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lundi 17 août 2020

Du repos en Dieu

 

 
Venez à moi, vous tous qui êtes dans le travail et dans la peine, et je vous soulagerai ; et vous trouverez le repos de vos âmes. JÉSUS-CHRIST.


Cette invitation s'adresse à tous les hommes ; nul autre que Jésus-Christ ne la leur a jamais faite ; et ils ont tous le plus grand intérêt à éprouver ce qu'il y a de réel dans cette promesse. Nous souffrons tous ici-bas plus ou moins, soit des peines de l'esprit, soit des peines du cœur, soit des peines du corps. Et cependant nous aspirons après le repos, nous le cherchons avec le plus grand empressement, et nous nous fatiguons toute la vie dans cette recherche, sans pouvoir parvenir, la plupart, à l'objet de nos veux. Où est le repos ? où faut-il le chercher ? Question intéressante s'il en fut jamais.
Les uns, et c'est le plus grand nombre, cherchent le repos dans la jouissance des richesses, des plaisirs, des honneurs de la vie. Quels soins ne se donnent-ils pas pour se les procurer, pour les conserver, pour les augmenter et les accumuler ! Y trouvent-il le repos ? Non. Comment le repos se rencontrerait-il dans des biens fragiles, incapables de satisfaire les passions mêmes qui les désirent ; dans des biens qui n'ont aucune proportion avec le cœur humain, qui le laissent toujours vide, toujours dévoré par une soif plus ardente ; dans des biens toujours disputés, toujours enviés, qu'on s'arrache avec fureur les uns aux autres ? Quel repos peut-on trouver dans des choses qui sont la mobilité même ? Si le fondement sur lequel on établit son repos est toujours en mouvement, n'est-ce pas une suite nécessaire qu'on éprouve les mêmes agitations ? Que chacun se consulte : l'expérience est la plus sensible des preuves. Quel homme a goûté le repos au milieu des plus grands trésors, des plaisirs les plus vifs, des honneurs les plus flatteurs ? Le repos n'est donc pas là : tout le monde le sait ; et cependant c'est là que tous les hommes le cherchent. Ils s'épuisent en désirs, en projets, en entreprises, et jamais ils ne parviennent à un seul instant de repos ; et s'ils consultent leur raison, elle leur répond qu'ils n'y parviendront pas. Quel aveuglement ! quelle folie !
Les autres établissent leur repos dans eux-mêmes, et en cela ils se croient plus sages que ceux qui les mettent en des choses extérieures. Mais sont-ils sages en effet ? L'homme est-il fait pour se suffire à lui-même ? Peut-il trouver en soi le principe de son repos ? Ses idées changent chaque jour ; son cœur est dans une inquiétude perpétuelle ; il imagine sans cesse de nouveaux systèmes de félicité, et il ne la rencontre nulle part. S'il est seul, l'ennui le dévore ; la compagnie, quelque choisie qu'elle soit, lui est bientôt à charge ; ses réflexions l'épuisent et le tourmentent ; l'étude et la lecture peuvent l'amuser et le distraire, mais elles ne remplissent pas son cœur. Voilà le repos que la sagesse humaine promet à ses sectateurs, et pour lequel elle les invite à renoncer à tout le reste, à s'isoler, à se concentrer en eux-mêmes. Repos trompeur qui n'est pas à l'abri des plus violentes agitations, et qui est au moins autant à charge à l'homme que le tumulte des passions.
Où est donc le repos, s'il n'est ni dans les biens du monde, ni dans nous-mêmes ? Il est en Dieu, et en Dieu seul. Jésus-Christ est venu nous l'apprendre, et c'est la plus grande leçon qu'il nous ait donnée. Mais combien peu profitent de cette leçon !
Vous nous avez faits pour vous, ô mon Dieu ! s'écriait saint Augustin ; et notre cœur est toujours agité, jusqu'à ce qu'il se repose en vous. Cette vérité est le premier principe de la morale ; tout  concourt à la prouver, la raison, la religion, l'expérience.
Mais, pour se reposer en Dieu, que faut-il faire ? Se donner tout à lui, lui sacrifier tout le reste. Si vous ne vous donnez qu'en partie et si vous usez de quelque réserve, si vous conservez quelque attache, il est clair que votre repos ne peut être entier ni parfait, et que le trouble s'y glissera par l'endroit où votre cœur n'est pas uni à Dieu, et appuyé sur Dieu. Voilà pourquoi si peu de chrétiens jouissent d'une paix constante, pleine, inaltérable. Ils n'établissent pas leur repos en Dieu seul, ils ne lui confient pas tout, ils ne lui abandonnent pas tout. Néanmoins il n'y a de vrai et de solide repos que dans ce parfait abandon.
Ce repos est immuable comme Dieu même ; il est élevé, comme Dieu, au-dessus de toutes les choses créées ; il est intime, parce qu'il n'y a que Dieu dont la jouissance aille jusqu'au fond du cœur ; il est plein, parce que Dieu remplit et rassasie le cœur ; il ne laisse aucun désir, aucun regret, parce que celui qui possède Dieu n'a rien à désirer ni à regretter. Ce repos calme les passions, tranquillise l'imagination, rasseoit l'esprit, fixe l'inconstance du cœur. Ce repos subsiste au milieu des rêves de la fortune, des maux de toute espèce, des tentations même et des épreuves, parce que rien de tout cela ne va jusqu'au centre où l'âme se repose en Dieu. Les Martyrs sur les échafauds, en proie aux plus horribles supplices ; les confesseurs dans l'indigence, dans les prisons, dans l'exil, dans les persécutions, goûtaient ce repos et s'estimaient heureux. Les Saints l'ont goûté dans la solitude, dans les exercices de la pénitence, dans les travaux excessifs et assidus, dans les calomnies, dans les humiliations, dans les infirmités et les maladies. Une foule de chrétiens l'ont goûté dans les devoirs pénibles de leur état, dans les croix qui y étaient attachées, dans la vie commune et dans tous les embarras qu'elle en traîne. Il ne tient qu'à nous de le goûter comme eux. Si nous le voulons , Dieu sera pour nous ce qu'il a été pour eux. Il ne nous demande ainsi qu'à eux qu'une seule chose, qui est de ne nous appuyer que sur lui, de ne chercher notre repos et notre bonheur qu'en lui.
L'expérience est certaine et n'a jamais manqué. Du moment qu'on s'est donné à Dieu par le cœur, qu'on a mis ordre à sa conscience, qu'on a pris des mesures pour éviter le péché, sans distinction de véniel ni de mortel, qu'on s'est fermement proposé d'être attentif et fidèle à la grâce, et de ne rien refuser à Dieu, et qu'on s'est mis sous la direction d'un guide éclairé, avec la résolution de lui obéir en tout : de ce moment on entre dans un repos, dans un calme qu'on n'avait jamais éprouvé, dont on n'avait pas d'idée, et dont on est étonné. Ce repos est d'abord fort doux et savoureux. On le goûte, on sent qu'on en jouit ; il nous attire et nous concentre au-dedans. Avec ce repos, rien n'ennuie, rien ne fatigue. Les positions les plus pénibles d'ailleurs deviennent agréables ; les autres plaisirs quels qu'ils soient deviennent insipides ; on évite avec soin tout ce qui peut nous tirer d'une si douce jouissance. Nul avare ne craint autant de perdre son trésor, qu'on craint tout ce qui pourrait nous ravir ou altérer notre repos. C'est un sommeil de l'âme, où elle veille pour Dieu seul, et où elle dort pour tout le reste.
Cela paraît une rêverie, une illusion à quiconque ne l'a pas éprouvé. Et ce ne sont pas seulement les mondains qui pensent ainsi : tous ceux à qui ce repos est inconnu, parce qu'ils ne se sont pas pleinement donnés à Dieu, le traitent de chimère, d'égarement d'une imagination échauffée. Mais croyons-en les Saints qui en parlent d'après leur expérience ; croyons-en saint Paul qui nous parle d'une paix au-dessus de tout sentiment ; croyons-en Jésus-Christ qui appelle ce repos sa paix, une paix divine, une paix que le monde ne peut donner ni ravir, une paix qu'on ne peut se procurer par ses propres efforts, parce que c'est un don de Dieu, qui est la récompense du don absolu et irrévocable que nous lui faisons de nous-mêmes.
Je l'ai dit : cette paix a ses épreuves, et souvent de très-fortes épreuves ; mais loin de l'ébranler, elles ne font que l'affermir : elle s'élève au-dessus de tous les maux, et elle nous y élève avec elle. Elle rend le chrétien tellement heureux au milieu de ce qu'il souffre, qu'il ne changerait pas son état, tout affreux qu'il est pour la nature, pour les plaisirs les plus délicieux que le monde peut lui offrir. Telle est la vie du parfait chrétien qui va à Dieu par Jésus-Christ, qui adore Dieu comme Jésus-Christ en esprit et en vérité, qui lui sacrifie tout, et lui-même par-dessus tout. Rien n'altère son repos ; et la mort n'est pour lui qu'un passage du repos du temps au repos de l'éternité.
Quel effroyable malheur de s'obstiner à ne pas vouloir éprouver la vérité des promesses de Jésus-Christ, et de se tourmenter vainement ici-bas, pour être encore éternellement tourmenté dans l'autre monde !


