mardi 17 avril 2018

De la merveilleuse humilité du séraphique saint François





Extrait de


Le Séraphique Saint François


(Dans le Tome XI des Œuvres Complètes de Mgr de Segur)




L'amour que saint François portait à Notre-Seigneur le remplissait totalement ; et il l'unissait si intimement à ce très doux Sauveur, qu'il semblait tout transformé, tout passé en JÉSUS-CHRIST, comme le charbon plongé dans le feu et devenu tout feu. Et comme le premier caractère de la sainteté de JÉSUS, est l'humilité, chez François son serviteur très fidèle, l'humilité dominait tout ; l'humilité d'adoration, d'amour et de louange, qui l'anéantissait, pour ainsi dire, devant le tout de DIEU et la majesté éternelle de son Fils unique, notre Rédempteur ; l'humilité de confusion, de contrition, de pénitence, qui le maintenait sans cesse dans un profond mépris de lui-même, à cause de ses péchés, et qui l'excitait à mortifier en toutes choses ses sens et les tendances corrompues de la nature ; enfin l'humilité de soumission qui le tenait dans une dépendance absolue, parfaite, de la souveraineté de DIEU, comme un petit serviteur toujours prêt à obéir. À l'imitation du Sauveur, sou unique modèle, il pouvait dire ; « Ce qui plaît à mon DIEU, je le fais toujours ; » et avec cet humble amour, il révérait la souveraineté divine dans tous ses Supérieurs, quels qu'ils fussent ; c'était à DIEU même qu'il obéissait en leur personne.
Les honneurs continuels qu'on lui rendait comme à un Saint, fatiguaient extrêmement son humilité. Il les fuyait le plus qu'il pouvait ; mais quand il ne pouvait s'y soustraire, il les recevait avec une humble tranquillité, tout recueilli en lui-même, occupé de DIEU seul, intérieurement uni à l'unique objet de son adoration, de sa louange et de son amour.
Un jour qu'on lui en rendait de très grands, le Frère qui l'accompagnait s'aperçut qu'il n'en témoignait extérieurement aucune répugnance. Étonné, et même un peu scandalisé, il lui dit confidentiellement : « Mon Père, est-ce que vous ne voyez pas ce qu'on vous fait ? Loin de rejeter ces applaudissements et ces louanges, comme le demande l'humilité chrétienne, il semble que vous les receviez avec complaisance. — Mon cher Frère, répondit le saint homme, je renvoie à mon DIEU tout l'honneur qu'on me fait ; je me tiens dans la poussière de ma bassesse, et je m'abîme dans mon néant. Je suis comme ces figures de marbre ou de bois que les hommes admirent : elles n'en ressentent rien, elles n'en retiennent rien ; toute cette admiration revient à ce qu'elles représentent et à celui qui les a faites. »
Aussi « l'humble François. » comme on l'appelle si souvent, aimait-il singulièrement, quand il pouvait se retirer dans le silence de la solitude, à méditer le néant de la créature et le tout de DIEU ; il s'abimait profondément dans la contemplation de cette double vérité, et y puisait des forces nouvelles pour demeurer fidèle à l'humilité et pour rendre au Seigneur tout l'honneur et toute la gloire du bien qu'il avait reçu de sa miséricorde.
Ce fut cette humilité d'adoration et d'amour qui lui valut son premier disciple, comme nous l'avons indiqué plus haut. Bernard de Quintavalle, qui croyait remarquer en ce jeune homme, généralement traité comme un fou, quelque chose d'extraordinaire et de divin, se résolut de l'éprouver par lui-même, il l'invita un jour à dîner chez lui, et lui offrit en outre l'aumône de l'hospitalité. Afin de pouvoir l'observer de plus près, il lui avait fait préparer un petit lit dans sa propre chambre. Le soir étant venu, ils firent ensemble leur prière et se mirent au lit.
Bernard feignit de s'endormir. Le bon François fut pris à cet innocent piège : lui aussi avait fermé les yeux, comme s'il dormait, afin de laisser le sommeil s'emparer de Bernard ; et quand il crut que celui-ci ne le voyait plus et ne l'entendait plus, il se leva doucement et lentement, se mit à genoux, et, levant les bras et les yeux vers le ciel, il dit et répéta pendant toute la nuit cette parole d'adoration et d'humilité : « Deus meus et omnia ! Mon DIEU et mon tout ! »
Immobile et plongé dans l'admiration, Bernard ne bougea point, et laissa François s'anéantir ainsi de toute son âme devant la majesté de son DIEU. Seulement son jugement était fait ; et il savait à n'en plus douter, qu'il avait devant lui, non pas un insensé, mais un Saint, un vrai Saint.
