inquiétude. C'est toi qui assisteras don Bosco à ses derniers moments. » C'est le moment de m'aider.
L'Enfant Jésus a ménagé une douce surprise à son fidèle serviteur. Le jour de Noël, une lettre de Rome lui apporte la bénédiction du Saint-Père.
Ce jour-là, si vibrant d'ordinaire à l'oratoire, un pieux silence règne dans toute la maison. Les enfants se succèdent tour à tour devant la Crèche. La petite Fuégienne répète sans cesse à Mgr Cagliero :
— Est-ce que le bon Père est encore malade ?
— Oui, très malade, mon enfant.
— Je vais encore demander à la bonne Sainte Vierge de le guérir ! répond l'enfant et elle retourne bien vite s'agenouiller devant l'autel.
Le ciel semble prêt à fléchir devant cette insistance. Le jour de la fête des Saints Innocents, don Bosco se sent beaucoup mieux, au point même de pouvoir adresser la parole à ses enfants. Appuyé sur le bras de son secrétaire, il se traîne jusqu'à l'église de Marie Auxiliatrice, pour leur dire encore une fois « Bonne nuit ! »
Les semaines suivantes l'amélioration se maintient. L'espoir renaît autour du vieillard. Plusieurs illustres visiteurs se présentent à l'oratoire : le duc de Norfolk, qui se rend à Rome comme ambassadeur d'Angleterre, les archevêques de Malines et de Cologne, l'évêque de Trêves, l'archevêque de Paris.
— Je bénis Paris ! dit don Bosco à Mgr Richard. Je dois tant de reconnaissance à votre bonne ville !
— Et moi, je vais dire à Paris que je lui apporte la bénédiction de don Bosco.

Le lendemain, l'état du malade s'aggrave de nouveau. Les Salésiens se désolent de voir souffrir leur Père ; mais don Bosco s'efforce de les rassurer par quelques bonnes plaisanteries.
« Vous ne connaissez donc pas, vous autres, une fabrique de soufflets ? C'est pour remplacer mes deux poumons qui ne valent plus rien. »
Trois jours plus tard, le 28 janvier, on l'entend murmurer après avoir reçu la sainte communion : « C'est la fin », et il ajoute, tourné vers don Bonetti : « Dis aux enfants que je les attends tous au ciel. »
Le lendemain, les cloches de Sainte-Marie Auxiliatrice annoncent la fête de saint François de Sales, une des fêtes principales de l'oratoire. Mais l'anxiété au sujet du malade étouffe toujours les éclats de voix. Des centaines d'enfants stationnent silencieusement sur la place, les yeux levés vers la fenêtre, derrière laquelle leur père est en grande affliction.
Le 30, au matin, Mgr Cagliero commence à réciter les litanies des agonisants. Beaucoup de Salésiens sont accourus à Turin pour voir une dernière fois leur père. Passant par la chapelle privée, ils défilent sans bruit un à un, devant le lit sur lequel repose don Bosco, les yeux fermés. Le mourant semble pourtant prendre conscience de la présence de ses enfants :
« Aimez-vous comme des frères, chuchote-t-il. Ayez confiance en Marie, secours des chrétiens. Adieu ! Nous nous reverrons au ciel. »
Le défilé n'arrête pas de la journée. Après des centaines de prêtres venus de toute l'Italie, ce sont les enfants de l'oratoire, élèves, apprentis, séminaristes et anciens de la maison. Chacun n'arrête qu'un instant près du lit, mais dans tous les yeux quelle affection et quelle reconnaissance envers le mourant !
Le 31, dès le matin, don Rua récite les prières pour les agonisants. À l'arrivée de Mgr Cagliero, il lui passe l'étole. Alors, se penchant à l'oreille du mourant : « Don Bosco, lui dit-il d'une voix étranglée par la douleur, nous sommes là, nous, vos fils. Nous vous prions de nous pardonner toute la peine que nous avons pu vous causer ; en signe de pardon et de paternelle bienveillance, donnez-nous une fois encore votre bénédiction ! »
Don Bosco ne peut plus répondre, mais ses yeux expriment qu'il a compris. Il regarde don Rua. Celui-ci, prenant la main inerte du mourant, lui fait tracer sa dernière bénédiction pour ses enfants.
Lorsque l'Angelus sonne, à cinq heures, à l'église Sainte-Marie Auxiliatrice, la respiration du mourant cesse subitement ; son cœur bat pour la dernière fois.
« Proficiscere, anima Christiana ! dit Mgr Cagliero. Pars, âme chrétienne ! »
Les confrères qui remplissent la chambre tombent à genoux.
Doucement la cloche de Marie Auxiliatrice cesse de tinter. Dernier salut de la Vierge à son cher enfant.