(Extrait du Manuel des âmes intérieures)


Reportez-vous à Sans l'Humilité, on ne saurait avoir la paix intérieure, De la vie de l'âmeSur l'Amour de Dieu, De la confiance en Dieu, De la prière continuelle, Dieu seul, Sur les réflexions dans l'oraison, De la pensée de l'éternité, Sur la pensée de la mort, Sur les paroles du Psaume LXXXll : Je suis devenu, en votre présence, comme une bête de somme, et je suis toujours avec vous, Marthe et Marie, De la pureté d'intention, Le prix d'une âme, De la Providence de Dieu sur ses enfants, De la générosité, De l'anéantissement, Du moi humain, Conduite à tenir à l'égard des tentations, De la violence qu'il faut se faire à soi-même, Des tentations, Du directeur, Du cœur humain, Du monde, Faiblesse et corruption du cœur humain, Aveuglement de l'homme, Remèdes à l'amour-propre, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De l'amour du prochain, De l'esprit de Foi, De la fidélité aux petites choses, Sur les trois mots qui furent dits à saint Arsène : Fuyez, taisez-vous, reposez-vous, De l'emploi du temps, Ce que Dieu nous demande, et ce qu'il faut demander à Dieu, Commerce : Image de la vie spirituelle, De la liberté des enfants de Dieu, Instruction sur la Grâce, Instruction sur la Prière, Sur la sainteté, De la Crainte de Dieu, Conduite de Dieu sur l'âme, Moyens d'acquérir l'amour de Dieu, Quels moyens prendrez-vous pour acquérir, conserver et augmenter en vous l'amour de Dieu ?, Litanies de l'amour de DieuSoupir d'amour vers Jésus, Prière de Sainte Gertrude, Élan d'amour, Prière, Acte d'amour parfait, de Sainte Thérèse d'Avila, Prière de Saint Augustin, pour demander l'amour divin, Motifs et marques de l'amour de Dieu, De l'amour parfait, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Se conformer en tout à la volonté de Dieu, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Instruction sur la Charité, Méditation sur l'excellence de la Charité, Prière pour demander la charité, De la force en soi-même et de la force en Dieu, De la consommation en la Grâce, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Sur la croix, De la Simplicité, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De la véritable Sagesse, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Des Vertus, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De l'Union avec Jésus-Christ, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Le Paradis de la Terre, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De la paix du cœur, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De la véritable Sagesse, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Avis important pour ceux qui ont des peines d'esprit, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Sur la vie nouvelle en Jésus-Christ, De l'activité naturelle, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De la vie parfaite, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De la Mortification, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Des moyens de parvenir à la vraie et solide vertu, Idée de la vraie Vertu, De la vraie et solide dévotion, Degrés des vertus qu'on se propose d'acquérir, Pour bien faire l'oraison et pour en tirer le fruit qu'on a lieu d'en attendre, En quelque état que vous soyez, rendez respectable, par vos sentiments et votre conduite, votre titre de Chrétienne, En quoi consiste l'exercice de la présence de Dieu, De la doctrine de Jésus-Christ, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, et Des Conseils Évangéliques, par le R.-P. Jean-Joseph Surin.













 

samedi 18 juillet 2020

Du moi humain


Dieu seul a proprement le droit de dire moi et de rapporter tout à lui, d'être la règle, la mesure, le centre de tout ; parce que Dieu seul est, et que le reste n'est que par sa volonté, n'est que pour lui, n'a de prix que celui qu'il lui donne ; et, pris en lui-même, le reste n'est rien, ne vaut rien, ne mérite rien. Cela est vrai dans l'ordre de la nature, et encore plus dans celui de la grâce.
Ce fondement posé, il est aisé de sentir toute l'injustice du moi humain. Cette injustice consiste en ce que l'homme, se considérant en lui-même, s'estime, s'aime et se croit digne d'estime et d'amour ; en ce qu'il s'établit centre de tout, et qu'il rapporte tout à lui ; en ce que l'amour qu'il a pour lui-même et pour ses intérêts est le motif secret de ses pensées, de ses discours, de toute sa conduite. Il s'envisage en tout, il se cherche en tout ; il semble que tout l'univers, que tous les hommes, que Dieu lui-même, ne soient que pour lui ; il n'estime les autres, il ne les aime qu'à proportion de l'estime et de l'amitié qu'ils lui portent : s'il les prévient, s'il les oblige, s'il les sert, c'est pour l'ordinaire son propre intérêt qu'il a en vue ; et, si ce n'est pas l'intérêt, c'est la vaine gloire. Cette estime, cet amour de soi-même se glissent partout, jusque dans le service de Dieu, et sont la source de toutes les imperfections, de toutes les fautes où l'on tombe.
Le moi humain est le principe de l'orgueil, et, par conséquent, de tout péché. Il est l'ennemi de Dieu, qu'il attaque dans son domaine universel et absolu. Il est l'ennemi des hommes, qu'il tourne les uns contre les autres à cause de l'opposition de leurs intérêts. Il est l'ennemi de tout homme, parce qu'il l'éloigne de son vrai bien, parce qu'il le porte au mal, et qu'il lui ôte la paix et le repos.
Anéantissez le moi humain, tous les crimes disparaissent de dessus la terre, tous les hommes vivent entre eux comme frères, partagent sans envie les biens d'ici-bas, se soulagent mutuellement dans leurs maux ; et chacun d'eux regarde dans autrui un autre soi-même. Anéantissez le moi humain, et toutes les pensées de l'homme, tous ses désirs, toutes ses actions se porteront vers Dieu sans aucun retour sur soi ; Dieu sera aimé, adoré, servi pour lui-même à cause de ses infinies perfections, à cause de ses bienfaits ; il sera aimé, soit qu'il console l'homme, soit qu'il l'afflige, soit qu'il le caresse, soit qu'il l'éprouve, soit qu'il l'attire avec douceur, soit qu'il paraisse le rejeter et le rebuter. Anéantissez le moi humain, et l'homme toujours innocent coulera ses jours dans une paix inaltérable, parce que, ni au-dedans ni au-dehors, rien ne pourra le troubler.
Il y a deux sortes de moi humain. Le moi humain grossier, animal, terrestre, qui n'a pour objet que les choses d'ici-bas. C'est celui des mondains, toujours occupés d'eux-mêmes dans la recherche, dans la jouissance ou dans le regret des honneurs, des richesses, des plaisirs de la terre. C'est celui des prétendus sages, qui, par un orgueil raffiné et pour se singulariser, affectent d'être indépendants des préjugés et des opinions vulgaires, et recherchent la gloire par le mépris même qu'ils paraissent en faire. Tous les vices qui avilissent l'homme et qui désolent l'univers sont les enfants de ce moi grossier, qui fait le malheur de la plupart des humains dans cette vie et dans l'autre.
L'autre moi, plus subtil et plus délicat, est le moi spirituel, le moi des personnes adonnées à la piété. Qui pourrait dire combien ce moi est nuisible à la dévotion, combien il la rétrécit et la rapetisse, à combien de travers et d'illusions il l'expose ; combien il la rend ridicule et méprisable aux yeux du monde, censeur malin et impitoyable de tous les serviteurs de Dieu ? Qui pourrait dire encore de combien de misères, de faiblesses, de chutes il est la source ? Comment il rend les dévots minutieux, scrupuleux, inquiets, empressés, inconstants, bizarres, jaloux, critiques, médisants, fâcheux, insupportables à eux-mêmes et aux autres ? Qui pourrait dire combien il traverse et arrête les opérations de la grâce ; combien il favorise les ruses et les embûches du démon ; combien il nous rend faibles dans les tentations, lâches dans les épreuves, réservés dans les sacrifices, combien de desseins généreux il fait avorter ; combien de bonnes actions il infecte de son poison ; combien de défauts il déguise et travestit en vertus ?
Le propre du moi humain, quel qu'il soit, sensuel ou spirituel, est de nous plonger dans le plus pitoyable aveuglement. On ne se voit pas, on ne se connaît pas, et l'on croit se voir et se connaître. Rien ne peut nous ouvrir les yeux, et l'on se fâche contre quiconque entreprend de le faire. On impute à mauvaise volonté, ou du moins à erreur, les avis et les corrections. On a beau nous ménager, et nous dire les choses avec toutes la douceur et la circonspection possible, l'amour-propre blessé s'offense, se révolte, et ne pardonne pas un discours inspiré par le zèle et la charité.
Par le même principe, on se croit en état de se conduire et de se juger soi-même ; on veut même diriger ceux qui sont préposés pour nous gouverner, et leur apprendre comment il doivent s'y prendre avec nous ; on ne se croit bien conduit que par ceux qui nous flattent et qui donnent dans notre sens. Le vrai directeur, celui qui exige la soumission de notre jugement et de notre volonté, qui nous prêche la foi nue et l'obéissance aveugle, est bientôt abandonné comme un tyran des consciences. Quand on nous parle de combattre l'amour-propre, de forcer nos répugnances, de surmonter nos aversions ; quand on nous ouvre les yeux sur de certains défauts chéris ; quand on nous fait toucher au doigt l'imperfection et l'impureté de nos motifs ; quand on nous demande de certains sacrifices, c'est un langage qu'on ne veut point entendre, c'est un joug intolérable qu'on nous impose ; on nous connaît mal, on se trompe, on exagère, on va au delà de la loi, ou même du conseil.
Cependant, il est vrai que toute la sainteté consiste dans la destruction du moi humain. Il est vrai que la morale chrétienne n'a point d'autre but ; que l'objet de toutes les opérations de la grâce est de nous humilier, et d'anéantir l'amour de nous-mêmes. Il est vrai que l'amour de Dieu et l'amour-propre sont comme les deux poids d'une balance, dont l'un ne peut baisser que l'autre ne hausse. Ainsi l'unique moyen de perfection, la grande pratique qui embrasse toutes les autres, est de travailler à mourir à soi-même en toutes choses, de se combattre, de se faire violence en tout et toujours. Et, comme nous ne sommes ni assez clairvoyants, ni assez désintéressés, ni assez habiles dans le choix des moyens, pour entreprendre et pour conduire avec succès une guerre de cette importance, dont notre propre cœur est le champs de bataille, nous n'avons qu'un parti à prendre, qui est de nous donner franchement à Dieu, de nous reposer sur lui du soin de cette guerre, et de le seconder de tout notre pouvoir.
Mon grand ennemi, celui par lequel nos autres ennemis, le démon et le monde, peuvent tout contre moi, c'est moi-même, c'est ce vieil homme, ce funeste rejeton d'Adam pécheur ; c'est cet amour-propre né avec moi, développé en moi avant l'usage de ma raison, fortifié par mes passions, par les ténèbres de mon entendement, par la faiblesse de ma volonté, par l'abus que j'ai fait de ma liberté, par mes péchés et mes mauvaises habitudes. Comment combattre, comment vaincre ce terrible ennemi ? Comment m'y prendre, et par où commencer ? Hélas ! il renaîtra des coups mêmes que je lui porterai ; il s'applaudira de mes victoires, et se les attribuera comme l'effet de ses propres forces. Il se contemplera et s'admirera dans les vertus que j'aurai acquises, dans les défauts que j'aurai corrigés ; il s'enivrera des louanges que les autres donneront à ma piété, il s'enorgueillira même des actes d'humilité que j'aurai faits. Il s'appropriera votre ouvrage, ô mon Dieu ! et vous dérobera la gloire qui vous appartient. Comment ferai-je, encore un coup ? Comment terrasser un ennemi qui dans sa propre défaite trouve le sujet de son triomphe ?
Ah ! Seigneur, chargez-vous vous-même de cette guerre. L'amour-propre n'est mon ennemi que parce qu'il est le vôtre : attaquez-le, domptez-le, écrasez-le ; poursuivez-le jusqu'à l'entière destruction. Je me livre et m'abandonne à vous dans ce dessein ; vous êtes tout-puissant ; ne souffrez pas que je vous résiste ; punissez-moi de la moindre infidélité ; ne me permettez pas le moindre regard sur moi-même, la moindre complaisance du bien qu'il vous plaira de faire en moi, la moindre attache à vos dons, le moindre esprit de propriété. Ne me relâchez pas, ô mon Dieu ! que le vieil Adam ne soit tout à fait détruit en moi, et que le nouvel Adam, qui est Jésus-Christ, ne règne à sa place, et ne m'ait rendu saint de sa propre sainteté. Ainsi soit-il.


