dimanche 27 mai 2018

Jésus crucifié est le Livre des Élus





LE LIVRE DES ÉLUS OU JÉSUS CRUCIFIÉ

du Père Jean-Baptiste De Saint Jure




CHAPITRE PREMIER


Jésus crucifié est le Livre des Élus


Prix inestimable de ce Livre




La sagesse éternelle qui dispose et arrange toutes choses avec poids et avec mesure, a préparé et a donné à l'Église, soit triomphante, soit militante, un livre proportionné et assorti à la nature de l'une et de l'autre.
La Divinité, que les Bienheureux voient face à face et à découvert, est le livre propre de l’Éternité. C'est dans ce livre admirable, qu'ils lisent et qu'ils contemplent les grandeurs ineffables et les profondeurs de Dieu. Dans ce Livre, ils puisent les connaissances et les lumières les plus sublimes et les plus infaillibles, qui puissent éclairer une intelligence créée. Dans ce Livre, ils voient avec les sentiments les plus vifs de reconnaissance et d'amour, cette bonté qui les a prévenus, cette patience qui les a attendus, cette miséricorde qui leur a pardonné tant d'infidélités, cette providence paternelle, qui au travers de mille écueils, les a conduits au port du salut.
Le Livre du temps, c'est également la Divinité. Dès lors que l'homme est de Dieu, et pour Dieu, il ne peut avoir d'autre maître, d'autre guide, d'autre modèle que Dieu. D'un autre côté, la lumière trop éblouissante de la Divinité, forme les ténèbres inaccessibles dans lesquelles elle habite, et la dérobe à la faiblesse de nos regards. Pour la mettre à notre portée, il faut tempérer les rayons et l'éclat de sa gloire, il faut la couvrir et la cacher du voile de notre humanité.
Ainsi le Verbe fait chair, un Dieu Homme et attaché à la Croix par les mains de son amour infini pour nous, est le livre propre de notre pèlerinage, et convenable à des intelligences qui habitent des maisons de boue, et qui dépendent du ministère des sens dans la plupart de leurs opérations.
Dans ce Livre nouveau, tout est extraordinaire, tout est merveilleux, Son auteur, c'est Jésus-Christ, et après l'avoir achevé, il s'écria, tout est consommé. Je laisse aux hommes la preuve la plus incontestable de l'amour le plus incompréhensible, et en même temps, le motif le plus touchant d'un retour fidèle et d'un ardent amour pour moi.
La membrane sur laquelle ce Livre est écrit, c'est la chair de Jésus-Christ même. La lance et les clous, ont servi de burin, pour former et graver les caractères. Leur couleur est naturellement livide, mais un sang infiniment précieux, coulant dans les incisions, et les remplissant, donne aux lettres une couleur vermeille, et les rend lisibles à tout le monde, stylo hominis. Le titre de ce Livre mystérieux est, Jésus de Nazareth, Roi des hommes et des Anges. Dans ce seul titre, que d'instructions ! que de lumières pour un esprit attentif et intelligent ! si on ouvre le corps de l'Ouvrage, quelle pureté dans la morale ! quelle sublimité dans les enseignements ! quelle profondeur dans les mystères ! quelle force dans les motifs ! quelle majesté, et en même temps, quelle simplicité ! que Dieu, dans la lecture de ce Livre, paraît grand et admirable ! que l'homme paraît tout-à-la fois vil et méprisable, noble et élevé ! Par - tout, quelles ardeurs, quels feux pour embraser notre volonté ! Le Roi de gloire, le Roi immortel se fait volontairement malédiction, pour nous combler de toutes sortes de bénédictions célestes ! Le Dieu de l'homme meurt sur le bois infâme d'une Croix, pour donner à l'homme une vie surnaturelle et divine ! Par les plaies qui déchirent le corps de son Sauveur, l'homme voit le cœur bienfaisant, tendre et passionné de son Dieu ! Ces mêmes plaies, et chaque goutte de sang qui en coule, demandent à l'homme son cœur. Ah ! peut-il le refuser ?
Le Livre dont je parle, est, si nous en croyons S. Hilaire, S. Bernard et plusieurs autres Pères, celui-là même qu’Ézéchiel et S. Jean ont vu dans leur ravissement. Au moins, il est certain que ce Livre l'emporte incomparablement au-dessus de tous les Livres des Poètes, des Orateurs et des Philosophes. Les leçons que renferme ce précieux Livre, sont si sublimes et si nécessaires, qu'il ne suffit pas d'employer le jour à les méditer. Au jour il faut joindre la nuit, ou plutôt ce livre divin doit être toujours, et dans toutes les circonstances de la vie, entre les mains d'un Chrétien, qui veut acquérir la véritable sagesse. Au moins est-il certain que la lecture attentive et assidue de cet inestimable Livre, est le moyen le plus sûr et le plus court de se dépouiller de tous les vices, de se revêtir de toutes les vertus, de comprendre avec tous les Saints la largeur et la longueur, la sublimité et la profondeur du mystère de notre Rédemption, d'entrer dans l'abîme de la charité excessive dont Jésus-Christ nous a aimés, et de nous remplir en fin des dons et des grâces que Dieu répand dans les âmes, pour honorer et payer la passion de son Fils. Au moins est-il certain que la lecture de ce Livre a fait la principale occupation des Saints pendant leur vie. S. François d'Assise, menacé de perdre les yeux, n'en voulait conserver l'usage que pour lire continuellement ce Livre sacré. L'éternité lui paraissait trop courte, pour en épuiser toutes les richesses. S. Philippe Beniti, en parlant du Crucifix, l'appelait son livre : librum suum appellabat. Il voulait nous apprendre que le Crucifix était son étude, sa science et sa Philosophie.
Au reste, la lecture de ce Livre n'est interdite à personne. Selon le témoignage de S. Jean, il est écrit en dedans et en dehors. Il est placé sur la montagne du Calvaire et exposé aux yeux de l'univers, dit S. Laurent Justinien ; en un mot, il est à l'usage de tout le monde, des ignorants et des savants, des simples et des spirituels. En effet, les ignorants et les simples n'ont ils pas des yeux, que faut-il autre chose, pour lire sur l'extérieur de Jésus-Christ, sa pauvreté, ses douleurs, ses opprobres, son obéissance et son amour pour les hommes ? Ces vérités méditées dans la lumière du Saint-Esprit, et avec la simplicité et l'humilité d'une âme qui vit dans l'obscurité, font sur elle de salutaires impressions, lui inspirent aisément le mépris des biens dont elle est privée, l'estime pour son état de ressemblance avec son Sauveur, et l'élèvent insensiblement à la perfection. Aussi a-t-on vu de tout temps, et voit-on encore des petits et des simples, plus habiles dans la science de Jésus-Christ, que de subtils Philosophes et de profonds Théologiens. L'homme spirituel entre dans l'intérieur de J. C. Quelles richesses, quels trésors ne découvre-t-il pas dans ce sanctuaire ? Il y voit des beautés si ravissantes et si lumineuses, que son cœur cède à leurs attraits, et les ténèbres de son esprit à la clarté du jour qui l'éclaire et qui se répand sur toutes les maximes évangéliques. Il y mange une manne si délicieuse, qu'elle lui cause un dégoût universel pour tout ce qui est créé et périssable, et excite en lui une faim insatiable des biens éternels, des biens consacrés et divinisés, en quelque sorte, par le choix d'un Dieu, c'est-à-dire, de la pauvreté, des souffrances et des humiliations.
Mais, dira quelqu'un, s'il ne faut que des yeux pour lire dans J. C. attaché à la Croix, la préférence qu'il a donnée à la pauvreté sur les richesses, aux souffrances sur les plaisirs même innocents, à l'ignominie sur la gloire ; si les simples et les ignorants sont capables de cette lecture, alors, Jésus en Croix est le livre de tous les Chrétiens, et mal-à propos, on semble l'approprier aux Élus. Cette conséquence paraît d'autant plus juste, qu'elle est plus évidemment conforme à l'esprit de l'Église. Cette Épouse fidèle, dirigée dans toutes ses démarches par l'inspiration de l'Esprit-Saint, animée d'un désir ardent de faire connaître, adorer et aimer son divin Époux, se fait un devoir de mettre partout sous les yeux de tout le monde, l'image d'un Dieu Crucifié. Elle l'expose sur les Autels, dans les places publiques et jusque sur les grands chemins. Elle invite indifféremment tout le monde, à lui donner des marques de son respect, de sa reconnaissance et de son amour. Excité et déterminé par la voix de cette tendre Mère, il n'y a aucun de ses enfants, s'il conserve quelque sentiment de Religion, qui n'ait dans quelqu'endroit de sa maison un Crucifix, au pied duquel il se prosterne tous les jours.
Cette objection n'a qu'une fausse lueur, qu'une simple apparence de difficulté. On sait, et tout Catholique le croit de tout son cœur, que Jésus Crucifié est le salut du monde entier ; que le bois sur lequel il souffre, est la chair d'où il enseigne tout le monde, et lui apprend par ses exemples, à connaître ses véritables biens et ses véritables maux. Mais, hélas ! combien y a-t-il de Chrétiens, qui aiment mieux leurs ténèbres que la lumière, et qui ne daignent pas même écouter les leçons du Maître et du Docteur du genre humain ? Combien y a-t-il de Chrétiens, qui ouvrent les oreilles à sa voix, mais qui y ferment leur esprit et leur cœur ? Oh ! qu'il y a peu de personnes qui goûtent ses maximes sur le mépris du monde, sur la pauvreté et sur les humiliations ! Oh ! qu'il y en a peu qui prennent même les moyens d'acquérir la science de Jésus crucifié ! Cette science divine ne s'apprend pas à l'école des hommes, mais à celle du Saint-Esprit ; elle ne s'apprend pas par la lecture, mais par la fréquente et sérieuse méditation ; elle ne s'apprend pas dans le tumulte du monde, mais dans le silence et dans la retraite ; ce n'est qu'en se renonçant et se détruisant soi-même, qu'on peut former Jésus-Christ dans son esprit et dans son cœur. Il ne vivra dans nous, qu'autant que nous mourrons courageusement à nous-mêmes. Comme donc la lumière que le Soleil répand indifféremment de tous côtés, ne luit point pour ceux qui ferment volontairement les yeux ; comme un remède infaillible qu'offre un habile Médecin, est inutile à un malade qui le rejette avec mépris, ou qui du moins n'en veut faire aucun usage. De même, la vie et la mort de Jésus-Christ, ses enseignements et ses exemples, ses mérites et sa grâce, sont des lumières et des remèdes préparés à tout le monde, dans l'intention du Sauveur ; cependant, selon l'expression de S. Bernard, il n'est pas encore né, il n'a pas encore enseigné la doctrine du salut, il n'est pas encore mort pour ceux qui n'écoutent pas ses maximes, qui ne marchent pas sur ses traces, et qui ne vont point puiser dans la source intarissable de ses plaies, la lumière et la grâce, pour dissiper leurs ténèbres, et vaincre leurs passions ; ou si l'on aime mieux la comparaison que nous fournit S. Paul ; Jésus-Christ est un grand tableau exposé à la vue de tout le monde, mais qui devient propre aux véritables adorateurs, aux disciples fidèles qui tâchent de se modeler sur ce divin original, et d'en devenir des copies vivantes. Voilà ceux qui peuvent dire avec un saint Religieux de l'Ordre de S. Dominique ; ô Jésus ! ô Livre brillant de toutes parts, et rayonnant des lumières les plus pures, des lumières célestes et divines ! C'est uniquement à l'école de vos plaies, et surtout de votre sacré- cœur, que je veux étudier la véritable Philosophie, la sagesse des enfants de Dieu. Accordez-moi la grâce de mourir à tout ce qui est passager et périssable, afin que je cesse de vivre en moi et pour moi, et que sortant hors de moi, je demeure en vous et vous en moi. Le plus ardent de mes désirs, ou plutôt l'unique désir de mon cœur, c'est que cette union s'affermissant et se perfectionnant chaque jour, je sois changé, transformé et consommé dans vous, par un amour toujours nouveau.
À quoi pensons-nous, si nous cherchons d'autre école que celle des plaies du Sauveur ? La science de Jésus et de Jésus Crucifié, est le principe, la racine, le germe de toute la Philosophie Chrétienne, de toute la morale évangélique, et de tous les biens qui peuvent sanctifier notre esprit et notre cœur. Jésus mourant sur une Croix, nous a été donné à tous, pour être notre sagesse, notre justice, notre sanctification et notre rédemption. Ainsi, S. Paul, si parfaitement habile dans la science du salut, et de la plus sublime perfection, fait-il état de ne savoir rien autre chose que Jésus et Jésus Crucifié, il foule tout aux pieds, et en perdant tout, il croit gagner tout, si par cette perte il croit et se perfectionne dans la science éminente de Jésus-Christ. L'unique bien que désirait le grand Apôtre, il le souhaitait aux autres ; il réduit le ministère de son Apostolat, à prêcher aux Juifs et aux Gentils Jésus-Christ et encore Jésus-Christ Crucifié ; il ne connaît d'autre consolation et d'autre joie, que celle de faire naître et de former Jésus-Christ dans les cœurs, et jusqu'à ce qu'il y ait réussi, il souffre les douleurs de l'enfantement. Ne vous étonnez pas de mes sentiments, nous dit le Docteur des Nations, c'est que Jésus Christ est la force de Dieu et la sagesse de Dieu. Comme sagesse de Dieu, il guérit notre esprit en dissipant ses ténèbres et corrigeant ses erreurs ; comme force de Dieu, il guérit notre cœur en arrachant et déracinant toutes nos passions, et le façonnant à toutes les vertus. L'homme tout entier et réformé, les maux que nous a causés le premier Adam, sont réparés, l'ouvrage du démon est détruit, et selon le langage du Prophète, une terre nouvelle, un Ciel nouveau sont créés.
Dans le même esprit, S. Ambroise nous dit à tous ; que vous êtes heureux, si vous connaissez véritablement Jésus Crucifié. Dans cette connaissance, vous possédez le principe de la parfaite sagesse et de la vertu consommée ; toute autre étude, toute autre recherche devient inutile. C'est cette pensée que S. Augustin a évidemment copiée lorsqu'il a écrit : celui qui a l'avantage de savoir Jésus, sait tout ; qui ne sait pas Jésus, ne sait rien ; qui a la science de Jésus, joint la connaissance des mystères et de la nature, et des autres sciences, n'en est pas plus savant. Tout consiste à connaître et à savoir Jésus et Jésus Crucifié. Je ne connais point d'autre sagesse, que la méditation affectueuse des souffrances et de la mort de Jésus-Christ, ajoute S. Bernard. Dans cette étude, je trouve la perfection de la justice, la plénitude de la véritable science, les richesses du salut, l'abondance des mérites. En un mot, savoir Jésus et Jésus Crucifié, voilà, selon moi, la plus parfaite et la plus sublime Philosophie. Il serait aisé de suivre le fil de cette tradition, depuis les Apôtres jusqu'à nous, et on entendrait dire aux Saints, aux Docteurs, aux Ascétiques de tous les temps et tous les lieux, que le chemin le plus droit et le plus court pour arriver non-seulement à la sainteté, mais à la perfection de la sainteté, c'est la méditation des souffrances et de la mort de Jésus-Christ ; que cet exercice est très agréable et très glorieux à Dieu et à son Christ, et très-utile à tous les hommes. Il est important de se bien pénétrer de cette vérité, l'estime dispose et prépare le cœur à l'amour ; l'amour produit l'ardeur, et l'ardeur assure le succès dans les choses que la grâce de Dieu a mises dans la main de notre conseil et de notre liberté.
Tout le monde conçoit assez, et il n'est pas nécessaire de l'en avertir, que la méditation dont je parle, la méditation qui tient le premier rang entre les exercices de piété, n'est pas une méditation sèche, aride et infructueuse, mais une méditation qui éclaire l'esprit, qui échauffe le cœur et qui nous revêtit de Jésus-Christ. Cette seule méditation, que S. Thomas appelle scientia afficiens, peut contribuer à la gloire de Dieu et à notre bonheur.
Reprenons en détail, et prouvons ce que nous venons de dire à la louange de la lecture et de la méditation de Jésus en Croix. À l'autorité des Saints, joignons celle de la raison, afin d'allumer plus sûrement dans les cœurs, le désir de lire et d'étudier J. en Croix. En premier lieu : cette étude est très glorieuse à Dieu. La gloire de Dieu, qu'on appelle extrinsèque, et c'est la seule dont il s'agit ici, consiste ou dans la manifestation que Dieu fait de ses perfections, ou dans la louange, le respect et l'amour que lui rendent ses créatures. C'est dans le premier sens que les Cieux publient la gloire de leur Créateur, et que le jour l'annonce au jour, et la nuit à la nuit. C'est dans le second sens, que les Saints dans le Ciel, et les Justes sur la terre, glorifient le Seigneur. C'est dans ces deux sens que la Passion du Sauveur est d'une manière excellente et magnifique, glorieuse à Dieu.