Toute la ville de Turin pleure son grand bienfaiteur. Les commerçants ont baissé leurs stores : « Chiuso per la morte di don Bosco. — Fermé pour la mort de don Bosco. »
Les journaux annoncent la nouvelle par des éditons spéciales. Des dizaines de milliers de personnes défilent devant le cercueil, exposé dans le chœur de l'église Saint-François-de-Sales. Le défilé n'arrête que tard dans la nuit.
Turin fait à don Bosco des funérailles royales. La foule dans les rues s'agenouille sur son passage ; un murmure passe de bouche en bouche, grandit et s'achève en cette unique supplication cent fois répétée : « Saint Jean Bosco, priez pour nous ! »
La confirmation du verdict populaire par l'Église ne se fait attendre que quelques décennies. Le 2 juin 1929, le pape Pie XI annonce la béatification de don Bosco. Le 1er avril 1934, le même pape le range au nombre des saints. Des centaines de milliers de pèlerins venus de tout l'univers entendent la voix du vicaire de Jésus-Christ proclamer :
« En l'honneur de la sainte et indivisible Trinité, pour l'exaltation de la Foi catholique et l'expansion de la religion chrétienne, en vertu de l'autorité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, nous déclarons que nous considérons le bienheureux Jean Bosco comme saint et inscrivons son nom au catalogue des saints. Nous ordonnons en outre que sa mémoire soit pieusement fêtée tous les ans dans toute l'Église le 3 janvier, jour de sa naissance au ciel. »
L'après-midi de ce beau jour, malgré la pluie battante, trois cent mille personnes forment une procession en l'honneur du Saint, et de la place Saint-Pierre s'élève, mêlé au chant des cloches, le cri de : « Vive don Bosco ! Vive don Bosco ! »
Don Bosco vit.
Du haut du ciel il bénit ses milliers et milliers de fils dans toutes les parties du monde.
Il bénit les jeunes de tout l'univers.

(Don Bosco, l'Apôtre des Jeunes, G. Hünermann)


Reportez-vous à Don Bosco, à la fin de ses jours : Seigneur, restez avec moi, car il se fait tard et le jour baisse, Quand Don Bosco voyageait à travers la France : Départ de la capitale et retour à Turin, Quand don Bosco voyageait à travers la France : la foule autour de lui, ou quand il estime la maladie préférable à la santé, Quand Don Bosco voyageait à travers la France : Miracle à Cannes, Quand Léon XIII confie à Don Bosco la construction de l'église du Sacré-Cœur à Rome, Les rêves de vie missionnaire de don Bosco, la mort de Pie IX, Rencontre avec le cardinal Pecci, Lutte pour l'approbation de la Société Salésienne, Perquisition et interrogatoires à l'oratoire de Don Bosco, Pie IX et Don Bosco, Audiences pontificales pour la fondation de la Société Salésienne, La sainte mort de Dominique Savio, Mort de maman Marguerite, Mère de Saint Jean Bosco, Le songe de Don Bosco, Don Bosco rencontre Dominique Savio, Don Bosco et le Grigio, Don Bosco et le jeune condamné à la potence, La sainte amitié qui amena Jean Bosco séminariste, à la perfection chrétienne.