(Extrait du Manuel des âmes intérieures)


Reportez-vous à Prière d'une âme qui veut se détacher des vaines affections, De l'anéantissementConduite à tenir à l'égard des tentations, De la violence qu'il faut se faire à soi-même, Des tentations, Du directeur, Du cœur humain, Du monde, Faiblesse et corruption du cœur humain, Aveuglement de l'homme, Remèdes à l'amour-propre, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De l'amour du prochain, De l'esprit de Foi, De la fidélité aux petites choses, Sur les trois mots qui furent dits à saint Arsène : Fuyez, taisez-vous, reposez-vous, De l'emploi du temps, Ce que Dieu nous demande, et ce qu'il faut demander à Dieu, Commerce : Image de la vie spirituelle, De la liberté des enfants de Dieu, Instruction sur la Grâce, Instruction sur la Prière, Sur la sainteté, De la Crainte de Dieu, Conduite de Dieu sur l'âme, Moyens d'acquérir l'amour de Dieu, Quels moyens prendrez-vous pour acquérir, conserver et augmenter en vous l'amour de Dieu ?, Litanies de l'amour de DieuSoupir d'amour vers Jésus, Prière de Sainte Gertrude, Élan d'amour, Prière, Acte d'amour parfait, de Sainte Thérèse d'Avila, Prière de Saint Augustin, pour demander l'amour divin, Motifs et marques de l'amour de Dieu, De l'amour parfait, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Se conformer en tout à la volonté de Dieu, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Instruction sur la Charité, Méditation sur l'excellence de la Charité, Prière pour demander la charité, De la force en soi-même et de la force en Dieu, De la consommation en la Grâce, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Sur la croix, De la Simplicité, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De la véritable Sagesse, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Des Vertus, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De l'Union avec Jésus-Christ, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Le Paradis de la Terre, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De la paix du cœur, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De la véritable Sagesse, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Avis important pour ceux qui ont des peines d'esprit, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Sur la vie nouvelle en Jésus-Christ, De l'activité naturelle, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De la vie parfaite, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, De la Mortification, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, Des moyens de parvenir à la vraie et solide vertu, Idée de la vraie Vertu, De la vraie et solide dévotion, Degrés des vertus qu'on se propose d'acquérir, Pour bien faire l'oraison et pour en tirer le fruit qu'on a lieu d'en attendre, En quelque état que vous soyez, rendez respectable, par vos sentiments et votre conduite, votre titre de Chrétienne, En quoi consiste l'exercice de la présence de Dieu, De la doctrine de Jésus-Christ, par le R.-P. Jean-Joseph Surin, et Des Conseils Évangéliques, par le R.-P. Jean-Joseph Surin.
















mercredi 17 avril 2019

Méditation sur les souffrances de Notre-Seigneur Jésus-Christ : Jésus-Christ portant sa Croix








NEUVIÈME MÉDITATION


Jésus-Christ portant sa Croix



« Après s'être joué de Jésus, les Juifs lui ôtèrent le manteau d'écarlate, et lui ayant remis ses habits, ils l'emmenèrent dehors pour le crucifier, et portant sa croix, il allait au lieu appelé le Calvaire, qui se nomme en hébreu Golgotha. Comme ils le menaient à la mort, ils rencontrèrent un homme de Cyrêne nommé Simon, père d'Alexandre et de Rufus qui, venant d'une maison de campagne, passait par-là. Ils le contraignirent de porter sa croix et l'en chargèrent, la lui faisant porter après Jésus. Or Jésus était suivi d'une grande multitude de peuple et de femmes qui se frappaient la poitrine et qui le pleuraient. Mais Jésus se retournant vers elles, leur dit : Filles de Jérusalem, ne pleurez point sur moi, mais sur vous et sur vos enfants... On menait aussi avec lui deux autres hommes qui étaient des criminels qu'on devait faire mourir. »



MÉDITATION


Sur Jésus-Christ portant sa Croix



Premier Point. Que celui qui veut venir après moi, dit Jésus-Christ, se renonce lui-même, qu'il prenne sa croix et me suive. (S. Mat. ch. 16v. 24). Lorsque le fils de Dieu tenait ce discours à ses disciples, non-seulement il prévoyait toutes les circonstances de sa Passion et de sa mort, mais il fondait la morale de son Évangile sur trois grands caractères de vérité qui le distinguent, sur les prophéties expliquées et accomplies en sa personne, sur l'abnégation ou le renoncement de soi-même, sur l'imitation des vertus dont il nous offre le modèle.
Et d'abord il fondait la morale de son Évangile sur les prophéties expliquées et accomplies en sa personne, et il en confirmait ainsi la vérité. Le bois pesant sur lequel nos iniquités ont été mises, paraît imposé par la main des hommes ; mais c'est le Père figuré par Abraham qui en a chargé son Fils, dont Isaac tendit la place. Toutes les circonstances de la figure sont admirables. Ce fut Abraham lui-même qui prépara le bois qui devait servir à l'holocauste de son fils. Il le fit monter avec ce fardeau dont il lui chargea les épaules, jusques sur la montagne que Dieu lui avait marquée, qui était la même dont le Calvaire faisait partie, et vraisemblablement la même, puisqu'il fallait, pour un sacrifice si inouï qu'il fût fait hors la ville, et loin des regards domestiques. Il le mit enfin lui-même sur le bois et sur l'autel après l'avoir lié. Toutes ces circonstances ne font-elles pas sentir d'une manière qu'on ne saurait exprimer, que c'est le père céleste qui a mis sur les épaules de son fils le bois qui doit terminer son sacrifice, qui lui marque la montagne où il veut qu'il soit immolé, et qui fait concourir dans un même lieu les prédictions et l'accomplissement, les figures et la réalité (Explication du Mystère de la Passion de N. S. J. t. 8, chap. 22. art. 3 et suiv.) ».