1.Parce que la Croix manifeste d'une manière éclatante les perfections de Dieu

1°. Quiconque fait usage de la raison, peut sans doute, et doit connaître Dieu et ses perfections, dans les œuvres de sa sagesse ; mais la folie de la Croix nous les montre dans un jour incomparablement plus lumineux, et pour ainsi dire, à découvert. C'est là qu'un Dieu paraît si infiniment grand, que la seule victime digne de lui, est un homme Dieu : il ne peut être dignement honoré, adoré et aimé, que par un adorateur qui est Dieu. J'ose le dire, Dieu lui-même ne peut pas avoir une idée plus noble et plus sublime de sa grandeur et de sa majesté. C'est sur la Croix qu'éclate le domaine infini de Dieu, il s'exerce, non comme autrefois, sur la terre, la mer, les éléments, la maladie et la mort ; mais sur le premier-né de toute créature, le chef de toute principauté et de toute puissance, le Roi des Rois, le Seigneur des Seigneurs, l'objet de l'adoration des hommes et des Anges, l'Homme Dieu ou le Verbe fait chair. Dans Jésus-Christ sur la Croix, éclate admirablement la sagesse divine ; outre qu'elle a rapproché deux natures infiniment éloignées, et qu'elle les a unies dans une même personne, sans confusion et sans mélange, elle a triomphé de la mort par la mort même, elle a changé la mort dans un principe de vie céleste, immortelle et divine ; de la pauvreté elle a tiré l'abondance de tous les biens ; des opprobres, la gloire, de la faiblesse, les forces ; et de l'ignominie d'un supplice, la béatitude la plus parfaite. Sur la Croix éclate admirablement la terrible sainteté de Dieu. Elle n'a pu souffrir dans J. C., même l'ombre et l'apparence du péché ; elle livre aux opprobres, condamne à la mort de la Croix, et traite comme le péché subsistant, celui qui n'a ni connu, ni pu connaître le péché. Enfin la Croix, et la Croix seule, nous ouvre le cœur de Dieu, nous en montre le fond, et nous apprend qu'il n'est de lui-même, et par lui-même, que bonté, que miséricorde, que charité pour nous. C'est l'amour et l'amour seul, qui le détermine à donner son fils unique, et à le donner à de viles créatures, à des pécheurs et à des ingrats. C'est la seule miséricorde qui met, entre l'Ange et l'homme, l'étonnante différence que la foi nous découvre. Tous deux rebelles et criminels, méritent la colère de Dieu. L'Ange est précipité dans les flammes éternelles, l'homme est comblé de gloire et de richesses ; Dieu offensé se met à la place de celui qui l'a offensé, et le sang de cette victime adorable, devient la rançon du coupable. Ô ! que cet amour de Dieu pour l'homme est admirable ! qu'il est incompréhensible !