Saint François s'humiliait sans cesse des vanités de sa jeunesse ; bien qu'il ait eu le bonheur de ne jamais commettre un seul péché mortel proprement dit, il pleurait ces légèretés comme eut pu faire un grand coupable. Tout pénétré de la sainteté et de la justice de DIEU, il se regardait toujours comme digne de tous les châtiments. Un jour, se trouvant avec le Frère Léon dans une solitude où il n'y avait point de livre d'heures pour réciter Matines : « Mon très-cher Frère, dit-il à son compagnon, il ne faut pas laisser passer ce temps qui est consacré au Seigneur, sans exalter son saint Nom, et sans confesser à ses pieds notre misère. Voici comment nous ferons. Je dirai : « Ô Frère François, tu as commis tant de péchés en ta vie, que tu as mérité d'être précipité dans l'enfer. » Et toi, Frère Léon, tu me répondras : Il est vrai que tu mérites d'être au fond de l'enfer. »
Malgré sa répugnance, Léon promit d'obéir. Mais, quand il fallut répondre, il dit le contraire de ce qu'il avait promis. « Frère François, dit-il, DIEU fera par toi tant de bien, que tu iras en Paradis. »
« Mais, Frère Léon, lui dit François étonné, tu ne réponds pas comme il faut. Je vais dire un autre verset ; réponds bien, cette fois. Je dirai : « Frère François, tu as offensé DIEU par tant de mauvaises œuvres, que tu mérites toutes ses malédictions. » Et toi, lu répondras : « Oui, tu mérites d'être du nombre des maudits. » Léon le promit encore et sincèrement ; mais après que le bon Saint eut dit son verset en pleurant et en se frappant la poitrine, il ne put s'empêcher de répondre : « Frère François, DIEU te rendra tel, qu'entre tous ceux qu'il bénira, tu seras béni d'une manière toute particulière.
« Pourquoi ne réponds-tu pas comme je te le dis, et comme tu me le promets ? reprit vivement François de plus en plus surpris. Au nom de la sainte obéissance, je te commande de répéter les paroles que je vais te prescrire. Après que j'aurai dit : « Ô Frère François, misérable homme ! toi qui as commis tant de péchés contre le Père des miséricordes, penses-tu qu'il ait pitié de toi ? En vérité, tu ne mérites pas qu'il te pardonne. » Frère Léon, tu répondras aussitôt : « Non, tu ne mérites aucune miséricorde. » Et néanmoins, le Frère Léon répondit cette fois encore : « DIEU, notre Père, dont la miséricorde surpasse infiniment tes péchés, te les pardonnera tous, et te comblera, de grâces. »
Pour le coup, saint François entra dans une sainte indignation. « Pourquoi, lui dit-il, as-tu osé transgresser ainsi le précepte de l'obéissance, et répondre, par trois fois, autrement que je ne te l'avais ordonné ? — Mon très-cher Père, lui dit doucement Frère Léon, DIEU m'est témoin que je me suis toujours proposé de répéter les paroles que vous m'aviez prescrites, mais il m'a mis sur les lèvres celles que j'ai prononcées, et c'est lui qui m'a fait parler comme il l'a voulu, malgré ma résolution. »
Le serviteur de DIEU, tout en admirant la chose, voulut faire une dernière tentative. « Tu répéteras au moins une fois, lui dit-il, ces paroles-ci : « Ô Frère François, petit homme misérable, penses-tu que DIEU te fasse miséricorde après tous les péchés que tu as commis ? » Et le Frère Léon essayant de répéter ne put dire autre chose que : « Oui, mou Père. Dieu, votre Sauveur, vous fera miséricorde, et il vous accordera de grandes grâces, il vous exaltera éternellement, et il vous admettra dans sa gloire, parce que quiconque s'humilie sera exalté. Pardonnez-moi de ne point dire ce que vous souhaitez : ce n'est pas moi qui parle, c'est DIEU qui parle en moi. »
Et les deux Saints, pleins de reconnaissance, s'entretinrent jusqu'au jour des miséricordes de DIEU envers les pauvres pécheurs.
Tel était ce véritable Frère-Mineur, ce Frère si grand devant DIEU et devant les hommes, et si petit, si vil à ses propres yeux. Dans une de ses extases, il laissa échapper un jour du fond de son cœur ce cri d'humilité, qui le résume tout entier : « Ô Seigneur, mon DIEU, mon Créateur et mon Sauveur, très-doux Amour ! qu'êtes-vous et que suis-je ? Vous êtes l'abîme de tout bien, et moi, je suis un misérable néant et le dernier des pécheurs ! »





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