Second point. « Jésus-Christ en acceptant la croix sur ses épaules ; et la portant au lieu où il devait y être attaché, accomplissait ce qu'il avait dit à son Père au premier moment de son incarnation. Vous n'avez point voulu de sacrifice ni d'oblation, mais vous m'avez formé un corps. Vous n'avez pu vous contenter ni d'holocaustes ni de victimes pour l'expiation des péchés et dès le premier moment de ma vie, je viens pour vous être offert (Ps. 30). Mais d'où vient qu'une victime si pure nous est présentée dans sa même prophétie, comme marchant courbée sous le poids de ses iniquités (Ps. 30), sans pouvoir regarder le Ciel, le cœur prêt à l'abandonner de tristesse. C'est visiblement la circonstance présente que le prophète veut nous marquer, et Jésus-Christ accablé sous le joug pesant de nos iniquités qu'il veut : expier par une charité incompréhensible, comme s'il les avait lui-même commises, marchant sur ses mains et sur ses genoux, et tombant entièrement en faiblesse, pour cacher l'intime douleur dont Dieu seul était le témoin, est le digne interprète d'une prophétie qu'il a si parfaitement accomplie. »
« St. Pierre (1. ep. ch. 2. v. 14) dit de lui qu'il a porté nos péchés dans son corps sur le bois. Cela est certain, et ce n'est que dans sa chair crucifiée qu'il a porté nos iniquités pour les abolir et pour les laver dans son sang. Mais la mystérieuse circonstance que nous considérons n'est-elle pas en quelque sorte, une image plus sensible et plus naturelle de cette vérité, que le crucifiement ; et la croix mise sur les épaules de Jésus-Christ en le tenant couché contre terre, n'exprime-t-elle pas d'une manière plus vive qu'il est chargé de nos iniquités et qu'il en paraît accablé ».
« Nous nous sommes tous égarés, dit Isaïe (c. 53. v. 6.) comme des brebis errantes et fugitives ; chacun de nous s'est écarté, de sa voie et le Seigneur a mis sur lui l'iniquité de nous tous. Il a pris véritablement sur lui-même nos langueurs, et il s'est chargé de nos douleurs. C'est-à-dire, que nous avons tous contribué au pesant fardeau que Jésus-Christ porte, aux yeux de son père encore plus qu'aux yeux des hommes ; que nous nous sommes égarés, non seulement en général, mais chacun de nous d'une manière particulière ; que nous avons tous suivi nos passions, mais que nous les avons diversifiées, enflammées, portées à l'excès, chacun selon le gré de ses ténèbres et de sa dépravation. Et le Seigneur pour faire miséricorde à tous, a mis sur les épaules et sur la tête de son fils l'iniquité personnelle et particulière de chacun de nous, afin que notre espérance, outre les fondements publics et généraux, en eût de particuliers en Jésus-Christ, et que nous fussions convaincus que c'est notre iniquité qui le charge et consolés en même temps par la certitude qu'elle ne peut le charger pour toujours (Explication du Myst. de la Passion, à l'endroit cité)

Troisième point. Revenons à ces paroles de Jésus-Christ dans son Évangile : que celui qui veut venir après moi se renonce lui-même, qu'il prenne sa Croix et me suive. Le plus grand nombre des chrétiens de nos jours serait peut-être tenté de mettre ces paroles au rang des simples conseils de l'évangile, et peu comprennent qu'elles en sont un des caractères fondamentaux. C'est là, néanmoins, qu'est toute la morale de Jésus : c'est là qu'est la vraie grandeur et la vraie sagesse, puisque c'est là qu'est l'abnégation de soi, le triomphe de l'amour de Dieu et du prochain, l'imitation parfaite des vertus de Jésus. Oh ! qu'il connaissait bien en quoi réside toute la gloire de l'homme, ce confesseur de la foi, lequel interrogé devant le juge sur ses titres et qualités, se contenta de dire : CHRÉTIEN EST MON NOM, CATHOLIQUE MON SURNOM. Profession de foi sublime ! parce qu'elle met en action ces paroles de Jésus-Christ et qu'elle nous montre dans cet illustre confesseur, le disciple se renonçant lui-même, prenant sa croix et suivant son maître.

Jusques à quand nous éloignerons-nous de ce divin modèle ? Quoi ! tout fils de Dieu qu'il est, Jésus, ne peut relever notre nature, et la rétablir de nouveau dans tous ses droits que par son abnégation personnelle. C'est en se renonçant lui-même qu'il opère le salut de l'Univers et qu'il s'immole tout-à-la-fois à l'amour de son père et à celui du genre humain... Et nous voudrions être ses disciples sans être les imitateurs de ses exemples. Quoi ! si le fils de Dieu, s'alliant au fils de l'homme n'avait porté des regards de complaisance que sur soi, dans l'isolement des autres hommes, Jésus eût été Dieu et homme tout ensemble, mais les élus dont il est le chef, n'auraient point existé pour lui, ni sa gloire n'eût point été celle de toutes les générations des justes. Ainsi son empire éternel sur les saints est le prix de son abnégation et de son sacrifice. C'est parce qu'il a été humilié, qu'il a été exalté ; c'est parce qu'il s'est anéanti jusqu'à la mort de la Croix, qu'il a accompli toute justice réconciliant en lui le Ciel et la terre, Dieu et les hommes...

Et nous qui ne sommes rien par nous-mêmes, et qui ne pouvons arriver à la perfection, au bonheur et à la gloire que par lui, nous voudrions y parvenir avec lui, sans abnégation, sans renoncement à nous-mêmes, c'est-à-dire que nous voudrions devenir les élus de la nature humaine, comme notre vocation de chrétien nous en fait un devoir, sans qu'il nous en coûtât ni dévouement ni sacrifice, c'est-à-dire que nous voudrions vaincre sans obstacles, et triompher sans combat. Chrétiens, ce n'est point là, ce que Jésus-Christ exige de nous. Il veut que nous renoncions à nous-mêmes, que nous renoncions, en nous, à l'homme Adam et à tous ses vices, pour y retrouver l'homme-dieu avec toutes ses vertus. Hésiterons-nous à ce prix de prendre notre croix et de le suivre ?


Considérations. 1°. Qu'est-ce que l'homme sans Jésus-Christ ! Que sont toutes ses richesses, tous ses plaisirs, toute sa gloire sinon un pur néant ? Lors donc que Jésus-Christ, nous invite, pour aller à lui, de renoncer d'abord à nous-mêmes. Il ne veut pas nous dépouiller, mais nous enrichir ; puis, qu'après tout, nous renoncer nous-mêmes, c'est abjurer le néant ; aller à lui, c'est aspirer au bien suprême.
2°. Tous les justes, depuis Abel jusqu'à Jésus-Christ, ont porté leur croix ; et depuis Jésus-Christ, point de saint qui n'ait porté la sienne. Refuser de porter la nôtre ; ce serait vouloir nous bannir nous-mêmes de la société des justes dont Jésus-Christ est le chef, et dont l'inaltérable repos n'est point de ce monde.
3°. Nous ne pouvons devenir semblables à Jésus-Christ que par l'abnégation de nous-mêmes ; sans cette abnégation, l'homme ne voit que soi, sa fortune, son ambition, son amour-propre, sa félicité d'un jour ; il ne voit que le moment présent, et il y borne tout son être. L'homme, tout au contraire, qui sait se renoncer lui-même, sait compatir aux maux d'autrui. L'intérêt de son prochain s'identifie avec le sien. Il est capable de généreux dévouement et de grands sacrifices. La vertu n'est pas un vain nom pour lui, la religion ne lui commande pas en vain de travailler à son salut immortel ; et la voix de Jésus-Christ qui l'appelle sur ses traces glorieuses baignées de son sang et de celui des martyrs, n'est pas une voix impuissante sur son esprit ni sur son cœur.


Résolutions et prière. Projets ambitieux, vanité mondaine, plaisirs insensés vous ne sauriez plus, désormais, me séduire ; c'est trop longtemps m'arrêter à vos voies décevantes et malheureuses. Votre exemple m'entraîne, Seigneur, et lors-même que j'ignorerais que vous êtes le fils de Dieu et de l'homme, je reconnaîtrais à la grandeur de votre sacrifice que vous êtes l'homme, par excellence, du genre humain, puisque vous en êtes la victime, puisque par l'abnégation entière de vous-même, vous vous consacrez, vous vous dévouez au salut de tous, vous portez la croix de tous, vous allez consommer sur le Calvaire les prophéties qui vous annonçaient depuis tant de siècles au monde, comme le dieu sauveur et tout-à-la fois comme le dieu anathème pour les péchés du monde ; vous daignez enfin m'associer et m'unir à ces hautes et sublimes idées régénératrices de notre nature, comme ne formant plus avec vous qu'un seul esprit et un seul cœur. Faites, Seigneur, que je sois toujours plus convaincu que c'est par la seule abnégation de soi, que l'homme peut devenir capable de tout bien, qu'en se renonçant lui-même pour vous, il n'abjure que le néant, pour retrouver, en vous, tout son être sanctifié, régénéré, glorifié par le mérite de vos souffrances et de votre croix. Ainsi soit-il.