2. Parce qu'elle procure à Dieu une gloire infinie

2°. La Croix, dont rougissent le Juif et l'impie, rend à Dieu un honneur, un culte, une gloire vraiment et littéralement infinie ; si le Verbe ne s'était point incarné, Dieu ne verrait parmi ses adorateurs, que de pures créatures, dont la bassesse et le néant avilissent et anéantissent, en quelque sorte, les hommages. Mais dans les mystères du verbe incarné, c'est un Dieu qui prie, loue, adore et aime Dieu. Par conséquent, J. C. dans chaque instant de sa vie mortelle, et principalement sur la Croix, a plus honoré la majesté de Dieu, et lui a procuré plus de gloire, que les hommes et les Anges ne peuvent lui en procurer pendant toute l'éternité. Ce qui relève encore le mérite de son sacrifice, et la gloire qui en rejaillit sur la Divinité, c'est l'étendue et la perfection de ce sacrifice. L'Holocauste peut-il être plus entier ? Quelle soumission à toutes les volontés de son Père ! quelle patience dans les affronts et dans les tourments ! quelle humilité ! quel amour ! quel désir de souffrir mille fois davantage pour la gloire de Dieu et l'intérêt des hommes ! C'est ce sacrifice infiniment supérieur à tout autre que le monde peut offrir, c'est ce sacrifice seul digne de la grandeur de Dieu, qui a payé avec surabondance nos dettes. C'est ce sacrifice, qui par une réparation plus glorieuse, que l'attentat du péché n'avait été injurieux à Dieu, a effacé l'arrêt de mort que nous avions écrit de nos propres mains. C'est ce sacrifice qui a étouffé dans le cœur de Dieu, la haine qu'il avait conçue contre nous.
Ce n'est pas encore assez. La sainte humanité dévorée par son zèle pour la gloire de Dieu, et par son amour pour nous, a voulu renouveler tous les jours sur nos Autels d'une manière non sanglante, le sacrifice sanglant qu'elle avait offert sur le Calvaire. Dans ces deux sacrifices, c'est le même Prêtre, la même victime, la même fin ; par cette admirable invention, notre terre porte tous les jours et dans tous les lieux des fruits dignes de Dieu, et la nation sainte, par l'immolation de Jésus-Christ son chef, honorera, aimera et glorifiera Dieu jusqu'à la consommation des siècles, autant qu'il mérite d'être honoré, aimé et glorifié. Prêtres du Seigneur, qui seuls avez reçu un pouvoir, qui n'a pas même été accordé aux Anges, que répondrez-vous un jour, si par négligence, par lâcheté, par esprit d'immortification, ou par quelqu'autre motif semblable, vous n'offrez pas tous les jours la victime pure et sans tache ? Dieu et les créatures, le Ciel et la Terre, uniront leur voix pour vous accuser et pour vous condamner. Vous privez l'adorable Trinité d'une gloire infinie, le Ciel de sa consolation et de sa joie, l'Église souffrante du remède le plus puissant et le plus efficace contre ses maux, l'Église militante d'un secours universel et nécessaire à la multitude de ses besoins. Ennemis de vous-même, vous vous fermez la source abondante de toutes les grâces. Tout ce qu'un Dieu nous a mérité sur la Croix, il nous l'applique par le sacrifice de l'Autel.


3. Parce que Jésus-Christ, par la grâce et par l'adoption qui sont les fruits du Calvaire, honore Dieu dans ses membres d'une manière excellente

3°. Ce n'est pas encore assez. Jésus-Christ, après avoir offert sur la Croix et sur l'Autel, un sacrifice infiniment glorieux à son Père, le glorifie encore dans ses membres et le glorifie d'une manière éminente. Enfants du Calvaire, conçus sur le lit de la Croix, engendrée dans le sang adorable de l'homme-Dieu, régénérés dans sa mort, nous ne formons avec lui qu'un seul et même Christ, comme les membres ne forment, avec leur chef, qu'un seul et même corps ; il est la lumière qui nous éclaire, l'esprit qui nous anime, la vie dont nous vivons. Quand nous agissons en Chrétiens, nous agissons par sa grâce, en participation de ses mérites, et en union avec sa personne adorable. Cette grâce, cette participation, cette union communiquent à nos actions vertueuses, une noblesse et une excellence que n'ont pu avoir les bonnes œuvres, ni d'Adam innocent, ni des Anges voyageurs. Comme il est écrit que le Saint-Esprit qui habite dans nos cœurs, prie dans nous par des gémissements ineffables, de même, Jésus-Christ qui habite dans nous par la foi, par son esprit, par sa grâce, prie, parle, et agit dans nous, il surnaturalise, il divinise, en quelque sorte, nos pensées, nos affections et nos actions, et il les élève à un mérite auquel n'ont pu atteindre, ceux qui n'ont pas l'honneur, comme les enfants du Père, les frères du Fils, et les temples vivants du Saint-Esprit. Honneur et gloire dans les siècles des siècles, à l'adorable Trinité, par J. C. qui la glorifie si éminemment, et dans sa propre personne, et dans celle de ses membres.