vendredi 21 janvier 2022

La sainte mort de Dominique Savio



C'est un soir de janvier de l'année 1857. Un vent glacial balaie les rues enneigées de Turin, secoue les vitres de la chapelle, mais aucun des jeunes gens ne prend garde à cette fureur. Ils écoutent attentivement le père, qui leur parle de la préparation à la mort : « Oh, elle est peut-être encore bien loin, bien loin, notre sœur la Mort, mais elle viendra sûrement un jour ; elle étendra la main sur votre épaule en disant : “Viens, c'est le moment !” Personne n'en sait ni le jour ni l'instant ; le tout est d'être prêt. Mais ce que je sais bien, c'est qu'il en est un parmi nous qui partira le premier ; récitons pour lui un Notre Père. »
Les enfants s'agenouillent, récitent la prière et quittent la chapelle en silence. Ils se sont tous confessés dans la journée, comme pour la dernière fois avant le Jugement.
Non, don Bosco ne cherche pas à les affoler, à les terrifier par d'imaginaires descriptions. La Mort est la céleste messagère qui nous mène à la maison du Père. Que ses enfants ignorent donc la crainte et l'épouvante ; que leur joie n'en soit pas troublée ! Au contraire, la dernière heure, la minute où le sable achève de tomber dans le sablier, l'instant suprême n'a plus rien de redoutable et d'horrible, dès lors qu'on s'y est préparé de longue date.
Ce soir-là, Dominique Savio, qui n'a pas quinze ans, dit à ses camarades :
— Don Bosco aurait bien pu me nommer.
— Comment cela ?
— Il aurait dû dire : « Récitons un Notre Père pour Dominique Savio, qui mourra le premier de nous tous. »
— Qu'en sais-tu ?
— Je le sais, mais je n'ai pas peur. Je serai content d'aller au ciel.
Les yeux de l'enfant brillent d'un éclat qui n'est pas de cette terre.
Il tombe malade quelques semaines plus tard, d'un mal dont les médecins ne peuvent déceler ni l'origine ni la nature. Ses forces déclinent, comme dévorées par un feu intérieur indéfinissable. Son visage devient maigre et pâle ; sa voix s'affaiblit et se voile ; seuls ses yeux agrandis s'éclairent d'une lumière encore plus vive. Les médecins conseillent à don Bosco de l'envoyer se reposer chez lui ; le bon air de son village lui fera peut-être du bien.
Dominique baisse tristement la tête, lorsque don Bosco lui tend la main au moment du départ : « J'ai bien du chagrin de vous quitter, dit-il d'une voix éteinte. Je ne vous aurais dérangé que quelques jours de plus... et puis, c'était fini... Mais que la volonté de Dieu soit faite ! »
Jusqu'à la porte de l'oratoire il serre la main de don Bosco dans la sienne, puis il la baise pour la dernière fois. Une voiture l'attend, mise à sa disposition par un noble bienfaiteur. Sur le marchepied de la portière, il dit à ses camarades qui se pressent autour de lui : Adieu ! Adieu à vous tous ! Nous nous reverrons au ciel. » Un dernier regard mélancolique sur le cher oratoire, sur la petite tour de Saint-François-de-Sales ; il monte, la voiture part.
Huit jours plus tard, le 9 mars, Dieu rappelle à lui son âme virginale. À son père, qui se penche sur lui : « Adio, caro papa, adio ! » soupire Dominique. Puis ses yeux s'illuminent comme s'il apercevait déjà la splendeur du paradis : « Oh ! che bella cosa io vedo mai ! Que c'est beau ce que je vois ! »
« Cela fais un ange de moins sur la terre et un ange de plus dans le ciel », dit don Bosco à ses enfants éplorés en apprenant la mort de leur camarade.
Le 5 mars 1950, le pape Pie XII inscrit le pieux disciple de don Bosco au nombre des bienheureux. Dominique Savio sera canonisé quatre ans après, le 12 juin, au cours de l'année mariale.

(Don Bosco, l'Apôtre des Jeunes, G. Hünermann)


Reportez-vous à Pie IX et Don Bosco, Audiences pontificales pour la fondation de la Société Salésienne, Mort de maman Marguerite, Mère de Saint Jean Bosco, Le songe de Don Bosco, Don Bosco rencontre Dominique Savio, Don Bosco et le Grigio, Don Bosco et le jeune condamné à la potence, La sainte amitié qui amena Jean Bosco séminariste, à la perfection chrétienne.