Reportez-vous à Hymne de la Croix, Jésus, Sagesse souffrante et crucifiée, Des exercices de piété, par le R.-P. Jean-Joseph Surin : Comment faut-il s'occuper des souffrances de Jésus-Christ ?, VIE CHRÉTIENNE : Dévotion envers la Passion de Jésus-Christ, Sur la croix, Consolations du Chrétien dans les souffrances, Méditation sur le Vendredi Saint : Expiravit (Luc, 23), Autre Méditation pour le Vendredi Saint, Méditation pour le Lundi Saint, Méditation pour le Mardi Saint, Méditation pour le Mercredi Saint, Méditation pour le Jeudi Saint, Méditation pour le Samedi Saint, Jésus condamné à mort, Pilate lave ses mains, Jésus crucifié est le Livre des Élus, La confiance rend à Dieu l'honneur dont il est le plus jaloux, et obtient tout de Lui, Des fruits que porte Jésus crucifié, l'Arbre de vie, Jésus-Christ flagellé, Réflexion sur la flagellation de Notre-Seigneur Jésus-Christ, Méditation sur les souffrances de Notre-Seigneur Jésus-Christ au Jardin des Olives, Méditation sur la trahison de Judas, Méditation sur les souffrances de Notre-Seigneur Jésus-Christ : Jésus devant Caïphe y reçoit un soufflet, Jésus-Christ exposé dans le prétoire aux dérisions et aux insultes des serviteurs du grand Prêtre, Jésus-Christ couronné d'épines, Méditation sur les souffrances de Notre-Seigneur Jésus-Christ : Voilà l'Homme, et La Passion corporelle de Notre-Seigneur Jésus-Christ expliquée par un chirurgien.














dimanche 18 novembre 2018

Il fermo proposito, Lettre encyclique de Sa Sainteté le Pape Pie X, sur l'Action catholique ou Action des catholiques





IL FERMO PROPOSITO


LETTRE ENCYCLIQUE DE SA SAINTETÉ LE PAPE PIE X


SUR L'ACTION CATHOLIQUE ou ACTION DES CATHOLIQUES


(11 juin 1905)


 

Aux Évêques d'Italie,

Vénérables Frères, Salut et Bénédiction apostolique.


Le ferme propos (1) que Nous avons formé, dès les débuts de Notre Pontificat, de consacrer à la restauration de toutes choses dans le Christ toutes les forces que Nous tenons de la bonté du Seigneur, éveille en Notre cœur une grande confiance dans la grâce puissante de Dieu, sans laquelle Nous ne pouvons ici-bas concevoir ni entreprendre rien de grand et de fécond pour le salut des âmes. En même temps, Nous sentons plus vivement que jamais, pour ce noble dessein, le besoin de votre concours unanime et constant, Vénérables Frères appelés à partager Notre charge Pastorale, du concours de chacun des clercs et des fidèles confiés à vos soins. Tous, en vérité, dans la Sainte Église de Dieu, nous sommes appelés à former ce corps unique dont la tête est le Christ ; corps étroitement organisé, comme l'enseigne l'apôtre saint Paul (2), et bien coordonné dans toutes ses articulations, et cela en vertu de l'opération propre de chaque membre, d'où le corps tire son propre accroissement et peu à peu se perfectionne dans le lien de la charité.

Et si dans cette œuvre d'« édification du Corps du Christ » (3) Notre premier devoir est d'enseigner, d'indiquer la méthode à suivre et les moyens à employer, d'avertir et d'exhorter paternellement, c'est également le devoir de tous Nos Fils bien-aimés, répandus dans le monde entier, d'accueillir Nos paroles, de les réaliser d'abord en eux-mêmes et de contribuer efficacement à les réaliser aussi chez les autres, chacun selon la grâce qu'il a reçue de Dieu, selon son état et ses fonctions, selon le zèle dont son cœur est enflammé.

Ici, Nous voulons seulement rappeler ces multiples œuvres de zèle, entreprises pour le bien de l'Église, de la société et des individus, communément désignées sous le nom d'Action Catholique, qui, par la grâce de Dieu, fleurissent en tout lieu et abondent pareillement en notre Italie.

Vous comprenez bien, Vénérables Frères, à quel point elles doivent Nous être chères, et quel est Notre intime désir de les voir affermies et favorisées. Non seulement, à maintes reprises, Nous en avons traité de vive voix au moins avec quelques-uns d'entre vous et avec vos principaux représentants en Italie quand ils Nous présentaient en personne l'hommage de leur dévouement et de leur affection filiale, mais de plus Nous avons, sur cette question, publié, ou fait publier par Notre autorité, certains actes que vous connaissez tous déjà. Il est vrai que certains de ces actes, comme l'exigeaient des circonstances douloureuses pour Nous, étaient plutôt destinés à écarter les obstacles qui entravaient la marche de l'action catholique et à condamner certaines tendances indisciplinées, qui allaient s'insinuant, au grave détriment de la cause commune.

Il tardait donc à Notre cœur d'envoyer à tous une parole de réconfort et de paternel encouragement, afin que, sur le terrain débarrassé autant qu'il dépend de Nous de tout obstacle, on continue à édifier le bien et à l'accroître largement. Nous sommes donc très heureux de le faire à présent par cette lettre, pour la consolation commune, avec la certitude que Notre parole sera de tous docilement écoutée et obéie.

Immense est le champ de l'action catholique ; par elle-même, elle n'exclut absolument rien de ce qui, d'une manière quelconque, directement ou indirectement, appartient à la mission divine de l'Église.

On reconnaît sans peine la nécessité de concourir individuellement à une œuvre si importante non seulement pour la sanctification de nos âmes, mais encore pour répandre et toujours mieux développer le règne de Dieu dans les individus, les familles et la société, chacun procurant selon ses propres forces le bien du prochain, par la diffusion de la vérité révélée, l'exercice des vertus chrétiennes et les œuvres de charité ou de miséricorde spirituelle et corporelle. Telle est la conduite digne de Dieu à laquelle nous exhorte saint Paul, de façon à lui plaire en toutes choses en produisant les fruits de toutes les bonnes œuvres et en progressant dans la science de Dieu : « Ut ambuletis digne Deo placentes : in omni opere bono fructificantes, et crescentes in scientia Dei » (4).

Outre ces biens, il en est un grand nombre de l'ordre naturel, qui, sans être directement l'objet de la mission de l'Église, en découlent cependant comme une de ses conséquences naturelles. La lumière de la Révélation catholique est telle qu'elle se répand très vive sur toute science ; si grande est la force des maximes évangéliques que les préceptes de la loi naturelle y trouvent un fondement plus sûr et une plus puissante vigueur ; telle est enfin l'efficacité de la vérité et de la morale enseignées par Jésus-Christ, que même le bien-être matériel des individus, de la famille et de la société humaine en reçoit providentiellement soutien et protection.

L'Église, tout en prêchant Jésus crucifié, scandale et folie pour le monde (5), est devenue la première inspiratrice et la promotrice de la civilisation. Elle l'a répandue partout où ont prêché ses apôtres, conservant et perfectionnant les bons éléments des antiques civilisations païennes, arrachant à la barbarie et élevant jusqu'à une forme de société civilisée les peuples nouveaux qui se réfugiaient dans son sein maternel, et donnant à la société entière, peu à peu sans doute, mais d'une marche sûre et toujours progressive, cette empreinte si caractéristique qu'encore aujourd'hui elle conserve partout.

La civilisation du monde est une civilisation chrétienne ; elle est d'autant plus vraie, plus durable, plus féconde en fruits précieux, qu'elle est plus nettement chrétienne ; d'autant plus décadente, pour le grand malheur de la société, qu'elle se soustrait davantage à l'idée chrétienne.

Aussi, par la force intrinsèque des choses, l'Église devient-elle encore en fait la gardienne et la protectrice de la civilisation chrétienne. Et ce fait fut reconnu et admis dans d'autres siècles de l'histoire ; il forme encore le fondement inébranlable des législations civiles. Sur ce fait reposèrent les relations de l'Église et des États, la reconnaissance publique de l'autorité de l'Église dans toutes les matières qui touchent de quelque façon à la conscience, la subordination de toutes les lois de l'État aux divines lois de l'Évangile, l'accord des deux pouvoirs, civil et ecclésiastique, pour procurer le bien temporel des peuples de telle manière que le bien éternel n'en eût pas à souffrir.

Nous n'avons pas besoin de vous dire, Vénérables Frères, la prospérité et le bien-être, la paix et la concorde, la respectueuse soumission à l'autorité et l'excellent gouvernement qui s'établiraient et se maintiendraient dans ce monde si l'on pouvait réaliser partout le parfait idéal de la civilisation chrétienne. Mais, étant donnée la lutte continuelle de la chair contre l'Esprit, des ténèbres contre la lumière, de Satan contre Dieu, Nous ne pouvons espérer un si grand bien, au moins dans sa pleine mesure. De là, contre les pacifiques conquêtes de l'Église, d'incessantes attaques, d'autant plus douloureuses et funestes que la société humaine tend davantage à se gouverner d'après des principes opposés au concept chrétien et à se séparer entièrement de Dieu.