4. Parce que la Passion est glorieuse à Jésus-Christ lui-même

4°. Sa Passion, qu'on a coutume d'envisager comme un mystère de pure humiliation pour lui, lui est cependant souverainement glorieuse ; car enfin la véritable gloire d'un homme, fut-il Dieu, consiste à glorifier Dieu, en sorte que plus il se glorifie parfaitement, en établissant et en étendant son royaume, en s'immolant lui-même, plus il se couvre d'une gloire excellente et parfaite. D'ailleurs, dans la doctrine des Prophètes et des Apôtres, Jésus-Christ ne doit le titre glorieux de Jésus, et tous les apanages qui l'accompagnent, ni à l'Incarnation, ni à la Circoncision, ni à quelqu'autre Mystère de sa vie mortelle, mais uniquement à sa Passion. S'il a racheté ses frères, s'il les a délivrés de la malédiction éternelle, s'il leur a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, c'est le mérite et le prix du sang qu'il a versé sur la Croix. En qualité de Jésus et de Sauveur, il a reçu tout pouvoir dans le Ciel et sur la Terre, l'univers est devenu son héritage, son propre, acquêt, et ce n'est pas seulement sur les vivants, mais encore sur les morts qu'il exerce son empire. En qualité de Jésus et de Sauveur, il a été établi juge et arbitre souverain du sort éternel de tous les hommes, sans exception d'un seul, parce qu'il les a tous achetés sans exception. En qualité de Jésus et de Sauveur, il est l'agneau immolé dès le commencement du monde, la source de toutes les lumières, de toutes les grâces, de tous les dons que le Saint-Esprit a répandus sur la terre, depuis la prévarication d'Adam, et qu'il y répandra jusqu'à la consommation des siècles. Enfin, qu'est-ce qui a couronné d'honneur et de gloire Jésus-Christ ressuscitant d'entre les morts ? C'est l'ignominie de sa Passion et de sa mort. Qu'est-ce qui lui a ouvert l'entrée du Ciel, et l'a placé sur le trône de son Père ? C'est l'humiliation de la Croix. Le Ciel, en conséquence de l'union personnelle, était l'héritage, le patrimoine de la sainte humanité ; cependant il était écrit dans les décrets de Dieu, qu'elle n'y entrerait que par voie de conquête, et que par les souffrances.
Or, dès-lors que la Passion de J. C. est un mystère de gloire, et pour lui et pour Dieu, on sent que méditer ce grand mystère, en faire son étude, remplir son esprit et son cœur des idées et des affections qu'il excite naturellement, c'est un exercice très-agréable et très-glorieux à l'homme et à Dieu. Assurément, pour un Roi, dont les sentiments sont aussi élevés que la place qu'il occupe ; la joie la plus douce et la plus flatteuse et, sans contredit, celle d'apprendre que ses sujets ne s'entretiennent ordinairement que des exploits de sa valeur des victoires qu'il a remportées, des ressources et des ressorts de sa prudence et de sa sagesse, de sa tendresse pour son peuple, des maux qu'il a écartés de sa patrie, des biens dont il l'a comblée, de la gloire, enfin, dont il est couronné par les mains de l'univers.
L'application de cette parabole est aisée ; mais elle ne représente que d'une manière grossière et très-imparfaite, J. C. le Roi des hommes et des Anges. Bien différent de ceux de la terre il n'a eu besoin que de la force seule de son bras pour vaincre le monde, la chair, le péché, la mort et les puissances infernales. Salvabit sibi brachium suum ; il ne partage avec personne la gloire de ses exploits. Non est qui occurrat ; il ne la doit qu'au prix infini de ses opprobres, de ses souffrances et de son sang ; Justitia ejus ipsa confirmavit eum.
Âmes Chrétiennes, si vous êtes sensibles aux intérêts de sa gloire et de celle de Dieu, unissez-vous à cette multitude de Saints et de Saintes, qui ont établi leur demeure au pied de la Croix. À leur exemple, ne vous lassez point de contempler le plus merveilleux, le plus touchant spectacle, que Dieu lui-même puisse donner au monde. À leur exemple, ouvrez vos cœurs et livrez-les aux sentiments d'admiration, de reconnaissance, d'amour et d'immolation de vous même. Partagez avec les amateurs de Jésus Crucifié, leur joie et leur tristesse, leurs délices et leurs douleurs, leurs ravissements et leurs larmes. Tout est également doux et également délicieux ; si cependant il n'est pas plus doux de pleurer sur Jésus-Christ, et sur la part que vous avez eue à ses souffrances et à sa mort, que de sentir des consolations ; s'il n'est pas plus doux de souffrir avec lui et pour lui, que d'éprouver les délices de sa présence dans nos cœurs.
Pour exciter efficacement dans nos esprits et dans nos cœurs, les sentiments d'admiration et d'amour, dont je viens de parler, il ne faut jamais diviser Jésus-Christ, c'est-à-dire, il ne faut jamais, en méditant la Passion, séparer la forme de la Divinité, de la forme de l'esclave ; la majesté et les grandeurs de Dieu, de la bassesse et de la faiblesse de l'homme. C'est cette union, c'est cet assemblage qui forme le caractère de Jésus-Christ Dieu et homme. C'est cet ensemble qui l'a mis en état de satisfaire à la justice de son Père, de le réconcilier avec nous, et de lui procurer une gloire infinie ; c'est cet ensemble qui l'a mis en état de nous donner de sa propre bouche, et par ses exemples, les leçons de toutes les vertus, et de nous montrer dans sa propre personne, le terme heureux et glorieux où conduit le chemin difficile et épineux dans lequel il nous appelle et nous fait marcher à sa suite ; c'est cet ensemble qui saisit, qui ravit l'esprit, qui remue, touche et enlève les cœurs. En méditant l'homme pauvre sur la terre et parmi nous ; pensons donc, dit S. Augustin, qu'il est le Dieu riche dans le Ciel et dans le sein de son Père, le Dieu à qui appartient la terre et la plénitude des biens qu'elle renferme ; en méditant l'homme humilié, pensons qu'il est le Roi de gloire, le Roi des siècles, le Roi immortel. Sa gloire, selon l'expression d'un Prophète, celle-là même dont il jouit visiblement sur la terre, et qui est un gage assuré de celle dont nous jouirons dans le Ciel, si nous marchons sur ses traces, est si extraordinaire et si brillante, qu'elle couvre les Cieux, qu'elle efface l'éclat du soleil, et qu'elle décèle la Divinité cachée sous le voile de notre humanité. La Croix, autrefois un objet d'horreur et de confusion, brille aujourd'hui sur le front des Rois et des Empereurs, et elle fait le plus bel ornement de leur Diadème. Le sang qui coule des veines de Jésus mourant sur la Croix, crée une terre nouvelle, selon la prédiction des Prophètes, il la couvre de l'émail de mille et mille fleurs d'une beauté ravissante, et d'un coloris tout céleste, il l'enrichit d'une variété de fruits exquis et jusqu'alors inconnus. Le monde étonné est frappé et saisi d'admiration. Les montagnes du siècle sont réduites en poudre, et les collines du monde sont abaissées sous les pas de l'Éternel, c'est-à-dire, le cou des superbes est humilié, tout genou est fléchi devant Dieu, qui n'était autrefois connu que dans la Judée. La terre est pleine de la science et de la gloire du Seigneur, elle retentit de toutes parts des éloges qu'elle lui donne. Le péché est détruit, la justice éternelle est établie, le fort armé vaincu tremble, et fuit au seul nom de son vainqueur. La mort a perdu son empire, son aiguillon n'a plus de pointe ; ses amertumes sont changées en des délices, qui excitent les plus ardents désirs dans les cœurs des véritables Chrétiens. Les Divinités que les nations insensées adoraient, sont confondues, leurs Temples renversés, les Oracles condamnés au silence, et le monde entier a changé de face.
En réunissant dans un même tableau la gloire et les humiliations de Jésus-Christ, on voit en raccourci le grand et l'admirable ouvrage que la droite du Tout-Puissant a exécuté et manifesté au milieu des temps. Il désire de nous, ce grand Dieu, que nous méditions ce prodige par excellence, que nous en étudions toutes les circonstances, soit pour dissiper les erreurs de notre esprit et fondre la glace de nos cœurs, soit pour rendre à sa miséricorde, à sa sagesse et à sa puissance, la gloire qui leur est due ; soit pour louer, bénir, adorer et aimer dans le temps et dans l'éternité, Jésus-Christ notre Sauveur.
Au motif de la gloire de Dieu se joint un autre moins noble, moins sublime à la vérité, mais qui le plus communément nous détermine à méditer Jésus en Croix. C'est la vue de nos intérêts éternels ; le désir de notre sanctification, et de puiser les lumières, les grâces, les vertus dans leur source naturelle.....
Ici l'univers n'a qu'une voix, et par le concert le plus unanime, nous crie à tous, tolle, lege, si vous aspirez à la sincère et solide piété, prenez en main et lisez fréquemment et attentivement le Livre des Élus. C'est ce que nous disent les Saints dans leurs vies, les Maîtres de la vie spirituelle dans leurs écrits, les Pères et les Docteurs dans leurs ouvrages. Il serait inutile de faire ici un fastueux détail de tant de témoins ; il suffit d'en citer un seul qui parle au nom de tous ; ce sera le pieux et savant Blosius. C'est, dit-il, un sentiment général et universel que la méditation de Jésus Crucifié est très-utile et même nécessaire à tous ceux qui veulent devenir habiles dans la science des Saints.
Ce consentement de tant de personnes éclairées, est fondé sur l'expérience et sur une raison évidente. Car la passion de Jésus-Christ, souvent et sérieusement méditée, est la ruine certaine et indubitable des passions du cœur et de toutes ses affections déréglées, un port assuré dans les tempêtes qu'excitent les vents des tentations, un asile dans tous les dangers dont nous sommes environnés ; c'est elle qui nous console dans toutes nos peines, qui nous délasse de nos travaux, et qui nous met en état d'entreprendre de nouveaux et de plus rudes, par la nouvelle vigueur qu'elle nous communique ; c'est elle qui nous ouvre le chemin de la véritable sainteté, et qui nous faisant marcher avec facilité dans ces voies difficiles, nous conduit et nous élève jusqu'à la contemplation ; par ce moyen, elle forme dans nous les plus héroïques vertus, et nous transforme dans l'image de J. C. le modèle le plus accompli de la plus sublime perfection ; c'est elle enfin, qui remplit l'âme des plus douces consolations, des avant-goûts du Ciel, et allume dans le cœur, les feux brûlants et dévorants de l'amour divin. À cet éloge, si juste et si véritable, je pourrais ajouter, que dans la pensée de l'Apôtre, la force de Dieu, ce n'est ni les rigueurs des flammes éternelles, ni la beauté et la magnificence du Ciel, mais uniquement Jésus-Crucifié. Jesum Christum crucifixum virtutem Dei. Le désir de réunir tous les fidèles autour de la Croix, et de leur persuader efficacement les grands et admirables avantages qu'ils trouveront dans la méditation des souffrances et de la Passion de J. C., appesantit ma plume sur cette vérité, déjà suffisamment prouvée.