Ce n'est pas une raison pour perdre courage. L'Église sait que les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle ; mais elle sait aussi que dans ce monde elle trouvera l'oppression, que ses apôtres sont envoyés comme des agneaux au milieu des loups, que ses fidèles seront toujours couverts de haine et de mépris, comme fut rassasié de haine et de mépris son divin Fondateur. L'Église va néanmoins en avant sans crainte, et, tandis qu'elle étend le règne de Dieu dans les régions où il n'a pas encore été prêché, elle s'efforce par tous les moyens de réparer les pertes éprouvées dans le royaume déjà conquis.

Tout restaurer dans le Christ a toujours été la devise de l'Église, et c'est particulièrement la Nôtre, dans les temps périlleux que Nous traversons. Restaurer toutes choses, non d'une manière quelconque, mais dans le Christ ; « ce qui est sur la terre et ce qui est dans le ciel en lui » (6), ajoute l'Apôtre ; restaurer dans le Christ non seulement ce qui incombe directement à l'Église en vertu de sa divine mission qui est de conduire les âmes à Dieu, mais encore, comme Nous l'avons expliqué, ce qui découle spontanément de cette divine mission, la civilisation chrétienne dans l'ensemble de tous et de chacun des éléments qui la constituent.

Et pour Nous arrêter à cette seule dernière partie de la restauration désirée, vous voyez bien, Vénérables Frères, quel appui apportent à l'Église ces troupes choisies de catholiques qui se proposent précisément de réunir ensemble toutes leurs forces vives dans le but de combattre par tous les moyens justes et légaux la civilisation antichrétienne ; réparer par tous les moyens les désordres si graves qui en dérivent ; replacer Jésus-Christ dans la famille, dans l'école, dans la société ; rétablir le principe de l'autorité humaine comme représentant celle de Dieu ; prendre souverainement à cœur les intérêts du peuple et particulièrement ceux de la classe ouvrière et agricole, non seulement en inculquant au cœur de tous le principe religieux, seule source vraie de consolation dans les angoisses de la vie, mais en s'efforçant de sécher leurs larmes, d'adoucir leurs peines, d'améliorer leur condition économique par de sages mesures ; s'employer, par conséquent, à rendre les lois publiques conformes à la justice, à corriger ou supprimer celles qui ne le sont pas ; défendre enfin et soutenir avec un esprit vraiment catholique les droits de Dieu en toutes choses et les droits non moins sacrés de l'Église.

L'ensemble de toutes ces œuvres, dont les principaux soutiens et promoteurs sont des laïques catholiques, et dont la conception varie suivant les besoins propres de chaque nation et les circonstances particulières de chaque pays, constitue précisément ce que l'on a coutume de désigner par un terme spécial et assurément très noble : Action catholique ou Action des catholiques. Elle est toujours venue en aide à l'Église, et l'Église l'a toujours accueillie favorablement et bénie, bien qu'elle se soit diversement exercée selon les époques.

Et ici, il faut remarquer tout de suite qu'il est aujourd'hui impossible de rétablir sous la même forme toutes les institutions qui ont pu être utiles et même les seules efficaces dans les siècles passés, si nombreuses sont les modifications radicales que le cours des temps introduit dans la société et dans la vie publique, et si multiples les besoins nouveaux que les circonstances changeantes ne cessent de susciter. Mais l'Église, en sa longue histoire, a toujours et en toute occasion lumineusement démontré qu'elle possède une vertu merveilleuse d'adaptation aux conditions variables de la société civile : sans jamais porter atteinte à l'intégrité ou l'immutabilité de la foi, de la morale, et en sauvegardant toujours ses droits sacrés, elle se plie et s'accommode facilement, en tout ce qui est contingent et accidentel, aux vicissitudes des temps et aux nouvelles exigences de la société.

La piété, dit saint Paul, se prête à tout, possédant les promesses divines pour les biens de la vie présente comme pour ceux de la vie future : « Pietas autem ad omnia utilis est, promissionem habens vitæ, quæ nunc est et futuræ » (7). Et donc aussi, l'action catholique, tout en variant, quand il est opportun, ses formes extérieures et ses moyens d'action, reste toujours la même dans les principes qui la dirigent et le but très noble qu'elle poursuit. Et pour qu'en même temps elle soit vraiment efficace, il conviendra d'indiquer avec soin les conditions qu'elle exige elle-même si l'on considère bien sa nature et sa fin.

Avant tout, il faut être profondément convaincu que l'instrument est inutile s'il n'est approprié au travail que l'on veut exécuter. L'action catholique (comme il ressort jusqu'à l'évidence de ce qui vient d'être dit), se proposant de restaurer toutes choses dans le Christ, constitue un véritable apostolat à l'honneur et la gloire du Christ lui-même. Pour bien l'accomplir, il nous faut la grâce divine, et l'apôtre ne la reçoit point s'il n'est uni au Christ. C'est seulement quand nous aurons formé Jésus-Christ en nous que nous pourrons plus facilement le rendre aux familles, à la société. Tous ceux donc qui sont appelés à diriger ou qui se consacrent à promouvoir le mouvement catholique, doivent être des catholiques à toute épreuve, convaincus de leur foi, solidement instruits des choses de la religion, sincèrement soumis à l'Église et en particulier à cette suprême Chaire apostolique et au Vicaire de Jésus-Christ sur la terre ; ils doivent être des hommes d'une piété véritable, de mâles vertus, de mœurs pures et d'une vie tellement sans tache qu'ils servent à tous d'exemple efficace.

Si l'esprit n'est pas ainsi réglé, il sera non seulement difficile de promouvoir les autres au bien, mais presque impossible d'agir avec une intention droite, et les forces manqueront pour supporter avec persévérance les ennuis qu'entraîne avec lui tout apostolat, les calomnies des adversaires, la froideur et le peu de concours des hommes de bien eux-mêmes, parfois enfin les jalousies des amis et des compagnons d'armes, excusables sans doute, étant donnée la faiblesse de la nature humaine, mais grandement préjudiciables et causes de discordes, de heurts et de querelles intestines. Seule, une vertu patiente et affermie dans le bien, et en même temps suave et délicate, est capable d'écarter ou de diminuer ces difficultés de façon que l'œuvre à laquelle sont consacrées les forces catholiques ne soit pas compromise. La volonté de Dieu, disait saint Pierre aux premiers chrétiens, est qu'en faisant le bien vous fermiez la bouche aux insensés : « Sic est voluntas Dei, ut bene facientes obmutescere faciatis imprudentium hominum ignorantiam » (8).

Il importe, en outre, de bien définir les œuvres pour lesquelles les forces catholiques se doivent dépenser avec toute énergie et constance. Ces œuvres doivent être d'une importance si évidente, répondre de telle sorte aux besoins de la société actuelle, s'adapter si bien aux intérêts moraux et matériels, surtout ceux du peuple et des classes déshéritées, que, tout en excitant la meilleure activité chez les promoteurs de l'action catholique pour les résultats importants et certains qu'elles font espérer d'elles-mêmes, elles soient aussi par tous facilement comprises et volontiers accueillies.

Précisément parce que les graves problèmes de la vie sociale d'aujourd'hui exigent une solution prompte et sûre, tout le monde a le plus vif intérêt à savoir et connaître les divers modes sous lesquels ces solutions se présentent en pratique. Les discussions dans un sens ou dans l'autre se multiplient de plus en plus et se répandent facilement au moyen de la presse. Il est donc souverainement nécessaire que l'action catholique saisisse le moment opportun, marche en avant avec courage, propose elle aussi sa solution et la fasse valoir par une propagande ferme, active, intelligente, disciplinée, capable de s'opposer directement à la propagande adverse.

La bonté et la justice des principes chrétiens, la droite morale que professent les catholiques, leur entier désintéressement pour ce qui leur est personnel, la franchise et la sincérité avec laquelle ils recherchent uniquement le vrai, le solide, le suprême bien d'autrui, enfin leur évidente aptitude à servir mieux encore que les autres les vrais intérêts économiques du peuple, tout cela ne peut manquer de faire impression sur l'esprit et le cœur de tous ceux qui les écoutent, d'en grossir les rangs de manière à faire d'eux un corps solide et compact, capable de résister vigoureusement au courant contraire et de tenir les adversaires en respect.

Ce besoin suprême, Notre prédécesseur Léon XIII, de sainte mémoire, le perçut pleinement en indiquant, surtout dans la mémorable Encyclique Rerum Novarum et dans d'autres documents postérieurs, l'objet autour duquel doit principalement se déployer l'action catholique, à savoir la solution pratique de la question sociale selon les principes chrétiens. Et Nous-même, suivant ces règles si sages, Nous avons, dans Notre Motu proprio du 18 décembre 1903, donné à l'action populaire chrétienne, qui comprend en elle tout le mouvement catholique social, une constitution fondamentale qui pût être comme la règle pratique du travail commun et le lien de la concorde et de la charité. Sur ce terrain donc, et dans ce but très saint et très nécessaire, doivent avant tout se grouper et s'affermir les œuvres catholiques, variées et multiples de forme, mais toutes également destinées à promouvoir efficacement le même bien social.