Par ce que je viens de dire, on peut considérer le Chrétien dans trois états bien différents que les spirituels appellent la vie purgative, la vie illuminative et la vie unitive ; mais dans quelque état qu'il soit, quelle que soit la disposition intérieure de son âme, il n'a point de moyen plus sûr et plus court de parvenir à la sainteté, de la conserver et de la perfectionner, que la méditation de Jésus souffrant et mourant. Je demande à mon Lecteur une attention sérieuse, la matière la mérite.
La vie purgative est l'état des commençants et des imparfaits, qui travaillent à la purgation spirituelle de leurs âmes, c'est à dire, à pleurer et à effacer, par la pénitence, les péchés passés ; à prévenir par une sainte sollicitude, les nouvelles chutes ; à combattre avec courage contre le démon et les autres ennemis du salut. Qui fera couler de la pierre du cœur, les eaux, les larmes de pénitence ? qui donnera à une feuille, que le moindre vent agite, assez de force pour résister à tant de vents impétueux ? Ce sera la méditation de la Passion de Jésus-Christ.
Cette méditation a une vertu propre et particulière, pour inspirer à un pécheur les sentiments de la plus vive contrition ; et le remède le plus efficace contre les plaies profondes et mortelles que le péché lui a faites, est certainement la considération attentive des plaies de J. C. Lui-même nous l'enseigne clairement. D'un côté, la vue du serpent d'airain, qu'éleva Moïse dans le camp d'Israël, était un secours prompt et infaillible contre la morsure des serpents, qui avec le poison, portaient le feu dans les veines des Israélites. D'un autre côté, ce serpent élevé sur une espèce de colonne, était, selon l'Évangile même, la figure de Jésus-Christ, et levé et attaché sur la Croix. Le serpent guérissait les blessures du corps, Jésus-Christ guérit celles de l'âme. Le premier a été élevé, afin que quiconque le regarderait, fût préservé de la mort et recouvrât la santé. Le second a été exalté, afin que quiconque croit en lui ne périsse pas, mais possède la vie éternelle. Si donc quelqu'un a été blessé par le serpent infernal, s'il a avalé le poison mortel du péché, qu'il recoure au remède que Dieu lui présente, qu'il attache, qu'il fixe ses yeux sur un Dieu Crucifié, qu'il regarde les désordres de sa vie, comme des attentats contre la majesté divine, attentats en réparation desquels Dieu le Père a frappé son Fils, l'a couvert de plaies, et l'a pour ainsi dire, brisé et broyé dans le mortier d'une Passion aussi ignominieuse que douloureuse ; si un pécheur se familiarise avec ces pensées, il verra que le péché renferme une malice inconcevable, puisqu'il n'a pu être dignement réparé que par les opprobres et la mort d'un homme-Dieu. Cette connaissance produira naturellement, et l'horreur du crime, et la douleur de l'avoir commis. Si un Pécheur s'accoutume à considérer le sang qu'il voit couler des plaies de Jésus-Christ, comme répandu par ses crimes et pour ses crimes, refusera-t-il de mêler à ce sang adorable, ses pleurs, qui, selon l'expression de S. Augustin, sont comme autant de gouttes de sang que verse un cœur blessé par la pénitence et par la contrition ?
Les vives, les fortes lumières que la Croix répand dans un esprit attentif, ne disposent pas seulement le cœur à pleurer les péchés commis, mais le déterminent à n'en pas commettre de nouveaux ; elles servent de remède pour le passé, et de préservatif pour l'avenir. Nulle part la difformité du péché, la
haine que Dieu lui porte, la terreur épouvantable de ses vengeances, ne paraissent dans un jour si lumineux, que dans le mystère de la Passion. Quand Dieu, dans sa colère, creuse dans le centre de la terre, les abîmes d'un enfer ; quand le souffle de sa fureur y allume des flammes éternelles ; quand il précipite dans ce lieu de tourments, de viles créatures, armées contre lui, rebelles à ses volontés, et qui avec une opiniâtreté invincible, ont rejeté et méprisé ses bontés et ses recherches les plus empressées, il n'y a rien en tout cela qui étonne ma raison. Mais dans le mystère de la Croix, ma raison étonnée voit des choses si hautes et si élevées, qu'elle ne peut y atteindre par ses regards ; elle voit un rapport de proportion, entre la malice du péché et le prix du sang d'un Dieu ; éblouie par cette lumière trop éclatante, elle aperçoit que le péché lui est aussi inconcevable dans sa malice, que le sang d'un Dieu l'est dans son prix. Le Mystère de la Croix me montre Dieu le Père, ne pouvant souffrir l'ombre et l'apparence du péché dans son Fils même ; malgré l'amour infini dont il l'aime, il le livre à la fureur, à la rage de ses ennemis et de l'enfer ; il lève le bras contre cet objet nécessaire de ses complaisances, le frappe sans pitié, répand sur cette tête innocente les flots de sa colère, et un déluge d'humiliations et d'opprobres. En tout cela, ma raison ne voit que des infinités, et elle sent qu'elle est faible pour en porter le poids ; infinité de sainteté dans Dieu, infinité de haine dans son cœur contre le péché ; infinité de vengeance préparée pour châtier le pécheur. Précieuses ténèbres, plus claires que toutes mes lumières ! heureuse faiblesse, plus avantageuse que la force de ma raison ! Moins il m'est possible de concevoir la malice du péché, plus je dois le pleurer amèrement, plus je dois l'éviter soigneusement ; moins je comprends la sainteté de Dieu, plus je dois craindre de l'irriter ; moins je connais combien la vengeance de Dieu est formidable et terrible, plus je dois avoir d'ardeur pour l'apaiser et la prévenir, par une rigoureuse et sincère pénitence.
Ces mêmes réflexions remplissent un Chrétien, d'une force et d'un courage invincible, contre tout ce qui attaque son devoir et ses obligations. En effet, lorsque J. C. nous invite à le suivre et à combattre sous ses étendards, il ne nous offre point d'autres armes que celles de la Croix. Qui vult venire post me, tollat crucem. Ne vous en étonnez pas ; car de quelle crainte, de quel effroi doit être le démon, lorsqu'il voit la Croix ? C'est-à-dire, continue S. Chrysostôme, le fouet avec lequel Jésus-Christ l'a chassé, la lance dont il l'a terrassé, l'épée dont il l'a percé, le char auquel il l'a attaché, après l'avoir vaincu et désarmé.
Eh quoi, s'écrie S. Éphrem, si un symbole extérieur et visible, qui dénote qu'un homme appartient d'une manière particulière à un Roi de la Terre, est une sauvegarde respectable et presqu'inviolable, quel pouvoir ! quelle supériorité de forces n'aura pas le symbole d'un homme-Dieu, qui a tout pouvoir dans le Ciel et sur la terre ? Je veux dire la Croix imprimée sur le front, et gravée par la méditation, dans l'esprit et dans le cœur d'un Chrétien ? Si nous voulons donc éviter les pièges que nous tend le tentateur, ou pour parler avec S. Augustin , renverser toutes les machines qu'il dresse contre nous, soyons toujours couverts du bouclier de la Croix. Qu'elle soit dans notre mémoire, par un souvenir fréquent ; dans notre esprit, par un sincère et profond respect ; dans notre cœur, par un tendre amour. Rien de tout cela ne se peut faire, que par la méditation. Alors, ajoute le même S. Docteur, la Croix sera notre force dans les combats contre nous-mêmes, contre le monde et contre le démon ; elle sera le principe et la cause de nos victoires ; notre guide dans le chemin du salut ; la clef qui nous ouvrira le Ciel, et le souvenir tendre et affectueux de la Croix de notre Sauveur, renouvellera dans nous les mêmes merveilles, qu'opérait sur la terre sa présence visible et corporelle.
Cette doctrine est conforme à celle de S. Pierre et de S. Paul. Le premier nous exhorte de nous armer de la pensée de Jésus-Christ souffrant la mort dans sa chair mortelle, si nous ne voulons plus avoir de commerce avec le péché. Le second, de peur que nous ne nous découragions dans les combats, les tentations et les épreuves auxquelles sont exposés ceux qui veulent vivre dans la piété, nous conseille de penser à celui qui pour nous a souffert, de la part des pécheurs, de si longues et de si cruelles contradictions. Il semble que la seule pensée, le seul souvenir de Jésus en Croix, soit suffisant pour éloigner de nous le tentateur, ou plutôt pour repousser ses traits, et tourner à sa confusion les assauts qu'il nous livre. C'est la pensée du Cardinal Huges, sur l'Épitre de S. Pierre, et il cite en preuve ces paroles de S. Bernard. La Croix de Jésus-Christ a une vertu si merveilleuse et si étonnante, que son seul souvenir met en fuite les légions de nos ennemis invisibles, nous soutient contre leurs efforts, et nous préserve des pièges qu'ils nous tendent. Répétons donc souvent, mais surtout dans les occasions dangereuses, conclut ce pieux et savant Cardinal, Jésus-Christ a combattu pour moi, je combats autant pour moi que pour lui ; il lui en a coûté tout son sang, il ne m'en a pas encore coûté une goutte du mien.
Pour joindre l'exemple à l'instruction ; le B. Coesar de Butz opposait à toutes les suggestions du démon, la Croix qu'il portait sur sa poitrine, à la première attaque, mettant la main sur la précieuse armure qui faisait sa force et son espérance, il s'écriait, fuyez ennemis de mon salut et de mon Dieu, fuyez démons, voilà la Croix, mais la Croix du Seigneur, qui par cet instrument, a brisé les portes de l'enfer. Ecce crucem Domini, fugite, partes adversoe. Si la tentation continuait, en s'adressant à Dieu, il lui disait : Ô mon Sauveur, ô mon Dieu, par le mérite de votre Croix, délivrez-moi de mes ennemis. Per signum Crucis, de inimicis nostris libera nos, Deus noster. Le démon de la vanité et de l'orgueil l'attaquait-il ? Je suis Chrétien, répondait-il, et je ne connais point d'autre gloire, que la Croix et les opprobres de Jésus-Christ mon Seigneur. Nos autem oporteat gloriari in Cruce Domini nostri Jesus-Christi. La Providence lui procurait-elle quelqu'humiliation, ou exigeait-elle de lui, quelque sacrifice dur à la nature ? La pensée de Jésus-Christ humilié et obéissant jusqu'à la mort, et à la mort même de la Croix, était sa consolation et sa force. Humiliavit semetipsum factus obediens usque ad mortem, autem Crucis. Sur ce modèle, dans nos maladies, dans nos traverses, dans nos Croix, pensons que nous commençons à devenir des disciples dignes de notre maître, puisque nous partageons avec lui sa Croix. Qui non bajulat crucem ſuam et venit post me, non potest esse meus discipulus. Dans les tentations de découragement et de désespoir, consolons-nous en jetant les yeux sur celui, qui attaché au bois de la Croix, a souffert la peine due à nos péchés, et de son sang, a effacé l'arrêt de notre condamnation. Peccata nostra ipse pertulit in corpore suo super lignum. En un mot, les besoins de notre âme sont sans nombre, et se diversifient sans fin ; mais Jésus en Croix est toujours, et en quelqu'état que ce soit, son refuge, son appui, sa force et sa consolation. Peut-on donc s'empêcher de blâmer tant de personnes, qui, soit par devoir, soit par dévotion, soit d'une manière visible, soit d'une manière cachée, portent, à la vérité sur elles un Crucifix ; mais ne le portent que comme un poids inutile qui ne leur dit mot, et à qui réciproquement elles ne disent pas une seule parole.
Quand l'homme a effacé ses péchés dans l'amertume de la contrition, par les armes et les rigueurs de la pénitence ; quand il a travaillé généreusement à mortifier et à déraciner ses passions, alors il passe insensiblement des ténèbres à l'admirable lumière de Dieu, et sur les ruines de l'édifice du démon, il élève celui de Jésus-Christ, par l'acquisition des vertus Chrétiennes. Cet état est ce qu'on appelle la vie illuminative ; et nous disons que c'est à l'école de Jésus en Croix, que l'esprit est éclairé des véritables lumières, et que le cœur se forme aux solides vertus. Cette vérité ne semble pas avoir besoin de preuve.
Il est incontestable à tout Chrétien, que Jésus-Christ est notre seul maître, que lui seul est la lumière du monde, que toute sagesse opposée à la sienne est une véritable folie, et que quiconque ne marche pas à la lueur de ses enseignements, marche dans les ténèbres de la sagesse terrestre, et s'égare. Il est encore incontestable que Jésus-Christ, soit qu'il enseigne les hommes, soit qu'il leur donne l'exemple des vertus, est par-tout vérité, lumière et vie, mais il faut l'avouer ; jamais les leçons de Jésus-Christ n'ont été soutenues et fortifiées, selon l'expression de S. Jérôme, par des exemples si frappants et si touchants, que dans le temps de sa Passion.
Prenons pour exemple, la vertu qui est la racine et le fondement de toutes les autres, la vertu que Jésus-Christ nous a spécialement recommandé d'apprendre de lui, et que lui seul pouvait véritablement nous enseigner ; je parle de l'humilité de l'esprit et du cœur. Quand Jésus-Christ, dans son Évangile, me donne des leçons sur cette vertu, quand il m'assure de sa nécessité pour entrer dans le royaume des Cieux, quand dans les jours de sa vie cachée et de sa vie agissante, il joint les exemples à ses leçons, j'avoue qu'il y a en tout cela une lumière qui devrait dissiper mes erreurs, une force qui devrait vaincre mon orgueil ; mais lorsque je vois ce même Jésus, rassasié d'opprobres dans le cours de sa Passion, lorsque je vois son visage adorable, meurtri de soufflets, sali de crachats, lorsque je le vois traité d'insensé, dans la cour d'Hérode, calomnié par de faux témoins, accusé par les Prêtres, d'être un séducteur, un blasphémateur ; lorsque je le vois condamné comme un scélérat à une mort honteuse, entre deux scélérats, alors je m'écrie ; quelle vivacité de lumières ! quelle force impérieuse dans ce spectacle ! qui peut y résister ? Et celui-là même qui y résiste, n'est-il pas forcé d'avouer que l'enflure de son cœur est incurable, puisque son orgueil n'est pas guéri par la diversité, par la profondeur, par la publicité des affronts que Jésus-Christ a soufferts dans sa Passion ?
Ce que j'ai dit de l'humilité, je le dis de l'obéissance. Jésus obéissant à Joseph et à Marie, un Dieu obéissant à ses créatures, voilà sans doute un grand miracle. Mais quel prodige, qu'un Dieu obéissant à ses bourreaux ! obéissant à un Juge inique, qui le condamne contre ses lumières ! et obéissant jusqu'à la mort, et à la mort de la Croix.
Je dis la même chose de toutes les vertus, de la pénitence, de la constance, du mépris du monde et de ses jugements, de l'amour pour Dieu, de la charité pour les hommes, de la tendresse pour les ennemis. Si donc la méditation des instructions et des exemples, que nous fournit la vie de Jésus-Christ, est utile dans la voie qu'on appelle illuminative ; combien plus utile est la méditation de Jésus en Croix, soit pour éclairer notre esprit, vaincre nos préjugés et corriger nos erreurs, soit pour fournir à notre cœur des motifs les plus puissants et les plus touchants de toutes les vertus ?
S. Chrysostôme était bien convaincu de cette vérité. Il n'ignorait pas assurément que le monde, dans les instructions de Jésus-Christ, voit les choses comme Dieu lui-même les voit, que le moindre exemple d'humilité, d'obéissance et de patience, qu'un Dieu donne au monde, doit faire sur lui les plus vives impressions ; cependant, ce n'est qu'à la Passion et à la Croix de Jésus, qu'il attribue la gloire d'avoir dissipé les ténèbres qui étaient répandues sur la face de l'abîme, et d'avoir purifié les cœurs par l'éclat de sa lumière. La Croix plantée sur la montagne du Calvaire, dit ce S. Docteur, est un flambeau qui, répandant par-tout ses rayons, a éclairé, et ne cesse point d'éclairer le monde. C'est à l'éclat de ce flambeau que le monde voit la laideur du vice, la beauté de la vertu, et qu'apercevant toutes choses dans le plus grand jour, il apprend à bien juger de la pauvreté et des richesses, des plaisirs et des souffrances.
C'est ce qu'éprouvèrent heureusement les premiers disciples du grand S. François d'Assise ; ils vivaient dans une pauvreté et une indigence si extrême, qu'elle leur refusait les livres, même ecclésiastiques, les plus nécessaires, et ne leur laissait que le Livre des Élus, ou Jésus en Croix ; mais ces bons Religieux connaissaient le prix infini du trésor qu'ils possédaient. Excités par la faim de leur perfection, et animés par les discours enflammés de leur S. Patriarche, ils employaient le jour et la nuit à lire et relire ce livre mystérieux, qui était tout leur trésor. Librum Crucis Christi continuatis aspectibus diebus ac noctibus revolvebant. Sans cesse ils puisaient dans cette source inépuisable de tous les biens, dans cette plénitude de lumières, de grâces et de vertus. Quelle fut la suite et le fruit d'une étude si constante ? ils devinrent les enfants de la lumière et du jour, des hommes riches en toutes sortes de grâces spirituelles, de dignes enfants du Séraphique S. François, et comme leur Père, ils firent l'admiration du monde, qui n'était pas digne de les posséder.
Jésus-Christ lui-même, a suggéré la méditation de ses douleurs, comme un moyen sûr et facile de parvenir à la sainteté. S. Edmond, qui fut dans la suite Archevêque de Cantorbery, se promenait dans la campagne, occupé de pieuses pensées. Dans ce moment, J. C. caché sous la figure d'un jeune homme, se joignit à lui, l'entretint de discours de piété, lui donna plusieurs conseils utiles, mais sur tout, il lui recommanda de méditer tous les jours la passion de l'homme de douleurs, s'il voulait en peu de temps purifier son cœur de la souillure des moindres péchés, et l'embellir des vertus Chrétiennes. Saint François, dont je viens de parler, pressé par un mouvement plus impétueux qu'à l'ordinaire, ouvre trois fois un MisseI pour y chercher quelque moyen de devenir tout de bon un Saint ; trois fois iI tombe sur la Passion de J. C. et il comprit que la méditation de ce grand mystère était le moyen, que Dieu lui-même lui indiquait, pour satisfaire l'ardeur de ses désirs. Formé à l'école de cet homme céleste, S. Bonaventure ne nous donne point d'autre moyen d'entretenir toujours dans nous le feu de la dévotion, que la vue continuelle de Jésus-Christ attaché sur la Croix. Cette vue sanctifiera l'esprit par l'abondance des lumières célestes qu'elle y répandra ; le cœur, par la force invincible dont elle le remplira. Faisons-en l'expérience, et à notre tour nous servirons de preuve à cette vérité constatée par le suffrage de tous les Saints. Achevons.
Déjà la passion bien méditée a purifié le cœur, déjà elle l'a enrichi et embelli des vertus Chrétiennes, à proportion qu'elle l'a vidé de la créature, elle l'a rempli de Dieu, et insensiblement elle élève l'homme à une vie surhumaine, céleste et divine, à une vie cachée et perdue en Dieu ; qui ne tient qu'à Dieu, devient un même esprit avec lui. La question est de savoir si dans l'état sublime de cette vie unitive, il faut encore s'occuper de la contemplation des souffrances et de la mort de Jésus-Christ, et si cet exercice est utile à une âme qui est parvenue à la perfection.
Quelques faux mystiques n'ont permis qu'aux pécheurs et aux imparfaits, la méditation de Jésus-souffrant, pour s'exciter à la contrition de leurs fautes passées, et pour se prémunir contre celles qu'ils pourraient commettre. Mais à ceux qui aspirent à la perfection, ils interdisent la vue de la sainte humanité, et comme une chose inutile, c'en est déjà trop, et comme un obstacle à l'intime et parfaite union de l'âme avec Dieu. Ils veulent qu'elle oublie et qu'elle efface de sa mémoire et de son esprit, les idées et les images de tout ce qui est créé et sensible, sans excepter l'humanité adorable de Jésus-Christ. Ils veulent que quand Dieu appelle une âme à la sublimité de la perfection, elle ne s'occupe que de ce qui est plus élevé et plus sublime ; je veux dire, de la divinité pure et sans aucun objet intermédiaire. Cette opinion est une illusion grossière, contredite par la raison, combattue par la conduite et la doctrine des Saints, et enfin, injurieuse à l'humanité sainte de Jésus-Christ.
La raison et l'expérience apprennent à tous les hommes cette maxime de S. Jérôme. Chaque chose s'entretient, s'augmente et se perfectionne, par les mêmes principes qui lui ont donné l'être et la vie. Or, nous venons de le dire tout-à-l'heure, c'est l'étude de J. C. qui détruit dans nous les inclinations du premier Adam, qui forme celles du second, qui embellit chaque jour cette image, la rend plus semblable à son divin Prototype, et qui enfin, prépare et dispose une âme à l'union intime avec Dieu. C'est donc l'étude de J. C. qui à proportion qu'elle nous fait avancer dans la science cet homme-Dieu, nous fait avancer de clarté en clarté, nous lie plus étroitement à Dieu, et nous transforme dans son image par les ardeurs de l'amour.