Mais pour que cette action sociale se maintienne et prospère avec la nécessaire cohésion des œuvres diverses qui la composent, il importe par-dessus tout que les catholiques observent entre eux une concorde exemplaire ; et, par ailleurs, on ne l'obtiendra jamais s'il n'y a en tous unité de vues. Sur une telle nécessité il ne peut y avoir aucune sorte de doute, tant sont clairs et évidents les enseignements donnés par cette Chaire apostolique, tant est vive la lumière qu'ont répandue, sur ce sujet, par leurs écrits, les plus remarquables catholiques de tous les pays, tant est louable l'exemple - plusieurs fois proposé par Nous-même - des catholiques d'autres nations, qui, précisément par cette concorde et unité de vues, ont, en peu de temps, obtenu des fruits féconds et très consolants !

Pour assurer ce résultat, parmi les diverses œuvres également dignes d'éloge on a constaté ailleurs la singulière efficacité d'une institution de caractère général, qui, sous le nom d'« Union populaire », est destinée à réunir les catholiques de toutes les classes sociales, mais spécialement les grandes masses du peuple, autour d'un centre unique et commun de doctrine, de propagande et d'organisation sociale.

Elle répond à un besoin également senti presque dans tous les pays ; la simplicité de sa constitution résulte de la nature même des choses, qui se rencontre également partout ; aussi ne peut-on dire qu'elle soit propre à une nation plutôt qu'à une autre, mais elle convient à toutes celles où se manifestent les mêmes besoins et surgissent les mêmes périls. Son caractère éminemment populaire la fait facilement aimer et accepter ; elle ne trouble ni ne gêne aucune autre institution, mais elle donne plutôt aux autres institutions force et cohésion, car son organisation strictement personnelle pousse les individus à entrer dans les institutions particulières, les forme à un travail pratique et vraiment profitable, et unit tous les esprits dans une même pensée et une même volonté.

Ce centre social ainsi établi, toutes les autres institutions de caractère économique destinées à résoudre pratiquement et sous ses aspects variés le problème social se trouvent comme spontanément groupées ensemble pour le but général qui les unit ; ce qui ne les empêche pas de prendre, suivant les divers besoins auxquels elles pourvoient, des formes diverses et des moyens d'action différents, comme le réclame le but particulier de chacune d'elles.

Et ici il Nous est fort agréable d'exprimer, avec Notre satisfaction pour le grand progrès qui sur ce point a déjà été fait en Italie, la ferme espérance que, Dieu aidant, on fera encore beaucoup plus à l'avenir en affermissant le bien obtenu et en l'étendant avec un zèle toujours croissant.

C'est cette ligne de conduite qui a mérité les plus grands éloges à l'Œuvre des Congrès et Comités catholiques, grâce à l'activité intelligente des hommes excellents qui la dirigeaient et qui ont été préposés à ses diverses institutions particulières ou les dirigent encore actuellement.

C'est pourquoi, de même que, en vertu de Notre propre volonté, un pareil centre ou union d'œuvres de caractère économique a été expressément maintenu lors de la dissolution de la susdite Œuvre des Congrès, ainsi il devra fonctionner encore dans l'avenir sous la diligente direction de ceux qui lui sont préposés.

En outre, pour que l'action catholique soit de tous points efficace, il ne suffit pas qu'elle soit proportionnée aux nécessités sociales actuelles ; il convient encore qu'elle soit mise en valeur par tous les moyens pratiques que lui fournissent aujourd'hui le progrès des études sociales et économiques, les expériences déjà faites ailleurs, les conditions de la société civile, la vie publique même des États.

Autrement l'on s'expose à marcher longtemps à tâtons, à la recherche de choses nouvelles et hasardées, alors que l'on en a sous la main de bonnes et certaines qui ont déjà fait excellemment leurs preuves ; ou bien l'on court encore le danger de proposer des institutions et des méthodes qui convenaient peut-être à d'autres époques, mais qui aujourd'hui ne sont pas comprises par le peuple ; on risque enfin de s'arrêter à mi-chemin parce qu'on n'use pas, même dans la mesure légitime, de ces droits de citoyen que les constitutions civiles modernes offrent à tous et par conséquent même aux catholiques.

Et, pour Nous arrêter à ce dernier point, il est certain que les constitutions actuelles des États donnent indistinctement à tous la faculté d'exercer une influence sur la chose publique, et les catholiques, tout en respectant les obligations imposées par la loi de Dieu et les prescriptions de l'Église, peuvent en user en toute sûreté de conscience pour se montrer, tout autant et même mieux que les autres, capables de coopérer au bien-être matériel et civil du peuple, et acquérir ainsi une autorité et une considération qui leur permettent aussi de défendre et de promouvoir les biens d'un ordre plus élevé, qui sont les biens de l'âme.

Ces droits civils sont multiples et de différente nature, jusqu'à celui de participer directement à la vie politique du pays par la représentation du peuple dans les Assemblées législatives. De très graves raisons Nous dissuadent, Vénérables Frères, de Nous écarter de la règle jadis établie par Notre Prédécesseur Pie IX, de sainte mémoire, et suivie ensuite, durant son long pontificat, par Notre autre Prédécesseur Léon XIII, de sainte mémoire ; selon cette règle il reste en général interdit aux catholiques d'Italie de participer au pouvoir législatif.

Toutefois, d'autres raisons pareillement très graves, tirées du bien suprême de la société, qu'il faut sauver à tout prix, peuvent réclamer que dans des cas particuliers on dispense de la loi, spécialement dans le cas où Vous, Vénérables Frères, vous en reconnaissiez la stricte nécessité pour le bien des âmes et les intérêts suprêmes de vos Églises, et que vous en fassiez la demande.

Or, la possibilité de cette bienveillante concession de Notre part entraîne pour tous les catholiques le devoir de se préparer prudemment et sérieusement à la vie politique, pour le moment où ils y seraient appelés.

D'où il importe beaucoup que cette même activité, déjà louablement déployée par les catholiques pour se préparer, par une bonne organisation électorale, à la vie administrative des Communes et des Conseils provinciaux, s'étende encore à la préparation convenable et à l'organisation pour la vie politique, comme la recommandation en fut faite opportunément par la Présidence générale des Œuvres économiques en Italie dans sa Circulaire du 3 décembre 1904.

En même temps, il faudra inculquer et suivre en pratique les principes élevés qui règlent la conscience de tout vrai catholique : il doit se souvenir avant tout d'être en toute circonstance et de se montrer vraiment catholique, assumant et exerçant les charges publiques avec la ferme et constante résolution de promouvoir autant qu'il le peut le bien social et économique de la patrie et particulièrement du peuple, suivant les principes de la civilisation nettement chrétienne, et de défendre en même temps les intérêts suprêmes de l'Église, qui sont ceux de la religion et de la justice.
Tels sont, Vénérables Frères, les caractères, l'objet et les conditions de l'action catholique considérée dans sa partie la plus importante, qui est la solution de la question sociale, et qui, à ce titre, mérite l'application la plus énergique et la plus constante de toutes les forces catholiques.

Cela n'exclut pas que l'on favorise et développe aussi d'autres œuvres de genre différent, d'organisation variée, mais qui visent toutes également tel ou tel bien particulier de la société et du peuple et une nouvelle efflorescence de la civilisation chrétienne, sous divers aspects déterminés.

Ces œuvres surgissent la plupart grâce au zèle de quelques particuliers, se répandent dans chaque diocèse, et quelquefois se groupent en fédérations plus étendues. Or, toutes les fois que le but en est louable, que les principes chrétiens sont fermement suivis et que les moyens employés sont justes, il faut les louer elles aussi et les encourager de toute façon.

Il faudra aussi leur laisser une certaine liberté d'organisation, car il n'est pas possible que là où plusieurs personnes se rencontrent elles se modèlent toutes sur le même type, ou se concentrent sous une direction unique. Quant à l'organisation, elle doit surgir spontanément des œuvres mêmes ; sinon l'on aurait des édifices de belle architecture mais privés de fondement réel, et partant tout à fait éphémères.

Il convient aussi de tenir compte du caractère de chaque population ; les usages, les tendances varient suivant les lieux. Ce qui importe, c'est que l'on édifie sur un bon fondement, avec de solides principes, avec zèle et constance ; et, si cela est obtenu, la manière et la forme que prennent les différentes œuvres sont et demeurent accidentelles.

Pour renouveler enfin et pour accroître la vigueur nécessaire dans toutes les œuvres catholiques indistinctement, pour offrir à leurs promoteurs et à leurs membres l'occasion de se voir et de se connaître mutuellement, de resserrer toujours plus étroitement entre eux les liens de la charité fraternelle, de s'animer les uns les autres d'un zèle toujours plus ardent à l'action efficace, et de pourvoir à une meilleure solidité et à une diffusion des œuvres mêmes, il sera d'une merveilleuse utilité d'organiser de temps en temps, selon les instructions déjà données par ce Saint-Siège apostolique, des Congrès généraux ou particuliers de catholiques italiens, qui doivent être la solennelle manifestation de la foi catholique et la fête commune de la concorde et de la paix.