La vie unitive et contemplative, dira-t-on peut-être, consiste dans la connaissance lumineuse et amoureuse de Dieu et de ses divines perfections. J'en conviens, mais j'ajoute que pour s'élever sûrement à la sublimité de cet état, il faut connaître le chemin et avoir un guide, d'autant plus que les routes qui y conduisent, sont périlleuses et bordés de précipices. Quel chemin plus sûr, quel guide plus infaillible que Jésus-Christ ? L'Écriture nous l'apprend ; à chaque page et elle nous assure que personne ne va au Père, qu'en marchant par la voie qui est Jésus-Christ ; que celui qui le connaît et qui le voit, connaît et voit son Père. Voulez-vous donc parvenir à la connaissance de la Divinité, appliquez-vous à connaître la sainte et adorable humanité, ambula per hominem et pervenies ad Deum. Toute autre voie, tout autre chemin vous expose au danger de vous égarer. Dans l'ordre de la nature, on connaît Dieu par la beauté, l'harmonie et la magnificence de ce vaste univers ; dans l'ordre de la grâce, ce n'est que par les mystères d'un Dieu incarné que j'apprends à bien connaître Dieu, Nous ne sommes pas des Anges, mais des hommes chargés d'un corps mortel, et nos yeux sont trop faibles pour fixer leurs regards sur l'éclat qui environne la majesté de Dieu assis dans son trône. Pour nous la faire bien connaître cette gloire, pour préparer nos yeux à en soutenir la splendeur, il a fallu la tempérer et la couvrir du voile de la chair. Ôtez le mystère de l'incarnation, je ne vois plus sensiblement cette grandeur, cette majesté si infinie, qu'elle ne peut être dignement louée, adorée et aimée que par un homme Dieu ; je ne conçois plus, qu'après avoir tout fait et tout souffert, après m'avoir immolé en holocauste dans tous les instants de ma vie, je ne suis qu'un serviteur inutile ; je ne conçois plus combien Dieu est terrible en sainteté, combien sa justice est formidable, et avec quelle crainte, quel tremblement je dois obéir à toutes ses volontés. Ôtez le mystère de l'incarnation, jamais ni les hommes, ni les Anges n'auraient pu se former une juste idée des miséricordes de Dieu, pour des vers de terre, pour des ingrats, pour des pécheurs ; ni les uns, ni les autres, n'auraient jamais pu imaginer la charité immense et excessive dont Dieu aime l'homme. Non, ce n'est que par les plaies de Jésus-Christ, et sur-tout, par la plaie de son cœur, qu'on peut pénétrer dans le cœur de Dieu, et y voir avec étonnement l'amour éternel, gratuit et infini qu'il a pour nous. Mais si vous m'ôtez la connaissance que la croix me donne de la bonté, de la miséricorde et de l'amour de Dieu pour moi, ma prière est timide, mon espérance faible, ma confiance chancelante, mes misères m'épouvantent, mes chûtes me découragent ; je suis en proie à la frayeur et tenté de désespoir. Avançons.
Si l'étude de Jésus-Christ apprend à connaître Dieu, elle apprend aussi à l'aimer ; si elle éclaire l'esprit, elle échauffe le cœur. Le feu allume un autre feu, et l'amour produit l'amour. De tous les motifs d'aimer Dieu, le plus conforme aux inclinations et à la nature de mon cœur, le plus puissant et le plus efficace est, selon S. Jean, l'amour dont Dieu m'a prévenu, et qu'il m'a manifesté en me donnant son fils unique, et en le livrant pour moi à la mort ignominieuse de la Croix. Quand je m'élève en esprit jusqu'au trône de Dieu, et que je considère sa grandeur et sa majesté infinie, je suis forcé d'avouer qu'il mérite mes respects, ma soumission et mes hommages : mais la distance infinie que j'aperçois entre lui et moi, m'interdit, et elle me fait presque douter s'il m'est permis de l'assurer de mon amour. À la vérité sur le Mont Sinaï, ce Dieu de grandeur et de majesté, au milieu des éclairs et des tonnerres, me demande mon cœur, et en me le demandant, il m'assure du sien. Cependant, ce formidable appareil est plus propre à m'intimider, qu'à m'attirer, et à m'inspirer la crainte, que l'amour. Au contraire, dans ce même Dieu, devenu par son amour semblable à moi, humilié pour moi, souffrant et mourant pour moi, tout me parle d'amour, tout me persuade l'amour, tout me presse de lui rendre amour pour amour. Ses langes, ses larmes, ses humiliations, son sang , sont autant de voix qui sollicitent mon amour avec une éloquence infinie, et si je leur résiste, le Ciel et la terre m'accusent d'insensibilité et de dureté. Qui n'éprouve pas, qui ne sent pas qu'un Dieu dans l'humiliation de sa Crèche, qu'un Dieu pauvre et souffrant, a sans comparaison plus de force et d'empire sur notre cœur, que Dieu dans sa gloire, dans sa puissance et dans son impassibilité. Je l'ai considéré dans l'état de sa grandeur et de sa majesté, dit S. Ambroise, et j'avoue à ma honte que je ne l'ai pas adoré, et que je ne lui ai pas obéi. Je l'ai considéré, continue ce S. Docteur, dans les états d'anéantissement, dans lesquels son amour l'a réduit, ma résistance a cessé, mon cœur s'est rendu et s'est soumis à son empire. Ce n'est pas par l'éclat de sa gloire, mais par ses anéantissements, qu'il a engendré, purifié et sanctifié une multitude innombrable de véritables adorateurs. Qui pourrait expliquer quels désirs de la pauvreté, quelle tendresse pour cette vertu jusqu'alors inconnue, a inspiré J. C. pauvre ? Quelle faim, quelle soif des souffrances a excité dans une infinité de personnes Jésus souffrant ? Quels sacrifices a persuadé Jésus obéissant et mourant ? Sur-tout quelles ardeurs, quels feux d'un amour brûlant et dévorant a allumé dans les cœurs, Jésus infiniment aimable et infiniment aimant ? En peu d'années après la naissance de Jésus-Christ, notre terre a porté de plus beaux fruits et en plus grande abondance, qu'elle n'en avait produit pendant les quatre mille ans qui ont précédé l'Incarnation. Enfin, et il ne faut pas oublier cette réflexion, quelque progrès qu'ait fait une âme dans la connaissance de Jésus-Christ, elle trouve et découvre sans cesse dans cette connaissance de nouveaux moyens de connaître Dieu plus parfaitement, et de l'aimer plus ardemment. La raison en est évidente ; c'est que l'obéissance, les humiliations, les souffrances, l'amour de Jésus-Christ sont des abîmes dont on ne peut jamais trouver le fonds.
Réunissons maintenant ce que nous venons de dire : la contemplation est sans contredit une sublime connaissance de Dieu et de ses attributs, et en même temps un amour ardent, généreux pour Dieu et pour les intérêts de sa gloire. Si donc Jésus-Christ médité dans l'esprit d'une foi véritable, et dans la lumière du Saint-Esprit est l'unique moyen de connaître parfaitement Dieu, sa grandeur, sa justice, sa bonté, sa miséricorde et son amour ; si Jésus-Christ est la force de Dieu, pour vaincre la dureté du cœur humain, pour le détacher de tout ce qui est visible et périssable, pour l'unir à Dieu par l'amour le plus ardent et le plus immolant ; si enfin J. C. est une source inépuisable de lumières pour l'esprit, d'amour, de courage et de force, pour le cœur, comment ose-t-on dire, comment ose-t-on écrire, que lorsqu'on veut quitter la terre et s'élever à Dieu, lorsqu'on est appelé des voies ordinaires de l'oraison à celles de la contemplation, on doit mettre la sainte humanité de Jésus-Christ au rang des créatures, qui sont un obstacle à notre perfection.
Au contraire, il faut conclure avec les maîtres de la vie mystique, et avec tous les vrais contemplatifs, que la méditation de la vie, et sur-tout de la Passion de Jésus-Christ, est la porte de la contemplation, que plus on se perfectionne dans la première, plus on s'élève dans la seconde ; que la prétendue contemplation est témérité et présomption, erreur et égarement, précipice et chute, d'autant plus sûre et d'autant plus funeste, qu'une âme fait plus d'efforts pour se guinder dans le sein de la Divinité, sans la conduite, sans l'appui de la sainte et adorable humanité de J. C. Telle est la doctrine expresse et formelle de Rusbrok, de Suzo, de Blosius, de S. Benaventure et du grand S. François. Sainte Thérèse séduite par les livres, et encore plus par les conseils de quelques illuminés, écarta pendant quelque temps de la vue de son esprit, la considération de J. C. mais elle reconnut aussitôt, et pleura amèrement son erreur. Pour modérer sa douleur, je ne veux pas, dit-elle, me persuader que j'aie péché, oubliant celui qui est tout mon bien et toute mon espérance ; ma simplicité, mon ignorance et la droiture de mon intention, me serviront d'excuse, et seront à ses yeux ma justification. Convaincue que le démon a voulu la tromper par cette voie nouvelle, elle s'efforce de précautionner tout le monde contre cette illusion ; elle ose même, tant elle a d'horreur pour la doctrine que je combats, conseiller à son Père spirituel de ne pas chercher d'autre moyen que la sainte humanité de J. C. pour se maintenir et avancer dans la voie sublime de la contemplation.
J'ai ajouté, et il faut le prouver, que la conduite des Saints a été conforme à la doctrine des Docteurs que je viens de citer. Il suffit d'écouter une seconde fois Sainte Thérèse. Depuis que j'ai été détrompée de mon erreur, dit cette grande Sainte, j'ai fait une sérieuse attention sur les voies des Saints, et j'ai trouvé qu'ils avoient tous marché par le chemin qui est J. C. S. Paul, le plus parfait des contemplatifs, a été le plus parfait imitateur de J. C. il avait toujours ce nom adorable dans la bouche, parce qu'il l'avait toujours dans le cœur ; il ne connaît que Jésus Crucifié, et il met toute sa gloire dans la Croix de son Seigneur. S. François d'Assise, deux ans avant que la mort lui ouvrît le Ciel, reçut sur sa chair d'une manière sensible les Stigmates ; afin que cet homme Séraphique fût extérieurement semblable à celui auquel il s'efforçait sans cesse d'être semblable intérieurement. On représente S. Antoine de Pade, portant entre ses bras l'Enfant-Jésus, S. Bernard, avec la Croix et les autres instruments de la Passion, pour nous apprendre qu'ils ont été des hommes de Dieu, tu vero homo Dei, parce qu'ils ont été des hommes de Jésus-Christ ; je veux dire, parce qu'ils ont travaillé continuellement à former et à perfectionner dans eux Jésus-Christ. C'est par la vertu de ce nom adorable, que Sainte Catherine de Sienne chassait les démons, et commandait avec empire aux maladies et à la nature ; c'est par son amour toujours nouveau pour Jésus-Christ, qu'elle a mérité, comme saint François, de devenir, quoique d'une manière un peu différente, une image vivante de Jésus Crucifié. À ces exemples, continue toujours sainte Thérèse, on pourrait en ajouter plusieurs autres. On doit y ajouter incontestablement celui de la grande Sainte dont nous copions les pensées. On doit ajouter celui de S. Jean de la Croix, le premier de ses disciples, et par le rang de l'âge, et encore plus par l'éminence de sa sainteté, et par sa science dans les voies éminentes et surnaturelles. Après avoir établi qu'une âme se prépare à la contemplation et à la vue simple de la divinité, par l'oubli entier de tout ce qui est corporel et sensible, cette règle, continue-t-il, ne doit jamais, et dans aucune circonstance, s'étendre et s'appliquer à la sainte humanité de Jésus-Christ. Sa vue et sa méditation amoureuse nous portent efficacement à la pratique de tout bien et de toute vertu, nous conduisent insensiblement au plus haut degré de l'union avec la Divinité. Celui qui s'est fait homme pour nous, est la vérité, la porte, le chemin et le guide dont il ne faut jamais s'éloigner ; il est, pour parler le langage de Sainte Thérèse, ou plutôt de l'Évangile, la lumière qui, en tout temps, doit diriger nos pas.
Si la vue de la sainte humanité est non seulement inutile, mais nuisible même à la sublimité de la perfection, Jésus-Christ n'est plus le modèle de la vie parfaite, et on gagnera beaucoup en l'oubliant et en s'éloignant de lui. Celui qui est le principe et la cause de tous nos biens, sera un obstacle à notre plus grand bien. Il nous dit, et nous répète sans cesse de le suivre, et il faudra l'abandonner. Il est la lumière de la vie éternelle, et il y a un état où il faudra en détourner ses yeux ? J'interroge ceux qui débitent ces extravagances et je leur demande : Mangez-vous Jésus-Christ voilé sous les espèces sacramentelles ? mangez-vous cette chair sans laquelle nous ne pouvons conserver la vie spirituelle ? la mangez-vous sans l'adorer,  n'entendez-vous pas tous les jours les Prêtres qui annoncent aux vivants et aux mourants, que le corps qu'ils leur distribuent, est véritablement la nourriture de nos âmes ; que c'est lui qui les vivifie, les sanctifie et les conserve pour la vie éternelle ? Si vous ne vous acquittez pas des devoirs que la Religion vous impose, par rapport à ce corps adorable, comment vous direz-vous Chrétiens ? si vous vous en acquittez, comment vous faites-vous un devoir de l'oublier ? en vérité, je crois, avec sainte Thérèse, que ces insensés n'entendent pas ce qu'ils disent.
Que reste-t-il maintenant à faire, sinon d'emprunter la voix de S. Bernard, et d'adresser à tous les fidèles les paroles pleines d'un feu céleste, que ce Docteur adressait à ses frères. Imitez la prudence de l'épouse qui portait sur son sein un bouquet de myrthe, c'est-à-dire, la passion de son bien-aimé imprimée dans son cœur. Que les souffrances, que les douleurs de Jésus soient toujours présentes à votre mémoire ; que l'œil de votre esprit les contemple sans cesse ; qu'elles soient dans le plus profond, et pour ainsi dire, dans la moelle de votre âme, et ne détournez pas un seul moment vos regards et votre attention de ce bouquet de myrthe si charmant, si consolant et si propre à fortifier votre faiblesse : et encore ailleurs ; que Jésus soit toujours dans votre cœur, que l'image du Crucifix ne sorte jamais de votre esprit, qu'elle soit votre nourriture, votre consolation, votre désir, votre lecture, votre méditation, votre oraison, votre contemplation, votre vie, votre mort et votre résurrection. Pour moi, dans la méditation de Jésus Crucifié, je trouve la véritable sagesse, la plénitude de la science, les richesses du salut, la source abondante des mérites. Voilà, mes frères, vous le savez, la matière ordinaire de mes entretiens ; voilà la joie et les délices de mon cœur, Dieu m'en est témoin ; voilà, quand j'écris, ce qui coule naturellement de ma plume, tout le monde s'en aperçoit. Ma philosophie, toute ma science la plus sublime et la plus relevée, c'est de savoir Jésus et Jésus Crucifié.
Mais qu'est-il nécessaire d'exhorter et d'animer un cœur Chrétien au souvenir et à la méditation des souffrances de son Dieu ? Un Prince enlevé dans un pays étranger, et réduit à une dure et honteuse captivité, peut-il oublier le jour qui a fini son esclavage, et lui a procuré une heureuse et glorieuse liberté ? Un pauvre ne pense-t-il pas volontiers au moment qui a changé son état, essuyé ses larmes, l'a enrichi, l'a annobli et l'a appelé à la possession d'un royaume ? Un sujet qui doit la vie dont il jouit à la mort que son Roi a soufferte en sa place, n'a-t-il pas toujours présentes à l'esprit toutes les circonstances d'un amour si étonnant et si prodigieux ? Oublier de semblables bienfaits, c'est être un monstre d'ingratitude. Que penser donc, et que dire d'un homme qui oublie l'ignominieuse mort que son Créateur a voulu subir, pour le retirer de la captivité du démon, pour l'enrichir de l'abondance de biens aussi glorieux qu'ils sont précieux, et pour lui procurer une vie divine sur la terre, et pendant l'éternité une vie délicieuse, dans le sein même de Dieu ? Quoi ! ce Chrétien reçoit à chaque moment les fruits inestimables de la Passion de son Dieu, et il n'emploie pas tous les jours quelque temps à méditer ce miracle étonnant d'amour, et il n'y pense que rarement et superficiellement ! Assurément, quiconque se rend coupable d'une si horrible ingratitude, à moins de reconnaissance que les animaux et les bêtes asines.
Quelle différence entre les hommes qui ont la même foi, les mêmes espérances, et qui sont rachetées au même prix sur le Calvaire ! Autrefois les Chrétiens concevaient, avec la foi, un respect profond pour les lieux consacrés par la présence de Jésus-Christ, et un désir ardent de les visiter ; sur-tout le Calvaire, où l'instrument de notre Rédemption avait été planté. Ce n'était pas simplement le peuple qui était touché de cette dévotion ; les Évêques, les Confesseurs de J. C., les Savants, les hommes célèbres par leur éloquence, tous les états, toutes les conditions, se rendaient de tous côtés à Jérusalem, tous voulaient adorer J. C. dans les lieux témoins des différents mystères de notre Religion ; tous, par ce touchant spectacle, prétendaient rendre leur foi plus vive, leur zèle plus ardent, leur charité plus brûlante. C'est dans ces termes, que S. Jérôme écrit ce qui se passait sous ses yeux dans la Palestine. Assurément, toutes ces personnes ne quittaient les douceurs de leurs maisons, ne s'exposaient à tant de fatigues et à tant de dangers sur la terre et sur la mer, que parce qu'ils avaient souvent et soigneusement médité le Crucifix ; et après leur retour dans leur patrie, ils l'étudiaient avec plus d'attention et de ferveur. Ce même Crucifix est pour la plupart des Chrétiens d'aujourd'hui, la chose dont ils ne parlent jamais, et à laquelle ils pensent peut-être le moins. Les années s'écoulent, sans que ces hommes frivoles et occupés de la bagatelle, ouvrent les yeux et fixent leur attention, ni sur leur Libérateur, ni sur les fruits de la Rédemption. Non sunt recordati manûs ejus in die quâ redemit eos de manu tribulantis. Parmi ces Chrétiens de personnage, combien en trouve-t-on, qui, dans les dernières heures de leur vie, ou du moins dans les derniers jours, prennent en main pour la première fois, l'image de leur Sauveur, le baisent, l'adorent, et tâchent d'exciter dans eux les justes sentiments de confiance en ses mérites ! Ah ! il n'est si généralement et si profondément oublié, que parce qu'il est mort dans les cœurs. Oblivioni datus sum tanquàm mortuus à corde. Ah ! mon Dieu et mon Sauveur, si j'avais pour vous les sentiments de vos véritables adorateurs, je gémirais, je verserais des larmes de sang, en voyant tant d'ingrats vivre dans l'oubli de votre amour et de vos souffrances pour eux. Quel étonnant, quel horrible changement dans les mœurs des Chrétiens ! Pour moi, ô mon Roi et mon Dieu, Rex meus et Deus meus, je consens que ma langue desséchée s'attache à mon palais, que ma main droite devienne inutile, si je vous oublie dans l'état de votre tristesse et de vos douleurs. Celui que vous appelez au baiser de votre bouche, c'est-à-dire, à l'union intime avec vous, doit établir sa demeure dans votre sacré côté, chercher ses délices dans vos plaies, et porter toutes les circonstances de votre adorable et infiniment aimable Passion gravées dans le plus profond de son cœur, afin de la contempler toujours. Ceux que leurs infidélités retiennent comme moi à vos pieds, ne doivent jamais s'en éloigner, et leur persévérance ne demeurera pas sans récompense. Une simple lecture, une méditation commune et ordinaire de la Passion, quand l'une et l'autre sont accompagnées d'attention, d'humilité et de désir, produisent infailliblement des fruits de lumière et de vie. Bien plus, un seul regard que la foi et la piété jettent sur le Crucifix ne peut être inutile, et il attire sur nous les regards de sa miséricorde divine.
Hélas ! de quoi s'occupe une âme rachetée au prix du sang d'un Dieu, si elle ne s'occupe pas du soin de connaître et d'étudier le spectacle qui jette les Anges eux-mêmes dans l'étonnement, le plus grand spectacle qu'un Dieu puisse présenter à nos intelligences, l'admirable spectacle qu'un Dieu juge digne de son attention ? je parle de Jésus Crucifié. Dieu nous dit à tous, suivant l'interprétation des Pères, ce qu'il dit autrefois à Moïse : regardez, contemplez avec attention le modèle qu'on vous a présenté sur la montagne. Jésus-Christ nous dit, comme à ses Apôtres, gravez dans vos cœurs cette vérité importante, le Fils de l'Homme sera livré entre les mains des Juifs et des Gentils ; il entretient souvent ses Disciples de ce grand Mystère ; il leur en prédit toutes les circonstances, Par-là il voulait nous apprendre, dit S. Jérôme, que sa Passion devait être la principale occupation de nos réflexions. De plus, une des principales fins de la mission du Saint-Esprit sur la terre, c'est de rendre témoignage à J. C., d'imprimer sa connaissance dans nos esprits, et d'allumer son amour dans nos cœurs. Enfin S. Paul nous exhorte à penser fréquemment aux souffrances et à la Passion de notre aimable Sauveur. Animés et pressés par tant de si puissants motifs, éloignons et jetons tout ce qui pourrait embarrasser et gêner notre course, et hâtons-nous d'aller nous unir aux amateurs du Verbe incarné au pied de sa Croix, pour ne la plus quitter et ne la plus perdre de vue.






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