Il Nous reste, Vénérables Frères, à traiter un autre point de la plus grande importance : les relations que toutes les œuvres de l'action catholique doivent avoir avec l'autorité ecclésiastique.

Si l'on considère bien les doctrines que Nous avons développées dans la première partie de Notre Lettre, l'on conclura facilement que toutes les œuvres qui viennent directement en aide au ministère spirituel et pastoral de l'Église, et qui par suite se proposent une fin religieuse visant directement le bien des âmes, doivent dans tous leurs détails être subordonnées à l'autorité de l'Église et, partant, également à l'autorité des évêques, établis par l'Esprit-Saint pour gouverner l'Église de Dieu dans les diocèses qui leur ont été assignés.

Mais, même les autres œuvres qui, comme Nous l'avons dit, sont principalement fondées pour restaurer et promouvoir dans le Christ la vraie civilisation chrétienne, et qui constituent, dans le sens donné plus haut, l'action catholique, ne peuvent nullement se concevoir indépendantes du conseil et de la haute direction de l'autorité ecclésiastique, d'autant plus d'ailleurs qu'elles doivent toutes se conformer aux principes de la doctrine et de la morale chrétiennes ; il est bien moins possible encore de les concevoir en opposition plus ou moins ouverte avec cette même autorité.

Il est certain que de telles œuvres, étant donnée leur nature, doivent se mouvoir avec la liberté qui leur convient raisonnablement, puisque c'est sur elles-mêmes que retombe la responsabilité de leur action, surtout dans les affaires temporelles et économiques ainsi que dans celles de la vie publique, administrative ou politique, toutes choses étrangères au ministère purement spirituel. Mais puisque les catholiques portent toujours la bannière du Christ, par cela même ils portent la bannière de l'Église ; et il est donc raisonnable qu'ils la reçoivent des mains de l'Église, que l'Église veille à ce que l'honneur en soit toujours sans tache, et qu'à l'action de cette vigilance maternelle les catholiques se soumettent en fils dociles et affectueux.

D'où il apparaît manifestement combien furent mal avisés ceux-là, peu nombreux à la vérité, qui, ici en Italie et sous Nos yeux, voulurent se charger d'une mission qu'ils n'avaient reçue ni de Nous ni d'aucun de nos Frères dans l'épiscopat, et qui se mirent à la remplir non seulement sans le respect dû à l'autorité, mais même en allant ouvertement contre ce qu'elle voulait, cherchant à légitimer leur désobéissance par de futiles distinctions. Ils disaient eux aussi, qu'ils levaient une bannière au nom du Christ ; mais une telle bannière ne pouvait pas être du Christ parce qu'elle ne portait point dans ses plis la doctrine du divin Rédempteur qui, encore ici, a son application : « Celui qui vous écoute, m'écoute ; et celui qui vous méprise, me méprise » (9) ; « celui qui n'est pas avec moi, est contre moi, et celui qui n'amasse pas avec moi, dissipe » (10) ; doctrine donc d'humilité, de soumission, de filial respect.

Avec une extrême amertume de cœur Nous avons dû condamner une pareille tendance et arrêter avec autorité le mouvement pernicieux qui déjà se dessinait. Et Notre douleur était d'autant plus vive que Nous voyions imprudemment entraînés par une voix aussi fausse bon nombre de jeunes gens qui Nous sont très chers, dont beaucoup ont une intelligence d'élite, un zèle ardent, et qui sont capables d'opérer efficacement le bien pourvu qu'ils soient bien dirigés.

Et, pendant que Nous montrons à tous la ligne de conduite que doit suivre l'action catholique, Nous ne pouvons dissimuler, Vénérables Frères, le sérieux péril auquel la condition des temps expose aujourd'hui le clergé : c'est de donner une excessive importance aux intérêts matériels du peuple en négligeant les intérêts bien plus graves de son ministère sacré.

Le prêtre, élevé au-dessus des autres hommes pour remplir la mission qu'il tient de Dieu, doit se maintenir également au-dessus de tous les intérêts humains, de tous les conflits, de toutes les classes de la société. Son propre champ d'action est l'Église, où, ambassadeur de Dieu, il prêche la vérité et inculque, avec le respect des droits de Dieu, le respect aux droits de toutes les créatures. En agissant ainsi, il ne s'expose à aucune opposition, il n'apparaît pas homme de parti, soutien des uns, adversaire des autres ; et, pour éviter de heurter certaines tendances ou pour ne pas exciter sur beaucoup de sujets les esprits aigris, il ne se met pas dans le péril de dissimuler la vérité ou de la taire, manquant dans l'un et dans l'autre cas à ses devoirs ; sans ajouter que, amené à traiter bien souvent de choses matérielles, il pourrait se trouver impliqué solidairement dans des obligations nuisibles à sa personne et à la dignité de son ministère. Il ne devra donc prendre part à des Associations de ce genre qu'après mûre délibération, d'accord avec son évêque, et dans les cas seulement où sa collaboration est à l'abri de tout danger et d'une évidente utilité.

On ne met pas, de cette façon, un frein à son zèle. Le véritable apôtre doit « se faire tout à tous, pour les sauver tous » (11) : comme autrefois le divin Rédempteur, il doit se sentir ému d'une profonde pitié en « contemplant les foules ainsi tourmentées, gisant comme des brebis sans pasteur » (12).

Que, par la propagande efficace de la presse, les exhortations vivantes de la parole, le concours direct dans les cas indiqués plus haut, chacun s'emploie donc à améliorer, dans les limites de la justice et de la charité, la condition économique du peuple en favorisant et propageant les institutions qui conduisent à ce résultat, celles surtout qui se proposent de bien discipliner les multitudes en les prémunissant contre la tyrannie envahissante du socialisme, et qui les sauvent à la fois de la ruine économique et de la désorganisation morale et religieuse. De cette façon, la participation du clergé aux œuvres de l'action catholique a un but hautement religieux ; elle ne sera jamais pour lui un obstacle, mais, au contraire, une aide dans son ministère spirituel, dont elle élargira le champ d'action et multipliera les fruits.

Voilà, Vénérables Frères, ce que Nous avions à cœur d'exposer et d'inculquer relativement à l'action catholique telle qu'il faut la soutenir et la promouvoir dans notre Italie.

Montrer le bien ne suffit pas ; il faut le réaliser dans la pratique. À cela aideront beaucoup vos encouragements et Nos exhortations paternelles et immédiates à bien faire. Les débuts pourront être humbles ; pourvu que l'on commence réellement, la grâce divine les fera croître en peu de temps et prospérer. Que tous Nos fils chéris qui se dévouent à l'action catholique, écoutent à nouveau la parole qui jaillit si spontanément de Notre cœur. Au milieu des amertumes qui Nous environnent chaque jour, si Nous avons quelque consolation dans le Christ, s'il Nous vient quelque réconfort de votre charité, s'il y a communion d'esprit et compassion de cœur, vous dirons-Nous avec l'apôtre saint Paul (13), rendez complète Notre joie par votre concorde, votre charité mutuelle, votre unanimité de sentiments, l'humilité et la soumission due, en cherchant non pas l'intérêt propre mais le bien commun, et en faisant passer dans vos cœurs les sentiments mêmes qui étaient ceux de Jésus-Christ Notre Sauveur. Qu'il soit le principe de toutes vos entreprises : « Tout ce que vous dites ou faites, que tout soit au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ » (14), qu'il soit le terme de toute votre activité : « Que tout absolument soit de Lui, pour Lui, à Lui ; à Lui gloire dans les siècles » (15) ! En ce jour, très heureux, qui rappelle le moment où les Apôtres, remplis de l'Esprit-Saint, sortirent du Cénacle pour prêcher au monde le règne du Christ, que descende pareillement sur vous tous la vertu du même Esprit ; qu'Il adoucisse toute dureté, qu'Il réchauffe les âmes froides, et qu'Il remette dans les droits sentiers tout ce qui est dévoyé : « Flecte quod est rigidum, fove quod est frigidum, rege quod est devium ».

Comme signe de la faveur divine, et gage de Notre très spéciale affection, Nous vous accordons du fond du cœur, Vénérables Frères, à vous, à votre clergé et au peuple italien, la Bénédiction Apostolique.

Donné à Rome, près Saint-Pierre, en la fête de la Pentecôte, le 11 juin 1905, l'an II de Notre Pontificat.



NOTES

1. "il fermo proposito" en italien.
2. Eph. IV, 16
3. Eph. IV, 12.
4. Coloss. 1,10.
5. I. Cor. I, 23.
6. Ephes. I, 10.
7. I Tim. IV, 8.
8. I Petr. II, 15.
9. Luc. X, 16.
10. Ibid., XI, 23.
11. I. Cor. IX, 22.
12. Matth. IX, 36.
13. Philipp. II, I, 5.
14. Coloss. III, 17.
15. Rom. XI, 36.




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